Quand Archer descendit la grande rue sablonneuse de Saint-Augustin, se
dirigeant vers la maison qui lui avait été indiquée comme la demeure
de Mr Welland, il aperçut May debout sous un magnolia. Les rayons du
soleil doraient ses cheveux, et le jeune homme se demanda pourquoi il
avait tant tardé à venir.
La vérité, la réalité, la vraie vie se trouvaient là! Comment, lui,
l'indépendant Archer, s'était-il cru obligé de rester cloué à son
bureau par crainte des critiques?
--Newland, est-il arrivé quelque chose? s'écria la jeune fille.
Ainsi elle ne devinait pas, elle ne lisait pas dans ses yeux la raison
de sa venue! Mais lorsqu'il répondit: «J'ai voulu vous revoir,» elle
rougit délicieusement, et cette rougeur effaça la légère déception
du jeune homme.
Malgré l'heure matinale, la grand'rue se prêtait mal à un entretien
intime, et Archer souhaitait vivement de se trouver seul avec May. Les
Welland déjeunaient tard: la jeune fille lui proposa une promenade
jusqu'au bois d'orangers au delà de la ville. Elle venait de ramer sur
la rivière et le soleil semblait l'avoir prise dans le filet d'or qu'il
jetait sur les petites vagues. Sur le brun chaud de sa joue, ses cheveux
fous brillaient comme des fils de métal; ses yeux semblaient plus
clairs, presque pâles dans leur transparence. Elle marchait à côté
d'Archer de son long pas rythmé, et son visage était empreint de la
sérénité vide de pensées que l'on voit aux jeunes athlètes des
frises grecques.
Pour les nerfs tendus d'Archer, cette vision était aussi apaisante que
le ciel bleu et la rivière paresseuse. Ils s'assirent sous les
orangers. Il mit son bras autour d'elle et l'embrassa. C'était boire à
une source fraîche sous le soleil. Mais la pression de ses lèvres
avait peut-être été plus vive qu'il ne l'avait voulu, car le sang
monta à la figure de la jeune fille, et elle recula.
--Qu'y a-t-il? demanda Newland en souriant.
Elle le regarda surprise.
--Rien, répondit-elle.
Un léger embarras pesa sur eux; leurs mains se séparèrent. Newland ne
l'avait pas embrassée sur les lèvres depuis leur fugitif baiser dans
le jardin d'hiver des Beaufort, et il vit qu'elle était troublée dans
son calme d'enfant.
--Racontez-moi ce que vous faites toute la journée, demanda-t-il,
croisant ses bras derrière sa tête et rabattant son chapeau sur ses
yeux pour les garantir du soleil.
En la faisant parler des choses simples et familières, il allait
pouvoir suivre ses propres pensées. Il écouta la simple chronique:
baignades, promenades à voile, courses à cheval, réunions dansantes
organisées au petit hôtel en l'honneur d'un bateau de guerre. Il y
avait quelques personnes agréables de Philadelphie et de Baltimore de
passage à l'hôtel et aussi les Selfridge Merry, venus à cause de la
bronchite de Kate Merry. On voulait faire un tennis sur le sable; mais
Kate et May seules avaient des raquettes, et presque personne ne savait
le jeu. Très occupée, May avait à peine eu le temps d'ouvrir un petit
livre que Newland lui avait envoyé la semaine précédente: _Sonnets
from the Portuguese_; mais elle apprenait par cœur le _Last Ride_ de
Browning, parce que c'était une des premières poésies que son fiancé
lui avait lues. Elle lui dit en souriant que Kate Merry n'avait jamais
entendu parler de Browning.
Tout à coup elle se leva:
--On va nous attendre pour le déjeuner!
Ils se hâtèrent de rentrer.
Les Welland campaient, pour l'hiver, dans une petite maison délabrée.
Une haie de géraniums et de plumbagos entourait la propriété. Mr
Welland s'effarait du manque de confort à l'hôtel, et, à prix d'or,
Mrs Welland se voyait obligée, d'année en année, d'improviser une
installation, amenant de New-York des domestiques récalcitrants
qu'aidaient les nègres de la localité.
--Les médecins exigent que mon mari soit absolument chez lui, autrement
il serait si malheureux que le climat ne lui ferait aucun bien,
expliquait-elle chaque hiver.
Mr Welland, en toute sérénité, devant sa table chargée des friandises
les plus variées, disait à Archer:
--Vous voyez, mon cher ami, nous campons... nous campons! Je dis
à ma femme et à May qu'il faut s'accommoder de tout...
Mr et Mrs Welland avaient été surpris de l'arrivée de leur futur
gendre; mais celui-ci eut la bonne inspiration de parler d'un mauvais
rhume, ce qui sembla à Mr Welland une raison plus que suffisante pour
abandonner tout travail.
--Vous ne serez jamais assez prudent, surtout aux approches du
printemps, dit-il en versant du _sirop d'érable_ sur son assiettée de
crêpes. Si j'avais été aussi prudent à votre âge, May danserait à
New-York maintenant, au lieu de passer ses hivers dans un désert avec
un malade.
--Mais j'adore être ici, papa. Si Newland pouvait rester, j'aimerais
mille fois mieux être ici qu'à New-York...
--Newland doit soigner son rhume avant tout, observa Mrs Welland avec
indulgence; sur quoi le jeune homme se mit à rire, en disant qu'en
effet les devoirs professionnels n'avaient aucune importance.
Archer arriva néanmoins, après un échange de télégrammes avec Mr
Letterblair, à faire durer son rhume pendant une semaine. L'indulgence
de Mr Letterblair était due en partie à la solution satisfaisante que
son jeune associé avait obtenue dans l'affaire du divorce Olenski. Mr
Letterblair avait fait connaître à Mrs Welland le service rendu par Mr
Archer à toute la famille, service dont la vieille Mrs Manson Mingott
s'était déclarée particulièrement satisfaite. Et un jour que May
était allée faire une promenade avec son père dans l'unique voiture
de la localité, Mrs Welland saisit l'occasion pour aborder un sujet
qu'elle évitait toujours en présence de sa fille.
--Je crains que les idées d'Ellen ne soient pas du tout les nôtres;
elle avait à peine dix-huit ans quand Médora Manson l'a emmenée en
Europe. Vous vous rappelez qu'elle est apparue en noir le jour de son
entrée dans le monde? Encore une des excentricités de Médora, mais
cette fois presque prophétique! Il y a douze ans de cela, et, depuis,
Ellen n'était jamais revenue en Amérique. Rien d'étonnant à ce
qu'elle soit si complètement européanisée.
--Mais le divorce n'est pas admis en Europe... La comtesse Olenska
a cru se conformer aux usages américains en demandant sa liberté.
C'était la première fois que le jeune homme prononçait le nom de Mme
Olenska depuis son retour de Skuytercliff: il se sentit rougir.
Mrs Welland prit un air irrité:
--Encore un exemple des usages extraordinaires que nous attribuent les
étrangers... Ils pensent que nous dînons à deux heures, et que nous
favorisons le divorce... C'est pourquoi je trouve ridicule de les
recevoir quand ils viennent à New-York... Ils acceptent notre
hospitalité, retournent chez eux et racontent toujours sur nous les
mêmes sottes histoires.
Archer ne répondit pas, et Mrs Welland continua:
--Nous vous sommes très reconnaissants d'avoir obtenu d'Ellen qu'elle
renonce à son projet... Sa grand'mère et son oncle n'avaient pu l'en
faire démordre. Tous deux ont écrit que son revirement n'est dû qu'à
votre influence... Elle a pour vous une admiration sans bornes... Pauvre
Ellen!... Je me demande quel sort l'attend.
--Celui que nous aurons tous travaillé à lui faire, eut-il envie de
répondre. Si vous préférez qu'elle soit la maîtresse de Beaufort
plutôt que la femme d'un honnête homme..., vous faites tout ce qu'il
faut pour cela.
Il songea à ce que Mrs Welland aurait dit, s'il avait tenu ce propos.
Il imaginait la soudaine altération de ce visage placide et ferme,
qu'une longue maîtrise des détails de la vie matérielle avait marqué
d'une apparence d'autorité. Elle gardait une certaine beauté saine qui
rappelait celle de May; et Archer se demandait si sa fiancée n'était
pas destinée à cette maturité à la fois lourde et innocente. Oh non!
il ne voulait pas que May eût l'innocence qui se refuse à la fois à
l'expérience et à l'imagination.
--Je crois vraiment, continua Mrs Welland, que si on avait parlé de
cette triste histoire dans les journaux, c'eût été le coup de grâce
pour mon mari... Je ne sais pas les détails... je n'ai pas voulu les
connaître... J'ai refusé à la pauvre Ellen de l'écouter sur ce
chapitre... Ayant un malade à soigner, je dois garder mon entrain et ma
gaîté... Mais mon mari a été bouleversé: il a fait un peu de
fièvre tous les matins, tant que la décision est restée en suspens...
C'était sa terreur que sa fille ne vînt à apprendre l'existence de
choses pareilles... Vous avez eu naturellement la même préoccupation
que nous, cher Newland... nous savions tous que vous pensiez à May!
--Je pense toujours à May, dit le jeune homme, en se levant
pour couper court à la conversation.
Il aurait voulu profiter de son entretien avec Mrs Welland pour la
presser d'avancer la date du mariage, mais ne trouvant pas d'arguments
capables de la convaincre, il fut soulagé de voir rentrer May et son
père.
Son seul espoir était d'user de son influence sur sa fiancée, et, la
veille de son départ, il alla visiter le jardin délabré de la vieille
mission espagnole. L'endroit rappelait des sites européens, et May,
jolie à ravir sous un chapeau dont les larges bords ombrageaient ses
yeux trop pâles, souriait aux descriptions que faisait Newland de
Grenade et de l'Alhambra.
--Nous pourrions voir tout cela au printemps et même passer les fêtes
de Pâques à Séville, proposa-t-il, exagérant sa demande pour obtenir
une plus large concession.
--Les fêtes de Pâques à Séville! Mais le carême commence dans
un mois!
--Enfin, bientôt après Pâques, afin que nous puissions nous
embarquer à la fin d'avril...
Elle sourit à ce rêve, l'assimilant aux aventures merveilleuses
décrites dans les poèmes que son fiancé lui lisait à haute voix.
--Continuez Newland, j'adore vos descriptions!
--Mais pourquoi vous contenter de mes descriptions?... Pourquoi
ne pas voir les lieux mêmes?
--Nous irons, sûrement, l'année prochaine.
--Pourquoi pas plus tôt?... insista-t-il.
Elle baissa la tête, se dérobant au regard de son fiancé.
--Pourquoi rêver encore un an?... Regardez-moi, chérie...
Comprenez-vous que je veux que vous soyez ma femme?
Elle leva sur lui des yeux d'une franchise si limpide qu'il laissa
tomber le bras dont il lui enserrait la taille. Mais soudain le regard
de May changea, devint profond et indéchiffrable...
--Je ne sais pas si je vous comprends, dit-elle. Pourquoi êtes-vous
si pressé? Est-ce parce que vous n'êtes pas sûr de continuer à
m'aimer?
Archer se leva brusquement:
--Mon Dieu! peut-être... je ne sais pas, répondit-il avec colère.
May se leva aussi et ils se trouvèrent face à face. Elle semblait
grandie, plus femme par la stature et la dignité. Tous deux se turent
comme troublés par le cours imprévu que prenaient leurs paroles. Enfin
elle dit à voix basse:
--Y a-t-il quelqu'un entre vous et moi?
--Quelqu'un entre vous et moi?--Il redisait les mots lentement, comme
s'ils n'étaient qu'à moitié intelligibles, et qu'il eût besoin, pour
les comprendre, de les répéter. May parut frappée par cette
hésitation, car elle ajouta, d'une voix plus grave:
--Parlons franchement, Newland... J'ai eu le sentiment quelquefois que
vous aviez changé envers moi, particulièrement depuis que nos
fiançailles sont officielles.
--Ma chérie! Quelle folie! s'écria-t-il, en se ressaisissant.
--Si c'est une folie, cela ne nous fera aucun mal d'en parler.--Elle
s'arrêta, puis ajouta, en relevant la tête avec un de ces gestes
empreints de noblesse qui la caractérisaient:--Et même si c'était
vrai, pourquoi n'en parlerions-nous pas?... Vous pouvez si bien vous
être trompé!
Il baissa la tête, regardant l'ombre des feuilles sur le chemin
ensoleillé:
--Si je m'étais trompé, pourquoi vous supplierais-je de hâter
notre mariage?
Elle abaissa son regard, suivant du bout de son ombrelle le dessin
des feuilles sur le chemin, et cherchant visiblement ses paroles.
--Vous pourriez désirer, une fois pour toutes, trancher la situation...
C'est un moyen.
Sa calme lucidité étonna Archer; mais sous les grands bords du
chapeau, il vit la pâleur du visage, et remarqua un léger
frémissement des narines au-dessus des lèvres immobiles et résolues.
--Expliquons-nous, ma chérie, dit-il, se rasseyant.
Elle s'assit à côté de lui et continua:
--Ne croyez pas que les jeunes filles soient aussi ignorantes que
l'imaginent leurs parents... On écoute, on observe; on a ses sentiments
et ses idées... Longtemps avant que vous vous soyez déclaré, j'ai su
que vous étiez occupé de quelqu'un... Tout le monde en parlait à
Newport il y a deux ans... Je vous ai vus une fois ensemble sous la
véranda, vous et elle, à un bal... Quand elle est rentrée au salon,
elle était triste et m'a fait de la peine... Je m'en suis souvenue
après, quand nous avons été fiancés.
Sa voix s'éteignait dans un murmure, elle serrait et desserrait ses
mains sur le manche de son ombrelle. Le jeune homme les prit, les
pressant légèrement; son cœur se dilatait dans un soulagement
ineffable.
--Chère enfant! Est-ce là ce qui vous troublait! Si seulement
vous saviez la vérité!
Elle releva vivement la tête:
--Il y a donc, à propos de vous, une vérité que j'ignore? je ne
sais pas?
Il continuait à tenir ses mains.
--La vérité, veux-je dire, à propos de cette vieille histoire
dont vous parlez.
--Mais c'est ce que je veux savoir, Newland, ce que j'ai le droit de
savoir... Je ne voudrais pas devoir mon bonheur à un tort, à une
déloyauté envers une autre, et je veux croire que vous partagez mon
sentiment... Comment pourrions-nous commencer la vie ainsi?
Le visage de la jeune fille avait revêtu un air de si tragique
résolution qu'il se sentit près de se prosterner à ses pieds.
--Je voulais vous le dire depuis longtemps, continua-t-elle. Je voulais
vous dire que, quand deux êtres s'aiment véritablement, je comprends
qu'il puisse y avoir des situations qui donnent le droit d'agir contre
l'opinion publique... Et si vous vous sentez le moins du monde
engagé,--engagé envers la personne dont nous avons parlé... et s'il y
a un moyen,--un moyen de remplir vos engagements--même au prix de son
divorce... Newland, n'essayez pas de vous soustraire à votre parole à
cause de moi.
Archer fut étonné de découvrir que les craintes de la jeune fille
visaient à un épisode aussi complètement entré dans le passé que sa
liaison avec Mrs Thorley Rushworth; mais son étonnement fit bientôt
place à une vive admiration pour la générosité de sa fiancée. Il
était trop préoccupé pour s'émerveiller du prodige de cette
hérésie chez la fille des Welland: lui conseiller d'épouser son
ancienne maîtresse! Il était encore tout ému du coup d'œil jeté sur
le précipice que tous deux venaient de côtoyer, et plein d'épouvante
devant le mystère d'une âme de jeune fille.
Il put enfin articuler:
--Je n'ai pas d'engagement, pas d'obligation du genre que vous
imaginez... Tout n'est pas aussi simple que... mais ça ne fait rien...
J'adore votre générosité, car je juge ces choses comme vous-même...
Chaque cas doit être considéré individuellement, selon sa valeur
réelle,--sans tenir compte de l'opinion... Toute femme a droit à sa
liberté.--Il se redressa, gêné par la tournure que ses paroles
avaient prise et continua en souriant:--Puisque vous comprenez tant de
choses, ma chérie, ne pouvez-vous pas admettre que nous puissions nous
soustraire à une autre forme de ces mêmes banales conventions?... Si
personne et si rien ne nous sépare, n'est-ce pas une raison pour nous
marier bientôt?
Elle leva son visage vers lui, et Newland, se penchant sur elle, vit
dans ses yeux des larmes de bonheur. Mais un moment après, elle sembla
descendre des hauteurs où elle s'était tenue et retrouver ses
timidités de jeune fille. Il comprit qu'elle n'avait de courage et
d'initiative que pour les autres, mais non pour elle-même. Évidemment,
l'effort qu'elle avait fait pour parler était beaucoup plus grand que
ne le révélait son attitude; au premier mot rassurant de son fiancé,
elle reculait comme un enfant trop aventureux qui se jette dans les bras
de sa mère.
Archer n'insista pas: il était trop découragé d'avoir vu s'évanouir
la femme nouvelle qui l'avait regardé du fond de ses yeux clairs. May
semblait se rendre compte de sa déception, sans trouver un moyen de la
dissiper. Ils se levèrent et rentrèrent silencieusement.