«Après cinq heures,» avait dit la comtesse Olenska. À cinq heures et
demie, Archer sonnait à la porte d'une maison d'aspect modeste, dont la
façade lézardée se dissimulait sous une glycine géante enroulée
autour d'un étroit balcon. Mme Olenska avait loué cette maison, tout
au bas de la Vingt-troisième rue, à la vagabonde Medora.
C'était choisir un bizarre quartier. Des petites couturières, des
empailleurs d'oiseaux exotiques, des «gens qui écrivaient,» étaient
les plus proches voisins de la comtesse Olenska. Plus loin, Archer
reconnut, au fond d'une allée pavée, une maison délabrée en bois que
Winsett, un journaliste qu'il rencontrait quelquefois, lui avait dit
habiter. Winsett n'invitait personne chez lui, mais il avait indiqué sa
demeure à Archer au cours d'une promenade nocturne, et ce dernier
s'était demandé, avec un petit frisson, si, dans les autres capitales,
les hommes de lettres étaient aussi pauvrement logés.
La maison devant laquelle Archer s'était arrêté ne se distinguait des
autres que par son badigeon un peu plus frais; et le jeune homme se dit
que le comte Olenski avait dû dépouiller sa femme de sa fortune aussi
bien que de ses illusions.
Archer avait passé une journée maussade. Après le déjeuner chez les
Welland, il avait espéré emmener May faire une promenade dans le
Central Parc, l'avoir à lui, lui dire combien elle avait été
ravissante la veille, au bal, combien il était fier d'elle, et la
presser de faire hâter leur mariage. Mais Mrs Welland lui avait
doucement rappelé que la tournée des visites de famille n'était pas
à moitié faite; et, quand il manifesta son désir d'écourter les
fiançailles, elle fronça les sourcils et soupira:
--Songez donc, mon ami, douze douzaines de tout,--et brodées à
la main!
Dans le grand landau de famille, ils roulèrent d'une porte à l'autre.
Archer, la tournée accomplie, se sépara de sa fiancée avec le
sentiment d'avoir été montré comme un captif dans un «triomphe.» À
la pensée que son mariage ne serait célébré qu'à l'automne, et
qu'il continuerait d'ici là à mener le même genre de vie, il se
sentit de plus en plus déprimé.
--Demain, lui rappela Mrs Welland comme il partait, nous ferons
les Chivers et les Dallas.
Évidemment, on rendait visite aux deux familles dans l'ordre
alphabétique, et on n'en était encore qu'au premier quart de
l'alphabet.
Archer s'était proposé de dire à May que la comtesse Olenska l'avait
prié d'aller la voir ce jour-là; mais, dans les courts moments où il
se trouva seul avec sa fiancée, il eut des sujets de conversation plus
pressants. Et puis, il trouva un peu ridicule de faire allusion à
l'invitation de Mme Olenska. Il savait que May désirait qu'il fut
aimable pour sa cousine; n'était-ce pas pour déférer à ce désir
qu'on avait avancé l'annonce de leurs fiançailles?
Au moment d'entrer chez Mme Olenska, sa curiosité était vivement
éveillée. La façon imprévue dont elle l'avait invité à venir la
voir l'intriguait. Il fut reçu par une servante au teint doré, dont la
poitrine bombée était recouverte d'un fichu à couleurs vives; une
Sicilienne, pensa Archer. Elle l'accueillit en souriant et ne répondit
à ses questions que par un signe de tête; puis elle le fit entrer dans
un salon au plafond bas, où pétillait un feu de bois. La pièce était
vide, et Archer se demanda si la servante était allée à la recherche
de sa maîtresse, ou si, n'ayant pas compris ce qu'il était venu faire,
elle l'avait peut-être pris pour l'horloger: il vit, en effet, que
l'unique pendule ne marchait pas. Il savait que les races méridionales
communiquent entre elles par gestes, et fut mortifié de n'avoir rien
compris aux signes et aux sourires de la femme de chambre. Enfin, elle
revint avec une lampe, et Archer, étant parvenu à combiner une phrase
tirée de Dante et de Pétrarque, provoqua cette réponse: _La signora
è fuori, ma verra subito._
Cependant, à la clarté de la lampe, se révélait à lui le charme
enveloppant et discret de ce salon, si différent de ceux auxquels il
était habitué! On lui avait dit que la comtesse Olenska avait
rapporté avec elle quelques meubles, «débris du naufrage,»
disait-elle. C'étaient, sans doute, ces tables légères en
marqueterie, ce petit bronze grec sur la cheminée, et les deux bandes
de damas rouge clouées sur le papier décoloré du mur, et faisant fond
à des tableaux vaguement italiens, dans de vieux cadres dédorés.
Newland Archer se piquait d'être connaisseur en art italien. Son
adolescence avait été saturée de Ruskin, et il avait lu les derniers
ouvrages de John Addington Symonds, _l'Euphorion_ de Vernon Lee, les
essais de P.-G. Hamerton, et un nouveau volume dont on parlait beaucoup,
_la Renaissance_, de Walter Pater. Il parlait avec aisance de
Botticelli, avec une légère condescendance de Fra Angelico; mais les
tableaux de Mme Olenska le déconcertaient, car ils ne ressemblaient à
rien de ce qu'il avait accoutumé de voir, et par conséquent, de
comprendre, quand il voyageait en Italie. Peut-être ses dons
d'observation étaient-ils diminués du fait qu'il se trouvait seul dans
cette mystérieuse maison où, apparemment, personne ne l'attendait. Il
regrettait de n'avoir pas parlé à May de l'invitation de la comtesse
Olenska, et était un peu troublé par la pensée que sa fiancée
pouvait arriver inopinément, et le trouver installé seul au coin du
feu à cette heure intime du crépuscule d'hiver.
Mais, puisqu'il s'était rendu à l'invitation, il n'avait plus qu'à
attendre, les pieds au feu. L'atmosphère de ce salon était si
particulière! Certes, il avait déjà vu des pièces tendues de damas
rouge et de tableaux de l'école italienne: ce qui le frappait, c'était
la façon dont Mme Olenska, à l'aide de deux ou trois vieux bibelots,
et de quelques mètres de damas rouge, avait su donner un accent
personnel à cette pauvre pièce misérablement meublée. Il essaya d'en
analyser le mystère. Était-ce le savant agencement des tables et des
chaises, ou le fait de n'avoir mis que deux roses rouges dans le
vase,--où toute autre main en eût fourré une douzaine?--Était-ce
enfin le vague parfum flottant dans l'air, qui donnait à cette pièce
une atmosphère si exotique à la fois et si intime? Le parfum surtout
l'intriguait, car ce n'était ni du «White Rose,» ni de la «Violette
de Parme,» mais une odeur qui faisait rêver à des bazars lointains,
à l'ambre gris, au café turc, et aux pétales de roses desséchées.
Il essaya de se figurer ce que serait le salon de May. Très généreux,
Mr Welland avait déjà en vue une maison de la Trente-neuvième rue. On
jugeait le quartier un peu éloigné, mais la maison, toute neuve,
était construite en pierres d'un jaune verdâtre que les jeunes
architectes commençaient à employer pour réagir contre les pierres
brunes dont le ton uniforme faisait de New-York une vaste glace au
chocolat. Et la plomberie était parfaite. Archer aurait préféré
remettre à plus tard le choix de l'installation; mais les Welland, tout
en approuvant que la lune de miel se passât en Europe,--et se
prolongeât même par un hiver en Égypte,--insistaient sur la
nécessité, pour le jeune ménage, de trouver une maison prête au
retour. Archer sentait que son sort était fixé. Pour le reste de ses
jours, il monterait les marches en pierres jaunes verdâtres, et
traverserait le «vestibule pompéien,» pour arriver à l'antichambre
lambrissée de bois clair; mais son imagination s'arrêtait là. Il
savait que le salon, à l'étage supérieur, avait une grande baie
vitrée; mais il ne pouvait se figurer quel parti May en tirerait. Elle
supportait sans difficulté les capitonnages violets et jaunes du salon
de ses parents, ses tables en imitation de Boule, ses vitrines dorées
remplies de Saxe moderne: pourquoi supposer qu'elle désirât chez elle
autre chose? Le jeune homme se consola à l'idée d'arranger lui-même
son cabinet de travail, qu'il meublerait de ces nouveaux meubles anglais
genre «pré-raphaélite,» avec de solides bibliothèques sans portes
vitrées.
La servante revint, ferma les rideaux, tisonna le feu, répéta en
souriant: _Verrà, verrà._ Quand elle fut partie, Archer se leva et
commença à marcher à travers la pièce. Attendrait-il plus longtemps?
Sa position devenait assez ridicule. Peut-être avait-il mal compris Mme
Olenska; peut-être n'avait-elle pas eu l'intention de l'inviter...
De la rue silencieuse monta le bruit sec des sabots d'un steppeur. Une
voiture s'arrêta et Archer entendit une portière qui s'ouvrait. En
écartant les rideaux, il vit, à la lueur du réverbère, Julius
Beaufort qui aidait Mme Olenska à descendre de son petit coupé
anglais.
Beaufort, le chapeau à la main, disait quelque chose à la jeune femme,
qui parut répondre négativement. Ils se serrèrent la main; le
banquier sauta dans la voiture, et Mme Olenska monta lentement les
marches du perron.
Elle entra dans le salon sans paraître surprise d'y trouver Archer. La
surprise était un sentiment auquel elle semblait rarement s'abandonner.
--Ma petite cabane vous plaît-elle? demanda-t-elle en souriant. Pour
moi, c'est le Paradis!
Tout en parlant, elle dénouait son chapeau à brides et l'envoyait
rejoindre sur une chaise son long manteau.
--Vous l'avez arrangé avec un goût exquis, répondit Archer,
rougissant de la banalité du propos. Il se sentait comme emprisonné
dans le convenu par son désir même de dire quelque chose de frappant.
--C'est bien insignifiant! Ma famille méprise mon petit coin. En
tout cas, c'est moins triste que chez les van der Luyden.
Archer fut ébloui de tant d'audace: on aurait trouvé peu d'esprits
assez subversifs pour traiter de triste l'imposante demeure des van der
Luyden. Les privilégiés qui y pénétraient, avec un léger frisson,
étaient d'accord pour louer l'élégance des salons. Archer était ravi
que la comtesse Olenska eût traduit l'impression générale.
--Ce que vous avez fait ici est délicieux, répéta-t-il.
--Je l'avoue, j'aime cette petite maison; mais c'est surtout, je
crois, parce qu'elle est dans mon pays, à New-York, et... et que j'y
suis seule.
Elle parlait si bas qu'il entendit à peine la fin de la phrase.
Embarrassé, il répondit:
--Vous aimez tant que ça être seule?
--Oui, puisque mes amis m'empêchent de sentir ma solitude...--Elle
s'assit près du feu et ajouta: Nastasia nous apportera le thé.--Puis,
faisant signe à Archer de reprendre sa place: Je vois que vous avez
déjà choisi votre coin.
Renversée dans un fauteuil, elle croisa ses bras derrière sa tête,
et regarda le feu, les yeux mi-clos.
--C'est l'heure que je préfère, dit-elle; et vous?
Archer crut devoir au sentiment de sa dignité de demander:
--Je craignais que vous n'eussiez oublié l'heure. Beaufort vous a
sans doute retardée.
Elle prit un air amusé.
--Que voulez-vous dire? Avez-vous attendu longtemps? Mr Beaufort m'a
menée voir un tas de maisons, puisqu'on a décidé que je ne devais pas
rester dans celle-ci.--Elle avait l'air de se désintéresser et de
Beaufort et de son visiteur, et continua:--Je n'ai jamais vu une ville
où l'on ait plus de répugnance à habiter les quartiers excentriques.
Quelle importance cela a-t-il? On m'a dit que cette rue est très
convenablement habitée.
--Elle n'est pas à la mode.
--À la mode? Attachez-vous tant d'importance à la mode? Pourquoi ne
pas se faire sa mode à soi? Peut-être ai-je toujours vécu avec trop
d'indépendance. En tout cas, je veux faire ce que vous faites tous: je
veux sentir de l'affection et de la sécurité autour de moi.
Il fut ému, comme la veille quand elle lui avait parlé de son
désir d'être guidée.
--Voilà justement ce que souhaitent vos amis. Il n'y a rien à
craindre à New-York, ajouta-t-il avec une pointe de sarcasme.
--Oui, n'est-ce pas? On en a l'impression, s'écria-t-elle, sans saisir
l'ironie. C'est comme d'entrer en vacances, quand on a été une bonne
petite fille qui a bien fait tous ses devoirs.
La comparaison ne plut pas à Newland. Il voulait bien parler de
New-York sur un ton cavalier, mais il n'aimait pas que d'autres prissent
la même liberté. Il se demandait si Ellen ne commençait pas à
comprendre que la société de New-York était une redoutable machine
qui avait été bien près de la broyer. Le dîner des Lovell Mingott,
retapé in extremis, fait de pièces et morceaux pris à différents
milieux sociaux, aurait dû lui apprendre le péril auquel elle avait
échappé. Elle n'avait jamais compris le danger, ou elle l'avait perdu
de vue dans le triomphe de la soirée des van der Luyden. Archer
inclinait à la première supposition, et l'idée que, pour la jeune
femme, les distinctions sociales de New-York n'existaient pas encore,
l'agaçait vaguement.
--Hier soir, dit-il, tout New-York se pressait pour vous faire
honneur. Les van der Luyden ne font pas les choses à moitié.
--Les aimables gens! Leur réunion était si charmante! Tout le
monde paraît avoir pour eux tant d'estime!
Les termes semblaient peu appropriés: les mêmes eussent convenu
pour un goûter chez la chère vieille miss Lanning.
--Les van der Luyden, dit pompeusement Archer, disposent d'une grande
influence sur la société de New-York. Malheureusement, à cause de la
santé de Mrs van der Luyden, ils reçoivent très rarement.
Elle dégagea ses mains de dessus sa tête et attacha sur Archer
des yeux pensifs.
--N'est-ce pas là, la raison?...
--La raison?...
--De leur grande influence... qu'ils se fassent si rares!
Il rougit un peu, la regarda fixement, puis soudain il comprit la
portée de cette remarque. D'un seul coup elle avait frappé les van der
Luyden, et ils s'écroulaient! Il rit et les sacrifia.
Nastasia apporta le thé avec des tasses japonaises sans anses, et des
assiettes couvertes. Elle plaça le plateau sur une table basse auprès
de la comtesse Olenska.
--Vous m'expliquerez tout: vous me direz tout ce que je dois savoir,
continua-t-elle, en s'approchant pour lui offrir une tasse de thé.
--C'est vous qui m'expliquez, vous qui ouvrez mes yeux à des choses
que je regarde depuis si longtemps que je finis par ne plus les voir!
Elle détacha de son bracelet un petit porte-cigarettes en or, le
lui tendit, et prit elle-même une cigarette.
--Alors, nous pouvons nous aider mutuellement. Mais c'est surtout moi
qui ai besoin de secours. Dites-moi exactement ce que je dois faire.
Il fut sur le point de lui dire: «Ne vous montrez pas en voiture avec
Beaufort;» mais il était trop pénétré par l'atmosphère de la
chambre, qui était son atmosphère à elle, pour risquer cet avis.
C'eût été comme de dire à quelqu'un, au moment où il achète des
parfums à Samarkande, qu'il est nécessaire de s'approvisionner de
vêtements chauds pour passer l'hiver à New-York. New-York semblait
beaucoup plus loin que Samarkande, et si vraiment ils devaient
s'entraider, elle lui rendait le premier de leurs services mutuels en
lui faisant voir sa ville natale objectivement. Vu ainsi, comme par le
gros bout d'un télescope, New-York semblait singulièrement petit et
distant: c'est ainsi qu'on l'aurait vu de Samarkande.
Une flamme jaillit des bûches, et la comtesse Olenska, se penchant en
avant, tendit ses mains fines si près du feu qu'une fine auréole
entoura l'ovale de ses ongles. La lumière soudaine fit rougir les
boucles échappées des nattes sombres de la jeune femme et rendit plus
pâle encore la pâleur de son visage.
--Il y a assez de monde pour vous dire ce que vous devez faire,
reprit Archer avec une secrète envie.
--Mes tantes? Et ma chère vieille grand'mère?... Elles m'en veulent un
peu de m'être émancipée, ma pauvre grand-mère surtout. Elle aurait
voulu me garder avec elle; mais j'avais besoin d'être libre.
Archer fut abasourdi par cette façon légère de s'exprimer sur la
formidable Catherine, et ému à la pensée de ce qui avait pu donner à
Mme Olenska cette soif d'une liberté qui comportait tant de solitude.
Mais l'image de Beaufort l'irritait.
--Je crois comprendre ce que vous éprouvez, dit-il. Votre famille vous
conseillera, vous expliquera les différences, vous montrera la voie.
Elle releva ses fins sourcils.
--New-York est-il un tel labyrinthe? Je le croyais tout droit d'un bout
à l'autre, comme la Cinquième avenue, et avec toutes ses rues
numérotées.--Elle sembla deviner, chez le jeune homme, une légère
désapprobation, et ajouta, avec ce sourire qui illuminait tout son
visage:--Si vous saviez comme je l'aime, précisément à cause de cela:
toutes ces lignes droites, dans tous les sens, avec toutes ces grandes
étiquettes honnêtes sur chaque chose!
Il saisit la balle au bond.
--On peut mettre des étiquettes sur les choses, pas sur les
personnes.
--Peut-être. Sans doute je simplifie trop: mais vous m'avertirez quand
je me tromperai.--Elle se tourna vers lui.--Il n'y a que deux personnes
ici qui puissent me renseigner: vous et Mr Beaufort.
Archer fut un peu saisi d'entendre accoler son nom à celui de Beaufort.
Mais il songea à l'atmosphère malsaine où Ellen avait vécu; il pensa
qu'il devait profiter de la confiance qu'elle lui témoignait pour lui
montrer Beaufort et tout ce qu'il représentait sous son jour
véritable, et lui en inspirer le dégoût.
Il répondit doucement:
--Je comprends: mais tout d'abord, gardez l'appui de vos vieux amis,
des femmes comme votre grand'mère Mingott, Mrs Welland, Mrs van der
Luyden. Elles vous aiment, vous admirent, désirent vous aider.
Elle hocha la tête et soupira:
--Oh! je sais, je sais. Elles veulent m'aider, mais à la condition de
ne rien entendre qui leur déplaise. Ma tante Welland me l'a dit en
propres termes. On ne désire donc pas savoir la vérité ici? La
solitude, c'est de vivre parmi tous ces gens aimables qui ne vous
demandent que de dissimuler vos pensées.
Elle cacha sa figure dans ses mains et Archer vit ses minces épaules
secouées par un sanglot.
--Madame Olenska! Je vous en prie... Ellen, supplia-t-il, en se
levant et se penchant sur elle.
Il prit une de ses mains, la serra, la caressa comme celle d'un enfant,
pendant qu'il murmurait des mots de réconfort. Mais elle se libéra, et
leva sur lui des yeux encore pleins de larmes.
--Ici, on ne pleure pas; au Paradis, il n'y a pas de raison de
pleurer, dit-elle, en rajustant ses tresses, et se penchant, déjà
souriante, au dessus de la bouilloire.
Archer se disait en tremblant que deux fois il l'avait appelée «Ellen»
et qu'elle ne l'avait pas remarqué. Bien loin, comme par le petit bout
de la lorgnette, il aperçut la blanche image, estompée, de May Welland,
à New-York.
Tout à coup, Nastasia passa la tête, dit quelques mots à voix basse.
Mme Olenska, la main encore dans ses cheveux, poussa une exclamation, un
vif «_già! già!_» et le duc de St-Austrey entra, pilotant une grosse
dame, coiffée d'une perruque noire surmontée de plumes rouges:
d'abondantes fourrures l'emmitouflaient.
--Ma chère comtesse, je vous ai amené une de mes vieilles amies, Mrs
Struthers. On ne l'avait pas invitée à la soirée d'hier, et elle
désire vous connaître.
Mme Olenska s'avança, avec des paroles de bienvenue, vers le singulier
couple. Elle ne sembla pas trouver insolite la liberté que prenait le
duc en lui amenant ainsi une étrangère. Le duc lui-même semblait
trouver cela parfaitement naturel.
--J'ai tant désiré faire votre connaissance, ma chère! s'écria Mrs
Struthers, d'une voix sonore qui s'accordait avec ses plumes éclatantes
et avec sa perruque aux reflets métalliques.
Je veux connaître tous ceux qui sont jeunes, intéressants et
charmants. Le duc me dit que vous aimez la musique. N'est-ce pas, mon
cher duc? Vous êtes pianiste, vous-même, je crois. Alors voulez-vous
venir demain entendre Joachim? Je reçois tous les dimanches. C'est le
jour où New-York ne sait que faire; alors je lui dis: «Venez,
amusez-vous!» Le duc a pensé que vous seriez attirée par Joachim.
Vous retrouverez beaucoup d'amis.
Le visage de Mme Olenska s'illumina de plaisir.
--Comme c'est aimable! Comme le duc est bon d'avoir pensé à moi!
Je serai trop heureuse de venir.
Elle avança un fauteuil près de la table à thé et Mrs Struthers s'y
installa béatement.
--Voilà qui est convenu, ma chère; et amenez ce jeune homme avec vous.
Mrs Struthers tendit à Archer une main cordiale.
--Excusez-moi, je ne peux pas retrouver votre nom; mais je suis sûre de
vous avoir déjà rencontré. J'ai rencontré tout le monde, ici, à
Paris, ou à Londres. Êtes-vous dans la diplomatie? Tous les diplomates
viennent chez moi. Vous aussi, vous aimez la musique? Mon cher duc, ne
manquez pas de l'amener.
Archer remercia et prit congé; il se sentait gêné comme un écolier.
Au surplus, il ne regrettait pas que sa visite eût été interrompue
par cette entrée inopinée: si seulement elle s'était produite un peu
plus tôt, elle lui aurait épargné une dépense d'émotion bien
inutile.
Dehors, il se rappela qu'il était à New-York et il eut l'impression
que May Welland se rapprochait de lui. Il se dirigea vers sa fleuriste
habituelle, pour envoyer à la jeune fille la corbeille de muguets qu'à
sa grande confusion il avait oublié de commander le matin. Après avoir
écrit un mot sur une carte, comme il attendait une enveloppe, il
parcourut des yeux la boutique fleurie, et son regard fut attiré par un
bouquet de roses jaunes. Il n'en avait jamais vues d'un jaune aussi
doré, aussi lumineux. Son premier mouvement fut de les envoyer à May
au lieu des muguets. Mais ces fleurs ne seyaient pas à la jeune fille:
elles avaient quelque chose de trop riche, de trop fort, dans leur chaud
éclat. Presque sans savoir ce qu'il faisait, dans une brusque saute
d'humeur, Newland fit signe à la fleuriste de mettre les roses dans un
long carton, et glissa une carte dans une seconde enveloppe, sur
laquelle il inscrivit le nom de la comtesse Olenska. Puis, au moment de
s'en aller, il retira la carte, laissa l'enveloppe vide sur la boîte.
--Portez-les tout de suite, fit-il, en désignant les roses.
X
Le lendemain, après le déjeuner, Archer put obtenir de May qu'elle
vînt avec lui faire une promenade au Central Park. C'était un dimanche
et, selon la vieille coutume de New-York, elle devait accompagner ses
parents à l'église matin et après-midi; mais Mrs Welland ferma les
yeux sur cette infraction aux usages, car, le matin même, elle avait
obtenu de sa fille de se plier aux longues fiançailles qui
permettraient de constituer un trousseau brodé à la main, et comptant
le nombre de douzaines nécessaires.
Le temps était exquis. Le long du Mail, la voûte des branches
dépouillées se dessinait sur un fond de lapis, au-dessus d'une couche
de neige étincelante. Les couleurs de May s'avivaient dans le froid,
comme celles d'un jeune érable à la première gelée. Archer, fier des
regards qu'elle attirait, oubliait ses perplexités secrètes dans la
joie de la regarder.
--C'est une sensation délicieuse de s'éveiller le matin en
respirant l'odeur des muguets! dit-elle en souriant.
--Pardonnez-moi, si, hier, votre bouquet est arrivé en retard; je
n'avais pas eu le temps de passer chez la fleuriste le matin,
répondit-il.
--C'est la preuve que vous les choisissez vous-même chaque jour. Pour
rien au monde je ne voudrais que votre bouquet arrivât toujours à la
même heure, comme un professeur de piano, car je saurais alors que vous
l'avez commandé d'avance une fois pour toutes. Ainsi avait fait
Lawrence Lefferts, lorsqu'il s'est fiancé avec la pauvre Gertrude.
--Ça leur ressemble, dit Archer, enchanté de cette fine remarque.
Et il se sentit assez sûr de lui-même pour ajouter:
--Quand je vous ai envoyé des muguets hier, j'ai vu quelques belles
roses jaunes, et je les ai fait porter à la comtesse Olenska. Ai-je
bien fait?
--Comme c'est gentil! Cela lui fait tant de plaisir quand on pense à
elle! Ce qui m'étonne, c'est qu'elle n'ait pas parlé de vos roses.
Elle a déjeuné avec nous ce matin, et nous a dit que Mr Beaufort lui
avait envoyé de magnifiques orchidées et que Mr van der Luyden avait
fait venir pour elle de Skuytercliff toute une corbeille d'œillets. Il
semble que ce soit nouveau pour elle de recevoir des fleurs. N'en
envoie-t-on pas en Europe? Elle trouve que c'est une coutume charmante.
--Mes fleurs auront été éclipsées par celles de Beaufort! songea
Archer, légèrement piqué. Puis il se souvint qu'il n'avait pas joint
sa carte à l'envoi des roses, et regretta d'en avoir parlé. Il était
sur le point de dire: «J'ai été voir votre cousine hier,» mais il
hésita. Si Mme Olenska avait passé sa visite sous silence, mieux
valait faire comme elle. Tout cela prenait un air de mystère qu'Archer
n'aimait qu'à moitié. Pour changer de sujet, il se mit à parler de
leur mariage, de leur avenir, et de l'obstination de Mrs Welland à
prolonger le temps des fiançailles.
--Rappelez-vous qu'Isabelle et Reggie Chivers ont été fiancés deux
ans, Grace et Thorley près d'un an et demi! Et puis, est-ce que nous ne
sommes pas très bien comme nous sommes?
C'était la réponse classique de toute jeune fiancée. Archer s'en
voulait de la trouver un peu puérile dans la bouche de May, qui avait
près de vingt-deux ans. Et il se demandait à quel âge les femmes
«bien élevées» commençaient à penser par elles-mêmes.
--Nous pourrions faire beaucoup mieux que d'attendre: être ensemble
tout à fait, voyager.
La figure de la jeune fille s'illumina: elle avoua qu'elle adorait
les voyages. Mais sa mère ne comprendrait pas qu'on pût désirer ne
pas faire comme tout le monde.
--Mais ne pas faire comme tout le monde, c'est justement ce que je
veux! insista l'amoureux.
--Vous êtes si original! dit-elle, avec un regard d'admiration.
Une sorte de découragement s'empara du jeune homme. Il sentait qu'il
prononçait exactement toutes les paroles que l'on attend d'un fiancé,
et qu'elle faisait toutes les réponses qu'une sorte d'instinct
traditionnel lui dictait,--jusqu'à lui dire qu'il était original.
--Original? Nous sommes tous aussi pareils les uns aux autres que ces
poupées découpées dans une feuille de papier plié. Ne pourrions-nous
pas être un peu nous-mêmes, May?
Ils s'étaient arrêtés l'un en face de l'autre, excités par la
discussion. May le regardait, les yeux brillant d'admiration.
--Mon Dieu! Vous voulez donc m'enlever?
--Je ne demande pas mieux!
--Comme vous m'aimez, Newland! Je suis si heureuse! Nous ne pouvons
pourtant pas agir comme des amoureux de roman, dit-elle en riant.
--Pourquoi pas? Pourquoi pas?
Elle parut un peu contrariée de son insistance. Elle sentait très
bien que ce qu'il voulait était impossible, mais visiblement elle
ne trouvait pas de raison à lui opposer.
--Je ne suis pas assez forte pour discuter avec vous; mais ne
serait-ce pas--comment dire?--«mauvais genre?» suggéra-t-elle doucement.
Elle avait conscience d'avoir énoncé l'argument sans réplique.
--Avez-vous si peur de paraître «mauvais genre?»
--Mais oui, j'en serais fâchée. Et vous aussi, ajouta-t-elle,
légèrement piquée.
Il restait silencieux, frappant nerveusement le bout de sa bottine
avec sa canne. Il sentait qu'après tout elle avait trouvé le vrai
moyen de clore l'incident. Elle reprit, rassurée:
--Vous ai-je dit que j'avais montré ma bague à Ellen? Elle assure
qu'elle n'a jamais vu une aussi jolie monture. Il n'y a rien de
pareil rue de la Paix. Vous êtes tellement artiste, Newland!...
Le jour suivant, pendant qu'Archer, avant le dîner, fumait un cigare
dans la bibliothèque, Janey vint le trouver. Archer, comme presque tous
les jeunes gens de son monde, avait fait son droit, et avait maintenant
un emploi dans l'étude d'un avocat distingué[1]. Il était revenu de
l'étude ce jour-là d'assez mauvaise humeur, vaguement déprimé, et
obsédé par l'idée que jusqu'à la fin de sa vie il ferait
vraisemblablement toujours la même chose à la même heure, et dans le
même cadre.
«Monotonie!... monotonie!...» soupira-t-il. Ce mot l'obsédait. En
rentrant, ce soir-là, il ne s'était pas arrêté au cercle comme
d'habitude. À la vue des grandes fenêtres derrière lesquelles les
mêmes figures connues, coiffées des mêmes chapeaux haut-de-forme, se
montraient toujours à la même heure, le courage lui avait manqué. Il
devinait non seulement ce dont on parlait, mais comment chacun en
parlait. Le duc de Saint-Austrey était naturellement le thème
principal des conversations; et sans doute on ne manquerait pas
d'épiloguer sur l'apparition, dans la Cinquième avenue, d'une
demoiselle aux cheveux teints, dans un petit coupé jaune canari attelé
de deux cobs noirs--et Beaufort en porterait la responsabilité. En
effet, «ces personnes,» comme on les appelait dans le milieu de Mrs
Archer, étaient rares à New-York, et aucune d'elles, jusqu'à
présent, n'avait osé se montrer dans sa propre voiture. Aussi, la
veille, le coupé jaune ayant croisé l'attelage de Mrs Lovell Mingott,
celle-ci avait à l'instant même donné l'ordre à son cocher de
rentrer. Dire que cela aurait aussi bien pu arriver à Mrs van der
Luyden! se disaient les douairières en frissonnant d'horreur. Archer
croyait entendre Lawrence Lefferts prophétisant la débâcle de la
société...
Il leva brusquement la tête à l'entrée de sa sœur, puis, sans faire
attention à elle, se replongea dans sa lecture. C'était le _Chastelard_
de Swinburne, qu'on venait de lui envoyer de Londres.
Janey s'approcha du bureau chargé de livres, ouvrit un volume des
_Contes Drolatiques_, fit la moue sur le vieux français et soupira:
--Quelles choses sérieuses tu lis!
Elle continuait à rôder autour de lui avec une mine mystérieuse; énervé
par son mutisme, il finit par lui demander:
--Tu as quelque chose à me dire?
--Oui. Maman est très fâchée.
--Fâchée? Contre qui? À propos de quoi?
--Miss Sophie Jackson sort d'ici. Elle a dit que son frère viendrait
après le dîner. Elle n'a pas voulu raconter grand'chose, son frère le
lui a défendu; il veut nous donner tous les détails lui-même. Il est
maintenant chez notre cousine van der Luyden.
--Pour l'amour du ciel, ma chère, de quoi s'agit-il? Il faudrait
être le bon Dieu pour comprendre tes énigmes.
--Allons, Newland, ne plaisante pas; maman a déjà assez de chagrin
que tu n'ailles pas à l'église.
Avec un geste agacé il se replongea dans son livre.
--Newland! Écoute donc. Ton amie Mme Olenska était à la soirée de
Mrs Lemuel Struthers hier soir; elle y est allée avec le duc et Mr
Beaufort.
À ce nom, une colère irraisonnée s'empara du jeune homme. Il affecta
de rire:
--Et bien? Après? Je savais qu'elle comptait y aller.
Les yeux de Janey sortaient de leurs orbites.
--Comment? Tu le savais, et tu n'as pas essayé de l'empêcher, de
l'avertir?
--L'empêcher? L'avertir?--Il rit de nouveau.--Et de quel droit? Ce
n'est pas avec la comtesse Olenska que je suis fiancé!
Ces paroles lui sonnèrent étrangement aux oreilles.
--Tu te maries dans sa famille.
--Oh! la famille! la famille! railla-t-il.
--Newland! Est-ce que tu ne te soucies pas de la famille?
--Pas pour un hard!
--Ni de ce que pensera notre cousine van der Luyden?
--Pas pour un centime... si elle a des idées saugrenues de vieille
fille.
--Mais, maman n'a pas des idées de vieille fille, dit sa sœur d'un
air pincé.
Il aurait voulu crier: «Si! elle en a, et aussi les van der Luyden, et
nous tous, dès que la réalité nous effleure.» Mais il vit le long et
doux visage de Janey s'assombrir et il regretta la peine inutile qu'il
venait de lui infliger.
--Tant pis pour la comtesse Olenska! Ne fais pas la sotte, ma
petite Janey! Je ne suis pas le tuteur de la belle Ellen!
--Non; mais tu as demandé aux Welland d'avancer l'annonce de tes
fiançailles, afin que nous puissions la soutenir, et c'est seulement
pour faire plaisir à maman que la cousine Louisa l'a invitée à
dîner.
--Eh bien! Quel mal y avait-il à l'inviter? C'était la plus jolie
femme du salon; grâce à elle, le dîner a été un peu moins morne que
ne le sont en général les banquets van der Luyden.
--Tu sais que cousin Henry l'a invitée pour te faire plaisir, que c'est
lui qui a obtenu de notre cousine de la recevoir; et maintenant les
voilà si bouleversés en apprenant qu'elle est allée chez Mrs
Struthers, qu'ils retournent à Skuytercliff dès demain. Je crois,
Newland, que tu feras bien de descendre au salon. Tu sembles ne pas
comprendre ce que maman éprouve.
Newland trouva sa mère dans le salon, penchée sur son métier. Elle
leva sur lui un regard troublé, et demanda:
--Janey t'a dit?
--Oui.--Il sourit.--Mais je ne trouve pas que ce soit très sérieux.
--Le fait d'avoir froissé nos cousins?
--Le fait qu'ils puissent se sentir froissés parce que la comtesse
Olenska a été chez une femme qu'ils trouvent commune!
--Ils ne sont pas seuls de cet avis.
--Eh bien! oui, d'accord, elle est commune; mais on fait chez elle de la
bonne musique, et ses réceptions du dimanche apportent une distraction
à des gens qui meurent d'ennui.
--De la bonne musique? Tout ce que je sais, c'est qu'il y avait chez
elle, dimanche dernier, une créature qui est montée sur la table, et
qui a chanté des choses comme celles qu'on chante dans les endroits où
tu vas à Paris. On a fumé, et bu du champagne.
--Eh bien, après? Tout cela est arrivé, et le monde continue à
tourner.
--Je ne suppose pas, mon enfant, que tu défendes sérieusement la
manière française de passer le dimanche?
--Je vous ai souvent entendu, maman, vous plaindre de la tristesse
maussade des dimanches à Londres, quand nous y étions!
--New-York n'est ni Paris, ni Londres.
--Ah, fichtre non! soupira Archer.
--Tu veux dire sans doute que notre société est moins amusante que
celle des villes d'Europe? Peut-être as-tu raison; mais nous sommes
d'ici, et, quand on vient parmi nous, on doit respecter nos habitudes.
Ellen Olenska surtout, puisqu'elle est revenue dans son pays pour
échapper à la vie dissipée des sociétés plus brillantes.
Newland ne répondant pas, sa mère s'aventura à dire, après un
moment de silence:
--Je vais mettre mon chapeau, et te demanderai de m'accompagner
chez Louisa. Je veux la voir un instant avant le dîner.
Archer fronça le sourcil, mais elle insista, conciliante:
--J'ai pensé que tu pourrais lui expliquer ce que tu viens de me dire:
que la société à l'étranger est différente, qu'on y est moins
collet-monté, que la comtesse Olenska n'a peut-être pas cru froisser
mes sentiments. Ce serait, tu sais, mon chéri, ajouta-t-elle avec une
inconsciente habileté, dans l'intérêt même de Mme Olenska.
--Chère maman, je ne vois vraiment pas en quoi cette affaire nous
regarde. Le duc a mené Mme Olenska chez Mrs Struthers? Le fait est
qu'il était venu voir Mme Olenska avec Mrs Struthers. J'étais là. Si
les van der Luyden veulent se disputer avec quelqu'un, le véritable
coupable est sous leur toit.
--Se disputer?... Newland! Quelle expression! Notre cousin, se disputer?
Et puis, le duc est un étranger, et leur hôte. Les étrangers ne
connaissent pas nos habitudes. Comment les connaîtraient-ils? Tandis
que la comtesse Olenska est une New-Yorkaise, et devrait avoir égard
aux sentiments de New-York.
--Eh bien, puisqu'il leur faut une victime, je vous permets de leur
livrer la comtesse Olenska, s'écria Archer. Je ne me soucie pas du tout
de m'offrir en holocauste pour expier les crimes de Mme Olenska.
--Naturellement tu es tout entier du côté Mingott, répondit la
mère d'un ton qui trahissait son irritation intérieure.
Le maître d'hôtel ouvrit les portières du salon et annonça: «Monsieur
Henry van der Luyden.»
Mrs Archer piqua son aiguille et repoussa sa chaise d'un geste
nerveux.
--Une autre lampe, ordonna-t-elle au domestique, pendant que Janey
se penchait sur sa mère pour lui rajuster son bonnet de dentelle.
Mr van der Luyden apparut sur le pas de la porte, et Newland Archer
s'avança pour le recevoir.
--Nous parlions justement de vous, mon cousin, dit-il.
Mr van der Luyden sembla déconcerté par ces paroles. Il retira son
gant pour serrer la main des dames, et lissa son haut-de-forme avec un
peu d'embarras, pendant que Janey avançait un fauteuil.
Archer continua en souriant:
--Et de la comtesse Olenska...
Mrs Archer pâlit.
--Une femme charmante! Je sors de chez elle, dit Mr van der Luyden,
rasséréné.
Il s'assit, déposa ses gants et son chapeau à côté de son fauteuil,
selon le vieil usage, et continua:
--Elle a un véritable don pour arranger les fleurs. Je lui avais
envoyé quelques œillets de Skuytercliff, et j'ai été émerveillé de
la façon dont elle les a groupés. Au lieu de les masser en gros
bouquets comme notre jardinier-chef, elle les avait dispersés, je ne
saurais pas dire comment. Le duc m'avait prévenu; il m'avait dit:
«Allez voir avec quel goût elle a meublé son salon!» Et c'est vrai.
J'aurais bien voulu lui mener Louisa, si le quartier n'était pas si
bohème.
À vrai dire, poursuivit Mr van der Luyden, appuyant sur son pantalon
gris sa main décolorée, alourdie par la grande bague du Patroon, à
vrai dire, j'étais allé la remercier du mot charmant qu'elle m'avait
écrit à propos de mes fleurs, et aussi,--mais ceci entre nous,--pour
lui donner un avertissement amical sur l'inconvénient de se faire mener
dans le monde par le duc. Je ne sais pas si vous en avez entendu parler.
Mrs Archer prit un air naïf:
--Le duc l'a-t-il menée dans le monde?
--Eh, oui! Vous savez ce que sont ces grands seigneurs anglais; tous les
mêmes. Louisa et moi aimons beaucoup notre cousin, mais on ne peut
s'attendre à ce que des gens habitués à la vie des cours tiennent
compte de nos petites distinctions républicaines. Le duc va où il
s'amuse.
Mr van der Luyden fit une pause, mais personne ne prit la parole.--Il
l'a menée, paraît-il, hier soir chez Mrs Lemuel Struthers. Sillerton
Jackson est venu tout à l'heure nous raconter cette sotte histoire, et
Louisa en a été un peu troublée. J'ai pensé que le plus court serait
d'aller tout droit chez Mme Olenska et de lui expliquer, très
amicalement, ce que nous pensons à New-York. Il m'a semblé que je le
pouvais sans indiscrétion, car le soir où elle a dîné chez nous,
elle m'avait laissé entendre qu'elle accepterait mes conseils avec
quelque gratitude. Et c'est ce qu'elle a fait.
Mr van der Luyden regarda autour de lui. À défaut d'un air de
satisfaction que ne pouvait revêtir un visage aussi distingué, il eut
un sourire de sereine bienveillance, que le visage de Mrs Archer se fit
un devoir de refléter.
--Comme vous êtes bons tous les deux, mon cher Henry! Newland sera
particulièrement touché de ce que vous avez fait là pour lui et la
chère May.
Elle jeta un regard à son fils, qui dit aussitôt:
--Je vous suis très reconnaissant, mon cousin; mais j'étais sûr
que Mme Olenska vous plairait.
Mr van der Luyden le regarda avec une extrême affabilité.
--Je n'invite jamais chez moi, mon cher Newland, les gens qui ne me
plaisent pas. Je viens de le dire à Sillerton Jackson.--Puis, ayant
jeté un coup d'œil à la pendule, il se leva et ajouta:--Mais Louisa
m'attend. Nous dînons de bonne heure pour mener le duc à l'Opéra.
Quand les portières se furent refermées sur leur cousin, le silence
tomba sur la famille Archer.
--Bonté du ciel! Que tout cela est romanesque! finit par s'écrier
Janey.
Personne n'avait jamais su ce que voulaient dire ses brusques sorties,
et sa famille avait depuis longtemps renoncé à y rien comprendre. Mrs
Archer secoua la tête en soupirant.
--Espérons que tout tournera pour le mieux, dit-elle, d'un ton qui
signifiait visiblement le contraire.--Newland, il faut que tu restes à
la maison pour voir Sillerton Jackson quand il viendra ce soir. Je ne
saurais vraiment que lui dire.
--Ma pauvre maman! Mais il ne viendra pas, dit son fils en riant,
et en se penchant pour poser un baiser sur le front inquiet de sa mère.
[Note 1: Aux États-Unis, les avocats s'associent, et cumulent les
rôles d'avocats et d'avoués.]