NINON, PENDANT QU'ELLE S'ACHEMINE VERS LE LABYRINTHE AVEC LE PETIT
PAQUET CONTENANT LES VESTIGES DE LA STATUETTE MUTILÉE, EST POSSÉDÉE DU
DÉSIR DE RECEVOIR LE BAISER D'UN BEAU JEUNE HOMME. ELLE RENCONTRE LE
CHEVALIER DIEUTEGARD ET ELLE A AVEC LUI UN ENTRETIEN MOUVEMENTÉ QUI NE
S'ACHÈVE, MALHEUREUSEMENT, AU GRÉ DE L'UN NI DE L'AUTRE.
Au bout d'un quart d'heure à peine, l'esprit de Ninon avait tourné,
comme les girouettes des tourelles, et ne tenait plus compte que des
avaries infligées au gracieux Cupidon de François Gillet par le zèle
stupide des deux femmes. Et elle s'étonna de ne pas s'être irritée
davantage en apprenant cette mutilation.
Elle rentra en coup de vent, saisit l'attribut de l'Amour pubère entre
les mains de Mlle de Quinsonas, où il était encore, et sortit sans mot
dire, au grand désappointement de la gouvernante, qui croyait que la
marquise venait lui demander pardon de ses vivacités.
«--Les raccommodements ne vont pas si vite, dit Mme de Matefelon, car on
ne s'entend jamais: c'est le temps qui est le remède.»
Ninon s'achemina vers la statuette, dans le dessein de mesurer l'étendue
de la dégradation et de voir s'il était possible de réappliquer les
débris. Que voulez-vous! cette femme était ainsi faite. Tout à l'heure
elle se reprochait comme un crime d'avoir laissé la statuette au grand
jour, parce que sa fille y pouvait heurter sa candeur; maintenant la
voilà qui va réédifier la statuette! C'est que Ninon, se reposant
ordinairement sur une étrangère du soin d'élever sa fille, avait parfois
des accès de sensibilité pour ce qui touchait cette enfant, mais elle
revenait promptement à ses habitudes. Et c'était une de ses habitudes,
depuis bien des années déjà, de penser de temps en temps au Cupidon de
François Gillet.
Il va sans dire qu'en ses souvenirs elle ne le voyait pas ébréché.
Ordinairement, elle en chassait l'image, comme une honnête femme rejette
la mémoire d'un soir de griserie où elle a failli commettre une grosse
faute. Petit à petit, dans le recul du temps, cette statue de marbre
qu'elle avait entourée de ses bras et baisée, prenait un peu des airs
d'amant. Si Cornebille ne se fût pas trouvé là pour glacer de honte la
petite folle, qui sait si cette première excentricité n'eût pas été le
début d'une vie désordonnée!
Elle ne songeait pas à cela sans sourire, car elle cherchait en vain
quel complice elle eût trouvé à ces désordres. Elle voyait peu de monde;
des châtelains venaient trois fois l'an, retenus par l'incommodité du
voyage; M. de la Vallée-Chourie était exténué par son ardente maîtresse,
et son frère eût fait un amant ridicule. Avait-elle un bien grand mérite
rester pure? Est-ce que son mari lui en savait gré? C'était un bonhomme
qui chassait, qui buvait, qui lorgnait les appas de la gouvernante; bien
serein pour le reste des éventualités.
Elle descendait doucement l'allée des fontaines, son petit paquet à la
main. Le vent jouait dans les arbres; les marronniers, bien taillés par
en bas, secouaient leurs hauts panaches au-dessus de sa tête, et, tout
au bout de l'allée, un bouquet de géraniums plantés dans le vase au
bas-relief de satyres simulait un vol de papillons écarlates sur un doux
ciel de soie grise.
Vous savez que ce vase était situé à droite de l'escalier qui menait aux
jardins bas; vis-à-vis il n'y avait qu'un socle servant de table
rustique lorsqu'on avait quelque chose à déposer au cours de sa
promenade. Par-dessus le vase et le socle, un grand pin d'Italie ouvrait
tout grand son parasol noir. Au delà, mais assez loin, comme un horizon
de nuages moutonneux, on apercevait la cime de vieux platanes dont les
pieds baignaient dans la Loire.
Que tout cela était donc égal à Ninon! Elle regardait la pointe de ses
petits souliers. Elle trouvait le temps un peu lourd, et avait bien de
la peine à penser à quelque chose de suivi.
Elle se reposa un moment, quand elle eut atteint l'escalier, à l'ombre
du pin parasol. Que de gens, mon Dieu! se fussent estimés heureux à
jouir seulement d'une si belle vue!
C'était là,--il faut que je vous en parle!--que M. Lemeunier de
Fontevrault avait ménagé sous les pins, une terrasse longue d'une
demi-lieue, qu'agrémentait à main droite une balustrade dominant ces
jardins en pelouses et en bassins auxquels huit grands jets d'eau
avaient valu le nom de fontaines. Le large ruban du fleuve se déroulait
dans le lointain, et l'on découvrait, par les jours clairs, les toits
miroitants de Saumur. Mais Ninon venait d'être piquée par un désir qui
ne lui laissait à peu près rien voir des beautés du ciel et de la terre.
Elle s'enfonça sous la charmille, et, pendant qu'elle marchait, elle
enviait le sort des femmes qui sont pressées dans leur lit par le bras
d'un homme.
M. Lemeunier de Fontevrault ne se gênait pas, autrefois, pour raconter
des aventures romaines auxquelles elle attachait alors peu de prix; ces
aventures se représentaient à elle en vives couleurs, comme les livres
d'enfance que l'on vient à feuilleter, par hasard, à trente ans. Et elle
ne pouvait s'empêcher de souhaiter que quelqu'une d'elles lui arrivât.
Elle en rougit, parce que les discours de Mme de Matefelon
l'entretenaient dans la crainte des passions, et parce que sa vie morale
était ordinaire et modeste. Mais rien ne tenait contre l'appétit
déterminé qu'elle avait de se sentir baiser la bouche par quelqu'un qui
appliquerait son corps tout entier contre le sien.
Je ne sais pas si ce qu'elle tenait à la main, dans le papier de soie,
contribuait à cette démangeaison, ou bien si la seule approche du bassin
de l'Amour y suffisait, mais son cas présent avait une grande analogie
avec la crise qui lui avait fait perdre la tête, une après-midi
d'automne, Dieu sait combien il y a d'années! Il ne faut pas incriminer
une femme qui met de si beaux intervalles entre ces fantaisies-là!
Ce fut en de telles dispositions qu'elle s'engagea dans le labyrinthe.
Comme celui-ci était resté exactement dans le même état depuis le jour
qu'elle l'avait vu pour la dernière fois, elle ne remarqua pas les soins
secrets qui lui étaient rendus. Mais elle fut surprise, lorsqu'elle
atteignit le bassin, de trouver là le chevalier Dieutegard.
Qu'on ne m'accuse point de placer juste en ce lieu Dieutegard, au moment
même où la marquise y vient avec l'ardente envie de toucher un beau
jeune homme; ce serait un procédé trop facile. J'ai pris la précaution
de vous avertir depuis longtemps que le chevalier affectionnait les
étangs, les rivières, les fontaines, et qu'il avait coutume d'aller à
peu près tous les jours, un petit livre à la main, dans les régions du
parc ornées d'eau. L'ancienne nourrice, Marie Coquelière, qui croyait
aux fées et à toutes les choses merveilleuses le révérait à cause de ses
goûts aquatiques qui s'allient volontiers à la poésie et aux mystères
nocturnes. C'est elle qui l'avait engagé à venir là, et voici comment:
Mlle de Quinsonas, après sa fameuse expédition au bassin de l'Amour,
n'avait pu tenir complètement sa langue, malgré la prière de Cornebille,
et, sans trahir toutefois la personnalité de cet homme soi-disant
sorcier, elle avait dit un matin à la femme de chambre qu'elle était
parvenue par hasard, en se promenant, jusqu'à un bel endroit où l'on
n'allait jamais et qui, malgré cela, demeurait aussi propre que s'il eût
été entretenu par des anges. Marie Coquelière, ayant su cela, l'avait
redit en confidence au chevalier, qui se souvenait fort bien
qu'autrefois sa grand'tante de Matefelon l'éloignait du bassin, ainsi
que Châteaubedeau, sous le prétexte que la marquise s'y baignait; il y
était revenu se convaincre de la circonstance extraordinaire, et il
n'avait point fait de difficulté à croire à quelque miracle dû à
l'essence divine de Ninon. Depuis lors, il y accomplissait de fréquents
pèlerinages.
Il était là, étendu tout de son long sur le sable tiède, et tenant à la
main un petit livre. Il lisait, et puis se cachait la figure entre les
feuillets, comme pour méditer ou pour boire avidement les paroles
poétiques qui, sans doute, charmaient son coeur. Ninon le considéra un
moment et le vit baiser pieusement, à la margelle du bassin, la pierre
où elle s'était maintes fois assise en barbottant dans l'eau du bout de
son pied nu. Comme elle n'ignorait pas qu'elle fût aimée du chevalier,
elle y prit plaisir pour la première fois, et appela aussitôt le jeune
homme par son nom. Il sursauta et devint plus blanc que le marbre du
Cupidon.
Ninon lui dit ce qu'elle venait faire là et lui conta, non sans se
moquer, la croisade de sa grand'tante et de Mlle de Quinsonas. Elle
désignait du doigt l'ouvrage de François Gillet privé de sa fleur. Elle
tira celle-ci hors de la feuille de papier et la montra à Dieutegard.
Mais le chevalier s'attrista quand il vit cela entre les mains de celle
qu'il aimait. Pour lui, depuis qu'il était là, il n'avait seulement pas
remarqué que la statuette fût émasculée, quoiqu'il la regardât beaucoup
parce qu'il savait qu'elle avait été jadis chère à Ninon. Celle-ci lui
demanda pourquoi il faisait la grimace. Il eût été en peine de le dire,
mais il se sentait blessé dans la région de son grand amour.
Ninon ne comprit pas cette tendre nuance de la passion d'une âme pure,
et elle le fit souffrir en insistant sur la possibilité de réappliquer
l'objet à sa place, soit par le moyen d'une colle spéciale, soit par
quelque habile procédé. Il dit que ce n'était point l'affaire d'une
femme de s'occuper de ces détails et offrit de s'en charger lui-même,
pour lui être agréable, à la condition qu'elle voulût bien lui confier
le petit paquet et n'en plus parler. Elle y consentit, et il le mit dans
sa poche.
Alors Ninon le considéra comme elle n'avait jamais fait. Elle lui
trouvait une figure charmante. Il avait des yeux d'un assez joli bleu,
de beaux cheveux bruns, une peau à peine hâlée, à peine ombrée d'un
duvet naissant, par-dessus tout la plus jolie bouche que l'on puisse
souhaiter d'un homme. Par cette dernière particularité, quelquefois il
lui avait plu; elle avait reposé les yeux sur ses lèvres quand il
faisait la lecture à haute voix. Et elle sentait qu'elle mourait d'envie
de recevoir un baiser sur la bouche.
A vrai dire, cela ne lui était arrivé qu'une seule fois, à quinze ans,
de la part d'un officier qu'hébergea une nuit M. Lemeunier de
Fontevrault. Ce militaire, la croisant au moment de son départ, l'avait
prise à pleins bras entre deux portes, et laissée ahurie, sans aucune
autre émotion. Quant à Foulques, il était trop rustaud pour goûter ce
genre de plaisir, et pour l'inspirer surtout. Elle ne savait comment
faire pour obtenir que le chevalier la baisât ainsi. S'il ne l'eût pas
tant aimée, il eût bien vu ce désir dans ses yeux.
Elle lui demanda ce qu'il lisait; il dit que c'était peu de chose et
glissa le livre sous son habit. Elle voulut le lui prendre; il l'en
empêcha. Elle riait, cela tournait au jeu. Ils coururent bientôt l'un
après l'autre autour du bassin, elle heureuse de voir briller les dents
du jeune homme, lui troublé, éperdu de mériter son attention. Il
trébuchait, ne savait plus courir. Quand il sentit la main de Ninon
contre lui et le souffle chéri lui effleurer le visage, il porta la main
à son coeur qui battait trop fort, et la marquise dut le soutenir dans
ses bras pour qu'il ne tombât pas. Elle s'assit à l'endroit que tout à
l'heure il baisait par amour d'elle, et elle le garda sur ses genoux, à
demi pâmé, en lui mouillant les tempes avec un peu d'eau qu'elle puisait
dans le creux de sa main.
Lorsqu'il rouvrit les yeux sur le sein qu'il adorait, il eut dans le
regard tant de confusion, de bonheur et d'amour, que Ninon même en fut
intimidée, et, si près de lui, si autorisée à le baiser qu'elle fût par
son attitude, elle se retint, parce qu'elle sentait un trop grand
désaccord entre l'appétit qu'elle avait de ses lèvres et le beau
sentiment du chevalier. Du moins, elle sentit cela l'espace d'un
instant, sans que cela même lui laissât de souvenir, mais assez pour
contenir un geste, enfin par ce moyen qui empêche souvent les femmes de
commettre des fautes contre le tact, sans qu'on puisse leur en savoir
gré.
Aussi, presque aussitôt après ce gracieux hommage rendu par les sens à
l'amour, Ninon redevint ordinaire et dit au chevalier qu'il avait
attrapé chaud en courant. Il répondait:
«--Mais non, madame.»
«--Si, si», disait-elle.
Et elle lui plongeait un doigt dans le cou.
Elle était de nouveau saisie par la gourmandise et elle sentait qu'elle
n'y résisterait pas longtemps; mais elle espérait que Dieutegard la
devancerait. Le chevalier semblait savourer quelque chose en lui-même,
et le mouvement et la parole lui étaient retirés.
Elle eut de l'impatience. Elle le secoua par les deux épaules, et elle
attendit, comme lorsqu'on sollicite une boîte à musique. Le coeur du
chevalier se gonflait et aspirait la vie de tous ses membres. Les
expressions de son amour s'amoncelaient aussi sous son front, mais rien
que là. Alors Ninon le baisa goulûment, comme si elle l'eût voulu
manger; elle lui entr'ouvrit ses belles dents, et le happa, branlant sa
chevelure à la façon d'une houppe qui répandait une poudre blanche sur
les épaules de Dieutegard.
Elle avait chaviré sur lui en désordre; un de ses seins avait jailli
hors du corsage ouvert très bas, et sa fleur, sensible et menue,
pareille à une rose thé cueillie depuis le matin, semblait attendre la
goutte d'eau qui ramène la fraîcheur première. Ninon le vit bien et ne
le cacha pas. Mais le chevalier, lui, ne le vit point, tant il était
descendu profondément dans l'ivresse. Il fermait les yeux et semblait
cueillir au dedans de lui un étrange ravissement, comme les personnes
qui viennent de mourir. Ninon le froissait tout entier de ses caresses,
molestait son visage de vierge, à deux mains; lui crevait contre les
dents sa gorge gonflée. Mais elle se rajusta tout à coup, en faisant une
vilaine grosse moue de petite fille, puis elle lança un éclat de rire et
dit sèchement:
«--Venez-vous?»
Elle prit les devants dans la tortueuse allée du labyrinthe, et il la
suivit en silence.
Tout à coup, alors qu'ils allaient sortir, Dieutegard lui sauta au cou
et l'embrassa avec l'audace stupéfiante des jeunes gens très timides et
très émus, et il essayait de la palper comme pâte de pain dans la huche.
Elle l'écarta de même que si elle ne l'avait connu de sa vie, et parut
hautement offensée. Alors il demanda pardon, et fut tellement malheureux
qu'il vaut autant n'en pas parler.