LES AVENTURES DU CHEVALIER DIEUTEGARD.

Bien que je n'aie de dédain pour aucune des classes de la société, je

préfère éviter la compagnie des maçons, plâtriers, peintres et ébénistes

que l'on emploie à l'heure qu'il est, et pour longtemps encore, c'est

probable, aux anciens appartements de M. Lemeunier de Fontevrault, afin

de les transformer en gynécée. Nous aurons l'occasion de revenir à

loisir en ce lieu, où désormais deux vierges,--non compris Pomme

d'Api,--vont vivre à l'abri du siècle, selon l'expression de M. l'abbé

Pucelle. D'autre part, j'ai bonne envie de revoir le pauvre chevalier,

que nous avons laissé dans un triste état, au moment où la nuit devenait

noire et lorsque l'infortuné jeune homme tomba sur la route.

Cette route était celle de Chinon, une petite ville bien jolie, bâtie au

pied et sur la pente d'une colline qui porte les débris d'un château

célèbre, et le souvenir de Rabelais, notre gros Shakespeare à nous.

C'est un endroit qui me plaît tant, que je n'en finirais pas de le

décrire, si mon sujet me le permettait; mais avouez qu'il serait absurde

de vous chanter une ville dans laquelle aucun de nos personnages ne

s'est aventuré.

Dieutegard était tombé sur le bord du chemin, succombant plutôt au

chagrin qu'à la fatigue, et il s'était endormi, là même, très

profondément. Il y fut réveillé, dès les premières heures du jour, par

un roulier qui faisait claquer fort son grand fouet et conduisait un

bruyant attelage. Le chevalier se frotta les yeux et revit la scène

mémorable de la veille, qui, pour lui, semblait fidèlement retracée sur

les sacs de blé entassés dans le chariot du roulier. Sur ces sacs, il

voyait nettement le dos de Ninon, sa peau nue, la fleur de son sein tout

à coup. Et Jacquette s'avançait à petits pas et tirait le drap sur tout

cela. A la place il n'y avait plus qu'une chevelure blonde de fillette

qui n'osait pas se retourner vers lui. Il eut parfaitement le temps de

voir tout, sur les sacs, avant que la lourde voiture eût disparu vers la

gauche, derrière un rideau de peupliers. Et il se leva et fit quelques

pas pour retrouver sur les sacs de blé les images qui l'avaient

poursuivi, la veille, en sens inverse, et l'avaient amené si loin.

Mais la honte le ressaisit en même temps que l'air vif du matin lui

débrouillait les yeux, et il pensa gagner Chinon, puis y louer un cheval

et se faire conduire à Rochecotte, chez sa tante de Matefelon, qui

devait y arriver ce jour-là même.

Alors il se représenta en esprit, Rochecotte, qui était un beau château,

assurément, sur le bord de la Loire, comme celui de Fontevrault, mais où

Ninon ne viendrait jamais. Il vit cela, le pauvre petit: un château

superbe où Ninon ne viendrait jamais. Et à aucun moment de sa vie il

n'avait pensé quelque chose qui lui eût fait plus de mal. Les pelouses,

les terrasses, les charmilles, où Ninon ne viendrait jamais; le son de

la cloche au porche d'entrée, le ramage des oiseaux, l'aboiement des

chiens, que Ninon n'entendrait jamais!... chaque nuit que l'on verrait

tomber avec la certitude que Ninon n'apparaîtrait pas!... chaque journée

de soleil, chaque sourire du ciel qui semblerait si vain, n'étant pas

fait pour elle!...

Voilà comment Dieutegard n'alla pas jusqu'à Chinon, ne loua pas de

cheval et ne se trouva pas à Rochecotte au moment de l'arrivée de Mme de

Matefelon, ce dont celle-ci eut une surprise très vive et désagréable.

C'était une excellente femme, qui aimait beaucoup son neveu; mais vous

n'attendez pas de moi que je vous tienne au courant de ses angoisses.

Que voulez-vous? on ne peut s'occuper de tout le monde. Peut-être, le

hasard aidant, vous donnerai-je de ses nouvelles! J'avoue que la vieille

dame m'est plus sympathique depuis que je ne la vois plus bourdonner

comme une mouche autour de ma table à écrire. Mais nous sommes

d'implacables bêtes, et quel que soit le respect que nous professions

pour les vieillards, nous ne donnons notre coeur qu'au sang qui bout,

qu'à la fleur qui s'épanouit, qu'à ce qui s'élève vers la plénitude de

la vie; et tout ce qui penche la tête, et tout ce qui se flétrit, et

tout ce qui est sur le revers de la colline, environné par nous de soins

hypocrites, ne reçoit à aucun instant la flamme vive de notre attention.

Dieutegard suivit la voiture du roulier qui le ramenait vers

Fontevrault. Tout seul il n'eût peut-être pas eu la triste audace de

retourner aux endroits qu'il avait fuis; mais il chargeait les sacs de

blé de sa lâcheté amoureuse; il se laissait traîner par ce brutal

chariot. Le chariot ayant passé la rivière au premier bac, il la passa

avec lui; il marchait dans le voisinage du roulier et il répondait au

bavardage grossier de cet homme avec cette condescendance que nous avons

pour le cocher qui nous mène à un rendez-vous heureux.

Cependant, ayant abordé l'autre rive, le roulier prit un méchant chemin

qui descendait vers Bourgueil, et Dieutegard fut dans une grande

indécision sur le parti qu'il allait adopter. Car il se plaisait à

s'imaginer qu'un décret de la Providence avait fait passer cette voiture

pour l'engager à revenir vers Fontevrault; mais du moment que la voiture

s'éloignait de Fontevrault, il cessait de croire au décret de la

Providence. En outre, il ne voulait pas, vis-à-vis du roulier, avoir

l'air d'un jeune homme qui ne sait pas où il va; or, comme trois chemins

s'ouvraient précisément, en patte de canard, à l'endroit du bac, il eût

été curieux, pour le moins, que son chemin fût juste celui du roulier.

Il dit donc très haut à l'homme: «--Ah! vous allez par là, vous? moi,

non.» Et il s'élança résolument à côté, en jetant un dernier coup d'oeil

aux images qui lui semblaient peintes sur les sacs de blé.

Alors il s'aperçut que ces images avançaient maintenant devant lui sur

sa nouvelle route: le dos de Ninon prolongé en deux parties gonflées,

son épaule, un sein, puis la fleur de ce sein tout à coup.

Et il s'arrêta pour les voir plus à l'aise; il s'assit même. D'une main

il faisait signe à Jacquette de ne pas entrer. Mais la petite, mue par

un ressort secret, ouvrait invariablement la porte, allait déposer sa

poupée, revenait et rabattait le drap d'une main résolue. Il est vrai

que c'était toujours à recommencer. Bientôt ce jeu l'énerva. Il dardait

en face de lui des yeux stupides. Une fille passa, conduisant un

troupeau de dindons, et il se sentait attiré vers cette créature au

cotillon ignoble qu'il eût volontiers retroussé. Mais celle-ci s'étant

moquée de lui, un flot de larmes emplit sa poitrine et il se jeta sur le

bord du fossé en pleurant. Il ne savait pas au juste ce qui se passait

en lui, mais c'était son coeur qui lui faisait mal; son coeur,

c'est-à-dire son grand amour pour Ninon, l'amour qui lui faisait adorer

Ninon comme quelque chose de magnifique, de saint, d'auguste, de plus

beau que tout ce qui existe; enfin, si vous voulez, comme un bon Dieu

charmant. Et cet amour semblait perdu et remplacé par quelque chose

qu'une gardeuse de dindons eût été presque aussi apte à satisfaire que

la marquise de Chamarante!

Dieutegard n'avait plus de goût pour rien. Il resta longtemps où il

était. Le soleil n'avait plus l'air d'avancer; les heures étaient

interminables. Heureusement pour le pauvre chevalier, il eut faim, car

autrement il avait chance de se laisser abêtir tout à fait, ce qui est à

craindre quand l'amour vous a touché de cette façon-là. Mais grâce au

besoin de manger, qu'on dit vulgaire, Dieutegard se releva et se

retrouva plein d'énergie et de volonté, au moins pour un but déterminé:

déjeuner.

Dans ce pays-là c'est bien facile, car les maisons ne sont pas rares,

ni, dans les maisons, les poulets, les fromages exquis, le beurre frais,

le vin blanc ou le rouge, aussi délicieux l'un que l'autre, voire même

l'aménité chez les gens.

Vous pensez que le chevalier, qui était fort bien mis, et dont l'air

était si distingué, trouva crédit sans grande peine. Et il mangea bien,

malgré son malheur. C'était de son âge. Oui, oui, il mangea bien et but

de même. La bonne femme qui le servait le regardait avec le paradis dans

les yeux, tant elle était contente de voir un si gentil monsieur faire

honneur à sa cuisine. Elle tenait ses deux poings appuyés sur les

hanches et racontait qu'elle aussi avait un joli gars, mais non si

blanc, ni si mignon que lui.

Quand Dieutegard se fut bien restauré, il eut une pensée joyeuse, et se

dit que s'il rentrait en ce moment-ci tout bonnement au château, il y

serait probablement fort bien accueilli de tout le monde, et qu'il était

superflu de faire tant d'affaires pour ce qui lui était arrivé. Mais

cette pensée lui venait tout droit du vin de Bourgueil qu'il avait bu et

qui est la plus divine liqueur que l'homme puisse goûter. L'ivresse que

ce vin contient et communique ne dure qu'un moment, ce qui est déjà très

bien. Elle se dissipa vite. Le chevalier demanda alors à son hôtesse

comment elle s'appelait. Elle dit qu'on la nommait dans le pays la mère

Martin et que son fils et sa bru étaient pour le moment à la foire de

Beaufort, qui se tient pendant cinq jours. Après quoi, Dieutegard fut

sur le point de raconter toute son histoire à la mère Martin. Par

bonheur, il songea à temps qu'il ne fallait pas compromettre la

marquise. Il raconta néanmoins son histoire, mais en changeant les noms

et les lieux et en omettant, bien entendu, tous les détails qui eussent

pu être désavantageux pour lui. La mère Martin l'écoutait avec

admiration et disait de temps en temps en joignant les mains: «Mon Dieu!

faut-il; mon Dieu! faut-il avoir tant de malheur quand on est si riche

et qu'on a une figure si avenante!»

Pendant qu'elle achevait ces mots, Dieutegard entendit le galop d'un

cheval, et alla voir à la fenêtre. Il pâlit tout à coup, et, pinçant la

manche de la mère Martin, il lui promit une grosse somme d'argent si

elle ne parlait pas de lui à l'homme qui montait ce cheval. Puis il alla

se blottir dans le cellier.

L'homme était le bon Fleury. Il parcourait le pays, tant par ordre du

marquis que de Mme de Matefelon pour retrouver le chevalier disparu.

Il mit pied à terre et demanda à la mère Martin si elle n'avait pas vu

un jeune gentilhomme.

«--Non, dit la mère Martin; mais quel gentilhomme cherchez-vous donc?»

Et elle offrit un verre de vin à Fleury, qui accepta et raconta tout ce

qu'il savait du chevalier Dieutegard, de la marquise de Chamarante, de

Châteaubedeau et du reste. De sorte que la vieille n'eut qu'à répartir

les vrais noms selon leur place, pour connaître l'aventure de son

pensionnaire. Celui-ci, qui entendait tout, pestait très fort dans son

cellier, et, sachant d'ailleurs que sa grand'tante se courrouçait

aisément, il s'imaginait qu'elle ne lui pardonnerait pas de l'avoir

ainsi abandonnée, au moment où elle quittait Fontevrault dans des

circonstances aussi désobligeantes pour son amour-propre. Enfin il

s'estima heureux que la mère Martin ne l'eût point trahi, et, quand

Fleury eut tourné les talons, il la remercia et lui promit autant

d'argent pour avoir été discrète qu'il lui en avait promis pour qu'elle

le fût.

De cette heure-là, Dieutegard n'osa plus sortir. Il se montait la tête

sous mille prétextes; il croyait aussi qu'au château, Jacquette avait

raconté la scène de la chambre de Ninon et que celle-ci le faisait

rechercher afin de lui infliger une humiliation exemplaire.

Le pauvre garçon n'était cependant point lâche; il eût affronté de

grands périls; mais le terrible amour l'avait jeté dans une situation

honteuse, où toute fierté se dissout. Réfléchissez à ceci, je vous prie,

que si ce jeune homme s'était précipité sur le corps de la marquise et

l'eût violé comme un soudard, il n'eût pas éprouvé de honte du tout, et

au contraire se fût taillé une belle renommée aux yeux des autres et

même aux siens. Car l'amour ne sourit qu'allié à l'audace et à

l'irrespect. Celui qui fléchit le genou devant l'objet des désirs de son

coeur s'engage à souffrir les plus nobles douleurs, certes, mais les

pires.

Le chevalier faisait de bons repas chez la mère Martin, et couchait dans

une chambre assez propre où il y avait deux lits: l'un pour le fils

Martin et sa femme, encore à la foire de Beaufort, l'autre pour les

hôtes de passage. Il voyait toujours Ninon, sur les murs blancs ou sur

les rideaux d'indienne, sur n'importe quoi; et, loin qu'il s'accoutumât

à cette image, il en était troublé davantage.

A l'heure où la nuit barbouille les murailles, quand les petits crapauds

tapent sur leur enclume dans les champs, et que la lune, marchande

d'images, nous donne à choisir entre mille esquisses fantasques, le

corps de Ninon sortait tout vivant de l'ombre, et le chevalier se

dressait sur son séant pour l'étreindre. Si cette belle masse de chair

était en retard, il l'appelait en fermant les yeux et disant: «Viens,

chère épaule, cher sein», etc., car il nommait chaque partie par son

nom. Mais, chose étrange, quand il nommait quelque endroit de cette

chair bien-aimée, il ne prononçait pas le nom de Ninon; il s'en

apercevait bien, en souffrait, car jadis ce nom seul le comblait d'un

ravissement incomparable. Il lui paraissait sacrilège de mêler ce nom à

sa débauche imaginaire.

Franchement, c'était bien dommage qu'une âme si délicate et qu'une si

tendre jeunesse de corps fussent réduites à embrasser des fantômes. Une

femme en eût reçu tant d'agrément!

Comme il n'avait aucune occupation, la longueur des journées favorisait

son malheureux penchant aux souvenirs, et l'absence de Ninon rendait

ceux-ci plus aigus. Il commençait à sentir les effets de l'affreux

poison de l'absence, qui pénètre le sang et la moelle petit à petit et,

au bout de peu de temps, vous ronge la chair et les os. Il écrivait les

initiales de Ninon sur l'écorce des arbres, ou sur la terre, en la

labourant de son pied; il les imprima aussi sur son linge de corps, en

lettres de sang, grâce à une piqûre qu'il se fit à la main avec une

longue épine. Et, toutes les fois qu'il traçait une de ces lettres, il

s'arrêtait dans sa besogne, les yeux intimidés, les gestes gauches, gêné

dans toute sa personne comme par l'arrivée d'un être étranger, qui se

blottissait contre son ventre. Il se roulait par terre, agité d'une

ivresse sombre et farouche, dont il ne savait s'il devait souhaiter la

prolongation ou la fin.

Des petits porcs, qui erraient en liberté dans la cour de la mère

Martin, ou galopaient en grognant, l'approchaient et le touchaient

quelquefois de leur groin dégoûtant, et lui, qui d'ordinaire eût fui ces

vilaines bêtes, ne faisait pas un mouvement pour les éloigner, car il se

croyait voué aux persécutions immondes. Quand sa folie le prenait, il

attendait les porcs; le seul aspect des porcs provoquait aussi sa folie.

Peu à peu ces cochons se lièrent aux représentations qu'il se faisait du

corps de Ninon, et la colère, l'horreur et le dégoût qu'il éprouvait de

ce mélange aggravaient son enivrement.

Il maigrissait, ses beaux yeux s'enfonçaient dans des puits aux

margelles grisâtres. La mère Martin lui disait de prendre garde et qu'il

se pourrait bien qu'il couvât une maladie.

Enfin, le quatrième jour, la bru revint de la foire de Beaufort,

conduisant elle-même une charrette où il y avait six veaux. C'était une

forte femme, jeune, sentant l'ail et portant sous sa cotte un sac d'écus

de la grosseur d'un jambon, qui lui frappait les cuisses,

alternativement, quand elle marchait ou tirait les veaux par la corde

pour les faire entrer dans l'étable. Ce fut un divertissement. Il fallut

lui raconter toute l'aventure du chevalier, qui lui parut extraordinaire

et peu croyable. Elle n'ajoutait point foi à la vérité, mais croyait

Dieutegard, à son habit et à son air distingué, un prince, pour le moins

un bâtard du roi. Elle dit qu'elle avait laissé son homme saoûl, à

Beaufort, et qu'on ne le verrait certainement pas avant vingt-quatre

heures.

Le chevalier alla se coucher après souper et s'endormit plus aisément

qu'à l'ordinaire, parce que la bru de la mère Martin, ou Joséphine,

l'avait amusé un peu avec ses veaux, son sac d'écus, son incrédulité, sa

crédulité et son mari ivre-mort.

Mais, vers le milieu de la nuit, ses rêves habituels, dont la turpitude

augmentait sans cesse, vinrent le tirer du sommeil. Cette fois-ci il

voyait la pauvre petite Jacquette dans un rôle odieux, juste contraire à

celui qu'elle avait joué, qui venait le chercher pour le mener dans la

chambre de sa mère et qui, au lieu d'abriter chastement le corps de

celle-ci comme elle l'avait fait, relevait le drap entièrement et

dévoilait au chevalier haletant tous les retraits d'une chair admirable

devenue par l'horrible circonstance une source d'impudicité.

Et, entr'ouvrant les yeux dans l'accès de fièvre que la luxure lui

causait, l'infortuné chevalier vit contre le lit voisin une femme très

grasse qui s'épuçait à la lueur fumeuse de la chandelle. Était-il

complètement éveillé? ce n'est pas certain. Il saute à bas du lit,

saisit à bras-le-corps Joséphine qui pousse un cri, lâche la lumière,

puis se laisse rouler sur le lit et sur le corps éperdu du chevalier.

De toutes les causes de tristesse que nous offre le spectacle du monde,

je crois bien qu'une des plus détestables est l'appétit bestial qui, par

la permission d'un dieu cruel, envahit parfois de préférence une âme et

un corps délicats. J'ai tant de pitié de mon pauvre chevalier que je

voudrais ne pas m'étendre sur une épreuve à ce point odieuse. Vous

rappelez-vous la suavité de ses impressions et de ses sentiments, au

bord du bassin de l'Amour, alors que les caresses de Ninon, sans

atteindre ses sens, faisaient déborder les parfums dont son jeune coeur

était plein? Ne semblait-il pas créé pour goûter ce que l'amour a de

délicieux? Et le voilà sur ce lit, tenant la place d'un ivrogne, contre

une créature aussi éloignée de son noble sang que l'eût été la génisse

que l'on entend beugler dans l'étable. Cette maritorne mal odorante et

souillée de vermine, il la presse de ses fines mains; cette croupe

difforme et bleuie par le choc des écus, il la baise de ses lèvres;

devant un corps qu'il n'a jamais désiré ni vu même, il s'agenouille, il

l'adore, il l'exhausse en son esprit jusqu'à cette région céleste où

l'illusion que l'on se confond en la matière universelle ou bien en

Dieu, nous fait hoqueter et défaillir d'extase. Mais le pauvre petit,

las d'embrasser d'idéales ombres, palpe enfin quelque chose de réel.

Mystère profond! Défaite du rêve! Abdication de la splendeur des

créations de l'esprit en faveur du plus abject morceau de viande, mais

vivant!

De ce que cette femme éprouva, vous pensez bien que je ne vais pas vous

entretenir: cela lui est bien égal!

Quand le démon qui gonfle la misérable chair de l'homme se fut écoulé de

son corps, le chevalier sentit dans sa bouche un goût plus amer que s'il

avait mangé des excréments; il eut des nausées et vomit. Puis il pleura

abondamment et voulut retourner dans son lit. Mais Joséphine, trop fière

de posséder un prince entre ses draps, ne le laissa pas s'en aller. Elle

le caressa de nouveau. Il se débattait et mâchait le drap pour ne point

hurler sa répugnance. Mais la femme ramena le démon sous sa rude main,

et Dieutegard embrassa une seconde fois et aima jusqu'au délire ce qui

lui soulevait le coeur.

Enfin les images de Ninon vinrent couvrir l'horreur de ces dégradants

plaisirs; la chandelle éteinte et les narines serrées, il ne

reconnaissait plus la femme de l'ivrogne de Beaufort, et il criait de

volupté entre ses gros bras, croyant embrasser Ninon elle-même, quand

l'ivrogne entra, plus tôt qu'on ne l'attendait.

Cet homme était de taille à briser le chevalier entre ses doigts. Par

bonheur, à la vue de ce qui se passait dans son lit, cette brute, au

lieu de châtier les coupables, rompit les meubles qui se trouvaient sous

sa main, ce qui lui occasionna sans doute une grande fatigue, car il

tomba après cela tout de son long et ronfla presque aussitôt.

Et voilà notre chevalier obligé de fuir en pleine nuit, malgré la mère

Martin qui s'était levée en chemise et courait après lui, pieds nus,

pareille à une vieille sorcière, et lui réclamant son dû. Mais les

préoccupations de Dieutegard n'étaient point de cet ordre-là; il ne

pensait qu'à l'épaisse honte dont son coeur débordait.

Il se trouva par hasard au bord de la Loire, qui jetait une lueur par

endroits, comme un miroir dans la nuit; et il s'assit en attendant le

jour.

Il pensait à tout ce qu'il avait désiré de pur et de splendide, durant

plusieurs années, sous les charmilles et près des bassins du parc de

Fontevrault, en lisant des poètes. En vérité, il s'était créé un monde

de beauté qui depuis longtemps environnait son front et le suivait

partout. Il n'avait jamais aperçu la vilaine face des choses. Il se

rappelait son orgueil, lorsque enivré de poésie, il remontait les

marches de marbre sous le pin parasol, vis-à-vis le vase au bas-relief

de satyres; et tout lui semblait mener à un royal amour, d'une manière

aussi sûre que les belles et droites allées du parc convergeaient au

pied du château où vivait Ninon.

A ce moment, il osa élever son esprit vers Dieu et lui dit:

«Mon Dieu, qui passez probablement en ce moment-ci à travers les

étoiles, trop haut pour m'entendre, j'éprouve cependant le besoin de

vous parler. J'ai le coeur si gros, si gros, qu'il n'est pas possible

que vous ne vous en aperceviez pas, même de loin. Alors prenez-moi en

pitié, parce que je ne suis pas méchant et n'ai jamais eu de mauvaise

intention en ce que j'ai fait. J'aime à en mourir Mme la marquise de

Chamarante, la plus belle de vos créatures. Cette femme merveilleuse m'a

caressé un jour au bord du bassin, et j'ai été trop ému pour faire comme

cela, à l'improviste, ce que vous avez décidé de toute éternité qu'un

homme doit faire en pareil cas pour plaire aux femmes. Et je crois que

Ninon ne me l'a pas pardonné. A côté de cela, il y a Châteaubedeau qui

n'est qu'un gros patapouf et qui s'en paie jusque-là avec la marquise,

sans l'aimer, je le sais. Lui est là-bas, au château; et moi je couche

dehors, comme vous voyez, au bord de la Loire. Et il m'est arrivé des

choses abominables! Voilà tout; je tenais seulement à vous prévenir...

Maintenant vous savez, mon Dieu, combien je suis un admirateur fervent

de tout ce que vous faites, et, quoi qu'il arrive, je resterai animé

pour vous d'un invincible amour et d'une respectueuse terreur.»

Dieutegard n'avait pas du tout espoir en l'efficacité de sa prière; mais

il la faisait cependant, comme feront toujours la plupart des hommes

jusque dans les temps les plus avancés. Il se releva aussitôt après et

vit l'aube qui répandait la rosée sur les collines de Chinon. Le frais

et charmant début du jour donne de l'espérance à l'homme le plus

découragé; aussi le chevalier sentit le jeune soleil animer ses jambes

et partit, suivant au bord de l'eau le chemin de halage. Il ne

souhaitait plus guère autre chose, dans le domaine du possible, que de

voir, par-dessus les arbres, le sommet du gros colombier de Fontevrault.

La pureté du matin lui permit de penser à Ninon comme autrefois. Ce fut

peut-être aussi la bonté de Dieu qui lui accorda ces quelques minutes

exquises, durant lesquelles il fit beaucoup de chemin. Les oiseaux

chantaient, les troupeaux descendaient dans les prairies, les poissons

de la Loire montaient baiser à la surface de l'eau la lumière du jour,

et le chevalier encadrait l'image de sa bien-aimée dans les ondes qu'ils

laissaient sur l'eau paresseuse.

Tout à coup Dieutegard vit une tête d'homme roux, et il reconnut

Cornebille. Mais, au lieu de concevoir l'effroi que le sorcier répandait

habituellement, il fut heureux jusqu'en la profondeur de son coeur de

retrouver quelqu'un qui avait approché de près Ninon. Et au lieu de

l'éviter, il alla vers lui.

Cornebille n'éprouva pas à le revoir le même plaisir que lui, car il

était en train de retirer ses verveux sans avoir aucun droit au

privilège de la pêche. Mais le mécontentement qu'il reçut de ce chef fut

mélangé à la surprise de voir le chevalier, que l'on cherchait dans tous

les coins du pays. Enfin vint à l'esprit de Cornebille le souvenir d'une

après-midi d'autrefois, bien marquée dans sa mémoire, à savoir celle où

le chevalier descendit au fond du parc et entra dans la petite maison du

jardinier pour lui signifier le congé de la marquise. A cause de cela,

Cornebille ne lui voulait pas de bien. Mais Dieutegard, lui, ne se

souvenait pas de cette circonstance, parce qu'il n'avait pensé qu'à

faire plaisir à Ninon, nullement à ennuyer Cornebille.

Le chevalier dit simplement:

«--Oui, c'est moi. Est-ce que vous allez bien, Cornebille?»

Cornebille ne parla pas si vite, parce qu'il était prudent et pesait ses

paroles.

Il réfléchit, tout en faisant passer dans un sac de toile le poisson

qu'il avait pris, et dit au chevalier qu'il s'étonnait beaucoup de le

voir là, pendant qu'on avait tant de mal à savoir où il était.

Dieutegard lui demanda si les recherches duraient encore.

«--Pas plus tard que tout à l'heure, dit Cornebille, un nommé Martin est

passé là, à bride abattue, en demandant M. le chevalier; même que le

voilà bien arrivé au château à l'heure qu'il est, s'il court encore.»

Le chevalier dut s'asseoir sur un gros caillou, au bord de l'eau, car

les paroles de Cornebille lui avaient retiré d'un coup tout le sang du

corps.

Si l'ivrogne Martin le poursuivait et allait raconter au château

l'aventure de la nuit, comment jamais--en admettant qu'il osât

reparaître devant Jacquette et devant la marquise,--comment jamais faire

accroire à celle-ci qu'il se mourait d'amour pour elle dans les bras

d'une femme de campagne, nommée Joséphine? Ce n'était pas de Martin

qu'il avait peur, mais de cela!

Et Cornebille, de son oeil louche, voyait bien que le chevalier se

rapetissait et tremblotait sur son caillou. Il en augura que le jeune

homme avait commis quelque fredaine peu catholique et qu'il se

trouverait volontiers à l'abri entre quatre murs. Il lui offrit donc de

venir chez lui, sous le prétexte que le matin était frisquet. Et il

pensait, par derrière la tête, que moyennant l'hospitalité, le chevalier

serait discret sur sa pêche. Dieutegard ne dit pas non et le suivit.

Cornebille habitait à présent une toute petite cabane, dissimulée sous

les saules, non loin de la maison du passeur, au bac d'Ablevois. Sa

femme avait dû s'engager comme servante depuis le malheur qui avait

chassé du château le paisible ménage, et ses petits enfants eux-mêmes

s'étaient loués dans les fermes. Lui seul demeurait là, vis-à-vis les

pignons de Fontevrault, empêché de travailler, prétendait-il, par un

sort qu'on lui avait jeté et qui le faisait tomber du haut mal s'il

touchait seulement la terre. Tout indiquait qu'il vivait de rapines. Sa

personne déguenillée inspirait l'inquiétude et la pitié; quant à son

toit, il était sordide.

Ce fut là, par une suite de circonstances tenant tant du hasard que de

l'état d'esprit du chevalier, que celui-ci échoua et vint achever de

briser son frêle coeur.

Certes, c'est un assemblage disparate que celui de ces deux hommes,

Cornebille et le chevalier; l'un si laid, l'autre si gracieux. Qui

jamais eût songé à les réunir? Celui-là même qui a créé le coeur de

l'homme plein de mystère, y avait songé. Car vous savez déjà que l'amour

d'une même femme avait pénétré l'âme et le sang de Cornebille et du

chevalier.

Cornebille n'avait pas recouvré la paix depuis le jour néfaste où le

corps de la marquise lui était apparu enlacé à l'Amour de marbre, au

travers des arbustes dégarnis par l'automne; et le fait d'avoir été

chassé du château n'avait été qu'un médiocre épisode au prix de la

terrible perturbation apportée dans sa cervelle par un regard indiscret.

Tel était le sort qu'on lui avait jeté. Ses forces et son courage

étaient à bas; il n'avait plus de bras pour nourrir sa famille, et

lui-même végétait d'une vie quasi-animale, ne retrouvant de coeur que la

nuit, pour pénétrer clandestinement dans le parc de Fontevrault, se

faufiler au long des allées du labyrinthe et rendre son culte à l'Amour

qui l'avait blessé, mais que Ninon avait enserré de ses bras et baisé,

un jour.

Dieutegard découvrit le secret qui rongeait Cornebille, et il n'en fut

pas jaloux, contrairement à ce qui arrive ordinairement en pareil cas.

C'est qu'il sentait bien que Cornebille n'aurait jamais qu'à souffrir

d'une passion si disproportionnée et qu'il ne serait jamais un rival

pour lui. Il avait été à peine jaloux de Châteaubedeau, parce qu'il ne

lui semblait pas possible que Ninon pût l'aimer comme elle l'eût aimé,

lui.

Mais lorsque Cornebille connut l'amour de Dieutegard, il eut envie de

fondre sur lui à coups de pieds et à coups de poings et de le jeter,

bien meurtri, dans la Loire. Cependant il se contint et ne laissa jamais

rien paraître de la démangeaison qu'il avait. Tantôt son oeil brillait

comme celui d'un loup, lorsqu'il regardait le chevalier; tantôt

c'étaient des cajoleries maternelles, car il espérait sans doute tirer

parti de lui.

D'ailleurs, il haïssait Châteaubedeau plus que Dieutegard; et toutes les

fois qu'il entendait le nom de l'amant heureux de la marquise,

Cornebille étranglait quelque chose: une ombre, une vision, entre ses

doigts noueux.

Il emmena Dieutegard avec lui dans le parc. Les chiens le connaissaient

de longtemps et venaient lui lécher les mains. Ils firent bon accueil à

Dieutegard.

Cornebille et le chevalier allaient non seulement au bassin, mais, par

les nuits noires, ils s'approchaient du château, le plus près possible.

Ils ne voyaient absolument rien. Mais ils savaient où étaient placées

les fenêtres de Ninon, et ils s'accroupissaient au pied du mur, sans

parler et sans souffler, heureux d'être moins éloignés d'elle, jusqu'aux

premières lueurs du jour.

Dieutegard apprit aussi que Cornebille voyait l'ancienne nourrice, Marie

Coquelière, femme crédule qu'il avait domptée par la peur, grâce à sa

renommée de sorcier. Elle s'aventurait à certains jours jusqu'au bord de

la rivière, et Cornebille, surgissant là comme par, enchantement, lui

tirait mille détails concernant Ninon. Elle vint, un jour de pluie,

jusqu'à la cabane, et vit le chevalier. Mais elle se crut morte ou le

prit pour un revenant. Puis, ayant recouvré ses sens, elle se mit à

pleurer. Il lui demanda pourquoi: elle se refusa à dire qu'elle avait

grande pitié de l'état dans lequel elle le rencontrait. Il l'interrogea

sur l'opinion que Ninon conservait de lui. Mais la vérité était que

Ninon ne pensait rien de lui. Depuis longtemps déjà on avait cessé de

prononcer son nom. Mme la marquise sortait avec M. de Châteaubedeau.

Mlle Jacquette était cloîtrée avec Mlle de Quinsonas, en attendant sa

communion.

Vous savez que la première impression qu'ont les bonnes gens en présence

d'une situation est de la trouver naturelle. Marie Coquelière avait, il

est vrai, été surprise de retrouver le chevalier qu'on disait perdu.

Mais, le voyant vivant, elle fut un bon moment avant de se demander

pourquoi il était là et ce qui l'obligeait à demeurer dans le bouge

infect de Cornebille et dans la compagnie de ce sorcier. Elle se mit à

pleurer quand l'idée lui vint de s'en informer. Mais le chevalier fut

étonné à son tour, car il était maintenant accoutumé à sa misère et

n'éprouvait plus guère d'autre besoin que d'aller s'accroupir la nuit

sous les fenêtres de Ninon.

La leçon d'amour dans un parc · 第 24 / 29 题