Mme de Matefelon lui dit

«--Soyez miséricordieux!»

Il demanda:

«--Où ça se passe-t-il?»

On le lui apprit. Tout le monde sortait de la chapelle. On le vit

s'acheminer vers la tour du Nord.

Il était dans une vive colère en gravissant les premières marches; le

sang lui injectait le visage, et ses deux globes oculaires semblaient

repoussés au dehors par l'indignation. Il ne savait à qui en vouloir

davantage, à sa femme ou à ce bandit de gamin. Il éprouvait surtout le

besoin de cogner quelqu'un; il eût aussi bien abîmé le premier venu.

A la vérité, ses idées, étaient brouillées. Puis il fut incommodé par

les ténèbres de la tour. Il se traitait d'imbécile pour ne pas avoir

songé à se munir d'un flambeau. Petit à petit, il commença à souffler,

car il avait beaucoup couru à la chasse; et l'escalier, on le sait,

était souillé d'excréments d'animaux. Il ne serait pas exagéré

d'affirmer qu'à un moment il ne désirait plus rien au monde que de tenir

un bougeoir à la main.

En vain il essayait de se représenter mentalement la scène qu'il se

donnait tant de mal à aller interrompre; en vain s'enfonçait-il plus

avant qu'à l'ordinaire dans sa conscience afin de juger avec

discernement l'acte qu'il se disposait à châtier. Il détestait

absolument les problèmes psychologiques. Par-dessus tout il aimait la

paix.

Il s'arrêta, pour respirer, devant une petite fenêtre où le vent

soufflait, et il jugea que le ciel serait favorable ce soir à la pêche

aux écrevisses. Depuis qu'il montait, cette idée était la première qui

lui sourît.

Si l'on voulait aller ce soir aux écrevisses, il était urgent de

commander les poêlettes.

Peut-être n'eût-il pas eu l'audace de redescendre, dans le but de

commander les poêlettes, mais une issue s'offrait à lui par où la tour

communiquait avec les étages supérieurs du château. C'était par là que

Ninon avait pris pour gagner la pharmacie. Il s'y engagea, heureux de

poser les pieds l'un devant l'autre sur un sol égal.

Tout à coup, il entendit pleurer et distingua une petite lueur.

Nous avons vu que Ninon avait pansé soigneusement Châteaubedeau. Elle

s'était servie pour cela de bandelettes toutes préparées que l'on

rencontrait sous la main, dans une boîte spéciale, en entrant à la

pharmacie. Mais le malheureux s'était taillé la chair en de si nombreux

endroits que la toile se trouva épuisée alors qu'il avait encore tout un

avant-bras sanguinolent. Il y avait belle heure que Ninon appelait en

vain ses gens. Le trajet était long de là à son appartement. Elle ne

savait comment se procurer du linge.

Elle eut l'obligeante idée d'employer celui qu'elle portait sur elle.

Elle dit à la chose informe qu'était devenu Châteaubedeau de demeurer

tranquillement sur la chaise; elle prit la lumière et s'en alla à

l'autre bout de la pièce, derrière un gros buffet. Là, posant le pied

sur une chaise, elle retroussa sa robe et son jupon et se mit en devoir

d'atteindre le fin linge de corps, sans trop l'endommager, c'est-à-dire

en l'écourtant seulement d'une mince bande, tout autour: car elle avait

de l'ordre en ses affaires.

Déjà le lin craquait entre ses deux paumes, quand elle se sentit saisie

à bras-le-corps d'une manière très vigoureuse. Elle poussa un cri, se

retourna et se trouva nez à nez, si on peut le dire, avec une grosse

boule blanche comparable aux bonshommes de neige que construisent les

enfants l'hiver, d'où sortait l'éclat de deux yeux, mais d'où

n'émergeait ni nez ni apparence de lèvres humaines. Elle reconnut bien

que c'était son malade, son oeuvre même, dont le singulier aspect la

faisait plutôt sourire un instant auparavant, mais elle ne fut pas moins

effrayée de l'attitude qu'il adoptait et dont elle était à cent lieues

d'avoir conçu le moindre soupçon. Ce paquet de Châteaubedeau semblait

aussi loin de se douter du ridicule qu'il joignait à l'odieux de son

attentat. De son moignon ficelé et de sa main sanglante, il achevait de

déchirer le linge de la marquise, mais non par bandes régulières, je

vous prie de le croire. Ce fut pendant qu'il travaillait à cet ouvrage,

que la cloche de la chapelle tinta. Ces sons insolites à pareille heure,

joints à l'effroi et à l'horreur de l'attaque que subissait Ninon,

achevèrent de lui soustraire le restant de ses forces, et elle succomba,

comme toute autre à sa place eût été forcée de le faire.

Elle en eut aussitôt un grand chagrin, ce qui arrive assez communément

aux femmes qui pèchent pour la première fois; mais elle se disait qu'il

était vraiment triste de le faire d'une manière aussi disgracieuse,

lorsque précisément on y a été si bien disposée en d'autres

circonstances, dans la même journée. Et elle se mit à pleurer, de si bon

coeur et si abondamment que Châteaubedeau avait presque regret de son

audace. Il retourna s'asseoir sur sa chaise, et, de sa main blessée,

faute de savoir que faire, il souillait la muraille et les étiquettes

des bocaux, par une habitude de mal agir.

C'est à ce moment que le marquis passait dans le corridor. Il ouvrit la

porte de la pharmacie, vit d'abord sa femme qui était demeurée derrière

le buffet, puis là-bas, le bonhomme de neige assis, du sang, des pleurs.

Ce spectacle ressemblait aussi peu que possible à une scène d'adultère.

Foulques s'en montra tout de suite satisfait, et, dans le premier moment

de plaisir, il demanda à sa femme si elle ne l'accompagnerait pas ce

soir aux écrevisses. Elle bégayait à travers ses larmes et tâchait de

dire qu'elle pleurait de désespoir parce qu'elle manquait de linge pour

achever de panser M. de Châteaubedeau, là-bas.

«--Ah! dit le marquis, c'est là Monsieur de Châteaubedeau!»

Et, quelles que fussent les atrocités qu'on lui eût rapportées du page

rebelle, il ne put s'empêcher de rire vis-à-vis de ce qui restait de lui

sur la chaise. Il tournait autour, en se demandant par où prendre cette

chose pour lui faire entendre ou en tirer parole humaine, et la gaîté

l'emportait sur tout autre sentiment. Il alla lui-même chercher du linge

et soutint la main pendant que Ninon achevait le pansement.

La leçon d'amour dans un parc · 第 20 / 29 题