IV

Depuis quatre mille ans que, courbé sous la haine,

Perçant sa tombe avec les débris de sa chaîne,

Fouillant le bas, creusant le haut,

Il cherche à s'évader à travers la nature,

L'esprit forçat n'a pas encor fait d'ouverture

A la voûte du ciel cachot.

Oui, le penseur en vain, dans ses essors funèbres,

Heurte son âme d'ombre au plafond de ténèbres;

Il tombe, il meurt; son temps est court;

Et nous n'entendons rien, dans la nuit qu'il nous lègue

Que ce que dit tout bas la création bègue

A l'oreille du tombeau sourd.

Nous sommes les passants, les foules et les races.

Nous sentons, frissonnants, des souffles sur nos faces.

Nous sommes le gouffre agité;

Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile;

Nous sommes les flocons de la neige éternelle

Dans l'éternelle obscurité.

Pour qui luis-tu, Vénus? Où roules-tu, Saturne?

Ils vont: rien ne répond dans l'éther taciturne.

L'homme grelotte, seul et nu.

L'étendue aux flots noirs déborde, d'horreur pleine;

L'énigme a peur du mot; l'infini semble à peine

Pouvoir contenir l'inconnu.

Toujours la nuit! jamais l'azur! jamais l'aurore!

Nous marchons. Nous n'avons point fait un pas encore!

Nous rêvons ce qu'Adam rêva;

La création flotte et fuit, des vents battue;

Nous distinguons dans l'ombre une immense statue

Et nous lui disons: Jéhovah!

Marine-Terrace, nuit du 30 mars 1854.

Les contemplations: Aujourd'hui, 1843-1856 · 第 126 / 163 题