Une des plus grandes voix que la terre ait écoutées, c’est la sienne.
La figure dominatrice des temps apostoliques, c’est lui.
Si nous ne cherchions en son histoire que la destinée d’un homme, elle
semblerait déjà prodigieuse: ce jeune Pharisien, animé par le zèle de la
Loi à l’extermination d’une secte impie, et qui se fait brusquement
l’apôtre irréductible de la doctrine exécrée, ce Juif, devenu, contre
son gré, anti-juif, imposerait à notre surprise le cas inouï d’une âme
retournée, comme d’un seul coup, dans le sens où elle s’irritait de voir
tomber les autres. Supposez que Saint-Just, en signant des listes de
suspects, ait pris, d’une manière subite, parti pour les suspects; telle
fut, mais bien plus étrange, la conversion de Saul le persécuteur.
Et sa vie, après son changement, s’obstina trente années en une sublime
et terrible aventure.
Avec deux ou trois compagnons, ou une faible escorte, seul parfois, il
s’en va, sur des routes dont les brigands sont maîtres, vers des régions
païennes ou barbares, gagnant son pain dans les villes comme tisserand,
semblable aux ouvriers que j’ai vus à Tarse tisser des poils de chèvre
pour les tentes des nomades.
Partout il annonce un Dieu nouveau, le Messie prophétisé, fils de Dieu,
Rédempteur, Seigneur, Juge des vivants et des morts; mais ce Dieu n’est
autre qu’un vagabond nazaréen, le blasphémateur et le séditieux qu’on a
cloué sur une potence à Jérusalem et que ses disciples disent
ressuscité. Paul croit en lui, avant tout, parce qu’il l’a _vu_, entendu
parler; et cette vision l’a renversé dans la poussière, a brûlé ses
prunelles au point de le rendre trois jours aveugle; il s’en souvient
comme si la gloire du Christ fulgurait contre ses yeux, comme si sa voix
foudroyait encore ses oreilles.
Il le prêche dans les synagogues aux Juifs, ses frères; quelques-uns ont
foi en sa révélation; la plupart se méfient, poussent des clameurs,
ameutent la populace, conspirent pour l’assassiner. Il secoue sur eux
ses sandales et se tourne vers les païens qui veulent croire.
D’Antioche de Syrie à Chypre, de Chypre à Antioche de Pisidie, à
Iconium, à Lystres, à Derbé; puis, de la Cilicie en Troade, en
Macédoine, en Thessalie, en Attique, en Achaïe; puis de Corinthe à
Éphèse, il établit des églises, il sème l’évangile de la promesse. Comme
un orage promène l’éclair de l’Orient à l’Occident, sa parole court
au-dessus des peuples, s’éloigne et revient.
«Mon champ d’action, proclame-t-il, non sans hyperbole, dans son épître
aux Romains[1], va depuis Jérusalem, _en tous sens, jusqu’à
l’Illyrie_... A présent, je n’ai plus en ces contrées de place (où
m’étendre)[2]. Mais j’ai, depuis de longues années, le désir d’aller
jusqu’à vous; si je me rends en Espagne, j’espère, en passant, vous
voir; et c’est vous qui me mettrez sur le chemin de ce pays, quand je me
serai d’abord, en quelque mesure, rassasié de vous».
[1] XV, 19-24.
[2] Il entend: J’ai fondé toutes les églises qu’il m’appartenait de
fonder.
_Si je me rends en Espagne!_ L’ampleur de ses ambitions s’arrête avec
peine aux limites du monde romain. Sa hâte est immense d’avoir, en tous
lieux, fait adorer le Christ hier sans nom; il veut que son Seigneur
soit connu jusqu’aux extrémités de la terre. Ainsi, toutes les nations
sachant que le Sauveur est venu, la plénitude des temps sera prompte à
s’accomplir; le Juge, à l’heure que nul ne peut prévoir, descendra sur
les nuées, et le Christ régnera dans les siècles des siècles.
De quel prix Paul paya ces conquêtes surhumaines, nous l’évaluons
d’après les récits des _Actes_, d’après son témoignage immédiat:
«Des Juifs, cinq fois, j’ai reçu les quarante coups de lanière, moins
un; trois fois, j’ai été battu de verges; une fois lapidé; trois fois
j’ai fait naufrage; j’ai passé une nuit et un jour en plein abîme. Et
mes voyages multiples: périls des fleuves, périls des brigands; périls
venant des gens de ma race; périls venant des Gentils; périls dans les
villes, périls dans le désert, périls sur mer, périls au milieu des faux
frères; dans la peine, la lassitude; dans les veilles souvent; dans la
faim et la soif; dans le froid et la nudité; et, sans parler des choses
extérieures, l’agitation, pour moi, quotidienne, le tourment de toutes
les églises[3]...»
[3] II _Cor._ XI, 24-29.
De presque toutes les villes on l’expulse; il y reparaît, intrépide. La
contradiction exaltait sa force. Après le tumulte d’Éphèse pourtant et
les conjonctures mal connues qui suivirent, il s’avouait «accablé, à ne
plus savoir comment vivre[4]».
[4] _Cor._ I, 8.
En 56, pendant son dernier voyage à Jérusalem, il est entraîné hors du
temple; sans les Romains, la foule l’écharpait. Il reste deux ans dans
les chaînes à Césarée; ensuite, pour ne pas tomber entre les mains des
Juifs, il en appelle à César; on l’embarque pour Rome. Une horrible
tempête de quatorze jours le jette sain et sauf sur la grève de Malte.
Il atteint Rome; deux années encore sa captivité s’y prolonge, une
captivité fructueuse où il enseigne, où il convertit.
Après, il entre dans la nuit; certaines phrases des épîtres à Timothée
laissent entendre que, libéré, il retourna en Asie, revint à Rome, fut,
de nouveau, incarcéré. Une ferme tradition fixe là son martyre, en outre
attesté par cinq textes dont le plus ancien, l’épître de Clément
romain,--écrite entre 92 et 101,--lui rend ce grave hommage:
«Chargé sept fois de chaînes, banni, lapidé, devenu héraut de la foi en
Orient et en Occident, il a reçu pour sa foi une noble gloire. Après
avoir enseigné la justice au monde entier, _atteint les bornes de
l’Occident_, accompli _son martyre_ devant ceux qui gouvernent, il a
quitté le monde et s’en est allé au saint lieu, illustre modèle de
patience[5].»
[5] _Ed._ HEMMER, ch. V.
*
* *
Regardée du dehors, et crayonnée à gros traits, la carrière de saint
Paul révèle des puissances de foi et de persuasion qui font de lui
l’_Apôtre type_.
Si aucun homme n’est strictement nécessaire, certains sont uniques. Leur
tâche, personne ne l’eût remplie comme eux ni aussi bien. La bataille
d’Austerlitz se concevrait mal gagnée par un autre que Napoléon.
Entre les disciples de Jésus, ce n’est pas à nous de trancher quel fut
le plus grand. Pierre eut le privilège d’une bonté simple et
incomparable. Jamais Paul ne prononcera des mots comme ceux-ci:
«Vous le savez, Seigneur, que je vous aime[6].»
[6] _Jean_ XXI, 16.
Ou, au boiteux du Temple avant de le guérir:
«De l’argent et de l’or, je n’en ai pas; _mais, ce que j’ai_, je te le
donne[7].»
[7] _Actes_ III, 6.
Cet ignorant, devenu capable de commander, de dogmatiser, ce timide qui,
devant les princes des prêtres, soutient une magnifique fierté, nous
arrête comme un miracle plus étonnant que ceux qu’il a faits.
La physionomie de Céphas, malgré tout, se réduit à des lignes
élémentaires. Ses discours, ses deux épîtres instruisent de sa doctrine,
des conflits qu’il domina. Sur lui-même nous savons trop peu.
Jean demeure, en quelque façon, voilé dans la hauteur d’une flamme
divine. Il est l’orgue des Séraphins qu’on écoute sans voir celui qui
joue.
Étienne fut le précurseur de Paul; silhouette de voyant, «face d’ange»
sur qui pleuvait la splendeur d’en haut. Le premier après Jésus il osa
troubler l’illusion d’Israël croyant à la pérennité du Temple. Mais il
devait disparaître pour que Saul, son assassin, reprît ses audaces et
portât l’effort à son terme. Barnabé se laisse entrevoir comme un
puissant compagnon. M. Loisy voudrait le grandir au détriment de Paul,
ainsi que Michelet enlevait à Condé, pour en investir Sirot, la gloire
de Rocroi. Ce sont là fictions de mauvais romantiques acharnés contre
les statues traditionnelles. Si Barnabé fit d’admirables choses, son
œuvre s’est fondue dans le travail commun; et, s’il écrivit, rien n’en
subsiste[8].
[8] A moins que l’épître aux Hébreux n’ait été rédigée par lui.
Paul, au rebours, nous est précieusement familier. Certains points de
son existence ont beau rester sous la nuée obscure, nous l’approchons,
comme si nous avions pu vivre avec lui, et, plus on le fréquente, plus
on sent la beauté de son âme, la vigueur de son _génie_.
Car il faut restituer sa valeur divine à ce mot trop humainement
profané. Tous les apôtres reçurent le Saint-Esprit; mais, selon l’axiome
thomiste, les dons fructifient _ad modum recipientis_, d’après les
capacités de celui qui les reçoit.
Paul ne fut pas appelé sans motif _un vase d’élection_. Il tenait de
Dieu, en vue de sa mission, des facultés merveilleuses que la grâce
épura, sublimisa.
Son naturel unissait, à un étrange degré, ces deux éléments: une énergie
nerveuse, bondissante, toujours prête aux décisions extrêmes; et
l’intelligence la plus hardie, la plus flexible, traversant les hommes
d’un coup d’œil, s’assimilant ce qui lui était le plus étranger,
circulant parmi les idées comme celle d’un grec subtil.
Mais, bien qu’il fût né à Tarse, dans une ville hellénisée, qu’il parlât
le grec aussi aisément que l’araméen, que des principes païens se
fussent amalgamés à sa formation juive, le sang juif prévalait en lui.
Sa fierté, c’était de se dire Juif. Sa dialectique accuse la discipline
des rabbins[9]; sa morale retiendra l’empreinte des conceptions juives.
Son fanatisme de persécuteur est spécifiquement juif; de même, sa
tournure d’esprit, organisatrice et réaliste. La passion religieuse, dès
sa jeunesse, gouvernait toute son activité. Il vivait, nous dit-il[10],
pour la Loi, les yeux attachés sur le Temple, dans l’espérance
messianique d’un triomphe d’Israël, revanche des abaissements, promise
par les Écritures.
[9] Sur cette évidence, aujourd’hui contestée, v. plus loin, p. 56 et
suiv.
[10] _Gal._ I, 14.
La Loi lui suffisait, il ne souffrait point de l’étroitesse pharisienne;
ce qu’il savait du Christ, c’était pour l’abhorrer. Soupçonnait-il
l’appel secret d’une Force novatrice?
Le prodige est qu’il se soit précipité dans la foi qui renversait la
sienne, sans regarder en arrière, semblable aux mystérieux animaux,
aperçus par le prophète, qui allaient devant eux, étendant leurs ailes,
et ne se retournant jamais.
Seule, la rudesse adroite de son élan pouvait abattre, là où devait s’y
insérer le _bloc d’angle_, la muraille de la vieille Loi, ouvrir toutes
larges aux nations les portes du Lieu saint.
Cependant sa rupture avec la Loi le bouleversa, le déchira. Sa douleur,
ensuite, fut incessante de voir Israël raidir son cou contre l’aiguillon
du salut.
En quoi Paul resta-t-il un Juif? En quoi cessa-t-il de l’être?
Historiquement, le problème mérite un long examen. La tragédie intime de
sa transformation suffirait à remplir ce livre.
Mais, j’ai hâte de le déclarer, une curiosité de psychologue ne m’en
inspira point l’entreprise.
*
* *
J’avais connu d’abord saint Paul par fragments, grâce aux simples
épîtres de la liturgie. Le contact devint profond vers l’âge de
vingt-six ans, alors que j’établissais les assises de mon œuvre.
Pourrais-je dire tout ce que je lui dus, tout ce que je lui dois
d’essentiel? Il n’est point de mystère où l’on ne pénètre à sa suite «de
clarté en clarté, réfléchissant comme en un miroir la gloire du
Seigneur[11]». La prédestination, les contraires suscitant les
contraires; l’abîme de la chute impliquant les magnificences de la
Rédemption; la Communion des Saints, toutes ces immensités, Paul les
explore aussi loin qu’il est permis à une pensée d’homme illuminée par
le Verbe. La pondération de ses vues en égale la sublimité.
[11] II _Cor._ III, 18.
Peu importent les bonds d’idées, les transitions obscures, les
raccourcis violents. Au sortir d’une haie d’objections, voici la netteté
suprême, la foudroyante véhémence, l’ampleur limpide, l’onction, la
bonhomie.
Il écrivait aux Corinthiens: «Comme à des petits enfants dans le Christ,
je vous ai donné du lait à boire[12].»
[12] I _Cor._ III, 2.
Bue dans ses versets, la doctrine de vie prend en effet comme la saveur
d’un lait bourru, mêlé à l’acide parfum de l’herbe qui pousse. Ce
christianisme de _plein air_ semble ventilé par les brises des grands
ports où débarqua l’Apôtre; il nous apporte en sa fraîcheur originelle
l’ingénuité de la foi, le don d’espérer et d’aimer. Ineffable don quand
l’espérance et l’amour vont à des fins qui ne mentent pas. Si nous
l’avons, Paul nous a valu, pour une haute part, cette largesse; et ce
n’est pas une métaphore. J’ai plus d’une fois songé que les premiers
missionnaires de la Gaule, dans la vallée du Rhône et à Lyon, venaient
d’Éphèse et de la Phrygie, des pays où Paul et ses disciples avaient
travaillé; et le mysticisme lyonnais, celui de ma ville natale, se
souvient de la vieille Asie chrétienne, ascétique et fervente.
Nous, fils des Gentils, serions-nous chrétiens si Paul n’avait eu la
vocation d’ôter à l’Église adolescente le joug mosaïque? Le monde païen
n’aurait jamais, en masse, consenti, même sans la circoncision, à se
faire juif. Paul, parmi les Apôtres, ne fut pas le seul qui le comprît;
mais, plus impérieusement que personne, il fit passer dans l’acte cette
nécessité.
Entre tous les témoins du Christ il s’impose comme le plus difficile à
confondre, parce qu’il a été son témoin _malgré lui_. Or, le
christianisme n’est pas une chimère issue de la théodicée juive et des
mystères grecs. Il repose sur des _faits_ hors desquels il ne serait
plus rien, ou plutôt, Paul l’a bien vu, toute foi en sa vérité dépend de
ce fait unique: le Christ est-il, oui ou non, ressuscité?
La résurrection, la vie permanente de Jésus, sa présence efficace dans
le corps mystique de son Église, en chacun de ses fidèles par les dons
qu’elle leur dispense, Paul n’a cessé de les affirmer _vraies_, d’une
vérité totale, éternelle. Il a souffert et il a donné son sang pour
soutenir que c’était vrai. Impossible de surprendre en ses épîtres une
page, une ligne où il enseigne autre chose.
Je le rappelle ici dans une pensée d’exégète, non d’apologiste. Mais à
quoi bon sous-entendre que je trouve en saint Paul la substance d’une
foi qui est la mienne?
Quand on aborde les origines du christianisme, on a toujours, d’avance,
pris position. L’exégèse allemande est, dans son ensemble, partie d’une
volonté nette d’avoir le dernier mot contre les Évangiles et
l’orthodoxie. Renan, sous les démarches cauteleuses ou la froide ironie
de sa critique, trahit l’impatience de blesser à mort le Dieu qu’il a
renié. Ce n’est pas l’historien, mais l’idéaliste amoureux du néant qui,
sur les visions de saint Paul, profère cette négation:
«Il n’a pas vu le Christ; le Christ qui lui fait des révélations
personnelles est son propre fantôme; c’est lui-même qu’il écoute en
croyant entendre Jésus[13].»
[13] _Saint Paul_, p. 563.
Chez un Guignebert, un Loisy, le savant est sans cesse troublé par le
fanatique. J’ai lu deux fois le commentaire de M. Loisy sur les _Actes_.
Son effort m’évoqua ce que j’éprouvais, enfant, dans un presbytère de
campagne où j’entendais, la nuit, des rats infatigables grignoter les
bonnes poutres d’un grenier. M. Loisy est un grignoteur de textes,
j’entends de textes sacrés; s’il croit en arracher quelque brin, il est
content. Sa critique s’agrippe aux difficultés; celles qui existent ne
lui suffisent pas. L’hypothèse d’une _source_ honnête et sûre, altérée
par un rédacteur, tantôt inepte, tantôt d’une incroyable astuce, ce nœud
de subterfuges, de maladresses et de mensonges a l’air inventé par
l’auteur d’un roman policier. Est-ce d’un historien? L’ingénuité
profonde et le sérieux des Livres saints, qu’en fait-il?
M. Loisy, comme ses maîtres allemands, vit avec un spectre qui l’obsède:
l’interpolation. Dès qu’un récit ressemble de très loin à un autre, il
crie au _doublet_. Comme si le réel le plus réel n’était pas, à toutes
les minutes, un recommencement!
Je n’en conclus point que le travail de l’exégèse négative soit demeuré
stérile. En visant à ruiner l’autorité du Nouveau Testament, elle a
enrichi la notion des milieux, nuancé l’apport des influences, élucidé
les analogies des doctrines. Elle a travaillé, contre son attente, au
profit de l’exégèse orthodoxe. Sans elle nous n’aurions pas eu des
monuments comme la _Théologie de saint Paul_ du P. Prat ou le
_Messianisme chez les Juifs_ du P. Lagrange ni ses commentaires sur
l’épître aux Romains et l’épître aux Galates.
Mais cette critique, si fière d’elle-même, souffre d’une débilité dont
elle ne veut pas guérir: elle dissocie, elle dissèque, elle ne construit
pas. Entre ses mains, la forte unité du caractère de Paul se
désagrège[14]. Il n’est plus qu’un syncrétiste, un assembleur,
inconscient ou habile, d’éléments mystiques pris aux stoïciens, aux
mystères, au culte de Mithra, à toutes les théosophies, aux gnoses qu’il
traversa. Son christianisme devient un champignon fortuit poussé sur le
sol décadent des religions antiques.
[14] Voir en particulier NORDEN, _Agnôstos Theos_; RAMSAY, _The Cities
of saint Paul_; TOUSSAINT, _l’Hellénisme et l’apôtre Paul_.
Il est trop facile, en comparant les mystiques païennes à celle de saint
Paul, de suggérer, avec des ressemblances de mots ou de rites, une
confusion; et, dans cette équivoque, les oppositions radicales
s’évanouissent.
Au surplus, on oublie deux choses: un homme n’est point conduit,
d’abord, par des idées; il faut, pour l’expliquer, saisir le point vital
de sa volonté, ne jamais perdre de vue sa race, son tempérament, les
mœurs qui lui furent transmises. Quand on fait l’histoire d’un Juif,
l’observation de ces traits s’impose plus stricte encore. Juster a
montré[15] combien les Juifs dispersés à travers le monde romain, les
Juifs de la Diaspora, se maintenaient jalousement séparatistes,
s’isolant dans leurs ghettos, fidèles aux communes traditions.
[15] Voir son livre capital: _les Juifs dans l’Empire romain_.
Philon[16] reconnaissait les Israélites entêtés «à se faire tuer plutôt
que de laisser toucher à aucun usage des anciens, convaincus qu’il en
arriverait comme de ces édifices auxquels on arrache une pierre, et qui,
tout en paraissant rester fermes, s’affaissent peu à peu et tombent en
ruines».
[16] _Leg._ 16.
Ils entretenaient, outre les synagogues, leurs écoles à eux, leurs
bibliothèques, leurs tribunaux, leurs cimetières. S’ils portaient le
costume romain, les Romains leur concédaient en privilège la perpétuité
de leurs lois et coutumes. Un Juif, comme Josèphe, rallié aux
vainqueurs, confondu d’admiration devant eux, s’adaptait, mais ne
changeait pas[17].
[17] Voir sa vie racontée par lui-même, et ce qu’il dit de son
éducation.
De plus, pour helléniser Paul à tout prix, on récuse les témoignages des
_Actes_, on récuse le sien. On prête à cet esprit loyal et perspicace
d’indignes artifices ou des illusions puériles. S’il parle d’une
révélation directe, c’est pourtant qu’il en avait l’évidence
irréfutable. Sur la vie du Christ et ses enseignements il tint des
Apôtres, il propagea intact ce qui lui fut transmis. _A Damas, à
Antioche, à Rome il trouva des chrétientés formées par d’autres, et où
son langage théologique fut accepté, compris._ Une tradition liait déjà
ces églises primitives; d’où venait-elle, sinon de l’Église
palestinienne, d’un milieu nativement juif?
En somme, quoi qu’on fasse, les textes des _Épîtres_, le récit des
_Actes_, garderont plus de poids que les systèmes éphémères des
philologues; et les historiens s’appuieront toujours sur ces documents
dont la structure se maintient inébranlée.
Jusqu’à la fin des temps, le conflit persistera entre ceux qui,
racontant des faits où le surnaturel joue son jeu nécessaire,
l’introduiront dans la trame de leur exégèse, et les autres qui auront
assujetti l’interprétation d’événements surnaturels à ce postulat: le
surnaturel n’existe pas.
Mais l’avantage des premiers, pour ne les considérer qu’en historien,
c’est qu’ils s’établissent dans l’axe des croyances où vécurent leurs
personnages; tandis que les sceptiques sont en contradiction perpétuelle
avec les âmes de héros croyants. On pénètre mal, Renan l’avouait, ce
qu’on n’aime point, ce qu’on réprouve comme faux.
Renan, historien de saint Paul, n’a pas échappé à cette incompréhension.
«Le vilain petit Juif» l’étonne et le rebute; il lui en veut d’avoir
imposé au monde le mensonge chrétien; il le juge _raide_, _cassant_.
Étrange façon de méconnaître la souplesse pratique d’un homme qui
déclarait tout au contraire:
«Je me suis fait Juif avec les Juifs pour gagner les Juifs; infirme avec
les infirmes pour gagner les infirmes... Je me suis fait tout à tous
pour les sauver tous[18].»
[18] I _Cor._ IX, 20-22.
Il a peine à lui pardonner son mépris des faux sages, et le méprise à
son tour, sous prétexte qu’il a nié la science, qu’étant un homme
d’action il est «un faible artiste».
Pour saint Paul, évidemment, ni la science ni l’art ne sont au plan
suprême. Il savait beaucoup, et la raillerie de Festus: «Tu as trop lu,
Paul; cela te rend fou[19]», suffirait à prouver que l’étendue de ses
connaissances éblouissait même des Romains cultivés. Mais l’unique
science dont il faisait cas, c’était de connaître Jésus mis en croix.
Comme tous les Juifs, il se méfiait des statues et des peintures,
instruments d’idolâtrie. Mais il demeurait sensible à la beauté du corps
humain; il magnifiait l’harmonie de la tête et des membres, image du
Christ, animateur et chef de l’universelle Communion. Il aimait les
fortes bâtisses; nulle figure ne lui plaisait autant que celle d’une
maison, d’un temple bien construits; et il se comparait à un bon
architecte «assurant des fondations[20]». Il avait le goût de la musique
sacrée, l’encourageait[21]. Qu’il soit un poète admirable, personne,
après l’avoir lu, n’oserait le contester. Norden a même relevé dans les
_Épîtres_ des suites rythmées comme des morceaux de poèmes. Certaines
doxologies s’amplifient pareilles à des hymnes. Enfin, c’est Paul qui a
donné à l’art moderne la semence d’immortalité:
[19] _Actes_ XXVI, 24.
[20] I _Cor._ III, 10.
[21] _Éphés._ V, 19.
«Nous voyons toutes choses dans un miroir, en énigme[22].»
[22] I _Cor._ XIII, 12.
Le symbolisme des cathédrales est là, Dante, Beethoven aussi. Nulle
épigraphe n’interpréterait mieux ce à quoi nous-mêmes, de notre temps,
nous aspirons.
*
* *
Car nous ne venons pas, en étudiant saint Paul, ranimer un fantôme, le
prêcheur d’une religion morte. Son histoire nous est esprit et vie; nous
y cherchons la forme de l’avenir que nous voulons préparer.
Les nations retombent, ou peu s’en faut, vers une période semblable aux
temps des Apôtres.
En face de l’Église, des sadducéens, des épicuriens qui ne veulent pas
de la vie future; des pharisiens, satisfaits d’eux-mêmes, n’apercevant
rien au delà des convenances, des gestes et des formules; des stoïciens
qui attendent de leur seule force la paix de l’intelligence dans la
soumission au destin; des théosophes et des gnostiques qui prétendent se
faire, par la magie et le rêve, les confidents de l’invisible; des
millénaristes qui réclament sur terre, dans l’anarchie ou le communisme,
un paradis; et les innombrables païens qui ont à peine changé aux idoles
leur nom.
Si Paul revenait, il croiserait parmi les villes plus de courtisanes
qu’à Corinthe; il coaliserait contre lui, plus qu’à Éphèse, tous les
marchands d’amulettes, il se buterait davantage contre la haine des
puissants, l’imbécillité des foules. On calomnierait son œuvre, on la
déformerait, il retrouverait les embuscades des faux frères, les
schismes, et, plus sournoises, les hérésies. Ce qui lui serait amer
surtout, il passerait peut-être au milieu du bruit sans que sa parole
fût entendue.
Et cependant, il continuerait.
Qu’était l’Église au moment où il partit avec Barnabé pour Chypre? Une
petite secte ardente disséminée hors de quelques synagogues.
Aujourd’hui, la formidable Église compte trois cent millions de
croyants; seule société spirituelle qui ait franchi vingt siècles sans
varier en ses principes ni dans sa fin.
Paul donnerait son sang pour elle en 1925 comme en l’an 67, et il
prêcherait encore les mêmes vérités: vivre selon l’esprit, non selon la
chair, dans le Christ, au point que ce soit Lui qui vive en nous,
attendre, dans la patience et l’amour, l’heure de la justice, la défaite
du mal, la glorieuse Parousie.
Les âmes, pour leur paix, n’ont besoin de rien d’autre; le mot qu’il
apporterait à l’humanité défaillante serait celui qu’il dédiait aux
Éphésiens:
«Éveille-toi, toi qui dors; lève-toi d’entre les morts, et le Christ
luira sur toi[23].»
[23] V, 14.
*
* *
Le présent livre--est-il nécessaire de l’énoncer?--ne sera point surtout
descriptif; je ne m’attacherai guère non plus aux faits pour les faits.
C’est l’être intime de Paul que je voudrais atteindre. Je tente d’en
esquisser un portrait synthétique; ambition peut-être imprudente; mais
vous l’excuserez, ô grand Apôtre, sachant qu’elle m’est venue d’un haut
désir d’anticiper sur l’éternité, en vous connaissant à fond. Des
montagnes d’ouvrages se sont entassées autour de vous. Il en est de faux
et de perfides qu’on croirait bâtis avec les pierres dont vous fûtes
jadis lapidé. Il en est de très bons, mais qui ne s’adressent qu’aux
savants. Le mien veut, dans une recherche sévère du vrai, vous rendre
accessible même aux simples. Si d’autres ont amolli, paganisé votre
image, je viens restituer à vos traits leur hébraïque et sainte rudesse.
J’ai poursuivi la présence de saint Paul à travers les contrées que sa
mémoire maintient fameuses. Des hauteurs de Salonique j’ai regardé
l’Olympe, cerné de nuages, tel qu’il le vit en arrivant par la via
Egnatia. Dans les gorges du Taurus, au delà des portes ciliciennes, j’ai
bu l’eau d’un torrent où il a dû se désaltérer. Trop d’invasions ont
roulé sur la splendide Asie; l’Islam a enseveli les villes antiques
comme sous des couches de sable et d’immondices. Les paysages néanmoins
subsistent; ils m’ont quelquefois révélé des faits inattendus.
De Tarse, tandis que je montais vers les rampes du Taurus, on m’indiqua,
au flanc d’une butte isolée, pyramidale, une grotte où la tradition
maintient que Paul aurait vécu en anachorète. Or, les _Actes_ disent
qu’après les premières luttes de l’Apôtre, à Jérusalem, contre les Juifs
hellénistes, ceux-ci ayant essayé de l’assassiner, «les frères le
conduisirent à Césarée et l’embarquèrent pour Tarse». Le séjour de trois
ans qu’il y fit semble avoir été une halte de vie cachée et
contemplative. «Barnabé, reprend plus loin le narrateur, se rendit à
Tarse afin d’y chercher[24] Saul, et, l’ayant trouvé, il le mena à
Antioche». Cet épisode a souvent embarrassé les exégètes, quand ils
veulent supposer que Saul, à Tarse, avait exercé un apostolat public. On
ne comprend plus alors pourquoi Barnabé le _cherche_ et le découvre
enfin. Tout est simple, au contraire, si on admet là une phase de
silence et d’anéantissement extérieur, la retraite d’un solitaire dans
le trou d’un rocher. Peu importe l’endroit précis de la grotte,
authentique ou non; c’est l’idée de la grotte, vestige d’un souvenir
très ancien, qui nous met sur la voie d’une explication conforme au
texte.
[24] XI, 25. Le mot grec employé marque des recherches qui se
prolongent, comme s’il s’agissait d’un homme disparu.
A Tarse même, une similitude m’a frappé. La plaine de Cilicie, avec le
Cydnus flexueux, fermée, à l’ouest, par les cimes grandioses du Taurus,
et descendant jusqu’à la mer, s’étale comme la plaine d’Ostie où tourne
le vieux Tibre, laissant derrière lui les crêtes du pays sabin.
L’horizon qu’eut Paul devant ses yeux, lorsqu’il marcha au martyre,
évoquait le site de son enfance. L’un et l’autre lui offraient une
figure exacte de son âme: d’un côté, sévèrement définis; de l’autre,
amples et sans limites.
Mais on peut dire de Paul presque partout où il passa: «Son lieu ne le
connaît plus.» Dans Tarse, la porte de Saint-Paul, le puits de
Saint-Paul n’ont rien de commun avec l’Apôtre. A Damas, il faudrait une
singulière imagination pour demander l’ombre de son ombre à la maison
dite d’Ananie, à la rue droite qui n’est plus droite, aux deux pans de
muraille rejoints par une galerie, d’où l’on prétend que les chrétiens
le descendirent dans une corbeille. La route même de l’apparition est
controversée; l’opinion commune met le miracle tout près de la ville;
une tradition autre le recule à plus de trois lieues.
A Éphèse, dans le théâtre, je suis monté sur la scène d’où le grammateus
harangua le peuple en émeute; mais Paul n’a laissé aucun signe de son
passage sur les dalles des rues qu’il foula sans doute, qui semblaient,
sous le soleil de midi, toutes neuves, d’une blancheur intacte. Éphèse
se souvient de Jean plus que de Paul, et j’ai senti dans la lumière
austèrement suave de ses paysages la même onction que dans le rythme
évangélique des versets.
A Jérusalem, quand on gagne la place de la coupole du Rocher[25], en
regardant à sa gauche la caserne turque bâtie sur l’emplacement de la
forteresse Antonia, il est facile de se représenter le tumulte juif,
Paul entraîné hors du Temple, et l’officier romain avec les soldats
accourant hors des portiques pour le dégager. Seulement, ce n’est qu’un
décor lointain; et il n’enrichit d’aucune précision le discours que tint
Paul à la populace juive.
[25] Vulgairement appelée «mosquée d’Omar».
Dans les ruines de l’ancienne Corinthe, les Américains ont exhumé une
longue rue qui descendait au port de Lesché; à présent, elle se perd
entre des files de cyprès et des vignes touffues. Des arcades la
bordaient et de petites échoppes semblables aux boutiques de tous les
bazars d’Orient. Comme nous arrivions près d’une stèle romaine, le
gardien du lieu nous indiqua une pierre plate posée à terre, et, avec
une emphase un peu ridicule:
--C’est ici, déclara-t-il, que l’apôtre Paul parlait.
--Qu’en savez-vous? lui demandai-je.
--Le directeur des fouilles l’a dit.
Je n’insistai point et ne voulus troubler par aucune objection cet
argument de foi. Après tout, il est bien certain que Paul a suivi cette
voie où s’engorgeaient d’énormes foules; peut-être Aquilas et Prisca
avaient-ils près de là leur magasin; et ils y vendaient les tissus pour
les tentes que Paul fabriquait.
L’Acrocorinthe dressée devant nous comme le mur de fond d’un théâtre
géant, c’est elle qui portait sur son faîte la chapelle d’Aphrodite avec
son collège de mille servantes[26]. Plus près, en haut des marches usées
d’un grand escalier, six colonnes pataudes soutiennent encore des
morceaux d’entablement. Il y avait là un temple de Neptune ou d’Apollon.
Le soleil, émergeant d’un nuage bleu noir, embrase les fûts grisâtres,
seuls débris d’un luxe lourd de parvenus. A notre droite, une forte
échine rocheuse, la Parachôra, surplombe les eaux verdissantes du golfe.
Plus haut qu’elle et très loin, nous discernons le massif du Parnasse,
un tumulte de pics déchiquetés, entre-croisés, furieux comme une
bacchanale. A gauche, une autre ligne de montagnes leur donne la
réplique, s’abaissant vers la mer d’un mouvement plus calme. La mer est
devant nous, au bas des cyprès et des vignes jaunissantes; elle est
derrière aussi, appel d’immensité que resserrent les môles montagneux.
Son haleine fumante enveloppe l’isthme et les hauteurs. Paul était peu
sensible aux paysages; comme celui-ci pourtant est paulinien!
[26] Sur l’Acrocorinthe, voir Louis BERTRAND, _la Grèce du soleil et
des paysages_, p. 156-173.
Et ces colonnes transfigurées par un soleil d’orage nous représentent la
ville perdue d’orgueil, de richesse et de luxure, la ville qu’il
purifia, mais qu’il n’empêcha point de mourir.
A Corinthe, pour la première fois, j’ai donc ressaisi quelque peu la
présence de l’Apôtre. Athènes seulement, au pied de l’Acropole, sur la
butte de l’Aréopage, me la rendit frémissante et pleine, comme si
j’avais entendu sa voix retentir dans l’air nourricier.
En montant vers la colline auguste, c’était lui que je cherchais.
J’avais déjà gravi, près d’un bosquet de pins, cette bosse de rochers
d’où l’on domine l’Athènes moderne et la muraille qui enclôt le flanc
rugueux de la citadelle. Devant l’Acropole, j’avais songé aux
prédestinations de l’Hellade et à leurs harmonies avec la révélation.
Mais ce fut un dimanche soir, au crépuscule, qu’en ce site immortel je
relus le discours de Paul aux Athéniens.
S’il le prononça ici même--et je me plaisais à l’admettre--il voyait, en
se tournant à droite, le temple de Niké perché au bord du plateau, les
Propylées robustes, les cariatides de l’Erechtheion et le dur Parthénon
stabilisant l’espace comme la pensée maîtrise l’indompté des éléments.
La surface de l’Acropole, en ce temps-là, était encombrée de statues et
d’édicules. A présent, le ciel passe au travers des colonnes; les
statues ont croulé, mais les colonnes restent debout, droites, comme en
prière. Sur un morceau de la grande frise, une femme agenouillée lève
les mains vers un dieu qui ne peut rien pour elle; n’était-ce pas le
Dieu inconnu qu’elle implorait?
A l’instant, ce soir-là, où nous atteignîmes l’escalier de l’Aréopage,
le soleil, comme à Corinthe, se délivra des nuées; un rayon surprit la
masse rousse et brûlée des architectures et des rocs. Il pénétra sous
l’ombre du Parthénon; un cheval cabré, sur la frise, se ranima; les
corniches ébréchées, les blocs disjoints au sommet des murs, tout devint
d’or flambant; la mer lointaine, elle aussi, parut ardente; les
promontoires sombres et les îles s’effilaient plus tranchants, plus
impérieux.
L’apothéose d’une minute s’évanouit; mais l’Acropole sembla grandir; le
temple de Niké n’était plus celui de la victoire sans ailes; il se fit
léger, comme soulevé sur l’étendue. Autour de nous, les rocs pâles
défaillaient; la longue croupe de l’Hymette, l’éperon du Pnyx étaient
noirs; à la cime du Lycabette pointu, au-dessus des bois, la blancheur
d’un oratoire demeurait limpide; une lampe y brilla, tandis qu’en bas la
ville immense allumait ses feux; et des cloches de joie, soudain,
agitèrent sur un branle grave des battements rapides, comme un hymne
délirant.
Cette liesse des cloches, dans un soir dominical, c’était le triomphe de
Paul, l’éternité du Christ dominant les dieux morts d’Athènes. J’ouvris
le petit livre des _Actes_; je commençai à voix haute:
«Hommes athéniens, je vois qu’à tous égards vous êtes des gens très
dévots. Car, en passant, j’ai vu les images de votre culte, et j’ai
trouvé un autel où il y avait cette inscription: Au Dieu inconnu. Ce que
vous honorez sans le connaître, moi, je vous l’annonce[27]...»
[27] XVII, 22 et 35.
Parole qui me donna le frisson d’avoir entendu Paul la clamer lui-même.
Car elle fut certainement cueillie de ses lèvres. Quelle vue splendide
sur l’attente confuse de la Vérité chez les païens! Mais l’annonciateur
poursuivait:
«Dieu qui a fait le monde et tout ce qui est dans le monde, alors qu’il
est le maître du ciel et de la terre, n’habite pas dans des temples
faits par la main des hommes... Et, puisque nous sommes de la race de
Dieu, nous ne devons pas croire que rien de divin soit semblable à l’or,
à l’argent, ou à la pierre, image due à l’art et à la méditation de
l’homme.»
En articulant ces sentences, il étendait sans doute son bras vers le
Parthénon; son tranquille anathème écrasait les idoles tremblantes:
Mourez donc, les faux dieux, pour que Dieu vive en nous. Athéné, tu ne
vois pas la rouille sur ton casque? L’éclair de ta pique va s’éteindre;
elle s’éteindra la lampe de ton sanctuaire qui servait de phare aux
marins. De ta statue il ne restera pas assez d’ivoire pour y tailler un
dé à coudre. Mais la sagesse dont tu faisais un mensonge, voici qu’elle
illuminera les vivants et les morts. Le Juge est proche; en lui, toute
chair connaîtra l’inconnaissable; par Lui, ce qui est sur terre et ce
qui est au ciel, tout est réconcilié dans la paix du sang offert sur la
Croix.
Pendant que la nuit glissait, comme un linceul soyeux, sur l’Acropole et
sur nous, je me répétais avec douceur l’ineffable verset:
«In ipso vivimus, movemur et sumus.» En _lui-même_, dans la vertu
invisible de l’Esprit, nous avons l’être, le mouvement, la vie divine.
Et cela, c’est Paul qui l’a dit, en ce lieu où nous respirons, où nous
glorifions Dieu, nous qui sommes des vivants.
I