IV

Ah! ce qu'ils font est l'oeuvre auguste.

Ces histrions sont les héros!

Ils sont le vrai, le saint, le juste,

Apparaissant à nos barreaux.

Nous sentons, dans la nuit mortelle,

La cage en même temps que l'aile;

Ils nous font espérer un peu;

Ils sont lumière et nourriture;

Ils donnent aux coeurs la pâture,

Ils émiettent aux âmes Dieu!

Devant notre race asservie

Le ciel se tait, et rien n'en sort.

Est-ce le rideau de la vie?

Est-ce le voile de la mort?

Ténèbres! l'âme en vain s'élance,

L'Inconnu garde le silence,

Et l'homme, qui se sent banni,

Ne sait s'il redoute ou s'il aime

Cette lividité suprême

De l'énigme et de l'infini.

Eux, ils parlent à ce mystère!

Ils interrogent l'éternel,

Ils appellent le solitaire,

Ils montent, ils frappent au ciel,

Disent: Es-tu là? dans la tombe,

Volent, pareils à la colombe

Offrant le rameau qu'elle tient,

Et leur voix est grave, humble ou tendre,

Et par moments on croit entendre

Le pas sourd de quelqu'un qui vient.

V

Nous vivons, debout à l'entrée

De la mort, gouffre illimité,

Nus, tremblants, la chair pénétrée

Du frisson de l'énormité;

Nos morts sont dans cette marée;

Nous entendons, foule égarée

Dont le vent souffle le flambeau,

Sans voir de voiles ni de rames,

Le bruit que font ces vagues d'âmes

Sous la falaise du tombeau.

Nous regardons la noire écume,

L'aspect hideux, le fond bruni;

Nous regardons la nuit, la brume,

L'onde du sépulcre infini;

Comme un oiseau de mer effleure

La haute rive où gronde et pleure

L'océan plein de Jéhovah,

De temps en temps, blanc et sublime

Par-dessus le mur de l'abîme

Un ange paraît et s'en va.

Quelquefois une plume tombe

De l'aile où l'ange se berçait;

Retourne-t-elle dans la tombe?

Que devient-elle? On ne le sait.

Se mêle-t-elle à notre fange?

Et qu'a donc crié cet archange?

A-t-il dit non? a-t-il dit oui?

Et la foule cherche, accourue,

En bas la plume disparue,

En haut l'archange évanoui!

Puis, après qu'ont fui comme un rêve

Bien des coeurs morts, bien des yeux clos,

Après qu'on a vu sur la grève

Passer des flots, des flots, des flots,

Dans quelque grotte fatidique,

Sous un doigt de feu qui l'indique,

On trouve un homme surhumain

Traçant des lettres enflammées

Sur un livre plein de fumées,

La plume de l'ange à la main!

Il songe, il calcule, il soupire,

Son poing puissant sous son menton;

Et l'homme dit: Je suis Shakspeare.

Et l'homme dit: Je suis Newton.

L'homme dit: Je suis Ptolémée;

Et dans sa grande main fermée

Il tient le globe de la nuit.

L'homme dit: Je suis Zoroastre;

Et son sourcil abrite un astre,

Et sous son crâne un ciel bleuit!

Les contemplations: Aujourd'hui, 1843-1856 · 第 142 / 163 题