La pelouse ensoleillée, bordée de géraniums rouges et de coléus,
étendait jusqu'à la falaise son gazon d'émeraude. Au delà, on voyait
la grande mer étincelante.
Le long du chemin serpentant jusqu'à la falaise, des vases de fonte
d'un brun chocolat laissaient tomber leurs gerbes de géranium lierre et
de pétunias sur le gravier fraîchement ratissé. La maison, construite
en bois et de forme carrée, était peinte en brun comme les vases. Le
toit de la véranda, avec ses bandes brunes et jaunes, simulait un grand
store. Au milieu de la pelouse deux cibles se détachaient en blanc sur
un fond de verdure. En face, était plantée une tente autour de
laquelle étaient disposés des sièges d'osier. Des femmes en toilettes
d'été, des hommes en redingote grise et chapeau haut de forme,
causaient en groupes animés. À un signal, une svelte jeune fille en
robe de mousseline empesée sortait de la tente, un arc à la main, et
décochait sa flèche. Alors, il se faisait un grand silence et tous les
yeux se braquaient sur la cible.
Archer, debout sous la véranda, regardait curieusement cette scène.
Des aloès dans des grands pots de faïence turquoise, placés sur des
socles jaunes, flanquaient les marches du perron: et en contre-bas de la
véranda s'épanouissait une bordure d'hortensias bleus et de géraniums
rouges. Derrière le jeune homme, les portes-fenêtres à la française,
garnies de rideaux de dentelle ondoyants, laissaient entrevoir, sur le
parquet du salon, des poufs de cretonne, des fauteuils crapauds, et de
petites tables recouvertes de velours, chargées de minuscules bibelots
d'argent.
La réunion annuelle du Tir-à-l'Arc de Newport avait toujours lieu chez
les Beaufort. Ce sport n'avait connu jusqu'alors d'autre rival que le
croquet: mais il allait bientôt abdiquer devant le _lawn-tennis_,
quoique ce dernier jeu fut encore considéré comme trop violent, trop
inélégant, et convenant mal aux réunions mondaines: pour faire valoir
de fraîches toilettes et de gracieuses attitudes, rien ne valait le tir
à l'arc.
Archer assistait en étranger à ce spectacle familier. Comment la vie
pouvait-elle continuer aussi pareille, quand lui-même était devenu si
différent? C'était à Newport qu'il avait, pour la première fois,
compris l'étendue du changement qui s'était fait en lui. À New-York,
l'hiver précédent, après s'être installé avec May dans leur maison
neuve, la reprise de ses habitudes, de son activité professionnelle,
l'avait aidé à renouer avec le passé. Puis, il s'était intéressé
au choix d'un brillant steppeur gris, destiné au coupé de May; bravant
la désapprobation de la famille, il avait arrangé sa bibliothèque
selon les idées nouvelles: sur les murs un papier sombre, imitant le
cuir, qui s'harmonisait aux bibliothèques _Eastlake._ Et il avait voulu
de grands fauteuils lourds, bas et trapus, dans le style nouveau des
«meubles sincères.» Au _Century Club_ il avait retrouvé Ned Winsett,
et au _Knickerbocker Club_ les jeunes élégants de son milieu. Ainsi,
entre ses heures de bureau, les dîners en ville du jeune ménage et
ceux qu'ils donnaient eux-mêmes, les soirées à l'Opéra ou à la
comédie, ce premier hiver lui avait paru la continuation des hivers
précédents.
Mais à Newport, il n'était relevé des obligations professionnelles
que pour subir celle des amusements. En vain avait-il proposé à May de
passer l'été sur la côte du Maine, dans une île éloignée où
quelques Bostoniens hardis campaient au milieu de magnifiques paysages.
Les Welland allaient toujours à Newport, où ils possédaient une villa
carrée sur la falaise. Mrs Welland fit comprendre à son gendre qu'il
était inutile que May se fût fatiguée à essayer des toilettes
d'été à Paris, si elle ne devait pas les porter. May, elle-même, ne
pouvait comprendre la répugnance d'Archer à passer un été mondain à
Newport. L'endroit lui avait toujours plu autrefois: pourquoi ne lui
plairait-il plus maintenant qu'il s'y trouvait avec sa femme? Il n'y
avait rien à répondre à cela.
Certes, il n'était pas insensible au bonheur d'être le mari d'une des
plus belles femmes de New-York, surtout quand cette femme était en
même temps parfaitement gracieuse et raisonnable. Si le souvenir de la
tempête qui l'avait secoué à la veille de son mariage le hantait
encore, il était décidé à n'y voir que le dernier épisode du roman
de sa jeunesse. L'idée que, de sang-froid, il avait pu penser un
instant à épouser la comtesse Olenska, lui semblait parfaitement
absurde. Ellen n'était plus pour lui qu'une image émouvante parmi les
fantômes du passé... Et pourtant ce passé n'avait pas cessé de
l'obséder: et ce beau monde de Newport, affairé à son puéril
plaisir, le choquait comme s'il avait vu des enfants jouer sur une
tombe.
Il entendit un bruissement de jupes, et la marquise Manson parut
derrière lui. Comme à son ordinaire, elle avait un de ces
accoutrements bizarres dont elle avait le secret. Elle portait une
capeline de paille d'Italie retenue par des enroulements de gaze fanée;
sur son épaule se balançait une petite ombrelle de velours noir à
manche d'ivoire ciselé.
--Mon cher Newland! J'ignorais que vous fussiez ici avec May... Vous
n'êtes arrivé qu'hier, dites-vous?... Le devoir professionnel! Je
comprends... Beaucoup de maris, je le sais, ne peuvent rejoindre leurs
femmes que pour la fin de semaine.--Elle pencha la tête de côté et
regarda Archer d'un air langoureux.--Mais le mariage est un long
sacrifice: je l'ai souvent dit à mon Ellen.
Archer se sentit comme un arrêt au cœur. Une fois déjà, il avait
éprouvé cette sensation d'être séparé du monde extérieur. Puis il
entendit Medora répondre à une question qu'il avait dû lui poser sans
s'en rendre compte:
--Non, disait-elle, je ne suis ici qu'en passant: je viens de Portsmouth
où je suis chez les Blenker. Beaufort a été assez aimable pour
envoyer ses fameux trotteurs me chercher ce matin, afin que je puisse
entrevoir le garden-party de Regina. Ce soir, je retourne chez mes amis.
Ces chers originaux ont loué une vieille ferme où ils réunissent des
gens intéressants.--Elle baissa ses paupières et ajouta, rougissant
légèrement:--Cette semaine, le docteur Agathon Carver doit organiser
une série de réunions pour parler de la «Pensée intérieure.» Quel
contraste avec ce joli spectacle! fît-elle, minaudant. Mais j'ai
toujours vécu de contrastes! Pour moi, la monotonie, c'est la mort.
J'ai toujours dit à mon Ellen: «Méfie-toi de la monotonie: elle est
mère de tous les péchés mortels.» Mais ma pauvre enfant traverse une
phase d'exaltation, d'horreur du monde. Vous savez, sans doute, qu'elle
a refusé de venir à Newport, même chez sa grand'mère Mingott. Et
quel mal j'ai eu pour l'amener avec moi chez les Blenker! Ah! si
seulement elle m'avait écoutée, quand il était encore temps! Son mari
lui rouvrait la porte... Mais si nous descendions sur la pelouse? Je
sais que votre May concourt pour le prix.
Ils virent venir à eux Beaufort, une orchidée à la boutonnière.
Archer, qui ne l'avait pas revu depuis quelques mois, le trouva changé.
Haut en couleurs et trop serré dans sa redingote anglaise, il
apparaissait lourd et bouffi dans la lumière crue de ce jour d'été.
Toutes sortes de rumeurs circulaient à son propos. Il venait de faire
sur son yacht une longue croisière aux Antilles, et on disait qu'à
chaque escale on l'avait vu en compagnie d'une dame qui ressemblait
beaucoup à Miss Fanny Ring. Le yacht luxueux, avec ses salles de bains
et ses cabines tendues de soie, passait pour avoir coûté un million de
dollars; et le collier de perles que Julius Beaufort, à son retour,
avait offert à sa femme avait la magnificence d'un don expiatoire. La
fortune du banquier était de taille à supporter ce train; pourtant
d'inquiétantes rumeurs persistaient à courir dans Wall Street. Pour
les uns, il avait fait des spéculations malheureuses sur les chemins de
fer; d'après d'autres, il se serait laissé dévorer par une
demi-mondaine rapace. À chacun de ces mauvais bruits Beaufort
répondait par une nouvelle prodigalité: il agrandissait ses serres,
achetait un nouveau cheval de courses, ajoutait à sa galerie un
Meissonier ou un Cabanel.
Ce fut de son air moqueur accoutumé qu'il aborda la marquise
et Newland.
--Eh bien, Medora! Vous voilà! Les trotteurs ont-ils bien marché?
Il serra la main d'Archer et, se plaçant de l'autre côté de
Mrs Manson, lui murmura quelques mots à l'oreille.
--Que voulez-vous? dit la marquise en français, avec un de ses
gestes dramatiques.
Beaufort fronça le sourcil, mais il fut assez maître de lui pour
sourire à Archer en le félicitant:
--Mes compliments: c'est May qui va remporter le premier prix.
--Il restera ainsi dans la famille, dit Medora.
Cependant, Mrs Beaufort, jeune et vaporeuse dans une toilette de
mousseline mauve, venait à leur rencontre. Au même moment, May Archer
sortait de la tente. Svelte et fière, sa robe blanche ceinturée de
vert pâle et son chapeau couronné de lierre faisaient d'elle, comme au
bal Beaufort, une Diane chasseresse. On eût juré que, depuis lors,
aucune pensée nouvelle n'avait passé dans ses yeux clairs, qu'aucune
émotion n'avait troublé son cœur.
Elle tenait son arc à la main. S'arrêtant à la ligne blanche tracée
sur le champ du tir, elle épaula et visa. La pose était d'une grâce
si classique qu'un murmure d'approbation courut dans l'assemblée:
Archer, en songeant que cette belle créature était à lui, ne résista
pas à un mouvement d'orgueil.
Mrs Reggie Chivers, les jeunes Merry, et diverses Thorley, Dagonet et
Mingott, tout ce bouquet de roses formait derrière la jeune femme un
groupe vraiment délicieux. Des têtes brunes et blondes se penchaient
pour compter les points; les mousselines claires, les chapeaux
enguirlandés de fleurs, se mêlaient dans une harmonie d'arc-en-ciel.
Toutes jeunes, toutes jolies, la lumière estivale dont elles étaient
inondées ajoutait à l'éclat de leur beauté; seule pourtant, les
muscles tendus et la figure attentive, appliquée à ce jeu qui lui
plaisait, May y apportait cette grâce souveraine.
Archer entendit que Lawrence Lefferts disait:
--Personne ne tire plus juste qu'elle.
--Oui, riposta Beaufort, mais ses flèches n'atteindront jamais
d'autre cible!
Ce mot piqua Newland au vif. Il en fut irrité plus que de raison.
N'était-ce pas un hommage rendu à la jolie pureté de May qu'un vieux
viveur ne lui trouvât pas de séduction? Pourtant, il en éprouva un
serrement de cœur. Si cette suprême distinction morale n'était qu'une
qualité négative, un rideau baissé sur du vide?... May, le teint
animé, le pas tranquille, remontait la pelouse, ayant mis dans la cible
sa dernière flèche: il eut la sensation de n'avoir pas encore
pénétré jusqu'à l'âme de la jeune femme.
Ce fut avec son habituelle bonne grâce qu'elle reçut les
félicitations de ses rivales et des invités. Nul ne pouvait être
jaloux de son succès; car on devinait que, dans la défaite, elle
aurait eu la même sérénité. Cependant, son visage s'illumina quand
elle rencontra le regard heureux de son mari.
Leur petit phaéton, cadeau de mariage de Mrs Welland, les attendait.
May prit les rênes et Archer s'assit auprès d'elle. Dans Bellevue
Avenue, une double file de voitures, victorias, dog-carts, landaus et
vis-à-vis emportaient vers leurs demeures, ou vers la promenade le long
de la mer, les élégants invités des Beaufort.
--Si nous allions voir grand'mère? proposa May. Je voudrais
lui apprendre moi-même que j'ai remporté le prix...
Elle fit tourner l'attelage et le dirigea vers la propriété de Mrs
Mingott. La vieille Catherine, sans souci des précédents, et toujours
parcimonieuse, avait fait construire, dans sa jeunesse, sur un terrain
bon marché au-dessus de la baie, un «cottage orné» hérissé de
tourelles et enguirlandé de balcons. Entre des bouquets de chênes
rabougris, ses vérandahs s'étendaient, dominant les eaux du golfe
parsemées d'îles. L'allée serpentait entre des pelouses où se
dressaient des cerfs de fonte et des corbeilles de géraniums, d'où
émergeaient des boules de verre bleu. La porte d'entrée, abritée sous
un auvent imitant un store, s'ouvrait sur un vestibule dont le parquet
figurait des étoiles noires sur fond jaune. Quatre salons étroits,
tous tapissés de papiers imitant le velours frappé, entouraient ce
vestibule: sur leurs plafonds voguaient les divinités de l'Olympe au
grand complet. Une de ces pièces avait été arrangée en chambre à
coucher par Mrs Mingott, quand le fléau de l'obésité était descendu
sur elle. Elle passait ses journées dans la pièce attenante,
enchâssée dans un vaste fauteuil placé entre la fenêtre et la porte.
Elle agitait sans cesse un petit éventail; mais la protubérance de sa
vaste poitrine faisait écran, et l'air mis en mouvement n'atteignait
que les franges de guipure qui couvraient les bras de son fauteuil.
Elle examina et évalua la flèche à pointe de diamant que May, à
l'issue du concours, s'était vu attacher au corsage. De son temps, on
se serait contenté d'une broche en filigrane! Mais on ne pouvait nier
que Beaufort fît royalement les choses.
--Un vrai bijou de famille, dit la vieille dame. Il faudra le garder
pour ta fille aînée, ma chérie.--Elle pinça le bras blanc de May et
ajouta, la voyant rougir:--Eh bien! qu'ai-je donc dit qu'il ne fallait
pas dire? Est-ce qu'il n'y aura pas de filles? Seulement des garçons?
Mais voyez, elle rougit de plus belle! Quoi! je ne peux pas dire ça non
plus? Miséricorde! Quand mes enfants me demandent de faire enlever tous
ces dieux et déesses qui sont là-haut, je leur réponds qu'au moins
ceux-là on peut tout dire devant eux sans les scandaliser.
Archer rit à cette boutade; et May l'imita, toujours rougissante.
--Maintenant, racontez-moi la fête, mes enfants, car je ne tirerai
rien de cette sotte de Medora, continua la vieille femme.
Et comme May s'écriait: «Ma cousine Medora? Mais je croyais qu'elle
repartait pour Portsmouth?» Tu as raison, dit-elle; mais il faut
d'abord qu'elle passe ici pour prendre Ellen. Ah! vous ne saviez pas
qu'Ellen était venue passer la journée avec moi? Quelle absurdité de
ne pas être venue pour tout l'été! Mais voilà bientôt cinquante ans
que j'ai renoncé à discuter avec la jeunesse... Ellen! Ellen!
appela-t-elle de sa voix fêlée, en essayant de se pencher pour
apercevoir la pelouse qui s'étendait devant la véranda.
Personne ne répondit, et Mrs Mingott frappa impatiemment de sa canne le
parquet poli. À cet appel se montra une mulâtresse, la tête serrée
dans un turban multicolore: elle avait vu «Miss Ellen» descendre vers
la plage. Mrs Mingott se tourna vers Archer.
--Sois gentil, Newland, cours la chercher pendant que cette
jolie personne me raconte la fête.
Archer obéit machinalement.
Depuis un an et demi, il n'avait pas revu la comtesse Olenska, mais il
avait souvent entendu parler d'elle. Il l'avait suivie de loin. Il
savait qu'elle avait passé l'été précédent à Newport où elle
avait été très mondaine, mais qu'à l'automne, elle avait décidé
subitement de sous-louer «la maison idéale» que Beaufort avait eu
tant de peine à lui trouver, pour aller s'établir à Washington, où
elle avait fait partie de ce qu'on appelait alors «la brillante
société diplomatique,» par contraste avec le ton «province» du
milieu gouvernemental. En écoutant ces appréciations variées et
souvent contradictoires sur la beauté de Mme Olenska, sa conversation,
ses opinions, ses amis, il semblait à Newland qu'il s'agissait d'une
personne morte depuis longtemps. Il n'avait eu la sensation de la
retrouver vivante et présente, que depuis le moment où Medora avait
parlé d'elle. Les paroles zézayées par la marquise avaient évoqué
le petit salon éclairé par la lueur du foyer, un bruit de roues dans
la rue généralement déserte. Ainsi, dans ces cavernes de Toscane, un
feu de paille allumé par de petits paysans fait soudain apparaître
l'image des morts étrusques peinte sur les parois.
De la hauteur où la maison était perchée, un sentier descendait à
une étroite jetée de bois, aboutissant à un kiosque qui figurait une
pagode chinoise. À la balustrade de la pagode, une jeune femme se
tenait accoudée. Archer s'arrêta comme s'il eût été le jouet d'un
rêve. Non! cette vision du passé ne pouvait être autre chose qu'une
hallucination. La réalité, c'était la maison là-haut; c'étaient les
poneys de Mrs Welland, tournant autour du grand ovale sablé de la cour;
c'était May, assise sous les effrontés dieux Olympiens, radieuse
d'espérances secrètes; c'était la villa Welland au bout de Bellevue
Avenue, où Mr Welland, déjà habillé pour le dîner, arpentait le
salon avec sa nervosité de dyspeptique.--«Que suis-je désormais?...
pensa Archer, je suis un gendre, rien de plus.»
La jeune femme au bout de la jetée ne bougeait pas. Elle semblait
absorbée dans la contemplation de la baie sillonnée de bateaux à
voiles, de yachts de plaisance, de bateaux de pêche, de bacs de charbon
tirés par de bruyants remorqueurs. Au delà des bastions gris de Fort
Adams, éclatait la longue traînée du soleil couchant. La voile d'une
barque se prenait dans la lumière en passant dans le chenal, entre le
Lime Rock et le rivage...
«Elle ne sait pas que je suis ici. Elle ne soupçonne pas ma présence.
Si c'était elle qui vînt ainsi derrière moi, est-ce que je ne le
sentirais pas?» se demanda-t-il; et soudain il se dit: «Si elle ne se
retourne pas avant que cette voile-là ait dépassé le Lime Rock, je
m'en irai.»
Le petit bateau sortait, glissant avec la marée. Il passa devant le
Lime Rock, se détacha en noir sur la maison du gardien, dépassa la
tourelle du phare. Archer attendit qu'un grand espace se fût creusé
entre l'île et l'arrière du bateau; la jeune femme, dans la pagode, ne
bougeait toujours pas.
Il revint sur ses pas, remonta la côte, rejoignit ces dames.
--Je regrette que vous n'ayez pas trouvé Ellen: j'aurais aimé la
revoir, dit May, en revenant avec son mari à la nuit tombante. Mais
peut-être n'y tenait-elle pas. Elle a tellement changé!
--Qu'entendez-vous par là? fit Archer, d'une voix sans expression.
--Je veux dire: elle est devenue si indifférente à ses amis,
abandonnant New-York et sa maison pour frayer avec des gens si bizarres!
À quel point elle doit être mal chez les Blenker! Elle prétend que
c'est pour empêcher cousine Medora de faire une sottise, d'épouser
quelque aventurier; je croirais plutôt qu'elle s'est toujours ennuyée
avec nous.
Archer ne répondit pas. May continuait avec une nuance de dureté
qu'il ne lui connaissait pas:
--Après tout, je me demande si elle ne serait pas plus heureuse
avec son mari. Newland eut un rire nerveux.
--_Sancta simplicitas!_ s'écria-t-il.
Il ajouta:
--C'est la première fois que je vous entends dire une chose
cruelle.
--Ai-je dit quelque chose de cruel?
--Sans doute... On assure que les anges prennent plaisir à regarder les
contorsions des damnés: du moins ne vont-ils pas jusqu'à prétendre
qu'on est plus heureux en enfer.
Le phaéton approchait de la villa des Welland. Aux fenêtres brillaient
déjà des lumières. Archer trouva son beau-père, exactement comme il
se l'était figuré, arpentant le salon, montre en main, avec cette mine
de martyr qu'il avait quand on le faisait attendre, et qu'il jugeait
plus efficace que la colère.
Le luxe de la maison des Welland, cette atmosphère chargée du poids de
tant de détails jugés indispensables, agissait sur Archer comme un
narcotique. L'épaisseur des tapis, l'empressement des serviteurs, le
tic-tac sonore des pendules qui rythmaient les rites compliquées de la
richesse, le renouvellement perpétuel des invitations et des cartes de
visites sur la table du hall, toutes les frivolités tyranniques qui
unissaient les heures les unes aux autres et chaque membre de la famille
à tous les autres, avaient agi sur Archer. D'habitude, une vie
affranchie de cette lourde opulence lui eût paru étrangement
précaire. Mais, en cet instant, c'était la maison des Welland et la
vie qu'il devait y mener, qui lui semblaient irréelles. La scène
rapide qu'il venait de vivre, sur la plage où il s'était arrêté à
mi-chemin, faisait battre son cœur comme si la présence même d'Ellen
eût passé dans le sang de ses veines.
Toute la nuit, aux côtés de May, dans la grande chambre tendue de
perse où un rayon de lune se jouait sur le tapis, il chercha vainement
le sommeil: sa pensée ne pouvait se détacher d'Ellen Olenska
traversant les grèves lumineuses derrière les trotteurs de Beaufort.