Mrs Henry van der Luyden écouta en silence le récit de sa cousine.
Mrs van der Luyden était toujours silencieuse: mais on savait que, peu
confiante par nature et par éducation, elle était néanmoins très
bonne pour ceux auxquels elle était vraiment attachée. On avait beau
être de ceux-là, on n'en sentait pas moins un froid descendre des
hauts lambris blancs du salon de Madison Avenue, où les fauteuils de
brocart n'étaient débarrassés de leurs housses que pour le passage
des maîtres, tandis que le trumeau doré de la cheminée, et le
magnifique cadre du portrait de Lady Angelica du Lac, par Gainsborough,
restaient toujours voilés de gaze.
Le portrait de Mrs van der Luyden, en robe de velours noir garnie de
point de Venise, faisait face à celui de la belle aïeule. Ce tableau,
peint par Huntington, le peintre attitré de l'aristocratie
new-yorkaise, passait pour «aussi beau qu'un Cabanel,» et, malgré
vingt ans écoulés, il était toujours d'une ressemblance parfaite.
Assise sous sa propre effigie, Mrs van der Luyden aurait pu passer pour
la sœur jumelle de la jeune femme blonde légèrement appuyée sur un
fauteuil doré devant un rideau de reps vert. Mrs van der Luyden
continuait à porter du velours noir, garni de point de Venise, quand
elle allait dans le monde, ou plutôt,--car elle ne dînait jamais en
ville,--quand elle ouvrait ses salons. Ses cheveux blonds, qui formaient
sur son front étroit une série de pointes lisses à moitié
superposées, s'étaient décolorés sans grisonner, et le nez droit
séparant ses pâles yeux trop rapprochés était seulement un peu plus
pincé qu'au temps du portrait. Elle rappelait toujours à Newland
Archer un de ces corps pris dans les glaciers, qui gardent
miraculeusement les couleurs de la vie.
Comme toute sa famille, le jeune homme estimait beaucoup Mrs van der
Luyden, mais il était plus intimidé par sa douceur glaciale que par la
mine renfrognée de certaines vieilles tantes de sa mère, vieilles
filles acariâtres qui disaient toujours «non» par principe, avant de
savoir de quoi il s'agissait.
L'attitude de Mrs van der Luyden ne révélait jamais rien sur sa
manière de penser; elle écoutait toujours avec bienveillance; puis,
ses lèvres minces esquissant un vague sourire, elle laissait tomber la
phrase pour ainsi dire invariable: «Il faut que j'en parle avec mon
mari.»
Le mari et la femme étaient si parfaitement semblables qu'Archer se
demandait comment, après quarante ans d'intimité conjugale, ces deux
êtres pouvaient se dissocier suffisamment pour être jamais d'un avis
différent. Mais comme aucun d'eux ne prenait une décision sans la
faire précéder de ce mystérieux conclave, Mrs Archer et son fils,
ayant soumis leur cas, attendaient avec résignation l'énoncé de la
phrase habituelle.
Cependant, contrairement à toutes les règles établies, Mrs van der
Luyden les surprit en étendant sa longue main vers le cordon de
sonnette.
--Je voudrais qu'Henry fût mis au courant de ce que vous venez de me
dire, dit-elle. Puis elle ajouta gravement, s'adressant au valet de
pied:--Si Mr van der Luyden a fini de lire son journal, priez-le de bien
vouloir venir.
Elle prononça la phrase «lire son journal» sur le ton qu'aurait pris
la femme d'un ministre pour dire que son mari présidait le Conseil. Ce
n'était pas par arrogance qu'elle parlait ainsi, mais parce que dans
son entourage on avait toujours attribué une importance rituelle au
moindre geste de Mr van der Luyden.
Il était évident qu'elle considérait l'incident comme aussi grave que
Mrs Archer. Cependant, craignant de s'être trop avancée, elle ajouta
en souriant:--Henry est toujours heureux de vous voir, ma chère
Adeline; et il tiendra à féliciter Newland.
Les portes à deux vantaux se rouvrirent pour laisser paraître Mr van
der Luyden. Grand, maigre, cinglé dans sa redingote gris fer, il avait
le même nez droit que sa femme, les mêmes cheveux décolorés, la
même expression d'amabilité glacée: seuls les yeux étaient gris
pâles, au lieu d'être d'un bleu effacé.
Mr van der Luyden salua sa cousine avec affabilité, et félicita
Newland dans des termes calqués sur ceux dont sa femme s'était servie.
Puis, il s'installa dans un des fauteuils de brocart avec la simplicité
d'un souverain régnant.
--Je venais de finir le _Times_, dit-il, en joignant ensemble
l'extrémité de ses longs doigts. Lorsque je suis à New-York, mes
matinées sont si chargées que je trouve plus commode de lire le
journal après le déjeuner.
--C'est certainement une bonne habitude, approuva Mrs Archer. Mon oncle
Egmont disait même qu'il trouvait moins excitant de ne lire les
journaux du matin qu'après le dîner.
--Oui, mon cher père avait horreur de se presser. Mais nous vivons
maintenant dans un mouvement vertigineux, dit Mr van der Luyden sur un
ton mesuré, parcourant d'un regard satisfait le salon enlinceullé qui
paraissait à Newland Archer une si parfaite image de l'existence de ses
propriétaires.
--J'espère que vous aviez fini la lecture du journal, Henry? demanda
si femme avec une tendre sollicitude.
--Oui, oui, assura-t-il en souriant.
--Alors, je voudrais qu'Adeline vous dise...
--Oh! c'est une affaire qui concerne surtout Newland, dit Mrs Archer.
Et elle recommença le récit de l'affront infligé à Mrs Mingott.
--Aussi, termina-t-elle, Augusta Mingott et Mary Welland ont jugé
nécessaire, à cause surtout des fiançailles de Newland, que vous et
Henry soyez informés.
--Ah! dit Mr van der Luyden.
Il y eut un long silence, pendant lequel le tic-tac de la pendule
monumentale en bronze doré, placée sur la cheminée, résonna comme
des coups de canon. Archer contemplait, avec le sentiment de leur
majesté, ces deux silhouettes effacées, assises côte à côte dans
une sorte de dignité royale, reste d'une autorité héréditaire. Le
sort les obligeait à rester les arbitres sociaux de leur petit monde,
la dernière cour d'appel du protocole mondain, alors qu'ils eussent
préféré vivre dans la simplicité et la réclusion, entretenant leurs
beaux jardins de Skuytercliff et faisant le soir des patiences.
Ce fut Mr van der Luyden qui rompit le silence.
--Vous croyez vraiment que toute cette histoire vient d'une
intervention de Lawrence Lefferts? demanda-t-il, en s'adressant
à Archer.
--J'en suis certain. Larry Lefferts s'est compromis encore un peu plus
que d'habitude dernièrement... ma cousine Louisa permettra que je
m'explique. Il a eu une intrigue assez raide avec la femme du facteur de
son village, et vous savez que chaque fois que la pauvre Gertrude
commence à avoir des soupçons, et qu'il a peur d'un scandale, il
suscite une histoire comme celle de la comtesse Olenska, pour affirmer
qu'il a des principes. Il crie sur les toits que c'est une impertinence
d'inviter sa femme à rencontrer une personne compromise: il se sert de
la comtesse comme d'un paratonnerre. Je vous assure que ce n'est pas la
première fois.
--Mon Dieu, les Lefferts! dit Mr van der Luyden avec un doux mépris.
--Les Lefferts! répéta, en écho, Mrs Archer. Que dirait mon oncle
Egmont, s'il pouvait savoir que Lawrence Lefferts se permet de formuler
une opinion sur la situation sociale de quelqu'un? Ça nous montre où
nous allons!
--Espérons que nous n'y sommes pas encore! dit Mr van der Luyden
d'une voix ferme.
--Ah! si seulement vous alliez plus souvent dans le monde, Louisa et
vous! soupira Mrs Archer.
Instantanément elle eut conscience de sa bévue. Les van der Luyden
étaient très sensibles à toute critique au sujet de leur existence
retirée. Par nature timides et réservés, ayant peu de goût pour le
rôle d'arbitres suprêmes du bon ton que la destinée leur avait
dévolu, ils ne demandaient qu'à se cacher dans la sylvestre solitude
de Skuytercliff, et c'était seulement par acquit de conscience qu'ils
venaient parfois à New-York.
Newland Archer vint au secours de sa mère:
--Tout le monde sait ce que vous représentez, vous et ma cousine
Louisa. C'est pourquoi Mrs Mingott a jugé qu'elle ne devait pas
permettre qu'un tel affront fût infligé à la comtesse Olenska sans
que vous en soyez avisés.
Mr et Mrs van der Luyden se concertèrent du regard.
--C'est le principe que je n'admets pas, dit Mr van der Luyden.
Tant qu'une famille de notre milieu soutient un de ses membres, on
doit considérer la question comme résolue.
--C'est mon avis, dit sa femme, comme si elle apportait une idée
nouvelle.
--Je n'aurais jamais cru, continua Mr van der Luyden, que les choses en
seraient arrivées là.--Il s'arrêta, regardant de nouveau sa
femme.--Il me revient que la comtesse Olenska est presque des nôtres,
par le premier mariage de Medora Manson; en tout cas, elle le deviendra
par le mariage de Newland.--Il se retourna vers le jeune
homme:--Avez-vous lu le _Times_ de ce matin, Newland?
--Mais oui, mon cousin, répondit Newland, qui parcourait tous les
matins une demi-douzaine de journaux en prenant son café.
Le mari et la femme se regardèrent encore. Leurs yeux pâles
s'interrogèrent dans une consultation prolongée; puis le visage de Mrs
van der Luyden s'éclaira d'un léger sourire. Elle avait compris, et
elle approuvait.
Mr van der Luyden se retourna vers Mrs Archer.
--Voulez-vous, chère Adeline, avoir la bonté de dire à Mrs Mingott
que si la santé de Louisa lui permettait de dîner en ville, nous
eussions été heureux de remplacer les Lefferts à son dîner?--Il
s'arrêta pour laisser à cette ironie toute sa portée:
--Comme vous le savez, cela est impossible. (Mrs Archer fit entendre un
assentiment sympathique.) Mais Newland me dit qu'il a lu le _Times_ de
ce matin; il sait donc, probablement, que le parent de Louisa, le duc de
Saint-Austrey, arrive la semaine prochaine à New-York. Il vient pour
engager son _sloop_ dans les courses pour la Coupe Internationale
l'été prochain, et aussi pour prendre part à une petite chasse aux
canards à Trevenna.--Mr van der Luyden s'arrêta encore, puis continua
avec une bienveillance croissante:--Avant de l'emmener à Trevenna, nous
invitons quelques amis pour le rencontrer: un petit dîner suivi d'une
réception. Je suis sûr que Louisa sera aussi heureuse que moi, si la
comtesse Olenska veut bien venir dîner ce soir-là.
Il se leva, s'inclina devant sa cousine avec une affabilité
cérémonieuse, et ajouta:
--Je crois que Louisa m'autorise à dire qu'elle ira porter elle-même
l'invitation en sortant tout à l'heure,--avec nos cartes, bien entendu,
avec nos cartes.
À ces mots, Mrs Archer sut comprendre que les grands chevaux bai-bruns
qui ne devaient jamais attendre étaient déjà à la porte. Elle se
leva, murmurant de hâtifs remerciements. Le regard de Mrs van der
Luyden était celui d'Esther triomphante aux pieds d'Assuérus. Mais son
mari leva la main avec un sourire.
--Vous n'avez pas de remerciements à m'adresser, chère Adeline. De
pareilles choses ne doivent pas se passer à New-York, et ne se
passeront pas tant que je pourrai les empêcher, prononça-t-il avec une
mansuétude souveraine, en dirigeant ses cousins vers la porte.
Deux heures après, tout le monde savait que la grande barouche à huit
ressorts dans laquelle Mrs van der Luyden prenait l'air en toutes
saisons avait été vue à la porte de la vieille Mrs Mingott, chez
laquelle des cartes et une lettre avaient été déposées. Et ce même
soir, à l'Opéra, Mr Sillerton Jackson put certifier que la lettre
contenait une invitation pour la comtesse Olenska au dîner que
donnaient les van der Luyden, la semaine suivante, en l'honneur du duc
de Saint-Austrey.
Dans la loge du cercle, quelques jeunes gens échangèrent un sourire à
cette nouvelle, et jetèrent un coup d'œil malicieux du côté de
Lawrence Lefferts, qui, nonchalamment assis sur le devant de la loge,
tirait sa longue moustache blonde et dit avec autorité, quand la diva
s'arrêta:
--Aucune autre que la Patti ne devrait se risquer dans _la
Sonnambula._