XXV

Quand il se trouva sur le bateau, parmi les autres touristes, Archer se

sentit pénétré d'un calme qui lui apportait à la fois de

l'étonnement et de la force. Et pourtant, il n'avait pas même frôlé

de ses lèvres la main de Mme Olenska, ni obtenu d'elle un mot de

promesse. C'était le résultat de l'équilibre parfait que Mme Olenska

avait su établir entre ce qu'ils devaient de loyauté aux autres et de

franchise à eux-mêmes. Cet équilibre, elle l'avait trouvé non dans

un adroit calcul mais dans la sincérité invincible qu'avaient

révélée ses larmes et ses hésitations. Maintenant que le danger

était passé, Archer se sentait rempli d'une sorte de crainte

rétrospective, et remerciait le sort que nulle vanité masculine, nul

désir de jouer un rôle, ne l'eût induit dans la tentation de la

tenter elle-même. Après le serrement de mains avec lequel ils

s'étaient séparés à la gare, Archer s'était éloigné seul, avec le

sentiment qu'il venait de sauver plus d'amour qu'il n'en avait

sacrifié.

Il rentra au cercle, s'assit seul dans le salon de lecture, revivant

chaque seconde de ces heures passées avec elle. Il voyait de plus en

plus clairement que si elle se décidait à rejoindre son mari, ce ne

serait pas pour retrouver les avantages de sa vie passée, même aux

nouvelles conditions qui lui étaient offertes. Non; elle ne repartirait

que si elle se sentait devenir une tentation pour Archer, la tentation

de tomber de cette altitude que tous deux avaient voulu atteindre. Elle

resterait près de lui aussi longtemps qu'il ne la presserait pas sur la

voie du danger, et il dépendrait de lui de la garder ainsi sauve, mais

intangible.

Dans le train, ces pensées l'occupaient encore, l'enveloppaient dans

une sorte de nuage. Il était toujours dans cet état d'absorption quand

il s'éveilla le lendemain matin du sommeil agité du sleeping, dans la

suffocation d'une journée de septembre à New-York. Tandis que passait

sur le quai le flot des visages flétris de chaleur, tout à coup une

figure lui apparut distincte, s'approcha, s'imposa. C'était, il le

reconnut, ce même visage de jeune homme qu'il avait vu la veille,

sortant de l'hôtel Parker, et dont il avait remarqué le type

particulier.

La même impression le saisit à nouveau, s'accompagnant d'un obscur

réveil d'anciens souvenirs, lorsque le jeune homme, s'avançant vers

Archer, leva son chapeau et dit en anglais:

--Il me semble que nous nous sommes rencontrés à Londres, Monsieur?

--Mais oui, je me souviens, répondit Archer, en lui serrant

cordialement la main. Alors, vous êtes venu malgré tout,

continua-t-il, en reconnaissant avec curiosité le visage intelligent du

petit précepteur avec qui il avait dîné chez Mrs Carfry.

--Je suis venu, dit M. Rivière, avec un sourire nerveux, mais pas

pour longtemps. Je repars après-demain.

Comme Archer le priait à déjeuner, il lui demanda seulement à Archer

la permission d'aller le voir dans la journée. Archer fixa une heure,

et griffonna son adresse.

M. Rivière fut exact au rendez-vous. Ce fut lui qui, avant même

d'accepter un siège, ouvrit brusquement l'entretien:

--Je crois vous avoir vu, monsieur, hier à Boston.

Archer allait formuler un mot d'assentiment quand les paroles furent

arrêtées sur ses lèvres par quelque chose de mystérieux et cependant

de significatif dans le regard insistant de son visiteur.

--C'est étrange, continua M. Rivière, que nous nous soyons rencontrés

dans les circonstances où je me trouve.

--Quelles circonstances? interrogea Archer, en se demandant si

le précepteur avait besoin d'argent.

Au temps de l'innocence · 第 31 / 47 题