VII

Mrs Henry van der Luyden écouta en silence le récit de sa cousine.

Mrs van der Luyden était toujours silencieuse: mais on savait que, peu

confiante par nature et par éducation, elle était néanmoins très

bonne pour ceux auxquels elle était vraiment attachée. On avait beau

être de ceux-là, on n'en sentait pas moins un froid descendre des

hauts lambris blancs du salon de Madison Avenue, où les fauteuils de

brocart n'étaient débarrassés de leurs housses que pour le passage

des maîtres, tandis que le trumeau doré de la cheminée, et le

magnifique cadre du portrait de Lady Angelica du Lac, par Gainsborough,

restaient toujours voilés de gaze.

Le portrait de Mrs van der Luyden, en robe de velours noir garnie de

point de Venise, faisait face à celui de la belle aïeule. Ce tableau,

peint par Huntington, le peintre attitré de l'aristocratie

new-yorkaise, passait pour «aussi beau qu'un Cabanel,» et, malgré

vingt ans écoulés, il était toujours d'une ressemblance parfaite.

Assise sous sa propre effigie, Mrs van der Luyden aurait pu passer pour

la sœur jumelle de la jeune femme blonde légèrement appuyée sur un

fauteuil doré devant un rideau de reps vert. Mrs van der Luyden

continuait à porter du velours noir, garni de point de Venise, quand

elle allait dans le monde, ou plutôt,--car elle ne dînait jamais en

ville,--quand elle ouvrait ses salons. Ses cheveux blonds, qui formaient

sur son front étroit une série de pointes lisses à moitié

superposées, s'étaient décolorés sans grisonner, et le nez droit

séparant ses pâles yeux trop rapprochés était seulement un peu plus

pincé qu'au temps du portrait. Elle rappelait toujours à Newland

Archer un de ces corps pris dans les glaciers, qui gardent

miraculeusement les couleurs de la vie.

Comme toute sa famille, le jeune homme estimait beaucoup Mrs van der

Luyden, mais il était plus intimidé par sa douceur glaciale que par la

mine renfrognée de certaines vieilles tantes de sa mère, vieilles

filles acariâtres qui disaient toujours «non» par principe, avant de

savoir de quoi il s'agissait.

L'attitude de Mrs van der Luyden ne révélait jamais rien sur sa

manière de penser; elle écoutait toujours avec bienveillance; puis,

ses lèvres minces esquissant un vague sourire, elle laissait tomber la

phrase pour ainsi dire invariable: «Il faut que j'en parle avec mon

mari.»

Le mari et la femme étaient si parfaitement semblables qu'Archer se

demandait comment, après quarante ans d'intimité conjugale, ces deux

êtres pouvaient se dissocier suffisamment pour être jamais d'un avis

différent. Mais comme aucun d'eux ne prenait une décision sans la

faire précéder de ce mystérieux conclave, Mrs Archer et son fils,

ayant soumis leur cas, attendaient avec résignation l'énoncé de la

phrase habituelle.

Cependant, contrairement à toutes les règles établies, Mrs van der

Luyden les surprit en étendant sa longue main vers le cordon de

sonnette.

--Je voudrais qu'Henry fût mis au courant de ce que vous venez de me

dire, dit-elle. Puis elle ajouta gravement, s'adressant au valet de

pied:--Si Mr van der Luyden a fini de lire son journal, priez-le de bien

vouloir venir.

Elle prononça la phrase «lire son journal» sur le ton qu'aurait pris

la femme d'un ministre pour dire que son mari présidait le Conseil. Ce

n'était pas par arrogance qu'elle parlait ainsi, mais parce que dans

son entourage on avait toujours attribué une importance rituelle au

moindre geste de Mr van der Luyden.

Il était évident qu'elle considérait l'incident comme aussi grave que

Mrs Archer. Cependant, craignant de s'être trop avancée, elle ajouta

en souriant:--Henry est toujours heureux de vous voir, ma chère

Adeline; et il tiendra à féliciter Newland.

Les portes à deux vantaux se rouvrirent pour laisser paraître Mr van

der Luyden. Grand, maigre, cinglé dans sa redingote gris fer, il avait

le même nez droit que sa femme, les mêmes cheveux décolorés, la

même expression d'amabilité glacée: seuls les yeux étaient gris

pâles, au lieu d'être d'un bleu effacé.

Mr van der Luyden salua sa cousine avec affabilité, et félicita

Newland dans des termes calqués sur ceux dont sa femme s'était servie.

Puis, il s'installa dans un des fauteuils de brocart avec la simplicité

d'un souverain régnant.

--Je venais de finir le _Times_, dit-il, en joignant ensemble

l'extrémité de ses longs doigts. Lorsque je suis à New-York, mes

matinées sont si chargées que je trouve plus commode de lire le

journal après le déjeuner.

--C'est certainement une bonne habitude, approuva Mrs Archer. Mon oncle

Egmont disait même qu'il trouvait moins excitant de ne lire les

journaux du matin qu'après le dîner.

--Oui, mon cher père avait horreur de se presser. Mais nous vivons

maintenant dans un mouvement vertigineux, dit Mr van der Luyden sur un

ton mesuré, parcourant d'un regard satisfait le salon enlinceullé qui

paraissait à Newland Archer une si parfaite image de l'existence de ses

propriétaires.

--J'espère que vous aviez fini la lecture du journal, Henry? demanda

si femme avec une tendre sollicitude.

--Oui, oui, assura-t-il en souriant.

--Alors, je voudrais qu'Adeline vous dise...

--Oh! c'est une affaire qui concerne surtout Newland, dit Mrs Archer.

Et elle recommença le récit de l'affront infligé à Mrs Mingott.

--Aussi, termina-t-elle, Augusta Mingott et Mary Welland ont jugé

nécessaire, à cause surtout des fiançailles de Newland, que vous et

Henry soyez informés.

--Ah! dit Mr van der Luyden.

Il y eut un long silence, pendant lequel le tic-tac de la pendule

monumentale en bronze doré, placée sur la cheminée, résonna comme

des coups de canon. Archer contemplait, avec le sentiment de leur

majesté, ces deux silhouettes effacées, assises côte à côte dans

une sorte de dignité royale, reste d'une autorité héréditaire. Le

sort les obligeait à rester les arbitres sociaux de leur petit monde,

la dernière cour d'appel du protocole mondain, alors qu'ils eussent

préféré vivre dans la simplicité et la réclusion, entretenant leurs

beaux jardins de Skuytercliff et faisant le soir des patiences.

Ce fut Mr van der Luyden qui rompit le silence.

--Vous croyez vraiment que toute cette histoire vient d'une

intervention de Lawrence Lefferts? demanda-t-il, en s'adressant

à Archer.

--J'en suis certain. Larry Lefferts s'est compromis encore un peu plus

que d'habitude dernièrement... ma cousine Louisa permettra que je

m'explique. Il a eu une intrigue assez raide avec la femme du facteur de

son village, et vous savez que chaque fois que la pauvre Gertrude

commence à avoir des soupçons, et qu'il a peur d'un scandale, il

suscite une histoire comme celle de la comtesse Olenska, pour affirmer

qu'il a des principes. Il crie sur les toits que c'est une impertinence

d'inviter sa femme à rencontrer une personne compromise: il se sert de

la comtesse comme d'un paratonnerre. Je vous assure que ce n'est pas la

première fois.

--Mon Dieu, les Lefferts! dit Mr van der Luyden avec un doux mépris.

--Les Lefferts! répéta, en écho, Mrs Archer. Que dirait mon oncle

Egmont, s'il pouvait savoir que Lawrence Lefferts se permet de formuler

une opinion sur la situation sociale de quelqu'un? Ça nous montre où

nous allons!

--Espérons que nous n'y sommes pas encore! dit Mr van der Luyden

d'une voix ferme.

--Ah! si seulement vous alliez plus souvent dans le monde, Louisa et

vous! soupira Mrs Archer.

Instantanément elle eut conscience de sa bévue. Les van der Luyden

étaient très sensibles à toute critique au sujet de leur existence

retirée. Par nature timides et réservés, ayant peu de goût pour le

rôle d'arbitres suprêmes du bon ton que la destinée leur avait

dévolu, ils ne demandaient qu'à se cacher dans la sylvestre solitude

de Skuytercliff, et c'était seulement par acquit de conscience qu'ils

venaient parfois à New-York.

Newland Archer vint au secours de sa mère:

--Tout le monde sait ce que vous représentez, vous et ma cousine

Louisa. C'est pourquoi Mrs Mingott a jugé qu'elle ne devait pas

permettre qu'un tel affront fût infligé à la comtesse Olenska sans

que vous en soyez avisés.

Mr et Mrs van der Luyden se concertèrent du regard.

--C'est le principe que je n'admets pas, dit Mr van der Luyden.

Tant qu'une famille de notre milieu soutient un de ses membres, on

doit considérer la question comme résolue.

--C'est mon avis, dit sa femme, comme si elle apportait une idée

nouvelle.

--Je n'aurais jamais cru, continua Mr van der Luyden, que les choses en

seraient arrivées là.--Il s'arrêta, regardant de nouveau sa

femme.--Il me revient que la comtesse Olenska est presque des nôtres,

par le premier mariage de Medora Manson; en tout cas, elle le deviendra

par le mariage de Newland.--Il se retourna vers le jeune

homme:--Avez-vous lu le _Times_ de ce matin, Newland?

--Mais oui, mon cousin, répondit Newland, qui parcourait tous les

matins une demi-douzaine de journaux en prenant son café.

Le mari et la femme se regardèrent encore. Leurs yeux pâles

s'interrogèrent dans une consultation prolongée; puis le visage de Mrs

van der Luyden s'éclaira d'un léger sourire. Elle avait compris, et

elle approuvait.

Mr van der Luyden se retourna vers Mrs Archer.

--Voulez-vous, chère Adeline, avoir la bonté de dire à Mrs Mingott

que si la santé de Louisa lui permettait de dîner en ville, nous

eussions été heureux de remplacer les Lefferts à son dîner?--Il

s'arrêta pour laisser à cette ironie toute sa portée:

--Comme vous le savez, cela est impossible. (Mrs Archer fit entendre un

assentiment sympathique.) Mais Newland me dit qu'il a lu le _Times_ de

ce matin; il sait donc, probablement, que le parent de Louisa, le duc de

Saint-Austrey, arrive la semaine prochaine à New-York. Il vient pour

engager son _sloop_ dans les courses pour la Coupe Internationale

l'été prochain, et aussi pour prendre part à une petite chasse aux

canards à Trevenna.--Mr van der Luyden s'arrêta encore, puis continua

avec une bienveillance croissante:--Avant de l'emmener à Trevenna, nous

invitons quelques amis pour le rencontrer: un petit dîner suivi d'une

réception. Je suis sûr que Louisa sera aussi heureuse que moi, si la

comtesse Olenska veut bien venir dîner ce soir-là.

Il se leva, s'inclina devant sa cousine avec une affabilité

cérémonieuse, et ajouta:

--Je crois que Louisa m'autorise à dire qu'elle ira porter elle-même

l'invitation en sortant tout à l'heure,--avec nos cartes, bien entendu,

avec nos cartes.

À ces mots, Mrs Archer sut comprendre que les grands chevaux bai-bruns

qui ne devaient jamais attendre étaient déjà à la porte. Elle se

leva, murmurant de hâtifs remerciements. Le regard de Mrs van der

Luyden était celui d'Esther triomphante aux pieds d'Assuérus. Mais son

mari leva la main avec un sourire.

--Vous n'avez pas de remerciements à m'adresser, chère Adeline. De

pareilles choses ne doivent pas se passer à New-York, et ne se

passeront pas tant que je pourrai les empêcher, prononça-t-il avec une

mansuétude souveraine, en dirigeant ses cousins vers la porte.

Deux heures après, tout le monde savait que la grande barouche à huit

ressorts dans laquelle Mrs van der Luyden prenait l'air en toutes

saisons avait été vue à la porte de la vieille Mrs Mingott, chez

laquelle des cartes et une lettre avaient été déposées. Et ce même

soir, à l'Opéra, Mr Sillerton Jackson put certifier que la lettre

contenait une invitation pour la comtesse Olenska au dîner que

donnaient les van der Luyden, la semaine suivante, en l'honneur du duc

de Saint-Austrey.

Dans la loge du cercle, quelques jeunes gens échangèrent un sourire à

cette nouvelle, et jetèrent un coup d'œil malicieux du côté de

Lawrence Lefferts, qui, nonchalamment assis sur le devant de la loge,

tirait sa longue moustache blonde et dit avec autorité, quand la diva

s'arrêta:

--Aucune autre que la Patti ne devrait se risquer dans _la

Sonnambula._

Au temps de l'innocence · 第 12 / 47 题