L’ÉGLISE DE CORINTHE

Paul emportait d’Athènes la tristesse d’avoir travaillé presque sans

fruit. Infatigable dans l’espoir, il se dirigea vers Corinthe,

poursuivant sa marche du côté de l’Occident. Nous ignorons s’il

s’embarqua au Pirée ou s’il prit à pied la route d’Éleusis et de Mégare,

puis longea jusqu’à l’isthme le golfe Saronique. Les termes peu précis

du texte semblent indiquer plutôt un voyage pédestre[292].

[292] «Ayant quitté Athènes, _il vint à Corinthe_.»

Bien avant les approches de la ville, se leva sur l’étendue, entre les

deux mers, l’énorme Acrocorinthe, isolée, d’où il la voyait, comme le

cône d’un volcan mort.

Paul ne l’ignorait point: à son faîte, Cypris, patronne de Corinthe,

avait une chapelle servie par mille prêtresses; des pèlerins

innombrables gravissaient la montagne, et l’on prêtait aux servantes de

volupté un pouvoir d’intercession. Mais il jugeait les démons de la

chair moins redoutables que l’orgueil des faux sages.

De même qu’Antioche et Thessalonique, Corinthe lui offrait une masse

confuse que le bon levain pourrait transformer.

Détruite par Mummius, rebâtie par César, cette ville opulente était

devenue la métropole de l’Achaïe. Ses deux ports orientaient son trafic,

l’un vers l’Asie, l’autre vers Rome. Un afflux d’affranchis, de

gladiateurs, de marins, de Juifs, de fabricants et de courtiers

composait une foule instable que grossissait une multitude

d’esclaves,--quatre cent cinquante mille, disait-on. Le bronze rouge de

Corinthe s’exportait dans tout l’Empire. Les Romains payaient des prix

extravagants les vases qu’on exhumait des ruines et des tombeaux[293].

Les artisans et les fondeurs savaient les imiter, faire du faux vieux.

On jouait aux dés, on s’amusait à Corinthe effrénément. Une courtisane

se vantait d’avoir, en quelques semaines, ruiné trois patrons de

vaisseaux. Sous la buée ardente de son golfe, c’était une cuve où

s’amalgamaient en fusion les éléments d’un nouveau monde.

[293] Voir STRABON, l. VIII, VII.

En arrivant, Paul chercha le quartier des Juifs; il voulait s’offrir

quelque part comme ouvrier. L’Ange qui le guidait partout l’arrêta

devant la boutique récemment ouverte d’un «faiseur de tentes», d’un

homme de son métier. Aquilas, Israélite natif du Pont, s’était installé

à Rome avec sa femme Prisca ou Priscilla. Mais Claude, en principe

bienveillant pour les Juifs, après des troubles dont on sait mal les

causes, dus selon Suétone à un certain _Chrestos_[294]--probablement à

des conflits entre synagogues et _chrétiens_--avait frappé les Juifs

d’un décret d’expulsion. Leur trop grand nombre--à Rome seulement on en

comptait cinquante ou soixante mille--empêcha qu’ils ne fussent tous

chassés d’Italie. On se contenta d’interdire les attroupements et les

réunions dans les synagogues. Les tracasseries policières gênaient

beaucoup leur commerce. C’est pourquoi Aquilas avait transporté le sien

à Corinthe, ville largement ouverte aux étrangers. Sa fabrique et son

magasin devaient avoir quelque importance. Sa maison deviendra sans

peine un centre pour l’église nouvelle.

[294] Mal informé, Suétone a dû entendre parler de _Christos_, cause

de ces querelles, et l’a pris pour un agitateur présent dans Rome.

Lui et Priscilla étaient-ils déjà baptisés? Nulle part les _Actes_ ni

Paul ne mentionnent leur conversion. Paul dira de Stephanas et des siens

qu’ils sont les prémices de l’Achaïe[295], qu’il les a baptisés

lui-même[296]. Si Aquilas et Priscilla, quand il les connut, n’avaient

pas été chrétiens, il aurait commencé par eux.

[295] I _Cor._ XVI, 15.

[296] _Id._ I, 16.

Car ils lui donnèrent aussitôt du travail et il vivait sous leur toit.

Il prit dans leur maison un rapide ascendant. Il s’empara de leurs âmes,

«non par des discours persuasifs de sagesse, mais dans la manifestation

de l’Esprit et de la puissance». Tous les dons de l’homme inspiré se

révélaient en sa personne: foi, science, prophétie, discernement des

consciences, pouvoir des miracles, et, pour y mettre le sceau divin, une

charité sans mesure, tranchante comme une épée, douce comme l’huile qui

panse les plaies.

Paul gagnait sa journée en humble artisan, supérieur à la fatigue,

exemplaire dans l’obéissance. Il manquait pourtant de cette santé qui

rend la joie facile. Le «pal[297]» enfoncé dans sa chair lui laissait

peu de répit. Les étés, à Corinthe, sont accablants: «la faiblesse[298]»

dont il se souviendra tenait, on peut le croire, à des fièvres qui le

déprimaient.

[297] II _Cor._ XII, 7. Le mot «skolops» qu’on traduit souvent par

«écharde» (image peu nette) paraît désigner une infirmité vulgaire

et poignante que la chirurgie moderne supprime facilement.

[298] I _Cor._ II, 3. «Je fus, parmi vous, dans la faiblesse, la

crainte, en grand tremblement.»

Chaque sabbat, cependant, il annonçait le Christ dans les synagogues et

il obtenait des conversions. Silas et Timothée arrivèrent de Macédoine;

des subsides qu’ils apportèrent ou fournis par les premiers fidèles de

Corinthe leur permirent de se donner à l’apostolat. Mais la

sempiternelle hostilité des Juifs ne tarda pas à sévir. Chaque fois que

Paul nommait Jésus devant eux, ils poussaient des cris, blasphémaient.

Il secoua contre ces endurcis la poussière de son manteau; et il les

quitta en leur laissant cet anathème:

«Que votre sang soit sur votre tête. Moi, j’en suis pur, et, de ce jour,

je m’en irai vers les gentils.»

Il voulait leur signifier: «En repoussant la _vie_, vous tombez dans la

mort. Ce n’est point ma faute. J’ai fait ce que j’ai pu.»

Dès lors il réunit ceux qui désiraient l’entendre chez un certain Titius

Justus, «un craignant Dieu», dont la maison était contiguë à la

synagogue. Il «tremblait» comme il le confessera plus tard, de voir son

œuvre une fois de plus troublée, saccagée. Une vision, dans la nuit, le

rassura; le Seigneur lui dit:

«N’aie pas peur; parle et ne te tais point; car je suis avec toi; et nul

ne se mettra contre toi de manière à te nuire; parce qu’un peuple

nombreux est à moi dans cette ville.»

De fait, sa parole eut, à Corinthe, une efficacité plus large qu’en nul

autre lieu. Parmi ceux qui vinrent à la foi il y eut un personnage

considérable, et, chose étonnante, un Israélite, Crispus, le chef de la

synagogue d’où Paul était sorti en faisant claquer les portes.

L’archisynagôgos, étant le gardien du dogme, veillait sur l’observance

des préceptes, instruisait le peuple, présidait les assemblées,

encaissait l’argent des aumônes. A cette charge rétribuée honorablement

la loi romaine reconnaissait des privilèges. Il fallait, pour l’obtenir,

avoir passé un examen difficile sur la théologie, le droit, la médecine.

Le baptême de Crispus et de toute sa maison eut presque l’importance

qu’aurait la conversion d’un évêque anglican au catholicisme. Paul en

reçut grande allégresse. Il le baptisa de sa propre main[299]. Quels que

fussent ses démêlés avec les Juifs, leur salut le tourmentait autant que

celui des païens.

[299] I _Cor._ I, 14.

Tandis qu’il posait au milieu de Corinthe les fondations d’une puissante

église, il songeait aux autres qu’il avait laissées derrière lui.

Timothée était revenu de Thessalonique, apportant d’heureuses

nouvelles[300].

[300] I _Thessal._ III, 6.

«[Il nous dit] que vous gardez de nous un bon souvenir, que vous êtes

impatients de nous revoir, comme nous de vous retrouver. Nous avons été

consolés, frères, à votre sujet, par votre foi, dans toutes nos

nécessités et tribulations.»

Mais des controverses dogmatiques agitaient les Thessaloniciens. Ils

donnaient créance aux faux docteurs qui s’attribuaient des révélations

sur le mystère de la Parousie. Les morts, quand le Seigneur descendra du

ciel, ressusciteront-ils après l’assomption des justes vivants, enlevés

sur les nuées, à la rencontre du Juge? Ceux qui meurent maintenant ne

sont-ils pas disgraciés, puisqu’ils ont à subir le sommeil et la

pourriture du tombeau? Ces idées sur la Résurrection, sur le Jugement

demeuraient, dans l’esprit des fidèles, entourées de nuages où chacun

tendait à loger ses fantaisies. Et l’on prêtait à l’Apôtre des vues

imprudentes dont il s’était bien gardé. La défiguration de sa doctrine

fut une de ses peines les plus rudes et incessantes. Dans le message

qu’il dicta pour les Thessaloniciens, il rétablit, au sujet des vivants

et des morts, l’apocalypse véridique:

«Voici ce que nous vous disons selon la parole du Seigneur: nous, les

vivants, nous qui sommes laissés pour la Parousie du Seigneur, nous ne

devancerons pas ceux qui dorment; car le Seigneur lui-même, dans la

clameur du réveil, dans la voix de l’Archange, dans la trompette de

Dieu, descendra du ciel, et les morts dans le Christ ressusciteront

d’abord. Ensuite, nous, les vivants, nous qui sommes laissés, nous

serons enlevés avec eux à la rencontre du Seigneur, dans les airs. Et

ainsi nous serons pour toujours avec le Seigneur.»

On pourrait induire de ces mots: _nous, les vivants_, que Paul

s’attendait, le même soir, peut-être, à entendre le cri de la trompette,

à se voir enlevé dans les nuées. Mais il le savait: rien ne l’assurait

de vivre jusqu’au soir; autour de lui d’autres chrétiens mouraient. Il

n’oubliait point les signes universels qui précéderaient la Parousie:

avant l’apostasie des croyants, il fallait que l’Évangile fût porté aux

deux bouts de la terre. Quelle serait la durée de l’attente? «Mille

années, devant Dieu, c’est comme un jour[301].» Il pénétrait aussi les

périls d’une illusion sur cette heure que le Père seul connaît: des

paresseux, comme à Thessalonique, prétexteraient l’imminence de la fin

pour s’engourdir ou quêter leur pain; les âmes de bonne foi se

fatigueraient d’espérer une chose promise et qui pouvait tarder. Les

gens se disaient entre eux: «Que devient la promesse de son retour?

Depuis que nos pères sont morts, tout continue comme depuis le

commencement du monde[302].» _Nous, les vivants_, représente donc les

fidèles qui vivront au moment de la Parousie, Paul et ceux de son temps

s’ils vivent encore, ou d’autres.

[301] II _Petr._ III, 8.

[302] Clément Romain, ép. aux Cor., ch. XXIII. Un texte curieux, dans

l’homélie aux Corinthiens qui est attribuée au même Clément Romain

(ch. XII), indique de quelle façon, vers la fin du Ier siècle, les

prédicateurs suggéraient aux fidèles la patience dans l’attente de

la Parousie: «Donc attendons d’heure en heure le royaume de Dieu

dans la charité et la justice, puisque nous ignorons le jour où Dieu

se manifestera.» Quelqu’un ayant demandé au Seigneur lui-même quand

son royaume arriverait il répondit: «Lorsque deux choses n’en feront

plus qu’une, lorsque l’intérieur sera comme l’extérieur, lorsque,

dans la rencontre de l’homme et de la femme, il n’y aura ni homme ni

femme.» (Citation empruntée, croit-on, à l’évangile selon les

Égyptiens.)

Les vivants d’aujourd’hui, il se propose de les tenir en alerte hors de

cet inutile tourment. Veillons, puisque nous ne savons ni le jour ni

l’heure. Il ne rappelle point la parabole des dix vierges, mais conclut

comme le Seigneur l’enseignait.

Et il prolonge des conseils virils, pénétrés de l’ineffable et naïve

tendresse des premières fraternités chrétiennes: «Vivez en paix les uns

avec les autres. Reprenez ceux qui sont dans le désordre. Encouragez les

pusillanimes. Soutenez les faibles. Usez de patience envers tous.

Veillez à ce que personne ne rende le mal pour le mal. Cherchez partout

le bien les uns envers les autres et envers tous. Soyez toujours en

joie. Priez incessamment. Rendez grâce en tout. Car telle est la volonté

de Dieu à votre égard. N’éteignez pas l’esprit. Ne méprisez pas les

prophéties. Mais éprouvez tout et retenez ce qui est bon. Abstenez-vous

de tout ce qui a l’apparence du mal. Que le Dieu de paix lui-même vous

sanctifie tout entier. Que tout votre être, que l’esprit, l’âme et le

corps soient gardés sans reproche pour la Parousie de Notre-Seigneur

Jésus-Christ. Celui qui vous appelle est fidèle, et c’est lui qui

accomplira.

«Frères, priez pour nous. Saluez tous les frères dans un saint baiser.»

Comme, en dépit de ses admonitions, les agitateurs continuaient à semer

leurs creuses prophéties, dans une deuxième épître, plus acérée, plus

âpre, il tança les Thessaloniciens d’oublier ce qu’il leur avait dit,

étant encore auprès d’eux. Il évoque par des allusions obscures la venue

nécessaire du fils de perdition, le mystère d’iniquité qui s’accomplit

déjà. L’enseignement prophétique apportait aux chrétiens des précisions

orales que l’Apôtre juge superflu ou imprudent de renouveler dans sa

lettre. Il semonce les oisifs dont la fainéantise prend pour excuse «Le

jour du Seigneur imminent». Paul lui-même a travaillé nuit et jour. Il

aurait eu le droit d’être nourri par les fidèles, puisqu’il les

nourrissait de la Parole de Dieu. «Tu ne muselleras pas, ordonnait

Moïse, le bœuf qui foule le grain.» Mais il tenait à leur donner

l’exemple. «Celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger non

plus.» Proverbe excellemment juif où nous retrouvons une des vertus

immémoriales d’Israël. Le Juif, même dans les pays qui engagent le plus

à la paresse, besogna toujours et besogne prodigieusement.

A Corinthe, de même qu’à Thessalonique, «les Saints» étaient des gens de

petite condition plutôt que des riches ou des notables. Paul semblera

leur en faire une louange:

«Ils ne sont pas nombreux parmi vous les sages selon la chair, pas

nombreux les puissants, pas nombreux les nobles[303].»

[303] I _Cor._, I, 26.

L’esprit d’amour qui liait dans le Christ l’archisynagôgos Crispus,

l’important Stephanas et des ouvriers, des boutiquiers modestes, des

scribes inférieurs, de pauvres femmes et même des esclaves, fut-il une

imitation des confréries païennes, des thiases où des repas sacrés

unissaient d’une fraternité passagère des hommes et des femmes, très

distants par leur état social? Tout ce qui avait figure païenne

inspirait aux chrétiens l’aversion d’un contact idolâtrique. Ce n’est

pas là qu’ils prirent modèle[304]. La vie des synagogues, la forme

qu’elles perpétuaient d’une association religieuse et secourable se

répéta chez eux. La communauté chrétienne avait, comme la synagogue, ses

dirigeants et ses docteurs, ses réunions de prière, sa caisse pour les

pauvres, des arbitres pour les différends entre ses membres, même des

juges pour les cas d’exclusion. Seulement un autre esprit la vivifiait.

[304] Voir DUCHESNE, _op. cit._, t. I, p. 50-51.

Dès les premiers temps, nous l’avons vu à Antioche, le ministère de ceux

qui enseignaient se divisait en missions distinctes. Les apôtres, les

prophètes, les didascales ou docteurs possédaient un caractère défini

et, dans la suite, de plus en plus spécifié.

Paul est apôtre au sens absolu, c’est-à-dire l’envoyé du Seigneur

lui-même. Timothée, quand il visite, sur l’ordre de Paul, les

Thessaloniciens, est apôtre aussi. Chaque église possédera ses apôtres,

missionnaires qui se dirigent ici ou là, sans que personne, si ce n’est

l’Esprit Saint, détermine leurs mouvements. Ils prouvent leur

inspiration, en manifestant des dons surnaturels. Lorsqu’elle les

saisit, ils parlent quelquefois dans l’ivresse de l’extase. Mais leur

office est surtout de révéler les mystères, d’exhorter, d’édifier, de

consoler.

Les prophètes, en toute occasion, édifient, exhortent, consolent.

Cependant ils exercent des charges liturgiques, comme le grand prêtre du

Temple juif. Ils célèbrent le Sacrifice, improvisent l’action de grâces

au moment de la fraction du Pain. Ils résideront au sein d’une église;

les fidèles, pour les nourrir et les vêtir, prélèveront sur leur

subsistance et leurs vêtements, sur l’argent dont ils disposent, une

sorte de dîme.

Les docteurs, préposés à l’enseignement, comme ayant le don de science,

_seront_ sédentaires, de même que, plus tard, l’épiscope et le diacre,

quand ceux-ci prendront la place de l’apôtre et du prophète.

Sédentaire aussi, le presbytérion dont saint Ignace d’Antioche dira

qu’il représente autour de l’évêque--lequel tient la place de Dieu--le

conseil des Douze assemblés autour de Jésus[305]; et sa volonté devra

s’harmoniser à celle de l’évêque, «comme les cordes s’ajustent à la

lyre[306]».

[305] Saint IGNACE, épître aux Magnésiens, VI.

[306] _Id._ ép. aux Éphésiens, IV.

Au temps où Paul fonda la communauté de Corinthe, la discipline n’était

pas encore aussi nettement constituée. Cette église ressemblait à un

jeune arbre souple, en avril, dont les bourgeons vont s’ouvrir. Elle

était déjà en possession de tous ses organes. Mais la sève divine hâtait

plus pour l’un, moins pour l’autre, la germination. Et c’est bien ainsi

que Paul la considérait: «J’ai planté, dira-t-il, Apollos a arrosé. Dieu

seul a fait croître[307].»

[307] I _Cor._ III, 6.

Merveilleuse période! La croissance des promesses et de toutes les

ferveurs!

Les fidèles ne se réunissaient pas alors, pour prier, dans une

basilique. Ils se donnaient rendez-vous chez l’un des frères dont le

logis était vaste. Une salle, en haut, servait d’oratoire. Nous ignorons

si des images ou des signes mystiques étaient offerts à la dévotion

commune. Il est probable que l’on excluait les images, par un reste de

scrupule judaïque, comme si elles impliquaient un danger d’idolâtrie.

Des lampes nombreuses pendaient de la voûte[308], telles qu’on en voit

dans les églises grecques et les mosquées. On les allumait la veille du

sabbat au soir et le lendemain, tant que le sabbat resta le jour férié,

puis le dimanche, fêté comme le jour, tout ensemble, de la Création et

de la Résurrection.

[308] Voir _Actes_ XX, 8.

A leur entrée, les assistants «se jetaient, la face contre terre,

adorant Dieu[309]». Ils ployaient aussi les genoux avant la fraction du

Pain. Mais ils priaient, le plus souvent, debout, les paumes étendues.

Les femmes venaient en toilette; Paul exigeait d’elles--et ce n’était

point toujours facile--la modestie dans la mise; il ordonnait qu’elles

eussent un voile sur la tête et condamnait les robes brodées, les

chignons emperlés ou cerclés d’or. Surtout il leur interdisait de

prendre la parole pour enseigner au milieu de l’église.

[309] I _Cor._ XIV, 25.

Car une réunion de chrétiens primitifs ne se concevait pas sévèrement

ordonnée à la manière d’une cérémonie de cathédrale. Tandis qu’un

lecteur lisait une page des Écritures, ou, plus tard, «les Mémoires des

Apôtres» (les Évangiles), quelqu’un tout d’un coup se levait, transporté

d’une élévation prophétique, discourait sur le sens caché d’une parole,

ou bien «il parlait en langues»; le glossolale se répandait en une

effusion d’amour, faite de cris, d’invocations chantées, de mots sans

suite, et que lui-même ne savait pas toujours interpréter.

Paul, avec son génie pratique et son goût de l’ordre, admirait peu la

glossolalie. «Celui qui parle en langues s’édifie lui-même. Celui qui

prophétise édifie l’église. Je souhaite que vous parliez tous en

langues, mais bien plus que vous prophétisiez... Celui qui parle en

langues doit demander à Dieu le droit d’interpréter... Quoi donc! Je

prierai avec l’esprit. Mais je veux prier aussi avec mon intelligence.

Je chanterai avec mon esprit, mais je chanterai aussi avec mon

intelligence. Si tu prononces la bénédiction par l’esprit (dans la

langue inspirée du glossolale), celui qui tient le rôle de simple

auditeur, comment répondra-t-il _Amen_ à ton action de grâces? Car enfin

il ne sait ce que tu veux dire... Je parle en langues plus que vous tous

et j’en bénis Dieu. Mais, dans l’église, je préfère dire cinq paroles

avec mon intelligence, pour catéchiser les autres, que dix mille paroles

en langues[310].»

[310] I _Cor._ XIV, 2-20. Le prophète Daniel (XI, 1) avait dit: «Il

faut, dans une vision, _de l’intelligence_.»

Paul les blâmait de se comporter «comme des enfants». La jubilation de

leur foi prenait les formes enfantines d’une délicieuse innocence. Mais

le gazouillement lyrique des glossolales, quand il se multipliait,

tournait au vacarme incohérent. Si des étrangers ou des incroyants

entraient là, ils croyaient tomber «dans une réunion de fous[311]». Les

liturgies orientales ont gardé quelque peu cette volubilité confuse. Le

prêtre et les fidèles profèrent les mots si vite qu’il leur est

difficile de suivre sous chaque phrase un sens réfléchi. Seulement il

leur reste aussi des vestiges de la primitive souplesse, un air de libre

improvisation. L’officiant dialogue avec le peuple ou avec Dieu sur un

ton de familiarité que Rome et l’Occident ne sauraient plus se

permettre.

[311] _Id._ XIV, 23.

Paul avait déjà l’esprit occidental, lorsqu’il prescrivait à ses

Corinthiens:

«Si l’on parle en langues, que deux ou trois parlent au plus, et chacun

à son tour... Que deux ou trois prophètes parlent, et que les autres

jugent. Si quelqu’un de ceux qui sont assis a une révélation, que le

premier (celui qui parlait) se taise... Dieu n’est pas un Dieu de

désordre, mais de paix[312].»

[312] I _Cor._ XIV, 28-33.

L’élan pieux s’ordonnait sans effort dans «les hymnes, les psaumes, les

cantiques[313]», et tandis que l’officiant priait au nom de tous. Ce

qu’étaient les oraisons liturgiques, nous pouvons en concevoir quelque

idée par la grande prière conservée dans l’épître de Clément Romain aux

Corinthiens, et mieux encore, par celles, plus anciennes, de la Didaché:

[313] _Coloss._ III, 16.

Nous te rendons grâces, ô Père saint,

Pour ton saint nom

Que tu as logé (comme dans un tabernacle) en nos cœurs,

Pour la science, la foi et l’immortalité

Que tu nous as révélées par Jésus ton Fils.

A toi, gloire dans les siècles.

C’est toi, Maître tout-puissant,

Qui as créé l’univers à l’honneur de ton nom,

Qui as donné aux hommes la nourriture et la boisson

En jouissance pour qu’ils te rendent grâces.

Mais à nous tu as donné une nourriture et un breuvage

Spirituel et la vie éternelle par ton serviteur, (ton fils).

Avant tout, nous te rendons grâces parce que tu es puissant.

Gloire à toi dans les siècles.

Rassemble-la des quatre vents, cette Église sanctifiée

Dans ton royaume que tu lui as préparé.

Vienne la grâce et que ce monde passe.

Hosanna au Dieu de David.

Si quelqu’un est saint, qu’il vienne!

S’il ne l’est pas, qu’il fasse pénitence.

Maran Atha. Amen.

Le fond de cette prière, c’étaient les Bénédictions du rituel israélite:

mais un élément non juif s’était inséré dans la vieille liturgie et la

rénovait jusqu’en ses profondeurs: le dogme du salut par le Christ, de

l’Église une et sanctifiée que le Fils de Dieu rassemblerait en son

royaume, comme le blé, disséminé sur les montagnes, est battu, moulu,

pétri pour acquérir l’unité du pain, comme le sang de la vigne, épars

dans les grappes, est foulé pour devenir du vin.

L’image simple du pain et du vin prenait une divine consistance quand le

prophète officiant élevait entre ses mains le pain et le calice, les

bénissait en répétant, comme l’indiquent les paroles mêmes du Seigneur:

«Ceci est mon corps brisé pour vous. Faites cela en mémoire de moi... Ce

calice est la nouvelle alliance dans mon sang. Faites cela, toutes les

fois que vous boirez, en mémoire de moi.»

Il ajoutait une longue action de grâces, à l’origine improvisée, qui

s’appelait «l’eucharistie[314]».

[314] Ce mot désignait tantôt les éléments consacrés, tantôt le repas

mystique, tantôt l’action de grâces qui accompagnait la

consécration.

Comme le rite renouvelait la Cène avec les Apôtres, les fidèles, avant

de participer au pain et au vin consacrés, avaient pris en commun leur

repas du soir. Souper liturgique, désigné mystiquement par le terme

agape qui signifiait: l’_amour_; l’agape était le prélude de la

communion sainte. Plus tard, elle en fut séparée, puis transportée du

soir au matin, avant l’aube[315]. Vers le milieu du second siècle,

Justin décrira de la sorte l’office qu’on n’appelait pas encore la

Messe:

[315] Voir PLINE, lettre à Trajan sur les chrétiens.

«Les prières finies, nous nous donnons le baiser de paix. Ensuite, on

apporte à celui qui préside l’assemblée du pain et une coupe d’eau et de

vin trempé. Il les prend, loue Dieu par le nom du Fils et du

Saint-Esprit, puis il fait une longue eucharistie pour tous les biens

reçus de lui. Ensuite, tout le peuple crie: _Amen_. Puis les diacres

distribuent le pain et le vin avec l’eau consacrés, et ils en portent

aux absents[316].»

[316] Ire _Apologie_, LXV.

De la joie, de la paix ingénue qui présidait à l’office, l’équivalent

serait difficile à rencontrer dans une église moderne où les fidèles

communient et prient beaucoup trop, _chacun pour soi_. Les chrétiens

primitifs trouvaient dans la Communion, plus sensiblement, la charité du

Christ multipliée par l’amour qu’ils lui rendaient et qu’ils se

donnaient les uns aux autres. La ferveur d’un apôtre, comme Paul,

élevait à un degré miraculeux ce bonheur simple et tranquille de s’aimer

en Celui qui est l’Amour.

Malgré tout, ils apportaient du dehors leurs préjugés et leurs mauvais

penchants. Le baptême n’extermine pas le vieil homme; autrement, la

sainteté coûterait trop peu. Les coteries, les contradictions de

tendances, les orgueils, les aigreurs, la sensualité se faisaient leur

part, même au sein de l’assemblée.

Les gens d’un certain milieu formaient entre eux des groupes; ceux qui

étaient dans l’aisance arrivaient avec leurs couffins gonflés de

provisions et des bouteilles pleines, tandis que les pauvres manquaient

du nécessaire. Ils se gorgeaient, s’enivraient[317]. Au sortir des

saints Mystères, le libertinage, l’esprit de cupidité reprenaient ces

charnels; alors qu’ils toléraient parmi eux des scandales, ils se

croyaient des purs, des parfaits. L’arrogance avait toujours été le vice

capital des Corinthiens[318]. Il reste comme inscrit sur le front

sourcilleux de leur Acrocorinthe. Quand le premier enthousiasme des

néophytes s’alanguira, quand Paul les aura quittés, des factions qui,

par un prodige, n’iront pas jusqu’au schisme, troubleront leur

chrétienté.

[317] I _Cor._ XI, 21.

[318] Mummius avait détruit la ville parce que les habitants avaient

insulté du haut des murailles les ambassadeurs romains et jeté sur

eux des paquets d’ordures.

Il employa dix-huit mois de soins à la former, à la prémunir. On peut

supposer qu’il prêcha dans d’autres villes de l’Achaïe. Poussa-t-il une

pointe jusqu’en Illyrie? C’est probable, puisqu’il était aux portes de

ces régions montagneuses et qu’il en parle comme d’un pays-frontière où

il aurait introduit l’Évangile[319].

[319] _Rom._ XV, 19: «Depuis Jérusalem, en tous sens, _jusqu’à

l’Illyrie_, j’ai largement prêché l’Évangile du Christ.»

Durant son séjour à Corinthe, les grands embarras ne lui vinrent pas des

convertis, mais des Juifs. Ils le détestaient comme un apostat, et leur

haine se conçoit du moment qu’à leurs yeux la prédication de l’Apôtre

détruisait leur vie nationale, leurs traditions, leurs espérances. Ils

n’essayèrent point, cette fois, de tuer eux-mêmes l’hérétique; ils

prétendirent armer contre sa parole l’autorité romaine.

Un jour qu’il discourait dans une salle ouverte aux passants ou dans la

rue, une bande se jeta sur lui et l’emmena de force au tribunal du

proconsul. Le grief qu’alléguait leur violence s’abrégea en cette

audacieuse formule:

«Celui-ci engage les hommes à honorer Dieu d’une façon contraire à la

Loi.»

On dirait qu’en prêchant une doctrine offensante pour la Loi juive,

Paul, du même coup, lésait la majesté romaine. Les Romains respectaient

dans sa religion le peuple israélite; quiconque la troublait bravait

leur puissance et menaçait leurs propres dieux.

C’est ainsi que les plaignants prétendaient argumenter. Le proconsul,

Gallion, frère de Sénèque, était un de ces lettrés aristocrates,

magistrats corrects, qui voulaient concilier avec les devoirs de leur

charge un libéralisme de philosophes. Sénèque loue son caractère

affectueux, sa tendresse pour sa mère. Il avait cheminé habilement dans

la carrière des honneurs. Cependant, il détestait l’adulation, et la

franchise de son humeur se marquait par des saillies originales. Il

aimait la tranquillité des sages, et méprisait les Juifs, leurs

criailleries perpétuelles, leur furie de controverses à propos de

vétilles pieuses.

Il regarda les ennemis de Paul s’agitant et vociférant, Paul lui-même,

impatient de répliquer et qui ouvrait la bouche pour se défendre. Cette

querelle l’ennuya; elle n’était point de son ressort. Il l’interrompit

brusquement:

«S’il s’agissait, ô Juifs, d’une injustice ou d’un mauvais coup, je vous

écouterais comme de juste. Mais, puisque c’est un débat à propos de

doctrine, de noms et de la loi qui vous concerne, je ne veux pas être

juge de ces choses-là.»

Sur quoi il fit un signe aux licteurs; les Juifs furent mis à la porte;

Paul s’échappa d’entre leurs mains. Il se vit même vengé d’une façon

comique.

Des Grecs se trouvaient là, toujours prêts à houspiller les Juifs, ayant

contre eux des rancunes commerciales, des acrimonies religieuses. Quand

ils virent le troupeau des plaignants éconduit, verges en main, ils

vinrent à la rescousse de la police, leur fureur se débrida; ils

rossèrent jusqu’à Sosthène, le chef de la synagogue. Gallion les laissa

faire. Peu lui importaient les disputes de la canaille.

Cet épisode, dans l’histoire tourmentée de Paul, est la seule éclaircie

plaisante. Eut-il avec Gallion d’autres rapports, dans la suite?

Sénèque, par celui-ci, entendit-il parler de l’Apôtre? Ce sont là des

problèmes insolubles.

Paul semblait pouvoir se fixer en Achaïe, élargir et fortifier l’église

de Corinthe. Mais il devait être l’homme qui marche toujours. Sa volonté

propre l’eût peut-être poussé en avant, vers l’Ouest. L’Esprit le ramena

vers l’Asie Mineure; les églises déjà fondées réclamaient sa visite; il

entrevoyait sur elles, et sur Éphèse où il allait travailler, cette

gloire que Jean symbolisera dans les sept candélabres d’or entourant le

Fils de l’homme.

Saint Paul · 第 38 / 56 题