CHAPITRE XX.

Le roi et la reine d'Espagne réclament l'assistance du grand-duc de

Berg.--Considérations qui décident Ferdinand à se rendre à Bayonne.--Il

s'arrête à Vittoria.--Entretien avec ses ministres.--Réflexions sur

l'écrit de M. Cevallos.

Je fus en causer avec le grand-duc de Berg, qui, de son côté, était en

communication très active avec le roi Charles IV, la reine et le prince

de la Paix; ils étaient restés à Aranjuez, et lui écrivaient plusieurs

fois par jour. Le général qui commandait la division française postée à

Aranjuez servait d'intermédiaire. Leurs lettres, les détails qu'il

donnait lui-même, étaient déchirans.

«Conformément aux ordres de Votre Altesse Impériale, lui mandait-il le

23 mars, je me suis rendu à Aranjuez avec la lettre de Votre Altesse

pour la reine d'Etrurie. Il était huit heures du matin; la reine était

encore couchée: elle se leva de suite, et me fit entrer. Je lui remis

votre lettre. Elle m'invita à attendre un moment, en me disant qu'elle

allait en prendre lecture avec le roi et la reine. Une demi-heure après,

je vis entrer la reine d'Étrurie avec le roi et la reine d'Espagne.

«Sa Majesté me dit qu'elle remerciait Votre Altesse Impériale de la part

que vous preniez à ses malheurs, d'autant plus grands que c'est un fils

qui s'en trouve l'auteur. Le roi me dit que cette révolution avait été

machinée; que de l'argent avait été distribué, et que les principaux

personnages étaient son fils et M. Cavallero, ministre de la justice;

qu'il avait été forcé d'abdiquer pour sauver la vie de la reine et la

sienne; qu'il savait que, sans cet acte, ils auraient été assassinés

pendant la nuit; que la conduite du prince des Asturies était d'autant

plus affreuse, que, s'étant aperçu du désir qu'il avait de régner, et

lui approchant de la soixantaine, il était convenu qu'il lui céderait la

couronne lors de son mariage avec une princesse française, ce que le roi

désirait ardemment.

«Le roi a ajouté que le prince des Asturies voulait qu'il se retirât

avec la reine à Badajoz, frontière de Portugal; qu'il lui avait observé

que le climat de ce pays ne lui convenait pas, qu'il le priait de

permettre qu'il choisît un autre endroit, qu'il désirait obtenir de

l'empereur la permission d'acquérir un bien en France, et d'y finir son

existence. La reine m'a dit qu'elle avait prié son fils de différer le

départ pour Badajoz, qu'elle n'avait rien obtenu, et qu'il devait avoir

lieu lundi prochain.

«Au moment de prendre congé de Leurs Majestés, le roi me dit: J'ai écrit

à l'empereur, entre les mains duquel je remets mon sort. Je voulais

faire partir ma lettre par un courrier; mais je ne saurais avoir une

occasion plus sûre que la vôtre. Le roi me quitta alors pour entrer dans

son cabinet. Bientôt après, il en sortit tenant à la main la lettre

ci-jointe, qu'il me remit, et il me dit encore ces mots: Ma situation

est des plus tristes; on vient d'enlever le prince de la Paix, qu'on

veut conduire à la mort. Il n'a d'autre crime que celui de m'avoir été

toute sa vie attaché. Il ajouta qu'il n'y avait sorte de sollicitations

qu'il n'eût faites pour sauver la vie de son malheureux ami, mais qu'il

avait trouvé tout le monde sourd à ses prières et enclin à l'esprit de

vengeance; que la mort du prince de la Paix entraînerait la sienne;

qu'il n'y survivrait pas.

Le grand-duc voyait tous les soirs la soeur du roi Ferdinand, la reine

d'Étrurie, qui habitait le château de Madrid avec son frère. Cette

princesse n'était pas contente de la retraite de son père: elle perdait,

avec son existence, ses espérances et celles de son fils; en

conséquence, elle ne cachait rien au grand-duc de Berg de tout ce qu'il

avait envie de connaître du despotisme de son frère, avec qui elle

passait sa vie. On n'ignorait donc rien des mauvaises intentions du roi

Ferdinand envers la France; et toutes ces communications faisaient la

matière de fréquens rapports à l'empereur. Il était bien difficile qu'il

se formât une autre idée que celle qu'il avait déjà sur ces événéméns,

en voyant d'où partaient les informations qu'on lui envoyait; cependant

il n'y ajoutait pas une confiance exclusive, et n'en devenait que plus

impatient de connaître la vérité.

Le grand-duc de Berg montrait un désir de voir partir le roi qui ne

pouvait que lui déplaire beaucoup; et je crois que, s'il s'est décidé

aussi promptement qu'il l'a fait à venir traiter ses affaires

personnelles lui-même, c'est qu'il a craint que la résolution de

l'empereur ne fût prise d'après une quantité d'avis qu'il aurait reçus

de tous côtés, de la part de personnes qu'il soupçonnait ne lui être pas

favorables, et ensuite parce qu'il savait que son père avait protesté

contre son abdication, et qu'il craignait qu'en remontant sur le trône,

il ne reprît son ministre le prince de la Paix, dont les ressentimens

auraient mis le prince des Asturies dans la plus fâcheuse position.

Je ne sais pas ce qui fut objecté dans le conseil tenu avant de

s'arrêter au parti de venir à Bayonne; mais cette observation n'a pas dû

manquer d'y être exposée une des premières.

J'allai rendre à M. le duc de l'Infantado la visite qu'il m'avait faite,

et il m'apprit le départ du roi pour le lendemain, me disant qu'il

serait parti le jour même, s'il n'avait pas fallu un jour au moins pour

placer les relais sur la route.

Je demandai la faveur d'accompagner le roi, uniquement par ce motif-ci:

j'étais venu de Bayonne à Madrid à franc étrier, ainsi que cela était

alors l'usage de voyager en Espagne; j'étais à peine arrivé, qu'il

fallait refaire le même chemin, de la même manière, pour arriver près de

l'empereur en même temps que Ferdinand, et je trouvai beaucoup plus

commode de prier le grand-écuyer du roi de comprendre un attelage pour

moi dans les relais destinés à ce prince. Je l'obtins, et c'est ce qui a

fait que ma voiture s'est trouvée dans le convoi des siennes.

M. le duc de l'Infantado ne paraissait pas content de ce départ:

était-ce parce qu'il y soupçonnait un piége, ou parce qu'il se doutait

que l'empereur serait déjà informé de quelques particularités sur

lesquelles on aurait de la peine à s'expliquer d'une manière

satisfaisante? Je l'ignore; mais il est bien resté dans mon esprit qu'il

n'en était pas satisfait. Pour un piége, il n'y en avait pas; il n'était

pas autorisé à le croire, ou du moins, s'il avait des motifs pour le

soupçonner, il ne serait pas excusable de ne pas s'être opposé de toute

sa force à un voyage dans lequel il croyait que le roi courait des

dangers. S'il avait d'autres craintes, il devait descendre dans sa

conscience, et savoir si elles étaient fondées: il n'y avait qu'elle qui

pouvait le rassurer.

Toutes ces incertitudes, de la part d'une cour qui recherchait tant

l'appui de la nôtre, n'étaient pas faites pour inspirer de la confiance,

et recommandaient au contraire beaucoup de prudence dans les engagemens

que l'on allait prendre avec elle.

Je prévins le grand-duc de Berg de la résolution du roi. En entrant chez

lui, pour lui faire cette communication, j'y trouvai M. de la Forest

(notre dernier ministre en Prusse): l'empereur l'avait envoyé pour être

encore mieux informé de ce qui se passait à Madrid. Il avait sans doute

des instructions pour tous les cas qui pouvaient arriver.

Le roi Ferdinand VII partit comme il l'avait annoncé, et nomma son

oncle, l'infant don Antonio, pour présider au gouvernement pendant son

absence. Je suivis le roi, qui alla coucher le premier jour à Buitrago,

où j'eus l'honneur de dîner avec lui. Le deuxième jour, il vint à

Arenda-del-Duero, et le troisième, à Burgos: il y avait dans cette ville

plusieurs grands personnages espagnols, entre autres M. de Valdez et M.

de la Cuesta, tous deux grands partisans de la révolution contre le

prince de la Paix, et ennemis très prononcés de la France; ils furent

ceux que le roi accueillit le mieux et auxquels il donna le plus de

marques de sa bienveillance. Nous avions à Burgos un petit corps de

troupes, commandé par le maréchal Bessières, duc d'Istrie. Ce maréchal

était naturellement bon observateur, et sans que nous ayons été dans le

cas d'échanger nos opinions, il ne me cacha pas que tout ce qu'il

apercevait ne lui inspirait aucune confiance.

Je laissai le roi au milieu de l'enivrement que lui causaient les

premiers honneurs qu'il recevait des Espagnols, et ne vins que le soir à

son logement, pour apprendre à quelle heure il partirait le lendemain.

Lorsque j'en fus informé, je revins m'entretenir avec le maréchal

Bessières, et en même temps l'en prévenir, afin qu'il rendît les

honneurs dus au roi au moment de son départ, ce qu'il fit, en mettant

ses troupes sous les armes, et en faisant saluer par son artillerie.

Le roi arriva à Vittoria, où il fut reçu avec les mêmes démonstrations

qu'à Burgos, et où se trouvaient réunies les autorités civiles et

militaires des provinces de Biscaye et d'Alava.

Nous avions également à Vittoria une division aux ordres du général

Verdier.

Le soir, je me rendis au quartier du roi, ainsi que je l'avais fait à

Burgos, pour prendre l'heure du départ que je croyais devoir s'effectuer

le lendemain; le roi ne me reçut pas, et me fit dire par M. de Cevallos

qu'il était fatigué.

C'est ici qu'eut lieu cette conversation dont M. de Cevallos a parlé

dans son Mémoire[32], où elle est rapportée d'une manière

invraisemblable pour un homme de sens et accoutumé aux affaires. Ce

Mémoire est écrit dans le style d'un homme qui a été plus occupé de se

justifier aux yeux d'un parti violent, avec lequel il lui importait de

se raccommoder, que dans le style d'un homme impartial qui n'aurait rien

eu à redouter de la vérité. Voici, mot à mot, comme les choses se sont

passées.

Le logement du roi était peu spacieux; après la pièce qui précédait

celle où il couchait, il n'y en avait pas une autre où on pût

s'entretenir.

Ce fut donc lui, M. de Cevallos, qui me mena dans la chambre où le

chanoine Escoiquiz était couché: il était indisposé, mais cependant il

prit part à notre conversation, à laquelle étaient aussi présens les

ducs de l'Infantado et de San-Carlos.

M. de Cevallos parla le premier, et me dit d'un ton assez impoli:

«Monsieur, le roi n'ira pas plus loin; ce n'était même pas son projet de

venir jusqu'ici; il y attendra l'empereur, s'il vient; d'ailleurs, il

n'est pas encore arrivé à Bayonne, et il ne nous convient pas que le roi

d'Espagne aille l'attendre; il faut au moins que l'empereur l'ait fait

prévenir de son arrivée.»

M. de Cevallos parlait mal le français, et comme je ne parlais pas

l'espagnol, M. de l'Infantado était obligé de répondre souvent pour M.

de Cevallos.

«Monsieur, répondis-je, le roi est le maître de rester où il veut, comme

il a été le maître de partir. Cette résolution a été prise dans son

conseil, comme l'a été sans doute celle dont vous me faites part.

Cependant, j'ai du regret de ce changement, parce que sur ce qui m'a été

dit à Madrid, de l'intention où était le roi de venir au-devant de

l'empereur, je me trouve avoir annoncé cette résolution en prévenant

l'empereur de son départ, et en lui envoyant l'itinéraire de sa marche.

Je vais avoir l'air d'un homme qui ne s'est pas fait informer, ou qui a

été dupe; ou bien, s'il en était autrement, ce changement de

détermination de la part du conseil du roi ne peut manquer de lui donner

beaucoup à penser. Puisque je me trouve en communication avec vous sur

cette partie de vos affaires, sans avoir aucune mission pour m'en

charger (je l'ai dit au roi lorsque j'ai eu l'honneur de lui être

présenté), pouvez-vous me faire connaître les motifs qui vous ont portés

à suspendre la marche du roi?

--«Nous ne l'ayons pas suspendue, dit M. de Cevallos, le roi ne devait

même aller qu'à Burgos, et cependant il est venu jusqu'ici.

--«Monsieur, repris-je, ce n'est pas moi qu'on abuse. Le roi est parti

de Madrid avec l'intention d'aller voir l'empereur, et vous ne pouvez me

nier qu'en ce moment même les relais ne soient placés sur la route d'ici

à Bayonne. Croyez-vous que la remarque ne m'en sera pas faite? il y a

donc un motif pour ce changement. Que vous ne me le disiez pas, je le

conçois, vous en êtes le maître; mais que vous prétendiez m'abuser par

une question d'étiquette, j'en croirai ce que je voudrai, et ne serai

point votre dupe. Je ne vous ai point pressé de partir, et j'ai commencé

par vous dire que je n'avais près de votre maître aucun caractère.

«Puisque vous soumettez à l'étiquette la situation du roi, par la même

raison, nous nous conformerons à la nôtre, qui a aussi ses difficultés;

de cette manière, les deux souverains viendront chacun de leur côté

jusqu'à l'extrémité du pont de la Bidassoa.»

Cevallos. «Mais c'est ainsi que cela devait être, et que cela s'est déjà

passé.»

--«Fort bien, Messieurs, il y aura encore à faire mesurer exactement la

longueur du pont, afin que chacun fasse le même nombre de pas.

J'ajouterai à tout cela une observation: c'est que l'empereur n'a pas

manifesté le désir de cette visite d'étiquette; vous viendriez à

Irun[33], qu'il ne serait pas obligé de venir à Saint-Jean-de-Luz[34].

Attendez-vous de lui qu'il vienne vous reconnaître roi d'Espagne, et

peut-être vous prêter foi et hommage pour le Roussillon? Mais, Monsieur,

aux yeux de l'empereur, le trône d'Espagne n'est pas vacant, c'est

Charles IV qui l'occupe. S'il nous appelle à son aide, il nous trouvera

prêts à le servir; à quoi bon alors prendre tant de soins de ce que l'on

fera et de ce que l'on croit ne devoir pas faire. L'étiquette sur

laquelle vous vous appuyez ne peut apporter de difficultés dans une

question où elle n'a point de droits; si c'est elle qui est la règle de

votre conduite, elle ne permettait peut-être pas au roi de sortir de

Madrid, dans ce cas-ci; et si vous avez eu d'autres motifs pour porter

le roi à cette démarche, ce qui est plus vraisemblable, c'est à vous à

juger si vous avez assez fait en l'amenant jusqu'ici, et à réfléchir aux

conséquences qui peuvent être le résultat d'une réticence sur laquelle

on pensera ce que l'on voudra, puisque vous ne voulez en donner aucune

explication.»

Le chanoine Escoiquiz prit la parole, et, de son lit, me répondit qu'il

était inutile de me cacher l'inquiétude où l'on était; qu'il revenait de

tous côtés que l'empereur était mal disposé pour le roi, et qu'il ne le

reconnaîtrait pas. Il ajouta: «Combien il serait malheureux pour moi et

pour ces messieurs, en voulant servir le roi, d'être cause de sa perte.»

Enfin, il me dit que cette idée s'était emparée d'eux, et qu'il ne

pouvait me dissimuler tout le chagrin qu'il en éprouvait.

«À cela, je n'ai rien à répondre; il ne m'est rien parvenu depuis mon

départ de Paris, et je ne suis point autorisé à donner à l'instruction

de l'empereur une autre interprétation que celle qui était manifestée

par les sentimens dans lesquels il m'a parlé en m'envoyant en Espagne.

Je n'y ai rien aperçu qui pût faire augurer ce que vous craignez. Si,

depuis, le roi a appris quelque chose de plus, comme je l'ignore, je ne

puis m'en faire juge. Vous ne m'avez pas manifesté cette crainte-là en

partant de Madrid; elle vous est venue depuis; il faut prendre garde ici

d'attirer le mal que vous redoutez. Je ne puis vous guérir de la peur;

c'est à vous à voir si elle est fondée.»

Cevallos. «Mais nous n'avons pas besoin de l'empereur; nous nous

arrangerons bien sans son secours; nous ne voulons rien avoir à faire

avec lui.

--«Monsieur, voilà une mauvaise réponse, parce que l'on ne fait pas ce

que l'on veut en ce monde; et si l'empereur veut avoir affaire avec

vous, il faudra bien malgré vous avoir affaire avec lui.»

Cevallos. «Mais pouvez-vous assurer le roi que l'empereur le

reconnaîtra.

--«Je n'en sais rien; je ne suis autorisé ni à l'affirmer ni à en

douter, et il n'y a rien à arguer de ce que je puis dire là-dessus,

parce que je ne connais rien de la détermination de l'empereur. Mais je

crois en conscience qu'avant tout il veut éviter une guerre avec

l'Espagne. Il m'a dit, en m'en parlant, qu'il la regarderait comme une

_guerre sacrilége_; mais aussi je suis convaincu que sa détermination

sera subordonnée à ce qu'il aura appris et à ce qu'il jugera par ce

qu'il verra. Tout cela dépend de vous. Descendez dans votre conscience,

et voyez si ce qui s'y trouve est conforme à ce que l'empereur peut

désirer. Surtout ne croyez pas l'abuser; vous savez qu'il est difficile

de le tromper.»

Cevallos. «Le roi a les meilleures intentions pour la France, mais il ne

veut dépendre que de lui. La France s'est trop mêlée de nos affaires; il

faut que cela finisse.

--«Ceci peut s'entendre de bien des manières. Est-ce un congé que vous

nous donnez, ou que vous voulez prendre? Sans y être autorisé, je

prendrai sur moi d'accepter l'un et l'autre, et vous laisserai,

Monsieur, la responsabilité des conséquences.

Cevallos. «Mais je ne vois pas pourquoi l'empereur voudrait se mêler de

nos affaires; avons-nous manqué à quoi que ce soit de notre alliance?

--«L'empereur se mêle de vos affaires parce qu'elles sont devenues

celles d'Espagne, et que celles d'Espagne sont liées aux siennes. Peu

lui importe qui régnera en Espagne lorsque ses relations avec ce pays

n'en souffriront pas. Enfin, Monsieur, en dernière analyse, ou vous avez

le projet de lui résister, et alors il prendra son parti; ou bien vous

avez l'intention de le satisfaire, et dans ce dernier cas vous ne devez

pas être embarrassés de lui en donner la preuve, puisque, vous

particulièrement, monsieur de Cevallos, vous savez bien mieux qu'aucun

de ces Messieurs ce que l'empereur peut désirer; ayant été attaché au

prince de la Paix, vous connaissez toutes nos relations les plus intimes

avec votre pays. Je ne comprends rien à toutes les objections que vous

me faites, et je ne puis que préjuger qu'elles cachent de mauvais

desseins...

«Avez-vous le projet de faire la guerre? Nous serons bientôt prêts...

«Nous soupçonnez-vous de mauvaises intentions envers le roi? il serait

trop tard pour en être effrayé; et comment, dans ce cas, vous

justifierez-vous de l'avoir amené jusqu'ici au milieu de nos troupes?

N'est-il pas ici sous notre garde et à notre dévotion? Nous avons ici

une division d'infanterie, une à Brivierca, et une à Burgos; si vous

commencez les hostilités, dites-moi par où vous vous retirerez?

«Avez-vous le projet d'être pour nous ce que l'Espagne a été sous le

père du roi Ferdinand? Si cela est, d'où viennent toutes vos

inquiétudes, qui ne sont propres qu'à nous en communiquer d'autres? Si

le roi se sent disposé à satisfaire l'empereur, pourquoi craindrait-il

d'aller le joindre n'importe où, s'expliquer franchement avec lui, tant

sur ce qui a amené son avénement au trône, que sur ce qui peut en être

la suite? Il me semble que cette conduite serait conforme aux sentimens

qui ont porté le prince des Asturies à avoir recours à l'empereur pour

fléchir son père offensé. Cette époque est récente: comment, à travers

tout ce qui tourmente votre imagination, ne vous êtes-vous pas aussi

arrêtés à l'idée que la première réception de l'empereur serait

peut-être un peu froide[35]? Parce qu'enfin il est l'aîné en âge et en

droit; mais une fois la règle des bienséances observée et les intérêts

nationaux réglés d'une manière conforme à notre vieille alliance,

pourquoi ne serait-il pas le premier à reconnaître le roi Ferdinand?

Montrez-moi l'impossibilité que cela soit ainsi? cela dépend plus de

vous que de l'empereur.

«Je vais, au reste, aller le rejoindre, et lui dirai tout ce qu'il faut

craindre, ainsi que ce que l'on doit espérer, et je ne doute pas qu'il

ne me renvoie ici sous deux ou trois jours.»

Je quittai ces messieurs pour m'occuper de mon voyage à Bayonne.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3 · 第 25 / 38 题