A CHYPRE. PAUL ET LA PUISSANCE ROMAINE

Paul et Barnabé se dirigeaient vers Chypre, non à l’aventure, comme

eussent fait des Gaulois ou des Ulysses romanesques, mais en Juifs

méthodiques, ayant pesé leurs moyens, leurs chances de réussir. Le bon

sens et l’inspiration divine concordaient.

Né dans l’île, Barnabé savait quels points d’appui leur mission pourrait

s’y ménager. Toutes les villes de la côte orientale comptaient de

prospères synagogues; car la proximité de l’Égypte, le cuivre des mines,

les beaux pins des forêts qu’on taillait en mâts et en quilles de

navires, les blés des plaines qu’irriguaient les canaux du fleuve

Pédioeus, les vignes et les olivaies des coteaux animaient une

circulation de richesse; et le commerce juif fructifiait. Il ne

dédaignait pas l’argent des milliers de pèlerins qu’attirait le temple

d’Aphrodite à Paphos. Les Grecs aussi faisaient là fortune, répandus

partout où l’étranger leur assurait une clientèle exploitable. A cette

cohue d’Orientaux, Rome imposait l’ordre militaire, l’administration;

elle bâtissait des châteaux forts, des aqueducs, des amphithéâtres; elle

tirait du pays des matières premières, des subsistances, des tributs,

des hommes.

Les Apôtres trouvèrent donc devant eux les deux forces qu’ils voulaient

assujettir à l’Évangile: Israël et la gentilité. C’est à Israël, comme

ailleurs, qu’ils offrirent d’abord le salut.

Quand ils débarquèrent à Salamine--vaste port marchand créé par une

colonie grecque--ils annoncèrent Jésus dans les synagogues. Leur

prédication dura, semble-t-il, quelque temps. On les écouta sans

hostilité. Mais ils préparèrent une église plutôt qu’ils ne la

fondèrent; ils n’obtinrent pas un ensemble de conversions.

Ils suivirent les villes de la côte au nom plein d’enchantement,

Cittium, Amathonte, Paphos. Le rivage de Paphos se souvient encore des

voluptés défuntes. Les roses de la déesse n’ont pas cessé de fleurir.

Les maisons blanches ont l’air de ses colombes endormies le long des

eaux d’où elle émergea. Le temple dont on voit des vestiges sur une

colline--à une demi-lieue de la mer--offrait à l’adoration des foules

une Aphrodite sans forme humaine, un cône de pierre tronqué, voilé sous

une draperie de pourpre, image élémentaire de la Nature omniféconde.

Dans les bois d’Idalie, l’Aphrodite amoureuse était honorée par des

fornications rituelles.

Paul associera toujours aux cultes idolâtres l’idée de turpitudes[177].

Antioche, Corinthe, Éphèse, Rome et les mœurs communes de la décadence

païenne justifiaient trop ce rapprochement, juif avant tout dans son

principe. Nulle part peut-être autant qu’à Paphos il ne comprit la

difficulté surhumaine de vaincre l’incontinence chez les païens, alors

qu’ils croyaient rendre gloire aux dieux en se livrant à leurs appétits.

[177] _Rom._ I, 21-26.

Chaste et n’ayant, quoi qu’en dise Eusèbe[178], jamais été marié, il

sentait néanmoins «dans ses membres cette loi qui guerroyait contre la

loi de l’esprit et l’asservissait à la loi du péché[179]». C’est

pourquoi il se gardera des rigueurs absurdes où verseront tant de

sectaires en Orient. Il marquera de la plus forte réprobation certains

vices, devenus parmi les Romains, à l’école de l’Asie, une élégance. Les

Juifs punissaient de mort la sodomie; ils condamnaient à être lapidés le

gendre et la belle-mère qui vivaient ensemble[180]. On retrouvera dans

les sentiments de Paul ces répulsions.

[178] EUSÈBE, _Hist. eccl._, l. III, 30, a faussement interprété le

passage de la Ire aux Corinthiens: «N’aurais-je pas pu, comme les

autres apôtres et Céphas, mener partout avec moi une femme _sœur_

(appartenant à la communauté)?» Qu’il soit question d’une épouse ou

d’une auxiliatrice, la phrase signifie nettement que Paul n’emmenait

avec lui aucune femme.

[179] _Rom._ VII, 23.

[180] _Traité sanhédrin_, trad. SCHWAB, ch. VII.

Cependant il se contentera d’exposer avec une admirable logique comment

l’homme, en déifiant la liberté de sa chair, l’avilit, charge d’un

opprobre ce corps dont l’Esprit Saint fait son temple[181]. Il

proclamera la virginité supérieure au mariage[182]. Mais personne, après

Jésus, n’attestera plus solennellement la sainte grandeur de l’union

conjugale[183]; et il conseillera même aux jeunes veuves corinthiennes:

«Remariez-vous plutôt que de _brûler_[184].»

[181] I _Cor._ VI, 19.

[182] _Id._ VII, 1.

[183] _Éphés._ V, 22-23.

[184] I _Cor._ VII, 9. Phrase cavalière où, d’avance, sont condamnés

les _encratites_, les sectaires qui exigeaient de tous les fidèles

la continence absolue.

Le signe de sagesse dans sa doctrine est qu’à l’instant où il passe au

bord d’une décision excessive, un principe évangélique, une vérité

d’expérience rectifient sa position.

Il concède à l’humaine faiblesse ce qu’autorise la loi divine.

Seulement, jamais il ne transige avec l’Esprit du mal. Une rencontre

qu’il fit à Paphos donne la mesure de sa violence contre les faux

prophètes.

Il y avait là un charlatan juif, nommé Barjésus, et connu sous le surnom

d’Élymas, le _mage_. Cet homme, par sa pratique des sciences occultes,

s’était insinué auprès du proconsul Sergius Paulus, personnage lettré,

curieux de théosophie.

Les Juifs, en dépit des prohibitions légales, s’adonnaient furieusement

au métier d’astrologue, de sorcier, de nécromancien; ils y croyaient.

Nous lisons dans le _Talmud_[185]:

[185] _Traité sanhédrin_, ch. VII, p. 25.

«R. Josué ben Hanania dit: «Je puis prendre des courges et des melons,

en faire des boucs et des cerfs qui, à leur tour, se reproduiront.»

«R. Hanaï dit: «Je marchais dans une rue de Séphoris; je vis quelqu’un

prendre une pierre et la jeter en l’air; cet objet, retombé à terre,

était devenu un veau.»

Leur génie les prédisposait à bien jouer les rôles prophétiques; ils y

trouvaient des satisfactions lucratives. C’était une mode, chez les

princes, de nourrir dans leur intimité un ou plusieurs de ces devins

qu’on appelait «chaldéens, mathématiciens». Tibère, pendant son exil à

_Rhodes_, s’était initié aux arcanes de l’astrologie[186]. Chypre était

aussi un nid de sorciers. Simon le magicien, que l’on dit cypriote,

avait appris à bonne école ses vains prestiges.

[186] TACITE, _Annales_, VI, XX-XXI.

L’_Ane d’or_ d’Apulée nous laisse entrevoir la folle et sinistre

importance de la sorcellerie, aux derniers siècles de l’Empire. Les

sorciers s’attribuaient le pouvoir de métamorphoser les hommes en bêtes,

par l’effet de certains mots, de certains onguents, et de leur

restituer, s’il leur plaisait, leur forme[187]. Ils trituraient des

philtres, exerçaient des envoûtements, et, pour les aider, vendaient des

poisons. Ils mettaient leur savoir fascinant au service des passions

ignobles et des vengeances.

[187] Les sorciers hindous prétendent en faire autant. Voir l’étrange

nouvelle de Rudyard Kipling, _la Bête_.

Cette peste asiatique pullula dans Rome au point que les empereurs

faisaient un crime capital à ceux qui donnaient des consultations et à

ceux qui les consultaient[188]. Ils n’en usaient pas moins eux-mêmes de

leurs louches offices.

[188] _Annales_, XII, LIX.

Élymas, instruit des prodiges qu’attestaient Paul et Barnabé, eut sans

doute la curiosité de les entendre. Il espérait les circonvenir, capter

leurs secrets, opérer des merveilles où son art se dépasserait. En même

temps il voulait s’enquérir de leur doctrine. Peut-être, comme Simon le

magicien, concevait-il sur les relations de l’univers avec Dieu un vague

système gnostique, amalgame de Pythagore et de Platon, aboutissant à des

folies sensualistes.

Paul et Barnabé démasquèrent aussitôt cet intrigant plus dangereux qu’un

idolâtre, car il dupait les âmes par un attrait de connaissances

transcendantes et de fausse ardeur spirituelle.

Sur ces entrefaites, le proconsul fut averti que deux missionnaires

semaient dans la province une parole nouvelle. Il désira les connaître,

et l’énergie simple de leur foi l’étonna. Cependant, Élymas, qui sentait

ébranlé son crédit auprès de Sergius Paulus, s’évertuait à contre-battre

leur ascendant; il les calomniait avec une maladroite insistance.

Les Apôtres vinrent à le savoir; Paul résolut de briser l’adversaire et,

le rencontrant, il planta sur lui ses yeux de flamme; emporté par une

inspiration, il l’apostropha en des termes effrayants:

«O le gonflé de fraude et de méchanceté, fils du diable, ennemi de toute

justice, ne cesseras-tu pas de brouiller les voies droites du Seigneur?

Et maintenant, voici la main du Seigneur sur toi, et tu vas être

aveugle, ne voyant pas le soleil, jusqu’à _un temps_.»

A l’instant un brouillard, puis des ténèbres tombèrent sur les yeux

d’Élymas; et, pour marcher, il étendit les mains, cherchant quelqu’un

qui le conduisît.

Scène foudroyante, indiquée avec la concision primitive du narrateur des

_Actes_, sans commentaire ni jugement, mais d’une portée profonde, et, à

vrai dire, unique.

C’est la seule fois[189], dans l’histoire connue de Paul, qu’il

manifeste le pouvoir miraculeux de châtier un impie, et il en use pour

le salut des hommes. Ne faisant qu’un avec le Maître des vivants et des

morts, il lui emprunte sa toute-puissance; il n’hésite pas une minute;

il sait que la chose sera faite, parce qu’il la veut selon le Christ, en

vue de sa gloire. Il prévient Élymas qu’il va devenir aveugle; Élymas

perd subitement la vue. L’acte de Paul a prouvé d’abord l’absolu de sa

foi, la force divine dont il dispose. Mais l’étrange est qu’il inflige à

Élymas la cécité, comme à lui-même le Seigneur l’infligea. Élymas est un

Juif; le voile qui fut ôté des prunelles de Saul, Paul en fait sentir au

malheureux l’accablement, dans l’espoir qu’Israël comprendra,

s’humiliera. Élymas ne va être aveugle que _pour un temps_; sans doute,

jusqu’à ce qu’il renonce aux sortilèges, aux désirs cupides. La

possibilité de sa conversion présage celle du peuple juif, à la fin des

siècles. En attendant, la victoire de Paul convertit le proconsul

romain.

[189] A l’annonce du scandale corinthien (l’homme qui vivait avec la

femme de son père), il articulera contre l’indigne une

excommunication atteignant son corps: «Qu’un tel homme soit livré à

Satan _pour la ruine de sa chair_, afin que son esprit soit sauvé au

jour du Seigneur Jésus (I _Cor._ V, 5)». Mais nous ne savons pas si

la menace de l’Apôtre fut accomplie.

Sergius Paulus, «ayant vu ce qui était arrivé, _crut_, frappé

d’admiration devant la doctrine du Seigneur».

Chez un personnage officiel, forcé de participer en public au culte des

dieux et de César, on a nié qu’un changement de religion fût

vraisemblable. Mais il est dit simplement que Sergius _eut la foi_. Se

déclara-t-il chrétien? Reçut-il sur-le-champ l’eau du baptême? Nous

l’ignorons.

Sa conversion n’en est pas moins possible, et certaine aussi bien que sa

présence à Chypre[190]. Dans une âme curieuse de vérités pressenties, le

miracle dont Paul le rendit témoin détermina la commotion initiale. Il

reconnut la supériorité du mage chrétien sur le juif. Un Romain devait

être saisi par l’évidence de la force. Ensuite il voulut s’instruire des

mystères qu’enseignait l’Apôtre; il en resta ébloui, et l’Esprit Saint

lui fit le don d’y croire.

[190] Une inscription la certifie.

Le premier païen de marque, devenu un _disciple_, est, dans une province

sénatoriale, le délégué de la puissance romaine, l’homme devant qui on

portait les faisceaux et les haches. Événement préfiguratif du

magnifique avenir! Même avant Paul, les Apôtres avaient dû songer à

soumettre au Christ Rome, tête du monde. Pierre, à une date qu’on ne

saurait fixer, établira dans la Ville maîtresse le siège de son

apostolat. Cependant, lorsqu’il fit baptiser le tribun Cornélius et les

gens de sa maison[191], il avait surtout envisagé cet acte solennel

comme une concession voulue par Dieu qui ne regarde pas aux personnes et

octroie même aux gentils la vie éternelle.

[191] _Actes_ X, 34-35.

Paul, citoyen romain, comprendra vite que Rome est le moyeu de la roue

immense, qu’en partant du milliaire doré, commencement et terme de tous

les chemins, l’Évangile courra, plus alerte, jusqu’au bout des terres

habitables. Son épître aux Romains dominera par l’ampleur ses autres

messages; captif dans Rome il annoncera aux Philippiens:

«Mes chaînes dans le Christ sont connues de tout le prétoire (du camp

des prétoriens) et de tous les autres[192].»

[192] I, 13.

Et il conclura cette épître, visiblement heureux:

«Tous les saints vous saluent, mais, avant tous, _ceux de la maison de

César_.»

Si la correspondance de Paul avec Sénèque n’est qu’une fiction

grossière, elle représente une possibilité, l’effort du prosélytisme

chrétien auprès des personnages qui détenaient un renom de puissance ou

de sagesse. Il s’attachait à gagner les milieux influents non moins que

les humbles. Dans cette pratique, il suivait les exemples juifs, mais

avec d’autres méthodes.

Les Juifs, à Rome, dévoués aux empereurs, forts par le nombre et

l’intrigue, s’insinuaient au Palatin, s’assuraient des intelligences

autour des Césars. Claude les avait, un moment, proscrits. Pourtant, un

papyrus le montre, dans les jardins de Lucullus, en présence de

vingt-cinq sénateurs, de seize consulaires, d’Agrippine et de ses dames

d’honneur, condamnant à mort Isidore et Lampon, deux Grecs, auteurs

principaux des progroms d’Alexandrie[193]. Quels manèges, dans la maison

impériale, suppose un tel revirement!

[193] V. JUSTER, _op. cit._, t. I, p. 125.

Beaucoup de Juifs étaient médecins, et s’introduisaient de la sorte au

sein des grandes familles. Les juives utilisaient leur beauté, leurs

artifices. Poppée, née Romaine, mais prosélyte de la porte, saura fixer

quelque temps la fantaisie amoureuse de Néron.

Les chrétiens, pour se faire place dans l’entourage du prince, auront

leur fidélité, leur mansuétude, l’ascendant des vertus discrètes. Les

_Actes_ apocryphes de Paul racontent que les plus intimes domestiques de

Néron, «Barsabas Justus aux larges pieds, Urion le Cappadocien et Festus

le Galate» étaient des chrétiens. On voit, dans le même récit, Paul

proclamer devant César la royauté du Christ. Une tradition déformée a

peut-être constitué le fond de cet épisode.

Paul espéra-t-il changer le cœur de Néron? Avant que la foi chrétienne

mette à ses genoux l’antique idolâtrie et ses prêtres, l’orgueil et la

férocité des Césars, les philosophes, les mages et les courtisanes, il

faudra des générations de martyrs, d’apologistes, de saintes femmes; il

faudra patiemment envahir, durant trois siècles, toutes les puissances

de l’État. Mais, dès le jour où l’Apôtre rencontre sur sa route la bonne

âme de Sergius Paulus, il peut songer prophétiquement:

«Rome est à nous, c’est-à-dire au Christ. Le monde est à Lui.»

_En l’an 58_, dans l’année même où Paul captif allait partir pour Rome,

sur la place du Comitium, au pied du Capitole, le figuier Ruminal, vieux

de huit cent trente ans, l’arbre qui avait abrité, croyait-on, l’enfance

de Romus et de Romulus se dessécha[194]. Puis, de ses branches mortes,

des feuilles nouvelles sortirent. Les Romains virent là un prodige, sans

comprendre que Rome devait mourir pour renaître dans la pérennité du

miracle chrétien.

[194] TACITE, _Annales_, XIII, LVIII.

Saint Paul · 第 25 / 56 题