HOTSPUR.--Sans bottes et par le mauvais temps encore! Comment diable
aura-t-il fait pour ne pas gagner la fièvre?
GLENDOWER.--Allons, voici la carte. Ferons-nous par tiers, comme nous en
sommes convenus, le partage de nos droits?
MORTIMER.--L'archidiacre a déjà tracé avec une parfaite égalité les
limites des trois parts. L'Angleterre, depuis la Trent et la Severn
jusqu'ici, au sud et à l'est, m'est assignée pour mon lot. Toute la
partie de l'ouest, et le pays de Galles au delà des rives de la Severn
et toutes les terres fertiles comprises entre ces limites, sont à Owen
Glendower. Et à vous, cher cousin, tout le reste vers le nord, à partir
de la Trent. Déjà nos trois traités de partage sont dressés. Après les
avoir mutuellement scellés, opération qui peut être terminée ce soir,
demain, cousin Percy, vous, et moi et le bon Worcester, nous partirons
ensemble pour aller rejoindre votre père, et les troupes écossaises, au
rendez-vous qui nous est donné à Shrewsbury. Mon père Glendower n'est
pas prêt encore, et nous n'aurons pas besoin de son secours d'ici à
quatorze jours.--(_A Glendower_.) Dans cet intervalle, vous aurez eu le
temps de rassembler vos vassaux, vos amis et les gentilshommes de votre
voisinage.
GLENDOWER.--Je vous aurai rejoints avant ce temps, milords, et vos dames
viendront sous mon escorte. Il faut en ce moment leur échapper
adroitement et sans leur dire adieu; car il y aurait un déluge de
répandu quand vos femmes et vous auriez à vous dire adieu.
HOTSPUR.--Il me semble que ma portion au nord, depuis Burton jusqu'ici,
n'égale pas les vôtres en étendue. Voyez comme cette rivière vient par
ici me faire un crochet dans mes terres et m'en couper les meilleures,
une énorme demi-lune, un angle prodigieux. Je veux que le courant soit
coupé en cet endroit. Les ondes claires et argentées de la Trent
couleront ici dans un nouveau canal uni et droit; elle ne serpentera
plus dans ce profond détour, pour me venir voler un si riche coin de
terre.
GLENDOWER.--Elle ne serpentera plus? Elle serpentera, il le faut bien.
Vous voyez que c'est là son cours.
MORTIMER.--Oui, mais remarquez donc comme elle continue et revient sur
moi de l'autre côté pour vous élargir de même, me retranchant sur ce
point là tout autant qu'elle vous ôte sur l'autre.
WORCESTER.--Sans doute, mais vous pouvez, sans qu'il en coûte fort cher,
couper ici la rivière; et en regagnant du côté du nord cette pointe de
terre, la faire ainsi couler tout droit et sans détours.
HOTSPUR.--Je veux qu'il en soit ainsi; cela ne coûtera pas cher.
GLENDOWER.--Et moi, je ne veux pas qu'on change son cours.
HOTSPUR.--Vous ne le voulez pas?
GLENDOWER.--Non, et vous ne le ferez pas.
HOTSPUR.--Qui me dira non?
GLENDOWER.--Qui? ce sera moi.
HOTSPUR.--Tâchez donc que je ne l'entende pas. Parlez gallois.
GLENDOWER.--Je sais parler anglais, milord, et tout aussi bien que vous;
car j'ai été élevé à la cour d'Angleterre, et très-jeune encore j'ai
arrangé pour la harpe, et très-agréablement, une quantité de chansons
anglaises, et j'ai su ajouter à la langue d'utiles ornements, mérite
qu'on n'a jamais remarqué en vous.
HOTSPUR.--Vraiment, je m'en félicite de tout mon coeur. J'aimerais mieux
être chat et crier miaou, que d'être un de vos ouvriers en vers de
ballades. J'aimerais mieux entendre grincer un chandelier de cuivre ou
une roue mal graissée gratter son essieu; cela m'agacerait moins les
dents, beaucoup moins que tous ces diminutifs de poésie: elles
ressemblent à l'allure forcée d'un poulain qu'on dresse.
GLENDOWER.--Allons, on vous changera le cours de la Trent.
HOTSPUR.--Oh! je ne m'en embarrasse guère. J'en donnerai, quand on
voudra, trois fois autant à l'ami de qui j'aurai à me louer; mais en
fait de marché, voilà comme je suis, je chicanerais sur la neuvième
partie d'un cheveu. Les articles sont-ils dressés? Partons-nous?
GLENDOWER.--La lune est belle; vous pouvez partir la nuit. Je vais
presser le rédacteur pendant ce temps, et vous, préparez vos femmes à
votre départ.--Je crains que ma fille n'en perde la raison, tant elle
aime passionnément son cher Mortimer!
(Il sort.)
MORTIMER.--Fi, cousin Percy! pouvez-vous contrarier ainsi mon père.
HOTSPUR.--Je ne peux m'en empêcher. Il me met quelquefois en colère,
quand il vient me parler de la taupe et de la fourmi, de l'enchanteur
Merlin et de ses prophéties, et d'un dragon, et d'un poisson sans
nageoires, d'un grillon aux ailes rognées, d'un corbeau dans la mue,
d'un lion couchant, d'un chat dansant, et de tout ce ramas de folies qui
me mettent hors de sens, je vous le dis de bonne foi. La nuit dernière
il m'a tenu au moins neuf heures entières à faire l'énumération des noms
des diables qu'il a pour laquais. Je lui disais: _Hom,_ et _fort bien,
continuez_; mais je n'en ai pas écouté un mot. Oh! il est aussi ennuyeux
qu'un cheval éreinté, ou une femme qui gronde; pis qu'une maison où il
fume.--Oui, j'aimerais mieux vivre de fromage et d'ail, dans un moulin
bien loin, que de faire bonne chère dans quelque maison de plaisance que
ce fût de toute la chrétienté, s'il fallait l'avoir là à me parler.
MORTIMER.--Croyez-moi, c'est un digne gentilhomme, extrêmement instruit,
et qui possède de singuliers secrets; vaillant comme un lion,
merveilleusement affable, et aussi généreux que les mines de l'Inde.
Voulez-vous que je vous dise, cousin? il fait le plus grand cas de votre
caractère, et il fait même violence à sa nature pour fléchir lorsque
vous contrariez ses idées; oui, je vous le proteste. Je vous garantis
qu'il n'est pas d'homme sous le ciel qui eût pu le provoquer comme vous
avez fait, sans s'exposer au châtiment et au danger. Mais ne recommencez
pas souvent, je vous en supplie.
WORCESTER.--En vérité, milord, vous vous obstinez beaucoup trop à la
contradiction; depuis que vous êtes arrivé, vous en avez assez fait pour
pousser sa patience à bout. Il faut absolument, milord, que vous
appreniez à vous corriger de ce défaut. Quelquefois il annonce de la
grandeur, du courage, du feu, et voilà le plus grand éloge qu'on en
puisse faire. Mais souvent il décèle une opiniâtreté furieuse, un défaut
d'éducation, un manque d'empire sur soi-même, de l'orgueil, de la
hauteur, de la présomption et du dédain; et le moindre de ces vices, dès
qu'un gentilhomme en est possédé, lui fait perdre les coeurs; et laisse
derrière soi une souillure qui ternit l'éclat de ses autres qualités, et
leur dérobe les louanges qu'elles méritent.
HOTSPUR.--Fort bien, me voici à l'école; Que vos bonnes manières vous
fassent prospérer!--Je vois venir nos femmes, faisons nos adieux.
(Rentrent Glendower avec lady Mortimer, et lady Percy.)
MORTIMER.--Voilà ce qui me dépite et m'impatiente à mourir. Ma femme ne
sait pas dire un mot d'anglais, ni moi un moi de gallois.
GLENDOWER.--Ma fille pleure, elle ne veut point se séparer de vous; elle
veut aussi se faire soldat et aller à la guerre.
MORTIMER.--Mon bon père, dites-lui qu'elle et ma tante Percy nous
suivront de près sous votre escorte.
(Glendower parle à sa fille en gallois, et elle lui répond dans le même
langage.)
GLENDOWER.--Elle se désespère. C'est une petite créature entêtée et
volontaire, sur qui la persuasion ne peut rien.
(Lady Mortimer parle à son époux en gallois.)
MORTIMER.--J'entends tes regards: pour ce joli gallois qui tombe de ces
yeux gonflés de larmes, j'y suis parfaitement habile; et si la honte ne
me retenait pas, je te répondrais dans le même langage, (_Lady Mortimer
parle_.) Oui, je comprends tes baisers et toi les miens, et c'est un
dialogue tout en sentiment.--Mais je te promets, ma bien-aimée, de ne
pas perdre un instant jusqu'à ce que j'aie appris ta langue; car dans ta
bouche le gallois a autant de douceur que les airs les mieux composés
chantés par une belle reine, sous un berceau d'été, avec les plus
ravissantes modulations et l'accompagnement de son luth.
GLENDOWER.--Si vous vous attendrissez, elle perdra la raison.
(Lady Mortimer parle encore.)
MORTIMER.--Oh! je suis parfaitement ignorant de ceci.
GLENDOWER.--Elle vous invite à vous coucher sur les joncs voluptueux, et
à reposer votre tête chérie sur ses genoux; elle vous chantera l'air que
vous aimez, et fera régner sur vos paupières le dieu du sommeil qui
charmera vos sens par un doux assoupissement, et vous fera passer de la
veille au sommeil par un aussi doux changement que celui qui sépare le
jour de la nuit, une heure avant que le céleste attelage commence à
l'orient sa course dorée.
MORTIMER.--Je veux bien de tout mon coeur m'asseoir et l'entendre
chanter. Pendant ce temps-là, à ce que je présume, notre traité sera
rédigé.
GLENDOWER.--Allons, asseyez-vous. Les musiciens qui vont jouer des
instruments volent dans les airs à mille lieues de vous, et cependant
ils vont à l'instant être en ces lieux: asseyez-vous et soyez attentifs.
HOTSPUR.--Viens, Kate: tu sais aussi admirablement te coucher. Allons,
vite, vite, que je puisse reposer ma tête sur tes genoux.
LADY PERCY.--Laisse-moi tranquille, oison sans cervelle.
(Glendower prononce quelques mots en gallois, et l'on entend des
instruments.)
HOTSPUR.--Oh! je commence à m'apercevoir que le diable entend le
gallois; cela ne m'étonne pas, il est si capricieux. Par Notre-Dame, il
est bon musicien!
LADY PERCY.--Vous devriez être musicien des pieds à la tête, car vous
n'êtes gouverné que par vos caprices. Allons, tenez-vous tranquille,
mauvais sujet, et écoutez cette lady chanter en gallois.
HOTSPUR.--J'aimerais beaucoup mieux entendre _Lady_, ma chienne, hurler
en irlandais.
LADY PERCY.--Veux-tu avoir la tête cassée?
HOTSPUR.--Non.
LADY PERCY.--Tiens-toi donc tranquille.
HOTSPUR.--Ni l'un ni l'autre: je suis comme les femmes.
LADY PERCY.--Va, Dieu te conduise.
HOTSPUR.--Au lit de la Galloise?
LADY PERCY.--Que dis-tu là?
HOTSPUR.--Paix! Elle chante. (_Lady Mortimer chante une chanson
galloise._) Allons, Kate, je veux que vous me chantiez aussi votre
chanson.
LADY PERCY.--Non, par ma foi.
HOTSPUR.--Non, par ma foi! Mon coeur, vous jurez comme la femme d'un
confiseur. Non, par ma foi, et aussi vrai que je vis, et comme je veux
que Dieu me pardonne, et aussi sûr qu'il fait jour; vos serments sont
d'une étoffe si mince, si légère! On dirait que vous n'êtes jamais
sortie des faubourgs de Londres. Jure-moi, Kate, en lady, comme tu en es
une, avec un bon serment qui emplisse la bouche; et laisse-moi ton par
ma foi et ces protestations de pain d'épice aux garnitures de
velours[48] et aux citadins endimanchés. Allons, chante.
[Note 48: _Velvet guards_. Les femmes des gros bourgeois de la Cité
portaient, dans leurs jours de parure, des robes garnies de bandes de
velours.]
LADY PERCY.--Je ne veux pas chanter.
HOTSPUR.--C'est pourtant le plus court chemin pour devenir tailleur, ou
siffleur de rouges-gorges. Si nos articles sont copiés, je veux partir
d'ici avant deux heures; amis, venez quand vous voudrez.
(Il sort.)
GLENDOWER.--Allons, allons, lord Mortimer; vous êtes aussi lent que
l'impétueux Percy est impatient de partir. Pendant tout ceci, on achève
de mettre les articles au net: nous n'avons plus qu'à les sceller, et
ensuite, à cheval sans délai.
MORTIMER.--De tout mon coeur.
(Ils sortent.)