Quand il se trouva sur le bateau, parmi les autres touristes, Archer se
sentit pénétré d'un calme qui lui apportait à la fois de
l'étonnement et de la force. Et pourtant, il n'avait pas même frôlé
de ses lèvres la main de Mme Olenska, ni obtenu d'elle un mot de
promesse. C'était le résultat de l'équilibre parfait que Mme Olenska
avait su établir entre ce qu'ils devaient de loyauté aux autres et de
franchise à eux-mêmes. Cet équilibre, elle l'avait trouvé non dans
un adroit calcul mais dans la sincérité invincible qu'avaient
révélée ses larmes et ses hésitations. Maintenant que le danger
était passé, Archer se sentait rempli d'une sorte de crainte
rétrospective, et remerciait le sort que nulle vanité masculine, nul
désir de jouer un rôle, ne l'eût induit dans la tentation de la
tenter elle-même. Après le serrement de mains avec lequel ils
s'étaient séparés à la gare, Archer s'était éloigné seul, avec le
sentiment qu'il venait de sauver plus d'amour qu'il n'en avait
sacrifié.
Il rentra au cercle, s'assit seul dans le salon de lecture, revivant
chaque seconde de ces heures passées avec elle. Il voyait de plus en
plus clairement que si elle se décidait à rejoindre son mari, ce ne
serait pas pour retrouver les avantages de sa vie passée, même aux
nouvelles conditions qui lui étaient offertes. Non; elle ne repartirait
que si elle se sentait devenir une tentation pour Archer, la tentation
de tomber de cette altitude que tous deux avaient voulu atteindre. Elle
resterait près de lui aussi longtemps qu'il ne la presserait pas sur la
voie du danger, et il dépendrait de lui de la garder ainsi sauve, mais
intangible.
Dans le train, ces pensées l'occupaient encore, l'enveloppaient dans
une sorte de nuage. Il était toujours dans cet état d'absorption quand
il s'éveilla le lendemain matin du sommeil agité du sleeping, dans la
suffocation d'une journée de septembre à New-York. Tandis que passait
sur le quai le flot des visages flétris de chaleur, tout à coup une
figure lui apparut distincte, s'approcha, s'imposa. C'était, il le
reconnut, ce même visage de jeune homme qu'il avait vu la veille,
sortant de l'hôtel Parker, et dont il avait remarqué le type
particulier.
La même impression le saisit à nouveau, s'accompagnant d'un obscur
réveil d'anciens souvenirs, lorsque le jeune homme, s'avançant vers
Archer, leva son chapeau et dit en anglais:
--Il me semble que nous nous sommes rencontrés à Londres, Monsieur?
--Mais oui, je me souviens, répondit Archer, en lui serrant
cordialement la main. Alors, vous êtes venu malgré tout,
continua-t-il, en reconnaissant avec curiosité le visage intelligent du
petit précepteur avec qui il avait dîné chez Mrs Carfry.
--Je suis venu, dit M. Rivière, avec un sourire nerveux, mais pas
pour longtemps. Je repars après-demain.
Comme Archer le priait à déjeuner, il lui demanda seulement à Archer
la permission d'aller le voir dans la journée. Archer fixa une heure,
et griffonna son adresse.
M. Rivière fut exact au rendez-vous. Ce fut lui qui, avant même
d'accepter un siège, ouvrit brusquement l'entretien:
--Je crois vous avoir vu, monsieur, hier à Boston.
Archer allait formuler un mot d'assentiment quand les paroles furent
arrêtées sur ses lèvres par quelque chose de mystérieux et cependant
de significatif dans le regard insistant de son visiteur.
--C'est étrange, continua M. Rivière, que nous nous soyons rencontrés
dans les circonstances où je me trouve.
--Quelles circonstances? interrogea Archer, en se demandant si
le précepteur avait besoin d'argent.