Le jour suivant fut consacré au cérémonial des fiançailles. Le rite
était précis et inflexible: Newland Archer, accompagné de sa mère et
de sa sœur, fit visite à Mrs Welland; puis, avec sa fiancée et sa
future belle-mère, il se rendit chez Mrs Manson Mingott pour recevoir
la bénédiction de l'aïeule.
Pour le jeune homme, c'était toujours un incident amusant, qu'une
visite chez Mrs Manson Mingott. L'habitation, en elle-même, était
déjà un document historique, quoiqu'elle n'eût pas l'ancienneté de
certaines vieilles maisons de famille de University Place ou du bas de
la Cinquième Avenue. Celles-ci étaient du plus pur 1820, avec un
mobilier d'une harmonie sévère, tapis aux guirlandes de grosses roses,
meubles de palissandre, cheminées cintrées en marbre noir, grandes
bibliothèques vitrées. Au contraire, la vieille Mrs Manson Mingott,
dans sa maison de construction plus récente, avait hardiment rejeté le
lourd mobilier de sa jeunesse, mariant aux anciens meubles du XVIIIe
siècle qui lui venaient des Mingott la frivole décoration du second
Empire. Elle se tenait habituellement dans son petit salon du
rez-de-chaussée, installée près de la fenêtre, comme pour attendre
tranquillement que le flot de la vie mondaine, gagnant son quartier,
déferlât jusqu'à ses portes. Sa patience égalait la certitude où
elle était que bientôt les terrains à bâtir, les carrières, les
bistros, les misérables potagers avec leurs serres délabrées, et les
rochers d'où quelques chèvres mélancoliques considéraient ce triste
tableau, disparaîtraient dans le surgissement de résidences aussi
somptueuses que la sienne, et que les gros pavés sur lesquels les
omnibus cahotaient avec fracas seraient remplacés par un asphalte uni
comme celui dont se revêtaient, disait-on, les rues de Paris. En
attendant, elle ne souffrait pas de son isolement. Tous ceux qu'elle
désirait voir allaient à elle et, sans corser le maigre menu de ses
dîners, elle attirait dans ses salons autant de monde que les Beaufort.
L'avalanche de graisse qui l'avait envahie dans son âge mûr, comme un
flot de lave submergeant une ville, avait changé la petite femme
potelée, au pied fin, à la cheville cambrée, en quelque chose d'aussi
vaste et majestueux qu'un phénomène de la nature. Elle avait accepté
cette submersion avec philosophie, comme toutes ses autres épreuves, et
maintenant, dans l'extrême vieillesse, son miroir lui offrait
l'agréable image d'une masse blanche et rose sans rides, d'où
émergeaient les traits d'un visage mignon qui semblait attendre d'être
dégagé de ce bloc de chair. Une succession lisse de doubles mentons
conduisait jusqu'aux profondeurs d'une poitrine encore nacrée, voilée
de neigeuses mousselines sur lesquelles reposait la miniature de feu Mr
Mingott; tandis qu'autour d'elle, et jusqu'à ses pieds, débordant des
bras d'un spacieux fauteuil, s'écroulaient des vagues et des vagues de
gros grain noir, sur la crête desquelles deux petites mains blanches se
balançaient comme des mouettes.
Depuis longtemps, le fardeau de son embonpoint avait rendu impossible à
Mrs Mingott l'usage des escaliers et, avec son esprit d'indépendance,
elle avait mis ses appartements de réception à l'étage supérieur et
s'était établie,--violant toutes les habitudes de New-York,--au
rez-de-chaussée de sa maison. Ainsi, quand on se trouvait près d'elle,
devant la fenêtre de son boudoir, on avait, dans l'ouverture d'une
portière de damas jaune, la perspective inattendue d'une chambre à
coucher avec un immense lit tapissé comme un divan, et une table de
toilette enguirlandée de dentelles. Les visiteurs étaient étonnés et
quelque peu scandalisés par cet arrangement. Ne rappelait-il pas à de
pudiques Américains certaines scènes de romans français où la
galanterie est presque suggérée par le décor? C'était donc ainsi que
s'installaient, dans les vieilles sociétés libertines, les femmes du
monde qui avaient des amants!
Newland Archer, dont l'imagination situait les scènes d'amour de
_Monsieur de Camors_, dans la chambre à coucher de Mrs Mingott,
s'amusait du contraste entre un tel souvenir et la vie irréprochable de
la vieille dame; mais il se disait, non sans admiration, que, s'il avait
plu à cette femme intrépide d'avoir un amant, elle se le serait offert
sans l'ombre d'hésitation.
À la satisfaction générale, la comtesse Olenska n'avait pas assisté
à la visite des fiancés. Mrs Mingott expliqua qu'elle était sortie:
ce qui, par un soleil resplendissant et à l'heure mondaine, sembla un
peu osé de la part d'une femme compromise. En tout cas, elle épargnait
aux jeunes gens l'embarras de sa présence, et l'ombre légère que son
malheureux passé aurait pu projeter sur leur radieux avenir. Comme on
pouvait s'y attendre, la visite se passa sans nuage. La vieille Mrs
Mingott se montrait enchantée des fiançailles, qui, depuis longtemps
prévues par des parents avertis, avaient été discutées en conseil de
famille; et la bague de fiançailles, un gros saphir monté sur
d'invisibles griffes, eut toute son approbation.
--C'est la nouvelle monture, qui laisse à la pierre toute sa beauté,
mais qui paraît un peu nue à des yeux accoutumés à la vieille mode,
expliqua Mrs Welland, avec un coup d'œil conciliant du côté de son
futur gendre.
--Des yeux accoutumés à la vieille mode?... J'espère que vous
n'entendez pas parler des miens, ma chère. J'aime toutes les
nouveautés, dit l'aïeule, en levant la pierre vers ses petits yeux
brillants qui n'avaient jamais connu de lunettes.--Très distinguée!
dit-elle, c'est un beau bijou! De mon temps, on se serait contenté d'un
camée entouré de perles. Mais c'est la main qui fait valoir la bague,
n'est-ce pas, mon cher Mr Archer?--Elle balança une de ses petites
mains aux doigts effilés, dont des plis de vieille graisse encerclaient
les poignets comme des bracelets d'ivoire.--La mienne a été modelée
à Rome par le célèbre Ferrigiani. Vous devriez faire faire celle de
May. Il n'y manquera pas, ma petite. Elle a la main grande, mais
blanche; les sports modernes épaississent les jointures. Et à quand le
mariage? s'interrompit-elle, en regardant Archer.
--Oh! murmura Mrs Welland, pendant que le jeune homme, souriant à sa
fiancée, répondait: Le plus tôt possible, si vous voulez bien
m'appuyer, chère Madame.
--Nous devons leur donner le temps de se connaître un peu mieux,
tante Catherine, interposa Mrs Welland, affectant une hésitation de
convenance.
L'aïeule répondit vivement:
--Se connaître? Quelle plaisanterie! Tout le monde à New-York a
toujours connu tout le monde. Laissez-le faire, ma chère; n'attendez
pas que le vin ait perdu sa mousse. Chaque hiver maintenant, je risque
une pneumonie, et je veux donner le repas de noces.
Ces déclarations successives furent accueillies avec les sourires et
les protestations qui convenaient, et la visite se terminait sur un ton
de douce plaisanterie quand la porte s'ouvrit devant la comtesse
Olenska. Elle entra en chapeau et en costume de ville, suivie,--à
l'étonnement de tout le monde,--par Julius Beaufort.
Les dames s'exprimèrent mutuellement leur plaisir, et Mrs Mingott
tendit au banquier la main modelée par Ferrigiani.
--Ah! Beaufort! voilà une rare faveur!
Elle avait l'habitude exotique d'appeler les gens par leur nom de
famille.
--Merci. C'est une faveur que je voudrais vous faire plus souvent, dit
le banquier de son ton d'arrogance habituelle. Je suis généralement
très pris à cette heure-ci; mais j'ai rencontré la comtesse Ellen
dans Madison Square, et elle a été assez aimable pour me permettre de
l'accompagner.
--J'espère que la maison sera plus gaie, maintenant qu'Ellen est ici,
s'écria Mrs Mingott avec une superbe audace. Asseyez-vous,
asseyez-vous, Beaufort. Approchez le fauteuil. À présent, je vous
tiens, et nous pouvons potiner à notre aise. J'ai su que votre bal
était magnifique, et j'ai très bien compris que vous ayez invité Mrs
Lemuel Struthers. Ma foi, je serais curieuse de la connaître.
Elle avait oublié ses parents, qui se dirigeaient vers l'antichambre
sous la conduite d'Ellen Olenska. La vieille Mrs Mingott avait toujours
professé une grande admiration pour Julius Beaufort; ils se
ressemblaient par une certaine similitude dans leurs manières
dominatrices et par les raccourcis qu'ils faisaient à travers les
grands chemins des conventions. En ce moment, elle désirait vivement
savoir ce qui avait décidé les Beaufort à inviter pour la première
fois Mrs Lemuel Struthers, la veuve du richissime fabricant de cirage.
Celle-ci était revenue l'année précédente d'un long séjour
initiateur en Europe, décidée à faire le siège de la petite
citadelle fermée qu'était la société de New-York.
--Naturellement, si vous et Regina l'invitez, la question ne se pose
plus. C'est vrai, nous avons besoin de sang et d'argent nouveaux; et on
dit qu'elle est encore très bien, dit la vieille dame carnivore.
Dans le hall, pendant que Mrs Welland et May s'enveloppaient dans leurs
fourrures, Archer s'aperçut que la comtesse Olenska le regardait avec
un sourire où se lisait une interrogation discrète.
--Sûrement, vous savez déjà la nouvelle, dit-il, répondant à ce
regard en riant d'un air confus. May m'a reproché de ne pas vous
l'avoir apprise hier à l'Opéra. Elle m'avait recommandé de vous
annoncer nos fiançailles; mais je n'ai pas pu, dans cette foule.
Le sourire de la comtesse Olenska, de ses yeux descendit à ses lèvres.
Elle parut plus jeune, plus pareille à cette Ellen Mingott, brune et
hardie, sa camarade d'autrefois.
--Naturellement je sais... je vous félicite et je vous excuse. On
n'annonce pas ces choses-là dans une foule.
Les dames étaient sur le seuil de la porte et la Comtesse leur tendit
la main.--Adieu. Venez me voir un jour, dit-elle en s'adressant
brusquement à Archer.
Dans la voiture, en descendant la Cinquième Avenue, ils parlèrent de
Mrs Mingott, de son âge, de son esprit, de toutes ses étonnantes
originalités, mais personne ne fit allusion à Ellen Olenska. Archer
savait cependant que Mrs Welland pensait: «C'est une erreur qu'Ellen
commet de se promener, le lendemain de son arrivée, avec Julius
Beaufort dans la Cinquième Avenue à l'heure de la foule élégante.»
Et le jeune homme lui-même ajoutait mentalement: «Elle devrait savoir
qu'un fiancé ne passe pas son temps chez les dames; mais c'est
probablement comme ça que ça se passe dans le monde où elle a vécu,
et où on n'a pas autre chose à faire.» Et, en dépit des goûts
cosmopolites dont il se piquait, Newland remercia le ciel d'être un
citoyen de New-York, et sur le point de s'allier à une jeune fille de
son espèce.
V
Le lendemain soir, le vieux Sillerton Jackson vint dîner chez les
Archer.
Mrs Archer, personne timide et retirée du monde, aimait néanmoins à,
être bien informée de ce qui s'y passait. Mr Sillerton Jackson
appliquait à l'investigation des affaires d'autrui une passion de
collectionneur et une science de naturaliste. Il vivait avec sa sœur,
Miss Sophy Jackson, qu'on invitait, à défaut de son frère, quand on
ne pouvait pas mettre la main sur lui, et qui lui rapportait ainsi des
bribes de menus racontars qui remplissaient quelquefois utilement les
vides de ses informations.
Quand Mrs Archer désirait un renseignement, elle demandait à Mr
Jackson de venir dîner; et, comme elle honorait peu de personnes de ses
invitations, et qu'elle et Janey formaient un excellent auditoire, Mr
Jackson acceptait presque toujours, au lieu d'envoyer sa sœur. S'il
avait pu dicter ses conditions, il aurait choisi un soir où Newland
était sorti... non par manque de sympathie pour le jeune homme, (ils
s'entendaient merveilleusement à leur cercle), mais parce que le vieux
conteur sentait quelquefois, chez Newland, une tendance à peser ses
témoignages que les dames de la famille n'accusaient jamais.
Si la perfection pouvait exister sur la terre, Mr Jackson aurait
demandé aussi que la chère fût un peu meilleure chez Mrs Archer. Mais
de mémoire d'homme, New-York était divisé en deux grands groupes
fondamentaux: celui des Mingott, des Manson, et tout leur clan, qui
appréciait l'élégance, la bonne table et le luxe, et la tribu des
Archer, Newland, Van der Luyden, qui, eux, s'intéressaient aux voyages,
à l'horticulture, à la lecture des romans sérieux, et affectaient de
mépriser les jouissances matérielles.
On ne pouvait pas tout avoir. Quand on dînait chez les Lovell Mingott,
on dégustait du canard sauvage apprêté à la Maryland, du terrapin et
des vins de crû: chez Adeline Archer on parlait de voyages en Suisse et
des romans de Hawthorne. Aussi, quand un amical appel venait de Mrs
Archer, Mr Jackson disait-il à sa sœur: «J'ai ressenti un peu de
goutte depuis mon dernier dîner chez les Lovell Mingott, il sera bon
pour moi de me mettre à la diète chez Adeline. «Heureusement, du
reste, le vin de Madère des Archer avait «fait le tour du Cap.»
Mrs Archer, veuve depuis longtemps, habitait avec son fils et sa fille
dans la Vingt-huitième rue. Le deuxième étage de sa maison était
consacré à Newland, et les deux femmes s'étaient resserrées dans les
pièces du premier. En parfaite harmonie de goûts et d'intérêts,
elles cultivaient dans des petites serres sur le rebord de leurs
fenêtres des fougères rapportées de leurs voyages, faisaient «du
macramé» et de la tapisserie, collectionnaient la faïence lustrée
«coloniale,» et lisaient les romans de Ouida, dont elles goûtaient
l'atmosphère italienne et la description des paysans, quoiqu'en
général elles préférassent les romans mondains où il s'agissait de
«gens comme il faut.» Elles parlaient sévèrement de Dickens, qui
n'avait jamais su peindre un «gentleman,» et considéraient Thackeray
moins à l'aise dans le grand monde que Bulwer,--qui cependant,
commençait à se démoder.
Au cours de leurs voyages à l'étranger, Mrs et Miss Archer
recherchaient et admiraient surtout les paysages: elles considéraient
l'architecture et la peinture comme des sujets réservés aux hommes,
aux lettrés qui lisaient Ruskin. Mrs Archer était née Newland, et la
mère et la fille, qui se ressemblaient comme deux sœurs, étaient,
disait-on, de vraies Newland, toutes deux pâles, légèrement
voûtées, avec de longs nez, d'aimables sourires, et la distinction, la
langueur de certains portraits de Reynolds. Leur ressemblance eût été
complète, si l'embonpoint de l'âge mûr n'avait tendu le corsage de
satin broché noir de Mrs Archer, tandis que les popelines brunes et
violettes de Miss Archer pendaient, à mesure que s'écoulaient les
années, plus mollement sur ses formes virginales. Newland se rendait
bien compte, pourtant, qu'au point de vue de leur mentalité, la
ressemblance était moins complète que ne le faisaient croire leurs
manières si exactement semblables. L'habitude de vivre ensemble dans
une étroite intimité leur avait donné le même vocabulaire,
l'habitude de commencer leurs phrases par: «Maman trouve,» ou: «Janey
est d'avis,» selon que l'une ou l'autre désirait émettre une opinion
personnelle. Mais, tandis que la sereine quiétude de Mrs Archer se
reposait facilement dans ce qui était accepté et familier, Janey
était sujette à des envolées inattendues qui montaient de sources
romanesques depuis toujours comprimées.
La mère et la fille s'adoraient et vénéraient leur fils et frère.
Archer les aimait avec tendresse, et l'admiration qu'elles lui
prodiguaient, et dont il jouissait, désarmait en lui toute critique.
Après tout, se disait-il, c'était une bonne chose pour un homme que
d'exercer chez lui une autorité incontestée, même si, dans son for
intérieur, il lui arrivait de la discuter lui-même.
Dans cette occasion, le jeune homme savait parfaitement que Mr Jackson
aurait préféré le voir dîner dehors; mais il avait ses raisons
personnelles pour rester.
Mr Jackson voulait sans doute parler d'Ellen Olenska, et naturellement,
Mrs Archer et Janey brûlaient de savoir ce qu'il avait à en dire. Tous
les trois seraient gênés par la présence de Newland, maintenant que
ses projets d'alliance avec le clan Mingott étaient connus, et de voir
comment ils se tireraient de la difficulté intriguait et amusait le
jeune homme.
D'abord, ils tournèrent autour de la question, en parlant de Mrs Lemuel
Struthers.
--Il est regrettable que les Beaufort l'aient invitée, commença
doucement Mrs Archer, mais Regina subit toujours l'influence de son
mari, et Beaufort...
--Certaines nuances échappent à Beaufort, dit Mr Jackson, en
inspectant l'alose et se demandant pour la millième fois pourquoi la
cuisinière de Mrs Archer calcinait toujours ses grillades.
Newland, qui se faisait depuis longtemps la même question, connaissait
bien chez son vieil ami cette expression mélancolique.
--Oh! bien entendu, Beaufort est un homme vulgaire, reprit Mrs Archer;
mon grand-père Newland disait souvent à ma mère: «Quoi que vous
fassiez, ne permettez jamais que ce Beaufort soit présenté à vos
filles.» Mais, en tout cas, il a le mérite d'être lié avec des gens
du monde, en Angleterre aussi, dit-on. Tout cela est incompréhensible.
Elle s'arrêta, jetant un coup d'œil à Janey. Elle et Janey
connaissaient tous les détails du mystère Beaufort, mais en public Mrs
Archer persistait à prétendre que le sujet n'était pas convenable
pour les jeunes filles.
--Mais cette Mrs Struthers, qui dites-vous qu'elle est, Sillerton?
--Elle sort d'une mine, ou plutôt d'une buvette de mineurs. Puis, elle
a fait une tournée de «tableaux vivants» en Nouvelle-Angleterre, et
lorsque la police s'en est mêlée, elle s'est mise avec...
Mr Jackson, à son tour, regarda Janey, dont les larges paupières
commencèrent à battre. Tout cela était nouveau pour elle.
--Et puis, poursuivait Mr Jackson (pourquoi permettait-on au maître
d'hôtel de couper les concombres avec un couteau d'acier?), et puis,
vint Lemuel Struthers. Il paraît que son agent de publicité s'est
servi de la tête de la jeune femme pour ses affiches de cirage. Vous
savez qu'elle a des cheveux très noirs, genre égyptien. En tout cas,
Struthers a fini par l'épouser.
La manière dont Mr Jackson faisait valoir chaque syllabe de cette
phrase contenait un monde d'insinuations.
--Oh! au point où nous en sommes aujourd'hui, cela n'a pas d'importance!
dit Mrs Archer avec indifférence.
En ce moment, pour les dames, l'intérêt n'était pas là: le sujet
d'Ellen Olenska était trop nouveau, trop passionnant pour ne pas les
absorber toutes. En réalité, le nom de Mrs Struthers avait été
lancé dans la conversation uniquement pour permettre à Mrs Archer
d'ajouter:--Et la nouvelle cousine de Newland était au bal?
Il y avait une petite pointe d'ironie dans l'allusion à son fils.
Archer le comprenait et s'y attendait. Mrs Archer, qui donnait rarement
une entière approbation aux événements de ce bas monde, trouvait les
fiançailles de son fils parfaitement satisfaisantes. Elle en était
particulièrement heureuse «à cause de cette affaire absurde avec Mrs
Rushworth,» avait-elle confié à Janey, faisant allusion à ce qui
semblait encore à Newland une affreuse tragédie, dont son âme
garderait toujours le souvenir et la blessure. Il n'y avait à aucun
point de vue de meilleur parti à New-York que May Welland. Bien
entendu, un tel mariage n'apportait à Newland que ce qu'il était en
droit d'espérer; mais les jeunes gens sont si sots et si
déconcertants, et certaines femmes tellement séduisantes et dénuées
de scrupules, que c'était un miracle de voir son fils doubler
victorieusement le Cap des Sirènes pour entrer dans le port d'un
mariage irréprochable.
Tout cela, Mrs Archer le sentait, et son fils savait qu'elle le sentait,
mais il comprenait aussi qu'elle avait été troublée par l'annonce
prématurée des fiançailles, ou plutôt par la raison qui l'avait
dictée; c'est pourquoi, étant après tout un maître tendre et
indulgent, il était resté à la maison ce soir-là.
--Ce n'est pas que je critique l'esprit de corps des Mingott; mais je ne
vois pas pourquoi les fiançailles de Newland seraient mêlées aux
faits et gestes de «cette Olenska,» se plaignait Mrs Archer à Janey,
seul témoin des légers écarts qui se produisaient dans la parfaite
urbanité de sa mère.
Chez Mrs Welland, son attitude avait été parfaite (en fait de belle
tenue, personne ne la surpassait), mais Newland savait,--et sa fiancée
l'avait sûrement deviné,--que tout le temps de la visite la mère et
la fille étaient sur le «qui-vive,» dans l'attente d'une intrusion
possible de Mme Olenska, et quand ils eurent pris congé, Mrs Archer
s'était permis de dire à son fils: J'ai été contente qu'Augusta fût
seule à nous recevoir.
Ces manifestations de trouble intérieur trouvaient Newland d'autant
plus sensible qu'il était lui-même d'avis que les Mingott étaient
allés un peu loin. Cependant, comme les règles de leur code
s'opposaient à ce que la mère et le fils fissent allusion au sujet qui
les préoccupait, Archer avait simplement répondu: «il faut passer par
la période des réunions de famille quand on va se marier. Le mieux est
de s'en débarrasser le plus vite possible.» Et sa mère s'était
contentée de serrer un peu les lèvres sous le voile en dentelle qui
tombait de sa capote en velours gris, garnie de raisins givrés.
Sa revanche, Archer le savait, sa revanche légitime, serait, ce
soir-là, de faire jaser Mr Jackson sur la comtesse Olenska, et lui,
Archer, ayant fait son devoir en public comme futur parent des Mingott,
ne voyait aucun inconvénient à entendre discuter sur la dame dans
l'intimité, encore que le sujet commençât de l'ennuyer.
Mr Jackson avait pris une tranche de filet tiède que le maître-d'hôtel
lui avait servi d'un air morose et sceptique, et avait refusé
la sauce aux champignons après l'avoir flairée imperceptiblement.
Il paraissait découragé, affamé, et Archer fit la réflexion que,
probablement, il finirait son repas sur Ellen Olenska. Mr Jackson se
renversa sur sa chaise et regarda les portraits des Archer, Newland
et Van der Luyden, dans leurs cadres sombres sur les murs sombres.
--Comme votre grand-père Archer prenait plaisir à un bon dîner, mon
cher Newland! dit-il, les yeux sur le portrait d'un jeune homme dodu, à
poitrine bombée, cravate haute et habit bleu, qui se détachait entre
les colonnes blanches d'une maison de campagne. Eh bien! Eh bien!
continua-t-il, je voudrais savoir ce qu'il aurait dit de tous ces
mariages étrangers.
Mrs Archer ne releva pas cette allusion à la cuisine ancestrale,
et Mr Jackson ajouta délibérément: «Non, elle n'était pas au bal.»
--Ah! murmura Mrs Archer d'un ton qui voulait dire: «Elle a eu cette
décence.»
--Peut-être les Beaufort ne la connaissent-ils pas, suggéra Janey
avec une malice naïve.
Mr Jackson fît claquer sa langue, comme s'il goûtait un invisible
madère.
--Mrs Beaufort, peut-être; mais Beaufort la connaît certainement,
car tout New-York a pu la voir cet après-midi, remontant avec lui
la Cinquième Avenue.
--Miséricorde! murmura Mrs Archer, s'apercevant évidemment qu'il
était vain d'expliquer par de la délicatesse les faits et gestes
des étrangers.
--Porte-t-elle un chapeau rond ou une capote dans l'après-midi?
hasarda Janey. Je sais qu'à l'Opéra elle avait une robe de velours
foncé sans garnitures, et tout à fait plate, comme une chemise de nuit.
--Janey! dit sa mère, et Miss Archer rougit en essayant de prendre
un air assuré.
--En tout cas, c'était de meilleur goût de ne pas aller au bal,
continua Mrs Archer.
Un esprit pervers poussa son fils à expliquer:
--Je ne crois pas que ce soit pour elle une question de tact; May
m'avait dit qu'elle devait y aller, mais que la robe en question
n'était pas assez brillante pour le bal.
Mrs Archer sourit, voyant sa pensée confirmée.
--Pauvre Ellen! fit-elle, ajoutant avec compassion:--Il faut tenir
compte de l'éducation excentrique que lui a donnée Medora Manson.
Qu'attendre d'une jeune fille à qui on a permis de porter une robe de
satin noir le soir de son premier bal?
--Ah! je me la rappelle bien dans cette robe! dit Mr Jackson, et il
ajouta:--Pauvre fille! du ton d'un homme qui, tout en se plaisant au
souvenir de cette vision, comprenait ce qu'il en fallait augurer.
--C'est étrange, remarqua Janey, qu'elle ait gardé un vilain nom
comme Ellen. Je l'aurais changé pour Élaine.
Elle promena son regard autour de la table pour juger l'effet de
ses paroles.
Son frère se mit à rire:
--Pourquoi Élaine?
--Je ne sais pas: c'est plus polonais, plus frappant...
--Plus frappant? Ce ne doit pas être précisément ce qu'elle désire!
dit Mrs Archer d'un ton un peu hautain.
--Pourquoi pas? demanda son fils, soudain discuteur. Pourquoi ne se
ferait-elle pas remarquer si c'est son bon plaisir? Pourquoi se
dissimulerait-elle comme une femme déshonorée? Elle est «la pauvre
Ellen,» parce qu'elle a eu la mauvaise chance de faire un détestable
mariage; mais je ne vois pas que ce soit une raison pour se couvrir la
tête de cendres, comme si c'était elle qui fût coupable.
--Je suppose, dit posément Mr Jackson, que c'est le point de vue
qu'adoptent les Mingott.
Le jeune homme rougit.
--Mon avis ne dépend pas du leur, si c'est cela que vous voulez dire,
monsieur. Mme Olenska a mené une existence malheureuse, cela ne la met
pas hors la loi.
--Il y a certaines histoires, commença Mr Jackson, jetant un coup
d'œil du côté de Janey.
--Oh! je sais, le secrétaire! releva le jeune homme. (Ne soyez pas
absurde, mère, Janey n'est pas une enfant.) On dit, n'est-ce pas?
continua-t-il, que le secrétaire l'a aidée à quitter son butor de
mari, qui la tenait, pour ainsi dire, prisonnière? Eh bien! après?
J'espère qu'il n'y a pas un homme parmi nous qui n'en ferait autant.
Mr Jackson jeta par-dessus son épaule un coup d'œil au morose
maître d'hôtel, pour demander:
--Peut-être, cette sauce, après tout..., seulement un petit peu.
Puis, s'étant servi, il remarqua:
--On m'a dit qu'elle cherchait une maison. Elle a l'intention de
s'établir ici.
--Il paraît qu'elle a demandé le divorce, dit Janey, audacieuse.
--J'espère qu'elle l'obtiendra! fît Archer.
Le mot était tombé comme une bombe dans la paisible salle à manger.
Mrs Archer arqua ses sourcils délicats, d'une manière qui signifiait:
«Le maître-d'hôtel!» et le jeune homme, comprenant, se mit à
raconter sa visite à la vieille Mrs Mingott.
Après le dîner, selon la coutume de la maison, Mrs Archer et Janey
montèrent, en traînant derrière elles leurs longues draperies de
soie, jusqu'au salon d'en haut, tandis que les messieurs restaient en
bas pour fumer. Sous la lampe coiffée d'un globe gravé, se faisant
face, de part et d'autre d'une table à ouvrage en bois de rose, elles
se mirent à travailler chacune à un bout d'une bande de tapisserie
destinée au futur salon de la jeune Mrs Newland Archer.
Pendant que ce rite s'accomplissait, Newland installait Mr Jackson dans
un fauteuil près du feu, dans la bibliothèque gothique, et lui tendait
un cigare. Mr Jackson s'enfonça dans le fauteuil avec satisfaction. Il
alluma le cigare sans défiance; c'était Newland qui les pourvoyait de
cigares. Étendant devant le feu ses maigres chevilles, il dit:
--Vous prétendez que le secrétaire l'a simplement aidée à s'enfuir?
Mon cher, c'est entendu; mais il l'y aidait encore un an plus tard, car
quelqu'un les a rencontrés vivant ensemble à Lausanne.
--Vivant ensemble? Eh bien! pourquoi pas? Qui a le droit de refaire sa
vie, si ce n'est elle? Je suis écœuré de l'hypocrisie qui veut
enterrer vivante une jeune femme parce que son mari lui préfère des
cocottes.
Il se retourna avec colère, allumant son cigare.
--Les femmes devraient être libres, aussi libres que nous le sommes,
déclara-t-il, faisant une découverte dont il ne pouvait, dans son
irritation, mesurer les redoutables conséquences.
Mr Sillerton Jackson se rapprocha encore du feu et fît entendre un
sifflotement sardonique.
--Mon Dieu! dit-il après une pause, Olenski partage évidemment votre
manière de voir, car je n'ai jamais entendu dire qu'il ait fait le
moindre effort pour ravoir sa femme.