CHAPITRE PREMIER.

L'Autriche menace de reprendre les armes.--Dispositions pour la

contenir.--Mesures administratives.--Organisation de la

Prusse.--L'empereur échelonne ses troupes sur la Vistule.--Prétentions

de l'Angleterre.--Blocus continental.

Pendant que nous achevions de disperser les forces qui nous étaient

opposées, l'empereur s'occupait d'asseoir sa position. Nous longions la

Bohême pour courir aux Russes; l'Autriche en prit occasion d'affecter

des craintes pour sa neutralité; et, comme si nous n'eussions pas eu

assez de l'hiver et des Moscovites, elle feignit de redouter que nous ne

franchissions les gorges de ses montagnes que pour la chercher.

L'empereur ne pouvait se méprendre au prétexte: l'irruption de la

Bavière lui avait appris le cas qu'il devait faire de la foi des

cabinets. Il appela une nouvelle conscription, la fit rapidement arriver

sur le Rhin, admit sous ses drapeaux les troupes de l'électeur de Hesse,

qui venaient d'être licenciées. Il les envoya, partie en France, partie

en Hollande et à Naples; il les éloigna, en un mot, des lieux où on eût

pu les ameuter contre nous. Il ne se borna pas à ces mesures; il fit

armer les places, occuper les débouchés qui couvrent l'Italie; il réunit

des troupes considérables à Vérone, à Brescia, sur l'Izonso; le roi de

Bavière en assembla sur l'Inn. Nous fûmes bientôt en mesure sur tous les

points.

Un autre objet non moins important était de régulariser l'action de la

conquête. L'empereur y pourvut avec la supériorité de vues qui lui était

propre; il donna une nouvelle organisation aux vastes possessions que le

sort des armes lui avait livrées; il divisa la Prusse en quatre

départemens, auxquels il assigna pour chefs-lieux, Berlin, Custrin,

Stettin et Magdebourg. Il fixa les limites de chacun, conserva les

subdivisions, les institutions qui pouvaient faciliter la marche des

affaires; il ne déplaça aucun fonctionnaire, laissa chacun gérer son

emploi, juger, administrer, et se borna à exiger qu'ils ne tournassent

pas contre lui la portion d'autorité dont il leur continuait

l'exercice[1]. Un administrateur général des finances et des domaines,

un receveur général des contributions, furent chargés de surveiller, de

diriger l'action de cette vaste machine, et de prendre les mesures que

les circonstances exigeraient. Chaque département reçut aussi un

commissaire impérial, qui assistait aux délibérations des chambres de

guerre et des domaines, et chaque province un intendant, qui remplissait

les fonctions de préfet. Des receveurs particuliers furent institués

pour veiller aux recettes, constater les versemens.

Les mouvemens, les passions qui agitaient la Prusse, exigeaient des

moyens de répression capables de réprimer le pillage et la malveillance.

Des brigades de gendarmerie furent détachées; le gouverneur général

devait en déterminer l'emplacement et la force, mais elles ne pouvaient

se recruter que parmi les propriétaires du pays. Les commandans

particuliers conservèrent, en outre, auprès d'eux, des piquets de

troupes françaises.

Berlin, comme centre du mouvement, méritait une attention particulière.

L'empereur unit sa magistrature aux élections: deux mille bourgeois se

réunirent, et choisirent soixante magistrats, pour les gouverner. Ils

formèrent également une garde nationale de seize cents hommes pour faire

la police de leur ville.

Les revenus, qui s'étendirent bientôt à la Hesse, au Hanovre, au duché

de Brunswick, au Mecklembourg et aux villes anséatiques, prévinrent le

gaspillage, assurèrent des rentrées abondantes, et pourvurent aux

besoins de l'armée, sans fouler le peuple.

L'empereur était encore occupé à organiser la Prusse, lorsque les

députés du palatinat de Posen vinrent lui présenter les voeux de leurs

concitoyens, et le solliciter de proclamer l'indépendance de leur

patrie. Il les accueillit avec une bienveillance particulière, mais

refusa de faire la reconnaissance qu'ils demandaient. «La France, leur

dit-il, n'a jamais reconnu les différens partages de la Pologne; je ne

puis néanmoins proclamer votre indépendance que lorsque vous serez

décidés à défendre vos droits, comme nation, les armes à la main, par

toutes sortes de sacrifices, celui même de la vie. On vous a reproché

d'avoir, dans vos continuelles dissensions civiles, perdu de vue les

vrais intérêts et le salut de votre patrie. Instruits par vos malheurs,

réunissez-vous, et prouvez au monde qu'un même esprit anime toute la

nation polonaise.»

Je cite cette réponse parce qu'elle fait voir combien sont dénués de

sens les reproches que l'on a faits à l'empereur de n'avoir pas proclamé

l'indépendance de la Pologne au début de la campagne de 1812.

L'indépendance est une force; rien ne peut l'empêcher de la reconnaître

lorsqu'elle existe, tandis que la proclamer lorsqu'elle n'existe pas,

c'est prendre pour un intérêt étranger un engagement dont on ne peut

mesurer les suites. L'empereur répéta, en 1812, ce qu'il avait dit en

1807, et ne pouvait, sans compromettre la France, faire plus qu'il n'a

fait.

Je reviens aux affaires de Prusse. Avec quelque instance que

Frédéric-Guillaume eût sollicité un armistice, l'empereur n'avait mis

qu'une médiocre confiance en ses protestations. C'était moins d'ailleurs

ce prince que l'Angleterre qu'il voulait atteindre, et il savait que

celle-ci, toujours ardente à provoquer la guerre, était insensible aux

malheurs de ses alliés. Il prit ses mesures en conséquence; il disposa

ses corps de manière à prendre immédiatement possession des places dont

il exigeait l'abandon, et à marcher aux alliés suivant que l'armistice

serait ou ne serait pas ratifié. Ses ordres avaient été donnés dans

cette double hypothèse; rien n'était précis comme les instructions qu'il

avait fait expédier au grand-duc de Berg.

«L'empereur, mandait à ce prince le major-général, me charge de vous

faire connaître qu'il vient de recevoir des dépêches du maréchal Davout,

datées de Sampolno, le 20, à deux heures du matin. Il résulte de ces

dépêches que les Russes sont arrivés, le 13, à Varsovie, et que, le 18,

ils avaient une avant-garde d'infanterie et de cavalerie le long de la

rivière de Bsura, c'est-à-dire à plus de dix lieues de Varsovie, sur

Jochazew et Lowicz. Par l'ordre que j'ai envoyé à ... le 18, je lui ai

prescrit, dans le cas où il ne serait pas entré à Thorn, de longer la

rive gauche de la Vistule, en s'étendant sur la droite. Le maréchal

Augereau a eu l'ordre de suivre les mouvemens du maréchal Lannes à une

journée en arrière. Sur ces entrefaites, l'armistice est venu. Le

maréchal Duroc est arrivé, le 20, à Grandentz pour rejoindre le

quartier-général du roi de Prusse; et, dans le cas où le roi de Prusse

aurait ratifié la suspension, l'empereur avait décidé que le maréchal

Lannes, avec son corps d'armée, occuperait Thorn; que le maréchal

Augereau occuperait Grandentz et Dantzick, et qu'enfin le maréchal

Davout occuperait Varsovie, mais dans le nouvel état de choses, S. M.

pense que le maréchal Davout seul ne suffirait pas pour occuper

Varsovie, même pendant le temps de l'armistice. L'intention de

l'empereur, monseigneur, est donc que vous vous rendiez à Varsovie avec

la brigade du général Milhaud, qui a été augmentée du 1er régiment de

hussards; avec la brigade du général Lasalle, partie aujourd'hui de

Berlin; avec les divisions Klein, Beaumont et Nansouty: ils sont avec le

maréchal Davout depuis plusieurs jours; enfin, avec le corps d'armée de

M. le maréchal Davout tout entier et celui de M. le maréchal Lannes, ce

qui fera plus de cinquante mille hommes. Si la suspension d'armes est

ratifiée, la cavalerie légère bordera la rivière de Bug, et le reste de

vos troupes à cheval sera cantonné à plusieurs jours de Varsovie, de

manière à pouvoir vivre facilement; et ces troupes s'étendraient

davantage à mesure que les Russes s'éloigneraient, et que les

dispositions de la suspension d'armes se trouveraient exécutées. Le

corps du maréchal Augereau occuperait Thorn, Grandentz et Dantzick,

tenant ses principales forces à Thorn. Voilà, monseigneur, les

dispositions pour le cas d'armistice.

«Si, dans la supposition contraire, la suspension d'armes n'est pas

ratifiée par le roi de Prusse, le maréchal Augereau maintiendra sa

brigade de cavalerie sur l'extrémité de la gauche, près de Grandentz,

bordant la Vistule, et il filera avec toute son infanterie, en suivant,

à une marche en arrière, le maréchal Lannes, à la rive gauche de la

Vistule, par Bresec et Koweld; de manière que, si vous pouviez penser

que l'ennemi voulût risquer une bataille avant d'évacuer Varsovie, le

maréchal Augereau puisse vous joindre, hormis sa cavalerie, qui

resterait toujours détachée le long de la Vistule pour observer la

gauche. Vous aurez bien soin, monseigneur, si l'ennemi passait la

Vistule à Varsovie, que le corps du maréchal Augereau se trouvât

toujours assez élevé le long de ce fleuve pour défendre le passage entre

Varsovie et Thorn, et maintenir la jonction du corps d'armée qui se

réunira à Posen avec celui de Varsovie. Ainsi donc vous recevrez cette

lettre le 24; vous expédierez de suite les ordres ci-joints aux

maréchaux Lannes et Augereau, et vous vous porterez de votre personne à

Sampolno, de manière à pouvoir arriver à Varsovie, avant le 30 du mois,

avec votre réserve de cavalerie et avec les corps des maréchaux Davout

et Lannes, si la suspension d'armes est ratifiée, et vous laisserez le

corps du maréchal Augereau à Thorn pour occuper Grandentz et Dantzick;

et si la suspension d'armes n'est pas ratifiée, vous arriverez à

Varsovie avec votre réserve de cavalerie, les corps des maréchaux

Davout, Lannes et Augereau, et vous aurez sur le champ de bataille

quatre-vingt mille hommes.

«Le 24 de ce mois, la tête du corps du maréchal Ney arrivera à Posen, où

son corps d'armée sera réuni le 26, fort d'environ douze mille hommes,

par les corps qu'il a été obligé de laisser, tant pour la garnison de

Magdebourg que pour l'escorte de prisonniers.

«Le 25, le corps entier du maréchal Soult sera réuni à

Francfort-sur-l'Oder. Enfin le prince Jérôme reçoit l'ordre de partir le

24 du blocus de Glogau, avec le corps bavarois, fort d'environ quatorze

à quinze mille hommes, et sera rendu le 28 de ce mois à Kalitsch.

«Je viens d'ordonner à la division de dragons du général Becker, qui est

avec le maréchal Lannes, de vous joindre à Sampolno; le 25e de dragons,

qui est parti aujourd'hui de Berlin, a reçu l'ordre de rejoindre la

division Becker.»

L'empereur, comme on vient de le voir, avait échelonné les troupes avec

une admirable prévoyance. Il était prêt; que la guerre fût suspendue ou

se continuât, il était également en mesure. Mais ces dispositions

n'atteignaient l'Angleterre que par ricochet: c'était cette puissance

qu'il s'agissait de toucher au vif. La victoire avait agrandi notre

influence; nous disposions d'une étendue de côtes immense; nous étions

maîtres de l'embouchure de la plupart des grands fleuves. L'empereur

résolut de la frapper avec les armes dont elle faisait usage. Elle avait

mis notre littoral en interdit; elle avait proclamé un blocus que ses

flottes étaient hors d'état de réaliser: il s'empara de cette conception

vigoureuse, et résolut de lui fermer le continent. La mesure était

sévère; mais l'Angleterre méconnaissait tous les droits: il fallait

mettre un terme à ses violences, la contraindre d'abjurer ses injustes

prétentions. La marche de la civilisation a depuis long-temps assigné des

bornes à la guerre: restreinte aux gouvernemens, l'action de ce fléau ne

s'étend plus aux individus; les propriétés ne changent plus de mains,

les magasins sont respectés, les personnes restent libres; les

combattans, ceux qui portent les armes, sont, de toute la population

vaincue, les seuls individus exposés à perdre leur liberté. Ces

principes sont consacrés par une foule de traités reconnus par tous les

peuples. Cependant les Anglais affichèrent tout à coup des prétentions

qu'ils n'avaient jamais élevées avant que la prise de Toulon et la

guerre de l'Ouest n'eussent anéanti notre marine. Ériger en maximes que

les propriétés particulières qui se trouvaient à bord des bâtimens de

commerce sous pavillon ennemi devaient être saisies et les passagers

faits prisonniers, c'était nous ramener aux siècles de barbarie où

paysans et soldats étaient réduits en esclavage, où personne n'échappait

au vainqueur qu'en lui payant rançon. Le ministre des relations

extérieures, chargé de développer la matière, flétrit justement les

odieuses prétentions de l'Angleterre et les considérations dont elle les

appuyait. Ses rapports firent sur nous une impression dont je conserve

encore le souvenir, le dernier surtout; il est ainsi conçu:

«Trois siècles de civilisation ont donné à l'Europe un droit des gens

que, selon l'expression d'un écrivain illustre, la nature humaine ne

saurait assez reconnaître.

«Ce droit est fondé sur le principe que les nations doivent se faire

dans la paix le plus de bien, et dans la guerre le moins de mal qu'il

est possible.

«D'après la maxime que la guerre n'est point une relation d'homme à

homme, mais d'État à État, dans laquelle les particuliers ne sont

ennemis qu'accidentellement, non point comme hommes, non pas même comme

membres ou sujets de l'État, mais uniquement comme ses défenseurs, le

droit des gens ne permet pas que le droit de la guerre, et le droit de

conquête qui en dérive, s'étendent aux citoyens paisibles sans armes,

aux habitations et aux propriétés privées, aux marchandises du commerce,

aux magasins qui les renferment, aux chariots qui les transportent, aux

bâtimens non armés qui les voiturent sur les rivières ou sur les mers;

en un mot, à la puissance et aux biens des particuliers.

«Ce droit, né de la civilisation, en a favorisé les progrès. C'est à lui

que l'Europe est redevable du maintien et de l'accroissement de ses

prospérités, au milieu des guerres fréquentes qui l'ont divisée.

«L'Angleterre seule a repris l'usage des temps barbares. La France a

tout fait pour adoucir du moins un mal qu'elle n'avait pu empêcher.

L'Angleterre, au contraire, a tout fait pour l'aggraver. Non contente

d'attaquer les navires du commerce, et de traiter comme prisonniers de

guerre les équipages de ces navires désarmés, elle a réputé ennemi

quiconque appartenait à l'État ennemi, et elle a aussi fait prisonniers

de guerre les facteurs du commerce et les négocians qui voyageaient pour

les affaires de leur négoce.

«Restée long-temps en arrière des nations du continent qui l'ont

précédée dans la route de la civilisation, et en ayant reçu d'elles tous

les bienfaits, elle a conçu le projet insensé de les posséder seule et

de les leur ôter. C'est dans cette vue que, sous le nom de droit de

blocus, elle a inventé et mis en pratique la théorie la plus

monstrueuse.

«D'après la raison et l'usage de tous les peuples policés, le droit de

blocus n'est applicable qu'aux places fortes. L'Angleterre a prétendu

l'étendre aux places du commerce non fortifiées, aux navires, à

l'embouchure des rivières.

«Une place n'est bloquée que quand elle est tellement investie, qu'on ne

puisse tenter d'en approcher, sans s'exposer à un danger imminent.

L'Angleterre a déclaré bloqués des lieux devant lesquels elle n'avait

pas un bâtiment de guerre. Elle a fait plus: elle a osé déclarer en état

de blocus des côtes immenses; et tout un vaste empire.

«Tirant ensuite d'un droit chimérique et d'un fait supposé la

conséquence qu'elle pouvait justement faire sa proie, et la faisait en

effet, de tout ce qui allait aux lieux mis en interdit par une simple

déclaration de l'amirauté britannique, et de tout ce qui en provenait,

elle a effrayé les navigateurs neutres, et les a éloignés des ports que

leur intérêt et que la loi des nations les invitaient à fréquenter.

«Le droit de défense naturelle permet d'opposer à son ennemi les armes

dont il se sert, et de faire réagir contre lui ses propres fureurs et sa

folie.

«Puisque l'Angleterre a osé déclarer la France entière en état de

blocus, que la France déclare à son tour que les îles britanniques sont

bloquées! Puisque l'Angleterre répute ennemi tout Français, que tout

Anglais ou sujet de l'Angleterre trouvé dans les pays occupés par les

armées françaises soit fait prisonnier de guerre! Puisque l'Angleterre

attente aux propriétés privées des négocians paisibles, que les

propriétés de tout Anglais ou sujet de l'Angleterre, de quelque nature

qu'elles soient, soient confisquées; que tout commerce de marchandises

anglaises soit déclaré illicite, et que tout produit de manufactures des

colonies anglaises trouvé dans les lieux occupés par les troupes

françaises soit confisqué!

«Puisque l'Angleterre veut interrompre toute navigation et tout commerce

maritime, qu'aucun navire venant des îles ou des colonies britanniques

ne soit reçu ni dans les ports de France, ni dans ceux des pays occupés

par l'armée française; et que tout navire qui tenterait de se rendre de

ces ports en Angleterre soit saisi et confisqué!

«... Aussitôt que l'Angleterre admettra le droit des gens que suivent

universellement les peuples policés; aussitôt qu'elle reconnaîtra que le

droit de guerre est un et le même sur mer que sur terre, que ce droit et

celui de conquête ne peuvent s'étendre ni aux propriétés privées, ni aux

individus non armés et paisibles, et que le droit de blocus doit être

restreint aux places fortes réellement investies, Votre Majesté fera

cesser ces mesures rigoureuses, mais non pas injustes, car la justice

entre les nations n'est que l'exacte réciprocité.»

L'empereur adopta les considérations et les mesures que lui proposait

son ministre. Il interdit tout commerce, toute correspondance avec

l'Angleterre; il déclara ce pays en état de blocus[2], l'isola

tout-à-fait du continent, et le plaça dans une situation dont il ne

tarda pas à sentir les fâcheuses conséquences.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3 · 第 5 / 38 题