LE CONFLIT SUR LES OBSERVANCES

Toute force en croissance doit franchir un instant critique dont sa

destinée dépendra; de même qu’une bataille se gagne dans une certaine

minute où il faut prendre une décision. Jésus, en tant qu’homme, ne

s’est pas dérobé à cette loi. Avant sa vie publique, il accepta la

tentation dans le désert et il trouva, pour confondre les Puissances du

mal, trois paroles, trois coups d’épée qui signifiaient: J’ai vaincu le

monde.

L’Église, avant de surmonter les hérésies, eut à se dégager d’un péril

qu’impliquaient ses origines juives. S’affranchirait-elle pleinement de

la synagogue ou imposerait-elle aux païens convertis les observances

pharisaïques, la circoncision, le sabbat, les néoménies, le tracas des

impuretés légales?

La circoncision, bien que d’autres peuples--tels les

Égyptiens--l’eussent pratiquée, faisait des Juifs, aux yeux d’un païen,

des gens à part, et les désignait à la risée publique. Voici comment les

jugeait un Romain cultivé, Pétrone, au temps de saint Paul:

«Quand même il adore la divinité sous la forme d’un porc et invoque

l’animal aux longues oreilles, un Juif, s’il n’est pas circoncis, se

verra retranché du peuple hébreu, et forcé d’émigrer vers quelque ville

grecque où il sera dispensé du jeûne du sabbat. Ainsi, chez ce peuple,

la seule noblesse, la seule preuve d’une condition libre, c’est d’avoir

eu le courage de se circoncire[224].»

[224] PÉTRONE, fragment XVII.

Nul prosélyte n’était incorporé à une communauté juive sans avoir

consenti à ce rite douloureux. Peu d’hommes s’y soumettaient; si

l’Église chrétienne l’avait exigé, elle n’aurait gagné que lentement et

en petit nombre les Grecs et les Occidentaux. Elle fût demeurée comme un

rameau accessoire enté sur le tronc juif. D’ailleurs, la circoncision

n’était qu’une figure et un sceau d’attente. Elle commémorait la foi

d’Abraham à la promesse, au Messie libérateur. Elle marquait le

retranchement des appétits sensuels, représentait la Grâce, guérisseuse

du péché[225]. Maintenant que l’eau du baptême donnait la plénitude

sanctifiante, c’était la fin des signes et des remèdes transitoires.

[225] Voir saint AUGUSTIN, _Cité de Dieu_, XVI, 27, TERTULLIEN,

_Adversus Judaeos_, ch. I, et saint THOMAS, _Commentaire sur

l’Épître aux Romains_, p. 61.

Pourtant, les chrétiens nés Juifs avaient peine à concevoir sans la

circoncision un parfait chrétien. Il y avait, surtout en Palestine, un

clan rigoriste qui soutenait ce principe: «Si vous n’êtes pas circoncis

selon la coutume de Moïse, vous ne pouvez être sauvés.»

Quelques-uns d’entre eux descendirent de Judée et vinrent à Antioche,

centre des incirconcis. Ils jetèrent un anathème public sur

l’enseignement de Barnabé et de Paul. Ils les signalèrent comme des gens

qui, pour atteindre les foules et gagner à bon marché les païens,

sacrifiaient la vraie doctrine[226]. Les Apôtres sentirent la gravité

d’une telle propagande. Mettre en demeure les gentils de passer par la

circoncision, c’était les contraindre à pratiquer toute la Loi. Si la

Loi restait nécessaire pour le salut, si elle suffisait, à quoi bon la

foi au Christ Jésus? Autant rester Juif et faire des prosélytes juifs!

Le Christ avait en vain souffert, en vain justifié les hommes par son

sang. La Loi était un joug de malédiction[227]; allait-on le lier même

sur le cou de ceux qui n’en avaient jamais connu la charge?

[226] Calomnie que Paul réfuta dans l’épître aux Galates (I, 10).

[227] _Gal._ III, 10.

Paul et Barnabé combattirent ces rétrogrades avec toute la force de leur

inspiration et de leur expérience. Mais les Juifs d’Antioche donnaient

raison aux fanatiques de l’orthodoxie juive. La synagogue tentait de

reprendre l’Église dans son sein, de l’absorber, sinon de l’anéantir.

Paul refusa de rien céder à ces faux frères. Le conflit s’aggravant, une

voix intérieure lui révéla[228] qu’il devait monter à Jérusalem, prendre

pour arbitres «les colonnes» de la métropole, Pierre, Jacques et Jean,

obtenir de leur bouche le désaveu d’une campagne inique et dangereuse.

Il voulut que sa démarche eût l’assentiment de l’église d’Antioche. De

la sorte, il se présenterait à Jérusalem comme le porte-parole de tous

ses frères. Il partit en compagnie de Barnabé et de quelques disciples;

entre autres, d’un jeune Grec incirconcis ayant nom Tite[229].

[228] _Gal._ II, 2.

[229] C’est Paul qui nous l’apprend (_Gal._ II, 1-3). Les _Actes_

parlent anonymement de «quelques autres».

Ils traversèrent la Phénicie et la Samarie. Devant toutes les

communautés ils exposèrent leur évangile, leur méthode de conversion,

les merveilles que Dieu avait faites «avec eux». Ce récit, ils le

répétaient sans fatigue et sans orgueil, puisque la gloire n’allait pas

à eux, mais à l’Esprit qui les conduisait.

Une rumeur approbative les précéda dans la Ville sainte. Paul, dès son

arrivée, vit «les notables[230]», chacun d’abord séparément. Il ne se

posa point en inspiré, en dominateur; il leur demanda «s’il avait couru

pour rien[231]». Volontiers il se comparait à un coureur, dans le stade,

cherchant à gagner le prix, et cette image hellénique ne heurtait que

les vieux Juifs hostiles à tout ce qui venait de l’étranger. Sa netteté

persuasive convainquit Pierre, Jacques et Jean. Pierre, depuis la vision

de Joppé et la conversion de Cornélius, était d’ailleurs soumis à des

idées novatrices.

[230] _Gal._ II, 6.

[231] _Id._ II, 2.

Néanmoins les judaïsants renouvelèrent auprès des «colonnes» l’assaut

d’Antioche, les sommant de se déclarer en faveur de leur thèse:

«Il faut la circoncision; il faut que la loi de Moïse soit observée.»

Pierre assembla le presbytérion et il donna aux principes de Paul une

adhésion franche et dogmatique.

«Hommes frères, vous savez que, depuis les jours anciens, Dieu a choisi

parmi nous pour que les gentils entendent de ma bouche la parole de

l’Évangile et qu’ils aient la foi. Et Dieu qui connaît les cœurs a

témoigné pour eux en leur donnant l’Esprit Saint comme à nous; et il n’a

fait aucune différence entre nous et eux, ayant purifié leurs cœurs par

la foi. Pourquoi donc maintenant tentez-vous Dieu, mettant sur le cou

des disciples _un joug que ni nos pères ni nous n’avons pu porter_? En

fait, c’est par la grâce du Seigneur Jésus que nous croyons être sauvés;

et eux, de même.»

Évidemment, ses entretiens avec Paul ont affermi chez Pierre la

certitude qu’entre les Juifs et les païens convertis «Dieu ne met aucune

différence». Mais il se souvient encore plus des paroles mêmes du

Seigneur. Il sait pourquoi Jésus a dit: «J’ai aussi des brebis qui ne

sont pas de ce bercail.» Il rappelle ses apostrophes aux pharisiens[232]

quand il maudissait leurs fausses traditions, leurs subtilités

hypocrites. Cependant il ne condamne pas la Loi, ni, d’une manière

formelle, la circoncision. Il garde une prudence d’arbitre, voulant,

par-dessus tout, l’unité dans la paix; plus conservateur qu’audacieux,

représentant déjà, dans l’Église, cette force modératrice qui sera

l’apanage du Siège apostolique.

[232] _Math._ XXIII, 4 et suiv.; _Marc_ VII, 2-13.

Avant son discours, une extrême agitation divisait l’assemblée. Dès

qu’il parla, le calme s’établit; on écouta Barnabé, puis Paul justifier

leur apostolat. Tous les miracles opérés par leurs mains démontraient

qu’ils suivaient la voie droite; le Seigneur était bien avec eux. Leur

témoignage émut un auditoire plus sensible encore aux faits qu’aux

idées. Et puis, ces hommes, on ne l’ignorait point, avaient exposé leur

vie pour le Christ; comment leur dénier l’autorité de l’exemple?

Mais une intervention décisive allait stupéfier leurs adversaires.

Jacques se leva, Jacques, proche parent de Jésus, celui qu’on surnommait

le _Juste_. Dans sa robe de lin, avec ses longs cheveux, sa barbe

flottante, il ressemblait au personnage vêtu de blanc qu’Ézéchiel vit

tracer le signe du Thau sur le front des hommes prédestinés au

salut[233]. Avant la mort de Jésus il avait juré: «Je ne mangerai plus

de pain depuis l’heure où j’ai bu le calice du Seigneur jusqu’à celle où

je le verrai ressuscité des morts.» Et le Seigneur lui était apparu au

matin de Pâques, lui avait dit: «Mon frère, mange ton pain; car le Fils

de l’homme est ressuscité d’entre les morts[234].» Il passait dans le

Temple une vie de prière, si longtemps agenouillé que ses genoux avaient

pris de la corne, comme ceux des chameaux. C’était un chrétien resté

fidèle à la pratique de la Loi; les bonnes gens le considéraient comme

le rempart des traditions orthodoxes.

[233] _Ézéchiel_, IX, 2-6.

[234] Sur Jacques le Mineur, voir saint JÉRÔME, _Ex catalogo

Scriptorum ecclesiasticorum_.

Or Jacques, dans son discours, approuva sur le point capital Barnabé et

Paul. «Dieu, raisonna-t-il, s’était choisi parmi les gentils «un

peuple»; donc il ne fallait pas «inquiéter» ceux qui se tourneraient

vers Lui.»

«Ne pas les inquiéter» équivalait à dire: «Ne les contraindre point à la

circoncision.» Mais, avec une sagesse réaliste, il ajouta:

«On doit leur enjoindre de s’abstenir des souillures des idoles, de la

fornication, des bêtes étouffées et du sang.»

Ces exigences paraîtraient bizarres si nous ne savions une des graves

difficultés qu’eut l’Église à résoudre, dans des groupes où se

rencontraient à table, pour les agapes, des Juifs et des païens

convertis. Il était indifférent à ceux-ci de manger des viandes non

saignées, tandis qu’un Juif en avait horreur. Absorber le sang des

animaux, même amalgamé à d’autres mets, ce n’était pas seulement violer

la défense de Moïse, c’était s’assimiler quelque chose de répugnant,

l’âme des créatures inférieures que l’on croyait mêlée à leur sang. Une

viande posée sur l’autel d’une idole, du vin qui avait servi aux

libations, les ustensiles, les fruits qu’avait souillés ce vin[235]

étaient prohibés, exécrables.

[235] _Le Traité Aboda Zara_ (trad. SCHWAB, p. 235) précise: «Si du

vin de libation est tombé sur les raisins, il suffit de les laver,

et ils restent d’un usage permis; s’ils étaient fendus en sorte que

ledit vin ait pu y pénétrer, ils sont interdits.»

Des païens convertis ne pouvaient ressentir ces aversions; Jacques

requiert d’eux l’abstinence des choses qu’abominaient les Juifs, depuis

Moïse ou même Noé. On les dispensera d’être circoncis; qu’en revanche

ils s’unissent à leurs frères israélites dans l’observance de certaines

règles mosaïques.

Au milieu de ces interdictions alimentaires, il jette un précepte plus

général en apparence: s’abstenir de la _fornication_. Mais on peut

douter que ce mot vise ici la licence des mœurs, condamnée par la loi

naturelle, ni, à plus forte raison, les turpitudes rituelles que la

Syrie et la Phrygie associaient au culte d’Astarté, d’Atys et de bien

d’autres. Tout cela, un catéchumène, un baptisé, le savait défendu.

Jacques veut éliminer des communautés chrétiennes les couples vivant

selon des rapports réprouvés par le _Lévitique_: Ainsi, l’union d’un

neveu avec sa tante, d’un beau-frère avec sa belle-sœur, ou, encore

plus, des faux ménages comme celui qu’aura Paul à stigmatiser dans

l’église de Corinthe et qu’elle tolérait sans scrupule: la liaison d’un

homme avec la femme de son père défunt[236].

[236] I _Cor._ V, 1-5.

En écartant ces scandales, Jacques maintient la tradition juive; il sert

du même coup la morale évangélique. Paul ne pouvait qu’applaudir à ses

propositions.

Le presbytérion les approuva: elles furent ratifiées dans une assemblée

solennelle, et l’on décida de les fixer en un message collectif où les

Apôtres usèrent de cette expression non impérative, mais souveraine: _Il

a paru bon à l’Esprit Saint et à nous_... Paul et Barnabé furent chargés

de le porter aux fidèles d’Antioche; et, avec eux, partirent, pour mieux

en ponctuer l’importance, plusieurs notables de Jérusalem, entre autres

Silas qui allait demeurer à Antioche, fervent coadjuteur de Paul. On

pouvait craindre en effet que la décision ne provoquât parmi les

judéo-chrétiens des murmures.

Paul avait fait prévaloir l’essentiel de ses vues. Les Juifs étaient

laissés libres dans leur fidélité aux coutumes juives; mais, pour les

gentils, le couteau du circonciseur disparaissait--ou peu s’en faut--de

l’horizon chrétien. Cinq ou six ans après, il écrira aux Galates

troublés par les judaïsants:

«Comme ils savaient la grâce qui m’est départie, Jacques, Céphas et

Jean, eux qui passaient pour être des colonnes, me donnèrent la main

droite ainsi qu’à Barnabé; nous serions pour les gentils, eux-mêmes pour

les circoncis[237].»

[237] II, 9-11.

On a prétendu que le discours de Pierre dans les _Actes_ démentait son

affirmation. Pierre ne se déclarait-il pas, lui aussi, l’Apôtre des

gentils? En réalité, ni Paul ni Pierre ne se sont jamais attribué un

domaine exclusif, comme Abraham disant à Loth: «Voici, toute la terre

est devant toi; si tu vas à droite, j’irai à gauche; si tu vas à gauche,

j’irai à droite.» Pierre avait converti des païens, Paul, des Juifs, et

il persistera, prêchant dans les synagogues, tant qu’on l’y tolérait.

Mais Pierre, Jacques et Jean se réservaient d’instruire surtout des

Juifs circoncis ou des païens qui accepteraient la circoncision; Paul

recevait liberté plénière de former des chrétiens qui ne fussent point

circoncis. Il engagea pourtant à cette observance Timothée, fils d’un

Grec et d’une Juive convertie[238], afin de ne pas scandaliser les Juifs

de la région.

[238] _Actes_ XVI, 3.

Tandis que les sectaires ébionites feront de la circoncision un dur

article de foi, les Apôtres, ayant l’onction de l’Esprit, la souplesse

de la vérité divine, conformeront à un seul objet, au règne du Seigneur

Jésus, les voies diverses de l’Évangile.

Paul, en quittant Jérusalem, pouvait donc loyalement déclarer:

«Les notables ne m’imposèrent rien[239].»

[239] _Gal._ II, 6.

On lui demanda simplement de songer aux _pauvres_. Les saints de

Jérusalem souffraient encore d’une poignante indigence; Paul, dans

toutes ses missions, fera pour eux des collectes, leur enverra des

vêtements, des vivres. Ces aumônes ajoutaient aux autres liens celui

d’une fraternité miséricordieuse entre les églises naissantes et

l’Église qui les avait engendrées.

Mais le décret que Paul et Barnabé commentèrent à Antioche et, sans

doute, partout en Syrie, ne supprima point la résistance des judaïsants.

«Les faux frères» épiaient sa liberté dans le Christ, «ne cherchant qu’à

l’asservir[240]». Bientôt après, un événement dont les _Actes_ ne

parlent point prouva jusqu’où leur obstination perfide mettait en danger

l’unité chrétienne. C’est Paul lui-même qui a cru devoir évoquer devant

les Galates ce pénible conflit:

[240] _Id._ II, 4.

«Quand Céphas vint à Antioche, je lui résistai en face, parce qu’il

s’était mis dans son tort. Avant l’arrivée de certaines gens venus

(disaient-ils) de la part de Jacques, il mangeait avec les gentils.

Mais, lorsqu’ils furent venus, il battit en retraite et se tint à

l’écart, craignant ceux de la circoncision. Les autres Juifs, avec lui,

firent les hypocrites; de sorte que Barnabé lui-même fut entraîné dans

leur hypocrisie.

«Alors, quand je vis qu’ils ne marchaient pas droit selon la vérité de

l’Évangile, je dis à Céphas en présence de tous: «Si toi, qui es Juif,

tu vis en gentil et non en Juif, comment peux-tu (moralement)

contraindre les gentils à vivre en Juifs? _Nous sommes nés Juifs, nous

autres; et non pécheurs d’entre les gentils._ Mais, sachant que l’homme

n’est pas justifié en vertu des œuvres de la Loi, qu’il l’est seulement

par la foi en Jésus-Christ, nous avons cru, nous aussi, au Christ Jésus,

pour être justifiés par la foi au Christ et non par les œuvres de la

Loi, puisqu’aucune chair ne sera justifiée par les œuvres de la Loi.»

«Mais si, tandis que nous cherchons à être justifiés dans le Christ,

nous nous trouvons, nous aussi, rangés parmi les pécheurs, c’est donc

que le Christ est ministre de péché? Eh bien! non. Mais si je bâtis ce

que j’ai renversé, je me reconnais donc transgresseur! Non; pour moi, je

suis mort à la Loi par le fait de la Loi afin de vivre pour Dieu. _Je

suis crucifié avec le Christ. Je vis--non, ce n’est plus moi qui vis,

c’est le Christ qui vit en moi. A présent_ (depuis ma conversion) _ma

vie dans la chair, c’est la vie dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé

et s’est livré pour moi. Je n’abolis pas, moi, la grâce de Dieu; car

enfin, si la justice est obtenue par la Loi, le Christ est donc mort

pour rien[241]._»

[241] II, 14-21.

Scène véhémente, inappréciable. Que ne donnerait-on pour tenir de Paul

lui-même un abrégé de sa vie narré sur ce ton-là!

Nous ne sommes guère étonnés d’apprendre cette manœuvre des judaïsants

qui faillit rompre en deux la communauté d’Antioche; l’observance des

nourritures légales leur paraissait, avec la circoncision et le sabbat,

quelque chose d’intangible; et ils ne se résignaient pas aux concessions

prescrites. Les Juifs interprétaient comme un privilège, une figure de

l’Alliance entre Dieu et son peuple, le discernement des animaux purs et

des immondes. Pour eux, d’étranges raisons symboliques resserraient les

préceptes traditionnels. Le _Lévitique_[242] interdisait le lièvre parce

que ce quadrupède n’a pas le pied fendu. Les rabbins jugeaient sa viande

impure, parce qu’on lui attribuait des mœurs honteuses[243]. Un Juif

baptisé, si des frères, païens d’origine, l’invitaient à manger du

lièvre, devait ressentir une répugnance invincible.

[242] XI, 6.

[243] Voir l’épître dite de Barnabé, X.

Pierre, cependant, qui gardait en sa mémoire la vision de Joppé et les

instructions du Seigneur, participait, dans l’agape, aux nourritures

communes. Il prouvait, par là, aux gentils que Dieu a fait bonnes toutes

ses créatures; que tous les animaux, comme toutes les races d’hommes,

sont bénis.

Mais survinrent de Jérusalem des Judéo-chrétiens, qui se disaient

mensongèrement envoyés par Jacques. Jacques avait donné sa main droite à

Barnabé et à Paul; il avait proposé le décret conciliant sur les viandes

étouffées; sa démarche inquisitoriale serait donc peu vraisemblable.

Mais les judaïsants, sous le couvert de son autorité, prétendaient

insinuer leurs méfiances rétrogrades. La bonhomie de Pierre les indigna;

ils le blâmèrent sans ménagement. Avec sa droiture un peu scrupuleuse il

craignait de les scandaliser. Il cessa de manger à la table des

_gentils_; le clan juif s’empara de sa personne, et son exemple troubla

l’entourage, au point que Barnabé lui-même l’imita.

Cette conduite froissa doublement les gentils; en s’écartant d’eux, les

Apôtres paraissaient les reléguer, comme des parents pauvres, à l’étage

inférieur de la communauté; et ils démentaient sur un point très

important les pratiques admises depuis la décision de Jérusalem. Si

Pierre, le Saint à qui Jésus avait dit: «Pais mes agneaux», reprenait

une façon juive de vivre, les fidèles, pour être des chrétiens sans

reproche, devaient donc, eux aussi, «judaïser»?

Paul protesta; c’était à lui d’élever la voix. Il ne voulait certes pas

humilier Pierre; mais il sentait que le compromis où se laissait induire

le premier des Douze, au lieu d’apaiser les dissentiments possibles,

pouvait mener au schisme; et ce retour en arrière ouvrait la porte à

d’inquiétantes faiblesses.

Afin que son acte eût toute sa portée, ou plutôt, sans réfléchir,

écoutant une inspiration, il interpella Pierre en public, peut-être à

l’heure de l’agape. Rudement il qualifia «d’hypocrite» son attitude. Ce

mot sévère attestait en même temps que nul antagonisme d’évangile

n’opposait Pierre et lui. Pierre avait la doctrine de Paul; il n’en

pouvait avoir d’autre, puisque tous deux dépendaient du même Esprit.

Mais Pierre avait cru meilleur de concéder aux Juifs une forme des

anciennes coutumes; Paul le détrompa.

Au début de son apostrophe, il reconnaît pourtant la prééminence juive.

Qu’on n’accuse point d’orgueil ni de maladresse cette déclaration

proférée devant des gentils: «Nous sommes nés Juifs, nous autres, et non

pécheurs d’entre les gentils.» Paul n’oublie jamais qu’il sort d’une

race élue, du peuple de Dieu; et il lui semble nécessaire de l’affirmer

en présence des gentils eux-mêmes; telle était l’antique simplicité. Car

il ne veut pas qu’on le prenne pour un renégat; il ne consentira jamais

à l’être, tout en traitant les Juifs de «chiens», de «mutilés»[244].

Seulement, lorsqu’il proclame le privilège natif d’Israël, il se tient

au-dessus des arrogances humaines, au-dessus de la morgue théocratique:

pour lui, nous l’avons vu, comparée à la connaissance du Christ, au don

de la foi, cette grandeur selon la chair est «ce qu’on jette aux

chiens».

[244] _Philipp._ III, 2.

Il tient en main, comme une torche ardente, la vérité que Pierre ne

contestait pas. Si les œuvres de la Loi justifiaient l’homme, à quoi bon

les bienheureuses souffrances du Christ? La justice de la foi qu’il nous

a méritée deviendrait une fausse justice, une transgression. Le Christ

serait «ministre de péché»! Un amour furieux précipite dans l’hyperbole

la dialectique de l’Apôtre; et son transport éclate en un trait

fulgurant: «Je vis, non, ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui

vit en moi.»

Bénie soit l’erreur de Pierre, puisqu’elle déchaîna cette sublimité.

Nous touchons ici, chez Paul, le paroxysme, si l’on ose dire, de l’élan

chrétien: à la fois, dans les mots, une violence indignée; une

personnalité débordante, qui se dresse contre toutes les autres, leur

lance un défi: «Moi seul, je suis dans le vrai»; et l’absolu du

renoncement, l’humilité suprême: «Je suis crucifié avec le Christ.»

Mystère d’incroyable équilibre, hauteur et abaissement, le Moi exalté

dans sa plénitude et l’oubli de soi jusqu’à l’immolation du martyre!

Apparente rupture de l’unité à seule fin de sauver l’unité! Même quand

il fait la leçon à Pierre, saint Paul est tout le contraire d’un

hérétique, il rend hommage à sa primauté. D’avance il confond Luther

dont l’exégèse allemande et Renan l’ont perfidement rapproché.

Quelle fut, durant sa semonce et ensuite, la contenance de Pierre? Nous

connaissons sa grande âme, naïve et bonne. On ne serait pas imprudent de

supposer qu’il s’étonna, s’humilia, et qu’il se leva, courut à Paul,

l’étreignit en pleurant de joie.

L’avenir du christianisme ne semble point à la merci d’une question de

nourritures et de tables où on les mangeait. Cependant, une petite

déformation pouvait en causer d’énormes. L’universalité de l’Évangile

était nécessaire, elle exigeait la ruine des observances judaïques.

L’arbre issu du grain de sénevé voulait croître pour abriter tous les

oiseaux du ciel. Les Juifs prétendaient l’enfermer dans le parvis du

Temple, sans air, entre des murailles. Paul fut prédestiné à faire

tomber les murailles; et ni Pierre, ni Barnabé, ni aucun de ses

compagnons d’apostolat n’avaient mission de rebâtir ce que Dieu, par

leurs mains, avait renversé.

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Saint Paul · 第 29 / 56 题