Toute force en croissance doit franchir un instant critique dont sa
destinée dépendra; de même qu’une bataille se gagne dans une certaine
minute où il faut prendre une décision. Jésus, en tant qu’homme, ne
s’est pas dérobé à cette loi. Avant sa vie publique, il accepta la
tentation dans le désert et il trouva, pour confondre les Puissances du
mal, trois paroles, trois coups d’épée qui signifiaient: J’ai vaincu le
monde.
L’Église, avant de surmonter les hérésies, eut à se dégager d’un péril
qu’impliquaient ses origines juives. S’affranchirait-elle pleinement de
la synagogue ou imposerait-elle aux païens convertis les observances
pharisaïques, la circoncision, le sabbat, les néoménies, le tracas des
impuretés légales?
La circoncision, bien que d’autres peuples--tels les
Égyptiens--l’eussent pratiquée, faisait des Juifs, aux yeux d’un païen,
des gens à part, et les désignait à la risée publique. Voici comment les
jugeait un Romain cultivé, Pétrone, au temps de saint Paul:
«Quand même il adore la divinité sous la forme d’un porc et invoque
l’animal aux longues oreilles, un Juif, s’il n’est pas circoncis, se
verra retranché du peuple hébreu, et forcé d’émigrer vers quelque ville
grecque où il sera dispensé du jeûne du sabbat. Ainsi, chez ce peuple,
la seule noblesse, la seule preuve d’une condition libre, c’est d’avoir
eu le courage de se circoncire[224].»
[224] PÉTRONE, fragment XVII.
Nul prosélyte n’était incorporé à une communauté juive sans avoir
consenti à ce rite douloureux. Peu d’hommes s’y soumettaient; si
l’Église chrétienne l’avait exigé, elle n’aurait gagné que lentement et
en petit nombre les Grecs et les Occidentaux. Elle fût demeurée comme un
rameau accessoire enté sur le tronc juif. D’ailleurs, la circoncision
n’était qu’une figure et un sceau d’attente. Elle commémorait la foi
d’Abraham à la promesse, au Messie libérateur. Elle marquait le
retranchement des appétits sensuels, représentait la Grâce, guérisseuse
du péché[225]. Maintenant que l’eau du baptême donnait la plénitude
sanctifiante, c’était la fin des signes et des remèdes transitoires.
[225] Voir saint AUGUSTIN, _Cité de Dieu_, XVI, 27, TERTULLIEN,
_Adversus Judaeos_, ch. I, et saint THOMAS, _Commentaire sur
l’Épître aux Romains_, p. 61.
Pourtant, les chrétiens nés Juifs avaient peine à concevoir sans la
circoncision un parfait chrétien. Il y avait, surtout en Palestine, un
clan rigoriste qui soutenait ce principe: «Si vous n’êtes pas circoncis
selon la coutume de Moïse, vous ne pouvez être sauvés.»
Quelques-uns d’entre eux descendirent de Judée et vinrent à Antioche,
centre des incirconcis. Ils jetèrent un anathème public sur
l’enseignement de Barnabé et de Paul. Ils les signalèrent comme des gens
qui, pour atteindre les foules et gagner à bon marché les païens,
sacrifiaient la vraie doctrine[226]. Les Apôtres sentirent la gravité
d’une telle propagande. Mettre en demeure les gentils de passer par la
circoncision, c’était les contraindre à pratiquer toute la Loi. Si la
Loi restait nécessaire pour le salut, si elle suffisait, à quoi bon la
foi au Christ Jésus? Autant rester Juif et faire des prosélytes juifs!
Le Christ avait en vain souffert, en vain justifié les hommes par son
sang. La Loi était un joug de malédiction[227]; allait-on le lier même
sur le cou de ceux qui n’en avaient jamais connu la charge?
[226] Calomnie que Paul réfuta dans l’épître aux Galates (I, 10).
[227] _Gal._ III, 10.
Paul et Barnabé combattirent ces rétrogrades avec toute la force de leur
inspiration et de leur expérience. Mais les Juifs d’Antioche donnaient
raison aux fanatiques de l’orthodoxie juive. La synagogue tentait de
reprendre l’Église dans son sein, de l’absorber, sinon de l’anéantir.
Paul refusa de rien céder à ces faux frères. Le conflit s’aggravant, une
voix intérieure lui révéla[228] qu’il devait monter à Jérusalem, prendre
pour arbitres «les colonnes» de la métropole, Pierre, Jacques et Jean,
obtenir de leur bouche le désaveu d’une campagne inique et dangereuse.
Il voulut que sa démarche eût l’assentiment de l’église d’Antioche. De
la sorte, il se présenterait à Jérusalem comme le porte-parole de tous
ses frères. Il partit en compagnie de Barnabé et de quelques disciples;
entre autres, d’un jeune Grec incirconcis ayant nom Tite[229].
[228] _Gal._ II, 2.
[229] C’est Paul qui nous l’apprend (_Gal._ II, 1-3). Les _Actes_
parlent anonymement de «quelques autres».
Ils traversèrent la Phénicie et la Samarie. Devant toutes les
communautés ils exposèrent leur évangile, leur méthode de conversion,
les merveilles que Dieu avait faites «avec eux». Ce récit, ils le
répétaient sans fatigue et sans orgueil, puisque la gloire n’allait pas
à eux, mais à l’Esprit qui les conduisait.
Une rumeur approbative les précéda dans la Ville sainte. Paul, dès son
arrivée, vit «les notables[230]», chacun d’abord séparément. Il ne se
posa point en inspiré, en dominateur; il leur demanda «s’il avait couru
pour rien[231]». Volontiers il se comparait à un coureur, dans le stade,
cherchant à gagner le prix, et cette image hellénique ne heurtait que
les vieux Juifs hostiles à tout ce qui venait de l’étranger. Sa netteté
persuasive convainquit Pierre, Jacques et Jean. Pierre, depuis la vision
de Joppé et la conversion de Cornélius, était d’ailleurs soumis à des
idées novatrices.
[230] _Gal._ II, 6.
[231] _Id._ II, 2.
Néanmoins les judaïsants renouvelèrent auprès des «colonnes» l’assaut
d’Antioche, les sommant de se déclarer en faveur de leur thèse:
«Il faut la circoncision; il faut que la loi de Moïse soit observée.»
Pierre assembla le presbytérion et il donna aux principes de Paul une
adhésion franche et dogmatique.
«Hommes frères, vous savez que, depuis les jours anciens, Dieu a choisi
parmi nous pour que les gentils entendent de ma bouche la parole de
l’Évangile et qu’ils aient la foi. Et Dieu qui connaît les cœurs a
témoigné pour eux en leur donnant l’Esprit Saint comme à nous; et il n’a
fait aucune différence entre nous et eux, ayant purifié leurs cœurs par
la foi. Pourquoi donc maintenant tentez-vous Dieu, mettant sur le cou
des disciples _un joug que ni nos pères ni nous n’avons pu porter_? En
fait, c’est par la grâce du Seigneur Jésus que nous croyons être sauvés;
et eux, de même.»
Évidemment, ses entretiens avec Paul ont affermi chez Pierre la
certitude qu’entre les Juifs et les païens convertis «Dieu ne met aucune
différence». Mais il se souvient encore plus des paroles mêmes du
Seigneur. Il sait pourquoi Jésus a dit: «J’ai aussi des brebis qui ne
sont pas de ce bercail.» Il rappelle ses apostrophes aux pharisiens[232]
quand il maudissait leurs fausses traditions, leurs subtilités
hypocrites. Cependant il ne condamne pas la Loi, ni, d’une manière
formelle, la circoncision. Il garde une prudence d’arbitre, voulant,
par-dessus tout, l’unité dans la paix; plus conservateur qu’audacieux,
représentant déjà, dans l’Église, cette force modératrice qui sera
l’apanage du Siège apostolique.
[232] _Math._ XXIII, 4 et suiv.; _Marc_ VII, 2-13.
Avant son discours, une extrême agitation divisait l’assemblée. Dès
qu’il parla, le calme s’établit; on écouta Barnabé, puis Paul justifier
leur apostolat. Tous les miracles opérés par leurs mains démontraient
qu’ils suivaient la voie droite; le Seigneur était bien avec eux. Leur
témoignage émut un auditoire plus sensible encore aux faits qu’aux
idées. Et puis, ces hommes, on ne l’ignorait point, avaient exposé leur
vie pour le Christ; comment leur dénier l’autorité de l’exemple?
Mais une intervention décisive allait stupéfier leurs adversaires.
Jacques se leva, Jacques, proche parent de Jésus, celui qu’on surnommait
le _Juste_. Dans sa robe de lin, avec ses longs cheveux, sa barbe
flottante, il ressemblait au personnage vêtu de blanc qu’Ézéchiel vit
tracer le signe du Thau sur le front des hommes prédestinés au
salut[233]. Avant la mort de Jésus il avait juré: «Je ne mangerai plus
de pain depuis l’heure où j’ai bu le calice du Seigneur jusqu’à celle où
je le verrai ressuscité des morts.» Et le Seigneur lui était apparu au
matin de Pâques, lui avait dit: «Mon frère, mange ton pain; car le Fils
de l’homme est ressuscité d’entre les morts[234].» Il passait dans le
Temple une vie de prière, si longtemps agenouillé que ses genoux avaient
pris de la corne, comme ceux des chameaux. C’était un chrétien resté
fidèle à la pratique de la Loi; les bonnes gens le considéraient comme
le rempart des traditions orthodoxes.
[233] _Ézéchiel_, IX, 2-6.
[234] Sur Jacques le Mineur, voir saint JÉRÔME, _Ex catalogo
Scriptorum ecclesiasticorum_.
Or Jacques, dans son discours, approuva sur le point capital Barnabé et
Paul. «Dieu, raisonna-t-il, s’était choisi parmi les gentils «un
peuple»; donc il ne fallait pas «inquiéter» ceux qui se tourneraient
vers Lui.»
«Ne pas les inquiéter» équivalait à dire: «Ne les contraindre point à la
circoncision.» Mais, avec une sagesse réaliste, il ajouta:
«On doit leur enjoindre de s’abstenir des souillures des idoles, de la
fornication, des bêtes étouffées et du sang.»
Ces exigences paraîtraient bizarres si nous ne savions une des graves
difficultés qu’eut l’Église à résoudre, dans des groupes où se
rencontraient à table, pour les agapes, des Juifs et des païens
convertis. Il était indifférent à ceux-ci de manger des viandes non
saignées, tandis qu’un Juif en avait horreur. Absorber le sang des
animaux, même amalgamé à d’autres mets, ce n’était pas seulement violer
la défense de Moïse, c’était s’assimiler quelque chose de répugnant,
l’âme des créatures inférieures que l’on croyait mêlée à leur sang. Une
viande posée sur l’autel d’une idole, du vin qui avait servi aux
libations, les ustensiles, les fruits qu’avait souillés ce vin[235]
étaient prohibés, exécrables.
[235] _Le Traité Aboda Zara_ (trad. SCHWAB, p. 235) précise: «Si du
vin de libation est tombé sur les raisins, il suffit de les laver,
et ils restent d’un usage permis; s’ils étaient fendus en sorte que
ledit vin ait pu y pénétrer, ils sont interdits.»
Des païens convertis ne pouvaient ressentir ces aversions; Jacques
requiert d’eux l’abstinence des choses qu’abominaient les Juifs, depuis
Moïse ou même Noé. On les dispensera d’être circoncis; qu’en revanche
ils s’unissent à leurs frères israélites dans l’observance de certaines
règles mosaïques.
Au milieu de ces interdictions alimentaires, il jette un précepte plus
général en apparence: s’abstenir de la _fornication_. Mais on peut
douter que ce mot vise ici la licence des mœurs, condamnée par la loi
naturelle, ni, à plus forte raison, les turpitudes rituelles que la
Syrie et la Phrygie associaient au culte d’Astarté, d’Atys et de bien
d’autres. Tout cela, un catéchumène, un baptisé, le savait défendu.
Jacques veut éliminer des communautés chrétiennes les couples vivant
selon des rapports réprouvés par le _Lévitique_: Ainsi, l’union d’un
neveu avec sa tante, d’un beau-frère avec sa belle-sœur, ou, encore
plus, des faux ménages comme celui qu’aura Paul à stigmatiser dans
l’église de Corinthe et qu’elle tolérait sans scrupule: la liaison d’un
homme avec la femme de son père défunt[236].
[236] I _Cor._ V, 1-5.
En écartant ces scandales, Jacques maintient la tradition juive; il sert
du même coup la morale évangélique. Paul ne pouvait qu’applaudir à ses
propositions.
Le presbytérion les approuva: elles furent ratifiées dans une assemblée
solennelle, et l’on décida de les fixer en un message collectif où les
Apôtres usèrent de cette expression non impérative, mais souveraine: _Il
a paru bon à l’Esprit Saint et à nous_... Paul et Barnabé furent chargés
de le porter aux fidèles d’Antioche; et, avec eux, partirent, pour mieux
en ponctuer l’importance, plusieurs notables de Jérusalem, entre autres
Silas qui allait demeurer à Antioche, fervent coadjuteur de Paul. On
pouvait craindre en effet que la décision ne provoquât parmi les
judéo-chrétiens des murmures.
Paul avait fait prévaloir l’essentiel de ses vues. Les Juifs étaient
laissés libres dans leur fidélité aux coutumes juives; mais, pour les
gentils, le couteau du circonciseur disparaissait--ou peu s’en faut--de
l’horizon chrétien. Cinq ou six ans après, il écrira aux Galates
troublés par les judaïsants:
«Comme ils savaient la grâce qui m’est départie, Jacques, Céphas et
Jean, eux qui passaient pour être des colonnes, me donnèrent la main
droite ainsi qu’à Barnabé; nous serions pour les gentils, eux-mêmes pour
les circoncis[237].»
[237] II, 9-11.
On a prétendu que le discours de Pierre dans les _Actes_ démentait son
affirmation. Pierre ne se déclarait-il pas, lui aussi, l’Apôtre des
gentils? En réalité, ni Paul ni Pierre ne se sont jamais attribué un
domaine exclusif, comme Abraham disant à Loth: «Voici, toute la terre
est devant toi; si tu vas à droite, j’irai à gauche; si tu vas à gauche,
j’irai à droite.» Pierre avait converti des païens, Paul, des Juifs, et
il persistera, prêchant dans les synagogues, tant qu’on l’y tolérait.
Mais Pierre, Jacques et Jean se réservaient d’instruire surtout des
Juifs circoncis ou des païens qui accepteraient la circoncision; Paul
recevait liberté plénière de former des chrétiens qui ne fussent point
circoncis. Il engagea pourtant à cette observance Timothée, fils d’un
Grec et d’une Juive convertie[238], afin de ne pas scandaliser les Juifs
de la région.
[238] _Actes_ XVI, 3.
Tandis que les sectaires ébionites feront de la circoncision un dur
article de foi, les Apôtres, ayant l’onction de l’Esprit, la souplesse
de la vérité divine, conformeront à un seul objet, au règne du Seigneur
Jésus, les voies diverses de l’Évangile.
Paul, en quittant Jérusalem, pouvait donc loyalement déclarer:
«Les notables ne m’imposèrent rien[239].»
[239] _Gal._ II, 6.
On lui demanda simplement de songer aux _pauvres_. Les saints de
Jérusalem souffraient encore d’une poignante indigence; Paul, dans
toutes ses missions, fera pour eux des collectes, leur enverra des
vêtements, des vivres. Ces aumônes ajoutaient aux autres liens celui
d’une fraternité miséricordieuse entre les églises naissantes et
l’Église qui les avait engendrées.
Mais le décret que Paul et Barnabé commentèrent à Antioche et, sans
doute, partout en Syrie, ne supprima point la résistance des judaïsants.
«Les faux frères» épiaient sa liberté dans le Christ, «ne cherchant qu’à
l’asservir[240]». Bientôt après, un événement dont les _Actes_ ne
parlent point prouva jusqu’où leur obstination perfide mettait en danger
l’unité chrétienne. C’est Paul lui-même qui a cru devoir évoquer devant
les Galates ce pénible conflit:
[240] _Id._ II, 4.
«Quand Céphas vint à Antioche, je lui résistai en face, parce qu’il
s’était mis dans son tort. Avant l’arrivée de certaines gens venus
(disaient-ils) de la part de Jacques, il mangeait avec les gentils.
Mais, lorsqu’ils furent venus, il battit en retraite et se tint à
l’écart, craignant ceux de la circoncision. Les autres Juifs, avec lui,
firent les hypocrites; de sorte que Barnabé lui-même fut entraîné dans
leur hypocrisie.
«Alors, quand je vis qu’ils ne marchaient pas droit selon la vérité de
l’Évangile, je dis à Céphas en présence de tous: «Si toi, qui es Juif,
tu vis en gentil et non en Juif, comment peux-tu (moralement)
contraindre les gentils à vivre en Juifs? _Nous sommes nés Juifs, nous
autres; et non pécheurs d’entre les gentils._ Mais, sachant que l’homme
n’est pas justifié en vertu des œuvres de la Loi, qu’il l’est seulement
par la foi en Jésus-Christ, nous avons cru, nous aussi, au Christ Jésus,
pour être justifiés par la foi au Christ et non par les œuvres de la
Loi, puisqu’aucune chair ne sera justifiée par les œuvres de la Loi.»
«Mais si, tandis que nous cherchons à être justifiés dans le Christ,
nous nous trouvons, nous aussi, rangés parmi les pécheurs, c’est donc
que le Christ est ministre de péché? Eh bien! non. Mais si je bâtis ce
que j’ai renversé, je me reconnais donc transgresseur! Non; pour moi, je
suis mort à la Loi par le fait de la Loi afin de vivre pour Dieu. _Je
suis crucifié avec le Christ. Je vis--non, ce n’est plus moi qui vis,
c’est le Christ qui vit en moi. A présent_ (depuis ma conversion) _ma
vie dans la chair, c’est la vie dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé
et s’est livré pour moi. Je n’abolis pas, moi, la grâce de Dieu; car
enfin, si la justice est obtenue par la Loi, le Christ est donc mort
pour rien[241]._»
[241] II, 14-21.
Scène véhémente, inappréciable. Que ne donnerait-on pour tenir de Paul
lui-même un abrégé de sa vie narré sur ce ton-là!
Nous ne sommes guère étonnés d’apprendre cette manœuvre des judaïsants
qui faillit rompre en deux la communauté d’Antioche; l’observance des
nourritures légales leur paraissait, avec la circoncision et le sabbat,
quelque chose d’intangible; et ils ne se résignaient pas aux concessions
prescrites. Les Juifs interprétaient comme un privilège, une figure de
l’Alliance entre Dieu et son peuple, le discernement des animaux purs et
des immondes. Pour eux, d’étranges raisons symboliques resserraient les
préceptes traditionnels. Le _Lévitique_[242] interdisait le lièvre parce
que ce quadrupède n’a pas le pied fendu. Les rabbins jugeaient sa viande
impure, parce qu’on lui attribuait des mœurs honteuses[243]. Un Juif
baptisé, si des frères, païens d’origine, l’invitaient à manger du
lièvre, devait ressentir une répugnance invincible.
[242] XI, 6.
[243] Voir l’épître dite de Barnabé, X.
Pierre, cependant, qui gardait en sa mémoire la vision de Joppé et les
instructions du Seigneur, participait, dans l’agape, aux nourritures
communes. Il prouvait, par là, aux gentils que Dieu a fait bonnes toutes
ses créatures; que tous les animaux, comme toutes les races d’hommes,
sont bénis.
Mais survinrent de Jérusalem des Judéo-chrétiens, qui se disaient
mensongèrement envoyés par Jacques. Jacques avait donné sa main droite à
Barnabé et à Paul; il avait proposé le décret conciliant sur les viandes
étouffées; sa démarche inquisitoriale serait donc peu vraisemblable.
Mais les judaïsants, sous le couvert de son autorité, prétendaient
insinuer leurs méfiances rétrogrades. La bonhomie de Pierre les indigna;
ils le blâmèrent sans ménagement. Avec sa droiture un peu scrupuleuse il
craignait de les scandaliser. Il cessa de manger à la table des
_gentils_; le clan juif s’empara de sa personne, et son exemple troubla
l’entourage, au point que Barnabé lui-même l’imita.
Cette conduite froissa doublement les gentils; en s’écartant d’eux, les
Apôtres paraissaient les reléguer, comme des parents pauvres, à l’étage
inférieur de la communauté; et ils démentaient sur un point très
important les pratiques admises depuis la décision de Jérusalem. Si
Pierre, le Saint à qui Jésus avait dit: «Pais mes agneaux», reprenait
une façon juive de vivre, les fidèles, pour être des chrétiens sans
reproche, devaient donc, eux aussi, «judaïser»?
Paul protesta; c’était à lui d’élever la voix. Il ne voulait certes pas
humilier Pierre; mais il sentait que le compromis où se laissait induire
le premier des Douze, au lieu d’apaiser les dissentiments possibles,
pouvait mener au schisme; et ce retour en arrière ouvrait la porte à
d’inquiétantes faiblesses.
Afin que son acte eût toute sa portée, ou plutôt, sans réfléchir,
écoutant une inspiration, il interpella Pierre en public, peut-être à
l’heure de l’agape. Rudement il qualifia «d’hypocrite» son attitude. Ce
mot sévère attestait en même temps que nul antagonisme d’évangile
n’opposait Pierre et lui. Pierre avait la doctrine de Paul; il n’en
pouvait avoir d’autre, puisque tous deux dépendaient du même Esprit.
Mais Pierre avait cru meilleur de concéder aux Juifs une forme des
anciennes coutumes; Paul le détrompa.
Au début de son apostrophe, il reconnaît pourtant la prééminence juive.
Qu’on n’accuse point d’orgueil ni de maladresse cette déclaration
proférée devant des gentils: «Nous sommes nés Juifs, nous autres, et non
pécheurs d’entre les gentils.» Paul n’oublie jamais qu’il sort d’une
race élue, du peuple de Dieu; et il lui semble nécessaire de l’affirmer
en présence des gentils eux-mêmes; telle était l’antique simplicité. Car
il ne veut pas qu’on le prenne pour un renégat; il ne consentira jamais
à l’être, tout en traitant les Juifs de «chiens», de «mutilés»[244].
Seulement, lorsqu’il proclame le privilège natif d’Israël, il se tient
au-dessus des arrogances humaines, au-dessus de la morgue théocratique:
pour lui, nous l’avons vu, comparée à la connaissance du Christ, au don
de la foi, cette grandeur selon la chair est «ce qu’on jette aux
chiens».
[244] _Philipp._ III, 2.
Il tient en main, comme une torche ardente, la vérité que Pierre ne
contestait pas. Si les œuvres de la Loi justifiaient l’homme, à quoi bon
les bienheureuses souffrances du Christ? La justice de la foi qu’il nous
a méritée deviendrait une fausse justice, une transgression. Le Christ
serait «ministre de péché»! Un amour furieux précipite dans l’hyperbole
la dialectique de l’Apôtre; et son transport éclate en un trait
fulgurant: «Je vis, non, ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui
vit en moi.»
Bénie soit l’erreur de Pierre, puisqu’elle déchaîna cette sublimité.
Nous touchons ici, chez Paul, le paroxysme, si l’on ose dire, de l’élan
chrétien: à la fois, dans les mots, une violence indignée; une
personnalité débordante, qui se dresse contre toutes les autres, leur
lance un défi: «Moi seul, je suis dans le vrai»; et l’absolu du
renoncement, l’humilité suprême: «Je suis crucifié avec le Christ.»
Mystère d’incroyable équilibre, hauteur et abaissement, le Moi exalté
dans sa plénitude et l’oubli de soi jusqu’à l’immolation du martyre!
Apparente rupture de l’unité à seule fin de sauver l’unité! Même quand
il fait la leçon à Pierre, saint Paul est tout le contraire d’un
hérétique, il rend hommage à sa primauté. D’avance il confond Luther
dont l’exégèse allemande et Renan l’ont perfidement rapproché.
Quelle fut, durant sa semonce et ensuite, la contenance de Pierre? Nous
connaissons sa grande âme, naïve et bonne. On ne serait pas imprudent de
supposer qu’il s’étonna, s’humilia, et qu’il se leva, courut à Paul,
l’étreignit en pleurant de joie.
L’avenir du christianisme ne semble point à la merci d’une question de
nourritures et de tables où on les mangeait. Cependant, une petite
déformation pouvait en causer d’énormes. L’universalité de l’Évangile
était nécessaire, elle exigeait la ruine des observances judaïques.
L’arbre issu du grain de sénevé voulait croître pour abriter tous les
oiseaux du ciel. Les Juifs prétendaient l’enfermer dans le parvis du
Temple, sans air, entre des murailles. Paul fut prédestiné à faire
tomber les murailles; et ni Pierre, ni Barnabé, ni aucun de ses
compagnons d’apostolat n’avaient mission de rebâtir ce que Dieu, par
leurs mains, avait renversé.
X