Adalia--jadis Attalia--est un petit port sur la côte de l’Asie Mineure,
dans le pays qu’on appelait, au temps de saint Paul, la Pamphylie.
Par un doux matin de septembre j’y fis une escale enchanteresse. Il me
semblait avoir déjà vu en songe, au creux de cette anse, les maisons
accrochées en rond, les rochers dont le gris se fondait en or azuré, la
vieille tour sur la butte, les murailles à créneaux ébréchées par
intervalles, un minaret pointu non loin d’un peuplier, les terres
ocreuses ou saignantes alternant avec le jaune gai d’un champ de colza,
cette oasis de fraîcheur surplombant des rivages arides vaporisés sous
le soleil, et, plus haut, la frise argentée des montagnes aux gradins
abrupts.
En quittant Chypre, c’est là, ou un peu plus à l’est, vers l’embouchure
du Coestros, que débarquèrent Paul, Barnabé, Jean-Marc, pour atteindre,
dans l’intérieur, Pergé, puis, derrière les monts, Antioche de Pisidie.
De Paphos, on peut s’étonner qu’ils n’aient point fait voile vers
l’Égypte. Alexandrie les appelait, champ de conquête prodigieux. Mais
d’autres missionnaires avaient pris les devants. Apollos, Juif
alexandrin, quand Aquilas et Priscilla le catéchiseront à Éphèse[195],
connaîtra déjà les éléments de la foi; d’où les tenait-il? Apparemment,
d’une chrétienté formée autour des synagogues d’Alexandrie. Or Paul se
posait une règle, et, lorsqu’il le put, il la suivit toujours: éviter de
bâtir sur un terrain labouré par autrui. Il se réservait les gentils
ignorants, l’effort le plus ingrat, ou, s’il aboutissait, le plus
fructueux. C’est pourquoi, pouvons-nous croire, il négligea l’Égypte.
L’Esprit, sans doute, l’en détournait.
[195] _Actes_ XVIII, 24-26.
Il marcha vers des peuples qu’il savait abandonnés au culte du dieu Men
(Lunus), vers ces montagnards qu’il avait vus, à Tarse, descendre par le
défilé du Taurus.
Dans son petit groupe, accru au cours de la route, le passage à Chypre
avait décidé quelque chose d’important: le miracle convertisseur,
l’attitude résolue de Paul, la prééminence de ses dons avaient en lui
révélé un chef. Désormais les compagnons de Paul et de Barnabé sont
appelés _ceux d’autour Paul_. Barnabé ne conduit plus, il suit; et
Jean-Marc, au sortir de la Pamphylie, se sépare d’eux, pour des motifs
mal expliqués.
Paul reçut de cet abandon un froissement grave. Car, dans la suite, lors
de la seconde mission, il refusa d’emmener Jean-Marc; et Barnabé s’en
irrita.
On a prêté au jeune homme la peur de s’aventurer en pays idolâtre, dans
de farouches passages où les voyageurs, au tournant de chaque gorge,
pouvaient s’attendre à voir surgir des bandits. Il est plus
vraisemblable d’imaginer Jean-Marc, attaché aux traditions judaïques,
proposant pour l’apostolat des vues que Paul ne pouvait admettre. Paul
le rabroua; il se piqua, partit, s’en retourna jusqu’à Jérusalem. Il
devait regretter son coup de tête. Au moment d’une autre campagne il
voulut de nouveau se joindre à Paul. Celui-ci fut sévère; Jean-Marc
était, devant ses yeux, un ouvrier indocile «qui n’était pas allé avec
eux au travail[196]». Le reprendre dans son équipe lui parut impossible.
[196] _Actes_ XV, 37-39.
Plus d’un historien blâme l’Apôtre de son attitude intraitable. Comme si
nous pouvions en évaluer les motifs! Évidemment, un amour-propre
autoritaire ne dicta point sa rigueur. Des principes étaient en jeu dans
ce conflit; sans quoi il eût aussitôt pardonné. Il se réconcilia plus
tard avec Marc, et pressant Timothée de le rejoindre à Rome, il lui
recommandait:
«Prends Marc et l’amène avec toi[197].»
[197] II _Tim._ IV, 9-11.
Marc, d’après ce langage de Paul, demeura longtemps un subalterne, «un
auxiliaire[198]», le secrétaire de l’évêque qu’il accompagne en ses
voyages, mais un secrétaire humble, intelligent et saint, digne de
consigner avec fidélité l’Évangile que Pierre lui confia.
[198] _Actes_ XIII, 5.
A quoi bon s’attarder sur cet incident ou s’enquérir pourquoi Paul et
Barnabé ne s’arrêtèrent pas en Pamphylie? Ils auraient pu y faire des
disciples. Le Christ n’était pas inconnu dans cette région. Le jour où
les langues de feu descendirent, après la première homélie des Douze,
parmi ceux qui crurent, il y avait, à côté d’Égyptiens, des
_Pamphyliens_[199], des Juifs du moins habitant la Pamphylie. Elle
logeait un amalgame de races et de religions. Les Ciliciens, descendants
ou continuateurs de pirates, y voisinaient avec des montagnards du
Taurus, plus ou moins fils de brigands. Des trafiquants de tous pays s’y
donnaient rendez-vous. Les Apôtres, dans cette masse confuse, avaient
chance de susciter les éléments d’une église. Mais d’autres, c’est
probable, avant eux, l’avaient fondée; et surtout Paul était impatient
de porter la foi à ceux qui semblaient le plus loin d’elle.
[199] _Actes_ II, 10.
Ses compagnons et lui s’engagèrent--peut-être à la suite d’une
caravane--dans la montagne pleine de torrents, de mauvais pas et
d’embuscades.
Aujourd’hui encore les routes du Taurus gardent une sauvagerie
inquiétante, brisées en lacets rapides, se précipitant au-dessus
d’abîmes, rebondissant entre des murailles perpendiculaires qui, par
endroits, veulent se toucher. Des pitons, aiguisés en cônes, se laissent
entrevoir à l’infini derrière d’autres pitons. On conçoit que, dans ces
repaires, même après la conquête romaine, des bandes pillardes se soient
maintenues, inexpugnables.
Paul et Barnabé y passèrent sans encombre, et parvinrent, au nord de
deux lacs bleus, à Antioche de Pisidie, ville grecque, devenue colonie
de l’Empire, et centre d’une puissante juiverie.
Le jour du sabbat, au moment de l’office, les Apôtres entrèrent dans la
synagogue. Ils s’assirent, comme deux étrangers discrets, sur l’un des
bancs, contre le mur, au fond de la salle.
Le chef de la synagogue, l’archisynagôgos, récita les prières, puis le
sacristain passa au lecteur le rouleau de la Loi et celui des prophètes.
A mesure que le lecteur, de sa voix nasillarde et monotone, avait
psalmodié un verset hébreu, le traducteur, du même ton, l’interprétait
pour l’assistance en langue vulgaire. Puis l’archisynagôgos se tourna
vers les deux visiteurs dont il savait que l’un était lévite et l’autre
disciple de Gamaliel. Il les invita, selon la formule, à commenter les
textes qu’on avait lus[200]:
[200] Voir, sur cet ordre liturgique, JUSTER, _op. cit._, t. I, pp.
369-370, et KNABENBAUER, commentateur de ce passage des _Actes_.
«Hommes frères, si vous avez quelque chose à dire pour l’exhortation du
peuple, parlez.»
Paul se leva; sa main droite s’abaissa d’un mouvement solennel,
pour commander l’attention. Ce geste était, chez les juifs,
traditionnel[201]. Il y a des orateurs qui, avant d’ouvrir la bouche,
s’imposent; et les hommes petits ont volontiers le geste plus impérieux
que les grands.
[201] Voir saint Jean Chrysostome, Homélie XXIX sur les _Actes_.
Le discours de Paul, tel qu’on nous l’a transmis, est mieux qu’un
morceau fictif d’éloquence; il donne en abrégé le type de ses homélies
dans les milieux juifs. L’accent en est grave, même guindé; on dirait
que les voûtes de la synagogue oppriment la vivacité de sa dialectique
et qu’il se contraint à parler impersonnellement.
Au début, l’Apôtre remémore la vocation du peuple saint, les prodiges où
Dieu a prouvé qu’il le conduisait, lui réservant une terre d’héritage,
des chefs comme David, «un homme selon son cœur». De la descendance du
roi David il a fait venir le Sauveur Jésus, celui dont Jean «se disait
indigne de dénouer les sandales».
«C’est pour vous que cette parole de salut a été envoyée. Car les
habitants de Jérusalem, l’ayant méconnu, l’ont jugé et ont ainsi rempli
les prophéties qui sont lues à chaque sabbat... Mais Dieu le
ressuscita...»
Et Paul ramène le texte du Psaume toujours invoqué: «Tu ne permettras
pas que ton Saint voie la corruption[202].»
[202] Ps. XV, 10 plus longuement cité par Pierre (_Actes_ II, 25-26).
Les prophéties, puis le témoignage de ceux qui ont vu le ressuscité sont
les seuls arguments mis en œuvre. Paul semble oublier qu’il a, lui-même,
eu la vision du Seigneur. Pas un mot sur Damas ni sur sa conversion. Il
se présente comme le messager d’une doctrine qui ne sort pas de lui.
«Sachez donc bien, hommes frères, conclut-il, que par celui-ci la
rémission des péchés vous est annoncée. De toutes les choses dont la loi
de Moïse n’a pu vous justifier, par lui tout croyant est justifié...»
Cette doctrine hérétique dut remuer une sourde improbation, des
murmures. Paul, sentant l’hostilité qui grondait, laissa pendre sur
l’auditoire une menace enveloppée dans trois versets d’un prophète, la
perspective du Jugement où Dieu «fera une œuvre que vous ne croiriez pas
si on vous la racontait[203]».
[203] Citation d’HABACUC, I, 5.
Cependant, l’archisynagôgos, ayant prononcé les Bénédictions d’usage, à
la sortie de l’assemblée, invita par politesse les deux missionnaires à
revenir le sabbat suivant. Il est permis d’induire que leur enseignement
l’avait troublé.
Au dehors, dans la rue, dans la maison d’un hôte israélite ou d’un
«craignant Dieu», Paul et Barnabé continuèrent à prêcher. Beaucoup de
Juifs et plus encore de païens les entouraient; ils leur parlèrent avec
une telle force persuasive qu’un certain nombre, convaincus, se
préparèrent au baptême.
Aussi, le sabbat suivant, «presque toute la ville»,--entendons tous ceux
qui purent entrer dans la synagogue--s’y pressa pour écouter les
Apôtres. L’affluence des païens, leur zèle vexa nettement les Juifs.
Toujours, cet orgueil jaloux, irréductible; il est prodigieux que, dans
l’Église primitive, l’amour du Christ l’ait fléchi vers une fraternité
où les Grecs, les Barbares étaient admis au même titre que les Hébreux.
Paul ou Barnabé exposa l’économie du mystère divin, comment la Grâce est
donnée par le sang du Christ à celui qui croit, Juif ou gentil. De
rauques interpellations coupèrent son homélie. Les Juifs insultèrent le
nom du Christ. Alors, se dressant contre les blasphémateurs, Paul et
Barnabé proférèrent audacieusement cette sentence:
«Il fallait qu’à vous les premiers la parole de Dieu fût dite. Mais,
puisque vous la repoussez, puisque vous vous jugez indignes de la vie
éternelle, voici, nous nous tournons vers les gentils. Car tel est
l’ordre du Seigneur:
Je t’ai posé en lumière des nations
Afin que tu sois leur salut jusqu’au bout de la terre[204].
[204] _Isaïe_ XLIX, 6.
Ceux des païens qui tendaient l’oreille au message de vie furent
transportés d’entendre qu’il était maintenant pour eux, pour eux
d’abord, puisque Israël n’en voulait point. Il y eut, à travers le pays,
une grande rumeur. Jusque dans les huttes des bûcherons et chez les
brigands des hauts plateaux on sut que l’Homme-Dieu avait sauvé le
monde.
Mais les Juifs, outrés, excitèrent contre les Apôtres les grosses
influences de la ville, les riches dévotes qui fréquentaient la
synagogue[205], les commerçants grecs, les magistrats, même le monde
militaire romain. Ils obtinrent que les intrus fussent expulsés hors du
territoire d’Antioche.
[205] Les femmes païennes, plus aisément que les hommes, venaient au
judaïsme, n’ayant pas à subir la circoncision.
Paul et Barnabé se souvinrent du précepte: «Partout où vous ne serez pas
reçus, sortez de la maison, de la ville, et secouez la poussière de vos
pieds[206].»
[206] _Math._ X, 14.
Eux aussi secouèrent sur les Juifs d’Antioche la poussière de leurs
sandales, signifiant qu’ils ne gardaient avec eux plus rien de commun.
Ils marchèrent vers le Sud-Est, traversant les steppes de la Lycaonie,
pays nourricier «d’ânes sauvages et de moutons à la laine rude[207]»,
battu par des vents froids.
[207] STRABON, l. XII, VI.
Quand ils approchèrent d’Iconium, Paul dut songer à Damas. Comme Damas,
cette ville (aujourd’hui Koniah) adosse à des collines brûlées ses
remparts, ses tours et ses lourdes portes. Les arbres de ses vergers
sont abreuvés, comme à Damas, par les eaux d’un torrent canalisé en
ruisseaux. Iconium est, comme Damas, un croisement de vastes routes;
c’est par là que la Galatie et la Phrygie donnaient la main à la
Cappadoce, à l’Arménie, au Pont, à la Cilicie, à la Syrie.
Mais tout le passé d’Iconium se concentre dans un seul fait splendide:
la rencontre de Paul avec Thècle, cette étrange jeune fille, éperdue
d’amour divin, dont la figure s’anime ardemment parmi les traits
simplistes des autres femmes que l’Apôtre convertit. Thècle nous révèle
en Asie, à l’aurore de la foi, une âme pareille à celle d’Angèle de
Foligno, de Catherine de Sienne, de sainte Thérèse. Son histoire est,
par malheur, en trop d’épisodes, une mauvaise fiction. L’auteur des
_Actes apocryphes_, selon Tertullien, un prêtre d’Asie, ment pour
édifier, et multiplie des prodiges extravagants. Il donne dans l’hérésie
des encratites, faisant de la chasteté absolue le fondement de la foi.
Cependant, sainte Thècle n’est pas inventée par lui. Origène, saint
Jean-Chrysostome, saint Augustin parlent d’elle comme d’une martyre
authentique. Au IVe siècle, l’aquitanienne Silvia visita son tombeau,
non loin de Tarse, à Séleucie d’Isaurie et lut ses Actes officiels[208].
[208] Voir Dom LECLERCQ, _Actes des Martyrs_, t. I, p. 151 et suiv.
Dans sa légende on peut discerner des vestiges de faits réels ou
symboliquement vrais. Quand Paul entra dans la maison d’Onésiphore, il
sourit et Onésiphore dit: «Salut, serviteur du Dieu béni», et Paul
répondit: «La grâce de Dieu soit avec toi et avec ta maison!» Puis on
ploya les genoux, on rompit le pain (l’Eucharistie) et on parla le
langage de Dieu sur la continence et la résurrection.
Cet Onésiphore est-il celui même pour qui Paul chargea Timothée de ses
salutations[209]? Il faudrait le supposer déjà chrétien au moment où
Paul vint à Iconium; et c’est peu vraisemblable. Mais comme cette entrée
de l’Apôtre nous laisse reconnaître la simple mansuétude et les
tendresses de l’âge d’or chrétien!
[209] II _Tim._ IV, 19.
Tandis que Paul prêchait, portes ouvertes, dans la maison d’Onésiphore,
Thècle, fille de Théoclie, fiancée à Thamyris, écoutait nuit et jour
l’étranger, assise à la plus proche fenêtre du logis de sa mère. Elle
n’en bougeait point; elle était «figée dans la foi». Et, voyant beaucoup
de femmes et de vierges introduites auprès de Paul, elle désirait être
jugée digne de se tenir en face de lui; car elle n’avait pas encore vu
ses traits.
Mais, comme elle ne quittait pas la fenêtre, sa mère envoya chercher
Thamyris. Le jeune homme, plein d’allégresse, arrive, croyant la
recevoir ce jour même en mariage. Il dit à Théoclie: «Où est ma Thècle?
que je la voie!» Alors Théoclie: «J’ai du nouveau à t’apprendre,
Thamyris. Voilà en effet trois jours et trois nuits que Thècle ne se
lève pas de la fenêtre, ni pour manger ni pour boire; mais, fascinée
dans la joie, elle s’attache à un homme étranger qui enseigne des
paroles artificieuses. Thamyris, cet homme bouleverse la ville des
Iconiens comme aussi ta Thècle elle-même, car toutes les femmes et les
jeunes gens viennent à lui et apprennent ceci: «Il faut, dit-il,
craindre Dieu, seul et unique, et vivre chastement.» Et ma fille aussi,
_liée par ce qu’il dit comme une araignée à la fenêtre_, est prise; mais
aborde-la et parle-lui...»
Thamyris s’approche, empli d’amour pour elle et craintif devant son
ravissement: «Thècle, ma fiancée, dit-il, pourquoi restes-tu assise
ainsi? Quelle passion te possède, te mettant hors de toi? Tourne-toi
vers ton Thamyris; aie honte.»
La mère, à son tour, vint la supplier: «Mon enfant, pourquoi restes-tu
assise, regardant vers le bas, et ne répondant rien, hors de toi?»
Et ils pleuraient amèrement, Thamyris qui perdait son épouse, Théoclie
son enfant, et les jeunes esclaves, leur maîtresse. Et, pendant tout
cela, Thècle ne se détournait point; elle demeurait en extase, ne
voyant, n’entendant que Paul.
Thamyris entre en furie; il dénonce le sorcier au gouverneur de la
ville. Paul, entraîné par la foule devant le proconsul, lui prêche Jésus
crucifié. Il est jeté dans un cachot. Mais Thècle, pendant la nuit,
ôtant de ses mains ses bracelets, les donna au portier du logis; et, la
porte lui ayant été ouverte, elle s’en alla vers la prison. Pour séduire
le geôlier, elle lui fit don d’un miroir d’argent. Elle entra près de
Paul; et, s’étant assise à ses pieds, elle écouta les grandeurs de Dieu.
Et Paul ne craignait rien; et la foi s’affermit en elle pendant qu’elle
baisait ses chaînes.
Théoclie et Thamyris font chercher Thècle; ils la surprennent auprès du
captif, la séparent de lui. Mais «elle se roulait» en sanglotant à la
place même où Paul l’avait instruite. Tous deux comparaissent aux pieds
d’un juge. La foule hurle: «C’est un sorcier; tuez-le!» Thècle, ravie,
contemple son Maître. Sa mère, exaspérée, crie au gouverneur: «Brûlez
cette perverse; brûlez au milieu du théâtre cette ennemie du mariage,
afin que toutes les femmes soient épouvantées.»
Le gouverneur, complaisant, fait flageller Paul, le chasse hors
d’Iconium et condamne Thècle au bûcher. Le feu ne la touche pas; elle
est enlevée par un miracle, rejoint Paul qui s’est réfugié avec
Onésiphore et les gens de sa maison dans un tombeau.
La suite est un dédale de fables où surgissent quelques débris de
tradition historique.
Tout pauvre qu’il paraisse, le roman de Thècle est inestimable. On y
sent palpiter cette ferveur éperdue qui sera, plus tard, appelée d’après
saint Paul la folie de la Croix. Thècle n’est point en extase devant la
personne de Paul, elle ne s’arrête pas à son éloquence. Mais elle boit
sur ses lèvres la vérité dont, sans la connaître, elle avait soif. Elle
reçoit tout d’un coup la promesse des béatitudes; elle découvre «la
voie[210]». Le ciel s’ouvre; l’_Être_ est connu, possédé.
[210] Le mot grec qui, dans les _Actes_, désigne simplement la
doctrine du Christ a ce sens en effet. La Révélation apparaît comme
une voie, une méthode pour atteindre la vie bienheureuse.
Il y aurait une grossière confusion à juger cette violence
d’enthousiasme comme une frénésie asiatique issue du même fond que les
fureurs des prêtres de Cybèle dans leurs orgies sanglantes. C’est
l’ivresse de la doctrine qui suspend Thècle aux paroles de
l’Annonciateur. Il lui a révélé deux choses: la pureté sublime et la
résurrection.
Pour que le cœur des païens fût retourné comme leur intelligence, il
fallait, en même temps que des certitudes rationnelles, leur offrir
l’exaltation de la charité, les délices du renoncement, l’espérance du
bonheur sans terme.
Peu de légendes, au même degré que celle de Thècle, font sentir
l’incroyable enthousiasme de cette première initiation.
Sur le séjour à Iconium de Paul et de Barnabé l’histoire véridique ne
nous apprend que des choses vagues. Ils y demeurèrent un temps assez
long. Des «signes», des miracles soutenaient leur témoignage. Ils
convertirent de nombreux Juifs et des Grecs. Mais les Juifs restés
incrédules soulevèrent contre «les frères» la masse des païens. Le
peuple se divisa en deux factions: les uns étaient avec les Juifs, les
autres avec la nouvelle église. Un tumulte éclata, et la foule avec des
bâtons, des pierres, marcha vers la maison où enseignaient les Apôtres.
Ils allaient être assommés, lapidés. Ils purent s’enfuir et se
réfugièrent à cinq lieues au sud-est, en Lycaonie, dans la petite ville
de Lystres; là, ils étaient sûrs de trouver peu de Juifs et un pays
presque barbare qu’ils ouvriraient à l’Évangile.
A Lystres, en effet, il semble que leur apostolat s’exerça d’abord sans
être contredit. Ils purent même porter la parole--ce qu’ils n’avaient
point fait ailleurs--à travers les bourgades environnantes, baptiser des
campagnards.
Dans la ville, un miracle--un des rares de Paul que les _Actes_
mentionnent avec précision--leur valut une apothéose indiscrète. Paul
avait remarqué, près du lieu où il parlait--dans un faubourg
apparemment--un mendiant assis à terre, boiteux de naissance et perclus.
L’infirme écoutait de toute son âme les enseignements qui lui
promettaient la béatitude. Paul avait peut-être cité devant lui la
phrase du Seigneur[211]: «Les aveugles voient, les _perclus
circulent_...» Il appuya sur lui son regard de Voyant, et, de sa voix
puissante, lui cria:
[211] _Math._ XI, 5. Allusion aux versets d’Isaïe (XXXV, 5-6): «Alors
les yeux des aveugles s’ouvriront... le boiteux sautera comme un
cerf, la langue des muets se déliera.»
«Lève-toi, tiens-toi droit sur tes pieds.»
Pierre avait semblablement crié au perclus du Temple[212]: «Au nom de
Jésus-Christ le Nazaréen, dresse-toi et marche.» Et il lui avait saisi
la main pour le mettre debout.
[212] _Actes_ III, 1-10.
Paul s’abstient de nommer Jésus; il ne touche pas le perclus. Mais cet
homme, instantanément guéri, se lève d’un bond, se met à gambader, se
promène. Et la foule émerveillée, ayant vu que l’étranger avait fait
cette chose inouïe, pousse des acclamations délirantes:
«Des dieux! Ce sont des dieux qui ont pris forme humaine et sont
descendus vers nous!»
Ces cris retentissaient en langue lycaonienne; de sorte que Paul et
Barnabé n’en comprenaient pas le sens. Les gens du pays entendaient le
grec; entre eux, dans la vie commune, et surtout au milieu d’une
effervescence, ils parlaient un dialecte étrange, proche parent,
croit-on, du syriaque ou du cappadocien. Ils connaissaient la légende de
Zeus voyageant avec Hermès, hébergé par le pieux ménage de Philémon et
Baucis, à qui les dieux assurent de longues années tranquilles. Ils
retrouvèrent, facilement exaltés, Zeus en Barnabé, et en Paul Hermès.
L’extérieur imposant de Barnabé prêtait sans doute à cette illusion;
petit, vif, guérisseur d’un incurable, et maître des paroles
persuasives, Paul leur évoqua l’agile Hermès, dieu de la santé, patron
des hommes éloquents.
Or, près de l’endroit où tonnait leur ovation, appuyé aux portes des
remparts, un temple s’offrait[213] dédié à Zeus, gardien de la cité. On
courut annoncer au prêtre la visite imprévue des dieux, le prodige qui
la certifiait. Il s’empressa de croire à cette aubaine et disposa tout
pour un sacrifice. La pompe se déroula selon les bienséances; taureaux
blancs chargés de guirlandes, victimaires, joueurs de flûte, acolyte
portant la farine et le sel, rien ne manquait à la fête, sinon les
augustes personnages qu’on voulait encenser.
[213] Dont une inscription trouvée à Claudiopolis en Isaurie confirme
l’existence.
Les Apôtres, dès la première explosion des enthousiasmes, s’étaient
dérobés. On vint les avertir de l’hommage qui se préparait. Un saint
courroux les emporta; en signe de douleur, ils déchirèrent, à la mode
juive, la couture de leur manteau; ils bondirent au-devant de la
procession, clamèrent:
«Hommes, que faites-vous? Nous sommes des hommes passibles comme vous
autres. Ces vanités impies, nous vous prêchons de les quitter, de vous
tourner vers le Dieu vivant, le Dieu qui a fait le ciel et la terre et
tout ce qui vit en eux; ce Dieu, dans les temps passés, laissa toutes
les nations s’en aller dans leurs voies, et pourtant, il ne s’est pas
laissé lui-même sans témoignage, faisant du bien, vous envoyant du ciel
les pluies et les saisons porteuses de fruits, rassasiant vos cœurs de
nourriture et de joie.»
Les Apôtres, en improvisant cette apostrophe, n’oubliaient pas qu’ils
s’adressaient à des païens. Ils réduisaient au plus simple la notion du
divin, parlant du Dieu unique, mais sous-entendant Jésus-Christ. Ils
eurent beau dire; les Lycaoniens exigeaient que les deux étrangers
fussent des immortels. Enfin, désabusé, le peuple se dispersa. Déception
énorme! Il éprouvait le besoin de toucher les dieux puissants et bons;
le Dieu qu’annonçaient les nouveaux prophètes ne s’était jamais montré.
Comment y croire?
Quant au prêtre, il ne pardonna point la cérémonie manquée, l’outrage
fait au grand Zeus et la perte de prospérités palpables qu’il escomptait
probablement.
Sur ces entrefaites, des Juifs enragés contre l’Évangile, et conduits
par leur commerce en ces régions excentriques, arrivèrent d’Antioche de
Pisidie. Ils diffamèrent Paul et Barnabé, Paul surtout, comme étant le
plus actif des deux. Ils s’indignèrent de ses propos trop libres sur la
circoncision et les autres pratiques de la Loi. Ils révélèrent que les
habitants d’Antioche avaient dû mettre à la porte ces bateleurs, ces
gens de rien qui faisaient d’un misérable, justement supplicié, le vrai
Dieu. La foule, versatile, mal disposée, s’exaspéra. Une bande entoura
Paul dans un moment où il était séparé de ses compagnons. On lui lança
des pierres à la tête; il tomba évanoui; ses assassins le crurent mort
et le traînèrent hors de la ville, pour que son cadavre fût abandonné
aux chiens et aux corbeaux. Mais ses disciples, prévenus, accoururent,
le trouvèrent miraculeusement ranimé; il se leva, et rentra, escorté de
ses défenseurs, dans Lystres.
Le _lendemain_, tout meurtri encore, il se mit en route avec Barnabé.
Ils parvinrent à un gros bourg fortifié, dernier bastion de la
frontière, dans la province romaine de Galatie. Le lieu s’appelait Derbé
et se trouvait, d’après Strabon[214], au pied des monts d’Isaurie, en un
pays farouche que les brigands du Taurus dévastaient par des razzias.
Les Juifs, semble-t-il, ne s’aventuraient pas jusque-là, et les Apôtres,
sans être inquiétés, instruisirent paisiblement ces montagnards au cœur
simple. Un chrétien de Derbé, Gaïus[215], accompagnera Paul à travers la
Macédoine, dans un voyage périlleux.
[214] L. XII, ch. V.
[215] _Actes_ XX, 4.
De Derbé, ils pouvaient, en cinq ou six journées de marche, atteindre
Tarse en franchissant le Taurus. Au rebours--et l’on aimerait savoir si
l’honneur de cette décision fut à Paul, à Barnabé, ou si la mesure fut
concertée, avant leur départ, en Syrie--ils revinrent sur leurs pas,
visitèrent de nouveau Lystres, Iconium, Antioche de Pisidie.
Méthode d’une singulière audace et fructueuse; cette fois, nulle
violence extérieure ne paraît avoir contrarié leur action.
Dans chaque ville, après le passage des missionnaires, les chrétiens
s’étaient maintenus en une confrérie fervente qui s’accroissait
obscurément. Ils se réunissaient, le soir, dans la chambre haute d’une
maison. Leur propagande troublait peu les cultes établis. Toute
nouveauté révolutionnaire, quand elle commence, se développe avec la
complicité de l’incurie officielle. Qui, dans le monde païen, eût alors
soupçonné l’avenir de ces petits groupes intimes où l’on adorait un Dieu
sans gloire?
Quand Paul et Barnabé repassèrent à Lystres, à Iconium, et ailleurs, de
longs mois avaient fait oublier les agitations populaires soulevées par
leur présence. Ils ne prêchèrent plus dans la synagogue, ni sur l’agora.
Ils s’attachèrent, dans l’intimité des homélies, de la cène et des
agapes, à sanctifier les néophytes, à leur forger la bonne armure
chrétienne, ce que Paul appellera «le casque et le bouclier de la
foi[216]». Par leur propre exemple ils démontraient qu’il faut avoir
souffert pour mériter le royaume de Dieu. Ce mystère devait étonner des
païens convertis, malgré le mythe d’Héraclès, du héros qui était monté,
après douze épreuves, dans l’Olympe. Car Héraclès avait subi la loi de
son destin; il n’avait pas enduré en aimant; il avait dompté des
monstres, il n’avait point dompté sa chair; il avait cherché son
triomphe, et jamais le salut du monde. Paul portait déjà sur son corps
«les stigmates du Christ[217]». Il l’offrait «comme une hostie vivante,
agréable à Dieu[218]».
[216] _Éphés._ VII, 10-18.
[217] _Gal._ VII, 17.
[218] _Rom._ XI, 1.
Ainsi les Apôtres, dans chaque communauté, revinrent avec le prestige
des travaux accomplis, des souffrances vaincues. Ils se préoccupaient
d’y constituer un ordre stable.
En leur absence, elles n’étaient pas restées sans dirigeants. Quelqu’un
présidait les réunions, faisait lire les Psaumes et les Prophéties,
proférait sur le pain qu’il allait rompre et sur le vin de la coupe la
bénédiction qu’on appellera «l’eucharistie». Certains fidèles étaient
chargés de distribuer le pain aux assistants, de baptiser les
catéchumènes, d’ensevelir les morts. Parmi eux, selon les grâces de
l’Esprit, se révélaient des prophètes, des docteurs; d’autres avaient le
don de gouvernement[219]. Quelques-uns étaient _glossolales_,
émettaient, quand leur en venait l’inspiration, des effusions sans
suite, élans de tendresse et de joie mystique, souvent inintelligibles
pour l’auditoire.
[219] Voir DUCHESNE, _Histoire ancienne de l’Église_, t. I, p. 46.
Il manquait encore à ces églises une succession de chefs, capables de
transmettre les pouvoirs reçus d’en haut. Chacune d’elles était comme
une vigne dont les rejets poussent en liberté, un peu confusément.
Paul et Barnabé leur donnèrent un conseil de presbytres, tel qu’ils
l’avaient vu établi à Jérusalem, à Antioche, sans doute sur le type du
presbytérion juif. Ce conseil d’anciens, dans les synagogues[220],
veillait à la défense religieuse de la communauté, en administrait les
biens--elle était personne juridique--la soutenait devant les autorités
non juives, et possédait le pouvoir d’excommunier les indignes. Mais les
presbytres chrétiens furent investis d’une puissance avant tout
spirituelle. Il leur incombait, comme l’écrira Paul à son disciple[221],
«de garder le dépôt», d’assurer l’intégrité des mystères et des rites.
Après avoir jeûné et prié, les Apôtres choisirent dans l’église les plus
aptes, et nous savons les qualités intérieures qu’ils exigeaient. Un
presbytre devait être «un homme irréprochable, l’_économe_ de Dieu; ni
présomptueux, ni colérique, ni buveur, ni querelleur, ni cupide, mais
hospitalier, ami du bien, sensé, juste, chaste, _attaché à la parole de
foi selon la doctrine_, afin qu’il pût exhorter dans un saint
enseignement et confondre les contradicteurs[222]».
[220] Voir JUSTER, _op. cit._, t. I, p. 142.
[221] I _Tim._ VI, 20.
[222] TITE, I, 7-9.
Les Apôtres leur imposaient les mains, pour faire passer en eux les
pouvoirs transmis. Paul recommandera plus tard à Timothée: «Ne te hâte
pas d’_imposer les mains à qui que ce soit_[223].» C’était une
ordination semblable à celle des sept diacres, à celle que lui et
Barnabé avaient reçue des presbytres d’Antioche.
[223] I _Tim._ V, 22.
Après l’élection du presbytérion, ils repartaient, «confiant les frères
au Seigneur en qui ils croyaient». En se rapprochant de Pergé, ils
semèrent la parole dans toute la Pamphylie, et, cette fois, ils
s’arrêtèrent à Pergé même pour y fonder une église. Ils se
réembarquèrent dans le port d’Attalia, atteignirent l’embouchure de
l’Oronte et remontèrent le long du fleuve jusqu’à Antioche où ils
annoncèrent «les grandes choses que Dieu avait faites avec eux».
Leur voyage avait duré quatre ou cinq ans,--de 44 ou 45 à 49;--le
périple de l’exploration n’était pas très vaste; mais elle configurait
le plan de l’avenir. Des sept églises fondées ils savaient, avec leur
sublime confiance, que pas une ne mourrait. Et surtout la preuve était
faite:
«Dieu ouvrait aux gentils la _porte de la foi_.»
Faisons halte devant cette image pleine de sens. Depuis que la
Révélation primitive s’était perdue, les générations étaient vraiment
«assises dans l’ombre de la mort». Israël serrait sur son cœur jaloux
les tables de pierre du _Décalogue_. Pour les autres peuples,
l’éternelle clarté ne cessait pas de luire; mais leurs ténèbres n’en
admettaient que des lueurs brisées ou vacillantes.
Ceux qui voulaient savoir s’écrasaient contre la porte d’airain;
l’énigme de la mort les rembarrait; sur ce mystère de la destinée,
Socrate, le moins vague des philosophes, n’avait pu dépasser
l’hypothèse: ou bien la mort n’est qu’un sommeil sans rêve, ou une
entrée dans la lumière, parmi les sages immortels et les dieux.
A présent, le Christ était descendu chez les morts; en remontant
victorieux, il avait pour jamais rompu la porte, et tous les hommes
pouvaient entrer. Le Paradis rouvert au genre humain, la béatitude, Dieu
possédé, tel était le message dont les Apôtres venaient d’établir
l’allégresse, là où on ne l’avait pas encore entendu. Et il résonne,
comme datant d’hier, pour nos oreilles; car c’est de lui seul que les
siècles, jusqu’à la fin, vivront.