Parti de Kenkrées--du port de Corinthe qui regardait l’Asie--Paul, que
Silas et Luc n’accompagnèrent point emmenait avec lui Aquilas, Prisca
et, sans doute, les gens de leur maison. Fut-ce uniquement pour suivre
le prêcheur de l’Évangile que le fabricant de tentes ferma sa boutique,
résolut de transporter à Éphèse son négoce? Nous n’en savons rien. Mais
le fait offre une vraisemblance. La main-d’œuvre, le matériel d’un tel
commerce étaient fort simples; il avait chance de prospérer partout.
Cette décision d’Aquilas laisse discerner la puissance persuasive
qu’exerçait Paul autour de lui. Il est vain, au surplus, de s’enquérir
quels motifs particuliers l’engageaient à prendre cette famille comme
l’associée de sa fortune apostolique.
Avant de s’embarquer, en signe d’un vœu dont nous ignorons la cause, il
s’était fait tondre la tête. Dévotion juive qui frappa son entourage.
Après un péril de mort ou une grande angoisse, les Juifs, pour attester
au Seigneur leur gratitude, se liaient ainsi à une promesse
pénitentielle; ils s’abstenaient, pour un temps, de vin et livraient au
rasoir leurs cheveux. Paul, une fois de plus, démontra qu’il n’était pas
un fanatique. Là où les traditions nationales ne contredisaient point
son évangile, il revenait spontanément aux pratiques de la piété juive.
Ce vœu, comme plus tard, celui du nazirat, dépassait un acte de simple
condescendance.
Il navigua jusqu’à Éphèse; Éphèse communiquait avec la mer; ce sont les
alluvions du Caystre qui, peu à peu, en ont ensablé le port. Il y laissa
son ami Aquilas et Prisca. Bien que des Juifs curieux de sa doctrine
cherchassent à le retenir, il se remit en route dans le dessein de
monter en pèlerinage à Jérusalem. On n’est pas certain qu’il ait alors
accompli cet itinéraire. De Césarée, par Antioche et Tarse, il gagna le
Taurus, retourna voir les églises de Phrygie et celles de Galatie.
Il savait que des missionnaires judaïsants venus, croit-on, d’Antioche,
détruisaient son œuvre parmi les Galates. Paul, à les entendre, n’était
pas un véritable apôtre; est-ce que le Messie vivant lui avait, comme
aux Douze, révélé toute vérité? De quel droit abrogeait-il la Loi
transmise comme un patrimoine intangible? Les gentils pouvaient-ils être
sauvés sans incorporer leur salut à celui d’Israël? Or, le signe du
salut, le gage des prééminences spirituelles, c’était la circoncision.
Paul, chez eux, l’avait interdite; ailleurs il l’approuvait, puisqu’il
avait fait circoncire Timothée. Donc, «pour plaire aux hommes», il
modifiait son évangile!
Paul comprenait l’urgence de rétablir dans l’esprit des Galates la
notion vraie de la justice, l’intelligence de la Croix.
Avant de retourner chez eux, dans un premier moment d’indignation et
d’inquiétude, il leur envoya son épître, d’Éphèse, semble-t-il, en 53 ou
54.
Elle débute par des apostrophes, comme l’avertissement d’un père à de
grands enfants indociles:
«Même si nous, ou un ange venu du ciel vous annonçait quelque chose de
contraire à l’évangile que je vous ai prêché, qu’il soit anathème!»
Son évangile, ce n’est pas des hommes qu’il le tient, mais de
Jésus-Christ. Car ils savent à quel point, jusqu’à l’heure où Dieu lui
révéla son Fils, il était, plus jalousement que personne, attaché aux
traditions pharisiennes.
Les Apôtres ont reconnu sa vocation; mais est-ce parce qu’ils l’ont
reconnue qu’elle est authentique? Elle lui vient d’une révélation qui ne
peut être mise en doute. Cependant Jacques, Céphas et Jean, les
_colonnes_, ont confirmé, à lui et à Barnabé, l’apostolat des gentils.
Vise-t-il à plaire aux hommes? Non, car il a dit à Pierre devant tous ce
qu’il pensait de sa conduite. Il ne voit que Jésus crucifié, il est
crucifié avec lui. Si la Loi suffisait à justifier, le Christ serait
donc mort en vain.
Alors, à quoi bon la Loi? Vous avez eu les prémices de l’Esprit et vous
voulez retomber dans la vie charnelle? C’est par la foi que vous êtes
enfants d’Abraham, non par la circoncision. Abraham fut justifié avant
d’être circoncis; ce n’est pas la circoncision qui l’a fait juste.
La justification vient de la promesse, non de la Loi. La Loi est un
contrat; or, un contrat est aboli, si l’une des deux parties le viole ou
l’annule. La promesse, au contraire, vient de Dieu seul; elle est donc
irrévocable.
La Loi était comme un pédagogue pour des enfants mineurs. Quand est
venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme, né
sous la Loi, aux esclaves devenus, par le Christ, des fils d’adoption,
des héritiers.
Ici, Paul s’attendrit au souvenir de tous les liens d’affection qui
l’unissaient aux bons Galates:
«Vous m’avez reçu comme un ange de Dieu, comme le Christ lui-même...
Vous suis-je devenu ennemi en vous disant la vérité?... Mes petits
enfants que j’enfante avec douleur une seconde fois, jusqu’à ce que le
Christ se forme en vous... je ne sais comment m’y prendre avec vous...»
Et, sous l’allégorie de Sara et d’Agar, il leur expose plus nettement
encore les deux états de l’humanité, avant, après le Rédempteur: Agar,
symbole de la Loi, était mère de fils esclaves; Sara, comme l’Église,
engendra une humanité libre. Il faut chasser le fils de l’esclave, vivre
selon la promesse, comme des enfants de liberté et de lumière.
«Ne vous ployez donc pas une seconde fois au joug de la servitude. Voici
que moi, Paul, je vous le dis: si vous vous faites circoncire, le Christ
ne vous servira de rien.» Quiconque admet cette partie de la Loi
s’engage à observer la Loi tout entière, puisque la circoncision est
l’abrégé de la Loi.
On objecte à Paul que lui-même la prêche. S’il la prêchait, pourquoi les
Juifs le persécuteraient-ils? «Qu’ils se mutilent tout à fait (comme les
prêtres de Cybèle), ceux qui vous bouleversent!»
«Ne revenez pas aux pratiques charnelles, mais accomplissez les œuvres
de l’Esprit. Le fruit de l’Esprit, c’est la charité, la joie, la paix,
la douceur... Portez le fardeau les uns des autres... La circoncision
n’est rien, ni non plus l’incirconcision. Désormais, que personne ne me
cause des ennuis; car je porte sur mon corps les cicatrices du Seigneur
Jésus.»
La véhémente admonition redressa-t-elle le faux ascétisme des Galates?
Il est permis d’en douter. Son passage en Galatie ne suffit pas à
réprimer la campagne des judaïsants. Mais il affermissait des principes
qui, pour le salut de la foi, devaient prévaloir dans l’Église; sa
lettre éclatait comme un prodigieux document d’inspiration, de logique,
de verve dominatrice et de charité.
Il revint bientôt de la Galatie à Éphèse, centre présent de son
apostolat.
Éphèse, plus proche de l’Europe que Tarse et Antioche, lui semblait le
nœud des routes par où les églises d’Occident se joindraient à celles de
l’Asie. Dans cette métropole, tous les peuples méditerranéens se
donnaient rendez-vous. Le temple d’Artémis, magnifiquement reconstruit,
y ralliait des caravanes de pèlerins. On adorait là une Artémis qui
n’avait rien de commun, à l’origine, avec l’Artémis hellénique; son
image primitive avait été une pierre noire tombée du ciel, un aérolithe;
elle était une divinité astrale, sans forme humaine; puis elle devint
une Artémis «aux multiples mamelles», mère des humains et des bêtes,
figure de la Terre omniféconde.
Le lieu de ce temple ne se reconnaît plus maintenant qu’au tracé du
péribole. Mais le théâtre, les rues, la bibliothèque témoignent d’une
ville opulente, curieuse de voluptés intellectuelles.
Le théâtre, où pouvaient prendre place vingt-cinq mille spectateurs,
servait à toutes les assemblées populaires. Ses gradins ébréchés
s’appuient à une colline; sur son flanc, une montagne, aujourd’hui
sauvage et boisée, forme un amphithéâtre naturel qui amplifiait la
résonance des voix.
La scène demeure presque intacte, avec les bases de ses colonnes, ses
degrés, ses soubassements. Tout en haut des gradins, l’arche d’une porte
repose encore sur ses montants. De cet endroit, une trouée entre la
double ligne des hauteurs, majestueusement dessinées, laisse le regard
s’en aller au loin jusqu’à la mer.
Des rues, bordées de stèles et de tombeaux, gardent leur dallage que
l’on croirait tout neuf, tant la blancheur en est éblouissante. Plus
bas, la bibliothèque émerge, construite à la manière d’un portique,
ayant en son milieu le demi-cercle arrondi d’une abside. Les rayons qui
logeaient les volumes sont encore visibles dans ses parois. Derrière,
circulent des galeries soutenues par des colonnes et s’enfonçant vers
des couloirs obscurs. Dans ce dédale, empilait-on des livres de sciences
occultes pareils à ceux que les chrétiens voueront au bûcher public?
Éphèse, quand il y débarqua, avait déjà entendu la parole de Dieu. Un
disciple, Alexandrin d’origine, Juif converti, nommé Apollos ou
Apollonios, homme instruit dans les Écritures, avait prêché à
l’intérieur de la synagogue. Une foi ardente le transportait, et «il
enseignait exactement ce qui concerne Jésus». Mais, par une lacune
étrange, il ne connaissait, en fait de rite baptismal, que le baptême de
Jean. Il ignorait le baptême donné au nom des Trois Personnes, celui qui
donne le Saint-Esprit.
Prisca et Aquilas l’écoutèrent et ils l’avertirent de son erreur avec la
simplicité d’un temps où quiconque possédait la science de la foi la
communiquait librement même à de plus doctes que lui.
Ils l’engagèrent, puisque Paul n’était plus à Corinthe, à l’y suppléer
dans son apostolat. Ils lui donnèrent pour les fidèles de cette ville
des lettres qui le recommandaient. Apollos partit aussitôt, vivement
pressé par l’Apôtre lui-même[320], et, d’après le témoignage de
Paul[321], nous savons qu’il acquit sur l’église de Corinthe un
ascendant considérable.
[320] I _Cor._ XVI, 12.
[321] I _Cor._ I, 12: «On dit couramment chez vous: «Moi, je suis à
Paul, _moi à Apollos_...» Et, plus loin (III, 6): «Moi, j’ai planté;
_Apollos a arrosé_.»
Si Paul, retournant à Éphèse, ne l’y trouva point, il rencontra un
groupe de croyants qui avaient reçu apparemment d’Apollos une doctrine
très incomplète. Comme Apollos ils ignoraient le baptême au nom du
Saint-Esprit; ils ne savaient même point que le Saint-Esprit existât.
Paul leur demanda: «A quoi donc avez-vous été baptisés?» Ils
répondirent: «Au baptême de Jean.» Paul expliqua: «Jean baptisait d’un
baptême de repentance en disant au peuple de croire en celui qui venait
après lui, en Jésus.» Ils furent alors baptisés au nom du Seigneur
Jésus. Paul leur imposa les mains et l’Esprit Saint vint sur eux; ils
parlèrent en langues et ils prophétisaient.
Cet épisode surprenant dévoile, au seuil de l’Église primitive, de
petites chapelles qui professaient un christianisme simpliste, noué,
pour ainsi dire, en sa croissance. Cette douzaine de demi-chrétiens
vivaient hors de la prédication commune; la descente du Paraclet sur les
Apôtres n’était jamais venue à leurs oreilles. On les croirait païens
d’origine plutôt que Juifs; car des Juifs n’eussent pas eu cette
ignorance de l’Esprit, du Principe vivifiant qui se mouvait sur les eaux
et illuminait les visions des prophètes.
Paul, au lieu de la corriger par une preuve métaphysique, évoque
simplement les rapports de saint Jean-Baptiste avec Jésus, tels que les
Évangiles les présenteront. Le Christ dont il se fait le héraut est bien
le Christ de l’histoire, non un être fictif construit d’après les
religions gréco-orientales.
On voudrait pouvoir suivre sa catéchèse dans les disputes quotidiennes.
Le journal de ses prédications, quelle chose sans prix c’eût été pour
nous!
A Éphèse, selon sa méthode, elles commencèrent dans la synagogue. Mais,
au bout de trois mois, là, comme ailleurs, les Juifs décrièrent,
blasphémèrent son enseignement. Alors il emmena ses disciples hors du
lieu de prières; un certain Tyrannos, professeur de grammaire et de
philosophie, lui loua ou lui céda la salle de son gymnase[322]. Les
classes, en son école, avaient lieu le matin et finissaient vers onze
heures. Paul l’occupait ensuite et, quand la chaleur n’était pas trop
lourde, il y discourait, catéchisait jusqu’à la fin de l’après-midi.
[322] On voit encore à Éphèse les ruines de trois gymnases. Les salles
étaient vastes, avec des hémicycles et des gradins.
Le reste de sa journée, il l’employait chez Aquilas, continuait, pour
gagner son pain, à tisser des tentes; et, le soir, il s’en allait, «de
maison en maison[323]», exhortait les fidèles, instruisait les païens,
suppliait «avec des larmes» les Juifs de se repentir. Jamais,
semble-t-il, sa ferveur n’avait atteint une pareille violence
convaincante. Il était le parfait «esclave du Seigneur». Il se donnait
si pleinement à Lui qu’il recevait de cette union une force illimitée.
[323] _Actes_ XX, 19.
Il n’exerçait sa puissance que par ses bienfaits et en communiquant au
loin sa foi. Même à son insu il opérait des guérisons: les linges qui
avaient essuyé la sueur de son visage, ses tabliers de travail, si on
les appliquait sur les corps des malades ou des possédés, les
soulageaient merveilleusement.
Jaloux de ses pouvoirs surnaturels, des mages et des sorciers
prétendaient le contrefaire. Des exorcistes juifs couraient le pays et
se targuaient de les délivrer grâce à des paroles secrètes que leur
famille se transmettait depuis Salomon[324]. Quelques-uns d’entre eux,
les sept fils d’un prêtre ayant nom Scéva, se risquèrent à invoquer sur
des malheureux que tourmentaient des mauvais esprits le nom du Seigneur
Jésus:
[324] JOSÈPHE, _Antiq._ VIII, II.
«Je vous adjure, commandèrent-ils, par le Jésus que Paul annonce.»
L’esprit malin répondit:
«Je connais Jésus; et je sais qui est Paul; mais vous, qui êtes-vous?»
Et le démoniaque, sautant sur les exorcistes, les mordit, déchira leurs
vêtements; plus fort qu’eux tous, il les chassa de la maison, meurtris,
presque nus, honteux.
Tout Éphèse commenta leur mésaventure. Aucune ville peut-être ne se
vouait plus follement aux mystères de la magie; les désœuvrés y
cherchaient un passe-temps; ils collectionnaient des livres
d’incantations; leur fantaisie s’exaltait en des expériences semblables
à celles qu’Apulée décrira. Dans un pays où sévissait la trouble
mysticité phrygienne, les formules magiques disposaient d’un prestige
difficile à vaincre[325]. Par elles on entrait en rapport avec les
Esprits maîtres de l’air et du monde souterrain; l’invisible se faisait
palpable; l’homme contraignait les Êtres supérieurs à lui céder une
parcelle de leur pouvoir, à le délivrer des maladies, à contenter ses
amours ou ses haines.
[325] Plutarque dit (_Symposiaca_, l. VII, quest. V) que, par _les
mots éphésiens_, on peut chasser l’obsession des malins esprits.
Beaucoup de chrétiens, avant leur baptême, s’étaient adonnés à ces
pratiques; malgré eux, ils y retournaient. Paul leur découvrit la
servitude démoniaque impliquée dans l’illusion d’une puissance
surhumaine. Mais les livres de magie demeuraient pour eux une tentation,
et, pour d’autres, un péril. Saisis d’une sainte véhémence, ils en
firent un gros tas, les brûlèrent devant toute l’assemblée. Le
chroniqueur des _Actes_ estime à cinquante mille drachmes la valeur des
ouvrages anéantis de la sorte. On les vendait fort cher en raison des
vertus miraculeuses que prétendaient loger leurs litanies.
Paul avait-il prescrit cette extermination? Tout au moins il l’approuva,
dussent les païens l’accuser de sauvage intolérance. Protéger l’erreur
nocive lui eût semblé un crime envers la vérité. Ce que les Psaumes
appellent énergiquement «la chaire de pestilence» devait maintenant
disparaître, puisqu’en Jésus crucifié toute sagesse avait sa plénitude.
Paul voyait donc, à Éphèse, s’ouvrir devant lui «une _porte_ grande et
puissante[326]». Mais il reconnaissait en même temps, et non sans
tristesse: «Ceux qui s’opposent sont nombreux.» Les contradictions, les
pièges, l’acharnement, la furie de ses adversaires lui avaient suggéré
ce mot terrible: «Quand, à Éphèse, j’ai combattu les _bêtes féroces_,
qu’y ai-je gagné, si les morts ne ressuscitent point[327]?» Et nous
devinons qu’il avait contre lui les Juifs implacables, les païens
dévots, les faux frères qui s’évertuent à diviser et à tromper les
fidèles, en attendant l’émeute de la populace déchaînée par les
trafiquants du temple d’Artémis.
[326] _Cor._ XVI, 9.
[327] _Id._ XV, 32.
Pour l’heure, outre ses luttes immédiates, il soutenait le tourment de
savoir, dans les autres églises, en Galatie et à Corinthe, son œuvre
calomniée, déchirée, menacée d’un désastre.
De Corinthe, il reçut d’une chrétienne, Chloé, dont les gens vinrent à
Éphèse[328], des nouvelles si alarmantes qu’il se disposait à courir en
Achaïe. Sa présence éteindrait les scandales, remettrait au milieu de
ces turbulents l’unité dans l’esprit du Christ.
[328] _Id._ I, 11.
Cependant, il voulait «rester à Éphèse jusqu’à la Pentecôte». Il dépêcha
aux Corinthiens Timothée avec Érastos chargés d’un message d’une
admirable vigueur, sa première épître, où il réprouve les divisions des
sectes, le libertinage, le désordre spirituel, et donne un ensemble de
doctrines vital pour l’Église de tous les temps.
Les Corinthiens ont été comblés de dons inévaluables, puisque le
témoignage du Seigneur mis en croix est fermement établi parmi eux.
Qu’ils attendent en paix sa Parousie, sans chercher, comme les païens,
la sagesse du monde. Ce qui est sagesse selon le monde est folie devant
le Christ; entre le monde et Dieu nul compromis n’est possible; et «la
folie de Dieu» confond la sagesse des hommes.
La parole de l’Esprit, la vie de l’Esprit, l’homme spirituel, et non le
charnel la comprend. Paul, comme tous les Apôtres, n’est qu’un témoin,
un dispensateur. Que les fidèles n’aillent donc pas dire: «Je suis à
Paul», ou bien: «Je suis à Apollos», ou: «à Céphas»[329]. Est-ce que
Paul a été crucifié pour le salut des hommes?
[329] Il ne faudrait pas conclure de ce mot que Pierre évangélisa
Corinthe. Eusèbe l’a supposé; mais on n’en a aucune preuve. Paul
veut dire exclusivement que des groupes de fidèles prétendaient
suivre Pierre, comme le premier des Apôtres.
Que les chrétiens, à l’intérieur de la communauté, fuient le commerce
des impudiques et des idolâtres[330]. Qu’ils ne tolèrent pas la liaison
incestueuse d’un d’entre eux avec la femme de son père défunt. Qu’ils
évitent eux-mêmes l’impureté. L’impudique pèche contre son propre corps,
et le corps est le sanctuaire de l’Esprit Saint en nous.
[330] Paul, avec son bon sens, précise qu’il n’interdit pas aux
chrétiens le commerce «des impudiques du monde, ni des gens cupides,
ni des voleurs ou des idolâtres en général. _Car autant vaudrait
sortir de ce monde_».
Que ceux qui sont mariés vivent dans le mariage saintement et
loyalement. Chacun doit garder la condition où l’appel divin l’a trouvé.
Le mariage est bon; mais l’état de continence est plus parfait. «Celui
qui est marié a le souci des choses de ce monde. Il s’inquiète de plaire
à sa femme. _Il est divisé._» Les idoles ne sont rien. Manger des
viandes sacrifiées aux idoles, c’est donc un acte indifférent.
Néanmoins, qu’on prenne garde de scandaliser les faibles en s’attablant
près d’une idole.
Que les assemblées se tiennent dans l’ordre et l’amour. Que nul ne
s’enfle d’orgueil à cause de ses dons spirituels. C’est le même Esprit
qui dispense ses dons à chacun, comme il lui plaît. Avant tout, qu’on
recherche la charité, cette chose plus grande que la foi et l’espérance,
parce qu’elle subsistera éternellement.
L’Apôtre mène les Corinthiens au centre de la vérité angulaire, au fait
de la Résurrection. Le Christ est ressuscité; par Lui les morts
ressusciteront; la chair corruptible se revêtira d’immortalité.
«Ainsi, conclut-il, mes bien-aimés frères, soyez fermes, inébranlables.
Croissez en tous sens dans l’œuvre du Seigneur, puisque votre travail
n’est pas vain dans le Seigneur.»
Mais il ne s’arrête pas à des conseils généraux et sublimes. La fin de
son épître définit un projet qui lui tenait au cœur: une grande collecte
le préoccupait; il pensait aux frères, toujours indigents, de Jérusalem;
et il se proposait de leur porter lui-même une importante aumône. Il ne
compatissait pas simplement à leurs besoins; il voulait témoigner aux
saints de l’église mère qu’elle demeurait pour lui et pour tous les
chrétiens, même non juifs, la métropole de leur vie sanctifiée. De Sion
était sorti le Rédempteur de l’univers; le Seigneur avait promis à
Israël: «Le pacte de ta paix avec moi ne sera pas ébranlé[331].» C’était
à Jérusalem que se manifesterait le Christ triomphant.
[331] _Isaïe_ LIV, 10.
Cette collecte, si hautement significative, Paul entend qu’elle produise
le plus possible; et il l’organise avec industrie, en Juif pratique:
«Le premier jour de la semaine (le dimanche), que chacun de vous mette
quelque chose de côté, ce qu’il peut, afin de ne pas attendre que je
sois là pour que la collecte se fasse.»
Au moment où il envoya son épître, on était au printemps. Il songeait à
se rendre en Macédoine, puis, l’automne venu, à gagner Corinthe:
«Je séjournerai chez vous un certain temps; ou même, je passerai l’hiver
auprès de vous afin que vous me _mettiez en route_ pour l’endroit où je
veux aller.»
Les circonstances devaient changer ses dispositions. Resta-t-il, comme
il l’annonçait, à Éphèse, jusqu’à la Pentecôte, fête des prémices? On
peut en douter.
Tous les ans, au mois d’avril, les Éphésiens célébraient Artémis par des
pompes orgiastiques, des jeux dans le stade et des concours dans le
théâtre. Les eunuques du temple, les Mégabyzes, et les vierges qui
servaient la déesse la promenaient à travers les rues, le long des
bassins du port. Des hérauts sacrés, des trompettes, des joueurs de
flûte, des cavaliers précédaient la procession. Des encensoirs se
balançaient devant la statue, coiffée d’un haut modius, et qui exhibait
une grappe de mamelles, symbole de sa puissance féconde. Son corps était
enfermé dans une gaine où des animaux en relief, lions ailés, taureaux
ailés, béliers, griffons, abeilles signifiaient la fidélité créatrice de
la Mère des Dieux. Artémis régnait sur Éphèse, elle était la gloire de
sa ville; elle inspirait à ses fidèles les ivresses d’une communion
sainte avec sa force éternelle.
Durant le mois d’Artémision, les pèlerins, foules enthousiastes,
arrivaient de toute la province d’Asie, des îles et même d’Égypte. Les
dévots achetaient autour du temple de petites images du sanctuaire, en
bois, en ivoire, en argent. Une corporation exploitait ce commerce, et
il était des plus fructueux.
Cette année-là, les orfèvres constatèrent que la vente des images
diminuait; ils cherchèrent la cause et s’en prirent à la prédication du
missionnaire juif qui annonçait un nouveau dieu. L’un des plus
influents, un certain Démétrius, convoqua les autres orfèvres et les
ouvriers qu’ils employaient:
«Hommes, leur dit-il, vous savez que de cette industrie vient votre
bien-être: et vous voyez et apprenez que, non seulement à Éphèse, mais
presque dans toute l’Asie, _cet homme_ a détourné par persuasion un
grand nombre de gens, disant que ce ne sont pas des dieux, ceux qui se
font avec les mains. Or, il est à craindre que non seulement notre
partie (métier) tombe en discrédit, mais que le temple de la grande
Artémis soit compté pour rien, et que soit détruit le prestige de celle
que révère toute l’Asie et le monde entier.»
Assurément, Démétrius exagérait, en démagogue, afin d’échauffer les
fureurs populaires; il confondait, à dessein, ou peut-être par
ignorance, la propagande juive, âprement hostile aux simulacres
idolâtriques, et qui pouvait agir dans toute l’Asie, avec l’apostolat du
chrétien Paul pour qui la dévotion aux images était chose secondaire. La
croissance des églises avait-elle pu si promptement ruiner un commerce
prospère depuis des siècles? Tout au moins, Démétrius visait à le faire
accroire; il espérait intéresser aux revendications des orfèvres les
prêtres eux-mêmes, le personnel du temple[332] et les mendiants. Il
voulait, par une émeute, obtenir que Paul et les chrétiens fussent
chassés ou massacrés; et il faillit réussir au delà de ses espérances.
[332] Ce personnel était énorme. Outre les prêtres et les prêtresses,
on y comptait les préposés aux festins religieux, les encenseurs,
les hérauts sacrés, les trompettes, les cavaliers, les balayeurs,
les joueurs de flûte, les préposés à la garde-robe de la déesse,
etc. (voir DAREMBERG et SAGLIO, art. _Diana_),
Les ouvriers sortirent dans la rue, exaspérés, criant: «Grande est
l’Artémis des Éphésiens!»
Cette clameur se multipliait, les passants, les pèlerins, se joignaient
aux manifestants, entonnaient sans savoir pourquoi: «Grande est
l’Artémis des Éphésiens!» Un courroux sacré précipitait la cohue; elle
roulait vers le théâtre, lieu habituel des réunions publiques.
Sur son passage, deux Grecs macédoniens, Aristarque et Gaïus, furent
signalés comme étant des compagnons de Paul. On les bouscula, on les
entraîna. Les plus violents se disposaient à les lapider ou à les mettre
en pièces.
A la nouvelle du tumulte, et sachant deux des siens en péril de mort,
Paul n’eut qu’une idée: s’élancer au théâtre, apostropher les séditieux.
Le danger l’exaltait; il apercevait une occasion magnifique de proclamer
le Christ devant tout un peuple en s’offrant lui-même au martyre. Mais
ses disciples l’en conjurèrent: «Ne vous montrez pas[333]!» Et des
notables de la ville, des fonctionnaires romains dont il s’était fait
des amis, les asiarques[334] lui mandèrent de se tenir coi. Il céda,
parce que l’heure où il devait donner tout son sang n’était pas encore
venue.
[333] M. LOISY (_Commentaire des Actes_, p. 749-756) soutient sans
aucune preuve que l’émeute d’Éphèse est une invention du narrateur.
Or celui-ci, dans l’hypothèse d’un récit fictif, n’aurait-il pas
attribué à l’Apôtre un rôle de parade, le faisant monter sur la
scène et haranguer la foule?
[334] Les asiarques étaient les magistrats ou les membres du comité
qui veillait au culte des Césars. Il y avait à Éphèse deux temples
dédiés aux Césars.
Dans le théâtre, les cris continuaient. Répercutées par la montagne, les
voix s’entre-choquaient comme des vagues entre les blocs d’un môle. Les
hurlements redoublèrent quand un certain Alexandre fit signe qu’il
voulait parler. C’était un Juif, et les Juifs qui se trouvaient pris
dans la foule, ayant peur d’être mis à mal, le poussaient en avant pour
qu’il dégageât leur cause de celle des chrétiens. Il agitait les mains,
réclamait un peu de silence. On reconnut un Juif; la populace vociféra,
comme pour le broyer sous ses invectives.
La clameur se répétait: «Grande est l’Artémis des Éphésiens!» Deux
heures durant, secouée par une frénésie, la foule jeta vers la déesse
l’appel orgueilleux de sa foi blessée. La clameur tombait, puis
reprenait dans un paroxysme. Tout d’un coup, sur la scène, devant les
colonnes d’un portique, un personnage parut, étendit son bras. La foule
applaudit, saluant le grammateus, le chancelier qui, d’ordinaire,
présidait les assemblées du peuple. A l’instant, le calme s’établit; le
grammateus dit simplement:
«Éphésiens, qui ne sait que la ville d’Éphèse est gardienne du temple de
la grande Artémis et de son image tombée du ciel? Ces choses étant hors
de toute dispute, il convient que vous ayez de la tenue et que vous ne
fassiez rien d’irréfléchi. Car vous avez amené ces hommes sans qu’ils
soient sacrilèges ni blasphémateurs de la déesse. Si donc Démétrius et
ceux de son métier qui sont avec lui ont un grief contre quelqu’un, des
audiences se tiennent et il y a des proconsuls; qu’ils portent devant
eux leurs griefs. Mais si vous avez quelque autre différend, il sera
éclairci dans une assemblée légitime. Car enfin nous risquons d’être
accusés de sédition pour l’affaire d’aujourd’hui, ne pouvant rendre
aucune raison de cet attroupement.»
Ayant ainsi parlé, il congédia l’assemblée du peuple. Les Éphésiens,
gens frivoles, s’apaisèrent aussi vite qu’ils s’étaient émus.
Cependant, Paul, après cet événement, ne put s’attarder à Éphèse. Les
haines coalisées préparaient contre sa vie quelque sinistre embuscade.
Aquilas et Prisca «risquèrent leur tête pour le sauver[335]». Il ne
voulut point les exposer davantage et s’embarqua secrètement pour Troas
avec le dessein de passer en Macédoine.
[335] _Rom._ XVI, 3.
Mais il demeura quelque temps abattu par cette épreuve ajoutée à toutes
les autres. Les plus vaillants, certains soirs, se couchent à bout de
forces. «Nous fûmes accablés, confessera-t-il, au point de ne plus
savoir comment vivre[336].» Même physiquement, il se sentait las:
«L’homme extérieur, chez moi, s’en va en ruines[337].» Il eût, par
moments, crié le Psaume de la déréliction: «Mon Dieu! Mon Dieu! Pourquoi
m’avez-vous abandonné? De nombreux chiens m’entourent... L’assemblée des
malveillants m’a cerné[338].» Il s’était attendu à une mort prochaine et
n’espérait plus rien des hommes, afin, ajoute-t-il superbement, «que
nous n’ayons point confiance en nous-mêmes, mais en Dieu qui réveille
les morts[339]». Si l’homme extérieur, par moments, défaillait, à
l’intérieur il se renouvelait de jour en jour[340]. «Quand je suis
faible, c’est alors que je suis puissant[341].»
[336] II _Cor._ I, 8.
[337] _Id._ IV, 16.
[338] Ps. XXI, 2-17.
[339] II _Cor._ I, 8.
[340] _Id._ IV, 16.
[341] _Id._ XII, 10.
Plus que jamais, il le savait, ses jours terrestres seraient un
perpétuel combat contre «les bêtes fauves». La merveille fut qu’il n’en
resta pas moins doux, confiant, brûlant de charité pour ses frères.
A Rome, dans la cuve de pierre du Colisée, en me représentant les
martyrs au milieu de l’arène, debout sous les huées innombrables,
vis-à-vis des chiens hurlants, des ours et des hyènes qui se léchaient,
j’ai compris, mieux qu’ailleurs, la rigueur magnifique de la destinée
faite au chrétien: en face de lui, au dedans de lui, _le monde_ et son
implacable hostilité; tout autour, des murailles énormes, impossibles à
franchir; une seule issue, le ciel.