SCÈNE IV

Une autre partie du champ de bataille. Alarmes. Mouvements de

combattants qui entrent et sortent.

_Entrent_ LE ROI, LE PRINCE HENRI, LE PRINCE JEAN ET WESTMORELAND.

LE ROI.--Je t'en prie, Henri, retire-toi, tu perds trop de sang.--Lord

Jean de Lancastre, allez avec lui.

LANCASTRE.--Non pas, monseigneur, jusqu'à ce que je perde aussi mon

sang.

HENRI.--Je supplie Votre Majesté de continuer à tenir le champ de

bataille, de peur que votre retraite ne décourage vos amis.

LE ROI.--C'est ce que je vais faire.--Milord de Westmoreland, conduisez

le prince à sa tente.

HENRI.--Me conduire, milord? Je n'ai pas besoin de votre secours; et

Dieu empêche qu'une misérable égratignure chasse le prince de Galles

d'un pareil champ de bataille, où l'on foule aux pieds tant de nobles

baignés dans leur sang, et où les armes des rebelles triomphent dans le

carnage.

LANCASTRE.--Nous parlons trop.--Venez, cousin Westmoreland; c'est de ce

côté qu'est notre devoir; au nom de Dieu, venez.

(Le prince Jean et Westmoreland sortent.)

HENRI.--Par le ciel! tu m'as trompé, Lancastre; je ne te croyais pas

doué d'un si grand courage: auparavant je t'aimais comme un frère; mais

à présent tu m'es précieux comme mon âme.

LE ROI.--Je l'ai vu de son épée tenir Percy en respect, avec une vigueur

de contenance, telle que je ne l'avais pas encore rencontrée dans un si

jeune guerrier.

HENRI.--Oh! cet enfant-là nous donne du coeur à tous.

(Il sort.)

(Entre Douglas.)

DOUGLAS.--Encore un autre roi! Ils repoussent comme les têtes de

l'hydre.--Je suis Douglas, fatal à tous ceux qui portent sur eux les

couleurs que je te vois.--Qui es-tu, toi qui contrefais ici la personne

d'un roi?

LE ROI.--Le roi lui-même; et affligé jusqu'au fond du coeur, Douglas, de

ce que tu as, jusqu'à présent, trouvé tant de fois son ombre et non pas

lui-même. J'ai deux jeunes fils qui cherchent Percy et toi sur le champ

de bataille; mais puisque le hasard t'amène si heureusement à moi, nous

nous essayerons ensemble; songe à te défendre.

DOUGLAS.--Je crains que tu ne sois encore une contrefaçon, et cependant,

je l'avoue, tu te conduis en roi: mais tu es à moi, sois-en sûr, qui que

tu sois; et voici qui va te soumettre.

(Ils combattent. Le roi est en danger lorsque le prince Henri arrive.)

HENRI.--Lève ta tête, vil Écossais, ou tu m'as l'air de ne la relever

jamais. Les âmes du vaillant Sherley, du Stafford, de Blount, animent

mon bras; c'est le prince de Galles qui te menace, et qui ne promet

jamais que ce qu'il compte payer. (_Ils combattent. Douglas prend la

fuite_.) Allons, seigneur! Comment se trouve Votre Majesté? Sir Nicolas

Gawsey a envoyé demander du secours, et Clifton aussi. Je vais joindre

Clifton sans délai.

LE ROI.--Arrête et respire un moment. Tu viens de regagner mon estime

que tu avais perdue: tu as montré que tu faisais quelque cas de ma vie,

en me tirant si loyalement de péril.

HENRI.--O ciel! ils m'ont aussi fait trop d'injure, ceux qui ont jamais

pu dire que j'aspirais à votre mort. S'il en eût été ainsi, je pouvais

ne pas détourner de vous le bras arrogant de Douglas; il aurait tranché

votre vie aussi promptement qu'auraient pu le faire tous les poisons du

monde, et il eût sauvé à votre fils la peine d'une perfidie.

LE ROI.--Va soutenir Clifton; moi, je vais au secours de sir Nicolas

Gawsey.

(Le roi sort.)

(Entre Hotspur.)

HOTSPUR.--Si je ne me trompe pas, tu es Henri Monmouth.

HENRI.--Tu me parles comme si je voulais renier mon nom.

HOTSPUR.--Le mien est Henry Percy.

HENRI.--Eh bien, je vois donc un vaillant rebelle de ce nom-là. Je suis

le prince de Galles; et n'espère pas, Percy, partager plus longtemps

aucune gloire avec moi. Deux astres ne peuvent se mouvoir dans la même

sphère; et une seule Angleterre ne peut subir à la fois le double règne

de Henri Percy et du prince de Galles.

HOTSPUR.--C'est aussi ce qui ne lui arrivera pas; car l'heure est venue

d'en finir d'un de nous deux; et plût au ciel que ton nom fût dans les

armes aussi grand que le mien!

HENRI.--Je le rendrai plus grand avant que nous nous séparions. Tous ces

honneurs qui fleurissent sur ton panache, je vais les moissonner et en

faire une guirlande pour ceindre mon front.

HOTSPUR.--Je ne puis endurer plus longtemps tes vanteries.

(Ils combattent.)

(Entre Falstaff.)

FALSTAFF.--Bravo, Hal! donne ferme, Hal!... Oh! vous ne trouverez pas

ici un jeu d'enfant; je puis vous en répondre.

(Entre Douglas; il se bat avec Falstaff qui tombe comme s'il était mort.

Douglas sort. Hotspur est blessé et tombe.)

HOTSPUR.--O Henri! tu m'as ravi ma jeunesse: mais j'endure plus

volontiers la perte d'une vie fragile que ces titres glorieux que tu as

conquis sur moi: ils blessent ma pensée plus douloureusement que ton

épée n'a blessé, mon corps.--Mais après tout, la pensée est esclave de

la vie, et la vie est le jouet du temps, et le temps lui-même, dont

l'empire s'étend sur l'univers, doit un jour s'arrêter. Oh! Je pourrais

prédire dans l'avenir.... si la pesante et froide main de la mort ne

glaçait déjà ma langue.--Non, Percy, tu n'es que poussière, et une

pâture pour....

(Il meurt.)

HENRI.--Pour les vers, brave Percy! Adieu, noble coeur! Ambition mal

tissue, comme te voilà resserrée! Quand ce corps renfermait une âme, un

royaume n'était pas assez vaste pour elle: maintenant, deux pas de la

terre la plus vile sont un espace suffisant.--Cette terre qui te porte

mort ne porte point en vie un aussi intrépide gentilhomme que toi.--Si

tu étais-encore sensible aux éloges, je ne te montrerais pas une si

tendre affection.--Que ma main officieuse voile ta face mutilée! Je me

saurai même bon gré, en ta considération, de te rendre ces devoirs d'une

amitié généreuse. Adieu, emporte avec toi ton éloge dans les cieux: que

ton ignominie dorme avec toi dans ta tombe, mais ne soit point rappelée

dans ton épitaphe. (_Il aperçoit Falstaff étendu par terre_.) Quoi,

c'est toi, mon vieux camarade! Cette énorme masse de chair n'a-t-elle

donc pu garder un peu de vie? Pauvre Jack, adieu donc. J'aurais même su

me passer d'un homme valant mieux que toi.--Ta perte me laisserait un

large vide, si j'étais fort amoureux de folies.--La mort n'a pas frappé

aujourd'hui de chair si grasse, quoiqu'elle en ait immolé de beaucoup

plus chères[60] dans cette sanglante mêlée. Je veux te faire ouvrir

tantôt: en attendant, reste ici dans le sang à côté du noble Percy.

[Note 60: _Death has not struck so fat a deer to day, though many

dearer_.

Jeu de mots entre _deer_, daim, et _dear_, cher. Il a fallu, pour le

conserver, substituer _chair_ à _daim_.]

(Il sort.)

FALSTAFF, _se levant lentement_.--M'ouvrir! Oh! si tu me fais ouvrir

aujourd'hui, je vous permets aussi de me saler et de me manger demain.

Sangbleu! il était grand temps de contrefaire le mort, ou ce colérique

ferrailleur d'Écossais m'aurait acquitté de tout, écot et impôts.

Contrefaire? J'en ai menti; je n'ai rien contrefait: c'est mourir qui

est contrefaire; car il ne fait plus que contrefaire l'homme, celui qui

n'a plus la vie d'un homme. Mais contrefaire le mort, lorsque par ce

moyen-là on vit, ce n'est point contrefaire. C'est bien la véritable et

la parfaite image de la vie. La meilleure portion de la valeur, c'est la

prudence; et c'est par cette portion précieuse que j'ai sauvé ma

vie.--Morbleu, je suis encore effrayé de ce salpêtre de Percy, tout mort

qu'il est.--Mais s'il n'était aussi qu'une mort contrefait, et qu'il

allât se relever, j'aurais peur que ce ne fût une meilleure contrefaçon

que la mienne; je veux donc assurer son affaire. Oui, et puis je jurerai

que je l'ai tué. Quoi! n'aurait-il pas pu se relever aussi bien que moi?

Il n'y a que des yeux qui pussent me démentir, et personne ne me

voit.... C'est pourquoi, mon ami (_il donne un coup d'épée à Percy_),

encore cette blessure de plus dans la cuisse, et vous allez venir avec

moi.

(Il charge Hotspur sur son dos.)

(Rentrent le prince Henri et le prince Jean de Lancastre.)

HENRI.--Allons, mon frère, tu as bravement étrenné ton épée vierge

encore.

LANCASTRE.--Mais doucement: qui voyons-nous là? Ne m'avez-vous pas dit

que ce gros corps était mort?

HENRI.--Oui, je vous l'ai dit, et je l'ai vu mort, sans respiration, et

sanglant sur la poussière.--Es-tu vivant ou n'es-tu qu'une illusion qui

se joue de nos yeux? Je te prie, parle-nous. Nous n'en croirons pas nos

yeux sans le témoignage de nos oreilles.--Tu n'es pas ce que tu parais.

FALSTAFF.--Non, cela est certain. Je ne suis pas un homme double, mais

si je ne suis pas Jean Falstaff, je ne suis qu'un Jean. (_Jetant le

corps de Percy à terre_.) Voilà Percy: si votre père veut me donner

quelque récompense honorable, à la bonne heure: sinon, qu'il tue

lui-même le premier Percy qui viendra l'attaquer. Je m'attends à être

fait duc ou comte; c'est ce dont je puis vous assurer.

HENRI.--Comment? C'est moi-même qui ai tué Percy; et toi, je t'ai vu

mort.

FALSTAFF.--Toi? mon Dieu, mon Dieu, comme ce monde est adonné au

mensonge.--Je conviens avec vous que j'étais par terre, et sans haleine,

et lui aussi. Mais nous nous sommes relevés tous deux au même instant,

et nous nous sommes battus pendant une grande heure, sonnée à l'horloge

de Shrewsbury. Si l'on veut m'en croire, à la bonne heure; sinon, le

péché en demeurera à la charge de ceux qui devraient récompenser la

valeur; je veux mourir si ce n'est pas moi qui lui ai porté cette

blessure que vous lui voyez à la cuisse. Si l'homme était encore en vie

et qu'il osât me démentir, je lui ferais avaler un pied de mon épée.

LANCASTRE.--C'est bien là le conte le plus étrange que j'aie jamais

entendu.

HENRI.--C'est que c'est bien, mon frère, le plus étrange compagnon....

Allons, porte avec honneur ton fardeau sur ton dos. Pour moi, si un

mensonge peut t'être bon à quelque chose, je te promets de le dorer des

plus belles paroles que je puisse trouver. (_On sonne la retraite_.) Les

trompettes sonnent la retraite: la journée est à nous. Venez, mon frère:

allons jusqu'au bout du champ de bataille et voyons lesquels de nos amis

sont morts, et lesquels survivent.

(Sortent le prince Henri et le prince Jean.)

FALSTAFF.--Je vais les suivre, comme on dit, pour la récompense; que

celui qui me récompensera soit récompensé du ciel!--Si je deviens plus

grand, je deviendrai moindre, car je me purgerai. Je quitterai le vin

d'Espagne, et je vivrai proprement et honnêtement comme un noble doit

vivre.

(Il sort emportant le corps d'Hotspur.)

Henri IV (1re partie) · 第 36 / 39 题