SCÈNE II

Le camp de Hotspur.

_Entrent_ WORCESTER, VERNON.

WORCESTER.--Oh! non: il ne faut pas, sir Richard, que mon neveu sache

les généreuses offres du roi.

VERNON.--Il vaudrait mieux qu'il en fût instruit.

WORCESTER.--S'il les connaît, nous sommes tous perdus. Il n'est pas

possible, non, il ne se peut pas que le roi tienne sa parole de nous

aimer. Nous lui serons toujours suspects; et il trouvera dans d'autres

fautes l'occasion de nous punir de cette révolte. Le soupçon tiendra

cent yeux ouverts sur nous; car on se fie à la trahison comme au renard

qui a beau être apprivoisé, caressé, bien enfermé, et qui conserve

toujours les penchants sauvages de sa race. Quel que soit notre

maintien, triste ou joyeux, on prendra note de nos regards pour les

interpréter à mal; et nous vivrons comme le boeuf dans l'étable,

d'autant plus près de notre mort que nous serons mieux traités. Pour mon

neveu, on pourra peut-être oublier sa faute. Il a pour lui l'excuse de

la jeunesse, de l'ardeur du sang, et le privilége du nom qu'il a adopté;

cet éperon brûlant[55] conduit par une cervelle de lièvre et une humeur

capricieuse. Toutes ses fautes reposent sur ma tête, et sur celle de son

père. Nous l'avons élevé: s'il a de mauvaises qualités, c'est de nous

qu'il les a prises; et comme étant la source de tout, nous payerons pour

tous. Ainsi, cher cousin, que Henri ne sache pas, à quelque prix que ce

soit, les offres du roi.

[Note 55: _A hare brained Hotspur, govern'd by a spleen_.]

VERNON.--Dites-lui ce que vous voudrez, je le confirmerai. Voici votre

cousin.

(Entrent Hotspur et Douglas suivis d'officiers et soldats.)

HOTSPUR, _à ses officiers_.--Mon oncle est de retour?--Renvoyez milord

Westmoreland.--Quelles nouvelles, mon oncle?

WORCESTER.--Le roi va vous livrer bataille à l'heure même.

DOUGLAS.--Envoyez-lui un défi par le lord Westmoreland.

HOTSPUR.--Lord Douglas, allez le charger de ce message.

DOUGLAS.--Oui, j'y vais et de grand coeur.

(Il sort.)

WORCESTER.--Le roi n'a pas l'air de vouloir faire grâce.

HOTSPUR.--L'auriez-vous demandée? Dieu nous en préserve!

WORCESTER.--Je lui ai parlé avec douceur de nos griefs, du serment qu'il

a violé, et pour raccommoder les choses il jure aujourd'hui qu'on lui

manque de foi, et ses armes hautaines nous feront, dit-il, porter le

châtiment de ce nom odieux.

(Rentre Douglas.)

DOUGLAS.--Aux armes! messieurs, aux armes! Car je viens de lancer un

audacieux défi à la face du roi Henri. Westmoreland, qui était en otage,

va le lui porter, et il ne peut manquer de nous l'amener promptement.

WORCESTER.--Le prince de Galles s'est avancé devant le roi, et il vous a

défié, mon neveu, à un combat singulier.

HOTSPUR.--Oh! plût à Dieu que la querelle reposât sur nos deux têtes,

qu'Henri Monmouth et moi nous fussions les seuls à perdre le souffle

aujourd'hui.--dites-moi, dites-moi: de quel air m'a-t-il provoqué? y

entrait-il du mépris?

VERNON.--Non, sur mon âme. Je n'ai de ma vie entendu prononcer un défi

avec plus de modestie, si ce n'est lorsqu'un frère appelle son frère à

jouter avec lui et à s'essayer aux armes. Il vous a rendu tous les

égards qu'on peut rendre à un homme; il a d'une voix généreuse fait

éclater vos mérites et parlé de vos exploits comme le ferait une

chronique, vous élevant toujours au-dessus de son éloge, et dédaignant

l'éloge comparé à ce qui vous est dû; et ce qui est digne d'un prince,

il a parlé de lui-même en rougissant; et il s'est reproché sa jeunesse

indolente, avec tant de grâce, qu'il semblait exercer en ce moment le

double emploi d'enseigner et d'apprendre. Là il s'est arrêté. Mais qu'il

me soit permis d'annoncer à l'univers que, s'il survit aux dangers de

cette journée, l'Angleterre n'a jamais possédé d'espérance si belle, si

mal reconnue à travers les étourderies de la jeunesse.

HOTSPUR.--Cousin, je crois vraiment que tu t'es amouraché de ses folies:

jamais je n'ai entendu parler d'un prince qu'on ait laissé en liberté

faire autant d'extravagances.--Mais qu'il soit ce qu'il voudra, avant la

nuit, je l'étreindrai si fort dans les bras d'un soldat qu'il tremblera

sous mes caresses.--Aux armes! aux armes! hâtons-nous.--Compagnons,

soldats, amis, représentez-vous par vous-mêmes ce que vous avez à faire

aujourd'hui, mieux que je ne pourrais essayer de vous l'apprendre pour

enflammer votre courage, moi qui possède si peu le don de la parole.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Milord, voici des lettres pour vous.

HOTSPUR.--Je n'ai pas le temps de les lire à présent.--Messieurs, la vie

est bien courte; si courte qu'elle soit, passée sans honneur elle serait

trop longue, dût-elle, marchant sur l'aiguille du cadran, finir toujours

en arrivant au terme de l'heure. Si nous vivons, nous vivrons pour

marcher sur la tête des rois: si nous mourons, il est beau de mourir

quand des princes meurent avec nous! et quand à nos consciences, les

armes sont légitimes, quand la cause qui les fait prendre est juste.

(Entre un autre messager.)

LE MESSAGER.--Préparez-vous, milord; le roi s'avance à grands pas.

HOTSPUR.--Je le remercie de venir interrompre ma harangue; car je ne

suis pas fort pour le discours. Seulement ce mot: que chacun fasse de

son mieux. Moi, je tire ici une épée dont je veux teindre le fer dans le

meilleur sang que pourront me faire rencontrer les hasards de ce jour

périlleux. Maintenant, espérance! Percy! et marchons. Faites retentir

tous vos bruyants instruments de guerre, et au son de cette musique

embrassons-nous tous; car je gagerais le ciel contre la terre qu'il y en

aura quelques-uns de nous qui ne se feront plus une pareille amitié.

(Les trompettes sonnent; ils s'embrassent et sortent.)

Henri IV (1re partie) · 第 34 / 39 题