LA CHASSE INFERNALE[12]

Le cor retentit, on entend les cris du départ. Le coursier du

comte hennit et s'élance. Derrière lui se précipitent les valets

et les piqueurs; détachés de la lesse[13], les chiens frappent

l'air de leurs aboiements, ils se jettent à travers les champs,

les ronces et les prairies.

C'était le jour consacré au repos et à la prière. Les rayons du

soleil doraient le clocher, tandis que le son harmonieux et mesuré

des cloches appelait les chrétiens à l'office du matin. Déjà

s'élevaient vers le ciel les chants pieux des fidèles assemblés.

Le comte passait à un endroit où les chemins se croisaient, les

cris de ses chasseurs s'élevaient plus joyeux. Tout à coup deux

cavaliers sont à ses côtés. Celui de droite était monté sur un

coursier blanc, comme la neige, celui de gauche sur un coursier,

couleur de feu.

Le premier, dans tout l'éclat du printemps de la vie, brillait

d'une beauté céleste. Le second, pâle et livide, lançait des

regards pareils aux éclairs dans la tempête. Ce qu'ils étaient, je

le soupçonne; mais, qui pourrait l'affirmer?

«Soyez les bienvenus, Chevaliers; vous arrivez à propos. Sur la

terre ou dans le ciel il n'est rien de préférable au plaisir de la

chasse.» Le comte parlait ainsi d'un air d'enthousiasme, et

exprimait par ses gestes son ardeur et sa joie.

--Le son du cor s'accorde mal avec la voix pieuse des cloches et

les chants du matin, lui dit d'un ton plein de douceur son

compagnon de droite; reviens sur tes pas, ta chasse ne peut être

heureuse aujourd'hui; écoute ton bon génie et ne te laisse pas

guider par l'ennemi des hommes.

--En avant! en avant! s'écria aussitôt le chevalier de gauche. Que

nous importent les cloches et les hymnes! la chasse seule nous

divertit; suivez des conseils dignes d'un noble seigneur et non

des avis bons pour des moines.

--Bien parlé! mon brave compagnon de gauche! tu me parais un héros

digne de moi. Ceux qui n'osent pas courir le cerf peuvent aller

s'asseoir au lutrin. Pour toi, mon pieux ami, que cela te

convienne ou non, je n'en suivrai pas moins ma fantaisie.»

Il dit et s'élance à travers les champs et les forêts; les deux

étrangers ne quittent pas ses côtés. Voilà qu'un cerf dix cors,

d'une blancheur éblouissante, se montre dans le lointain et fuit

rapidement devant eux.

Le cor résonne. Les chasseurs impétueux se précipitent. À la

vérité, quelques-uns tombent et restent expirants sur la place.

«Laissez-les, laissez-les, que Satan les relève, le plaisir du

maître ne doit pas en souffrir.»

Le cerf se cache dans un champ prêt à être moissonné; il croit y

trouver une retraite sûre. Un vieux laboureur se jette aux pieds

du comte. «Miséricorde, Seigneur, miséricorde! ne détruisez pas le

fruit des sueurs du pauvre!»

Le chevalier de droite, s'approche et celui de gauche excite le

chasseur à satisfaire sa passion dévastatrice. Le comte, méprisant

les bons avis du premier, suivit les conseils funestes du second.

«Retire-toi, misérable! s'écrie-t-il d'une voix de tonnerre, hors

d'ici, ou, par le diable, je mets les chiens à ta piste: et vous,

faites claquer vos fouets à ses oreilles, pour qu'il voie que je

lui tiendrai parole.»

Ainsi dit, ainsi fait. Il franchit la barrière le premier; tous le

suivirent: hommes, chiens et chevaux, tous foulent aux pieds les

épis et la moisson.

Le cerf épouvanté s'enfuit de nouveau par les plaines et les

montagnes; toujours poursuivi, jamais atteint, il gagne une vaste

prairie, et pour échapper à la mort, il se mêle à un troupeau de

vaches paisibles.

Mais voilà que les chiens arrivent de toutes parts; ils

reconnaissent la trace odorante de ses pas et font retentir l'air

de leurs aboiements. Le berger, craignant pour son troupeau, se

prosterne devant le comte.

«Miséricorde, Seigneur, miséricorde, laissez en paix mon pauvre

troupeau! Daignez réfléchir qu'il y a là plus d'une vache qui fait

la seule richesse de quelque pauvre veuve. Ne lui enlevez pas tout

son bien.»

Le chevalier de droite s'approche encore et renouvelle ses

instances; mais celui de gauche, plein d'une joie maligne, excite

le chasseur à satisfaire sa passion. Le comte, méprisant les bons

avis du premier, suivit les funestes conseils du second.

«Quoi! vil pâtre, tu oses me barrer le passage; je voudrais

pouvoir te changer toi-même en boeuf, je te chasserais toi et tes

vieilles sorcières jusqu'aux nuages du ciel.

«En avant! en avant! compagnons! sus! sus!» Et les chiens se

jettent sur tout ce qui les environne; le berger tombe déchiré de

coups, son troupeau est dispersé et mis en pièces.

Au milieu du carnage le cerf échappe encore, mais déjà sa course

est ralentie; souillé de sang et d'écume, il s'enfonce dans

l'épaisseur de la forêt et se cache au fond d'une chapelle.

Sans repos ni relâche la foule avide se presse sur ses pas, aux

aboiements des chiens, aux cris des piqueurs et au son du cor.

L'ermite paraît alors à la porte de la chapelle et d'une voix

suppliante il s'adresse au comte:

«Abandonne ta poursuite, ne viole pas la maison de Dieu. Les

angoisses de ce pauvre animal, les souffrances de tes victimes

t'accusent déjà devant le Très-Haut. Pour la dernière fois, écoute

un avis salutaire; si tu le méprises ta perte est certaine.»

Le chevalier de droite s'approche de nouveau. Il conjure le comte

de céder à ses instances. Mais celui de gauche, avec une joie

méchante, l'excite à satisfaire sa passion; et, malgré l'avis du

premier, le malheureux se laisse entraîner aux conseils du second.

«Je ne m'effraie pas si aisément, s'écrie-t-il, Quand le cerf

s'envolerait au troisième ciel, je voudrais encore l'y poursuivre:

que cela convienne ou non à Dieu et à toi, vieux prêtre, je

suivrai ma fantaisie.

«En avant! en avant! compagnons!» Et il fait retentir son fouet et

son cor. Soudain l'ermite et l'ermitage disparaissent devant lui;

derrière lui ont disparu les hommes, les chevaux et la meute. Tout

le fracas de la chasse tombe englouti dans un vaste silence.

Le comte jette des regards effrayés autour de lui. Il embouche son

cor et ne peut en tirer de son. Il appelle, sa propre voix ne

frappe plus son oreille. Le fouet qu'il agite au-dessus de sa tête

retombe muet à son côté. Il enfonce ses éperons dans les flancs de

son cheval, et ne peut ni reculer ni avancer.

Et cependant l'obscurité s'épaissit toujours de plus en plus, elle

devient semblable à la nuit des tombeaux.........Un bruit sourd,

pareil à la tempête éloignée, se fait entendre. Une voix tonnante

lui annonce du haut des airs cette terrible sentence:

«Tyran voué à l'enfer, toi qui n'épargnes ni l'animal, ni l'homme,

ni la divinité, écoute son arrêt. Le cri de tes victimes et la

voix de tes forfaits t'accusent devant le tribunal où brûle la

torche de la vengeance.

«Fuis, monstre! fuis! dés ce moment tu seras poursuivi à jamais

par Satan et sa meute infernale. Tu serviras d'exemple aux princes

à venir qui, pour satisfaire une passion cruelle, ne ménagent rien

sur la terre.»

Au même instant une lueur sombre et blafarde éclaire la forêt. Le

comte frissonne, la terreur le glace jusqu'aux os; l'effroi

l'environne, un ouragan impétueux l'assaillit avec fracas.

Au milieu de la tempête, une main noire, horrible et gigantesque

sort de la terre, s'appuie sur sa tête, se referme, et lui tourne

le visage sur le dos.

Autour de lui éclate une flamme bleue, verte et rouge. Une mer de

feu l'entoure de ses flots; il distingue dans ses vapeurs tous les

suppôts de Satan. La horde infernale s'élance vers lui du fond du

vaste abîme.

Il fuit à travers les champs et les bois qui retentissent de ses

cris douloureux. Mais la meute furieuse le poursuit sans cesse, le

jour dans les profondeurs de la terre, la nuit dans l'espace des

airs.

Son visage est resté tourné sur son dos. Dans sa fuite rapide il

voit toujours les monstres excités contre lui par l'esprit des

enfers. Il les voit grincer des dents et chercher à le saisir.

C'est la chasse infernale qui durera jusqu'au jour du jugement, et

qui souvent, dans la nuit, vient effrayer l'habitant des forêts.

Maint chasseur pourrait en raconter de terribles récits, s'il

avait le courage d'en parler.

Lénore et autres ballades · 第 8 / 9 题