Le cor retentit, on entend les cris du départ. Le coursier du
comte hennit et s'élance. Derrière lui se précipitent les valets
et les piqueurs; détachés de la lesse[13], les chiens frappent
l'air de leurs aboiements, ils se jettent à travers les champs,
les ronces et les prairies.
C'était le jour consacré au repos et à la prière. Les rayons du
soleil doraient le clocher, tandis que le son harmonieux et mesuré
des cloches appelait les chrétiens à l'office du matin. Déjà
s'élevaient vers le ciel les chants pieux des fidèles assemblés.
Le comte passait à un endroit où les chemins se croisaient, les
cris de ses chasseurs s'élevaient plus joyeux. Tout à coup deux
cavaliers sont à ses côtés. Celui de droite était monté sur un
coursier blanc, comme la neige, celui de gauche sur un coursier,
couleur de feu.
Le premier, dans tout l'éclat du printemps de la vie, brillait
d'une beauté céleste. Le second, pâle et livide, lançait des
regards pareils aux éclairs dans la tempête. Ce qu'ils étaient, je
le soupçonne; mais, qui pourrait l'affirmer?
«Soyez les bienvenus, Chevaliers; vous arrivez à propos. Sur la
terre ou dans le ciel il n'est rien de préférable au plaisir de la
chasse.» Le comte parlait ainsi d'un air d'enthousiasme, et
exprimait par ses gestes son ardeur et sa joie.
--Le son du cor s'accorde mal avec la voix pieuse des cloches et
les chants du matin, lui dit d'un ton plein de douceur son
compagnon de droite; reviens sur tes pas, ta chasse ne peut être
heureuse aujourd'hui; écoute ton bon génie et ne te laisse pas
guider par l'ennemi des hommes.
--En avant! en avant! s'écria aussitôt le chevalier de gauche. Que
nous importent les cloches et les hymnes! la chasse seule nous
divertit; suivez des conseils dignes d'un noble seigneur et non
des avis bons pour des moines.
--Bien parlé! mon brave compagnon de gauche! tu me parais un héros
digne de moi. Ceux qui n'osent pas courir le cerf peuvent aller
s'asseoir au lutrin. Pour toi, mon pieux ami, que cela te
convienne ou non, je n'en suivrai pas moins ma fantaisie.»
Il dit et s'élance à travers les champs et les forêts; les deux
étrangers ne quittent pas ses côtés. Voilà qu'un cerf dix cors,
d'une blancheur éblouissante, se montre dans le lointain et fuit
rapidement devant eux.
Le cor résonne. Les chasseurs impétueux se précipitent. À la
vérité, quelques-uns tombent et restent expirants sur la place.
«Laissez-les, laissez-les, que Satan les relève, le plaisir du
maître ne doit pas en souffrir.»
Le cerf se cache dans un champ prêt à être moissonné; il croit y
trouver une retraite sûre. Un vieux laboureur se jette aux pieds
du comte. «Miséricorde, Seigneur, miséricorde! ne détruisez pas le
fruit des sueurs du pauvre!»
Le chevalier de droite, s'approche et celui de gauche excite le
chasseur à satisfaire sa passion dévastatrice. Le comte, méprisant
les bons avis du premier, suivit les conseils funestes du second.
«Retire-toi, misérable! s'écrie-t-il d'une voix de tonnerre, hors
d'ici, ou, par le diable, je mets les chiens à ta piste: et vous,
faites claquer vos fouets à ses oreilles, pour qu'il voie que je
lui tiendrai parole.»
Ainsi dit, ainsi fait. Il franchit la barrière le premier; tous le
suivirent: hommes, chiens et chevaux, tous foulent aux pieds les
épis et la moisson.
Le cerf épouvanté s'enfuit de nouveau par les plaines et les
montagnes; toujours poursuivi, jamais atteint, il gagne une vaste
prairie, et pour échapper à la mort, il se mêle à un troupeau de
vaches paisibles.
Mais voilà que les chiens arrivent de toutes parts; ils
reconnaissent la trace odorante de ses pas et font retentir l'air
de leurs aboiements. Le berger, craignant pour son troupeau, se
prosterne devant le comte.
«Miséricorde, Seigneur, miséricorde, laissez en paix mon pauvre
troupeau! Daignez réfléchir qu'il y a là plus d'une vache qui fait
la seule richesse de quelque pauvre veuve. Ne lui enlevez pas tout
son bien.»
Le chevalier de droite s'approche encore et renouvelle ses
instances; mais celui de gauche, plein d'une joie maligne, excite
le chasseur à satisfaire sa passion. Le comte, méprisant les bons
avis du premier, suivit les funestes conseils du second.
«Quoi! vil pâtre, tu oses me barrer le passage; je voudrais
pouvoir te changer toi-même en boeuf, je te chasserais toi et tes
vieilles sorcières jusqu'aux nuages du ciel.
«En avant! en avant! compagnons! sus! sus!» Et les chiens se
jettent sur tout ce qui les environne; le berger tombe déchiré de
coups, son troupeau est dispersé et mis en pièces.
Au milieu du carnage le cerf échappe encore, mais déjà sa course
est ralentie; souillé de sang et d'écume, il s'enfonce dans
l'épaisseur de la forêt et se cache au fond d'une chapelle.
Sans repos ni relâche la foule avide se presse sur ses pas, aux
aboiements des chiens, aux cris des piqueurs et au son du cor.
L'ermite paraît alors à la porte de la chapelle et d'une voix
suppliante il s'adresse au comte:
«Abandonne ta poursuite, ne viole pas la maison de Dieu. Les
angoisses de ce pauvre animal, les souffrances de tes victimes
t'accusent déjà devant le Très-Haut. Pour la dernière fois, écoute
un avis salutaire; si tu le méprises ta perte est certaine.»
Le chevalier de droite s'approche de nouveau. Il conjure le comte
de céder à ses instances. Mais celui de gauche, avec une joie
méchante, l'excite à satisfaire sa passion; et, malgré l'avis du
premier, le malheureux se laisse entraîner aux conseils du second.
«Je ne m'effraie pas si aisément, s'écrie-t-il, Quand le cerf
s'envolerait au troisième ciel, je voudrais encore l'y poursuivre:
que cela convienne ou non à Dieu et à toi, vieux prêtre, je
suivrai ma fantaisie.
«En avant! en avant! compagnons!» Et il fait retentir son fouet et
son cor. Soudain l'ermite et l'ermitage disparaissent devant lui;
derrière lui ont disparu les hommes, les chevaux et la meute. Tout
le fracas de la chasse tombe englouti dans un vaste silence.
Le comte jette des regards effrayés autour de lui. Il embouche son
cor et ne peut en tirer de son. Il appelle, sa propre voix ne
frappe plus son oreille. Le fouet qu'il agite au-dessus de sa tête
retombe muet à son côté. Il enfonce ses éperons dans les flancs de
son cheval, et ne peut ni reculer ni avancer.
Et cependant l'obscurité s'épaissit toujours de plus en plus, elle
devient semblable à la nuit des tombeaux.........Un bruit sourd,
pareil à la tempête éloignée, se fait entendre. Une voix tonnante
lui annonce du haut des airs cette terrible sentence:
«Tyran voué à l'enfer, toi qui n'épargnes ni l'animal, ni l'homme,
ni la divinité, écoute son arrêt. Le cri de tes victimes et la
voix de tes forfaits t'accusent devant le tribunal où brûle la
torche de la vengeance.
«Fuis, monstre! fuis! dés ce moment tu seras poursuivi à jamais
par Satan et sa meute infernale. Tu serviras d'exemple aux princes
à venir qui, pour satisfaire une passion cruelle, ne ménagent rien
sur la terre.»
Au même instant une lueur sombre et blafarde éclaire la forêt. Le
comte frissonne, la terreur le glace jusqu'aux os; l'effroi
l'environne, un ouragan impétueux l'assaillit avec fracas.
Au milieu de la tempête, une main noire, horrible et gigantesque
sort de la terre, s'appuie sur sa tête, se referme, et lui tourne
le visage sur le dos.
Autour de lui éclate une flamme bleue, verte et rouge. Une mer de
feu l'entoure de ses flots; il distingue dans ses vapeurs tous les
suppôts de Satan. La horde infernale s'élance vers lui du fond du
vaste abîme.
Il fuit à travers les champs et les bois qui retentissent de ses
cris douloureux. Mais la meute furieuse le poursuit sans cesse, le
jour dans les profondeurs de la terre, la nuit dans l'espace des
airs.
Son visage est resté tourné sur son dos. Dans sa fuite rapide il
voit toujours les monstres excités contre lui par l'esprit des
enfers. Il les voit grincer des dents et chercher à le saisir.
C'est la chasse infernale qui durera jusqu'au jour du jugement, et
qui souvent, dans la nuit, vient effrayer l'habitant des forêts.
Maint chasseur pourrait en raconter de terribles récits, s'il
avait le courage d'en parler.