BRIBES DE CONVERSATION ENTRE JACQUETTE ET POMME D'API. EFFETS INATTENDUS
DE LA DISPARITION DE LA VIEILLE DAME. LES FOURMIS DE LA GOUVERNANTE. SES
ANGOISSES LA PORTENT À DEMANDER LES CONSEILS DU BARON DE CHEMILLÉ,
TANDIS QUE TOUT S'ARRANGE DE SOI-MÊME.
«--Tu me demandes, dit Jacquette à Pomme d'Api, pourquoi le chevalier
Dieutegard a disparu. Oui ou non, est-ce que cet événement est situé
entre la création du monde et Noé? Je t'ai défendu, il me semble, de
m'interroger plus loin? Maintenant j'ai appris jusqu'au sacrifice
d'Abraham, mais c'est tout ce que je puis faire pour toi... Alors tu
insistes? En vérité, c'est extraordinaire! Ma parole, il n'y a plus de
poupées! «--Mais, me dis-tu, c'est une affaire qui a encore une fois
bouleversé le château! On a été chercher le chevalier aux lanternes dans
le parc; on a vidé les bassins, où il aurait pu se noyer; on a parcouru
tous les greniers, on est descendu dans les caves, parce qu'on avait
peur qu'il ne se fût pendu; enfin Mme de Matefelon a failli ne pas s'en
aller... Et je pourrais, toute poupée que je suis, ne pas m'intéresser à
ce mystère?» Turlututu! Pomme d'Api, ma fille, on ne me fait pas prendre
des vessies pour des lanternes: ce qui t'intéresse dans tout cela, c'est
que tu sais que je sais quelque chose que je n'ai pas dit.»
Tel était le sujet de conversation entre Jacquette et sa fille depuis le
départ de Dieutegard. Jacquette aurait payé cher pour que Pomme d'Api
lui posât réellement une question de plus, car elle soupçonnait la
poupée d'avoir ouvert un oeil au moment où elle poussait la porte
communiquant avec la chambre de la marquise, et elle eût voulu que Pomme
d'Api lui demandât: «Alors vous croyez que c'est pour cela que le
chevalier s'est sauvé et qu'on n'a plus entendu parler de lui?» En
discutant avec Pomme d'Api, peut-être se fût-elle éclairée elle-même sur
ce qu'était _cela_. Mais Jacquette n'osa jamais entendre cette
question-là de Pomme d'Api, malgré tout le désir qu'elle en avait, et
ceci, uniquement parce qu'elle avait déjà un grand respect de la pudeur
de sa fille. Elle se rattrapa en s'enorgueillissant vis-à-vis de Pomme
d'Api d'avoir un secret et de le garder. Il lui en coûtait beaucoup, à
la pauvre petite, de garder un secret; mais elle ne le livrait à
personne autre non plus, parce que la marquise se trouvait mêlée à cette
affaire et d'une façon bien délicate; or Jacquette avait aussi un grand
respect de la pudeur de sa mère.
Il en résulta qu'on ne sut jamais pourquoi Dieutegard avait fui.
Quelques-uns le soupçonnaient de s'être seulement caché pour ne point
partir avec sa tante, et pensaient qu'il se montrerait, un jour ou
l'autre, au château. Mais il ne se montra plus, et l'on sut que Mme de
Matefelon n'avait point de nouvelles de lui, bien qu'elle eût fait
battre le pays à sa recherche. On parla beaucoup de cette disparition
pendant quelque temps. Le marquis, plutôt optimiste de nature,
prétendait que le chevalier, lassé de vivre dans le giron des femmes,
avait été prendre du service à l'armée. La marquise ne disait pas
grand'chose de plus que «Ce pauvre chevalier!... ce pauvre
chevalier!...» Elle pensait bien que le chevalier avait pu éprouver par
elle un grand chagrin, mais elle chassait vite cette pensée, parce
qu'elle lui était pénible. L'avis de Mme de Châteaubedeau était que ce
jeune garçon avait dû poursuivre quelque fille de campagne, et que là où
il l'avait poursuivie, il demeurait, parce qu'il s'y trouvait bien. Mlle
de Quinsonas rappelait qu'elle avait vu le chevalier pleurer au bord de
l'eau. Jacquette ne disait rien. Je ne vous parle pas de l'opinion des
deux jeunes femmes de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne,
parce que ces deux petites bêtes, rendues tout à fait stupides par la
manie de se becquotter dans les coins, ne sauraient rien penser qui
vaille. Leurs maris sont plus sots qu'elles encore. C'est pourquoi,--que
je vous le dise en passant,--je ne vous parle pas souvent de ces
personnages-là. Ne vous étonnez pas que je les emploie cependant: c'est
que partout où l'on va, on rencontre de ces espèces d'êtres qui ne
comptent que par leur présence physique. Je ne veux pas trop m'éloigner
de la vraisemblance. Par contre, je vous citerai encore l'opinion de M.
le baron de Chemillé: il disait que le chevalier Dieutegard était marqué
au front d'un signe tragique, et il aimait à rappeler à propos de lui
les paroles qu'il avait prononcées lors de l'érection du petit Amour de
François Gillet. Aussi faisait-il trembler, toutes les fois qu'il
parlait de Dieutegard.
On se distrayait par les soins que l'on donnait à Châteaubedeau, le page
emmailloté. Ninon l'avait installé dans une jolie chambre d'où la vue
s'étendait sur le parc et, au delà, sur les belles prairies qu'arrosent
la Loire et la Vienne, mêlées tout près de là. Ces dames se réunissaient
dans cette chambre pour causer, jouer, goûter, travailler à l'aiguille.
On coiffait le page avec de petits bonnets, on le pansait, on lui
changeait sa chemise, on lui donnait à boire des tisanes. Il payait ces
soins avec des propos d'un cynisme éhonté qui amusaient énormément les
jeunes femmes et dont sa mère seule le grondait, en profitant de
l'occasion pour s'éloigner, les jours où Chourie n'allait pas à la
chasse.
Ninon était la plus assidue auprès de Châteaubedeau, et elle ne savait
pas au juste ce qu'elle éprouvait pour lui. Elle avait, très
sincèrement, jugé sa conduite odieuse dans la pharmacie, et elle avait
quelque temps conservé contre lui un courroux secret qui s'atténuait de
jour en jour, à force de vivre avec l'idée que ce gamin avait abusé
d'elle.
Il est bien rare qu'une femme ne pardonne pas un attentat peu ou prou du
cousinage de celui-ci. Son ressentiment se fondait d'ailleurs au milieu
de ses soins charitables. Il se loge aussi, facilement, un peu de
tendresse entre un malade et la femme qui le panse, le fait manger,
boire, le voit dormir, le voit tout nu, se laisse faire presque, par
lui, on peut le dire, pipi dans la main.
Au lieu de recourir à la violence pour renouveler son acte audacieux,
Châteaubedeau, lorsque le sang recommença à circuler vivement dans ses
veines, n'eut au contraire qu'à employer la douceur la plus inoffensive,
et cette fois-là, en vérité, Ninon n'eut pas plus de secousse que s'il
se fût agi de se faire ramasser son éventail. Petit à petit, elle y prit
plaisir, et au bout de très peu de temps, il lui arriva même, tant elle
avait de franchise, de remercier Châteaubedeau de la satisfaction qu'il
lui donnait.
Nous pouvons nous rendre compte, à présent, des effets de l'absence de
Mme de Matefelon. Ils étaient assez singuliers. La disparition de cette
vieille dame avait donné un regain de vigueur aux amours de la grosse
maman Châteaubedeau et de Chourie, à l'ardeur dont le marquis brûlait
pour la gouvernante, à l'amitié exagérée de ces deux petites perruches
de belles-soeurs; enfin il n'y avait pas jusqu'au baron de Chemillé qui
ne crût devoir fêter la liberté nouvelle en propos d'une égrillardise
assez malséante pour un bonhomme de son âge.
C'est très bien. Voilà chaque couple qui s'enflamme: on croirait tout
notre monde embarqué pour Cythère.
Point du tout! Sachez qu'aucun de ces amours n'était avoué vis-à-vis des
autres; chacun pour soi recherchait le mystère, et tous étant sortis de
l'ombre où les maintenait la présence de la vieille dame, se gênaient
mutuellement, se heurtaient sans cesse, s'obligeaient à des simagrées
beaucoup plus difficiles que l'uniforme contrainte de jadis. Ajoutez que
Ninon, désormais coupable, se montrait moins indulgente pour les
déportements de ses hôtes.
Car il est tout à fait inexact de croire que ce sont les personnes
immorales qui ont le plus de tolérance: les plus tolérants sont les
grands saints, espèce rare, ou les simples bonnes gens dont la conduite
sans prétention est pure et parfumée comme la violette des bois.
Enfin, sous Mme de Matefelon, on se donnait des allures de persécutés,
on prenait les uns pour les autres des airs de considération. La
tortionnaire étant partie, les victimes se persécutaient mutuellement.
Le marquis Foulques, qui, sous des manières brutales, cachait le naturel
craintif d'un enfant, avait toujours redouté que l'oeil aigu de la
vieille Minerve ne surprît la flamme dont il brûlait pour la bouche en
cerise et les hanches dandinantes de Mlle de Quinsonas. Mme de Matefelon
n'avait pas tourné les talons qu'il empoignait à pleines mains cette
ample chute de reins dont les oscillations lui causaient des
éblouissements. Au cri que poussait la gouvernante, trois personnes, par
hasard en ces environs, retournaient la tête, et le galant demeurait
tout penaud, ouvrant de grands yeux, une grande bouche, au lieu d'ouvrir
ses grands doigts refermés sur ce fruit plantureux et pesant qu'il avait
l'air de porter à l'office.
Foulques était très ennuyé qu'on l'eût vu et que la gouvernante
s'entêtât dans une résistance aussi puritaine. Mais, malgré ces
inconvénients, il ne pouvait plus apercevoir son déhanchement, sa forte
poitrine ou ses lèvres humides, sans tendre les mains en avant. Quand il
ne touchait que le vide, par suite d'un adroit mouvement de la belle, il
portait sa main honteuse vers son nez, et en tirait la pointe arrondie
et rougeaude, comme on fait d'un gland de sonnette.
Mlle de Quinsonas inventa d'abord de se couvrir de Jacquette comme d'une
égide; mais le marquis, fouetté par la lutte, ne connaissait plus
d'obstacles, et il ouvrait ses grandes mains jusqu'en présence de
Jacquette. L'enfant, pour excuser son père devant Pomme d'Api, confiait
à celle-ci que Mlle de Quinsonas portait deux gros ballons sous ses
jupes--ce qui était bien vraisemblable,--et que le marquis les lui
voulait prendre parce qu'il raffolait de ce jeu.
La pauvre gouvernante, ne sachant plus que faire de son corps, se
réfugiait l'après-midi dans les allées du labyrinthe, dont elle avait
retenu le secret, et elle ne craignait pas d'y emmener Jacquette,
jugeant que l'Amour, depuis l'opération, était devenu inoffensif pour la
fillette. Cependant, soit par un reste d'effroi du trouble étrange que
le damné petit homme de marbre lui avait causé à elle-même, soit par
crainte de revoir à vif la blessure qui avait tant excité la colère de
la marquise, elle n'osait plus lever les yeux sur la statuette et
s'arrangeait de telle sorte que Jacquette eût le moins possible
l'occasion de l'envisager de face. Quelle ne fut pas sa surprise, un
beau jour, lorsque, prêtant l'oreille au bavardage de Jacquette avec sa
poupée, elle entendit ces paroles soufflées au nez de la curieuse Pomme
d'Api:
«--Tu me demandes, disait Jacquette, pourquoi ce jeune homme tout nu est
muni d'un tuyau qui ressemble à une lance d'arrosage; eh bien! ma fille,
pour me poser une telle question, tu mériterais que je te misse au pain
et à l'eau!»
La gouvernante fut aussitôt debout, saisit Jacquette par la main et
l'entraîna hors de ce lieu. Mais, au moment de s'engager dans l'allée
serpentante, elle se pencha en arrière et vit le profil du jeune Amour.
Il était intact, et tel exactement que M. François Gillet l'avait fait.
Lorsque la stupéfaction de Mlle de Quinsonas commença de s'atténuer au
cours du dédale des allées, elle pensa à la responsabilité qu'elle avait
encourue vis-à-vis de Jacquette par sa négligence à regarder elle-même
en quel état se trouvait la statuette de l'Amour; elle ne savait par
quels antidotes combattre l'empoisonnement de cette jeune imagination.
Elle dit à Jacquette:
--Mon enfant, les oeuvres d'art comportent des détails insolites qu'un
oeil chrétien doit...
«--Chut! interrompit Jacquette; Pomme d'Api nous entend!»
Ainsi Mlle de Quinsonas vit bien qu'il n'y a jamais à revenir en
arrière, et que l'on n'efface point par des paroles le sens premier
qu'une image a revêtu, fût-ce dans un oeil chrétien. Elle se tut donc
devant Pomme d'Api, dont Jacquette voulait sauvegarder l'innocence, et
s'adonna de nouveau à l'étonnement que lui causait une si parfaite
réparation de la statuette, car la marquise n'avait point dit qu'elle
l'eût fait restaurer. Simulant l'ignorance, elle demanda simplement à
Ninon si elle était parvenue à rétablir la statuette dans son premier
état.
«--Sapristi! fit Ninon, c'est ce pauvre chevalier qui en a emporté les
morceaux!»
Mlle de Quinsonas faillit s'écrier: «--Madame! ces morceaux sont en
place!» Mais elle ne dit rien et fut beaucoup plus étonnée encore
qu'avant d'interroger Ninon, car si les morceaux avaient été remis aux
mains du chevalier, qui avait disparu, comment pouvaient-ils avoir été
rétablis à leur place?
Mais passons sur cet épisode qui est venu nous distraire des poursuites
amoureuses qu'avait à subir la gouvernante, du matin au soir. La pauvre
fille les évitait de son mieux, et avec d'autant plus de soin,
peut-être, qu'elle commençait à en être troublée. Non que la figure du
marquis fût fort affriolante, mais en somme c'était un gaillard, bâti
solidement, vigoureux et sain; et quand Mlle de Quinsonas voyait se
mouvoir ces mains immenses qui convoitaient voracement sa chair
inquiète, elle sentait quelque chose de comparable à une fourmilière qui
lui grouillait avec des millions de petites pattes autour des reins,
puis partait en campagne, dégringolait, enveloppait le pays alentour,
monts et vallées, enfin lui causait une telle fatigue des membres
inférieurs, que parfois elle s'arrêtait dans sa fuite, comme si
quelqu'un lui eût jeté le lasso.
Mais elle avait résolu de ne sacrifier jamais l'équilibre de sa
situation à la rapidité d'un plaisir, et elle éprouvait une grande
tristesse des imprudences du marquis, parce qu'elle savait que l'opinion
a tôt fait de loger dans le même sac une femme qu'on courtise et une
femme qui a succombé. Et elle souhaitait trouver un moyen de se
soustraire au danger imminent d'un scandale qui pouvait la rejeter du
jour au lendemain dans la petite maison humide due à la générosité de
son oncle l'évêque et située dans une méchante ruelle, derrière la
cathédrale. Elle craignait aussi beaucoup, d'autre part, que Jacquette
n'allât parler de ce qu'elle avait vu au bassin de l'Amour, et elle
n'osait pas interdire à la petite d'en parler, de peur qu'elle ne le
racontât plus vite encore, et à tout venant.
Voilà donc où en est notre infortunée gouvernante. Que va-t-elle faire?
Lorsqu'on a grande envie de se laisser aller à quelque chose de mauvais,
ou qui vous doit causer de graves ennuis, on va demander conseil à
quelqu'un dont on connaît à peu près exactement l'avis par avance, et
qui vous engagera à vous abstenir de l'action répréhensible ou
dangereuse. On sort de chez cette personne en se disant: «Cette personne
a certainement raison.» On fait quatre pas en admirant comme elle pense
conformément aux principes selon lesquels nous avons été élevés, puis au
cinquième pas on se dit: «Mais, tout de même, je serais curieux de
savoir ce que ferait cette personne si elle se trouvait exactement dans
mon cas.» Ce qu'elle ferait? Mais, elle viendrait vous demander conseil.
Mlle de Quinsonas se fût adressée à Mme de Matefelon, si la vieille se
fût trouvée là; cela va sans dire. Elle pouvait encore recourir, tout
aussi bien, à M. l'abbé Pucelle, son confesseur. Je n'affirmerais pas
qu'elle ne lui parla pas de ses embarras; mais si je la mène à confesse,
le moyen, s'il vous plaît, d'avoir l'air de connaître la réponse du
vénérable ecclésiastique, puisqu'aucun prêtre n'a jamais trahi le secret
de la confession? Que diriez-vous de conduire la gouvernante chez le
baron de Chemillé? Il y a quelque temps que nous n'avons vu ce bonhomme,
et je me suis engagé, il me semble, à vous mener une fois chez lui.
Pourquoi Mlle de Quinsonas n'aurait-elle pas eu l'idée de consulter,
dans la détresse, un philosophe, malgré que la tournure d'esprit de
celui-ci fût tenue pour paradoxale?
Justement, Mlle de Quinsonas alla interroger le baron de Chemillé, parce
qu'elle se promit, en souriant, qu'elle ne suivrait pas ses avis, qui
étaient au rebours du sens commun. Elle prit Jacquette par la main, et
toutes deux s'engagèrent dans un sentier conduisant, en raccourci, à
Montsoreau, où le baron habitait. Elles sonnèrent à sa petite maison. Le
portail était ombragé par un tilleul, et les fenêtres du rez-de-chaussée
garnies de glycine. Une très jolie soubrette les introduisit dans la
bibliothèque de M. de Chemillé. Une odeur de poussière et de tabac y
était répandue, bien que les deux fenêtres fussent ouvertes sur un
jardinet fleuri des roses de l'arrière-saison.
M. de Chemillé leva ses besicles et fit fête à ses visiteuses. Il donna
aussitôt des livres d'images à Jacquette, et ayant compris que Mlle de
Quinsonas avait quelque chose de confidentiel à lui dire, il lui fit
signe qu'il l'écoutait.
Mlle de Quinsonas ne se défendit point d'être un tantinet intimidée;
aussi, comme elle avait l'intention de débuter par l'aveu de son
intrigue avec le marquis, elle parla de tout autre chose et raconta le
phénomène de la statuette restaurée.
«--Ne vous émerveillez point, dit le baron, que ce marbre ait été
restauré, même par l'effet d'un miracle; car cette image--que je ne
cesse d'admirer, pour ma part,--est le symbole d'une force vive,
éternelle sans doute, et qui prévaudra contre tous les petits coups de
marteau de l'honorable Mme de Matefelon et les vôtres, ma belle enfant.
Je prise tant l'oeuvre de M. François Gillet, que je me refuse à y voir
un marbre périssable! Non! Vraiment, c'est une divine substance qui
s'élève au milieu de ce bassin; et vous me viendriez raconter demain que
vous avez vu le Cupidon se mouvoir, venir à vous et vous faire frémir,
mademoiselle, par un contact, non froid, mais chaud, que je n'en serais
pas le moins du monde étonné.»
Mlle de Quinsonas rougissait, elle toussicotait, et la nef arrondie de
son séant tanguait et roulait dans la mer de duvet d'une grande bergère
où elle était assise. De la main, elle chassait la vision de ce coquin
d'Amour s'avançant vers elle, non froid, mais chaud.
«--Fi donc! dit-elle, Monsieur, vous admettez aisément la liberté dans
l'amour!...»
«--La liberté! dit le baron, non point, car il est le plus farouche et
le plus puissant despote; mais l'aisance dans les rapports amoureux,
c'est notre revanche, mademoiselle, contre les coups de force de ce
butor. Il nous terrasse: plions les reins avec élégance.»
«--Eh quoi! faut-il nous livrer sans vergogne au premier satyre...»
«--Je m'indigne, dit M. de Chemillé, que l'on fasse tant d'affaires
d'une intrigue amoureuse. Un rendez-vous ne prend d'importance que par
les difficultés dont on s'ingénie à l'embarrasser. Que n'y met-on plus
de simplicité et de bonne grâce! il ne pèserait pas sur notre vie le
poids d'un grain de tabac sur la main.»
«--Ah! Monsieur, puisque vous y allez de ce ton, permettez-moi de vous
exposer un cas.»
Et la voilà qui glisse à propos sa petite histoire.
Le baron lui dit aussitôt que pour ce qui était du désir amoureux du
marquis, il le comprenait fort bien, du moment que Foulques négligeait
sa femme, ce qui était son seul tort. Mais, étant donné qu'il était
vraisemblable que la marquise s'égayait avec le jeune page, le marquis
ne pouvait mieux diriger son choix...
«--Ah! Monsieur, je devrais bondir, et je sais comment il se fait que je
vous écoute!»
«--Je me garde bien de vous indiquer, Mademoiselle, ce que vous devez
faire: je vous expose ce qui se fait: l'amour, quand il prend seulement
la forme d'un gamin, nous fouette comme de vils esclaves, à plus forte
raison quand il adopte les apparences d'un maître.»
«--Mais, Monsieur, en admettant que nous fassions taire nos préjugés ou
nos répugnances, il reste un trouble public, un scandale!»
«--Il est, dit le baron, un attribut de l'amour que les artistes
oublient de joindre à son petit bagage ordinaire et que je tiens pour le
plus joli et le plus précieux: c'est le silence.»
Et comme Mlle de Quinsonas se levait, il ajouta:
«--Et souvenez-vous, Mademoiselle, qu'il ne se fait presque rien
d'efficace en ce monde, qui ne soit le fruit d'une opinion téméraire.»
En rentrant au château, Mlle de Quinsonas et Jacquette virent une
personne noire qui se promenait de long en large sur le perron avec la
marquise. Et elles reconnurent le vénérable curé de Montsoreau, l'abbé
Pucelle.
M. l'abbé Pucelle était venu demander à Mme la marquise si elle
entendait faire préparer Jacquette à la première communion, car elle
courait sur ses dix ans.--Comme le temps passe!--Ninon répondit que
telle était en effet son intention, et M. le curé lui donna quelques
avis touchant la manière de vivre qu'il lui semblait décent d'adopter
pour Jacquette pendant les deux années qui la séparaient du grand jour.
Il conseilla de ne lui laisser voir le monde que le moins possible et de
l'entourer d'exemples édifiants. Ninon, qui était très contrariée de se
livrer au péché si près de sa fille, trouva que le curé disait des
choses justes et décida de cloîtrer Jacquette et sa gouvernante dans les
anciens appartements de feu M. Lemeunier de Fontevrault, qui se
trouvaient pour ainsi dire isolés. On les prépara donc de façon que
Jacquette et sa gouvernante y pussent demeurer à l'abri du va-et-vient
de la maison.
En un clin d'oeil toutes les difficultés contre lesquelles essayait de
lutter Mlle de Quinsonas se trouvaient résolues, ou du moins
paraissaient bien l'être, et la bonne fille se demandait s'il n'était
pas préférable, en toute occasion, au lieu de se mettre martel en tête,
de s'abandonner aux soins excellents de la Providence.