En abordant Saul, Ananie l’avait appelé: «Frère.» La confiance d’une
fraternité familiale accueillit le néophyte parmi «les saints» de Damas.
Un converti a toujours le privilège d’être choyé; on fête en lui l’hôte
imprévu ou le fils prodigue. La repentance et le baptême effaçaient chez
Saul ce qu’on savait de lui. On ne voulait s’en souvenir que pour
magnifier Dieu du miraculeux changement. Sa rencontre avec le
Seigneur--les disciples le comprenaient--apportait à la Résurrection une
preuve d’un autre ordre que le témoignage des Douze: l’évidence
involontaire appuyée par la cécité qu’un second miracle, après la double
vision, venait de guérir.
Positifs comme les païens, les Israélites avaient besoin de ces
concordances palpables, propres à bouleverser des cœurs charnels. Quand
ils approchaient Saul, les chrétiens, à travers la flamme de son récit,
croyaient toucher le Visiteur invisible. Une certitude renouvelée leur
faisait dire: «Le Christ est bien avec nous, comme il l’a promis,
jusqu’à ce qu’il _revienne_; et il sauve son Église par ceux-là mêmes
qui se juraient de l’exterminer.» Saul était un _trophée_. Les plus
clairvoyants pénétraient déjà son avenir: ce petit homme, bâti comme une
machine de guerre, tournerait à l’avantage de la Vérité les puissances
qu’il égarait contre elle, et centuplées par l’Esprit Saint. Tout le
monde, au reste, sentit, dès l’abord, son ascendant; la violence de sa
charité neuve se propagea comme un incendie.
A peine baptisé, il entra dans une synagogue et il annonça de sa voix
robuste que Jésus était «le Fils de Dieu[117]».
[117] _Actes_ IX, 20.
La méthode qu’il inaugure, il y restera, jusqu’au bout, fidèle, malgré
les atroces vexations des Juifs. Il aime ses frères, les hommes de sa
race; il veut leur salut, avant celui des autres; car c’est à eux, les
premiers, que l’Évangile a été offert. Aussi, dans toutes les villes, il
commencera par tenter leur conversion.
D’autres motifs d’apostolat lui désignaient comme lieu de prédication
les synagogues. Elles n’étaient pas seulement des salles de prière pour
les Juifs circoncis. Sur les bancs de marbre, le long des murs, venaient
s’asseoir, aux heures des réunions, ceux qu’on dénommait «les craignant
Dieu», des païens dégoûtés des idoles et qu’attirait le monothéisme
d’Israël, la netteté du _Décalogue_, la vigueur intransigeante des
principes juifs. Saul songeait à ces prosélytes, pressentait leur
conversion plus facile que celle des docteurs.
Ceux-ci durent, aux premiers mots, secouer la tête, quand il proposa
cette nouveauté audacieuse: «Jésus est le Fils de Dieu.» Invoquait-il,
afin de le démontrer, le seul fait de l’apparition? Certainement, il
demanda aux Écritures les preuves des prophéties que la théologie
orthodoxe ne pouvait récuser[118]. Nous l’imaginons déroulant le livre
des _Psaumes_ et citant celui qui commence: «Le Seigneur a dit à mon
Seigneur: Sieds-toi à ma droite... Avant l’étoile du matin je t’ai
engendré[119]...» Il n’oublia point le verset fameux d’Isaïe:
[118] C’est la forme d’argumentation qu’emploieront vis-à-vis des
Juifs tous les apologistes. Voir le dialogue de Justin avec Tryphon,
les _Tractatus adversus Judaeos_ de Tertullien et de saint Augustin.
[119] Ps. CIX.
«Avant que l’enfant sache dire: Papa, maman, il ravira la _force de
Damas_ et les dépouilles de Samarie[120].» Les mages étaient venus de
l’Arabie offrir à l’enfant-roi la force de l’Orient, l’or et les
parfums. Samarie signifiant les idolâtres, c’était l’hommage de la
Gentilité qu’avait voulu Jésus dans ses langes; et Saul l’interpréta
sans doute comme la promesse de vie ouverte à tous les hommes de volonté
droite.
[120] VIII, 4.
Seulement, on voudrait savoir s’il aborda aussitôt ce point de doctrine
décisif: les conditions extérieures requises des gentils pour être
sanctifiés. Devraient-ils, avant tout, traverser l’initiation juive,
obéir à la Loi et à toute la Loi, ou entreraient-ils dans l’Église par
le simple baptême? La jeune chrétienté, d’ici peu, atteindrait une
croisée de routes d’où son avenir dépendait. Pour choisir l’une et non
l’autre, l’expérience de Saul était en défaut. Sa discipline native
l’aurait incliné à conclure: La Loi, avec la rigueur de ses préceptes,
restera l’arc-boutant du Temple nouveau, ou, du moins, de son vestibule.
Paul se défendra toujours de vouloir abolir la Loi[121], il soumettra
Timothée à la circoncision; il s’unira au vœu des _nazirs_ et, comme un
Juif exemplaire, remplira les engagements de ces observances dévotes.
[121] «Détruirons-nous donc la Loi par le moyen de la foi? A Dieu ne
plaise! Au contraire, nous établirons la Loi» (_Rom._ III, 31).
Cependant, il proclamera la Loi et ses œuvres impuissantes à justifier
sans la foi en Jésus-Christ. Il poussera, de toute sa véhémence,
l’assemblée de Jérusalem à simplifier ce qu’on maintenait des
prohibitions mosaïques.
Qu’on ne l’accuse pas de se contredire: l’inspiration divine tempérait
en ses principes l’inflexibilité par la souplesse pratique. Dès ses
débuts d’apôtre, Paul dut concevoir les lignes cardinales de ce qu’il
appellera «son évangile[122]»: les gentils baptisés sont, dans l’Église,
les égaux des Juifs; tout chrétien, même Juif d’origine, est libre à
l’égard de la Loi; l’ensemble des Saints ne fait dans le Christ, et avec
Lui, qu’un seul corps mystique.
[122] Pour le sens de cette expression, voir _Rom._ II, 16; XVI, 25;
_Tim._ II, 8; II _Cor._ IV, 3; I _Cor._ XV, 1; _Gal._ I, 11; II, 2.
A Damas, porta-t-il, de synagogue en synagogue, ces hardiesses? Les
_Actes_ n’en disent rien. Sa prédication paraît avoir surtout causé une
surprise énorme: «Comment! Celui qui dévastait la secte nazaréenne, il
soutient à présent que Jésus, c’est le Messie!»
On l’écouta d’abord par curiosité. Mais le fanatisme israélite se mit
sur ses gardes. Saul fut jugé, comme il avait jugé les disciples du
Christ, un renégat. Son cas s’aggravait d’une sorte de trahison
officielle. Quoi donc! Le sanhédrin l’avait chargé de poursuivre les
hérétiques dangereux, et il se faisait le héraut de leur apostasie!
C’était absurde et scandaleux!
Les docteurs de la ville l’attaquèrent furieusement; il leur tint tête.
L’obstacle excitait son énergie, comme la pierre, sur le passage du
torrent, le fait rebondir plus haut qu’elle. Il confondit leurs
objections. Exaspérés, ils préparèrent contre lui des violences. Il ne
brava point ce péril de mort. Au bout de quelques jours, il partit.
Lui-même a rappelé[123] qu’il prit le chemin du désert: «Je m’en allai
en Arabie.» Trois mots pour une période de trois ans, c’est peu.
[123] _Gal._ I, 17.
Qu’alla-t-il faire en Arabie?
On a supposé qu’il se recueillit, comme Moïse, dans la solitude. Saul,
au pied du Sinaï, méditant sur l’ancienne et la nouvelle Alliance, ce
thème serait beau pour une amplification romanesque. Il a parlé quelque
part du Sinaï, mais dans un sens purement allégorique:
«Le Sinaï est une montagne d’Arabie correspondant à la Jérusalem
actuelle qui est esclave avec ses fils[124]...» Nul indice ne confirme
qu’il ait séjourné dans ces régions. Assurément, il utilisa, pour des
heures contemplatives, le silence des espaces sans routes et sans
maisons. Mais le désert, pas plus que la mer, ne pouvait l’arrêter
longtemps. A cet égard, comme à bien d’autres, il tourne le dos aux
prophètes d’avant le Christ. Les images qui, d’elles-mêmes, s’insèrent
dans son éloquence sont des métaphores de citadin, d’homme sociable qui
prend plaisir à voir des maçons tailler des pierres, des cohortes en
armes défiler, même des athlètes courir dans le stade, d’un homme qui
sait la valeur de l’épargne et des échanges commerciaux.
[124] _Id._ IV, 24.
Le Christ l’avait élu pour qu’il portât son nom devant les peuples.
Selon toute vraisemblance, à Pétra, ou parmi les montagnards du Hauran,
il essaya d’implanter l’Évangile. Les colonies juives étaient d’ailleurs
nombreuses en un pays qui servait de passage aux plus lointaines
caravanes, aux tapis de la Perse et aux perles de l’Inde. S’il n’a
jamais évoqué cette mission, c’est qu’elle n’aboutit à aucun
établissement durable; de même il sous-entendra son voyage à Chypre,
ayant remis à Barnabé tout le soin de l’Église qu’ils y fondèrent.
Avec sa confiance magnifique, il revint à Damas, comme il repassera par
Lystres, Iconium, Antioche de Pisidie, après avoir été chassé de ces
trois villes, et, à Lystres, lapidé.
A Damas, les chefs des synagogues avaient, comme on s’en doute, signalé
sa défection au grand sanhédrin de Jérusalem, aux princes des prêtres.
Ceux-ci n’avaient pu qu’ordonner de saisir le traître et de le ramener à
leur tribunal où il recevrait le châtiment de sa forfaiture.
Mais Saul était alors loin de Damas; et, quand il y rentra, Rome avait
repris d’une main forte les rênes de l’Orient. Citoyen romain, il était
protégé contre une arrestation arbitraire, même contre une expulsion.
Les Juifs, pour se défaire de lui, complotèrent de l’assassiner. Il
l’apprit, se cacha, se préparait à s’enfuir. Afin de rendre l’évasion
impossible, les Juifs s’assurèrent la complicité de l’ethnarque,
officier au service du roi arabe Arétas, à qui incombait la police de la
ville[125]. L’ethnarque fit garder par des soldats toutes les portes.
[125] L’histoire de la Syrie, dans ces années-là, est fort trouble. Il
est très simple pourtant d’admettre la présence simultanée de
l’autorité romaine et d’une police locale qu’exerçaient les
indigènes. C’est ainsi que nous procédons encore en Syrie.
Les «disciples» ménagèrent à Saul un moyen aventureux de s’échapper.
L’un d’eux habitait, dans un faubourg, une maison dont les fenêtres
surplombaient le rempart. En pleine nuit, on descendit par là Saul caché
au creux d’une corbeille d’osier ronde, une corbeille pour le pain ou le
poisson.
Paul, plus tard, commémora cette fuite[126] en glorifiant le Seigneur de
l’avoir dérobé au poignard de ses ennemis.
[126] II _Cor._ XI, 32-33.
Une témérité, qui semblerait excessive, si l’Esprit n’avait dirigé ses
pas, le conduisit à Jérusalem; là, d’autres embuscades le guettaient.
Son désir était grand de voir Pierre, le premier des Douze, et de
«l’interroger[127]». Il voulait connaître aussi Jacques, le parent du
Seigneur, et Jean, ceux qui «passaient pour être des colonnes[128]».
[127] _Gal._ I, 18.
[128] _Id._ II, 9.
Ce séjour dans la ville sainte allait être une des grandes épreuves du
converti.
Les Juifs, au début, ne paraissent pas l’avoir inquiété. Trois ans après
l’événement de Damas, la persécution juive était finie. Rome interdisait
au sanhédrin toute violence tyrannique. Malgré son privilège de citoyen
romain, Saul s’exposait pourtant à des représailles. Mais une
humiliation acerbe l’attendait. Il tenta d’entrer en rapports avec les
disciples, de «se coller à eux[129]», dit naïvement le narrateur. Tous
avaient peur de lui, «ne voulaient pas croire qu’il fût vraiment un
disciple». Le miracle de sa conversion s’était accompli au loin; quand
on en parlait, on secouait la tête. Le parti judaïsant devait savoir sa
prétendue mission de mettre, dans l’Église, les gentils baptisés au rang
des chrétiens nés Juifs. Il sema derrière lui de méchants soupçons. Rien
ne pouvait être plus dur à Saul que de sentir niées sa loyauté et
l’évidence du fait divin.
[129] _Actes_ IX, 26.
Les Douze le tenaient à l’écart, prudents comme il convient à des chefs.
Mais Saul aborda Barnabé, homme d’un naturel entreprenant, généreux,
semblable au sien. Ils fraternisèrent aussitôt. Barnabé crut au miracle,
à l’inspiration de Saul; il pénétra l’avenir d’un tel compagnon, et,
mettant sa main dans la sienne, il l’introduisit auprès des Apôtres.
Prodigieuse rencontre de Paul et de Pierre, des héros qui allaient
s’emparer du monde avec deux bâtons mis en croix!
Saul raconta comment le Seigneur s’était montré sur la route et lui
avait parlé; puis son entrée hardie dans les synagogues de Damas où, par
sa voix, Jésus fut annoncé comme le Fils de Dieu.
Son récit émerveilla Pierre, Jacques et Jean. L’enthousiasme de Saul, sa
puissance irradiante de conviction les transportèrent. En un moment il
devint leur ami. Ils sortirent avec lui dans les rues de Jérusalem. Saul
visita les lieux où s’étaient déroulées les souffrances du Christ. Il
«interrogeait» sur lui ceux qui avaient mangé et bu en sa compagnie
après sa Résurrection.
Il confrontait avec leurs principes d’apostolat les siens. Pierre,
semble-t-il, n’avait pas encore eu la vision de Joppé; il croyait, en
bon Juif, devoir s’abstenir des aliments impurs; il subissait les
préventions nationales au sujet des idolâtres; il avait quelque peine à
n’établir aucune différence entre les chrétiens circoncis et les païens
baptisés. Cependant il admettait que le don de la pénitence et de la
justice appartient à tous.
Saul entreprit de lui faire un esprit plus large; d’autre part, il reçut
de l’Apôtre une connaissance plus riche des traditions évangéliques.
Beaucoup de choses lui avaient été révélées par le Seigneur
lui-même[130]. Mais, sur la manière d’interpréter les dogmes,
d’administrer les sacrements, ces entretiens ouvraient des questions
multiples.
[130] I _Cor._ XI, 23: «Pour moi, _j’ai appris du Seigneur_--et je
vous l’ai enseigné aussi--que le Seigneur Jésus, la nuit qu’il fut
livré, prit du pain et, après avoir rendu grâces, le rompit en
disant: «Ceci est mon corps livré pour vous...»
A Jérusalem, Saul se retrouva en face des gens qu’il avait connus avant
sa conversion, et principalement, des Juifs hellénistes, ciliciens,
syriens, cyrénéens. Il se mit à disputer contre eux; il voulut leur
démontrer que le Messie était venu, que _tous les hommes_ étaient
appelés au salut.
Ils s’irritèrent d’une doctrine outrageante pour la fierté juive. Saul
devenait un péril public; il fallait le mettre hors d’état de nuire.
Comme à Damas, on résolut de l’exterminer.
Prévenu, Saul ne se résignait pas à la fuite. Malgré l’obstination
imbécile de ses ennemis et les méfiances persistantes des judaïsants, il
voulait travailler à la rédemption de ses frères. Mais une vision
changea ses plans. Comme il priait dans le Temple, il eut une extase et
il vit Jésus qui lui disait:
«Sors en hâte de Jérusalem, parce qu’ils ne recevront pas ton témoignage
sur moi.»
Saul, se défendant contre une injonction qui le déconcertait, opposa:
«Seigneur, ils savent que je menais en prison et que je violentais dans
les synagogues ceux qui croyaient en toi. Et, quand on versait le sang
d’Étienne, ton témoin, j’étais là, j’approuvais, et je gardais les
vêtements de ceux qui le mettaient à mort.» (Donc, sous-entendait-il,
mon témoignage aura pour eux plus de force qu’un autre.) Mais Jésus lui
répéta:
«Pars; je vais t’envoyer au loin chez les gentils[131].»
[131] _Actes_ XXII, 17-21.
Cette vision, comme toutes celles que nous connaissons dans la vie de
saint Paul, porte ce signe original d’être totalement involontaire. Il
ne cherchait point les révélations. Elles se présentaient à
l’improviste, quand il avait besoin d’être éclairé ou conforté; et il
n’en retenait que l’élément _intellectuel_. Il ne fut pas un visionnaire
à la façon d’Ézéchiel ou de Jean; on supposerait difficilement
l’_Apocalypse_ dictée par lui. Son génie est, en somme, peu créateur
d’images apocalyptiques. Dans ses prévisions sur la fin des temps[132],
il renvoie à une catéchèse orale, se contentant d’allusions sommaires
aux approches de la Parousie. Certes, il désira le retour du Christ dans
sa gloire, comme l’espéraient tous les disciples, comme nous devons
nous-mêmes l’espérer[133]. _Venez, Seigneur_, c’est toute l’attente des
chrétiens[134]. Paul, quand il appliquait à Jésus, devant les Juifs, les
textes des prophètes qui montrent le Messie, tantôt humilié, tantôt
triomphant, leur exposa bien des fois l’argument dont les accablera
Tertullien[135]: il faut concevoir deux Avents du Christ; une première
fois, il s’est manifesté sous la figure de la Victime. Mais il
reparaîtra, selon sa parole, avec des légions d’Anges, dans la splendeur
du feu et l’éclat des trompettes, sur la majesté des nuées.
[132] II _Thessal._ II.
[133] Voir sur ce point le catéchisme de Trente.
[134] Les deux mots araméens qu’on répétait dans les assemblées
chrétiennes, _Maran Atha_, répondaient à cette attente, ils
signifiaient: Venez, Seigneur; ou: Je viendrai vite.
[135] _Adversus Judaeos_, ch. XIV.
En attendant, l’Apôtre possédait la Présence mystique, l’intimité de
l’Esprit, et, parfois, il était ravi jusqu’au troisième ciel, là où il
percevait «ces mots ineffables qu’il n’est pas licite à un mortel de
redire[136]». Il entendait, aux tournants décisifs de sa route, la voix
qui redresse et fortifie.
[136] II _Cor._ XII, 4.
Sa première vision, à Jérusalem, lui précisa l’objet de son avenir: à
Pierre, le soin des églises juives d’origine; à lui, la moins belle
part, la plus humble, les incirconcis.
Et c’est pourquoi il écrira aux Galates qu’il a quitté Jérusalem
«inconnu de visage aux églises de _Judée_ qui sont dans le Christ. On y
avait simplement entendu dire: Celui qui nous persécutait annonce
aujourd’hui la foi qu’il dévastait. Et elles glorifiaient Dieu à mon
sujet[137]».
[137] I, 22-24.
Chose étonnante! Les Apôtres lui avaient assurément communiqué les
fameuses paraboles où Jésus signifiait la déchéance d’Israël: celle de
la vigne louée à d’autres ouvriers, quand les vignerons ont tué le Fils
du Maître envoyé vers eux; celle de l’invité aux noces jeté, mains et
pieds liés, dans les ténèbres extérieures, tandis que les gueux du
chemin viennent prendre place dans la salle du banquet. Il connaissait
les prophéties sur la destruction du Temple, sur la ruine de Jérusalem.
Jamais, dans ses _Épîtres_, il n’évoquera ces traits populaires. S’il
rappelle l’institution de l’Eucharistie, c’est qu’il en fut instruit par
le Seigneur lui-même.
Il négligera de répéter ce qui appartenait au domaine commun; sa
mission, il la circonscrira dans «son évangile», dans les vérités qu’il
tenait d’une révélation directe, non, d’ailleurs, sans les soumettre au
discernement de «ceux qui passaient pour des colonnes».
Il avait séjourné à Jérusalem, auprès de Céphas, quinze jours
seulement[138]. A son départ, des chrétiens l’escortèrent, de peur qu’il
ne fût assailli en route, jusqu’à Césarée. Là, il s’embarqua pour la
Syrie, et gagna Tarse, la ville de son enfance. Qu’y fera-t-il? De
nouveau, comme en Arabie, nous perdons la ligne exacte de ses
mouvements. Sa vie ressemble à ces fleuves qui, par intervalles, s’en
vont sous terre, puis resurgissent. Mais, alors même qu’on ne peut la
suivre, on devine, dans la profondeur, l’impulsion grondante du courant;
et, lorsqu’il se déploiera en pleine lumière, nous le reverrons plus
ample, puissamment nourricier.
[138] _Gal._ I, 18.
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