Les deux années où Paul vécut à Rome, _prisonnier militaire_, terminent
ce qu’on sait nettement sur sa vie. Le livre des _Actes_ ne va pas plus
loin. Il est invraisemblable que l’auteur ait tu à dessein[436] la
condamnation et la mort de l’Apôtre, faits notoires, dont le
retentissement dut être immédiat, immense parmi toutes les chrétientés.
D’autres motifs, qui nous échappent, ont déterminé le brusque arrêt du
récit.
[436] C’est la dernière et sotte réticence que M. Loisy prête à
l’astucieux «rédacteur».
Au delà, Paul s’enfonce dans un brouillard. Nous retrouvons, par
intervalles, le son de sa voix. Mais nous avons peine à suivre ses
mouvements. L’épître aux Philippiens, sur un ton d’espérance[437],
annonçait une visite prochaine en Macédoine. Il croyait à l’heureuse
conclusion de son procès. Les épîtres à Timothée, celle à Tite seraient
inexplicables s’il ne s’était vu, en effet, acquitté, libéré.
[437] I, 26.
La première à Timothée[438] le montre partant pour la Macédoine; il veut
que son disciple l’attende à Éphèse où il se propose de le rejoindre.
Dans la seconde[439], il rappelle qu’il a laissé Trophime malade à
Milet. Écrivant à Tite, il nous apprend[440] qu’il l’a laissé en Crète
«pour achever de régler ce qui reste à régler et, dans chaque ville,
établir des presbytres».
[438] I, 3.
[439] IV, 20.
[440] I, 5.
Ainsi donc, après son acquittement, Paul retourna voir les églises
d’Achaïe, de Macédoine, d’Asie. Il fit une mission en Crète, et chargea
Tite d’y bien asseoir son œuvre.
Quant au voyage en Espagne, si fermement projeté, put-il l’accomplir, et
vers quel temps? Le témoignage de Clément Romain[441], laisse entendre
que Paul «atteignit le terme de l’Occident»; et ces mots, si vagues
qu’ils soient, se rapportent, non à Rome, mais plutôt à l’Espagne, point
extrême où l’Annonciateur visait, avant de paraître devant son Juge et
de lui dire: «Toute la terre a entendu votre nom. Maintenant, venez,
Seigneur.» Seulement, rien n’indique les circonstances ni l’époque de
son exploration.
[441] Voir p. 10.
Est-ce alors que Paul conçut ou inspira l’épître aux Hébreux? Les
exégètes se sont épuisés en hypothèses autour de ce texte mystérieux. Il
ne porte aucune salutation initiale, aucune allusion à l’entourage de
Paul, sauf à Timothée, dont il dit sèchement:
«Vous savez du _frère Timothée_ qu’il est remis en liberté. S’il ne
tarde pas à venir, c’est avec lui que j’irai vous voir... _Ceux
d’Italie_ vous saluent.»
Paul en personne n’eût pas ainsi parlé, semble-t-il, de celui qu’il
aimait comme un fils, «son vrai fils dans la foi».
Le fond de la lettre est paulinien par la doctrine. Nous saluons au
passage des locutions théologiques, des métaphores familières:
«Tout est soumis au Christ... Vous en êtes revenus à avoir besoin, non
pas de nourriture solide, mais de lait[442]... La Loi n’a rien conduit à
la perfection... Mon juste, grâce à la foi, vivra...»
[442] Cette image, peut-être créée par saint Paul, était entrée dans
le domaine commun, comme l’atteste le passage fameux de saint
Pierre, en sa première épître (II, 2).
Certaines phrases, certains morceaux ont le tour nerveux et ramassé,
propre au langage de l’Apôtre:
«Sans effusion de sang, pas de rémission... Vous n’avez pas encore
résisté jusqu’au sang... Il est horrible de tomber entre les mains du
Dieu vivant...»
Et surtout l’admirable mouvement sur la parole prophétique:
«La parole de Dieu est vivante, efficace. Elle est plus tranchante que
toute épée à deux tranchants. Elle pénètre jusqu’à séparer l’âme de
l’esprit, les jointures et les moelles.»
Mais la majesté pompeuse, surabondante de l’ensemble paraît étrangère au
style de Paul. On dirait une page de Démosthène amplifiée par Isocrate.
Évidemment Paul savait assouplir selon des auditoires dissemblables ses
formes d’expression. Malgré tout, on sent une main autre que la sienne.
Le développement sur la foi (ch. XI), avec ses longues énumérations
d’exemples bibliques, «cette nuée de témoins» que l’auteur amasse pour
démontrer une vérité simple, trahit un rhéteur; l’ouvrage semble avoir
été écrit par un disciple de Paul ou un homme qui avait reçu de près son
influence[443], Juif d’origine, mais assujetti aux disciplines grecques
de l’éloquence.
[443] La tradition suppose Barnabé (voir PRAT, _op. cit._, t. I, p.
497-506).
Il s’adressait à des communautés palestiniennes en proie au grand
trouble qui précéda le soulèvement de la Judée. Jamais la tentation de
resserrer l’Église sous le joug mosaïque n’avait si fortement agité les
chrétiens de Palestine. Autour d’eux, la fureur du fanatisme
s’exaspérait. Ils allaient être mis en demeure de choisir: ou bien
suivre le peuple dans sa révolte contre l’étranger, devenir des Juifs,
en tout, forcenés, ou s’exiler (ce qu’ils firent en se retirant, pour
leur salut, à Pella).
L’auteur de l’épître les exhorte à persévérer dans leur foi. Il leur
propose un parallèle entre le sacerdoce juif, imparfaite et transitoire
figure, et le sacerdoce de Jésus-Christ. Jésus est le médiateur
nécessaire, le prêtre éternel. Une magnificence pontificale anime ces
considérations. Mais leur sérénité laisse percer les sentiments dont
l’attente du martyre devait exalter les chrétiens d’Italie:
«Vous autres, vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang. Nous,
sous-entend-il, nous savons ce qu’il faut savoir endurer pour le règne
de Dieu.»
L’évocation des supplices qu’ont pâti les précurseurs de l’Évangile, les
prophètes du Crucifié, représente autre chose qu’un lieu commun
oratoire:
«Ils ont été lapidés, torturés, sciés. Ils sont morts par le tranchant
du glaive, ils ont erré, couverts de peaux de brebis, de peaux de
chèvres, manquant de tout, persécutés, maltraités (le monde n’était pas
digne d’eux); errant dans les solitudes et les montagnes, dans les
cavernes et les trous de la terre[444]...»
[444] XI, 37-39.
Certaines antithèses enfin éclatent comme le cri du sublime détachement,
avec un accent tout paulinien:
«Nous n’avons pas ici de cité qui demeure, mais nous cherchons celle qui
sera[445].»
[445] XIII, 14.
Nul, mieux que Paul, ne passait en ce monde, comme un nomade, marchant
vers la cité céleste qu’il préparait ici-bas. Quelle cité humaine aurait
alors pu retenir l’espérance du chrétien? Jérusalem et le Temple
allaient succomber; Rome, qui se disait éternelle, venait d’être, aux
trois quarts, détruite par l’incendie.
Le 19 juillet 64, des magasins d’huile, au bout du grand Cirque, ayant
pris feu, tout le centre de Rome, autour du Palatin, brûla pendant six
jours; sur les quatorze régions de la ville, dix furent anéanties.
Où était Paul quand la nouvelle de ce désastre emplit les routes de
l’Empire? Sans doute y lut-il un signe, le brasier avant-coureur de
l’incendie du monde qui renouvellerait la terre et les cieux.
En attendant «le grand jour[446]», il continuait à guerroyer contre
l’erreur; il affermissait dans les églises des dispositions capables
d’en écarter les vaines querelles, le désordre et l’hérésie.
[446] II _Timothée_ I, 18. Voir aussi II _Petr._ III, 7.
Les deux épîtres à Timothée et celle à Tite le font voir infatigable
dans la lutte, toujours aussi ferme, rude par moments, mais avec la
tranquillité et la mesure d’un esprit déjà proche de la lumière sans
ombre.
Pas une minute il ne désarme vis-à-vis des judaïsants, «ces bavards qui
prétendent être les Docteurs de la Loi et ne savent pas ce qu’ils
disent[447]». Ces «circoncis», plus que les autres, sont des
«brouillons, des séducteurs... Ils bouleversent des familles entières,
enseignant _pour un gain honteux_ ce qu’il ne faut pas enseigner... Ils
se glissent dans les maisons, asservissent de pauvres femmes chargées de
péchés, et qu’entraînent toutes sortes de passions... Ils s’attachent à
des fables judaïques, à de vaines querelles au sujet de la Loi[448]».
[447] I _Tim._ I, 7.
[448] _Tit._ I, 10-15.
Certains soutiennent des inepties, comme Hyménée et Philète qu’il a dû
excommunier[449]; à les entendre, la résurrection dernière n’aurait pas
lieu, parce qu’elle est accomplie moralement dans le baptême. Certains
prohibent le mariage, s’obstinent à distinguer entre les aliments purs
et les immondes; ils veulent réduire la piété à une ascèse corporelle.
Ou bien ils enseignent l’Évangile autrement que l’Apôtre; dès que la
vérité passe par leur bouche, elle se déforme. Et surtout ils visent à
s’enrichir. «Or, l’amour de l’argent est la racine de tous les
maux[450].»
[449] I _Tim._ I, 20; II _Tim._ II, 17-18.
[450] _Id._ VI, 10.
Paul a vu les perversions qui pouvaient, dès sa croissance, affaiblir la
plus sainte des sociétés spirituelles. Il en a, plus encore, prévu les
suites; il sait que les hommes enflés de leur sagesse «s’enfonceront
dans l’impiété[451]». Pour diminuer les vices inhérents à tout
assemblage humain, il prêche deux remèdes: la fidélité aux principes
évangéliques et un gouvernement stable, très simple encore dans sa
hiérarchie, mais exemplaire.
[451] II Tim. II, 16.
Le chef des églises qu’il a fondées, c’est l’Apôtre lui-même. Il n’admet
pas que l’on conteste son autorité, puisqu’il la tient du Seigneur
lui-même et des premiers apôtres. Il délègue, pour un temps, ses
pouvoirs, à Timothée, à Tite ou à d’autres, quand il les charge de
visiter une église. Il leur prescrit d’établir dans chaque ville des
presbytres ou évêques, hommes d’une vertu éprouvée, attachés à la saine
doctrine. Les presbytres auront l’assistance des diacres et des veuves.
Ainsi, «le dépôt de la foi sera gardé»; toute église sera conduite par
des chefs qui auront reçu et transmettront le Saint-Esprit.
Entre la première et la seconde épître à Timothée, la grande
persécution, à Rome, s’était ouverte. Clément Romain, en termes trop
discrets, laisse entrevoir quels ennemis des chrétiens la fomentèrent:
«C’est par suite de la _jalousie_ que les hommes qui furent les colonnes
de l’Église ont été persécutés et ont combattu jusqu’à la mort[452].»
[452] _Ép. aux Cor._, ch. V.
L’incendie de Rome avait épargné les abords de la porte Capène et le
quartier du Transtévère; il avait éclaté non loin des ruelles juives,
mais sans les atteindre. La rumeur populaire dut accuser les Israélites
d’avoir voulu, en détruisant Rome, venger leurs frères de Judée
qu’outraient les exactions et les violences des gouverneurs romains.
Elle poussait la foule à des représailles. Pour les prévenir, et, du
même coup, détourner sur les chrétiens qu’ils exécraient la vindicte
publique, les Juifs propagèrent ce bruit: les incendiaires, c’étaient
les disciples du Crucifié. Dans l’entourage de Néron, Poppée, des
comédiens juifs se chargèrent d’aiguiser l’animosité du prince. Ils lui
représentèrent sa maison comme infestée d’esclaves, de scribes,
d’affranchis, d’officiers chrétiens.
Tous ces gens-là, qui semblaient les plus fidèles des domestiques,
préparaient dans l’ombre des forfaits affreux. Ils avaient failli brûler
Rome; le prince, tôt ou tard, serait leur victime.
Les chrétiens--comment l’ignorait-il?--«avaient en haine le genre
humain[453]». Ils réprouvaient les joies que la nature conseille à
l’homme; des témoins avaient surpris, dans leurs assemblées secrètes,
des turpitudes sans nom. Et, surtout, ils adoraient un séditieux mis en
croix. Ils bravaient les édits promulgués contre les superstitions
étrangères. Ils déniaient aux divins empereurs le culte qu’exigeait le
respect des lois.
[453] TACITE (_Ann._, XV, 44) enregistre, comme probant, ce grief mal
défini. «La haine du genre humain», c’est la volonté de détruire la
famille, la religion nationale et l’État. On faisait donc passer les
chrétiens pour des anarchistes sans patrie, des espèces de
nihilistes.
Néron, coupable ou non d’avoir prolongé l’incendie de la vieille
ville--son rêve était de rebâtir une autre Rome--et mal vu à cause des
misères accumulées par le désastre, s’empressa de saisir cette
diversion. Il la fit, à sa mode, théâtrale et atroce. Tertullien[454]
lui attribue un mot qu’il a bien pu prononcer:
[454] _Apolog._ 5. Ce que Tertullien appelle «institutum neronianum»
doit s’entendre, je crois: un précédent juridique.
«_Christiani non sint._ Que les chrétiens soient anéantis.»
Les frappa-t-il par un édit? A des arrestations en masse succédèrent des
supplices où l’on précipita les accusés sans avoir instruit leur procès,
sur une dénonciation ou parce qu’ils se confessaient chrétiens. Même si
nous réduisons à quelques milliers de fidèles «la multitude énorme» dont
Tacite relate la condamnation, Néron atteignit d’abord l’effet cherché;
l’événement fut considérable. La plèbe crut se venger de la récente
catastrophe en applaudissant aux tortures des auteurs présumés. Comme
incendiaires, d’après la loi romaine[455], les chrétiens devaient être
livrés au bûcher ou exposés aux bêtes. Mais on sait quels raffinements
d’horreur le cabotin sadique se plut à inventer, à voir mis en œuvre.
Des troupeaux de patients, sous des toisons de bêtes fauves, étaient
offerts, dans le cirque, aux morsures de chiens furieux. Dans les
jardins du Vatican, le long des allées, des martyrs, empalés sur un
pieu, portaient collée à leurs membres la _tunica molesta_, la robe
enduite de poix et de soufre; la nuit, ils flambaient, luminaires
vivants, tandis que Néron circulait, cocher de son quadrige, ou
chantait, la cithare en main, sur le tréteau d’une scène, un morceau de
tragédie. De jeunes chrétiennes, traînées au milieu d’un théâtre, y
jouaient le rôle des Danaïdes, vouées aux horreurs du Tartare; des
mimes, avant de les étrangler, les violentaient publiquement; ou bien,
elles étaient, comme Dircé, liées aux cornes d’un taureau qui les
piétinait, les déchirait, parmi des rocs, les éventrait[456].
[455] Voir MOURRET, _les Origines chrétiennes_, t. I, p. 122.
[456] Voir l’épître de saint Clément, _loc. cit._
La férocité lente des sévices, au lieu d’assouvir les haines du peuple,
se retourna pourtant contre Néron. Parmi les condamnés il y avait trop
d’innocents manifestes; des vieillards, des adolescents, de pauvres
femmes, tourmentés au delà des forces humaines, conservaient, dans leurs
agonies interminables, une souriante patience. Leur victoire étonna des
spectateurs curieux, puis les troubla d’une compassion. Il devint
évident que leur supplice avait une seule fin: amuser les yeux d’un
cruel et de ceux qui lui ressemblaient.
Paul se trouvait, peut-on croire, en Orient, lorsqu’il apprit la
dévastation de l’église romaine et le combat triomphant des frères. Il
avait écrit à Tite:
«Hâte-toi de me rejoindre à Nicopolis (en Macédoine); j’ai résolu d’y
passer l’hiver[457].» Il s’était arrêté à Troas où il avait oublié, chez
Carpos, son manteau, son unique manteau peut-être[458].
[457] III, 12.
[458] II _Tim._ IV, 13.
C’est à Corinthe, selon une tradition vraisemblable[459], qu’il aurait
donné rendez-vous à Pierre; et les deux Apôtres partirent ensemble pour
l’Italie, afin de soutenir les fidèles, comprenant aussi qu’ils
allaient, à Rome, recevoir «la couronne».
[459] Eusèbe (l. III, ch. XXIV) cite Denys de Corinthe et son
affirmation un peu confuse: «(Pierre et Paul), étant venus à
Corinthe, nous instruisirent; _ils partirent ensemble pour
l’Italie_, et après vous avoir, Romains, instruits comme nous-mêmes,
ils furent martyrisés, vers le même temps.»
D’après les _Actes_ apocryphes de Paul--seulement il est difficile d’y
séparer l’histoire et la fiction--l’Apôtre aurait loué, _hors de Rome_,
une grange[460]; là il se remit à prêcher. Dénoncé, il fut une seconde
fois jeté en prison. Mais ce n’était plus la _custodia militaris_. Il se
montre à Timothée, chargé de chaînes «comme un malfaiteur[461]». Un
certain Onésiphore, venu à Rome, l’a cherché quelque temps, ne l’a point
découvert sans peine. Paul devait donc être durement détenu; ses anciens
amis n’osaient plus dire qu’ils le connaissaient; on ignorait jusqu’au
lieu de sa geôle.
[460] Les _Actes_ apocryphes paraissent avoir emprunté ce détail aux
_Actes_ des Apôtres.
[461] II, II, 9.
«Tous ceux d’Asie, dit-il, se sont détournés de moi... Lors de mon
premier plaidoyer (dès ma comparution devant les juges), personne ne
s’est mis avec moi; tous m’ont abandonné.»
Il n’a pas la certitude encore de sa mort imminente. Une fois déjà il a
été retiré «de la gueule du lion». Il n’est sûr que d’une chose: «Le
Seigneur le sauvera de toute œuvre méchante; Il le conduira sain et sauf
«dans son royaume céleste.» Que Timothée se hâte, avant l’hiver, de se
rendre auprès de lui; qu’il lui apporte le manteau laissé à Troas.
Cependant il parle comme s’il lui laissait de suprêmes conseils, et il
se voit offrant son sang comme la libation du dernier sacrifice; le
«temps de _lever l’ancre_» approche. Du fond de son cachot, Paul sent
venir à lui le vent de la pleine mer; demain il appareillera pour les
plages du ciel.
«J’ai combattu le beau combat; j’ai achevé la course; j’ai gardé la foi.
Maintenant, elle est déposée pour moi la couronne de la justice que Dieu
me donnera en ce jour-là, lui, le juste Juge; et non seulement à moi,
mais à tous ceux qui ont désiré avec amour sa manifestation.»
Rien, peut-être, dans les _Épîtres_, n’est sublime comme ces paroles du
vieil athlète plus fort que jamais dans sa foi, qui n’avoue aucune
lassitude, mais qui s’en ira, _parce que la course est gagnée_.
En attendant, il évoque d’un mot ce qu’il souffrit «à Antioche, à
Iconium, à Lystres, les persécutions dont le Seigneur l’a toujours
délivré. Et, aujourd’hui, il endure _tout_ «à cause des élus (des
prédestinés) pour qu’ils aient part au salut, eux aussi, et à la gloire
éternelle».
Il rappelle à son disciple ses volontés constantes; il lui recommande la
justice, la charité, la mansuétude, même à l’égard de ceux qu’il faut
reprendre et condamner.
Sa voix semble déjà venir d’outre-tombe, d’un monde où la paix ne peut
plus être perdue.
En même temps, il prépare pour d’innombrables martyrs l’exhortation qui
leur convient. Dans les _Actes_ de ceux de Scilli[462], le proconsul
Saturninus pose à l’accusé Speratus cette question: «Que gardez-vous
dans vos archives?» Et Speratus répond: «Nos livres sacrés et _les
épîtres de Paul, homme très saint_.»
[462] Dont le procès fut jugé à Carthage, en juillet 180. Voir dom
LECLERQ, _op. cit._, p. 111.
Avant l’heure des supplices, quel viatique il leur apportait! On
s’explique l’athlète figuré sur les parois des catacombes; c’était à lui
qu’ils songeaient, comme au lutteur invincible, victorieux par la grâce,
et qui, par elle, n’avait jamais douté de l’être.
Mais, après cette épître, les derniers jours de l’Apôtre se perdent
comme dans un couloir sombre. Les péripéties de son deuxième procès,
jusqu’à la fin des temps, resteront inconnues. Nous sommes réduits aux
Apocryphes; et le narrateur invente visiblement ou transpose des
circonstances multiples.
Patrocle, échanson de César, est allé entendre Paul dans la grange où il
enseigne. Cet homme va s’asseoir sur la fenêtre du grenier; il en tombe
et meurt. Paul le ressuscite. Il le fait asseoir sur une bête de somme.
Patrocle repart en parfaite santé.
L’épisode est une copie maladroite de la résurrection d’Eutychos à
Troas. Mais la suite peut contenir des éléments plus véridiques.
Néron a su la mort de Patrocle. Lorsqu’il le voit revenir vivant, il
s’étonne: «Qui t’a fait vivre?--Le Christ Jésus, répond Patrocle, le roi
de l’éternité.»
Néron est inquiet, lui qui rêvait d’être roi de Jérusalem[463] parce
qu’il savait confusément les prédictions des devins d’Orient sur
l’empire du Messie:
[463] Voir SUÉTONE, _Néron_.
«Ce Jésus doit _régner sur l’éternité et renverser tous les royaumes_!»
Patrocle n’hésite pas à répondre:
«Oui, il renversera toutes les royautés, et il sera seul pour
l’éternité.»
Alors, Barsabas Justus aux larges pieds, Urion le Cappadocien et Festus
le Galate, les premiers serviteurs de Néron, s’écrient d’une même voix:
«Nous aussi, nous sommes au service de ce roi de l’éternité.»
Néron les fait lier de chaînes et torturer terriblement. Il envoie un
centurion appréhender Paul et ceux qui l’écoutent. Quand l’Apôtre
comparaît devant César, Néron, au premier coup d’œil, dit:
«Voilà leur chef», parce que tous ont les yeux sur _lui_. L’empereur
l’interroge:
«Pourquoi es-tu entré dans l’Empire romain? Pourquoi enrôles-tu des
soldats soustraits à mon commandement?»
Paul fait cette réponse:
«César, nous enrôlons des soldats dans toute la terre habitée. Car il
nous a été ordonné de n’exclure aucun homme qui veuille passer au
service de mon Roi. Ce service, s’il te plaît à toi-même de t’y
soumettre, te sauvera. Si tu le pries, tu seras sauvé. Car, en un seul
jour, il doit faire la guerre au monde.»
Que Néron eût, lui-même, interrogé l’Apôtre, le fait n’aurait, en soi,
rien de surprenant. Le prince, par cela seul qu’il exerçait la puissance
d’un chef d’armée, assumait en même temps les pouvoirs judiciaires. A
lui ou à tout autre juge, Paul certainement annonça la Parousie du
Seigneur. En présence de païens orgueilleux, omnipotents, il ne manquait
jamais de proclamer cette vérité redoutable: au-dessus des empires que
le temps renverse, Dieu manifestera son royaume immuable, le seul qui
_est_.
Mais, au moment où il comparut une seconde fois devant un tribunal
romain, Néron était absent de Rome. Saint Clément affirme que Paul
souffrit le martyre _sous les préfets_. Rome, d’ordinaire, n’en avait
qu’un seul. Cette année-là--en 67--Néron décida qu’il y en aurait deux.
Il préparait son fastueux voyage en Achaïe; au printemps, il était
parti. Or, la tradition maintient que Paul fut exécuté le _29 juin_.
Elle fixe au même jour ou à un an d’intervalle le supplice de Pierre.
Jésus, dans un langage voilé, avait annoncé à Pierre par quelle mort il
le glorifierait:
«Quand tu étais jeune, tu mettais ta ceinture et tu partais où tu
voulais; mais, quand tu seras vieux, tu étendras tes mains, et un autre
te ceindra et il te mènera où tu ne voudras pas[464].»
[464] _Jean_ XXI, 18.
Pierre, traité comme un homme de rien, «étendit» en effet «ses mains»
sur la croix où il voulut être cloué, la tête en bas. A Paul, citoyen
romain, on réserva une mort plus honorable: la décollation par le
glaive.
Passa-t-il, ainsi que le veut une tradition, avec Pierre, son dernier
jour, dans l’horrible basse-fosse de la prison Mamertine? Le cachot
voisin du Forum semble avoir été plutôt destiné à des criminels
politiques--tels les complices de Catilina--ou à des captifs de guerre,
comme Vercingétorix.
Mais le cachot au fond duquel Paul attendit l’aurore de sa libération ne
dut pas être plus agréable: ténèbres, puanteur, contact de bêtes
affreuses, humidité d’égout suintant, et l’immobilité dans des haillons
pleins de vermine, les mains étant raidies par le poids des chaînes, les
pieds bloqués par une barre de fer, dans le créneau du cep!
Le matin d’été où la porte s’ouvrit, quand il s’en alla au martyre, fut
le plus beau des matins. Quelques heures d’attente, et il serait enfin
avec le Christ, en Lui, non plus seulement par la possession mystique,
mais dans le vis-à-vis sans fin que Job espérait: «Je verrai face à face
mon Rédempteur; je le verrai, et ce sera moi, non un autre.» Entre son
âme et Dieu il ne sentirait plus la cloison de chair, le poids du
silence. Il trouva douce encore à respirer la lumière de ce monde. Mais,
déjà, il percevait, comme étant ailleurs, tout ce qui lui venait des
choses d’ici-bas.
Les rues, autour de lui, s’éveillaient; les dures semelles des soldats
sonnaient sur les dalles; les épées nues brillèrent au soleil montant.
Les passants regardaient avec une curiosité ironique ce vieil homme
déguenillé qu’on emmenait, les bras derrière le dos. Il entendait
peut-être le bourreau qui suivait l’escorte rire avec ses valets. Il ne
pensait point à cette écrasante puissance de Rome qu’un bas-relief,
contre un arc de triomphe, lui eût montrée sous la figure d’un cavalier
indifférent, implacable, dont le cheval appuie son sabot sur la nuque
d’un vaincu.
Il cherchait, même à cette heure, des âmes qu’il pourrait conduire au
Christ. Comme le centurion, marchant près de lui, le regardait d’un air
attristé, il osa l’entretenir du Seigneur; il lui dit:
--Crois au Dieu vivant; il me ressuscitera des morts, moi et tous ceux
qui croient en Lui[465].
[465] Ce trait, comme les suivants, n’a comme garant que les
_Apocryphes_.
Ils se dirigèrent au sud-ouest de la ville, vers la porte d’Ostie. Là,
une femme de grande mine, droite sur la chaussée, le front couvert d’un
voile, attendait son passage. Dès qu’il approcha, elle tourna vers lui
ses yeux pleins de larmes; et, joignant ses mains, suppliante, elle
cria:
--Paul, homme de Dieu, souviens-toi de moi devant le Seigneur Jésus.
Paul reconnut Plautilla, une patricienne qui assistait intrépidement les
chrétiens dans leurs angoisses. D’un ton joyeux il lui dit:
--Bonjour, Plautilla, fille du salut éternel. Prête-moi le voile dont tu
couvres ta tête. Je m’en lierai les yeux comme d’un suaire et je
laisserai à ta dilection ce gage de mon affection, au nom du Christ.
Ils longèrent, au delà du Tibre, sur la voie d’Ostie, le lieu, à droite
de la route, où Constantin empereur devait ériger, en l’honneur de
l’Apôtre, une première basilique. Une matrone chrétienne, Lucina,
possédait en cet endroit une maison de campagne[466]. Un mille environ
plus loin, ils prirent, à gauche, le chemin qui montait vers le plateau.
Si Paul considéra, un instant, l’horizon, d’étranges réminiscences
vinrent surprendre son cœur: ce grand pays que fermaient à l’Occident
les crêtes des monts Sabins et qui descendait, au Sud, jusqu’à la mer,
cette plaine, bleuâtre et sereine, où le Tibre tournait entre des buttes
vertes, ressemblait à la plaine de Cilicie appuyée aux rampes du Taurus.
[466] Voir MARUCCI, _loc. cit._
Un autre fleuve glissait là-bas... Les jours de son enfance surgirent,
puis s’effacèrent; du Saul de jadis au vieux Paul qui allait mourir il
voyait plus de distance que de Tarse à Ostie.
Le soleil se faisait lourd; la poussière du chemin irritait ses yeux
las. Il avançait d’un pied vaillant. Depuis la route de Damas il avait
tant marché! Cette étape était la dernière; il l’achèverait comme un bon
vétéran, du même pas que les jeunes soldats de César; et, d’un seul
coup, il tomberait, comme sur un champ de bataille.
Le point de la banlieue désigné pour l’exécution était un vallon désert
et secret; des sources d’eau salubres lui avaient mérité le nom d’_Aquae
salviae_. Les autorités romaines avaient sans doute choisi cette
solitude, de crainte que le spectacle du martyre n’excitât parmi les
chrétiens une ferveur contagieuse.
L’escorte s’arrêta _près d’un pin_. Le condamné requit du centurion la
liberté de se recueillir. Il pria debout, les mains étendues, tourné
vers l’Orient, vers la ville sainte de ses pères. On l’entendit parler
_en hébreu_ à Quelqu’un d’invisible. Sans doute, une suprême fois, il
revit ses transgressions lointaines; il demanda miséricorde, quoique
assuré de l’avoir obtenue. Il pria plus encore pour le salut d’Israël,
pour les églises qu’il avait fondées, pour toutes les autres, et pour
l’Église à venir.
L’arrêt portait qu’il serait, selon la coutume, flagellé avant d’être
décapité. Il offrit encore au baiser des verges ses épaules décharnées,
creusées par des lanières sans nombre. Toutes ses campagnes, comme sur
une stèle, s’y lisaient inscrites en glorieux stigmates.
Puis on lui banda les yeux avec le voile de Plautilla; il s’agenouilla
et tendit le cou en silence. Avide, la terre romaine but la libation du
sang libérateur.
Quelques fidèles, de pieuses femmes assistaient, sans doute, du haut de
la colline, au sacrifice; Lucina était, on peut le croire, parmi eux.
Ils portèrent le corps saint dans sa villa. Il y reposa jusqu’en 258,
jusqu’au temps où il fut réuni à celui de saint Pierre, dans la
nécropole de la voie Appienne. On le transféra ensuite, au IVe siècle,
sous l’autel de la basilique dédiée à l’Apôtre, _Saint-Paul hors les
murs_.
De là au val des trois fontaines, j’ai suivi, un jour d’été, le trajet
de son martyre. J’y suis retourné en automne avec allégresse. La
campagne garde un air d’antique sauvagerie. Les lignes du paysage n’ont
pas dû changer. A droite, entre une pinède sur une butte, quelques
fermes éparses, une tour d’un rouge brun, et l’éperon d’une butte verte,
le Tibre lent, sinueux comme le Cydnus, descend toujours vers la plaine
immense, appelé par la mer. Au bas de la route, passé deux poteaux de
pierre, une allée silencieuse coupe des bosquets d’eucalyptus et de
lauriers-roses.
Trois chapelles sont groupées dans le vallon. Celle qui commémore les
trois fontaines, maintenant murées, n’eût guère plu à Paul, tel que nous
le connaissons: trois cénotaphes, avec des frontons arrondis de marbre
noir, portent un caractère d’inanité funèbre. Une vaste mosaïque
païenne, au milieu du dallage, représente les quatre saisons. Une
grille, dans un coin, enferme le tronçon d’une colonne légendaire où le
bourreau, avant de frapper, aurait appuyé la tête du martyr.
Mais il est facile de s’abstraire, d’oublier le faux décor. La chapelle,
comme le vallon, demeure pleine de ce recueillement qui laisse venir en
nous les présences éternelles. Je conçois les Trappistes établissant,
tout près, leur monastère; ils ont mieux fait que d’assainir un fond
marécageux, réceptacle des fièvres; ils y rendent plus liturgique
l’intimité divine. L’anachorète Paul accepte ce refuge; l’homme que nous
y retrouvons, c’est le contemplatif, celui qui modelait sa doctrine et
ses actes sur la vision du Dieu caché. C’est aussi le porte-glaive que
la tradition consacre.
Paul, en toutes ses effigies, tient la poignée d’une épée dont la pointe
est dirigée vers la terre. L’épée fut l’instrument de son supplice; elle
est en même temps l’emblème de sa parole plus tranchante qu’un glaive à
deux tranchants. Seul à seul, je l’ai longuement prié: quand donc le
désir d’être touché par ce glaive grandira-t-il en moi? quand ce glaive
m’aura-t-il pénétré jusqu’aux jointures et aux moelles, jusqu’au lien
secret «de l’âme et de l’esprit»? Car la science unique dont son martyre
conclut l’enseignement, c’est qu’il faut se séparer de soi-même et
mourir avec le Christ pour vivre en Lui.