L’allusion de l’Apôtre aux embuscades juives était doublement une
prophétie. Avant le complot qui l’attendait à Jérusalem, au moment de
quitter Corinthe, il apprit que, sur le navire où il devait s’embarquer,
des Juifs préparaient un guet-apens. Voulait-on, en mer, l’assassiner
pendant la nuit, ou le précipiter par-dessus bord? Avait-on prévenu des
pirates qu’un passager, portant sur lui des sommes considérables,
descendrait à telle escale, vers telle époque?
Averti, Paul décida de voyager par terre au moins jusqu’en Macédoine. Il
partit avec un certain nombre de compagnons; leur escorte le protégerait
et, comme il l’avait annoncé en écrivant aux Corinthiens[368], il
s’entourait de délégués respectables qu’il s’associait pour le transport
de la collecte. Nous savons les noms de plusieurs. Il y avait Timothée,
le plus assidu de ses auxiliaires; Sopatros, de Bérée, fils de Pyrrhus
homme de noble race;--c’est pourquoi son père est nommé;--des
Thessaloniciens, Aristarchos et Secundus; Caius, de Derbé; deux citoyens
d’Éphèse, Tychique et Trophime. Nous retrouverons Trophime avec Paul
dans les rues de Jérusalem, où sa présence fournira prétexte à l’émeute.
[368] I, VIII, 20.
La caravane traversa Thèbes, les Thermopyles, la Thessalie. En
Macédoine, Paul s’arrêta dans la chrétienté de Philippes; il y
retrouvait tant d’affection! Il voulait fêter là «les jours azymes».
Tychique et Trophime l’avaient devancé à Troas, peut-être afin d’y
terminer la préparation de la collecte.
Le gros de la troupe prit la mer à Néapolis et, en cinq jours, atteignit
Troas.
A la fin de la semaine qu’il y passa, le soir du dimanche[369], Paul
assembla les fidèles «pour rompre le pain». Comme il devait partir le
lendemain, dans la matinée, il prolongea la réunion jusqu’à minuit.
Beaucoup de lampes, en signe de solennité, illuminaient la salle haute,
église et cénacle, qui se trouvait au troisième étage de la maison. Les
lumières, l’assistance pressée ajoutaient à la lourdeur de l’air; en
cette saison, il faisait chaud déjà.
[369] Le dimanche, substitué au sabbat, s’appelait encore «le premier
jour de la semaine»; on y célébrait la résurrection du Seigneur. Dès
l’_Apocalypse_ (I, 9-11), «le jour du Seigneur» désigne le dimanche.
Un jeune garçon, nommé Eutychos,--l’homme qui a de la chance,--s’était
assis au bord d’une fenêtre ouverte. Las et engourdi par la longueur du
discours pieux, il céda au sommeil, se laissa choir en bas. Une clameur
d’effroi coupa l’homélie de Paul; on porta inanimé sur un lit le
malheureux Eutychos; ce n’était plus qu’un cadavre. Paul descendit en
courant; il se jeta sur le mort, comme l’avaient fait jadis Élie et
Élisée[370], appliquant sa bouche sur sa bouche, ses yeux sur ses yeux,
ses mains sur ses mains. Puis il se releva et dit aux parents:
[370] Voir _Rois_ III, XVII, 17-24, et IV, I, 18-37.
«Ne vous tourmentez pas, car son âme est en lui.»
Il semblait n’avoir pas fait un miracle, mais simplement ranimé l’enfant
évanoui. Humble et tranquille il remonta, «rompit le pain», mangea, et,
après avoir parlé abondamment jusqu’à l’aurore, il partit.
Dans cet acte étrange, il avait écouté une inspiration évidente. Sans
doute, c’est au nom du Seigneur Jésus qu’il ressuscite Eutychos. Mais
l’immédiate réaction de son premier élan marque le pli judaïque de son
mysticisme.
De Troas il gagna par voie de terre Assos. Là, entre deux tours carrées,
subsiste encore l’arc aigu d’une porte sous laquelle, certainement, il
passa.
Il se rembarqua dans le port d’Assos, fit escale à Mytilène; de là, son
navire mit le cap sur Chio; il jeta l’ancre devant cette île pour la
nuit; il aborda, le jour suivant, à Samos; et, le surlendemain, les
passagers débarquèrent à Milet.
Paul aurait pu, de Milet, se diriger vers Éphèse. Mais les Éphésiens
l’eussent retenu, et il était pressé, il voulait, pour y célébrer la
Pentecôte, comme un bon Juif l’eût fait, arriver au plus vite à
Jérusalem.
Cependant, les presbytres d’Éphèse et d’autres villes proches venaient
d’être avertis qu’il passait.
A son appel ils se réunirent, peut-être dans une proseuché voisine de la
mer. C’étaient, pour la plupart, des gens d’assez humble condition, des
ouvriers, de petits marchands, des hommes à qui Paul, tout à l’heure,
montrera ses mains rudes, en signe de fraternité, en exemple de
laborieuse vaillance.
Il leur parla, comme si, devant les périls où il s’engageait, il leur
laissait un adieu pareil à un testament.
Son discours, tel que nous le lisons, reproduit une partie seulement des
choses qu’il exprima, et sans viser à une translation littérale. La
scène n’en est pas moins grande, comme, dans l’_Alceste_ d’Euripide, le
départ d’Héraclès, saluant le roi Admète, la femme qu’il a sauvée, et
leur peuple heureux. Mais elle est autrement belle: au lieu de s’en
aller vers un obscur destin subi par nécessité, Paul monte à Jérusalem
avec la joie de souffrir pour son Maître et comme Lui. Il n’a pas
restitué à ceux qu’il aime la lumière douce à respirer; il leur dispense
le bonheur sans fin. Et cependant la perspective du Paradis n’ôte rien à
l’humaine effusion, entre eux, d’une tendresse naïve et profonde qui
s’afflige dans l’espérance.
«Vous savez, dit-il, depuis le premier jour où j’ai mis le pied en
Asie[371], comment je me suis comporté tout le temps avec vous, servant
le Seigneur en toute humilité, dans les larmes et les épreuves qui
survinrent par les machinations des Juifs, et que je n’ai jamais reculé
ni omis ce qui pouvait vous être utile pour vous prêcher et vous
enseigner en public et dans les maisons, attestant, pour les Juifs comme
pour les Hellènes, la loi du repentir envers Dieu et la foi en
Notre-Seigneur Jésus-Christ.
[371] Dans la province d’Asie, à Éphèse et dans la région.
«Et maintenant, lié en esprit[372], je vais à Jérusalem, sans savoir ce
qui m’arrivera, sinon que l’Esprit Saint, dans chaque ville (par ses
prophètes), m’avertit que chaînes et tribulations m’attendent. Mais je
ne tiens compte de rien et je fais bon marché de ma vie pourvu que
j’accomplisse ma course avec joie, et le ministère que j’ai reçu de la
part du Seigneur Jésus: proclamer l’Évangile de la grâce de Dieu. Et
maintenant, voici, _je sais que vous ne verrez plus mon visage_, vous
tous parmi lesquels j’ai passé, annonçant le Royaume de Dieu. C’est
pourquoi je vous prends à témoins, aujourd’hui, que je suis pur du sang
de tous[373]; car je n’ai jamais reculé pour vous annoncer toute la
volonté de Dieu.
[372] Ces termes, peu clairs, signifient, semble-t-il: me considérant
déjà comme un captif, ou: lié par une impulsion intérieure.
[373] Il entend: Si vous vous perdez, je suis innocent de votre
damnation, ayant tout fait pour vous sauver.
«Prenez garde à vous et à tout le troupeau où l’Esprit Saint vous a
placés comme évêques[374], pour paître l’Église du Seigneur, qu’il s’est
acquise par son sang. Je sais qu’après mon départ entreront chez vous
des loups terribles, qui n’épargneront pas le troupeau; et d’entre vous
se lèveront des hommes qui diront des choses perverses pour entraîner
les disciples à leur suite.
[374] _Évêques_ est alors synonyme de presbytres, mais avec un sens de
ministère sacerdotal plus marqué.
«C’est pourquoi, veillez, vous souvenant que, durant trois années, je
n’ai pas cessé, avec des larmes, d’exhorter un chacun. Et, maintenant,
je vous recommande à Dieu et à la parole de sa grâce, à lui qui a
pouvoir d’édifier et de donner l’héritage parmi tous les sanctifiés.
«Je n’ai désiré ni argent, ni or, ni manteaux. Vous savez qu’à mes
besoins et à ceux de mes compagnons _ces mains_ ont pourvu en tout. Je
vous ai montré qu’il faut, en travaillant ainsi, soutenir les faibles et
vous souvenir des paroles du Seigneur Jésus, et qu’il a dit lui-même:
«Donner, c’est plus de béatitude que recevoir.»
Ayant dit ces choses il s’agenouilla et pria avec eux tous. Et tous
pleurèrent beaucoup; et, s’étant jetés au cou de Paul, ils
l’embrassaient, affligés surtout de la parole qu’il avait dite, qu’ils
ne reverraient plus son visage. Et ils le reconduisirent jusqu’au pont
du vaisseau.
Paul et ses compagnons, poussés par un bon vent, vinrent, de Milet,
droit à Cos, puis, le lendemain, à Rhodes et à Patare. Le navire
n’allait pas plus loin; un autre était là, en partance pour la Phénicie;
ils s’y rembarquèrent. Ils laissèrent Chypre à leur gauche, firent voile
vers la Syrie, et abordèrent à Tyr. Leur bateau s’y arrêta, ayant une
cargaison à décharger.
Une petite communauté chrétienne les reçut en ce port déchu de son
antique richesse. Ils restèrent là sept jours, jusqu’à ce qu’on pût
reprendre la mer. Quand ils partirent, les chrétiens, avec leurs femmes
et leurs enfants, les reconduisirent sur le rivage; tous
s’agenouillèrent pour prier, et, tristes, tandis que le navire
s’éloignait, les fidèles rentrèrent chez eux.
C’est à Ptolémaïs que Paul débarqua; il y fit halte et «salua les
frères»; la caravane se rendit par terre à Césarée, la ville où il
devait revenir chargé de chaînes pour le Christ.
Philippe, évangéliste[375] et diacre--l’un des Sept hellénistes à qui
les Douze avaient imposé les mains--gouvernait l’église de Césarée; ses
quatre filles, vierges, étaient douées du don de prophétie. Il reçut
dans sa maison Paul avec ses disciples et les y retint quelques jours.
On peut croire que les vents favorables, la coïncidence des vaisseaux
rencontrés avaient abrégé le temps prévu au départ pour qu’on fût
certain d’atteindre, à la Pentecôte, Jérusalem. Paul trouvait,
d’ailleurs, en Philippe un saint qui avait vu Étienne et les premières
années de l’Église, un contemporain du Seigneur.
[375] On appelait de ce nom les chrétiens qui, sans avoir le titre
d’apôtres ou de prophètes, annonçaient de ville en ville Jésus comme
le Messie.
Pendant qu’il était chez lui, un prophète ayant nom Agab--était-ce le
même qui avait annoncé à Antioche la famine de Jérusalem[376]?--vint
dans la maison et, dès qu’il aperçut Paul, s’approcha de lui, s’empara
de la ceinture que l’Apôtre portait autour des reins; il fit le
simulacre de s’en lier les mains et les pieds; et, avec un accent très
solennel:
[376] _Actes_ XI, 28.
--Voici, proféra-t-il, ce que dit l’Esprit Saint: L’homme à qui
appartient cette ceinture, les Juifs, à Jérusalem, le lieront de la
sorte, le livreront entre les mains des gentils.
Ces paroles alourdissaient les prévisions de l’Apôtre; il allait à
Jérusalem pour y pâtir beaucoup. Ses compagnons et les gens du lieu se
mirent à sangloter; ils le supplièrent de ne pas continuer sa route.
Mais Paul les gronda doucement et répondit:
--Pourquoi pleurez-vous? Pourquoi me brisez-vous le cœur? En vérité, je
suis prêt non seulement à être enchaîné, mais à mourir à Jérusalem, pour
le nom du Seigneur Jésus.
Son obéissance à l’épreuve changea en résignation leurs alarmes.
--Que la volonté de Dieu soit faite, dirent-ils.
Ce chagrin de savoir qu’il souffrirait contredisait leur foi au Messie
glorifié par la souffrance. Mais leur pitié ingénue est plus _vraie_ que
l’héroïsme déclamatoire de stoïciens raidis.
La montée de Paul à Jérusalem imitait celle de Jésus, quand il vint y
célébrer la Pâque, sachant que la grande victime, c’était Lui. Paul
n’avait qu’une vue, d’avance, imparfaite des traverses qui
l’attendaient. Une joie divine surpayait l’anxiété de cette marche au
supplice. La confiance lui demeurait de survivre aux calamités
prochaines; il pressentait que sa mission n’était pas finie.
Arrivée dans la ville sainte, la caravane logea chez un certain Mnason,
cypriote, disciple helléniste, converti de «vieille date». Paul avait à
Jérusalem une sœur dont le fils servira efficacement son oncle
prisonnier. Il serait frivole de se demander pour quels motifs il ne fut
pas hébergé sous son toit.
Une chose immédiate le préoccupait: l’accueil qu’allaient lui faire
Jacques et les anciens. Dès le lendemain, il se rendit auprès de
Jacques; les chrétiens notables de Jérusalem furent conviés à cette
réception. On devine qu’il déposa aux pieds des presbytres le produit de
la collecte. Il apportait une preuve palpable de la ferveur des gentils.
L’assemblée l’écouta bénévolement «raconter en détail ce que Dieu avait
fait chez les gentils par son ministère».
Les presbytres louèrent le Seigneur des grandes merveilles qu’il
opérait. Cependant, quelques-uns d’entre eux, voulant à la fois éprouver
la sincérité juive de Paul et le prémunir contre les attentats des
Juifs, lui proposèrent cet acte de dévotion:
«Nous avons quatre hommes qui ont sur eux un vœu; prends-les,
purifie-toi avec eux; et paie pour eux, afin qu’ils fassent raser leur
tête; ainsi tous connaîtront que rien de ce qu’on raconte sur toi n’est
vrai, mais que tu te conduis, toi aussi, en gardant la Loi.»
Les quatre hommes pauvres qui ne pouvaient s’acquitter de leur vœu
étaient des _nazirs_[377]; pour un temps qui devait durer au moins
trente jours, ils s’étaient consacrés à Dieu; et leur vœu impliquait
trois obligations: s’abstenir de raisins et de vin, ne pas se faire
raser la tête, ne pas se souiller par le contact ou le voisinage d’un
mort. Ce dernier point semblait la plus difficile des observances; si un
nazir foulait une terre où un cadavre était enseveli, il devenait impur.
S’il manquait, même malgré lui, à l’un des trois préceptes, il recevait
trente-neuf coups de lanière, offrait au Temple deux tourterelles ou
deux petits d’une colombe, et recommençait son vœu.
[377] Sur le nazirat, voir _Nombres_, VI, et MARNAS, _op. cit._, p.
154-155.
Pendant son nazirat, il laissait croître sa chevelure; puis, au terme
des jours de consécration, il la faisait raser, et ses cheveux étaient
déposés sur le brasier du sacrifice offert en son nom. Sacrifice
onéreux, puisque Moïse exigeait un agneau d’un an, une brebis d’un an et
un bélier; en outre, une corbeille de pains azymes et de gâteaux.
Lorsque des nazirs indigents ne pouvaient satisfaire à la Loi, ils
invoquaient l’assistance de quelque Israélite généreux.
Sans hésiter, Paul correspondit au désir des anciens:
«Ayant pris les hommes, le lendemain, purifié avec eux, il entra dans le
Temple, déclara le terme des jours de purification où l’oblation serait
présentée pour chacun d’eux.»
De trop curieux exégètes ont voulu s’enquérir sur quels fonds il préleva
la somme due pour les quatre agneaux, les quatre brebis, les quatre
béliers, et le reste. Il importe davantage de comprendre en quel esprit
il participa aux observances d’une dévotion mosaïque.
Son mouvement, c’est clair, n’eut rien d’une simagrée, d’une concession
qu’il aurait subie pour s’adapter au milieu juif, se fondre parmi la
multitude des pèlerins, et, ainsi, détourner les attentats qu’il
prévoyait.
Il n’obéit point non plus par humilité pénitentielle. Non; il venait au
Temple en pèlerin. C’était tout simple de s’associer à une œuvre pie. En
quoi son Évangile lui interdisait-il d’aider de pauvres gens liés par un
vœu qu’ils avaient peine à remplir?
Détruire la Loi et ses prescriptions n’était aucunement sa pensée. Son
acte charitable prouvait à ses frères et à lui-même qu’il suivait, là où
ses principes l’autorisaient, la sainte discipline des ancêtres. Il dut
y trouver quelque joie mystique. Sans être nazir, n’avait-il pas, en
quittant Corinthe, fait un vœu lui-même? N’était-ce pas au Temple,
vraisemblablement, qu’il avait espéré l’acquitter, selon les formes
admises?
Et, quand il se présenta devant les prêtres, avec les quatre nazirs, ses
protégés, il mit dans sa déclaration tout le sérieux d’un Juif dévot; il
y ajouta un sens de charité libératrice; il savait, mieux que les
prêtres, ce que signifiait l’immolation de l’Agneau; et il offrait sa
propre vie, menacée à tout instant, pour le salut des bons nazirs, pour
celui d’Israël.
Assurément, un rigide sectaire se fût interdit une démarche contraire à
son système. Les paroles quotidiennes de Paul auraient pu condamner son
action. Ce qu’il avait dit aux Galates: «Quiconque se fait circoncire
est tenu d’observer la Loi totale», il le répétait incessamment aux
gentils et devant les Juifs. S’il observait encore un seul précepte de
la Loi, donc il s’engageait à la suivre jusqu’au bout, sans réserve.
Cette soumission, la voulait-il, la pratiquait-il? Trop souvent il avait
déclaré: La Loi n’est plus nécessaire; la vie du juste, c’est la foi.
Or, ce qui n’est plus nécessaire en une croyance périmée, devient
promptement inutile, puis méprisable.
Mais l’Église ne devait rompre avec la synagogue que par étapes. Dans la
forme des prières et des rites, dans l’ordre des fêtes, la rupture ne
sera jamais totale. Cette grande règle de toute création organique: «La
nature ne fait pas de sauts», s’étend, _en un sens_, aux réalités
surnaturelles. L’Ancien Testament enfermait les éléments du Nouveau.
Jésus avait affirmé qu’il venait accomplir la Loi, non l’anéantir. Il
s’était soumis à l’essentiel de ses observances comme s’il en consacrait
de nouveau la sainteté. Paul, son disciple, croyait bien pouvoir
accomplir un rite vénérable par ses origines, efficace par l’intention
qui le pénétrait. Le nazirat était, au reste, une forme ascétique de
consécration où le dévot se séparait du monde, pour un temps, afin
«d’être à l’Éternel[378]».
[378] Voir FOUARD, _Saint Paul et ses missions_, t. II, p. 467.
Il ne paraît même point s’être posé le cas de conscience:
«Ai-je raison d’agir ainsi?»
La Voix intime le poussait; et puis, venir au Temple, y prier, y
sacrifier publiquement, dans une cérémonie annoncée et payée d’avance,
c’était s’exposer à la vindicte de ses adversaires. Cela, Paul savait
que l’Esprit le lui demandait. Jusqu’où Dieu laisserait aller la main de
ses persécuteurs, il ne s’en tourmentait guère; il faisait ce qu’eût
fait comme lui le plus obscur des pèlerins.
En revoyant le Temple, se laissa-t-il enivrer devant la magnificence
d’une bâtisse qui semblait, dans l’éclat de sa force, braver les siècles
des siècles? Il connaissait la prophétie du Seigneur et voyait «la
_colère_ se hâter sur les déicides jusqu’à ce qu’elle eût son
terme[379]».
[379] I _Thessal._ II, 16.
L’orgueil d’être Israélite toucha-t-il son cœur libéré, lorsqu’il
s’avança, plus haut que l’atrium des gentils, sur la seconde terrasse,
vers le parvis des Juifs? Là, des inscriptions grecques et latines, au
fronton des pylônes, avertissaient les profanes:
«Qu’aucun étranger ne pénètre au delà de la balustrade qui entoure le
lieu saint et l’enceinte. Celui qui serait pris ne devra accuser que
lui-même de ce qui suivra: la mort.»
L’exclusion des gentils, il l’estimait juste dans le passé. Mais elle
lui confirmait l’invincible erreur d’Israël. Il n’eût pas introduit, à
l’intérieur du Temple, un païen même baptisé. Cependant, on l’en accusa,
et ce fut de ce grief qu’allait partir l’émeute soulevée contre lui.
Des Juifs asiatiques d’Éphèse, arrivés pour la Pentecôte, l’avaient
reconnu dans la ville, se promenant avec l’Éphésien Trophime, qu’on
savait d’origine païenne, et ils inventèrent ce bruit atroce:
«Il a introduit des Grecs dans le Temple.»
Le jour où il monta pour le sacrifice des nazirs, quelques-uns de ces
Juifs l’aperçurent dans le parvis des Israélites. Ils se mirent à
pousser des imprécations, et se penchant sur la balustrade, du haut des
marches qui reliaient la seconde terrasse à celle d’en bas, pleine de
monde, ils criaient:
--Au secours, hommes d’Israël, il est là, cet homme qui enseigne partout
contre la Loi, contre le Temple. Il a souillé le Lieu Saint!
Paul essayait de protester, de répondre. D’en bas, une masse de gens
s’élança, le bouscula sur les degrés; on l’entraîna vers l’issue du
Temple. Tel était le respect du lieu qu’on n’aurait pas osé en polluer
par un meurtre l’enceinte. Les gardiens et les lévites, aussitôt que la
cohue eut franchi les portes du Nord, les verrouillèrent. Ils avaient
peur que Paul ne rentrât ou qu’il ne fût pourchassé et massacré dans le
saint enclos.
Entouré d’assaillants, Paul était voué à une mort inévitable. Mais, de
la forteresse Antonia, de la galerie qui surveillait le Temple, le poste
des soldats romains avait entendu les clameurs et suivi l’agitation de
la foule.
«Toute la ville est en émeute» courut-on dire au tribun. Celui-ci prit à
la hâte les centurions et les légionnaires qu’il trouva sur son passage;
ils se précipitèrent par les deux escaliers qui descendaient vers
l’esplanade. L’épée haute, le tribun fendit la populace. Paul, serré,
maintenu debout par le cercle des vociférateurs, avait la figure en
sang. Mais il gardait la contenance d’un homme intrépide.
--Qu’a-t-il fait? Lâchez-le. Il est à nous, tonna le tribun si
impérieusement que les furieux lâchèrent prise.
Mais les uns criaient une chose, les autres une autre; au milieu du
tumulte il n’arrivait pas à comprendre qui était cet homme, pour quel
crime on voulait le tuer. Il conclut seulement que son cas était grave;
par précaution, et afin d’apaiser la foule, il lui fit passer des fers
aux deux poignets et commanda de l’emmener au corps de garde.
Pendant que les soldats, avec leur captif, remontaient l’escalier, les
meneurs voyant que l’impie leur échappait, se retournant vers la masse,
l’excitaient: «Enlevez-le! Enlevez-le!» Le détachement romain se sentit
débordé par la poussée hurlante. Les soldats qui tenaient le prisonnier
craignirent qu’il ne leur fût arraché; ils lièrent à leurs bras ses deux
chaînes.
Inquiet, le tribun Lysias gravissait les marches derrière eux. Il était
Grec, il commandait depuis peu la cohorte de la tour; il redoutait le
_furor judaïcus_; il n’ignorait point qu’au moment des fêtes l’ivresse
religieuse renforçait chez le peuple le fanatisme national. On lui avait
parlé du coup de main qu’un Juif d’Égypte, se donnant pour le Messie,
avait, quelques mois auparavant, tenté contre Jérusalem. Plusieurs
milliers[380] de gueux, ramassés dans le désert, avaient suivi ce faux
Christ jusqu’au mont des Oliviers. Il prétendait chasser de la ville les
Romains; à sa voix les murailles tomberaient, comme au son des
trompettes de Josué avaient croulé celles de Jéricho. Le procurateur
Félix, avec des cavaliers et des légionnaires, aidés par des Juifs,
était sorti à la rencontre de la horde, l’avait mise en déroute. Mais le
chef avait pu s’enfuir. Lysias, devant la furie du peuple et son
acharnement à réclamer Paul, pensa que c’était lui «l’Égyptien».
L’Apôtre, en ces minutes, devait paraître hirsute et sauvage comme un
bandit; ses vêtements étaient déchirés, ses cheveux en désordre, pleins
de poussière et de crachats. Jusqu’alors, il n’avait pas ouvert la
bouche--sa parole aurait-elle pu se faire entendre?--Tout d’un coup, en
atteignant le haut des degrés, sur un ton déférent, mais énergique, il
interpella le tribun:
[380] JOSÈPHE (_B. J._ II, XXIII) les évalue à trente mille: l’auteur
des _Actes_ les réduit à quatre mille. Des deux il est certainement
le plus exact; car le même Josèphe, toujours enclin à gonfler les
chiffres, déclare ailleurs (_Antiq._, XX, VI) qu’il a suffi, pour
disperser les séditieux, de tuer quatre cents hommes et d’en
capturer deux cents.
--Puis-je te dire un mot?
Le tribun s’étonna de l’ouïr parler grec, et avec l’accent d’un orateur,
d’un personnage cultivé. Ce prisonnier n’était donc pas un brigand, un
coureur de désert qui se fût énoncé en un patois sémitique et barbare!
--Tu sais le grec! s’exclama-t-il. Tu n’es donc pas l’_Égyptien_?...
Paul, avec un beau calme fier, lui répondit:
--Je suis un Juif, citoyen de Tarse, ville de Cilicie qui n’est pas sans
gloire. Je t’en prie, _laisse-moi parler à ce peuple_.
L’idée sublime venait de surgir en lui, comme une inspiration: proclamer
le Christ vis-à-vis du Temple, haranguer «ses frères» qui le détestaient
sans le connaître. Il avait ici pour auditoire immense tout Israël
représenté par les Juifs de Jérusalem, leurs prêtres, les Juifs de la
diaspora, et aussi la gentilité en la personne de Lysias, des
centurions, des soldats.
Le tribun consentit, curieux de voir ce qu’obtiendrait l’éloquence du
captif. On desserra les liens, Paul se retourna vers les manifestants
qui brandissaient encore leurs poings et leurs bâtons. Il leva ses bras
chargés de chaînes, montra qu’il voulait parler.
Ce petit homme à l’œil de flamme, chauve, fumant de sueur, poudreux,
dépenaillé, debout contre l’énorme tour blanche, eut l’air soudain
puissant comme un nabi. Il portait dans son regard et son geste ce qui
révèle à une foule mystique l’envoyé d’_en haut_.
Il commença, en s’exprimant à dessein dans la langue araméenne, le
dialecte propre au peuple juif:
--Hommes, frères et pères, écoutez-moi maintenant m’expliquer devant
vous...
Sous le timbre dominateur de sa voix, sous la sonorité des mots
hébraïques, les cris qui persistaient se calmèrent en murmures; et,
subitement, le silence devint profond.
Paul, une fois de plus, raconta l’erreur de sa jeunesse, la vision qui
l’avait illuminé. Son apologie devant les Juifs palestiniens, c’était de
rappeler qu’il avait d’abord défendu à outrance les traditions
pharisiennes et persécuté ceux qui les transgressaient. De sa conduite,
le grand prêtre d’alors et tout le sanhédrin pouvaient rendre
témoignage. Mais, sur la route de Damas, Jésus l’avait terrassé; il
s’était soumis à la volonté _du Dieu de ses pères_. Haut et magnifique
langage où il certifiait l’unité divine des deux Testaments!
Pourquoi avait-il prêché loin de Jérusalem, comme s’il fuyait le Temple
et ses frères? C’est qu’au Temple même une autre vision lui avait
commandé:
--Pars, je vais t’envoyer _au loin chez les gentils_.
Jusque-là, subjugué, frappé de stupeur, l’auditoire s’était tu. A ces
mots: «les gentils» les orgueils du peuple et ses rancunes contre
l’étranger réveillèrent leur furie. De nouveau, la meute éclata en
clameurs:
--Enlevez-le! Enlevez-le! Cet homme ne mérite pas de vivre!
Ils aboyaient des choses sans nom, ils déchiraient leurs manteaux, les
lançaient en l’air, ils trépignaient, ramassaient à poignée la poussière
et l’éparpillaient dans la direction de l’impie.
Le tribun, comprenant mal par quoi l’orateur mettait en rage les Juifs,
voulut couper court à cette exaspération. Il fit un signe; les soldats
entraînèrent le prisonnier dans l’intérieur du corps de garde. On ferma
les portes; la foule, impuissante, continuait, en bas, à vociférer.
Son insistance fatigua le tribun; et la mauvaise humeur du chef se
retourna contre celui qui avait causé ce mouvement séditieux. Il le prit
pour un agitateur de carrefour, digne d’être mis en croix comme un
esclave. Quel crime lui valait la haine du peuple? Au lieu de
l’interroger d’abord, il jeta un ordre au centurion du poste. Celui-ci
fit lier Paul à un poteau; on le suspendit par les mains, en sorte que
ses pieds touchaient à peine le sol; on l’avait dépouillé de ses
vêtements, et deux valets s’approchèrent avec les horribles fouets
garnis de pointes qui servaient à la flagellation des inculpés pour leur
arracher un aveu.
Paul n’avait point peur de souffrir; sa chair connaissait les verges;
elle pouvait trembler sous leur morsure. Mais il avait une joie: en cet
instant, le dos tourné aux exécuteurs, les mains hautes tendues vers le
poteau, il ressemblait à son Maître Jésus, lié contre la colonne avant
d’être flagellé. Cependant le jour de son martyre n’était pas venu; il
avait une œuvre à parfaire en ce monde. On l’aurait flagellé peut-être
jusqu’à la mort; il dit au centurion debout près du poteau la parole qui
lui assurait la vie:
--Est-ce qu’il vous est licite de flageller sans jugement un citoyen
romain?
Étonné, le centurion courut avertir Lysias. Le tribun arriva, posa
lui-même à Paul cette question:
--Dis-moi? Tu es Romain?
--Oui, répondit Paul. Et il indiqua, sans doute, les preuves de son
droit de cité.
Le tribun, qui sentit la gravité d’une telle erreur, s’empressa de faire
détacher son captif, et il tenta de l’amadouer par ses façons
familières.
--Mon titre de citoyen, lui confia-t-il, je l’ai payé un gros prix[381].
[381] Sous Claude, l’État romain vendait aux étrangers le titre de
citoyen; il tirait de ce trafic des sommes exagérées (voir DION
CASSIUS, l. IX, 17, 5).
--Et moi, répliqua Paul dignement, je l’ai eu de naissance.
Sa ferme attitude redoubla les anxiétés de Lysias. Il s’attendait aux
représailles du Juif, citoyen romain. Il craignait les fureurs des Juifs
de Jérusalem. En livrant Paul au fouet, il avait pensé leur complaire.
Quelle serait leur indignation d’apprendre que l’autorité romaine
protégeait l’homme exécré! Ce Grec, vantard et fat, démagogue et
diplomate, s’avisa d’un expédient: il ferait comparaître l’accusé devant
le sanhédrin; démarche flatteuse pour un corps jaloux de maintenir ses
anciennes prérogatives; et, s’il constatait que les griefs des Juifs
portaient seulement sur des querelles religieuses, il proposerait au
procurateur--qui résidait à Césarée--la libération de Paul. Au reste, sa
conduite ultérieure marque une bienveillance non feinte. Il avait
reconnu en l’Apôtre quelqu’un de pur et de généreux.
Dès le jour suivant, il avertit le sanhédrin de s’assembler pour juger
Paul. Le grand prêtre Ananie _lui-même_ vint présider la séance. Ce
vieillard avait un renom de cupidité féroce; il envoyait ses esclaves
saisir entre les mains des sacrificateurs la dîme; et les prêtres qui
résistaient recevaient la bastonnade.
Sadducéen brutal et cynique, il ne croyait qu’aux jouissances
charnelles, à l’argent et aux privilèges de sa caste.
Paul se retrouva dans l’hémicycle d’une salle semblable à celle où il
avait vu Étienne en extase et les juges qui grinçaient des dents, se
bouchaient les oreilles. Si la part qu’il avait prise à leur crime
revint le troubler d’un souvenir, il n’en laissa rien paraître. Il ne
reconnaissait point à ses juges le droit de juger sa religion, mais les
considérait comme des frères qu’il aurait voulu guérir de leurs
aveuglements. Avant d’être interrogé, il prit la parole:
--Hommes frères, je me suis en toute bonne conscience comporté devant
Dieu jusqu’à ce jour.
Ce mot: _frères_ indigna le grand prêtre, comme un manque de respect.
--Frappez-le sur la bouche, enjoignit-il aux appariteurs.
Paul entendit l’ordre, sans discerner qui le proférait. Reçut-il les
coups, les prévint-il par sa riposte? Elle fut dure, foudroyante:
--C’est Dieu qui te frappera, _muraille plâtrée_[382]. Tu sièges pour me
juger selon la Loi. Et, contre la Loi[383], tu ordonnes de me frapper?
[382] Cette image, condensation d’injures, réminiscence possible
d’Ézéchiel (XIII, 10) fait tout ensemble allusion à la robe blanche
de celui qui présidait le sanhédrin, à sa vieillesse décrépite, et
surtout à son _hypocrisie_.
[383] La Loi juive, nous l’avons vu, assurait aux accusés des égards
et la liberté de se défendre (_Lévit._ XIX, 15).
Saillie étrange et formidable! Paul ne savait pas qu’elle visait Ananie
et le grand prêtre en personne; pourtant, il prophétise, et sa prophétie
devait se vérifier; car, en septembre 66, le dix-septième jour du mois,
Ananie pourchassé par les factieux, et qui s’était caché dans un aqueduc
avec son frère Ézéchias, y fut pris, égorgé[384].
[384] JOSÈPHE, _Bell. jud._, II, XXXI.
Les appariteurs protestèrent:
--Comment! Tu insultes le grand prêtre de Dieu!
--Je ne savais pas, répondit Paul, que c’était le grand prêtre.
(Autrement je me serais tu.) Car il est écrit: «Tu ne diras pas de mal
du chef de ton peuple[385].»
[385] _Exode_ XXII, 28.
La brutalité d’Ananie avait provoqué dans tout son être un choc où une
réaction prophétique s’ajouta au courroux spontané. Ananie était de la
famille d’Anne qui avait condamné Jésus. Par la bouche de Paul, il
entend l’annonce du châtiment qui viendra. Et, comme Jésus, Paul accable
les princes des prêtres sous leurs contradictions hypocrites; ces
défenseurs de la Loi la transgressent et la détruisent!
Mais, aussitôt, il se reprend; il ne scandalisera pas les faibles; lui
qu’on accuse d’abolir la Loi, il veut y rester soumis.
Que se passa-t-il dans la suite du débat? Le rapport de Lysias au
procurateur fait comprendre que la séance dévia en querelle théologique.
Les pharisiens de l’assemblée se disputèrent avec les sadducéens; les
premiers admettaient la vie future, les autres la niaient. Paul, les
voyant aux prises, tenta d’insérer au milieu de leur conflit sa
théologie chrétienne.
--Hommes frères, s’écria-t-il, je suis pharisien, fils de pharisien. Et
on me met en jugement au sujet de l’_espérance_ et de la résurrection
des morts!...
Il voulait en venir à nommer le Christ ressuscité; judiciairement,
c’était une dialectique habile: le tribun présent avec des centurions et
des soldats tenait maintenant pour évidente l’innocence de l’accusé; et
Paul, par sa déclaration, mettait furieusement aux prises pharisiens et
sadducéens.
Mais peu s’en fallut que ceux-ci, exaspérés, n’assouvissent sur lui leur
vindicte. Le tribun, ne voulant point paraître l’entourer d’une
protection armée, l’avait laissé tout seul, dans l’hémicycle, entre les
juges, les scribes, les appariteurs. Un certain nombre de sadducéens se
levèrent et, le poing tendu, formèrent autour du petit Juif un cercle
menaçant. Ils l’auraient entraîné au dehors, assommé sur place,
étranglé. Le tribun et ses hommes, à temps, le dégagèrent. Il quitta,
sain et sauf, cette caverne de mort. Rome le sauvait d’Israël.
Deux jours de commotions l’avaient épuisé. Le soir, il eut une de ces
crises d’abattement où il ne souhaitait plus qu’une chose: «se
dissoudre, _être_ avec le Christ». Il avait vu de près, dans le centre
de leur puissance, l’incurable obstination des Juifs contre la vérité.
Il savait, d’autre part, ce qui l’attendait s’il retombait entre leurs
mains. Mais le Seigneur le visita dans sa prison, et lui dit:
«Courage! De même qu’à Jérusalem tu as témoigné sur ce qui me regarde,
de même à Rome aussi il faut que tu témoignes.»
Cependant les Juifs n’allaient pas en rester là. Paul était inculpé d’un
délit commis à l’intérieur du Temple; le sanhédrin se déclarait
compétent pour le juger. Donc les princes des prêtres exigeraient qu’il
comparût une seconde fois, afin d’examiner plus à fond sa cause.
Leur pensée était d’en finir avec lui. Dès le lendemain, des Juifs
acharnés à sa perte nouèrent une conspiration. Ils jurèrent avec de
terribles anathèmes «_de ne boire ni de manger_ jusqu’à ce que Paul fût
mis à mort[386]». Ils vinrent trouver les princes des prêtres, les
engagèrent dans leur plan d’attaque: que Paul fût ramené au sanhédrin;
entre la tour Antonia et le Temple, au passage, ils le poignarderaient.
[386] Leur vœu, en apparence, invraisemblable et chimérique, équivaut
simplement à jurer: «Il faut que Paul soit tué le plus tôt
possible.» Les Juifs admettaient ces formules de vœu hyperboliques.
Rappelons-nous Jacques jurant de ne boire ni de manger jusqu’à ce
qu’il eût vu le Seigneur ressuscité. On lit dans le _Traité Aboda
Zara_ (trad. SCHWAB, p. 189-190): «Quand un homme a _promis par un
vœu qu’il s’abstiendra de manger_, malheur à lui s’il mange, malheur
s’il ne mange pas. S’il mange, il pèche contre son vœu; s’il ne
mange pas, il pèche contre sa vie.»
Les conjurés étant plus de quarante, certains gardèrent mal le secret;
ou il fut éventé par les pharisiens qui avaient, dans le sanhédrin, dit
de Paul: «Nous ne trouvons rien de coupable en cet homme.» Le neveu de
Paul en sut quelque chose; il courut à la forteresse, obtint de voir son
oncle et l’avertit de ce qu’on préparait. Paul pria un des centurions de
conduire le jeune homme au tribun. Lysias lui fit bon accueil. Mais,
quand il eut entendu l’avis, il recommanda au neveu:
--Ne raconte à personne que tu m’as dévoilé cette affaire.
Il voulait, sans se compromettre, sauver Paul et surtout se débarrasser
d’un captif encombrant. Il appela deux centurions, leur donna ces
ordres:
--Tenez prêts deux cents fantassins, plus soixante-dix cavaliers, et
deux cents hommes de troupes légères, pour vous mettre en route à la
troisième heure de la nuit[387] et vous rendre à Césarée; et préparez
des montures pour Paul que vous devrez conduire en sauveté au
procurateur Félix.»
[387] Vers neuf heures du soir.
Seul, en effet, le procurateur pouvait décider si Paul serait libéré ou
non. Et le tribun chargea l’un des officiers--celui qui commandait les
cavaliers--de ce rapport à lui remettre:
«Claudius Lysias à l’éminent procurateur Félix, salut.
«L’homme que voici avait été pris par les Juifs et allait être tué par
eux. Mais, arrivant avec la troupe, je le leur ai enlevé, _ayant appris
qu’il est Romain_. Et, voulant savoir pour quel motif ils l’accusaient,
je l’ai amené devant leur sanhédrin. J’ai reconnu qu’il était accusé sur
des questions de leur Loi, mais qu’il n’avait aucune charge de crime qui
méritât la mort ou la prison. Mais, comme on m’a dénoncé que les Juifs
allaient faire un complot contre cet homme, je te l’envoie sur l’heure,
_invitant_ _aussi les accusateurs à t’adresser leur plainte contre lui_.
Porte-toi bien.»
On peut trouver exorbitant, même ridicule, le déploiement de forces
ordonné pour le transfert de Paul. Il est, cependant, explicable; car
Lysias avait peur des Juifs; son mot: Ne raconte à personne... confesse
naïvement ses inquiétudes. De même, sa précaution d’inviter les
accusateurs à porter leur plainte devant Félix. Il voulait faire valoir
sa vigilance. Nous retrouvons bien chez lui l’Oriental avec son besoin
d’exagérer, le Grec de décadence, souple, fanfaron et trembleur. Son
rapport altère sur un point la vérité. A l’en croire, il avait soustrait
Paul aux coups des Juifs, ayant appris sa qualité de Romain. En fait, à
ce moment-là, il l’ignorait; par qui l’aurait-il su? Mais il veut mettre
en relief le prix qu’il attache au titre de Romain, lui, citoyen de
fraîche date, parvenu qui a payé cher sa noblesse.
Paul, cette nuit-là, monté sur un mulet ou un chameau, descendit donc de
Jérusalem, à grande allure, avec une escorte digne d’un roi. Il quittait
la ville sainte pour n’y jamais revenir. Rome, au contraire,
l’attendait. Cette file de soldats, ces officiers qui l’entourent et le
préservent du péril invisible, c’est déjà la puissance romaine mobilisée
au service de la foi. Demain, peut-être, il y aura parmi eux des
chrétiens. Ils appelleront Paul leur frère; ils rompront le pain d’amour
avec lui; ils s’agenouilleront sous sa main d’Apôtre; et sa parole leur
sera la parole de Dieu. Le prisonnier part en conquérant.