LA FIGURE DE SAINT PAUL

L’homme et le saint.

Les péripéties de sa carrière--le peu qui nous en est connu--se groupent

comme des scènes typiques sur les losanges d’un vitrail.

Saul gardant les manteaux des lapidateurs, Saul renversé sur la route,

Paul frappant de cécité le mage Élymas, Paul avec Barnabé apostrophant

le prêtre qui leur amène des victimes, Paul sur la butte de l’Aréopage,

Paul devant la tour Antonia ou dans la salle du sanhédrin, Paul secouant

la vipère au milieu du brasier, même Paul, _près du pin_, agenouillé

sous le coutelas du bourreau, ce sont des images qui ne peuvent se

confondre avec rien d’autre. Aucune légende n’offrirait l’équivalent de

leur vérité immédiate et palpable.

Mais, si l’on essaye de fixer au centre du vitrail un portrait où

transparaisse l’essentiel de sa vie profonde, il faut s’avouer,

d’avance, vaincu par la grandeur et l’unité complexe d’une figure sans

égale.

«L’avenir ne verra pas un autre saint Paul», a dit le plus insigne de

ses commentateurs[467]. Tous les hommes admirables qui seront comme lui

Apôtres et Docteurs, un Augustin, un Bernard, un Dominique paraîtront,

auprès de sa personne, les copies incomplètes d’un trop riche

exemplaire.

[467] Saint Jean-Chrysostome, homélie sur la componction.

Sa physionomie condense des caractères si multiples et suréminents que

nulle image plastique n’a jamais pu en saisir l’ensemble.

La médaille du second siècle, où il fait vis-à-vis à saint Pierre, ne

donne qu’un masque traditionnel: le nez bombé, le front nu, les yeux à

fleur de tête, la tension d’une force agissante, et non le reploiement

mystique.

La saint Paul, sculpté à Reims, sur une des tours de la cathédrale[468],

sublimise la majesté prophétique du Voyant, son calme surhumain. Le

regard des yeux vides semble retourné au dedans, vers quelque chose

d’immuable. La statue élimine l’amour exalté, la véhémence.

[468] Dans la première niche de la face sud de la tour méridionale.

Un vitrail du XIIIe siècle, à Bourges, présente un Paul meurtri de

tendresse, ivre des ravissements du Mystère. N’allons pas y chercher la

fougue conquérante de l’Apôtre.

Un Flamand, Hugo Van der Goës, dans une statue en bois, taillée vers

1468[469], a su figurer deux aspects du visage de Paul: le côté gauche

de la face marque une rudesse austère; le côté droit, par le regard et

la flexion des muscles, s’adoucit, se fait miséricordieux; et la fermeté

des lèvres harmonise les deux expressions.

[469] Elle se trouve à Louvain, chez M. le chanoine Thierry.

Depuis la Renaissance, la plupart des artistes, sauf Véronèse, dans un

radieux portrait[470], ont étrangement assombri la splendeur du

personnage; Raphaël, Rembrandt, le Gréco lui-même, ont rêvé un Paul

sourcilleux, contracté, amer; Dürer lui a prêté l’œil torve d’un

hérétique en courroux.

[470] A Florence, au musée des Offices.

Quant aux modernes, si l’on excepte Maurice Denis, avec la fresque de

Genève, ils n’ont rien entrevu sur lui de révélateur.

Tandis que Pierre et Jean proposent à l’imagination des types conçus

d’après une idée simple, le pénitent ou le contemplatif, Paul déconcerte

par la mobilité de ses traits. On peut toujours dire: Ce n’est pas lui,

alors que c’est bien lui. Saul le persécuteur ne ressemble point à Paul

en extase. Le Paul de l’épître aux Galates est très loin du Paul des

épîtres à Timothée.

Et pourtant c’est bien le même homme que nous reconnaissons, malgré la

transfiguration du Saint.

Dans sa nature, un trait domine tout: la violence passionnée, non

impulsive, mais dogmatique, régie par les principes de sa foi. Il croit

et il exige que les autres croient comme lui, vivent comme lui, soient

soumis à la vérité. La Grâce n’a pas créé en son être un tempérament;

elle s’est assujetti les puissances dont l’avait orné Dieu en le

prédestinant.

Ses défauts mêmes ont servi les fins divines; la vélocité de ses

impressions le disposait à l’inconstance; son humeur vive le tournait à

briser ce qui lui résistait; son énergie virile aurait pu l’asservir aux

appétits charnels; l’emportement de ses convictions le vouait au

fanatisme; la finesse de sa dialectique eût préparé un sophiste.

Mais, dirigés vers l’œuvre juste, son besoin de mouvement, sa

promptitude d’action hâtèrent la marche de l’Évangile. Sa brusquerie

décisive rompit, où il le fallait, les chaînes de l’ancienne Loi. Sa foi

indomptable entraîna les indécis, retint dans l’unité les fragiles

troublés par les discordes. Sa souplesse ajusta aux peuples à convertir,

aux erreurs qu’il voulait abattre, les moyens de persuasion. Ses

infirmités l’aidèrent à demeurer humble; il parla du péché en homme qui

avait éprouvé dans sa chair le dur conflit.

Avant tout, Paul fut doué d’une volonté magnifique. Il était né avec le

génie du commandement. Resté Juif, il serait devenu un de ces héros du

désespoir qui précipitèrent, en voulant redresser Israël, sa ruine

nationale.

Il possédait l’œil et le geste du chef, le don de voir la chose à faire,

de convaincre les autres qu’elle devait, pouvait être faite. Il

enseignait par l’exemple; il montrait ses mains que le travail avait

durcies. Il s’était acquis le droit de dire: qu’est-ce que la faim?

qu’est-ce que les verges? que sont les périls des routes et de la mer?

Tout cela, Dieu aidant, je l’ai franchi. _Imitez-moi._

Sa vaillance confond nos mollesses. Nul coureur d’aventures n’osera

comparer ses audaces à celles de l’Apôtre. Son courage avait pour

aiguillon l’_esprit de triomphe_. Il voyait, au bout du stade, la

couronne. Mais, au lieu de «courir en vain», il visait au terme

infaillible. Il peinait pour la seule gloire du Christ. D’où sa patience

inouïe, la patience de ceux qui ne se lassent pas d’espérer. Prodige des

prodiges, chez le plus impatient des hommes!

Le signe particulier de Paul, c’est qu’une intelligence subtilement

nette sert sa volonté. Mieux qu’un Socrate ou un Sénèque, il regarde au

fond de lui-même:

«Je sais que le bien n’habite pas en moi... Le bien que je voudrais, je

ne le fais pas; et le mal que je ne voudrais pas, je le fais[471]...»

[471] _Romains_ VII, 18.

Grand analyste, sans qu’il songe à l’être. Il n’examine jamais par

curiosité ou par orgueil le monde intérieur. Il confronte sa misère avec

les perfections divines; il scrute sa conscience sous la lampe de la

foi. Aussi aperçoit-il tout d’un coup le point central de ses

faiblesses, la source de ses vertus.

Plus qu’un analyste, Paul est un logicien. Il a besoin de nouer ses

idées autour d’un principe; le nœud est quelquefois si serré qu’on ne le

défait pas sans peine. Il laisse aux disciples des rhéteurs les

transitions bien ménagées, l’art de couper une idée en deux ou en

quatre, et de balancer les périodes. Il raisonne en intuitif, ou

discourt selon la méthode juive, contournée et violente: cheminement

abrupt des prémisses, imprévu des conclusions. S’il utilise des formes

de dispute hellénique,--le débat avec un contradicteur fictif qui pousse

une objection pour donner lieu de la résoudre,--ce n’est point en vue

d’une volupté oratoire; s’il dramatise ses arguments, ce n’est pas un

jeu de théâtre. Souvent il esquisse le profil d’une vérité; puis il

néglige d’en compléter l’exposition. Il a trop hâte d’énoncer autre

chose. Sa logique ne se prend pas elle-même comme fin; il veut

convaincre, exhorter, changer les cœurs, les jeter à Dieu.

Paul est un logicien _mystique_. Il l’était, dès avant sa conversion. Il

témoignait, contre Étienne, parmi les Juifs hellénistes, comme il l’a

fait plus tard, devant les églises, contre les judaïsants. Il défendait

la synagogue, de toute la véhémence d’un amour intraitable.

Dieu se réservait en lui un des plus grands passionnés qui aient remué

la terre. Au début, ses passions se trompaient d’objet. Dilatée,

illuminée par l’Esprit, sa puissance d’amour montra jusqu’où l’homme,

après le rachat du Christ, pouvait, du premier coup, rebondir.

Le saint, chez Paul, est d’autant plus extraordinaire qu’un sentiment

impétueux de son Moi semblait lui fermer la route de la sainteté.

L’homme sanctifié ne vit plus en soi, pour soi; il soumet et conforme sa

vie totale à celle de son Dieu. Le miracle, en Paul, c’est qu’il a pu

dire sans mensonge:

«Je vis--non, c’est le Christ qui vit en moi.»

Et pourtant il n’a pas cessé d’être lui, d’être Paul, avec toute la

misère et toute la noblesse de son humanité vraie.

Plus il se fait l’esclave du Christ, plus il devient puissant et libre,

plus il est lui-même.

Au lieu de commander dans un petit clan juif, il gouverne par ses

conseils l’Orient et l’Occident; il affermit une discipline qui va

s’étendre à l’univers.

Il méprise la science des rabbins, les disputes profanes des

philosophes. Mais la science qu’il reçoit d’une révélation ou des

Apôtres ouvre à son désir les trésors de l’incompréhensible sagesse.

Il aimait, dans un sens étroit, ses frères en Israël. Maintenant sa

charité embrasse les âmes des croyants et des infidèles; il aime en Dieu

tout ce qui peut être aimé.

Il n’exerçait qu’un pouvoir éphémère et, pour violenter, pour détruire.

A présent, Dieu lui communique une part de son omnipotence. Il chasse

les démons, il guérit des malades, il ressuscite des morts.

Les murs d’un cachot, les chaînes ont beau le retrancher du monde des

vivants, sa parole sort plus libre que jamais, plus efficace.

Il ne connaissait que les joies terrestres, que la justice des hommes.

Et voici qu’il a été ravi jusqu’au troisième ciel. Il attend le triomphe

de l’éternelle Justice et la plénitude d’un bonheur dont il ne peut se

faire une idée.

Tout cela n’est point le privilège de Paul; quiconque entrera, par le

baptême, dans le royaume du Père, sera, comme lui, l’héritier; loin

d’espérer, pour lui seul, la possession du Seigneur, Paul veut que tous

soient sauvés; il se juge indigne entre les indignes, «le dernier des

Apôtres... un avorton, le premier des pécheurs». Il ne se glorifie que

des coups reçus, des opprobres sans mesure; par là, il est certain de

ressembler à son modèle.

Mais avec cette humilité coexiste une conscience dévorante de sa

mission. Le Christ et lui ne faisant plus qu’un, il dogmatise en son

nom, il se donne comme exemple, il développe toute l’ampleur de son

génie.

Ses actes et sa doctrine réconcilient des qualités dissemblables, même,

en apparence, incompatibles: la rudesse et la mansuétude; la dignité et

l’abaissement; l’ironie et l’onction; la décision foudroyante et la

prudence flexible; l’esprit de liberté et la soumission; la hauteur

contemplative et le sens pratique; la fidélité aux principes transmis et

l’essor vers l’avenir. Ce grand intellectuel est le plus charitable des

missionnaires; ce Juif est le plus universaliste des théologiens.

Paul écrivant à Philémon en faveur du fugitif Onésime, c’est,

humainement, le type accompli de la bonté.

Paul pesant les raisons qu’il a, _pour lui_, de désirer mourir, et,

celles, plus fortes, qui lui font souhaiter, _pour ses frères_, de vivre

encore, c’est le type surnaturellement accompli du chrétien.

Ce que peut être un homme et un saint parfait, nous le trouvons en Paul

plus absolument qu’en nul autre, Il serait vain de chercher quelle

perfection lui fut départie à un degré moindre; elles se déploient chez

lui, dans un merveilleux équilibre; et, quelle qu’en soit la

magnificence, il demeure près de nous; l’élément originel de sa

condition humaine subsiste, converti en vertus; le Saint est notre frère

par ses infirmités; rien de ce qui lui fut personnel n’est aboli; il

nous aide à entrevoir comment les élus, glorifiés, transformés selon

l’effigie du Christ, conservent la figure de leur première vie.

Le Docteur des nations.

Sa théologie est immense; nul commentaire n’en extraira toutes les

richesses. Le plus étonnant peut-être dans sa doctrine, c’est une

fermeté précise excluant l’hypothèse d’une formation flottante, d’un

assemblage d’éléments épars.

Elle repose sur le dogme du péché d’origine; cette notion lui vient de

la théodicée juive, de l’Ancien Testament[472]. Le mystère de la faute,

tangible par ses suites, suffirait à justifier la nécessité de la

Rédemption. Tous les hommes ne sont qu’une même chair; ils se

transmettent l’inclination au mal, hérédité d’Adam qui, en plus d’un

sens, pourtant, était la préfiguration du Christ «à venir[473]».

[472] Les plus acharnés à faire de Paul un _syncrétiste_ sont forcés

de le reconnaître; sur ce point, il ne doit rien à l’esprit grec, il

le contredit totalement (voir TOUSSAINT, _l’Hellénisme et l’apôtre

Paul_, p. 345).

[473] Voir _Rom._ V, 14 et le _Commentaire_ de saint THOMAS (t. I, p.

76).

Le genre humain n’avait pas en lui de quoi satisfaire; il fallait un

propitiateur. Dieu seul, en se communiquant à sa créature par

l’Incarnation, pouvait lui rendre la faculté de redevenir son image. Le

Christ a tout _réconcilié_. Mais, pour sauver des esclaves, il a pris

lui-même la forme d’un esclave; il s’est anéanti jusqu’à la mort, et à

la mort la plus infamante. Humiliation annoncée par les prophètes,

vérifiée dans l’histoire humaine de Jésus et continuée en ses disciples.

Il est ressuscité pour que nous ressuscitions avec Lui, non simplement

afin de prouver sa puissance, mais voulant que l’homme récupère en lui,

par lui, la vie éternelle. Cette vie est un pur don; elle s’appelle la

béatitude; elle s’appelle aussi la grâce, effusion de vérité dans

l’intelligence, pouvoir, dans la volonté, d’accomplir le bien.

L’assurance du salut acquis, nous l’aurions, même si Paul ne nous

l’apportait point. Ce qu’il nous apprend, nous le saurions par les

Évangiles et l’enseignement de l’Église. Cependant, sur ces conquêtes

essentielles, il ajoute des clartés merveilleuses, il a les paroles du

génie inspiré:

«Les dons et l’appel de Dieu sont sans repentance[474]...»

[474] _Rom._ XI, 29.

«Si par la faute d’un seul la mort a régné du fait d’un seul, à plus

forte raison ceux qui reçoivent la surabondance de la grâce et de

la justice régneront-ils dans la vie par le fait du seul

Jésus-Christ[475].»

[475] _Id._ V, 17.

Quand il voit dans le Christ la tête du corps de l’Église, il énonce

mieux qu’une métaphore; il rend sensible un fait surnaturel plus vrai

que la loi de la gravitation. Car c’est bien du Christ, comme de la

tête, que descend aux membres toute la plénitude vivifiante:

«Il est la tête des bienheureux qui lui sont unis par la gloire; des

saints qui lui sont unis par la charité; des pécheurs qui tiennent

encore à lui par la foi, bien qu’ils n’aient plus la charité; ensuite

des infidèles qui peuvent lui être unis, quoiqu’ils ne le soient pas

encore en réalité, mais qui lui seront un jour unis effectivement selon

l’ordre de la prédestination divine; et enfin de tous ceux qui

pourraient être unis à lui, mais qui ne le seront jamais effectivement,

comme les infidèles qui vivent encore en ce monde et ne sont pas

prédestinés[476].»

[476] Saint THOMAS, _De l’Humanité de Notre-Seigneur Jésus-Christ_,

ch. VI.

La prédestination! Paul affronte ce mystère, d’un regard pathétique,

mais dont la tranquillité ne se dément pas, comme on élève les yeux sans

vertige vers le gouffre d’une nuit comblée d’étoiles. Il sait que Dieu

est juste; cela, comment en douter, puisque c’est Dieu? Celui qui a créé

les âmes veut le salut de toutes. L’homme, asservi par la chair, reçoit

de l’Esprit la liberté dans la foi et l’amour. Pourquoi les uns, sans

mérite apparent, obtiennent-ils ces privilèges? Pourquoi les autres

sont-ils déshérités? L’argile, si le potier en fait «un vase

d’ignominie», ne peut lui demander pourquoi. Paul songe aux Juifs

endurcis; les ténèbres sont leur partage; Dieu en est-il cause? Ils

repoussent la lumière, ils la méprisent, ils ne veulent que l’anéantir;

et pourtant elle viendra sur eux. Quant aux infidèles, s’ils n’ont pas

même la Loi, ils seront jugés sans la Loi; ils sont leur propre loi,

ayant cette clarté naturelle qui illumine tout homme en ce monde.

Mais, à l’égard du juste, Paul voit les trois étapes de sa carrière

bienheureuse: il est prédestiné par l’élection divine, justifié par sa

foi, par ses œuvres et celles de ses frères; il sera enfin glorifié.

Cette gloire, il ne saurait y entrer, sans s’être uni au corps mystique

de l’Église universelle, sans la communion des saints, la vertu des

sacrements et des rites.

Quand l’Apôtre «complète dans sa chair ce qui manque aux tribulations du

Christ pour son corps qui est l’Église», il ne croit pas seulement

endurer ce qu’aurait pâti le Christ à sa place; il entend que, s’il

souffre après son Maître et comme lui, l’efficacité des mérites est

accrue dans l’Église; l’œuvre rédemptrice s’amplifie en puissance par

cette union mystique[477].

[477] Une rencontre imprévue, au moment où j’écris ces pages, met sur

ma table les _paroles d’un croyant_ de Lamennais. Dans la préface

dédiée _au peuple_ (c’est-à-dire, selon l’Évangile de 1834, aux

opprimés), je trouve ces phrases: «A présent, si je vous parlais de

leurs souffrances (des souffrances de ceux qui vous aiment), on me

jetterait avec eux dans les cachots. J’y descendrais avec une grande

joie si votre misère pouvait être un peu allégée; _mais vous n’en

retireriez aucun soulagement_, et c’est pourquoi il faut attendre et

prier Dieu qu’il abrège l’épreuve.»

Étrange amoindrissement de l’intelligence spirituelle et de la

charité chez le prêtre libertaire! Il se dispense de souffrir pour

les misérables et avec eux, _parce que cela ne servirait à rien_.

Comparez le langage de Paul dans les chaînes.

Tous ces dogmes, dans la bouche de Paul, prennent un accent d’autorité

décisif; d’autant plus qu’ils sont liés à son expérience, aux faits

divins ou humains dont il tient la certitude.

Mais, pour le monde moderne, ce sont des vérités presque mortes. A la

notion de la nature déchue une philosophie hérétique ou néo-païenne a

substitué le plus faux des principes: l’homme naît bon. Donc le

Rédempteur est inutile. L’idée de la prédestination s’est déformée en

une sorte de fatalisme qui laisse l’âme indifférente à son avenir

essentiel. Le conflit de la chair et de l’esprit s’est vu simplifié: la

chair étant redevenue souveraine, l’esprit n’a plus qu’à la servir et à

se renier. Au lieu de la Communion des Saints, on est revenu en arrière,

à une conception de la solidarité toute matérielle, comme celle des

atomes pressés ensemble malgré eux, ignorants de ce qu’ils sont et de ce

qu’ils veulent. L’affreux mot «bloc» représente la métaphysique de nos

contemporains.

Paul est, plus que jamais, à cette heure, le docteur _des gentils_. Les

nations auraient besoin de rapprendre, auprès de lui, les éléments du

salut.

Il leur expliquerait comment le salaire du péché, c’est la mort, et de

quelle maladie elles dépérissent.

Sa morale, enclose dans sa théologie, leur donnerait la méthode de

l’unique guérison. En disant aux hommes: Vivez dans le Christ et selon

lui, il leur enseigne toute force, toute joie, toute perfection.

L’exemple qu’il leur propose ne s’adresse pas simplement à des

anachorètes; son christianisme est _social_. Il a dit sur le mariage les

choses les plus hautes et les plus sensées. L’amour des époux est,

devant ses yeux, la figure du Mystère où le Christ s’unit à son Église;

l’homme doit aimer son épouse, «de même que le Christ a aimé l’Église et

s’est livré pour elle[478]». Seulement, la femme doit être soumise à son

mari comme elle obéit «au Seigneur». Il conçoit le mariage indissoluble

et saint, comme le Christ l’a voulu. Mais il découvre à la sainteté de

l’institution des raisons sublimes qu’on n’apercevrait pas sans lui.

[478] _Éphés._ V, 25.

Entre les maîtres et les serviteurs, il exige, des uns, la bonté, des

autres, la droiture diligente, la bonne volonté, comme de gens «qui

servent le Seigneur et non pas des hommes».

A l’égard des pouvoirs publics, il entend que «tous soient soumis aux

autorités supérieures. Car toute autorité vient de Dieu... Celui qui

résiste à l’autorité résiste à l’ordre voulu de Dieu[479]».

[479] _Éphés._ VI, 7.

Il fait un précepte à chacun de travailler pour n’être point à charge au

prochain et subvenir aux indigents. La division du travail, l’ordre dans

la vie, la dignité lui paraissent, même en un sens surnaturel, des

règles nécessaires.

Au-dessus de tout, il met deux vertus qu’ignorait le monde païen:

l’humilité, la _charité_. L’hymne où Paul, en magnifique poète, a

célébré celle-ci, résonnera peut-être sans charme aux oreilles de nos

philanthropes et des altruistes satisfaits d’eux-mêmes. Si connu et

vieux qu’il soit, il garde cependant une fraîcheur divine, comme une

chose improvisée derrière la porte du Paradis:

«Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas

la charité, je ne suis qu’un airain bruyant ou une cymbale qui vibre.

Quand j’aurais le don de prophétie, quand je connaîtrais tous les

mystères et toute science, quand j’aurais toute la foi, une foi à

déplacer les montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien.

Quand je donnerais en bouchées de pain tout ce que je possède, quand

même je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas la charité,

cela ne me sert de rien.

«La charité est patiente, elle est bonne. La charité n’envie pas. La

charité n’est ni glorieuse, ni gonflée d’orgueil. Elle ne fait rien

d’inconvenant, elle ne cherche pas son intérêt, elle ne s’encolère

point, elle n’impute pas le mal. Elle ne se réjouit pas de l’injustice,

mais elle se réjouit de la vérité. Elle excuse tout, elle croit tout,

elle endure tout.

«La charité ne succombera jamais. Si vous parlez des prophéties, elles

s’évanouiront; des langues, elles cesseront; de la science, elle aura

son terme. Notre science n’est que partielle et nous prophétisons

partiellement. Quand viendra ce qui parfait, alors ce qui est partiel

s’abolira. Lorsque j’étais un petit enfant, je parlais comme un petit

enfant, je raisonnais comme un petit enfant. Lorsque je suis devenu

homme fait, j’ai rejeté ce qui était du petit enfant. A présent, nous

voyons les choses comme dans un miroir, en énigme. Alors nous verrons

face à face. Mais alors je connaîtrai parfaitement, comme je suis connu.

A présent donc demeurent la foi, l’espérance et la charité, ces trois

choses. Mais la plus grande est la charité[480].»

[480] I _Cor._ XIII.

L’admirable d’un tel mouvement, c’est qu’il donne la perception de

l’illimité dans l’élan vers Dieu. Et pourquoi Paul ceint-il la charité

d’un diadème immortel, comme s’il voyait en elle la Mère du Christ?

L’amour est le principe de tout; seul, il établit entre Dieu et le monde

l’unité, non l’unité aveugle du rêve panthéiste, mais l’unité libre et

consentie, celle qui n’épuisera point sa plénitude, puisque le créé, à

jamais, se connaîtra créé au sein du Père des lumières.

En attendant, l’homme et la création ne vivent que d’un désir: atteindre

cette unité, être affranchis des servitudes corruptibles «pour avoir

part à la liberté de la gloire des enfants de Dieu[481]». La nature

gémit, elle est dans les douleurs de l’enfantement. Nous qui avons les

prémices de l’Esprit, nous gémissons en nous-mêmes, sous la loi de notre

corps mortel, dans l’attente de sa rédemption.

[481] _Rom._ VIII, 21-23.

Le péché a obscurci l’univers; il fait peser même sur les animaux, sur

la matière, la tristesse d’un désordre. Mais, lorsque le Seigneur Jésus

«apparaîtra du ciel avec les anges de sa puissance, qu’il aura fait

justice de ceux qui ne connaissent pas Dieu, qui n’obéissent pas à

l’Évangile[482]», l’ennemie, la Mort sera enfin détruite. La splendeur

qui investira l’âme et le corps des élus se réfléchira sur les cieux

nouveaux, sur la terre sanctifiée. Et Dieu sera tout en tous.

[482] II _Thessal._ I, 7-8.

Paul est le prophète de l’unité dernière.

L’attente du «grand jour[483]» persiste chez lui, au fond de ses désirs,

alors même qu’il paraît certain de ne point voir la Parousie. Il sait

qu’au delà de la mort il sera bientôt avec le Christ. Mais son propre

salut ne lui suffit pas. Il veut la conversion d’Israël, l’avènement du

Juge, la fin des iniquités, la consommation de la paix.

[483] II _Tim._ I, 18.

Il est l’homme qui espère, il n’a pas enseigné théoriquement

l’espérance. Traité comme un faux frère, honni, flagellé, lapidé,

enchaîné, il ne cesse jamais d’espérer et de semer l’espoir avec ses

mains de feu. Auprès de la gloire promise, que pesaient pour lui les

tribulations? Il donna son sang en témoignage des choses qu’il espérait.

Si l’on ne peut admettre tout à fait l’argument de Pascal: «Je crois

volontiers les histoires dont les témoins se font égorger», car les

fausses religions et les hérésies ont eu leurs martyrs, Paul se présente

comme le témoin du Christ ressuscité, du Christ que les Apôtres avaient

vu avant lui, dont Thomas avait palpé les plaies, dont lui-même avait

entendu la voix et senti le regard _humain_. La preuve du témoignage de

Paul, c’est que sa foi a changé le monde.

Elle ne l’a qu’en partie changé. Jésus a prédit que les puissances de la

mort ne prévaudraient pas contre son Église, non qu’avant son retour son

Église prévaudrait contre elles. Il y aura des heures--c’est Lui qui les

annonce--où la foi déclinera si affreusement que les chrétiens--les

faibles--se demanderont par quelle voie le Seigneur aura le dernier mot.

Ils reliront alors l’épître aux Romains. Ils comprendront mieux qu’elle

n’était pas pour le seul Abraham, mais pour nous et pour eux la promesse

de fidélité.

Paul sera le clairon des suprêmes espérances.

Jusqu’au terme des siècles, nuit et jour s’il le faut, le bon soldat du

Christ courra par les rues du camp, sonnera l’alerte et la charge; il

affermira au cœur des braves l’alacrité, ralliera les blessés et les

lâches; il ranimera jusqu’aux morts pour le combat où la défaite est

impossible. Mais ce clairon de guerre, par une merveille ineffable, aura

des accents humbles, d’une angélique douceur. Il chantera le règne de

l’amour et la paix sans fin.

1923-1925.

Saint Paul · 第 55 / 56 题