Rome, l’Apôtre y songeait apparemment depuis son voyage à Chypre,
peut-être depuis l’heure de sa vocation: toute la gentilité ne se
concentrait-elle pas dans la capitale de l’Empire? Il en parlait souvent
avec Aquilas et Prisca. Pendant son séjour à Éphèse, on avait retenu
cette parole qu’il dut prononcer plus d’une fois:
«Il faut que je voie Rome aussi.»
Au début de l’épître aux Romains, il déclare solennellement:
«Dieu... m’est témoin que je fais sans relâche mémoire de vous et
demande constamment dans mes prières que la voie me soit ouverte quelque
jour, par la volonté divine, pour aller vers vous.»
Et les salutations finales de l’épître démontrent qu’il connaissait
beaucoup de monde parmi les fidèles de Rome. Il y nomme, en premier
lieu, ses amis Aquilas et Prisca. En effet, peu après lui, ils avaient
quitté Éphèse où leur commerce n’était plus possible, où ils couraient
le risque d’être assassinés; et ils avaient repris le chemin de Rome,
l’édit d’expulsion n’étant plus appliqué. Là, comme à Éphèse, ils
réunissaient «l’église dans leur maison» et préparaient la venue de
Paul.
Avant de les y rejoindre, il tenait à revoir les saints de Jérusalem, à
leur donner le témoignage de l’œuvre en croissance, dans les puissantes
aumônes moissonnées par toutes les églises d’Asie, de Macédoine et
d’Achaïe.
Son projet initial était de visiter d’abord la Macédoine[342]. Mais, à
Troas, il avait appris que les dissensions et les scandales persistaient
chez les Corinthiens; on critiquait son apostolat, on le contestait; on
lui reprochait, comme une preuve d’humeur instable, son extraordinaire
promptitude à se déplacer. Il pensa que, pour l’instant, dans l’état
d’accablement, d’agitation qu’il avait peine à surmonter, sa venue
serait inefficace; il aima mieux écrire. Il dicta une lettre pleine
d’angoisse et de reproches qu’il confia aux mains de Tite. Si Timothée,
trop timide, n’avait pas réussi à dominer le trouble des sectes, Tite
peut-être réussirait mieux.
[342] II _Cor._ I, 15.
Cette épître de Paul a disparu, on ne sait au juste pourquoi. Mais il
nous apprend qu’elle fit grande impression.
«Lors de notre arrivée en Macédoine, notre chair n’avait aucun répit,
nous étions pressurés en tout: au dehors, combats; au dedans, terreurs.
Mais Dieu qui réconforte les humbles nous a consolés par l’arrivée de
Tite. Et non par son arrivée seulement, mais par la consolation que vous
lui aviez vous-même donnée. Il nous a fait connaître votre désir ardent
[de vous amender], vos gémissements, votre zèle pour moi, en sorte que
je me suis réjoui davantage. Car, si je vous ai affligés par cette
lettre, je ne m’en repens point. Je m’en étais repenti d’abord; car je
vois bien que cette lettre, ne fût-ce que sur l’heure, vous a
contristés. Mais, à présent, oui, je me réjouis, non pas de vous avoir
contristés, mais parce que votre tristesse vous a menés au
repentir[343].»
[343] II _Cor._ VII, 5-9.
La lettre de Paul les avait bouleversés, puis inclinés vers de sages
conseils. Tite, par ses insistances vigoureuses, en avait aidé l’action.
Ils l’avaient reçu «avec crainte et tremblement», mais s’étaient soumis
dans un élan d’humilité. Tite les avait, en outre, disposés «à
participer au ministère en faveur des saints», à la collecte pour
Jérusalem.
Quand il revint auprès de Paul, celui-ci, rasséréné devant le repentir
des Corinthiens, leur adressa une nouvelle épître, celle que nous
possédons comme la deuxième, la quatrième en fait[344].
[344] La première est aussi perdue, celle dont il fait mention (I
_Cor._ V. 9): «_Je vous ai écrit_ (dans la lettre que vous avez) de
ne point vous mêler aux fornicateurs.»
Après leur avoir dit dans une effusion pénétrante ce qu’il avait éprouvé
à leur endroit, il les exhorte à se montrer généreux comme l’ont été les
fidèles de Macédoine. Le passage de sa lettre où il touche ce point
délicat est à la fois décisif et insinuant; la grandeur des vues
commande l’aumône et l’onction de la charité sollicite.
«Ce n’est pas en ordonnant que je parle, mais, par le zèle d’autrui, je
veux éprouver la sincérité de votre amour. Vous savez la grâce de
Notre-Seigneur Jésus-Christ, et qu’il s’est fait mendiant à cause de
vous, afin que vous deveniez riches par sa mendicité. En cette affaire,
je vous donne un simple avis... Lorsque le cœur y est, chacun est le
bienvenu, s’il donne en proportion, non de ce qu’il n’a pas, mais de ce
qu’il a. Pour que d’autres soient dans l’aisance, il ne faut pas que
vous soyez dans la gêne; mais, selon l’équilibre, que votre abondance
d’à présent subvienne à leur indigence, afin qu’à son tour leur
abondance subvienne à votre indigence.»
Il stimule par l’amour-propre leur libéralité: «Si les Macédoniens, qui
peuvent venir avec nous, trouvaient que vous n’êtes point prêts, nous
serions couverts de confusion (je ne parle pas de vous).» Mais il
s’élève infiniment au-dessus des petites habiletés d’un quêteur; il fait
appel à autre chose qu’à l’intérêt bien entendu; il voit dans l’aumône
une communication ineffable de l’amour divin. En tendant la main pour
Jérusalem, il fait sentir qu’il donne beaucoup plus qu’il ne reçoit.
Ses explications laissent entrevoir les difficultés d’une telle
collecte. Elle paraissait toute simple aux Juifs convertis; pour eux,
elle reprenait avec un autre sens la coutume séculaire des Israélites de
la diaspora, envoyant au Temple leurs offrandes annuelles[345]. Les
païens baptisés, au contraire, s’en étonnaient. Certains avaient dû
murmurer sur Paul les mots de l’éternelle suspicion: «Tout cet argent
ira-t-il aux pauvres de Jérusalem?» Le propos était revenu à ses
oreilles; voilà pourquoi il prévient qu’il a grand souci d’éviter les
moindres soupçons[346]; et il adjoint aux quêteurs un frère «dont il a,
en maintes circonstances, éprouvé le zèle».
[345] Pour désigner les frères qu’on chargera de porter la collecte à
Jérusalem, il emploie le mot d’_apôtres_ consacré chez les Juifs
pour ces sortes de messagers.
[346] VIII, 20-21.
S’il prend ces précautions, est-ce vaine inquiétude de passer aux yeux
des hommes pour ce qu’il n’est pas? Ses ennemis pouvaient déformer,
amoindrir tous ses actes. En soi, la chose était sans importance. Mais
les calomnies propagées sur sa conduite gênaient l’efficacité de son
apostolat. Aussi l’ensemble de cette épître est-il une sorte d’apologie,
singulièrement précieuse. Bénis soient les détracteurs de Paul qui nous
ont valu cette réplique poignante et fière, la confession des
souffrances et des visions du Saint!
Ses ennemis, ceux qu’il appelle ironiquement les archi-apôtres, «les
plus que trop apôtres», ou, sans ironie, les faux apôtres, des
missionnaires cupides, hypocrites dans leurs diatribes, l’accusaient de
contradiction et de faiblesse.
«Ses lettres, insinuaient-ils, sont pesantes et fortes; devant vous il
sera faible, comme anéanti.»
Peut-être avait-il en effet des inégalités d’humeur et d’attitude; comme
un malade qu’il était, il subissait des crises d’accablement; son
éloquence, qu’il déclare médiocre, montrait des hauts et des bas; il
obéissait à des impulsions paradoxales que les malveillants déclaraient
contradictoires. Toutes ses pensées étaient asservies «à l’obéissance au
Christ».
Mais il avertit les Corinthiens qu’ils le trouveront tel de près que de
loin. Si, par lui-même, il est faible, le Christ, tout-puissant, lui
prête sa force.
Il rétorque les griefs, accusant à son tour ceux qui devraient se taire
et s’humilier. Lui en veut-on d’avoir prêché gratuitement, sans être à
charge à personne? Il donne à entendre que les faux apôtres, eux,
exigent des fidèles au delà de leurs besoins.
On lui reprochait de se glorifier, de faire trop valoir la puissance
qu’il tenait du Christ. Il se vante de mériter ce blâme; car ce n’est
pas sa personne qu’il glorifie. Il pourrait se targuer de ses avantages
selon la chair. Il est Juif, de race pure et de bonne lignée. Il a plus
travaillé que nul autre pour le Christ, enduré plus de fatigues et
d’opprobres. Il a été comblé de révélations et de visions. Mais il ne
veut se glorifier que dans son infirmité; et, s’il se justifie, ce n’est
pas devant les hommes: «Nous disons toutes ces choses, ô bien-aimés, en
face de Dieu, pour votre édification[347].»
[347] Entre le début et la fin de cette épître, l’exégèse négative
s’est plu à grossir une opposition qui n’en rompt aucunement
l’unité. Si, au ch. II, le ton annonce des dispositions indulgentes,
tandis qu’au dernier il avertit: «Je ne vous ménagerai pas», la
conclusion, quelques lignes ensuite, n’en est pas moins pleine de
douceur: «Tout mon désir est de ne pas avoir à user de sévérité,
quand je viendrai, mais du pouvoir que le Seigneur m’a donné pour
édifier et non pour détruire.»
Il annonce aux Corinthiens sa visite. Pour la _troisième_ fois il ira
les voir. Il avait donc fait chez eux un deuxième séjour, dont nous ne
savons rien, si ce n’est par l’allusion d’ici, toute fugitive. Et, sur
sa troisième venue, les _Actes_ ne nous apprennent qu’une chose: il
demeura trois mois à Corinthe, les trois mois de la mauvaise saison où
l’on ne pouvait naviguer.
C’est là, on le suppose, qu’avant de s’en aller à Jérusalem, les yeux
tournés vers Rome et l’Occident, inaugurant en désir une phase nouvelle
de sa carrière, il dicta sa grande épître aux Romains. Peut-être la
confia-t-il à Phoebé, une chrétienne, «diaconesse[348] de l’église de
Kenchrées», qui partait justement pour l’Italie, celle dont il dit à la
fin:
[348] La Ire épître à _Timothée_, III, 12, indique les qualités des
femmes qu’on choisira comme diaconesses: «Qu’elles n’aient pas une
mauvaise langue. Qu’on les prenne graves et fidèles en tout.» Les
diaconesses étaient des vierges ou des veuves chargées de catéchiser
les femmes, de les _baptiser_, de prendre soin des pauvresses et de
porter aux chrétiennes malades l’eucharistie.
«Assistez-la en toute affaire où elle pourrait avoir besoin de vous.
Elle a fait beaucoup pour le service de plusieurs et pour moi-même.»
L’épître semble proportionner la solennité de son accent et son ampleur
à l’idée qu’il se faisait de la chrétienté romaine, de son avenir. Qu’il
l’ait crue opportune, c’est une apparente étrangeté; car, en principe,
il n’œuvrait point sur les fondations posées par autrui. Or, il n’avait
aucune part aux commencements de l’Église, à Rome.
L’Évangile, de très bonne heure, y était venu. Tout ce qui se passait en
Orient avait, dans la ville maîtresse, une prompte répercussion. Des
soldats de la cohorte italique, à Césarée, avaient pu se convertir comme
le centurion Cornélius, et, rentrés à Rome, avaient parlé du
Christ[349]. Quelques-uns des étrangers présents à Jérusalem, lors de la
première Pentecôte, des Grecs d’Antioche avaient émigré ou séjourné dans
la capitale de l’Empire. La plupart des gens que mentionnent les
salutations finales de l’Épître portent des noms grecs.
[349] Voir MARUCCI, _Archéologie chrétienne_, t. I, p. 6.
Des Juifs aussi avaient formé le premier noyau des «saints élus». La
colonie juive était si considérable qu’ils imposaient le repos du sabbat
dans les quartiers où ils faisaient du commerce[350], au Transtévère, à
Suburre, près de la porte Capène.
[350] Voir Paul ALLARD, _Histoire des persécutions_, t. I, p. 1-13.
Ils étaient surtout cabaretiers, petits marchands de dattes, d’huile, de
poissons. Juvénal, en se promenant par les rues des faubourgs, croisera,
non sans curiosité, la sorcière juive en guenilles qui mendiait à
l’oreille du passant[351] et, pour prix de ses prédictions heureuses,
happait de ses doigts crasseux quelques as. Mais il aurait pu connaître
aussi des Juifs, commerçants aisés, tels que Prisca et Aquilas, des
Juifs médecins, peintres, poètes, comédiens, et des prosélytes juives,
riches courtisanes, comme l’était Poppée.
[351] Voir _Sat._ VI.
A Rome, ainsi que partout, les Juifs s’acharnaient à gagner des
prosélytes. Ils travaillaient, sans le savoir, pour la foi chrétienne.
Quand elle fut annoncée dans une synagogue, les craignant Dieu, plus que
les Juifs, ouvrirent leur cœur. Paul, après son arrivée à Rome, réunira
«les principaux des Juifs», les personnages importants d’une synagogue;
ils se donneront l’air de ne pas connaître, même par ouï-dire, sa
doctrine. Cependant son épître atteste que, parmi les chrétiens, les
Juifs convertis étaient en nombre.
Entre la synagogue et l’église d’âpres conflits avaient certainement
éclaté; les Juifs avaient dû se porter à des violences; la police s’en
était mêlée; Claude, pour se débarrasser des Juifs, avait signé son
édit, fait expulser les uns et les autres. Mais, bientôt, Juifs et
chrétiens étaient revenus; et l’église romaine prospérait, puisque Paul,
au début de l’épître, peut lui donner cette louange:
«On publie votre foi dans l’univers entier.»
Quel apôtre avait d’abord évangélisé les Romains?
La tradition veut que Pierre ait fait à Rome un premier séjour, dès l’an
44. Aucun document ne l’infirme. Nous sommes néanmoins assurés qu’à
l’époque où Paul écrivit aux Romains, Pierre avait quitté Rome.
Autrement Paul aurait fait allusion à sa présence; il se fût même
dispensé de superposer son enseignement à celui d’une des «colonnes».
S’il eut l’inspiration et la volonté d’un tel message, on peut en
découvrir le motif immédiat dans l’admonition qui le conclut:
«Je vous exhorte, frères, à vous méfier de ceux qui font des scissions
et des scandales, contrairement à la doctrine que vous avez reçue; et
détournez-vous d’eux. Ces gens-là ne servent pas Jésus-Christ, mais leur
ventre; et par des mots honnêtes et de beaux discours ils trompent les
cœurs simples. Votre obéissance est connue de tous. Je me réjouis donc à
votre sujet. Mais je veux que vous soyez sages pour le bien, purs à
l’égard du mal[352].»
[352] XVI, 17.
Paul a vu les schismes et les scandales désoler d’autres églises; il
voudrait en préserver pour l’avenir l’admirable église romaine. Les deux
fléaux à redouter seraient une régression vers l’idolâtrie ou, comme
chez les Galates, une propagande judaïsante. C’est pourquoi il établit
avec une force irréfutable ces deux vérités:
L’homme n’est point sauvé par sa justice naturelle, puisque les païens,
ayant pu connaître Dieu, ont cependant glissé vers toutes les erreurs de
l’esprit, vers les égarements des sens les plus ignominieux. Il n’est
point sauvé non plus par les observances de la Loi; les Juifs ont la
Loi, mais ils la transgressent. Donc, _seul vivra, celui qui est juste
en vertu de la foi_; car il tient de la grâce la vie sanctifiante.
_Qu’il soit né Juif ou gentil_, c’est Dieu qui le justifie:
«Ceux qu’il a distingués d’avance, il les a prédestinés pour être
conformes à l’image de son Fils, _afin qu’il soit un premier-né parmi un
grand nombre de frères_. Ceux qu’il a prédestinés, il les a appelés;
ceux qu’il a appelés, il les a justifiés; ceux qu’il a justifiés, il les
a (d’avance) glorifiés[353].»
[353] VIII, 29-30.
Autour de ces idées _cardinales_--elles soutiennent toute sa
doctrine--Paul déploie une fresque théologique, morale, prophétique,
d’une majesté, d’une profondeur inégalable. Ici, nous ne la considérons
que dans ses rapports avec les milieux qu’il a transformés, avec ses
sentiments et ses actes.
Une page lui suffit pour l’expression de la déchéance païenne. Il
retrace, en sa terrible logique, l’obscurcissement, chez les idolâtres,
de la vérité divine et la dégradation des vices. Assurément, la société
romaine lui eût offert des hommes d’une haute vertu, des femmes très
chastes, des âmes aussi pures qu’elles savaient l’être. Mais Tacite,
Suétone, Juvénal, Apulée, certaines peintures de Pompéi commentent
l’Apôtre par des documents difficiles à contester. Ce que Suétone
raconte de Tibère, de Néron et de leur entourage, n’est pas une
invention. Les héros de Pétrone, quand ils s’abandonnent à des
perversions contre nature, sont représentés comme louables. L’amoraliste
se délecte en ces turpitudes; et chez qui les trouvait-on, dans le monde
païen, condamnées?
Paul les condamne et les explique--c’est la forte nouveauté de son
jugement--en les confrontant avec la justice de Dieu. Dès que l’homme
«adore et sert la créature de préférence au Créateur», dès qu’il se
prend comme fin, il avilit en soi-même cette humanité qu’il déifie; et
de l’aberration charnelle procèdent l’orgueil, la cruauté, toutes les
passions homicides.
Mais le Juif n’est pas au-dessus du gentil; il est encore moins
excusable, si, connaissant Dieu, il outrage par ses œuvres mauvaises des
commandements auxquels il croit. Qu’il ne se flatte donc point de ses
privilèges, qu’il se garde bien de vanter aux païens baptisés les
avantages de la Loi, sans la foi qui vivifie les œuvres.
Paul est loin cependant de vouloir accabler les Juifs. Il engage les
Gentils à rester humbles devant eux. Les oracles de Dieu furent confiés
au peuple élu; celui-ci a reçu des promesses; elles se sont vérifiées
dans la personne du Christ. Elles s’achèveront, quand Israël croira en
son Rédempteur.
Faut-il admettre que Paul se propose simplement d’engager les chrétiens
de Rome, en majorité païens d’origine, à ne pas mépriser les Juifs, à
les honorer[354]? Une telle pensée apparaît dans l’apostrophe au
gentil[355]:
[354] Voir LAGRANGE, _Introd. du Commentaire sur l’Épître_, p. XXIX.
[355] XI, 13-25.
«Si toi, olivier sauvage, tu as été enté parmi eux... ne fais pas
l’arrogant avec les branches... Ce n’est pas toi qui portes la racine,
c’est la racine qui te porte. Tu vas dire: Des rameaux ont été arrachés,
pour que, moi, je sois enté. C’est bien. Ils ont été arrachés à cause de
leur incrédulité. Toi, tu es là par la foi. Ne va pas t’enorgueillir.
Crains plutôt.»
Cette apologie d’Israël semble pourtant correspondre à quelque chose de
plus intime, au tourment, qui, dès sa conversion, affligea Paul d’une
sainte angoisse. Ses frères selon la chair seraient-ils disgraciés
jusqu’à la fin? Se peut-il que la promesse de Dieu reste inaccomplie? Y
a-t-il en Dieu de l’injustice?
Toutes ses méditations sur un problème insondable, mais immense dans le
plan divin comme dans les destinées humaines, Paul les abrège en ce
débat pathétique.
Il a scruté les Écritures, il a pesé les mots où s’articulait la
promesse:
«C’est la postérité d’Isaac qui sera ta postérité.»
L’erreur des Juifs, la sienne tant qu’il fut avec eux, était d’admettre
que toute leur descendance selon la chair aurait part à la promesse.
Isaac est l’enfant du miracle. Dieu reste libre en son choix; il sauve
ceux qu’il veut sauver. Qui donc lui demandera raison?
Pour justifier le Seigneur, Paul se contente d’évoquer sa parole à
Moïse: «J’aurai compassion de qui j’aurai compassion.» Que nul ne se
glorifie de ses œuvres. Il serait vain «de vouloir et de courir», si
l’on n’est appelé.
Dieu s’est réservé des vases «de miséricorde», des Juifs et des païens.
Les autres n’ont rien à dire, car Dieu ne leur devait rien. Paul
envisage moins le salut éternel de toutes les âmes que la mission
collective d’un peuple[356]. Israël a cru pouvoir obtenir le salut par
la justice des œuvres. Il a entendu la parole du Christ, il ne l’a pas
comprise, il n’a pas voulu la comprendre. C’est pourquoi Dieu l’a
endurci[357].
[356] Voir LAGRANGE, _op. cit._, p. 246.
[357] Saint THOMAS, commentant ce mot paradoxal, p. 138, remarque avec
son admirable perspicacité: «Dieu n’endurcit pas les hommes
directement, ce qui serait causer leur malice, mais indirectement,
en tant que, des choses qu’il fait dans l’homme, l’homme prend
occasion de pécher, et cela, Dieu le permet... Et ceux qu’il
endurcit méritent l’endurcissement.»
Et cependant, Dieu ne l’a point tout à fait rejeté. Paul lui-même est
Israélite «de la race d’Abraham, de la tribu de Benjamin». L’obstination
des Juifs a causé le salut des gentils. Si, d’un seul coup, Israël
s’était converti, les Apôtres n’auraient point travaillé à sauver les
infidèles. Or, si «sa chute est une richesse pour le monde», que ne sera
pas son relèvement, sinon «la résurrection des morts»?
Cette dernière parole, dans son obscurité pleine de substance, fait
songer à la vision des ossements qu’eut Ézéchiel. Israël sera longtemps,
sur la face de la terre, comme un cadavre dont les os desséchés sont
épars. Ses membres se rejoindront, mais ils seront sans vie, jusqu’à ce
que l’Esprit souffle et que la Grâce ranime le peuple de Dieu.
Selon la pensée de l’Apôtre, une partie d’Israël a résisté au Christ,
jusqu’à ce que «la masse des gentils» soit entrée dans l’église;
ensuite, les Juifs eux-mêmes se soumettront. Paul ne veut pas dire que
toutes les nations, un jour, seront composées de croyants, que tous les
Juifs, à leur suite, se feront chrétiens. Il n’ignorait pas, ayant
communiqué aux fidèles la prévision de la «grande apostasie», ce que
Jésus avait annoncé: «Quand le Fils de l’homme reviendra, trouvera-t-il
de la foi sur la terre[358]?» Mais il se représente l’avenir des deux
groupes humains: gentils et Juifs. Il voit des temps pareils aux nôtres:
la foi décline dans les âmes, ici ou là, chez tel peuple; cependant, il
n’est plus un seul coin du monde où le nom du Christ n’ait retenti.
L’offrande du sang, par la continuité du Sacrifice quotidien, arrose la
plénitude du globe d’un perpétuel torrent de vie rédemptrice. Ainsi
entendue, la prophétie paulinienne n’est plus loin de s’accomplir. Il
reste à voir la conversion d’Israël; car Dieu a laissé les hommes
s’enfermer dans l’incroyance; on dirait, pour parler le langage de Paul,
qu’il les y a lui-même enfermés, afin de les en tirer par sa
miséricorde.
[358] _Luc_ XVIII, 8.
Et le mystique, au lieu d’être effrayé par l’énigme des prédestinations,
conclut en magnifiant le mystère:
«O abîme de la richesse et de la sagesse, et de la science de Dieu!
Comme ses jugements sont inscrutables, et impénétrables ses voies!»
En somme, par son épître, qu’apportait-il d’essentiel? Une vue
d’ensemble sur le passé religieux et sur l’avenir du genre humain.
Le passé, devant son regard, n’obtient qu’une condamnation radicale:
tous les hommes sous une loi de mort, œuvre d’Adam; personne de juste.
La Loi de Moïse donne le discernement du péché, en tant qu’il offense le
bien suprême, mais non la force d’être vertueux et de mériter la
béatitude.
L’avenir, qui est déjà le présent depuis la mort et la résurrection du
Christ, ouvre au contraire des espérances sans terme: tous sont
justifiés par la foi, sans les œuvres de la Loi; Dieu n’est pas
seulement le Dieu des juifs, il est aussi le Dieu des gentils.
Sans doute, l’homme reste soumis aux souffrances et aux convoitises de
la chair. Toute la nature gémit avec nous, attendant l’adoption des
enfants de Dieu, c’est-à-dire le renouvellement du monde après la
bienheureuse Parousie, un état de paix et de gloire où les créatures
seront associées à la transfiguration des Saints. Mais les épreuves de
ce monde ne sont rien auprès de cette vie suprême. Notre chair a beau
sentir la loi du péché; la Grâce remédie à nos impuissances. Celui qui a
donné pour nous son propre Fils, comment pourrait-il ne pas nous donner
toutes choses avec lui? Contre ceux que Dieu a élus, qui se portera
accusateur? C’est Dieu qui justifie. Qui condamnera? Sera-ce le Christ
Jésus... qui est à la droite de Dieu, qui intercède auprès de nous? Qui
nous séparera de l’amour du Christ? La tribulation? L’angoisse? La
persécution? La faim? La nudité? Le péril? Le _coutelas_ (du
bourreau)?... Mais en toutes ces choses _nous sommes plus que
vainqueurs_, grâce à Celui qui nous a aimés[359].»
[359] VIII, 31-37.
Paul ne discourt pas à la façon d’un métaphysicien ni d’un moraliste
lisant un morceau dans une lecture publique. Quand il parle de la faim,
de la nudité, il sait par expérience ce qu’il y a sous ces mots. Quand
il nomme «le coutelas», il laisse entrevoir le martyre qui achèvera sa
course, et dans cette Rome qu’il fera sienne par son sang.
Il veut que la foi s’épanouisse en des actes. Ses expositions
théologiques, si serrées, si subtiles qu’on se demande comment des
fidèles de moyenne espèce pouvaient les comprendre, aboutissent à des
préceptes d’une limpide simplicité.
Certaines de ces maximes, très générales, appartiennent au fond commun
de la morale évangélique:
«Que la charité soit sans feinte. Exécrez le mal, attachez-vous au bien.
Aimez-vous d’un amour fraternel les uns les autres... Bénissez ceux qui
vous persécutent... Réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent,
pleurez avec ceux qui pleurent... Frayez avec les humbles. Ne soyez
point orgueilleux.»
Il en est, au contraire, qui sont des réminiscences juives de l’Ancien
Testament:
«Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger. S’il a soif, donne-lui à
boire. En faisant cela, _tu amoncelleras sur sa tête des charbons de
feu_[360].»
[360] Citation des _Proverbes_, XXV, 21-22. Paul ne veut pas dire
qu’on doit faire du bien à ses ennemis pour les rendre aux yeux du
Seigneur plus coupables et dignes de châtiment, mais qu’il faut
«vaincre le mal par le bien», fléchir nos ennemis par l’évidence
brûlante qu’ils seraient trop coupables s’ils résistaient à notre
bonté.
D’autres exhortations paraissent ajustées à des conjonctures politiques
où les fidèles de Rome pouvaient hésiter entre l’obéissance et la
révolte.
Paul--et Pierre imposera les mêmes règles[361]--fait une obligation à
tout chrétien «d’être soumis aux autorités supérieures; car il n’y a
point d’autorité qui ne soit de Dieu». Pour les Juifs, le souverain
véritable et unique, c’était Dieu; les zélotes, nationalistes
intraitables, dégageaient du principe cette conclusion: Dieu étant le
seul maître, nous devons payer le didrachme au Temple, mais non le
tribut à César[362]. Jésus avait condamné d’un mot péremptoire[363]
cette intransigeance anarchique. Mais certains chrétiens pouvaient
s’autoriser d’une autre parole du Maître: «Les fils sont libres[364]» et
refuser l’obéissance à des princes ou à des magistrats païens. Paul
entend qu’ils soient de bons sujets et des citoyens exemplaires, qu’ils
le soient «par un motif de conscience», et non simplement par crainte.
[361] I _Petr._ II, 13: «Soyez soumis à toute puissance humaine à
cause de Dieu.»
[362] Voir saint JÉRÔME, in _Tit._, III, 1.
[363] _Math._ XXII, 21.
[364] _Id._ XVII, 25.
Son exhortation part d’une certitude mystique; le prince ou le magistrat
délégué par lui représente ces attributs divins: la puissance, la
justice, la miséricorde; il n’exercerait ni ne transmettrait son
pouvoir, si Dieu ne l’avait permis. Paul a l’air de supposer que
l’autorité sera juste, «qu’elle porte l’épée, étant ministre de Dieu,
chargée de châtier celui qui fait le mal».
Faut-il croire que la majesté romaine l’étonnait, comme elle éblouira
Josèphe? Il voyait tout au moins dans l’Empire une force ordonnatrice
constituée pour le bien des peuples. Il admirait, chez les Romains, le
sens organisateur, la continuité dans les vues, l’esprit équitable de la
législation[365]. Tout spectateur intelligent du chaos oriental devait
penser comme lui. Il avait trop voyagé pour ne pas apprécier la
différence des routes impériales et des autres. Citoyen romain, il
faisait rarement usage de son titre; il négligeait la fierté d’avoir
place parmi les maîtres de l’univers. Mais l’unité de l’Empire ouvrait à
la foi des promptitudes d’expansion prodigieuses; et cela, aux yeux de
Paul, c’était la grandeur vraie de Rome, sa raison d’être dans les
perspectives d’un avenir surnaturel.
[365] _Rom._ VII, 1: «Je parle à des gens qui se connaissent en fait
de loi.»
Il n’ignorait point les férocités hypocrites ni les vices de Tibère, les
monstruosités de Caligula. Au moment de cette épître--en 56--Néron avait
déjà fait empoisonner Britannicus; il songeait à tuer sa mère; il
courait, la nuit, les rues mal famées; déguisé en esclave, il
détroussait les passants, et se mêlait à d’ignobles rixes[366]. Sénèque,
cependant, dirigeait encore les conseils du prince; l’histrion démagogue
gardait un masque généreux et visait à demeurer populaire par
d’extravagantes libéralités.
[366] Voir TACITE, _Ann._ XIII, XXV.
L’Apôtre, jugeant la puissance romaine sur l’ensemble de sa politique,
croit bon de la montrer comme légitime. Prévoit-il que les chrétiens ne
seront pas toujours en paix avec elle?
Il ne les dresse point comme des rebelles en face des tyrans de ce
monde; il les met davantage en garde contre les faux ascètes, ceux qui
s’abstiennent, comme les orphiques, de toute chair ayant eu vie, ou
contre les judaïsants prêts à semer des schismes dans cette église
romaine si tranquille et si forte.
Il s’excuse, malgré tout, d’avoir osé avertir les Romains de vérités
qu’ils connaissent, qu’ils pratiquent largement. Il l’a fait, parce
qu’il doit à tous les gentils «l’œuvre sacrée» de son Évangile; il est
«le prêtre[367]» de Jésus-Christ, celui qui lui présente, comme une
oblation, afin qu’elle soit agréable, la foi des peuples baptisés.
[367] Le mot qu’il emploie: _leitourgos_ indique l’accomplissement
d’un office sacré.
En même temps il a voulu leur promettre sa visite autrement que par un
message de circonstance; il leur fait part de ses dons spirituels, il
«ravive» en eux les vérités qu’ils ont entendues.
S’il n’est pas encore allé jusqu’à eux, c’est qu’il a dû évangéliser des
régions où le Christ était inconnu. A présent, il a fait en Orient ce
qu’exigeait de lui l’Esprit Saint; il n’a plus de champ où il puisse
établir des églises. L’Occident l’appelle; il se rendra en Espagne, et
Rome sera sur son chemin.
Deux fois il nomme l’Espagne; son dessein était ferme d’atteindre
l’extrémité, à l’ouest, du monde habitable, les colonnes d’Hercule. Il
tient, au reste, à faire sentir qu’il ne prétend point s’approprier
l’église romaine, puisque d’autres l’ont fondée.
Pour l’heure, il va entreprendre le voyage de Jérusalem. Il y portera
l’offrande abondante des églises de Macédoine et d’Achaïe; et, par là,
il insinue que les Romains, à leur tour, devront songer aux pauvres de
Sion. Mais il prévoit des périls sérieux:
«Je vous engage, frères, par Notre-Seigneur Jésus-Christ, et par la
charité de l’Esprit, à _combattre avec moi_ dans vos prières pour moi à
Dieu, afin que je sois sauvé des mains des non-croyants, et afin que mon
ministère à Jérusalem trouve bon accueil auprès des saints.»
Dans ces confidences, quel pressentiment! Paul connaissait les haines
recuites des Juifs de Judée, les méfiances accumulées même parmi les
chrétiens de Jérusalem, depuis qu’il proclamait la circoncision inutile
et la Loi périmée. Pourtant, il se met en route, humblement soumis, pour
aller déposer aux pieds de Jacques et des presbytres les aumônes d’une
charité industrieuse et patiente.
En vérité, il se _jette dans la gueule du lion_. C’est ici qu’il va se
montrer peut-être le plus grand.