Le meuble était de velours rouge. La pendule de la cheminée

Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Pierre

Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at

https://www.pgdp.net (This file was produced from images

generously made available by the Bibliothèque nationale

de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)

RENÉ BOYLESVE

LA BECQUÉE

ROMAN

PARIS

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AUBER, 3

DU MÊME AUTEUR:

LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS.

LES BAINS DE BADE (_épuisé_).

SAINTE MARIE DES FLEURS.

LE PARFUM DES ILES BORROMÉES.

MADEMOISELLE CLOQUE.

RENÉ BOYLESVE

La Becquée

roman

PARIS

ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE

23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23

1901

À LOUIS GANDERAX

_en témoignage de haute estime_.

«_Après avoir vu clairement que le travail des livres et la recherche

de l'expression nous conduit tous au paradoxe, j'ai résolu de ne

sacrifier jamais qu'à la conviction et à la vérité, afin que cet

élément de sincérité complète et profonde dominât dans mes livres et

leur donnât le caractère sacré que doit donner la présence divine du

vrai, ce caractère qui fait venir des larmes sur le bord de nos yeux

lorsqu'un enfant nous atteste ce qu'il a vu._»

(ALFRED DE VIGNY, _Journal d'un poète_.)

_On me dit qu'il est imprudent de publier un roman qui ne traite

pas des moeurs de Paris; d'autre prétendent que le roman de moeurs,

fussent-elles parisiennes, a vécu. Ces opinions m'inquiéteraient

beaucoup si je m'étais proposé, en écrivant mon livre, de séduire un

certain public; mais, si je m'étais proposé cela, je serais encore

bien plus inquiet de la valeur de mon livre..._

_Pour moi, écrire, c'est apaiser une fringale. Mon sujet pourra plaire

ou non, mais je suis sûr d'y avoir mis un feu qui touchera quelqu'un._

_Je suis retourné, un jour, dans le pays où j'ai été enfant, où mes

parents sont morts et où ils étaient nés. J'ai poussé la grille du

jardin et la porte d'entrée; j'ai ouvert des placards; j'ai marché

dans un long corridor; et la maison déserte se repeuplait et s'animait

dans ma mémoire. J'ai été si ému par tout ce que je revoyais que,

même longtemps après mon retour à Paris où l'on oublie tout,

l'ébranlement de mon petit voyage persista et me parut d'un ordre

supérieur à la plupart de mes souvenirs. C'est, je le crois,

parce qu'il était fait d'un élément dépassant de haut mes émotions

personnelles, et que les scènes et les figures que l'air natal

m'évoquait étaient les scènes et les figures communes à la famille

provinciale française qui a élevé les hommes âgés aujourd'hui

d'environ trente ans.

J'ai pensé que ce caractère était digne d'être rapporté et j'ai tâché

de le rendre en historien fidèle et en bon poète, j'espère: deux

qualités sans lesquelles il est bien vain d'écrire des romans._

R.B.

LA BECQUÉE

«Ressemblans aux petits oysellets qui ne peuvent encore voler,

et qui baillent tousjours attendans la becquée d'autruy.»

AMYOT.

I

L'ÉVÉNEMENT

Les petites Pergeline montrèrent le nez en riant: elles ne se tenaient

pas de joie lorsqu'elles avaient pu entrer sans sonner, et parvenir à

pas de loup, par le corridor, jusqu'à l'entrée de la cour.

Mais elles prirent aussitôt la figure penchée de toutes les personnes

qui se présentaient à la maison:

--Mon «pauvre» Riquet, est-ce qu'on peut monter dire bonjour à ta

«pauvre» maman?

La bonne, Adèle, qui allait puiser de l'eau, répondit pour moi:

--Bien sûr que oui, mesdemoiselles. Madame a voulu se lever pour voir

passer monsieur en militaire. Vous la trouverez sur son fauteuil en

attendant le tambour... Et chez vous? toujours pas de nouvelles de ce

«pauvre» M. Paul?

Les deux jeunes filles levèrent les sourcils et les bras:

--Rien. Mais les Prussiens sont à Tours; ils ont lancé un obus contre

l'Hôtel de Ville, et un autre qui a tué trois personnes, rue Royale.

--À Tours! mon bon Jésus! si près de chez nous! N'allez pas répéter ça

là-haut; madame a une peur!...

Elles tournèrent les talons, chacune un doigt aux lèvres.

Adèle accrocha l'anse de son seau à la boucle humide du puits mitoyen,

et sollicita d'une main la chaîne qui se dévida rapidement en faisant

grincer la poulie. À ces cris d'oiseau, il était rare que la servante

du capitaine Chevreau ne se montrât pas de l'autre côté; et les

deux femmes causaient pendant que le seau buvait. Quelquefois, on

apercevait le vieil officier retraité fumant la pipe ou sciant du bois

dans sa cour.

La domestique voisine entre-bâilla en effet la porte du puits. Elle

avait l'oeil émerillonné; elle nouait les brides d'un bonnet propre:

--Ils sont partis du bout de la ville, dit-elle. Dans cinq minutes,

ils vont passer sous les fenêtres!... C'est monsieur qui les commande

tous!... Une, deusse! une, deusse! faut voir!... et de la musique, et

des rataplans!...

--Montez vite, me dit Adèle.

La malade était assise près d'une fenêtre. Elle portait un peignoir

de laine rayé de blanc et de bleu. Elle avait une figure régulière et

douce; elle se plaignait du poids de ses cheveux; ses yeux semblaient

toujours vous regarder de loin; on n'osait pas toucher ses tempes,

en l'embrassant, tant la peau était mince sur les fins ruisseaux des

veines.

Elle m'attira et me tint longtemps près de sa joue, tandis que

Marguerite Pergeline et sa soeur Georgette, les mains posées en

araignées sur les vitres, épiaient le passage de la garde nationale.

Les deux jeunes filles sautèrent. On entendait le roulement du tambour

et le filet de voix bravache du clairon tournant la rue. Les fenêtres

s'ouvrirent, malgré le froid. L'horloger Papillaud, que l'on voyait,

derrière la buée, travailler entre deux globes de pendule, quitta sa

loupe, et vint, en boitant, se ranger devant sa boutique; les murs se

garnirent de femmes, l'enfant au bras, de vieux bonshommes, la goutte

au nez; on se bousculait contre la grille de la boucherie; le maître

clerc de mon père, long garçon malingre, nous souriait, niché à demi

dans le ventre ouvert d'un boeuf à l'étal.

--Les voilà! les voilà!

Une écume de gamins coiffés de chapeaux de gendarme en papier,

brandissant des sabres de fer-blanc, des lattes, des manches à balais,

était poussée par le couple tonitruant du tambour et du clairon.

Un éclat: un déchirement de l'atmosphère, une pétarade de notes

martiales, cassa toutes les figures et les laissa un moment

grimaçantes. Suivait une lourde masse d'espèces de soldats sans

couleur, qui pilait le sol, avec des jambes de plomb. Le capitaine

Chevreau, l'épée fulgurante, bedonnait, en tête.

--Comme c'est beau! dit Georgette.

--Oh! oui, dit Marguerite.

Elles nommaient un à un ces messieurs, qu'elles reconnaissaient.

--Madame Nadaud, voilà votre mari!.... Riquet, mais regarde donc ton

papa!

Il nous favorisait d'un coup d'oeil oblique, et inclinait

courtoisement vers nous la pointe de son sabre. Il portait un képi à

galon blanc, d'un effet curieux au-dessus de ses favoris de notaire.

Je réfléchissais de toutes mes forces:

--Alors, c'est ça, la guerre?

--La guerre, dit Georgette, c'est bien autre chose que ça! Tu n'as

donc jamais vu Paul en uniforme?

Sa soeur aînée fit signe de se taire devant la malade. On essayait

de lui cacher les progrès de l'invasion, dont chaque étape nouvelle

l'étouffait.

En quittant la fenêtre, nous la trouvâmes retombée dans son fauteuil.

Elle grelottait et pleurait. On me renvoya comme toutes les fois que

les choses tournaient au sérieux:

--Allons, va jouer, mon petit bonhomme, et sois sage.

Derrière mon dos, Marguerite disait:

--De quoi vous tourmentez-vous? il faut bien qu'on apprenne à ces

messieurs le maniement du fusil: ce n'est pas une raison pour qu'ils

s'en servent.

Et Georgette:

--Rassurez-vous, madame, on affirme que l'obus de Tours sera le

dernier tiré...

Dans l'escalier, je criais à la bonne:

--Adèle! tu sais que Georgette a dit ce que tu lui avais défendu!...

Adèle traversait le corridor en coup de vent:

--Monsieur Henri! voilà la calèche de Courance, avec votre grand'tante

Planté!

Je vis trois doigts de bas blanc au-dessus de la bottine qui tâtait le

marche-pied, et puis la tête de Félicie Planté se releva. Elle faisait

des yeux de poule pourchassée:

--Ma pauvre Adèle! j'avais à causer avec monsieur, et voilà-t-il pas

que je le rencontre au milieu de cette chair à canon! Quand va-t-il

rentrer, à présent?

--Hé! là là, ma'me Planté, qui est-ce qui serait en état de vous le

dire? Ils vont tirer sur la route de la Ville-aux-Dames.

--C'est cela! de sorte que nous aurons l'avantage de traverser de

nouveau ce tohu-bohu en retournant à Courance! La jument a failli

s'emporter...

Sur le siège, Fridolin aspirait l'air, du coin de la lèvre: il savait

le faire siffler par une petite brèche entre les dents. C'est ainsi

qu'il préparait ses paroles.

--J'en demande bien pardon à madame. Ça serait-il l'heure de

rencontrer Bismarck, je réponds de ma jument.

Félicie entra. Lorsqu'elle fut dans l'ombre du corridor, elle pinça la

manche d'Adèle:

--Ma fille, il ne s'agit pas de perdre de temps. Vous allez me faire

un paquet de l'argenterie, entendez-vous? Comptez-la, et mettez-moi

les chiffres sur un bout de papier. Il faut enterrer tout ce qui a de

la valeur. J'aurais voulu voir monsieur pour les bijoux de madame...

--Vous allez la voir, ma'me Planté. Elle est avec les demoiselles

Pergeline. Et ne lui parlez point de tout ça, bien entendu... Hé! là

là, mon Dieu, faut-il!...

Adèle continua de gémir en ficelant les cuillers, les fourchettes, les

couteaux à fruits, des compotiers, la truelle à poisson, ma timbale...

Elle s'interrompait pour aller au puits. La poulie chantait comme un

moineau au coucher du soleil, et la bonne du capitaine était informée.

Georgette et Marguerite descendirent, avec la permission de m'emmener

chez elles pour me faire aller à la balançoire. Le sol de leur

jardin avait la coriacité du roc; on voyait, çà et là, dans les

plates-bandes, de malheureux choux gelés. Mes amies me lançaient très

haut, mais elles m'arrêtaient vite, de peur que je n'eusse mal au

coeur; et elles montaient à ma place, toutes les deux, nez à nez, et

pour longtemps, en parlant mariage.

--Quand est-ce que vous aurez fini?

--Bientôt.

Mais elles ployaient les genoux pour s'élancer de nouveau: leurs robes

formaient tour à tour une grande pointe derrière les jambes, et le

vent froid leur rougissait les joues.

Madame Pergeline, leur mère, me composa une tartine de mirabelles,

et m'apprit qu'on se disposait à m'emballer avec l'argenterie pour me

transporter à Courance.

--Vois-tu, mon petit, tu commences à faire trop de bruit dans la

maison, pour ta pauvre maman. Et puis, on ne sait pas ce qui peut

arriver...

Quand je rentrai, la calèche était encore à la porte, et Fridolin,

selon sa coutume, adressait à un groupe d'hommes des expressions à lui

toutes particulières, sentencieuses et comme découpées dans l'airain.

Je trouvai Félicie en compagnie de mon père qui me toucha l'oreille et

me dit:

--C'est toi, gamin?

Félicie frappait, du poing, une petite table:

--Si vous avez quatre sous, disait-elle, achetez de la terre, ils ne

l'emporteront pas à leur semelle!

Il objectait qu'on l'accuserait d'avoir profité de la panique. Félicie

s'agitait:

--Si j'avais seulement un rouge liard, moi!... Mais, en dehors des

fermages de Courance, pas ça, voyez-vous, pas ça!

Mon père sourit, en notaire qui connaissait la propriété de Courance,

et un peu en héritier.

--Voulez-vous que nous échangions votre fortune et la mienne?

--Ah! vous croyez que c'est brillant, vous? avec toutes les bouches

que j'ai à nourrir: mes deux tantes Adélaïde et Victoire; la vieille

tante Gillot; ma soeur, Célina, depuis la ruine de cet écervelé de

Fantin,--lequel me tombera sur les bras un jour ou l'autre;--le frère

de votre femme, Philibert, qui crie la faim à Paris; sans compter la

fille du métayer Pidoux, que mon mari s'est mis en tête d'élever comme

une princesse!...

On avait allumé la lampe. De Félicie, on ne voyait guère que la

main extrêmement blanche, fine, aux fibres mobiles, aux vaisseaux

saillants, et qui battait avec entêtement la table. Mon père était un

peu coquet: il avait gardé son sabre; et chacun de ses mouvements nous

valait un cliquetis insolite.

--J'emmène le petit, dit Félicie. Avez-vous les bijoux?

--Mais non! ils sont dans l'armoire, en face de «son» lit.

--Voyons?... Pendant que l'enfant lui dira adieu, faites donc semblant

de prendre un mouchoir.

Nous montâmes à la chambre, en marchant sur la pointe des pieds. Dès

la porte, nous entendîmes ma mère sangloter. Elle était au lit; elle

s'épongeait les yeux; et le chagrin lui tirait par en bas les deux

coins de la bouche.

On m'approcha du lit. Je me sentis pris à la taille par ce bras blanc

qu'on m'abandonnait le matin pour jouer, quand je venais dire bonjour.

Il me souleva, je ne sais comment; je me trouvai sur le lit, dans les

larmes et dans les baisers.

--Mon pauvre petit, pourvu que je te revoie!...

--Oui, maman.

On disait derrière nous:

--Ce n'est pas une séparation éternelle...

--Que sera-ce plus tard, quand il ira au collège?

--Et quand il sera soldat!

La bouche qui pressait mes cheveux balbutia au milieu des hoquets:

--Au moins, es-tu content d'aller à Courance?

Je répondis:

--Oui.

Et je lui aurais fait tant de plaisir en lui disant: «Cela m'ennuie de

te quitter!» Mais j'ai pensé à dire cela vingt ans plus tard.

Félicie et mon père m'arrachèrent, et me portèrent jusque sur le

palier.

--Et les bijoux? demanda la tante.

--Sacrédié! je les ai oubliés.

Le long du chemin, dans la nuit, je ne songeais qu'au plaisir de

coucher à Courance. Cela ne m'était arrivé qu'une fois, un soir qu'il

pleuvait trop pour revenir à Beaumont. Et je me rappelais le petit

lit, dans la chambre de Valentine Pidoux, qui était chargée de veiller

sur moi. Cinq ou six fois elle me réveillait pour me demander si la

pluie m'empêchait de dormir. Mais, le matin, par exemple, quel beau

soleil, et comme tout était plus grand et plus clair que chez nous! La

fenêtre donnait sur des touffes de lilas humides: les grappes fleuries

venaient si près, qu'en se penchant on pouvait s'y mouiller la figure.

Et, juste au-dessous, on voyait le bonnet blanc et le dos bombé de la

Boscotte assise sur une chaise, les pieds sur un tabouret, et ourlant

des serviettes. Fridolin chauffait le four; la fumée rousse conservait

l'odeur de la flambée de genévriers et de bruyères. La cuisinière,

Clarisse, portait sur sa tête des panerées de pâte bien levée, mobile

comme une chair grasse. On entendait les coqs, les moineaux, les

pigeons, les aboiements du chien Mirabeau, et le beuglement des veaux

dans l'étable. Sous le grand marronnier blanc, tout en fleur, il y

avait un tas de sable pour jouer, et on savait qu'on pourrait boire

du lait frais à plein bol. Enfin, une à une, arrivaient mesdemoiselles

Victoire et Adélaïde, deux vieilles filles jumelles, mes

arrière-grand'tantes, grand'mère Fantin et Félicie, qui criaient d'en

bas:

--Valentine! Valentine! est-ce que le petit a bien dormi?

Après quoi, on voyait l'oncle Planté, le mari de Félicie, habillé de

velours à côtes, gagner la campagne par la petite porte jaune. Il

ne comptait guère dans la maison, parce que Félicie lui préférait M.

Laballue, un vieil ami qu'on appelait Sucre-d'Orge, à cause de son

bon caractère. L'oncle Planté partait, au temps de la chasse, avec

son fusil et son chien; battait les landes et les bois, et rentrait

le plus souvent bredouille, en jurant comme un charretier. Le reste de

l'année, il jardinait, à moins qu'il ne s'enfermât dans un pavillon à

lui, où l'on disait qu'il triait des graines. On l'aimait beaucoup

en secret, malgré sa rudesse; et ceux qui tenaient à ses faveurs

ménageaient Valentine.

Valentine était l'aînée des dix enfants du métayer voisin, âgée de

dix-huit ans, dodue, gâtée par le bien-être.

--Il faudra apprendre à vous habiller tout seul, me dit-elle, dès le

premier soir, parce que, vous comprenez, moi, je ne suffirais pas à

tout l'ouvrage avec mes dix doigts.

Je trouvai la même chambre, mais le printemps manquait. On nous fit

brûler des javelles.

--C'est toujours ça de gagné, dit Valentine; si vous ne couchiez pas

là, madame me défendrait d'allumer...

En revanche, madame lui avait bien recommandé d'éteindre la bougie

avant de se déshabiller elle-même. Mais cela était contraire à ses

habitudes. Je lui dis, entre les draps:

--Il ne faut pas te gêner...

Une jambe croisée sur le genou, à la caresse des dernières flammes,

elle ôtait tranquillement son bas, après avoir à peu près tout ôté.

Elle le jeta et me tira la langue.

Le lendemain, Félicie partit encore pour Beaumont, avec la calèche;

elle emmenait grand'mère Fantin, sa soeur, qui devait y rester près

de la malade. Quand elle revint, elle parlait d'une consultation du

docteur Léveillé, en hochant la tête. Elle prononça une phrase que

l'on répéta souvent dans la suite: «Le premier casque à pointe qu'elle

verra lui entrera dans le coeur.» Mais elle avait les bijoux.

On ouvrit un puits perdu situé devant le perron de la maison neuve.

Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde tendaient les paquets d'argenterie

enveloppés de linge; Félicie tenait la feuille d'inventaire, et

pointait, à l'aide d'un crayon qui trouait le papier contre la paume

de sa main. On remplit ainsi trois caisses que Fridolin cloua, ficela

et cacheta. Puis on les descendit dans la fosse, comme des cercueils

d'enfants. Deux essieux de tombereau rouillés furent croisés à

l'orifice et recouverts de planches épaisses. Enfin, on jeta de la

terre.

Pendant longtemps, lorsqu'on passait à cet endroit, chacun frappait du

talon pour éprouver le sol.

Des semaines s'écoulèrent; le printemps revint. On ne parlait jamais

des sujets graves devant moi; je m'amusais beaucoup; et il n'arriva

rien.

Un matin, de bonne heure, Félicie poussa la porte de notre chambre.

Elle avait le teint brouillé, les yeux fiévreux. On crut que c'était

le jour de ses névralgies. Mais elle ordonna à Valentine de m'emmener

avec elle, et d'aller cueillir des morilles. Valentine objecta qu'il

n'avait pas plu, la nuit, et qu'on ne trouverait pas de morilles.

--C'est bon! c'est bon! je sais ce que je dis, faites-moi le plaisir

de partir tout de suite.

Puis elle parla à l'oreille de Valentine, qui leva les sourcils, me

regarda et ne dit plus mot.

Pendant qu'elle traversait la cuisine, Clarisse et la Boscotte se

précipitèrent sur Valentine, lui parlèrent bas, et me regardèrent.

Nous sortîmes par la porte jaune: on était aussitôt dans les champs.

Valentine courut vers une de ses soeurs, toute droite et tricotant

un bas, au milieu des dindons, sur un terrain pelé. Elle lui parla

à l'oreille, et, quand je passai près d'elle, la petite me regarda,

comme les femmes.

Nous atteignîmes un cours d'eau, presque toujours à sec, qui

traversait la propriété et lui donnait son nom: la Courance. Elle

étendait en zigzag son lit inégal, tantôt raviné, profond ou rempli de

sable, tantôt uni, à fleur de terre et tapissé d'une herbe fraîche. On

ne passait près des buissons qui la bordaient qu'en les frappant de la

canne afin de mettre en fuite les couleuvres. Et l'on s'entendait tout

à coup héler d'en haut par un garçon ou par une fille de ferme juchés

sur le pommeau d'un orme au tronc bossu, occupés à arracher les

feuilles au long des tiges nouvelles.

Valentine était préoccupée et ne cherchait point de morilles. Je

marchais devant elle; je courais; et je revenais sur mes pas, comme un

chien en promenade. Je lui demandai:

--Pourquoi est-ce que tu es toute rouge?

--Ce n'est pas vrai! je ne suis pas rouge.

--Si, tu es rouge.

Ses yeux brillaient; elle avait envie de dire quelque chose. Elle

soupira:

--Ah! si on ne me l'avait pas défendu!...

--Qu'est-ce qu'on t'a défendu?

--Mais, de vous le dire, donc!

--De me dire quoi?

--Ah! voilà!

--Pourquoi est-ce qu'on t'a défendu de me le dire?

--Parce que les grands malheurs, ça n'est pas fait pour les enfants.

--C'est un grand malheur qui est arrivé.

--Qui est-ce qui vous a dit ça?

--C'est toi. Qu'est-ce que c'est, un grand malheur?

--Ça dépend.

--Est-ce que c'est d'être ruiné comme grand-père Fantin?...

--Oh! il s'en fait de la bile, votre grand-père Fantin!...

--Oui, avec grand-père Fantin on ne peut pas savoir, puisque tante

Félicie dit que ce n'est qu'un saltimbanque; mais vois grand'mère:

elle dit que c'est triste de vivre aux crochets des autres. Est-ce que

c'est papa qui est ruiné? est-ce que c'est tante Félicie? est-ce que

c'est l'oncle Goislard? Est-ce que c'est madame Leduc? Non; madame

Leduc, c'est la plus riche de toute la famille.

--Vous croyez ça? La dernière fois qu'elle est venue, et qu'on a mis

la maison sens dessus dessous pour elle, elle avait des trous à ses

bas!...

--Ah!... À moins que ce ne soit quelqu'un qui est mort?

--Peut-être.

--C'est mademoiselle Gillot?

--Pourquoi?

--Parce que c'est la plus vieille.

--Il n'y a pas que les vieux qui meurent.

--Non, mais alors il faut qu'on soit tout à fait malade.

--Qu'est-ce que vous appelez être tout à fait malade?

--C'est quand le curé vient.

À ce moment, j'eus pour la première fois peur d'apprendre quelque

chose de très désagréable, et je sentis que j'aimais autant ne pas

m'en occuper. Je fis observer à Valentine:

--Puisqu'on te l'a défendu, il ne faut pas le dire.

Un chien aboyait, vers la ferme d'Épinay. Valentine m'arrêta par le

bras.

--Écoutez! On entend les voitures.

Sa figure était coquelicot. Elle se hissa, un pied contre la verrue

d'un orme, et elle regardait sur la route de Beaumont.

Je la tirai par sa jupe:

--Moi, je veux voir!

--Vous le voulez?

--Oui.

--Vous ne direz pas, après, que c'est ma faute?

Elle m'avait déjà soulevé, et je voyais comme elle. Dans l'intervalle

du frais feuillage des noyers, au delà d'un champ d'avoine, on

distinguait très bien les voitures montant au pas la côte, à la

sortie du parc de Courance. La calèche allait la première, menée par

Fridolin. Dans le break découvert, on reconnaissait Mesdemoiselles

Victoire et Adélaïde avec la Boscotte, toutes enfouies sous des voiles

noirs, et l'oncle Planté qui ne se déplaçait jamais.

--C'est arrivé ce matin à cinq heures et demie, dit Valentine.

Nous étions, elle et moi, aussi rouges que si l'on nous eût pris

à manger du miel à l'office; et je ne pouvais rien dire du tout.

Pourtant, les voitures passaient à portée de la voix, et d'ordinaire

on eût crié: «Bonjour! bonjour! où allez-vous donc?» Je sentais contre

mon front quelque chose de trop gros, qui ne parvenait pas à se loger

dans ma cervelle d'enfant. Valentine me déposa à terre. Je pris un

air très affairé; je marchais en soulevant du bout du pied le plus de

cailloux possible, et je donnais de grands coups de baguette contre

les buissons.

Valentine fut longtemps aussi sans parler. Enfin, elle me dit:

--Vous avez l'air de bouder.

Je marchais toujours du pas d'un monsieur sérieux, sans me retourner,

sans faire plus de chemin qu'il ne fallait. Désormais, j'aurais cru

indécent de courir.

II

LES FIGURES

Le jour suivant, on ouvrit la maison neuve, pour recevoir la famille.

Beaucoup ignoraient ces appartements, car on n'en usait que dans les

circonstances solennelles, ou quand venait madame Leduc.

Je jouais devant le perron, à l'endroit même où se dissimulait le

puits perdu, quand j'entendis secouer intérieurement les persiennes

blanches. Le bois craqua comme si la porte se déchirait par le milieu;

je vis un trou noir, étroit et haut, qui s'élargit: et Fridolin

apparut, les bras en croix, repoussant de droite et de gauche les

lames ajourées qui se pliaient en accordéon.

Il me salua, la casquette très bas, et dit: «Bonjour, Monsieur Henri»,

sur le ton d'un respect inusité, que j'attribuai à mes premiers

vêtements de deuil. Je m'élançai pour voir le petit salon:

--Prenez garde! s'écria Fridolin, on glisse comme sur la pelure

d'orange.

Il était en chaussettes de tricot bleu, et il relevait tous les doigts

de pied en marchant sur le parquet froid. Je fus étonné de ne trouver

au petit salon rien d'extraordinaire. Fridolin se baissait et tâtait

les plinthes du revers de la main. Il aspira de l'air par sa brèche et

prononça:

--Ne me parlez pas de l'humidité! la vermine est moins ravageuse.

Dans le grand salon, il dit, aussitôt l'irruption de la lumière:

--C'est princier.

Le meuble était de velours rouge. La pendule de la cheminée

représentait une femme couchée; les candélabres de bronze étaient

surmontés de cigognes qui faisaient leur possible pour se débarrasser

d'un serpent enroulé à leur patte.

La salle à manger n'offrait de toutes parts qu'un miroir d'acajou; et

partout où Fridolin, d'un coup de manche, enlevait la poussière,

sur le buffet, sur la table, au dossier des chaises, je me dépêchais

d'aller souffler de grands halos de buée, pour le plaisir de les voir

se rétrécir et disparaître, comme sur les glaces, en laissant, au

milieu, une petite goutte d'eau. Fridolin déclara:

--Ce n'est pas pour faire valoir celui-ci plutôt que celui-là; mais il

y a davantage de «richesse» chez votre grand'tante Planté, que dans le

château de monsieur le marquis de la Frelandière.

Il ajouta, en faisant tourner son bras droit comme une immense

girouette:

--Il n'y a point de mal à dire ce que je vais vous dire... Le malheur

qui est arrivé vous rendra maître de tout ça quarante ans plus tôt.

Malgré mon extrême jeunesse, j'étais déjà au courant de ces affaires

d'héritage, tant les questions de fortune revenaient souvent dans les

conversations de la famille. Combien de fois n'avais-je pas entendu

Félicie dire à ma mère: «Quand je n'y serai plus, tu feras ici ce que

tu voudras!» À propos de quoi la voix douce de celle qui venait de

mourir insinuait régulièrement: «Et ce malheureux Philibert?--Oh! ton

frère! ton frère!... c'est un grand dadais.»

Je demandai à Fridolin:

--Alors, mon oncle Philibert, lui, il n'aura rien?

La lèvre de Fridolin se retroussa sur l'endroit des dents où l'air

sifflait; il raidit sa main abaissée horizontalement, et faucha dans

l'espace quelque chose comme une plante parasite, qu'il semblait voir,

et qui, à ses yeux, dut tomber.

--Celui-là, dit-il, c'est un «dévoyé».

Il y avait sur le compte de Philibert une histoire que je ne démêlai

que plus tard et fil à fil, parce qu'on m'envoyait toujours promener

quand il s'agissait de lui. Sa vie était un mauvais exemple, et il

habitait Paris. Je savais qu'il dessinait, peignait des tableaux, et

ne «réussissait pas». Lorsqu'à son sujet quelqu'un risquait: «Et dire

qu'il a tant d'esprit!» Félicie vous fermait la bouche d'un: «Ça lui

fait un beau gras de jambe!»

Philibert arriva, précisément, le soir de ce même jour, en compagnie

de son père, c'est-à-dire mon grand-père Fantin, qu'on appelait

Casimir. Ils avaient dû se contenter de la carriole de Pidoux, sous

prétexte que la calèche et le break attendaient au train suivant

Madame Leduc et ses bagages. Philibert était très maigre et avait

beaucoup de chagrin. Le grand-père Fantin descendit du véhicule avec

une larme à chaque oeil, mais il en versait pour n'importe quoi. On

s'embrassa sous le marronnier de la cour. Personne n'osait parler

le premier. On disait seulement: «Ma pauvre Félicie!...» «Mon pauvre

Casimir!...» «Ma pauvre tante Adélaïde!...» «Votre pauvre femme a tenu

à passer la nuit là-bas...» Grand-père demanda:

--Et le «pauvre» enfant, est-ce qu'il sait?

Je me détournai en rougissant. Les deux nouveaux venus m'embrassèrent.

Casimir n'était pas plus en odeur de sainteté que Philibert. Il avait

«mangé» la fortune de sa femme, et Félicie se souvenait d'avoir payé

ses dettes. Elle le disait capable d'engloutir la mer et ses poissons;

elle le redoutait comme un fléau, et elle avait fait des pieds et

des mains, après ses désastres, pour obtenir qu'il fût hébergé chez

l'oncle Goislard, à Langeais, loin d'elle.

À la tombée de la nuit, on distingua le bruit des deux voitures, et

tout le monde s'agita pour recevoir Madame Leduc.

Elle était la soeur de Casimir, mais personne ne lui donnait de

titre de parenté, si ce n'était en sa présence et l'on disait «Madame

Leduc», à cause de son grand air. L'oncle Planté était seul à se

permettre, à son endroit, une facétie qui manquait rarement de succès:

en parlant d'elle il disait «la duchesse». Mais, tout en souriant

alors, on regardait du côté des portes qui ont plus d'oreilles que les

murs, tant on craignait que Madame Leduc n'eût vent de cette petite

liberté.

Fridolin ne la faisait point descendre, comme le commun des mortels,

sous le marronnier de la cour; il la menait, au trot depuis la grille,

par un détour élégant, sur l'esplanade sablée, devant la maison neuve;

et il n'arrêtait la calèche que juste au pied du perron. Là, on se

trouvait réunis à l'avance, et le coeur battant un peu, ainsi que pour

la réception d'un prince.

--Mon Dieu! soupira Félicie, pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé

en route!... Ordinairement nous allons au-devant d'elle, mais

aujourd'hui, en vérité, on ne sait où donner de la tête...

Madame Leduc montra le nez hors de la portière, et dit:

--Est-ce que je couche à l'auberge?

Un souffle glacé passa sur les épaules. Madame Leduc devait avoir été

froissée.

--À l'auberge! s'écria Félicie, que voulez-vous dire?

--Mais, reprit madame Leduc, votre dépêche est un peu laconique:

«Trouverez voiture gare», un point, c'est tout. Vous concevez...

Heureusement, grand-père, qui était très démonstratif, l'avait déjà

embrassée en poussant de petits gloussements de tendresse. Elle passa

ainsi de l'un à l'autre: «Mon pauvre Casimir!... Ma pauvre Félicie,

etc.». Et l'acrimonie du premier moment se trouva noyée dans les

larmes.

Grâce à la présence de madame Leduc, on dîna dans la salle à manger

d'acajou et l'on passa la soirée dans le salon de velours rouge.

L'oncle Planté était de mauvaise humeur parce qu'à cause de la

«duchesse» on employait Valentine à la cuisine, et parce qu'il n'osait

ni jurer ni bourrer sa pipe. Chacun se surveillait de peur de laisser

échapper une expression qui pût être mal interprétée, non Casimir,

toutefois, qui allait toujours de l'avant. Mesdemoiselles Victoire et

Adélaïde bâillaient à qui mieux mieux; Philibert crayonnait; Félicie

allait et venait, en invoquant, à chaque entrée ou sortie, le prétexte

d'ordres à donner. Madame Leduc parlait des calamités publiques et de

son fils qui était «dans la magistrature». Au grossissement qu'elle

donnait à ces mots, je compris que les Prussiens avaient mis fin à

la guerre pour permettre à ce fils de recouvrer «ses fonctions de

substitut». Le «Sacré Coeur de Jésus», les «zouaves pontificaux», les

«communards», et le «comte de Chambord», étaient les termes qu'elle

employait le plus souvent. Et toutes les fois qu'on risquait une

allusion à la cérémonie du lendemain ou au malheur qui nous réunissait

là, on me regardait comme si ce malheur eût été sur moi.

Valentine me fit raconter, en me couchant, ce qui s'était passé au

grand salon:

--D'abord, ce n'est pas la peine de faire ma prière, parce que madame

Leduc l'a récitée, tout haut, pour tout le monde, et en latin, tu

sais, comme ça: «Bo, bo, bo, bo, bo... bo, bo, bo, bo, bo...», et

puis, à un moment, c'est le grand-père Fantin qui lui répondait comme

ça: «Bou, bou, bou, bou, bou... bou, bou, bou, bou, bou...»

--Et votre tante Félicie, qu'est-ce qu'elle a dit de ça?

--Tante Félicie, elle n'a rien dit, parce qu'elle a peur de madame

Leduc; mais l'oncle Planté est sorti en bougonnant: «Sacrés faiseurs

de simagrées!»

Valentine était au lit qu'elle répétait encore, en contrefaisant la

voix de madame Leduc et de son frère: «Bo, bo, bo, bo, bo... bou, bou,

bou, bou, bou...»

Elle ne m'éveilla, le lendemain, que très tard. Et quand je descendis,

il n'y avait plus personne à la maison, que la cuisinière Clarisse et

madame François, la gouvernante du curé de la Ville-aux-Dames, qu'on

employait dans tout le pays, pour les grands repas.

Valentine me dit confidentiellement:

--On ne vous a pas emmené, parce que vous êtes trop impressionnable.

Madame François racontait des histoires à perte d'haleine en tournant

ses sauces, et elle était très comique de sa personne, ayant une

petite voix flûtée, un bout de nez pointu et luisant, et des lunettes

bleues larges comme des pièces de cinq francs; en outre, on savait

qu'elle portait une perruque et une crinoline. Monsieur le curé

Fombonne, son maître actuel, était mêlé à toutes ses aventures, ainsi

que plusieurs de ses confrères. Du même ton qu'elle m'eût confié: «Il

y aura de la crème», elle m'annonça que Monsieur le curé serait du

déjeuner.

La grille était restée ouverte après le départ des voitures, et des

chiens étrangers erraient dans le jardin, la queue basse, le museau

reniflant le sol. Je fis observer ce désordre à Valentine:

--Si tante Félicie voyait ça!...

Elle me répondit:

--Ce n'est pas aujourd'hui un jour comme un autre.

On arriva par paquets noirs vers midi. La calèche était pleine. Le

break était plein. Je reconnus mon père dans son tilbury avec Casimir.

Après, venait le cabriolet de Monsieur Laballue, le bon ami de

Félicie, qui avait pris à côté de lui Monsieur le curé de la

Ville-aux-Dames. Et on attendit encore Philibert, vingt minutes, avant

de se mettre à table, car il n'avait pu trouver de place dans tout

cela. Il revint seul et à pied.

Mon père pleura beaucoup lorsqu'il m'embrassa. Félicie, témoin de sa

douleur, lui dit en me montrant du doigt:

--Maintenant, c'est pour cet enfant-là que nous devons défendre notre

bien.

Il comprit, à travers ses larmes, le sens avantageux de ces paroles,

et saisit la main de la tante.

Le temps était magnifique, et même un peu chaud. On avait fermé les

persiennes de la salle à manger pour éviter le soleil qui, par une

longue fente, réduisait ses rayons en une sorte de cloison lumineuse,

où une poussière dorée dansait la sarabande.

Les mouches salissaient les desserts, et il venait parfois une abeille

se poser lourdement au bord des compotiers.

Madame Leduc, ainsi qu'il fallait s'y attendre, avait pris le haut de

la conversation. Elle abondait en idées nobles et généreuses, et on la

savait capable de les mettre en pratique. Elle prêchait la dignité de

l'institution familiale, la solidarité nécessaire de ses membres; et

elle traversait la France de part en part pour assister au baptême, au

mariage, aux obsèques d'un arrière-cousin. Pour un anniversaire, pour

une rougeole, pour l'espoir d'une grossesse, elle vous écrivait des

lettres à la manière d'une Sévigné. Elle prodiguait les conseils, elle

ouvrait sa bourse; à tout le moins, on était assuré qu'elle priait

pour vous. On trouvait sa vie édifiante. «Non! prétendait monsieur

Laballue, en allumant ses petits yeux gris, car elle fait douter de la

justice de Dieu...--Comment cela?--Parce qu'en récompense il aurait dû

lui donner pour deux liards de bonne grâce!» C'était cela, en effet,

qui lui manquait. Si flatté que l'on fût d'approuver ses théories, le

coeur ne s'y prenait point.

Au fond, elle n'amusait personne, mais chacun sentait que c'était ce

qui convenait aujourd'hui.

Cependant, lorsque, après avoir parlé de notre «perte cruelle», avec

une éloquence trop aisée, elle nous invita à remercier la Providence

pour «avoir distingué notre famille par une épreuve particulière», on

fut gêné.

Monsieur le curé Fombonne sauva la situation:

--Remercions la Providence, dit-il, de nous accorder notre pain

quotidien... et d'inspirer à la cuisinière de madame Planté des

matelotes aussi réussies.

--Mais ce n'est pas ma cuisinière qui mérite des éloges, dit Félicie,

Monsieur le curé, c'est la vôtre!

--Jamais de la vie! Je n'ai pas mangé, depuis quinze ans, de matelote

pareille, au presbytère.

--Nous en aurons le coeur net; Valentine, appelez donc madame

François.

On vit entrer, tout étourdie par la pénombre, la célèbre cuisinière du

curé de la Ville-aux-Dames. Elle relevait son tablier d'un bras serré

jusqu'au poignet par une fausse manche de lustrine, et étalait une

main avec modestie contre la bavette blanche épinglée méticuleusement

sur son sein. Son petit nez fureteur, au-dessous des conserves bleues,

allait de droite et de gauche, et elle ressemblait assez à la tête

d'une belette ou d'un rat sortis de l'ombre et surpris de voir de la

compagnie.

--Eh bien! madame François, voilà monsieur le curé qui ne veut pas

croire que c'est vous qui avez fait la matelote?...

Sa voix menue sembla venir d'un petit trou de flûte:

--Eh! mon Dieu! madame Planté, comme disait défunt monsieur le curé de

Chaumussay, ne faut-il point toujours confesser la vérité? C'est bien

moi qui ai fait la matelote.

--Saperlipopette! s'écria le curé Fombonne, comment se fait-il que

vous ne m'en ayez jamais mis une au point comme celle-là?

Madame François agita sa figure futée; elle semblait sourire par

le bout du nez, car on ne lui voyait pas les yeux sous ses disques

d'azur, et sa bouche était close respectueusement. Elle avait l'air de

ne point vouloir parler, et cependant elle parla:

--Monsieur le curé, dit-elle, en comprendra facilement la raison...

C'est que le vin de madame Planté est bien meilleur que le sien.

Elle jouit de son succès et se retira, tandis que Félicie disait à

l'oreille du curé:

--Je vous en enverrai quelques bouteilles.

Le bon curé prêtait volontiers sa servante, en se laissant inviter

dans les maisons où elle était rémunérée à souhait, et l'un et l'autre

y trouvaient avantage.

Grand-père Fantin, qui était plus gourmand que le curé Fombonne,

profita de la circonstance pour raconter l'histoire d'une certaine

dinde à la chipolata, qu'il avait mangée pendant l'Exposition

universelle de 1867. Elle avait pour but d'amener ceci: «Lord

Bolingbroke, en me gratifiant d'un vigoureux _shake hand_, me dit:

«Fantin, vous croyez connaître la chipolata? La première fois que vous

viendrez à Londres, faites-moi donc l'amitié..., etc.»

Quand grand-père Fantin entamait cette histoire, chacun s'évertuait à

la couper net et le plus tôt possible, d'abord parce qu'on la savait

comme son _pater_, ensuite parce qu'il était pénible de le voir étaler

les fastueuses relations qu'il s'enorgueillissait d'avoir eues dans le

temps même où il faisait les affaires les plus déplorables. Après lord

Bolingbroke, venait immanquablement Napoléon III. Sa Majesté s'était

fort intéressée à un projet de charrue à vapeur, et en serrant la main

de l'ingénieux inventeur, aussi violemment que le noble anglais, elle

lui avait affirmé d'une voix émue: «Fantin, Nous avons l'oeil sur

vous.»

Il parlait de ces choses avec une inconscience absolue, tandis

qu'autour de lui les mémoires retraçaient la terrible aventure: la

faillite à la fermeture de l'Exposition, la ruine, la prison pour

dettes; ma grand'mère, ici présente, mendiant un emploi à Paris; la

jeune fille, la morte d'hier, un mariage manqué, accourant,

toute seule, implorer la charité des parents de province!... Lord

Bolingbroke, Sa Majesté, la dinde à la chipolata: la nature heureuse

de Casimir n'avait retenu que ces mots sonores et ces mirages.

Les jours où l'on négligeait les cérémonies, Félicie l'interrompait en

disant: «Casimir, passons à la période contemporaine.»

Car on divisait la vie de grand-père Fantin en quatre périodes, comme

un règne. Chacune débutait comme un âge d'or, et se terminait par

une catastrophe. La première était la période africaine: il y était

question de chênes-lièges, d'Arabes en révolte, de campements sous la

tente et de cris de chacals; une série d'éblouissements suivis d'un

brusque retour, de la vente du mobilier, des livres et de la dernière

chemise. La seconde période était celle de Londres en 1855. On y

entendait tinter des «Palais de Cristal», des «jeune reine pleine

de fraîcheur...» et des «prince consort», etc. La troisième était

baptisée période de la chipolata. Enfin la quatrième, qui durait

encore, était celle du vieil oncle Goislard, ou «l'oncle à la mode de

Bretagne», dont Casimir convoitait l'héritage, et, en attendant,

usait les redingotes «malheureusement un peu étroites». Et comme on

ne connaissait guère l'oncle Goislard que par les narrations de

grand-père Fantin, c'était encore des féeries que ce nom évoquait.

Chez l'oncle Goislard, les dîners étaient de trente couverts, les

dames nombreuses, jeunes, belles et toujours «en peau», à moins que

ce ne fût «outrageusement décolletées»; elles portaient des noms

magnifiques et demeuraient dans des châteaux.

Trois ou quatre personnes, pour passer à un sujet anodin, s'écrièrent

ensemble:

--Et avec tout cela qu'est-ce que devient donc mademoiselle Gillot?

--Demandez-le à M. le curé de la Ville-aux-Dames, dit Félicie; il la

voit plus souvent que nous, car elle se fait de plus en plus sauvage

et ne vient même plus à la maison... à moins qu'il ne fasse de

l'orage, du grand vent...

--Ou qu'il n'y ait une éclipse?

--Oui, elle vient aussi quand elle a lu dans ses almanachs l'annonce

d'une éclipse de lune ou de soleil. Sa terreur est de mourir au milieu

d'un cataclysme. Elle se monte la tête dans la solitude. J'ai essayé

d'introduire chez elle une petite bonne. Ah! bien, oui! Pas un être

humain n'a pénétré depuis trois ans dans la pièce qu'elle occupe chez

Pidoux!

--Le dimanche, dit le curé Fombonne, mademoiselle Gillot, qui est

aimée des animaux comme un saint François d'Assise, est suivie jusqu'à

la Ville-aux-Dames par une douzaine de perdreaux apprivoisés. Ils se

tiennent sous ses jupons pendant la grand'messe, et leur conduite est

exemplaire. Ce sont mes plus fidèles paroissiens.

--Mais aussi, monsieur le curé, faut-il avouer que votre servante les

gâte!

--Madame François se contente de déposer sous la chaise de

mademoiselle Gillot quelques oeufs de fourmis, qu'apprécient les

petites bêtes... Il est vrai que votre respectable tante ne s'est

jamais doutée du subterfuge. À voir ses perdreaux si sages, elle les

croit bons chrétiens.

Madame Leduc pinçait les lèvres, parce qu'elle était très choquée

des innocentes plaisanteries du curé. Elle ne concevait pas non

plus qu'une personne de la famille vécût à la façon de la vieille

mademoiselle Gillot. Mais mademoiselle Gillot, presque centenaire,

gardait les habitudes de simplicité reçues dans sa jeunesse, et ce

qu'elle nommait «le luxe» de Courance l'incommodait. Elle portait un

bonnet blanc, comme les ancêtres, et quand elle venait, il fallait la

croix et la bannière pour l'attirer plus loin que la cuisine.

Ce fut, pour chacun, une occasion de proclamer ses principes sur la

famille. Enfin, on quitta la table, d'accord sur ce point que, si la

France était appelée à se relever de ses désastres, elle le devrait

à l'union, sanctifiée par l'amour et le désintéressement, de tous les

citoyens autour du foyer.

Mon père offrit son bras à Félicie et, aussitôt à part, lui souffla:

--Il y avait un testament...

Philibert m'entraînait; il fut rejoint, au petit salon, par son père,

dont le teint flambait:

--Un mot, mon garçon.

Grand-père Fantin lui prit la main, la lui serra, la lui tapota de

caresses maternelles.

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda Philibert.

--Je te le donne en cent!

--Finis, je t'en prie.

La voix de Casimir s'émietta tout à coup en trémolo, comme s'il eût

tiré un registre à l'harmonium:

--Ta pauvre soeur, mon ami... ta pauvre soeur!...

--Eh bien?

--Elle nous a laissé, à chacun...

--Ah! elle nous a laissé quelque chose?

--Vingt mille francs!

Ses lèvres se retroussèrent aux deux coins, en toit de pagode.

Je sentis trembler la grande main de Philibert, qui tenait la mienne.

Il me lâcha, porta son mouchoir à ses yeux, et s'en alla dans le

corridor.

Grand-père Fantin haussa les épaules. Les vingt mille francs lui

causaient, à lui, un tout autre effet. Il allait, dandinant et

hanchant de droite et de gauche; il encensait tout venant des basques

trop longues de l'étroite redingote. La nouvelle se répandait.

Monsieur Laballue lui dit:

--Ça va mettre du beurre dans vos épinards.

Madame Leduc lui demanda:

--Qu'est-ce que tu vas faire de ça?

Puis elle s'acharna après lui. Elle lui tortillait un bouton de gilet;

elle époussetait ses revers à coup de mignonnes chiquenaudes; elle

finit par l'entraîner dehors.

Monsieur le curé Fombonne, étalé sur un siège, fumait comme un

propriétaire. Je m'empressai d'aller le dire à Félicie, au grand

salon.

Elle avait d'autres chats à fouetter.

Elle était tellement en colère qu'elle baissa à peine le ton quand

j'entrai:

--Vingt mille francs à ton mari! Mais, malheureuse, tu ne comprends

donc pas que c'est de l'argent jeté à la rivière! À la rivière!

qu'est-ce que je dis? Mais il n'a jamais eu liard en poche sans le

risquer dans une aventure! Veux-tu que je t'apprenne ce que ça nous

coûtera, les vingt mille francs de Casimir? Ça nous en coûtera cent

mille!...

--Il m'a juré de les placer, disait grand'mère.

--Et tu crois ça, toi? Tu le crois encore, après trente-cinq ans qu'il

te nourrit de balivernes!

--Je t'assure qu'il a toujours été sincère. Ce n'est pas sa faute s'il

n'a pas eu de chance...

--C'est comme cela que vous raisonnez, vous autres: «Il n'a pas eu de

chance!» Et il en aura peut-être davantage demain, n'est-ce pas? La

chance, c'est d'avoir quelque chose dans la caboche; et quand on

n'a pas encore senti sa cervelle à l'âge qu'il a, il est permis

de supposer que ce qu'on porte entre les deux épaules, c'est un

grelot!... Ah! il va toucher vingt mille francs! eh bien, écoute-moi,

Célina: avant six mois, je parie ma tête que tu seras là, à te traîner

à mes pieds pour me prier de boucher les nouveaux trous que ton benêt

de mari aura creusés...

Elle marchait à grands pas dans la pièce demi-obscure, elle faisait

rouler les chaises et les fauteuils sur le parquet, pour les aligner;

puis elle en bouleversait l'ordonnance, et en imaginait une nouvelle.

Cela produisait un bruit sourd, presque continu, pareil à des

orages lointains. Grand'mère n'osait souffler. Félicie se répondit à

elle-même:

--La famille!... la famille!... ils s'imaginent avoir tout dit, dès

qu'ils ont eu de ce mot-là plein la bouche. Mais, quand la fortune a

sombré, qu'est-ce qu'elle devient, la famille? Je vous le demande un

peu! C'est très joli, ma parole, d'être tous réunis autour d'une même

table et de s'y frotter les coudes les uns contre les autres; mais à

la condition qu'il y ait quelqu'un qui paie le dîner!

Et elle alla vers la fenêtre; elle l'ouvrit. Il vint, au travers des

volets, une bouffée d'air chaud qui sentait la verveine.

--C'est comme Philibert! poursuivit-elle; il ne sait seulement pas ce

que c'est que l'argent, il ne va faire de cela qu'une bouchée!

--Pauvre garçon! avec toutes ses charges!...

On me regarda. Comme toutes les fois qu'il s'agissait de Philibert, on

n'insista pas.

J'étais venu m'asseoir sur le rebord de la fenêtre. On entendait, avec

le grand bourdonnement de tout ce qui vole dans le soleil, le murmure

des voix de Casimir et de sa soeur assis non loin de là, sous les

noisetiers. Je poussai la persienne pour les voir, et une phrase de

grand'père Fantin nous arriva toute chaude:

--Notre coeur nous interdit de te laisser dans le pétrin...

Félicie bondit, et elle s'approcha de la fenêtre.

Madame Leduc, à grands gestes de la main, abattait la voix de Casimir,

et l'on ne distingua plus rien que des mots de loin en loin: «Ce n'est

pas que nous soyons gênés... malheureuse guerre... pèlerinage votif à

Sainte-Anne d'Auray... pension... ma petite-fille au Sacré-Coeur...»

Mais grand'père semblait faire exprès de prononcer très haut: «Mon

argent... te tirer d'embarras... moi aussi, j'ai connu la misère...

que diable! patientons jusqu'à la mort de l'oncle Goislard... mon

argent... quant à ta détresse... mon argent...» Et on voyait le

bras de Madame Leduc agité comme si elle chassait de la fumée: «Mais

tais-toi donc! mais tais-toi donc!»

Félicie tomba dans un fauteuil.

--Ah bien! dit-elle, il ne manquait plus que cela!

--Qu'est-ce qu'il y a?

--Il y a que Madame Leduc demande de l'argent à ton mari!

--Ce n'est pas possible!

--Là, là, sous les noisetiers; j'ai entendu, de mes oreilles

entendu... Avec le train qu'elle mène, elle devait en arriver là. La

malheureuse est au bout de son rouleau.

--Demander de l'argent à Casimir! répétait grand'mère, pour la

première fois qu'il en a!

Je fus très heureux de trouver à placer mon mot:

--Tante, Valentine m'a dit que quand Madame Leduc est venue à

Courance, l'année dernière, elle avait des trous à ses bas.

On me mit à la porte.

III

LE «DÉVOYÉ»

La Becquée · 第 1 / 13 段