Buckingham.--La salle à manger.]

qu’il recevait de l’étranger: il s’était ainsi fait le principal artisan

de la révolution qui chassa Louis-Philippe du trône de France, et avait

reconnu la légitimité du coup d’État de Napoléon III, tout cela sans

rien dire à la reine ni au premier ministre. Celle-ci se plaignit au

Parlement et exigea son renvoi immédiat du cabinet. Elle l’obtint. Cela

n’empêcha pas que, la situation politique ayant changé et avec elle

l’état des partis, Palmerston revînt au pouvoir et trouvât à la Cour de

Windsor un accueil aimable, comme si rien ne s’était passé entre la

reine et lui.

Victoria eut cependant une antipathie profonde pour deux de ses

ministres: Peel et Gladstone. A Peel, elle ne pardonna jamais ses

attaques contre le prince Albert qu’elle adorait; quant à Gladstone,

elle se montra toujours de glace envers lui et ne lui offrit par deux

fois la pairie, à son départ des affaires, que pour la forme, honneur

que, du reste, le grand homme d’État eut l’esprit de décliner chaque

fois.

Ce fut un des faibles de Victoria que de conférer la pairie à tout homme

influent. Si encore elle s’était contentée de l’offrir aux hommes d’une

valeur intellectuelle ou morale notoire; mais que de fois elle a ainsi

blasonné des fortunes tout au moins obscures.

Sa plus grande habileté a été de vivre en communion avec son peuple, en

le tenant au courant de toutes ses joies et de toutes ses douleurs

domestiques, en s’adressant à lui dans toutes les grandes circonstances

de son règne, en publiant ses mémoires; et c’est surtout par cette

intimité dans laquelle elle l’a admis, sûre qu’il garderait les

distances, que s’explique sa popularité, non seulement dans tout le

Royaume-Uni, mais encore dans tout son empire colonial, sur lequel les

Anglais sont si fiers de dire que le soleil ne se couche jamais. Quels

que soient, en effet, leurs sentiments vis-à-vis de la mère-patrie, les

colonies respectent la reine, comme à l’intérieur les partis savent la

tenir en dehors et au-dessus de leurs querelles.

Tout en ayant encouru le reproche d’être devenue prématurément vieille

d’esprit, Victoria est restée jeune en politique, en ce sens qu’elle en

est restée à 1861, ce qui obligea dernièrement lord Salisbury de lui

faire respectueusement observer qu’il avait coulé de l’eau sous

London-Bridge depuis la chute de lord Melbourne. La vérité, c’est

qu’elle a exercé le pouvoir sans y prendre jamais goût et qu’elle est

restée dans ses idées de 1852, date où, dans une lettre au roi de

Prusse, à qui elle éprouvait le besoin d’expliquer la guerre de Crimée,

elle écrivait:

«Nous autres femmes ne sommes point faites pour gouverner; si nous

sommes de vraies femmes, nous ne pouvons que haïr ces occupations.

Cependant, je _dois_ m’y attacher.»

Tout le règne de Victoria s’illumine à la lueur de ces quelques lignes:

elle est reine malgré elle, comme Sganarelle est médecin malgré lui,

avec cette différence qu’elle se résigne à jouer mélancoliquement le

personnage. Et ce dégoût du pouvoir vient de ce qu’elle se sent née pour

être femme et qu’on ne l’est pas assez sous l’hermine royale. Elle ne

reconnaît pas pour être de son sexe les Élisabeth d’Angleterre, les

Catherine de Russie, les Louise de Prusse; ce sont pour elle des

monstres politiques doués d’un tempérament hybride qu’elle n’a garde de

leur envier. D’ailleurs, la Constitution anglaise actuelle ne leur

permettrait pas de vivre.

Ainsi Victoria, dont le nom aura brillé d’un grand éclat sur la période

la plus longue de l’histoire d’Angleterre, non seulement n’aura pas

gouverné, mais aura à peine régné. Autant on lui sait gré de son

abstention dans le premier cas, autant, dans le second, on lui reproche

de ne pas savoir employer le produit de sa liste civile à déployer à sa

Cour le luxe dont une Cour a besoin. Qui sait si, à force de simplicité,

cette reine, qui restera grande dans l’histoire par les grands progrès

qu’elle aura vus naître sous son très long règne, n’aura pas prouvé à

son peuple son inutilité, et qu’un jour, au jour du réveil qui suit

généralement les grandes crises salutaires de la vie des peuples,

l’Anglais, cessant de jouer le fanfaron à la face du monde civilisé,

répudiant une bonne fois sa séculaire hypocrisie, devenant enfin franc

envers lui-même, ne trouvera pas, en révisant le budget, que sa

soi-disant monarchie est un luxe bien coûteux pour le peu de services

qu’elle rend?

La reine Victoria intime Ouvrage illustré de 60 gravures d'après des photographies et des documents inédits · 第 7 / 62 题