Avant d’entrer dans Rome, vers la porte Capène, Paul se retrouva en pays
familier. Les ruelles tortueuses évoquaient les faubourgs d’une ville
d’Orient. Il longeait des échoppes sombres d’où sortaient des odeurs
d’épices et de lourdes fritures. Enfants qui grouillaient, femmes
sordides aux jambes épaisses, au front serré d’un bandeau et qui
traînaient leurs sandales en allant, une amphore sur la tête, à la
fontaine, chiffonniers, mendiants, colporteurs d’allumettes, tous
étaient Juifs; ils vivaient là chez eux. Ils regardaient passer entre
des soldats le prisonnier, et, à leur tour, ils murmuraient:
--C’est un des nôtres.
Il dut traverser toute la ville pour être conduit au camp des
prétoriens, établi près de la voie Nomentane, au nord-est de Rome. Après
deux ans de séjour, au milieu des troupes, à Césarée, il n’éprouva, dans
le camp, aucune surprise. A peine remarqua-t-il les vastes proportions
des cours et des bâtiments, la belle tenue des hommes, le haut cimier du
casque des fantassins; mais il fut attentif au rugissement des lions
qu’on gardait là, dans un enclos de pierre, avec les autres bêtes fauves
destinées aux combats du cirque.
Le rapport du procurateur de Judée, tout le bien que put dire de sa
conduite le centurion Julius, lui valut une détention bénigne, ce qu’on
dénommait _custodia militaris_. Le prisonnier put se loger dans le
voisinage du camp; il était libre de sortir, enchaîné toutefois, tenu en
laisse par un soldat; son gardien devait avoir, nuit et jour, l’œil sur
ses mouvements.
A son arrivée, on suppose qu’il accepta comme refuge la maison d’un
fidèle. Prisca et Aquilas étaient-ils encore à Rome? Ils retournèrent en
Asie, plus tard peut-être[400]. Paul ne dit rien d’eux dans ses épîtres
de la captivité. Au reste, ils avaient leur demeure, à l’autre bout de
Rome, sur l’Aventin[401]. Il n’aurait pu être leur hôte.
[400] II _Timothée_ IV, 19.
[401] Voir MARUCCI, _op. cit._, t. I, p. 9.
Trois jours après sa venue, il invita les Juifs notables du quartier à
une conférence. Lié au légionnaire de garde, il n’était guère en posture
de prêcher dans une synagogue. Ils vinrent, par curiosité, là où il
habitait.
Il leur expliqua les conjonctures où les Romains eussent voulu le
remettre en liberté. L’insistance du sanhédrin à prétendre juger son
procès l’avait contraint d’en appeler à César. Et il répéta devant eux
sa protestation inlassable:
«C’est _à cause de l’espérance d’Israël_ que j’ai cette chaîne autour
des mains.»
La réponse des Juifs fut courtoise et prudente:
«Nous n’avons reçu de Judée aucune lettre sur toi, et aucun des frères
n’est venu qui nous ait rapporté quelque chose de toi. Mais nous
voudrions bien apprendre de toi _ce que tu penses_; car, de cette secte,
nous savons qu’en tout lieu on parle contre elle.»
Ces Juifs, assurément, avaient entendu raconter quelque chose des
nouveautés chrétiennes, de la foi en Jésus, comme au Messie. Ils se
feignaient plus ignorants qu’ils n’étaient, pour engager l’Apôtre à les
instruire sans réticence. Est-ce à dire qu’ils lui tendaient un piège,
complices des Juifs d’Asie? Leur sincérité paraît vraisemblable, quand
ils déclarent: «Nous n’avons reçu aucune lettre sur toi.» Au début du
printemps, alors que la navigation reprenait à peine, les courriers
d’Orient devaient être à Rome fort espacés, et les Juifs de Jérusalem
n’avaient encore pu nouer des intrigues pour essayer de perdre là-bas
celui qui leur avait échappé. En apparence même, durant deux années, ils
ne feront rien contre lui; ou, s’ils agirent dans l’ombre, quelque
puissante influence lui assurait une phase de tranquillité.
Ceux de Rome convinrent avec lui d’un jour où il leur exposerait sa
croyance.
Dans l’intervalle, Paul avait loué un logement pourvu d’une salle assez
grande[402]; il y réunissait les frères, et aussi les Juifs ou les
gentils désireux de connaître la _voie_. Elle fut inaugurée par les
Juifs; ils vinrent assez nombreux. «Depuis le matin jusqu’au soir» en
s’appuyant sur la Loi, sur Moïse et les prophètes, il rendit témoignage
au royaume de Dieu, il développa l’histoire de Jésus. Comme les uns
croyaient, tandis que les autres niaient, ils se retirèrent en se
querellant. Paul, sans les ménager, les congédia, certain de son
insuccès, et il enfonça comme un clou dans ces têtes dures la prédiction
d’Isaïe:
[402] L’hypothèse traditionnelle qui mettait ce logement au lieu de
l’église S. Maria in via lata est aujourd’hui abandonnée (voir
MARUCCI, _op. cit._, t. I, p. 12).
«Va vers ce peuple et dis: De l’ouïe vous entendrez et vous ne
comprendrez pas, et, cependant, vous regarderez et vous ne verrez pas.»
Mais il ajouta cette prophétie d’espérance:
«Sachez donc qu’aux gentils est envoyé le salut de Dieu; et eux, ils
entendront.»
Comment, autour de Paul, les gentils «entendirent-ils»? Certaines
phrases des _Épîtres_ aident à l’entrevoir:
«Ce qui m’est arrivé tourne plutôt au profit de l’Évangile; en sorte que
mes chaînes sont connues de tout le prétoire[403] et de tous les autres;
et la plupart des frères, ayant, à cause de mes chaînes, plus grande
confiance dans le Christ, osent sans crainte dire la Parole[404].»
[403] Il veut dire: le camp des prétoriens. L’interprétation de
_praetorium_ par: _tribunal_ serait séduisante, mais le mot n’a
jamais ce sens.
[404] _Philipp._ I, 12-15.
Paul n’avait qu’à montrer ses poignets meurtris par le bracelet des
fers. Cette prédication exaltait chez les tièdes la volonté de propager
la foi. Il n’y avait pas encore eu, à Rome, des martyrs. Mais l’appétit
du martyre, Paul le créait déjà. Si les chrétiens n’étaient pas,
jusque-là, persécutés, ils passaient pour suspects. Pomponia Graecina,
matrone appartenant à une famille illustre, s’était vue, en 57, accusée
de «superstition étrangère[405]». Elle était chrétienne, et l’on jugeait
publiquement «malfaisante[406]» cette nouvelle superstition. Les Romains
s’apercevaient que la religion issue du judaïsme ne pouvait plus se
confondre avec lui; elle excluait tous les dieux au profit d’un seul
Dieu; donc elle était dangereuse pour César et pour l’État. On se
méfiait aussi des chrétiens à cause de leur vie pénitente; elle
condamnait en silence l’ignominie païenne.
[405] TACITE, _Ann._, XIII, XXXII.
[406] SUÉTONE, _Néron_, 16.
Il est facile d’imaginer la réprobation qu’inspirait à Paul, entre 59 et
61, la Rome de Néron.
Le prince avait fait assassiner sa mère. Le cynisme de ses turpitudes
devenait monstrueux. La vie des riches ressemblait à une sombre farce,
finissant et recommençant, comme le festin de Trimalcion, au moment où
la valetaille, allongée dans des flaques de vin, ronfle sous les pieds
des convives tous pêle-mêle endormis. Les lampes vont mourir; deux
Syriens entrent dans la salle pour voler des bouteilles encore pleines;
ils renversent des tables; une coupe heurte la tête d’une servante qui
pousse un cri. On se réveille et on se remet à boire.
La hideur de cette société pourrait s’abréger en l’image du poisson que
Juvénal[407] _voyait_ «engraissé des ordures d’un cloaque par où il
avait coutume de remonter jusqu’à l’égout de Suburre».
[407] _Sat._ V.
La cruauté dépassait la goinfrerie et les autres vices. En regardant le
dessin d’une robe nouvelle, une dame romaine, pour s’amuser, faisait
déchirer des esclaves sous les fouets. Néron, s’il faut en croire
Suétone, souhaitait de livrer des victimes vivantes à un Égyptien
gourmand de chair crue.
L’Empire était une machine à broyer les hommes. Mais, au fond de la
tyrannie, se cachait une peur immonde. La servilité du Sénat couvrait
mal les haines des patriciens contre un régime de démagogie militaire où
leurs biens et leur vie étaient exposés à l’arbitraire de la délation.
Rome traînait par les cheveux ceux des Barbares qu’elle pouvait
atteindre. Mais elle sentait, derrière elle, gronder leur masse
indéfinie, indomptée.
Dans les lettres de Paul, saisirons-nous quelques vestiges des
sentiments qui devaient peser sur son âme, en face de l’orgie impériale?
Pierre, en sa première épître[408], Jean, dans l’_Apocalypse_,
appelleront Rome _Babylone_. Paul, écrivant aux Philippiens[409], se
contente d’une allusion au siècle pervers:
[408] V, 13.
[409] II, 15.
«Soyez d’irréprochables enfants de Dieu au sein d’une génération
tortueuse et corrompue où vous apparaîtrez comme des flambeaux dans le
monde, retenant la parole de vie.»
Et, vers la fin, il indiquera discrètement en quel milieu fructifiait
son apostolat:
«Tous les Saints vous saluent, en particulier ceux _de la maison de
César_.»
La persécution, alors, n’était qu’une menace vague; il espérait du
tribunal de «César» son acquittement. Il avait autre chose à faire que
de juger son juge; Dieu s’en chargerait.
Les tristesses de l’Apôtre ne semblent pas lui être venues, à cette
époque-là, surtout des païens. Parmi les fidèles il rencontrait un clan
hostile et «jaloux»:
«Ceux qu’anime l’esprit de parti annoncent le Christ dans une pensée qui
n’est pas pure, en croyant ajouter une tribulation à mes chaînes[410].»
[410] _Id._ I, 17.
Ces inimitiés le peinaient; autrement il les aurait sous-entendues. Mais
il ne voulait pas s’en laisser troubler. Elles lui donnaient occasion
d’humilier sa personne. Une volonté admirable d’effacement lui suggérait
cette réflexion:
«Qu’importe! De toute manière, soit avec une arrière-pensée, soit
sincèrement, le Christ est annoncé. Cela, c’est une joie, ce sera
toujours une joie[411].»
[411] _Ep._, I, 18.
De qui partaient les coups d’épingle dont il avait souffert? Les
judaïsants, on s’en doute, n’y furent pas étrangers. Il se peut aussi
que des chrétiens d’ancienne date aient vu maussadement le haut prestige
de Paul. Il avait dans son passé trop de privilèges spirituels, trop
d’aventures, trop de conquêtes. Et ses chaînes lui tressaient comme une
couronne. Ses enthousiasmes, ses brusqueries étonnaient la prudence des
vieux Romains. Il retenait autour de lui et dirigeait des disciples
ardents, Timothée, Aristarchus, Tychique, Jean-Marc, Luc, «le cher
médecin», d’autres qu’il s’était acquis; certains malveillants
considéraient peut-être leur groupe comme formant une église à part au
milieu de l’église établie déjà, florissante.
En dépit de ces traverses, plus il séjournait à Rome, plus il comprenait
que l’appel de Dieu signifié à lui, comme à Pierre, avait pour l’avenir
une immense portée. Rome serait la tête du monde chrétien, comme elle
était celle de l’Empire, comme le Christ était le chef de son Église.
Néanmoins, il se retournait avec dilection vers les églises d’Orient,
son œuvre, ou fondées par ses disciples immédiats. C’est à leurs saints
qu’ira le testament de sa doctrine inspirée.
Elles avaient grand besoin d’être confirmées dans la _voie_. Des
perversions multiples les travaillaient. D’abord, le ferment juif,
impossible à éliminer:
«Ayez l’œil sur les chiens, leur criera l’Apôtre. Ayez l’œil sur les
mauvais ouvriers. Ayez l’œil sur les _mutilés_. Car les vrais circoncis,
c’est nous qui servons Dieu en esprit, et nous glorifions dans le Christ
Jésus, et n’avons point confiance en la chair[412].»
[412] _Philipp._ III, 2.
Le judaïsme ne s’évertuait pas seulement à imposer les œuvres mosaïques.
Il existait, parmi les Juifs cultivés, une gnose, une science supérieure
de la religion, mélange de traditions rabbiniques, de théosophie
orientale et d’idées grecques. Ce qu’elle pouvait être, on l’aperçoit
confusément d’après Philon, d’après les réfutations mêmes de l’Apôtre.
Elle enseignait comme un dogme la transmigration des âmes à travers les
astres, dont les mouvements régleraient nos destinées[413]. Un ascétisme
essénien d’origine, semble-t-il, tendait à s’insinuer dans les pratiques
chrétiennes. Il menait à cette illusion désastreuse: Nous sommes les
purs, les parfaits; le bien est en nous. Donc il est vain de se
tourmenter à l’acquérir.
[413] Voir TOUSSAINT, _Commentaire de l’Épître aux Colossiens_.
Voilà pourquoi Paul dira de toutes ses forces aux chrétiens d’Orient:
«C’est par grâce que vous avez été sauvés et par le moyen de la foi.
_Cela ne vient pas de vous._ C’est un don de Dieu[414].»
[414] _Éphés._ II, 8.
Et il se donnera en exemple à ses Philippiens bien-aimés:
«Ce n’est point que j’aie déjà gagné le prix, _que je sois parfait_.
Non, je poursuis ma course, visant à conquérir (le prix), puisque j’ai
été moi-même conquis par le Christ.»
A nul moment, il n’avait insisté davantage sur l’essentiel mystère: Le
Christ et son Église sont unis comme la tête et les membres; si nous
voulons, nous, les membres, posséder la vie, il faut la recevoir de la
tête, vivre par elle, avec elle, en elle.
Les deux épîtres aux Éphésiens[415] et aux Colossiens sont pleines de
cette sublime «révélation». Jamais l’éloquence de Paul n’atteignit une
telle ampleur métaphysique. Il ressemble aux paladins des légendes qui,
en pourfendant un Dragon, mettaient la main, dans sa caverne, sur un
trésor inconnu. Tandis qu’il bataille contre l’erreur, du même coup il
attire à la lumière des vérités qu’on aurait crues inaccessibles.
Volontiers, il les transpose en images et en allégories. Il voit les
pierres vivantes de la bâtisse, soutenues par le bloc angulaire, celui
qui unit les deux murs (Israël et les gentils), «former un temple saint
dans le Seigneur». Ce symbole, réminiscence du temple, était clair
surtout pour des Juifs. Mais des païens, familiers avec le gymnase,
comprenaient mieux la similitude «du corps dont la cohésion vient de la
force qui joint les membres, et assemblé, uni par l’entremise des
muscles de service, selon la mesure d’action dévolue à chacun,
s’accroissant pour être construit dans l’amour[416].»
[415] On admet communément aujourd’hui que l’épître dite aux Éphésiens
s’adressait à l’église de _Laodicée_ (voir dans la préface du P.
VOSTÉ à son commentaire du texte les raisons qui expliqueraient la
substitution d’Éphèse à Laodicée).
[416] _Éphés._ IV, 16.
Le propre du mystique est d’aller, au delà des images, vers le sommet de
l’idée pure, jusqu’à la vision intellectuelle de la substance. Captif,
durant ses heures d’isolement, avec toute la maturité de sa foi, Paul
s’élevait à des contemplations ineffables, il les retenait en une langue
lumineuse et profonde, la même qui resplendira dans l’Évangile de saint
Jean, bien qu’il ne prononce pas comme lui le mot: _Verbe_. Il savait
les Colossiens[417] troublés par des erreurs gnostiques sur les rapports
de Dieu et du monde; il leur expose la nature vraie du Médiateur:
[417] La ville de Colosses, dans la vallée du Lycus, en Phrygie, avait
reçu l’évangile de la bouche d’Épaphras, disciple de Paul.
«(Le Christ) est l’image de Dieu, du Dieu invisible. Engendré avant
toutes créatures, car toutes choses ont été créées en lui, celles qui
sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre, les visibles et les
invisibles, Trônes et Dominations, Principautés et Puissances. Tout a
été créé par lui et pour lui; lui-même existe avant toutes choses et
toutes choses existent en lui.»
L’abîme où il se perdait, c’était le prodige de cette Toute-Puissance
divine, consommée en la faiblesse parfaite. L’achèvement de la grandeur
en Dieu devait être «de se dépouiller lui-même, de s’humilier, obéissant
jusqu’à la mort, et à la mort de la Croix. _C’est pourquoi_ Dieu l’a
surexalté, et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom; afin
qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et
dans les enfers; et que toute langue confesse à la gloire de Dieu le
Père que Jésus-Christ est le Seigneur[418]».
[418] _Philipp._ II, 5-11.
Comment l’humiliation de se faire esclave, de se «faire péché» a-t-elle
accru la gloire de Dieu, Paul le savait trop, il n’entrerait en
possession d’un tel mystère qu’une fois affranchi «de son corps de
mort». Aussi acquérait-il une conscience plus pleine de la certitude:
«Mourir m’est un gain.»
Et cependant, lorsqu’il pesait en face du tribunal romain l’alternative:
être acquitté ou condamné à mourir, un sublime débat se poursuivait au
fond de sa volonté, celui dont il fait confidence aux Philippiens:
«(Je voudrais) me dissoudre, être ainsi avec le Christ; car c’est de
beaucoup la meilleure chose. Mais demeurer dans la chair est plus
nécessaire à cause de vous. Dans cette confiance _je sais que je
resterai_ et demeurerai avec vous tous, pour votre avancement et votre
joie dans la foi, afin que, par mon retour auprès de vous, vous ayez
abondamment sujet de vous glorifier dans le Christ[419].»
[419] I, 23-26.
Admirable équilibre de la paix mystique, de cette paix «qui dépasse
toute idée[420]»! Quoi qu’il attende, le Saint est dans la joie.
L’appétit de prolonger sa vie terrestre, chez un autre, serait tout
humain; Paul le divinise, il en fait un sacrifice, mettant au-dessus de
son œuvre transitoire l’espérance du bien sans terme. Il prévoit que ses
juges le laisseront vivre encore; c’est une épreuve pour son désir, et
ses frères ont besoin de lui. Mais, s’il doit offrir «son sang en
libation pour la _liturgie_ (le service sacré) de leur foi[421]», il
s’en réjouira; eux aussi en auront une joie.
[420] IV, 7.
[421] _Id._ II, 17-18.
Jusque-là, ses chaînes seront un exemple, une force et une gloire à tous
ceux qui croient.
Il «complète en souffrant dans sa chair ce qui manque aux souffrances du
Christ pour son corps qui est l’Église[422]». Il souffre afin de hâter
l’achèvement de ce corps immortel qui aura sa plénitude quand tous les
élus seront entrés dans la splendeur des Saints. Ce qu’il endure est
mystiquement la Passion du Seigneur continuée. De même que le Christ a
mérité par ses agonies le salut du monde, Paul mérite à ses frères, par
les mérites du Christ, un accroissement de ferveur, de grâce, de paix et
d’allégresse.
[422] _Coloss._ I, 24.
Même en un sens tangible le mystère de l’Évangile reçoit une autorité
plus efficace, parce qu’il s’en fait «l’ambassadeur dans les
chaînes[423]». Associés au rude combat qu’il soutient, les fidèles sont
affermis; ils souhaitent de pâtir avec lui et comme lui.
[423] _Éphés._ VI, 120.
D’ailleurs, il ne les encourage pas seulement par ses lettres; il leur
envoie des messagers. Ceux-ci racontent aux églises ce qu’il fait à
Rome, ce qu’ils ont vu auprès de lui, et ils rapportent à l’Apôtre des
nouvelles de toutes les églises.
Aux saints d’Éphèse (ou de Laodicée) il a dépêché Tychique; aux
Philippiens, il réserve Timothée, qui s’est fait avec lui «l’esclave de
l’Évangile[424]» et qu’il regarde comme un fils. «Je n’ai personne
autre, confie Paul à ses amis, dont l’âme me soit unie comme la
sienne... Tous cherchent leur intérêt propre et non celui du Christ.»
[424] _Philipp._ II, 19-23.
Pour l’heure, il charge de sa missive Épaphrodite, venu lui-même à Rome
de la part des Philippiens, et porteur de précieux subsides. Le
prisonnier les a reçus «comme un sacrifice odorant, digne d’être
accepté, agréable à Dieu[425]». Il sait être content de tout, dans le
dénûment comme dans l’abondance. Mais il sent la bonté de cette
offrande; elle est, plus encore, un signe que, chez les Philippiens, la
grâce fructifie. Épaphrodite vient d’être malade à en mourir. Dieu a eu
pitié de lui et, ajoute Paul naïvement, «de moi-même, afin que je n’aie
pas chagrin sur chagrin[426]». Maintenant il va repartir; son impatience
de retourner à Philippes est comme une nostalgie.
[425] IV, 18.
[426] II, 25-27.
De même, Aristarque, le compagnon fidèle, quittera Rome, pour aller, au
nom de Paul, consoler les Colossiens, et il emmènera Onésime, «le frère
bien-aimé», cet esclave fugitif dont nous savons l’histoire par la
lettre à Philémon.
Philémon, Apphia, sa femme, et Archippos étaient des chrétiens de
Colosses, gens notables, car l’église se réunissait dans leur maison.
Onésime, esclave de Philémon, avait volé son maître, pris la fuite, et
s’était caché à Rome; par Épaphras il y connut Paul qui le fit chrétien.
Et l’Apôtre, en le renvoyant à son maître, écrivit à celui-ci quelques
lignes où son cœur de Saint s’est épandu tout entier.
«Bien que j’aie dans le Christ pleine assurance de pouvoir t’enjoindre
ce qui convient, j’aime mieux faire appel à ta charité. Tu sais qui je
suis, Paul, un vieillard, et présentement l’enchaîné du Christ Jésus. Eh
bien! c’est moi qui te prie pour mon fils que j’ai engendré dans les
chaînes, Onésime. Si, au temps passé, il ne te fut point utile[427], il
l’est maintenant pour toi, et pour moi. Je te le renvoie; reçois-le,
comme le fils de ma tendresse[428]. Volontiers, je l’aurais gardé près
de moi, pour qu’il me servît à ta place dans les chaînes de
l’Évangile[429]. Mais je n’ai rien voulu faire sans ton avis. Je veux
que ta bonne œuvre ne soit pas contrainte, que tu agisses de bon cœur.
[427] Paul badine sur le sens du mot: Onésime qui veut dire: utile,
profitable.
[428] Exactement: comme étant mes propres entrailles.
[429] Il veut dire: dans les chaînes que je porte pour l’Évangile.
«Peut-être, s’il a été momentanément séparé de toi, c’est afin que tu le
recouvres à jamais. Non plus comme esclave, mais comme étant mieux qu’un
esclave, _un frère bien-aimé_. Il l’est pour moi; combien plus pour toi,
puisqu’il l’est dans la chair et dans le Seigneur! Si donc tu me tiens
comme étroitement uni à toi, reçois-le comme moi-même. S’il t’a fait
tort, s’il te doit quelque chose, porte-le à mon compte. Moi, Paul, je
t’écris de ma propre main; c’est moi qui paierai. Je ne veux pas te
rappeler que, toi aussi, tu es mon débiteur et de ta propre personne.
Oui, frère, je veux obtenir de toi Onésime dans le Seigneur, console mon
cœur dans le Christ.
«Je t’écris avec la confiance que tu m’obéiras, sachant que tu feras au
delà de ce que je dis. En même temps, prépare-toi à me recevoir. Car
j’espère, grâce à vos prières, vous être rendu. Te saluent Épaphras, mon
compagnon de captivité dans le Christ Jésus, Marc, Aristarque, Démas,
Luc, qui travaillent avec moi.
«Que la grâce du Seigneur Jésus soit avec votre esprit.»
Autorité, délicatesse, grâce insinuante, enjouement, tendresse, haute
charité, tout fait de ce billet un chef-d’œuvre unique. Paul ne nous
serait connu que par une telle page, nous aurions de son âme et de son
génie une très noble idée.
Et surtout il trouve aux rapports du maître et de l’esclave la solution
d’amour qui, pratiquée, eût changé en un paradis le terrible monde
païen.
Il y avait, dans la société d’alors, quelques velléités généreuses
d’amender la condition des esclaves. _En 58_, une loi venait d’être
promulguée, prescrivant au préfet de police, à Rome, et, dans les
provinces, aux gouverneurs, de recevoir les plaintes des esclaves, s’ils
attestaient contre leurs maîtres des faits d’injustice ou de cruauté.
En 61, alors que le procès de Paul demeurait peut-être pendant, le
préfet de Rome, Pédanius Secundus, fut tué par un de ses esclaves.
D’après l’ancienne coutume, tous les esclaves de sa maison devaient être
condamnés à mort. Ils étaient quatre cents. Un certain nombre de
sénateurs voulaient s’opposer à cette exécution en masse. Le parti des
vieux Romains l’emporta, décida que les quatre cents, jeunes et vieux,
femmes et hommes, seraient voués à la fourche ou à la croix. Pour
empêcher leur supplice, le peuple indigné s’arma de pierres et de
torches. Néron dut faire border d’une haie de troupes le chemin par où
passeraient les condamnés[430].
[430] Voir TACITE, _Ann._, XIV, 42-45.
Quelques philosophes--des stoïciens--allaient théoriquement jusqu’à nier
l’inégalité humaine de l’esclave. Qu’un homme fût _la chose_ de l’homme,
ils commençaient à s’en étonner.
Épictète, qui resta, de longues années, l’esclave d’Épaphrodite,
affranchi de Néron, déclarait sur le ton sentencieux propre à la secte:
«Si un homme veut être libre, qu’il ne désire ni ne fuie aucune des
choses où il dépende des autres. Sinon, il est fatalement un
esclave[431].»
[431] _Manuel_, XIV, 2.
Sénèque exhortait Lucilius à vivre familièrement avec ses esclaves, même
à manger avec eux.
«Ils sont esclaves!--_Non, ils sont hommes._ Esclaves! Non, mais des
amis d’humble condition, des collègues en servitude, si tu songes que le
sort peut autant sur toi que sur eux... Celui que tu appelles ton
esclave est né d’une même origine que toi, jouit du même ciel, respire,
vit et meurt comme toi... Tu es libre aujourd’hui; tu peux devenir
esclave et avoir pour maître ton ancien esclave... Un tel est esclave.
Mais il a peut-être l’âme d’un homme libre. Qui n’est pas esclave? L’un
est asservi à la débauche, l’autre à l’ambition, l’autre à la
peur[432].»
[432] Lettre XLVII.
Sénèque se défendit pourtant de vouloir émanciper les esclaves. Il
concluait, au rebours, qu’un bon maître a chance de se voir respecté.
Donc, l’intérêt même des maîtres leur commandait d’être bons.
Saint Paul aboutit à de plus fermes décisions, parce qu’il les établit
sur une réalité divine et un principe de foi.
«Désormais, avait-il instruit les Galates[433], il n’y a plus ni Juif ni
Grec; il _n’y a plus d’esclave ni d’homme libre_... car vous êtes tous
_un_ dans le Christ Jésus.»
[433] III, 28.
Jésus lui-même a pris la forme d’un esclave. Du moment qu’un homme est
baptisé, il devient un frère. Devant Dieu, comment serait-il inférieur à
celui qu’il nomme son maître? Ce n’est pas à dire que les esclaves
doivent exiger leur affranchissement:
«As-tu été appelé esclave? Ne t’en soucie point. Même si tu as les
moyens de devenir un homme libre, use plutôt de ta condition d’esclave.
Celui qui est appelé dans le Seigneur esclave est un affranchi du
Seigneur. De même, celui qui est appelé libre est un esclave du Christ.»
Il envisage aussi dans un sens pratique les rapports des maîtres et des
serviteurs. Il veut que ceux-ci obéissent à leurs maîtres non «à l’œil»,
mais avec droiture et révérence _comme au Christ_. Quant aux maîtres, il
les avertit d’être cléments et doux:
«Laissez de côté la menace, sachant que vous avez, vous aussi, un Maître
dans les cieux, et qu’il ne fait pas acception de personnes[434].»
[434] _Éphés._ VI, 5-10.
Avant de connaître Onésime, Paul avait couvé de sa prédilection un autre
esclave, cet Amplias ou Ampliatus qu’il nomme vers la fin de l’épître
aux Romains. Ampliatus--du moins nous avons lieu de croire que c’est
lui[435]--fut enseveli dans une chapelle du cimetière de Domitille; il
serait difficile de comprendre qu’un esclave ait trouvé place auprès des
morts d’une famille illustre, si on n’avait ainsi voulu rendre honneur à
saint Paul.
[435] Voir MARUCCI, _op. cit._, t. I, p. 13.
Depuis qu’il était prisonnier, l’Apôtre se sentait plus près encore de
ceux qu’on appelait «des esclaves». Et n’avait-il pas, comme beaucoup
d’entre eux, les épaules diaprées par les cicatrices des verges?
Néanmoins, sa condition de captif n’ôtait rien à la liberté de son
évangile. On dirait même que, dans les chaînes, la conscience de son
autorité a grandi. Ses messagers allaient et venaient d’Occident en
Orient. Sa parole continuait à courir au-dessus des peuples. Plus la
puissance de l’Esprit semblait liée, plus sa vigueur d’expansion
croissait. Les chaînes de Paul, comme celles de Pierre, signifiaient le
règne spirituel de l’Église, d’autant plus forte au long des siècles,
quand la Bête croit la contraindre, la réduire au silence et
l’exterminer.