LA CHASSE DANS LE PARC. LA MARQUISE TIRE UN COUP DE FUSIL DANS LE
LABYRINTHE. DISCOURS DE DIEU AU CHEVALIER DIEUTEGARD ET TRISTE CHUTE DE
CELUI-CI DU HAUT D'UN PIN. COMBAT SANGLANT ET AFFREUX. QUELQUES MOTS DE
PHILOSOPHIE; VANITÉ DE CES MOTS. LA LEÇON D'AMOUR EST FINIE.
Tout porte à croire qu'il y a dans le monde un principe malin que l'on
nomme communément le diable et qui s'introduit à travers nos affaires,
pour nous décourager de pratiquer la vertu. Les méfaits de ce fâcheux
sont de tous les instants: n'allez donc pas prétendre que je l'aie fait
intervenir arbitrairement dans les aventures du gynécée.
M. de Chemillé, vieux libertin qui ne croit ni à Dieu ni à diable, vous
dirait que dans le cas qui nous a retenus, il n'y a aucune intervention
surhumaine, mais la manifestation de la toute-puissance de l'Amour, qui
règne sur l'univers immense, et se faufile jusqu'au plus petit lieu, qui
culbute les tempéraments les mieux établis et déjoue les combinaisons
les plus subtilement machinées. Serait-ce à cause de cette grande force
de l'Amour que nos vieux pères le confondirent souvent avec le prince
des Ténèbres, c'est-à-dire avec la seule puissance qui pût se mesurer à
Dieu? Je vous ennuierais beaucoup en essayant d'approfondir ce mystère.
Retenons seulement que les bonnes gens et messieurs les esprits forts
recourent à des termes différents pour désigner une même chose qui nous
surpasse les uns et les autres, et de haut, c'est trop évident.
A la façon dont la marquise a prononcé les mots significatifs, rappelés
à la fin du dernier chapitre, en jetant ses deux jambes en l'air, il
était facile de prévoir que sa conversion ne porterait pas tous ses
fruits. Elle fut, en effet, tellement dépitée du maudit hasard qui
l'avait fait,--elle, mère dévouée et pleine des meilleures
intentions,--mettre le comble aux scandales de sa maison dans le moment
même où elle accomplissait, je ne dirai pas la pénitence, mais le devoir
imposé par le saint prédicateur, qu'elle eût voulu se livrer
sur-le-champ à quelque action abominable, qui l'exposât à être montrée
au doigt par l'humanité tout entière. Elle n'en trouva pas l'occasion,
mais elle courut presque tout de suite se pelotonner contre son amant,
et se moqua avec lui des terreurs que lui avait causées la retraite.
Châteaubedeau, pendant ses loisirs, s'était adonné au divertissement de
la chasse. Il chassait au dehors, chassait au dedans: forêts, landes,
vignes, moissons, enclos du parc; il tirait partout, tirait au hasard,
ayant juré de dépeupler Fontevrault de tous les lapins, de tous les
oiseaux, de toutes ces jolies bêtes qu'il est si agréable de voir passer
effarouchées dans la campagne ou dans les bois.
Ninon ne tarda pas à prendre goût à cet exercice. Ce que disait ou
faisait Châteaubedeau était merveille. Elle avait même abdiqué la pudeur
qui lui était naturelle et ne craignait pas qu'on la vît à toute heure
de jour et de nuit avec ce gros fougueux. Elle tirait avec lui, tuait
avec lui; c'était, dans le château, un vrai carnage. Les paons, les
cygnes des bassins, au moins la moitié des colombes, d'inoffensifs,
agneaux, des chèvres avec leurs biquets, les chiens des bergers, les
daims qui couraient librement sous les charmilles; tout cela tomba en
peu de temps.
Ces fous, un jour nous tuèrent la belle Zébute!
Il y avait dans le parc une compagnie de daims qui pullulaient depuis
des années, car il n'était venu à personne l'idée de troubler leurs
ébats. Châteaubedeau n'eut point de cesse que le dernier ne fût atteint.
Après les avoir poursuivis, traqués, massacrés durant des semaines, il
arriva, lors d'une des dernières belles journées de l'automne, qu'on eut
la certitude qu'il n'en restait plus qu'un.
C'était au commencement de la tombée du jour. Châteaubedeau et la
marquise traversaient ce bois de chênes dont je vous ai parlé, vous vous
en souvenez peut-être, lorsque je vous ai raconté la croisade matinale
de Mme de Matefelon et de la gouvernante. Ces dames s'y étaient assises
un moment sur un banc avant de pénétrer dans le labyrinthe. Les deux
amants ayant beaucoup couru, s'assirent, eux aussi, sur ce banc, et y
exprimèrent le regret de n'avoir pu exterminer le dernier daim, qui,
selon toute apparence, avait dû venir se réfugier dans ces parages.
Le pauvre Fleury, bon à tout faire et à qui, pour le moment, étaient
dévolues les fonctions de rabatteur, vint leur annoncer que les chiens
s'étaient ralliés dans le labyrinthe, et qu'il y avait une jolie partie
à faire avant nuit noire «dans ces b...... d'allées aussi habiles à
tromper les bêtes que le monde».
Châteaubedeau fut sur pied; Ninon comme lui. Les voilà dans le
labyrinthe, dont Ninon sait par coeur les méandres.
Elle s'arrêta devant une de ces lunettes ménagées dans les fourrés, à
peu près à hauteur d'homme, et par l'une desquelles Mlle de Quinsonas
avait aperçu la tignasse rousse de Cornebille. Ninon distingua très
nettement encore, malgré l'approche du soir, la statuette de marbre, et
elle la montra à Châteaubedeau. Il la vit comme elle; mais il s'étonna
que ces lunettes demeurassent si bien taillées dans des fourrés
d'arbustes vivaces, et il fit remarquer en même temps le bon état des
allées, où cependant personne ne fréquentait. Ninon, qui n'avait point
pensé à cela, s'en émerveilla à son tour. Elle alla à une autre lunette,
y mit l'oeil et vit nettement la statuette, blanche comme au premier
jour; et cependant ce jour remontait maintenant à bien des années.
Châteaubedeau se souvint en effet qu'il n'était qu'un gamin lorsque Mme
de Matefelon le tenait éloigné du bain des dames ainsi que le chevalier
Dieutegard.
«--Pauvre chevalier!...» soupira Ninon.
Elle se souvint aussi de Cornebille, qui l'avait vue là, toute nue, un
soir d'automne presque pareil à celui-ci.
Les chiens tenaient l'animal. Ninon vit passer dans le champ de la
lunette, un objet rapide; et il lui prit fantaisie d'asseoir le canon de
son fusil dans ce cylindre creusé à même le feuillage. Elle se disposa à
tirer à première vue sur ce qu'elle jugeait être le daim bondissant à la
gueule des chiens.
Elle épaula donc son arme, et attendit, un oeil clos, l'autre brillant
d'une cruelle ardeur, ses belles lèvres recroquevillées comme pour
saisir un grain de mil.
Tel était à ce moment, son appétit de détruire, qu'à défaut du passage
de l'innocent animal, elle avait résolu de massacrer la statuette.
Mais, pan!... Elle a tiré.
Plus haut que les aboiements de la meute, un cri a retenti. Et Ninon,
dans son coeur de femme, et son imbécile amant lui-même, ont tressailli,
en reconnaissant que l'âme d'un homme s'échappait.
Ils courent vers le bassin, à travers le dédale du labyrinthe. Faisons
comme eux. Ah! mais, nous voilà perdus...
Profitons-en, si vous voulez bien, pour revenir en arrière et nous
retrouver là-bas, au bord de la Loire, près de la maison du passeur,
dans la cabane de Cornebille, où nous avons laissé le chevalier
Dieutegard.
Oh! que ces deux malheureux faisaient un triste ménage! Ils dormaient le
jour, par honte de se montrer dans leur dénuement, et aussi parce qu'ils
passaient la nuit, comme je vous l'ai dit, tantôt sous les fenêtres de
Ninon, tantôt à entretenir le labyrinthe, le bassin et la statuette
baisée un jour par Ninon, tantôt enfin à pêcher au verveux dans la
Loire, au risque de se faire prendre par la maréchaussée, ou bien
encore,--il faut l'avouer à la confusion de notre chevalier amoureux,--à
voler la volaille et les oeufs frais dans les fermes. Le reste du temps,
Dieutegard faisait redire à Cornebille la scène du bain de Ninon, et il
éprouvait un sombre plaisir à voir étinceler les prunelles de son rival
barbare. Cornebille excitait Dieutegard à parler de la marquise, et il
avait sans cesse l'envie de se précipiter sur lui et de l'étrangler,
quand il était question des faveurs qu'elle lui avait témoignées, mais
il ne l'étranglait pas, parce qu'il voulait entendre encore parler de
Ninon, le lendemain. Alors il faisait dévier l'entretien sur
Châteaubedeau, et c'était celui-là de qui il étranglait le fantôme.
Ils couchaient sur la paille et sur de vieux chiffons que Marie
Coquelière apportait parfois, en cachette, dans ses poches, car cette
honnête femme n'eût osé voler une aune de drap à ses maîtres. Elle ne
s'aventurait d'ailleurs plus guère à la cabane, car elle se mourait du
regret d'avoir parlé, après avoir failli mourir de ne point parler, et
elle croyait que Cornebille l'avait punie en lui envoyant la maladie qui
la consumait.
Dieutegard avait eu son habit feuille morte très endommagé par le
contenu du vase de nuit reçu sous les fenêtres de Ninon; il avait fallu
le laver parce qu'il était imprégné d'une mauvaise odeur, et sa belle
soie rétrécie, ridée, était pareille maintenant à la pelure d'une pomme
de reinette qui a passé l'hiver. Nous ne parlons pas des trous, des
taches, ni de la guenille qui provient de porter un vêtement jour et
nuit, et d'en arracher les pans, le petit matin, à la gueule des chiens.
Il fallait signaler cette misère parce qu'elle a de l'importance: il est
pénible à un homme bien né d'être mal mis. Le chevalier en souffrait
beaucoup.
Il ne prévoyait pas de terme à sa détresse, car son amour s'aggravait
avec le temps, par la recherche quotidienne de Ninon qu'il ne voyait
jamais, et par l'émulation diabolique qu'il recevait du féroce amour de
son compagnon.
L'aventure du vase de nuit ne l'avait pas détourné du besoin d'approcher
Ninon, car lorsqu'on a commencé de souffrir par un grand amour, toute
douleur nouvelle est plus avidement souhaitée qu'un rendez-vous par un
amant heureux. Il était retourné sous les fenêtres; il avait passé des
nuits dans la volupté amère d'un bien-aimé voisinage. Il avait aussi
pris goût à la besogne de jardinier d'amour, au labyrinthe. Cornebille
et lui, munis de vieux instruments qu'ils cachaient dans un endroit du
parc connu d'eux, taillaient, émondaient, ratissaient; ils entretenaient
la margelle du bassin aussi propre qu'une assiette de faïence; ils se
jetaient à l'eau et époussetaient l'Amour de marbre avec les soins
qu'une mère a pour son enfant.
Quand vint la fin de l'automne, ils avaient fort à faire, parce que les
pluies salissaient le cher objet, et parce que les feuilles gluantes s'y
tenaient attachées, enfin parce que les nuits étaient noires, par les
temps couverts, et il leur fallait travailler vite aux premières lueurs
du jour, en courant de grands dangers.
C'est ainsi qu'ils avaient été surpris un matin par les coups de fusil
de la chasse de Ninon et de Châteaubedeau. On tirait dans le bois où le
bassin se trouvait enclos, et ils avaient dû demeurer cachés dans le
labyrinthe. Une balle perçant les fourrés avait blessé Cornebille à
l'épaule.
Cet homme, dont la vie était pire que la mort, après s'être lavé dans le
bassin, et pansé de son mieux, conseilla à Dieutegard de monter sur un
arbre élevé, où l'on aurait moins de risques d'être atteint et plus de
chances de voir Ninon. Le chevalier grimpa dans un haut pin et, pour la
première fois depuis le jour fatal où il avait vu Ninon à demi nue sur
son lit, il la vit, de très loin, c'est vrai, mais enfin il la vit. Et
il fut tout à coup plus pâle que s'il avait reçu la blessure dont
souffrait Cornebille, et il faillit tomber de son arbre. Cornebille, qui
était sur un chêne plus touffu et qui n'avait point vu Ninon, lui
demanda ce qu'il avait. Mais Dieutegard ne le lui dit pas, afin de
savourer davantage, en lui-même, sa douleur ou sa joie. Comme il ne
soufflait mot, Cornebille cessa de lui parler, et le chevalier demeura
sur sa branche, bouleversé par une émotion immense. Son coeur faisait le
bruit d'une fillette qui court en sabots sur la route, et le vent, dans
le feuillage du pin, jouait de la harpe, grave et enivrante musique.
Le chevalier n'avait vu Ninon qu'un instant. Mais il peut se faire qu'un
être qui passe entre deux troncs d'arbres et qui est aperçu de loin,
soit cause que le sang s'arrête dans les veines d'un homme. Aussi, pour
si peu, le chevalier sentit que la mort avait touché ses membres, un à
un, et qu'il se trouvait devant le bon Dieu tel qu'on lui avait appris
qu'il était, c'est-à-dire entouré d'anges magnifiques, de prophètes
barbus et de saints à la figure douce. Des personnes que l'on ne voyait
point touchaient de l'orgue avec bien du talent. Et on lui faisait
excellent accueil dans cette belle assemblée. Bien entendu, il n'osait
pas avancer trop, mais il entendait que l'Éternel en personne lui
parlait du haut de son trône et lui disait:
«Monsieur le chevalier, soyez le bienvenu pour avoir porté dans votre
coeur la pure flamme d'amour qui soulève les hommes au-dessus de la
terre, et qui vous a amené ici ainsi que toutes les personnes que vous y
voyez réunies. Je vous ai très bien entendu, le matin où vous m'avez
prié, au bord de la rivière. Vous aimiez, m'avez-vous dit, Mme la
marquise de Chamarante... Il est curieux que les hommes en soient encore
à se faire d'aussi plaisantes illusions! dit-il, en souriant et se
tournant de gauche et de droite vers la nombreuse assistance.--Non,
Monsieur! votre âme brûlait du feu qui distingue les plus valeureux de
ma noblesse, comme l'ordre du Saint-Esprit marque la poitrine des
meilleurs serviteurs du roi. Ce feu vous élevait vers la beauté, qui
revêt mille formes; vous avez été sensible à mon soleil, à ma nuit, aux
eaux, aux bassins qui reflètent mon ciel et mes étoiles, au charme de
mes provinces de Touraine et d'Anjou qui, en effet, est exquis; vous
avez goûté les poètes qui ont le secret de rendre durables les fleurs de
ma création; vous avez cru à quelque chose de superbe qui flotterait
au-dessus du monde, et pour cette chose qui, à vos yeux d'enfant,
n'était encore que confuse, vous eussiez donné votre vie aussi gentiment
que votre mouchoir. Vous eussiez pu être un martyr, un apôtre, un grand
soldat. Le hasard vous a placé en présence d'une femme de fraîche figure
et de corps engageant, et vous l'avez parée de toute la beauté qui était
en vous. Et, tenez! à vous parler franc, Monsieur le chevalier, je ne
suis pas fâché que de cette femme vous ayez eu l'occasion de voir le
derrière; et je me flatte que vous ayez souffert les maux que le goût de
la chair vous causa; en sorte que vous puissiez aujourd'hui faire la
part de ce qu'est proprement l'amour tel que les hommes de votre monde
le conçoivent, et de ce qu'est l'amour qui brille sous la perruque des
héros, qui brille, Monsieur, à ce point qu'on le peut distinguer d'ici,
à l'oeil nu... Penchez-vous plutôt, je vous prie...»
A ces mots, le chevalier se pencha; mais il n'eut point le temps de rien
voir, car il tomba du haut de son arbre dans le bassin, ce qui lui évita
de se casser les reins, mais le tira du songe où il avait entendu Dieu
le père lui parler. Et comme il était fort jeune, il fut content de
n'être pas mort, malgré la belle réception qui semblait lui être
destinée au Paradis, car les paroles du Créateur ne lui plaisaient qu'à
demi, et pour lui, il demeurait fermement dans «l'illusion» d'aimer
Ninon d'une flamme qui était héroïque, ou pure, ou tout ce qu'on voudra,
mais d'une flamme qui le consumait et qui l'empêchait même de sentir
qu'il était trempé de la tête aux pieds.
Il sourit donc encore à la vie, quelle qu'elle fût, et envoya de la main
un baiser à Ninon qu'il savait n'être pas loin de là; puis il profita de
ce qu'il était près de la statuette, pour l'enlacer et baiser la place
où Ninon, un jour, avait posé ses lèvres.
Ce fut dans ce mouvement, et comme il interceptait de son corps le
marbre, vis-à-vis de la lunette où Ninon épaulait son fusil, que le coup
tiré par elle l'atteignit en plein coeur. Et il retomba, à demi dans
l'eau, à demi sur les marches du socle de l'Amour.
Ninon, qui accourait avec Châteaubedeau par le plus court chemin, arriva
au bassin presque aussitôt le malheur accompli, et elle vit ce jeune
homme, les pieds baignant dans l'eau, et sa belle tête exsangue
renversée sur la dure marche de pierre. Elle ne se pâma point, car elle
avait de l'énergie dans les circonstances graves, ainsi qu'on l'a vu
souvent; mais elle croyait avoir blessé un malandrin. Ce fut en
s'inclinant à la margelle, dans une attitude inquiète et charmante qui
eût rappelé à la vie le chevalier s'il l'eût pu voir, qu'elle reconnut
la victime de sa chasse malheureuse. Et dans le temps qu'elle remettait
le visage de Dieutegard,--presque pareil, quoique amaigri et flétri, à
celui qu'il avait en ce lieu même, le jour où elle avait voulu d'abord
le baiser sur la bouche, et puis se sentir appliquer tout à fait et
vigoureusement contre lui,--le passé se représenta à sa courte mémoire
de femme, et elle eut aussitôt une douleur aiguë et bien sincère qui lui
arracha un cri déchirant.
Mais, sans perdre la tête, elle commanda à Châteaubedeau de se jeter à
l'eau et de secourir son ancien ami; puis elle cria «Au secours, au
secours!» et s'enfuit afin de guider les gens à leur arrivée dans le
labyrinthe.
Châteaubedeau jeta son habit, en réfléchissant que ce qui venait de se
passer là était déplaisant. Il éprouva l'eau, du gras de l'orteil, et
s'élança.
Il allait atteindre le milieu du bassin, lorsqu'une masse d'os, lourde
comme un tronc de chêne vert, lui tomba du haut d'un arbre, entre les
épaules, et le fit plonger jusqu'au fond de l'eau. Il revint à la
surface en même temps que ce bolide et vit, en s'ébrouant, un visage
horrible qui s'ébrouait aussi, et si près du sien, qu'ils se soufflaient
de grandes eaux au nez l'un de l'autre.
Châteaubedeau reconnut le sorcier Cornebille, et le soupçonna aussitôt
de ne lui vouloir pas de bien. Dans tous les cas, cet homme, en lui
tombant dessus, lui avait fait très mal. Il ne songea donc plus qu'à se
sauver. Mais Cornebille nagea plus vite que lui vers le bord, et il
était hors de l'eau quand Châteaubedeau mettait le pied sur l'échelle
marine. Cornebille l'attrapa par une jambe et le rejeta à l'eau; ensuite
il lui empoigna l'autre jambe, et, à genoux sur la margelle, il le
secouait, la tête en bas, comme on voit les laveuses tremper dans la
rivière une longue chemise de nuit.
Mais Châteaubedeau était si souple qu'il se redressa avec la vigueur
d'une vipère. Il parvint, d'un élan, à ressaisir ses jambes à poignées,
et il trancha d'un seul coup de dents deux phalanges de la main du
monstre qui lui broyait les chevilles. Cornebille lâcha prise à cause de
l'atroce douleur; le page bondit dans l'eau comme une otarie, et en
sortit sans échelle, d'un saut d'animal traqué.
Mais aussitôt Cornebille se représenta à lui, saignant de l'épaule,
dégouttant d'eau, et secouant sa main rompue, retenue par une peau
coriace, et qui pissait le sang. Alors les deux hommes se ruèrent l'un
sur l'autre à bras-le-corps.
Châteaubedeau était affaibli de sa secousse et de la terreur, Cornebille
par la douleur physique et le sang perdu; Châteaubedeau défendait sa
vie, mais Cornebille assouvissait sa haine, ce qui le rendait très fort.
Ils tombèrent sur le sable qui saupoudra leurs dos humides d'une
poussière d'or. Un dernier rayon descendait de la cime des grands
arbres. Chaque fois que le sorcier voyait la figure du page, il gonflait
son cou et ses amygdales, et lui vomissait un bol de crachats. Quand ils
étaient tous deux par terre et qu'ils roulaient, en un seul tronc,
contre la margelle de marbre, leurs os craquaient.
Enfin on arriva: les domestiques, les hôtes du château, M. de Chemillé,
le marquis, et jusqu'à Jacquette et sa gouvernante, tous essoufflés,
Ninon avec eux.
Elle pensait trouver Dieutegard étendu sur la mousse et Châteaubedeau
genoux à côté de lui et lavant sa blessure avec du linge. Elle fut très
stupéfaite de ce qu'elle découvrait: le pauvre chevalier était toujours
étendu, immobile, sur les degrés de l'Amour, et quelque chose de
terrifiant, un animal bicéphale, informe et sans nom, se tordait, en
soufflant, et hurlant, sur un sol de boucherie.
Les hommes firent un pas en avant, les premiers, et, ayant reconnu ce
qui se passait, s'employèrent à séparer les combattants. Châteaubedeau
demandait grâce; mais Cornebille le tenait serré dans un garrot et
disait distinctement qu'il voulait lui faire exprimer son dernier jus,
comme à un marc de raisin. Ils étaient sanglants et hideux. Tout effort
pour arracher les membres du page aux tentacules de cette pieuvre était
vain.
Ninon parvint à se faire jour à travers le groupe d'hommes qui voulaient
lui épargner ce spectacle. Elle approcha, contint de la main son coeur;
elle essaya plusieurs fois de parler avant d'y réussir, tant elle était
émue; enfin elle prononça sur un ton suppliant:
«--Cornebille!»
Comme un chien appesanti par le sommeil se trouve soudain sur les pattes
à la voix de son maître, le monstre, en entendant son nom tomber de
cette bouche, détourna les yeux de sa proie, et il laissa un instant
s'égarer dans le vide sa prunelle rougeoyante. Je ne sais pas ce qu'il
voyait, car la passion sauvage de cet homme me dépasse. Cependant, il ne
lâchait point les membres de Châteaubedeau, qui, lui, si peu digne
d'intérêt qu'il fût, faisait pitié, je vous assure.
Ninon s'approcha davantage encore, et elle essaya de commander
impérieusement du doigt à Cornebille, en répétant son nom. Cornebille
releva la prunelle, et il vit le doigt, et au-dessus, penché sur lui, le
visage de Ninon. Pour le visage, il n'osa pas le regarder, mais il se
fixa sur le doigt.
Alors il saisit ce doigt, de sa demi-main sanglante, et lâcha tout pour
le porter à sa bouche. Ninon défaillait d'horreur. On voulait, à coups
de pieds, faire lâcher prise à la brute odieuse. Mais Ninon eut l'âme à
endurer ce martyre et elle ordonna d'emporter Châteaubedeau pendant que
le monstre léchait le doigt.
Il léchait le doigt de Ninon, ce seul doigt, en rampant et faisant
entendre un cri sourd. Il se tordait dans la boue ensanglantée du sol,
en léchant ce doigt, ce seul doigt; car il n'osa pas aller plus haut; et
de sa tête inhumaine sortaient des hoquets incompréhensibles parmi
lesquels on distinguait «Merci!» Puis cela devint des grondements
d'orage apaisé; il consacrait tout son restant de vie à se soutenir afin
d'atteindre le doigt et le lécher encore. Enfin il retomba tout d'un
bloc, et Ninon alla se laver dans le bassin.
Alors les uns donnèrent des soins à Châteaubedeau qui en avait grand
besoin, les autres au malheureux chevalier qui était maintenant
au-dessus de toutes les infortunes de ce monde. On le déshabilla pour
examiner sa blessure. La petite balle l'avait touché au coeur, comme je
vous l'ai dit. Quand on eut passé dessus un linge humide, on vit le nom
de Ninon écrit en hautes lettres qu'une pointe malhabile avait tracées.
De sorte que Ninon apprit en un même moment la grande passion de ce
jeune homme et sa mort. Toutes les autres personnes qui se trouvaient
là,--gens qui ne savent jamais rien de ce qui se passe au fond des
âmes--furent fort étonnées. Marie Coquelière ne put se retenir de
répéter ce qu'elle avait déjà dit sur la vie mystérieuse des deux êtres
qui gisaient là, sur leurs visites nocturnes dans le parc, sur
l'entretien miraculeux du labyrinthe et de l'Amour; et cette fois-ci, il
fallut la croire; mais ces aventures parurent bien extraordinaires.
La nuit était venue; on ne distinguait plus qu'avec peine les objets,
sauf la statuette de l'Amour, dont le marbre blanc retenait la lumière,
et qui se dressait intacte, indifférente et impudique, au milieu des
événements.
* * * * *
M. le baron de Chemillé crut le moment venu de prendre Jacquette par la
main et de lui parler en termes nets de tout ce qu'elle avait vu, non
seulement en cette journée, mais depuis le temps qu'on s'efforçait de
lui tout cacher. Il lui dit qu'il ne fallait pas qu'elle recueillît de
tout cela matière à se dégoûter de l'amour, qui est un sentiment très
noble et très beau quand il vient à son heure et dans des conditions
telles que rien ne le fasse dévier de sa route droite. Il lui dit
qu'elle était grande à présent et qu'on pouvait lui parler comme à une
femme. Et il se donna en effet la peine de lui éclaircir diverses
particularités du jeu de l'amour, afin que rien, pour ainsi dire, ne lui
en demeurât inconnu et n'excitât sa jeune imagination par l'attrait du
mystère.
Avec des termes qu'il s'efforça de trouver mesurés, il toucha devant sa
filleule à ce grand sujet qui bat comme un coeur au centre de l'univers
et l'alimente, et que seule la méchanceté des hommes et des moeurs
parvient à rabaisser et à avilir. Enfin il s'éleva très haut là-dessus
et dit des choses superbes.
En effet, c'était un philosophe; et il s'était construit, comme ses
pareils, sur toutes choses, des systèmes ingénieux et séduisants.
Jacquette l'écoutait, car elle était toujours attentive à ce qu'on lui
disait. Sachez cependant que rien de ce qu'elle avait vu, rien de ce qui
lui fut caché, rien de ce qui lui fut éclairci, ce modifia la contenance
que Jacquette devait prendre vis-à-vis de l'amour lorsque celui-ci se
présenta.
Car elle épousa, vers l'âge de quinze ans, un beau jeune homme qu'elle
aima tendrement dès qu'il eut demandé sa main, quoiqu'elle ne l'eût
jamais vu auparavant. Et, aussitôt qu'elle sentit qu'elle l'aimait, elle
fut si pudique, que le moindre mot malséant, qu'il lui était bien égal
d'entendre jusque-là, lui devint désagréable: elle rougissait et croyait
très volontiers que son mari était un ange; elle oublia tout ce qu'elle
avait vu, tout ce qu'elle avait appris malgré elle et tout ce que son
parrain le philosophe lui avait enseigné, et il n'y eut jamais de femme
plus vertueuse à la fois et plus agréable à son mari, car elle était
venue au monde avec une âme simple dans une chair bien portante.
Les exemples du monde et la philosophie sont bien peu de chose au prix
d'une gouttelette de beau sang.