(Suite.)
Description des Martinistes, ou la Franc-Maçonnerie religieuse.
-- Utilité de leurs travaux. -- Leur persécution par
l'impératrice Catherine. -- Ils reprennent leurs travaux sous
l'empereur Alexandre. -- Ils font fleurir les sociétés bibliques,
etc. -- Remarques générales sur les Russes. -- Constitution
donnée à Moscou par les Polonais. -- Situation religieuse des
Slaves de l'Empire ottoman. -- Observations générales sur la
condition actuelle des nations slaves. -- Ce que l'Europe peut
espérer ou craindre d'elles. -- Causes qui s'opposent aujourd'hui
aux progrès du Protestantisme parmi les Polonais. -- Moyens de
propager la religion de l'Évangile chez les Slaves. --
Perspective heureuse pour elle en Bohême. -- Succès des efforts
du révérend F.-W. Kossuth à Prague. -- Raisons pour que les
Protestants anglais et américains prêtent quelque attention à la
situation religieuse des Slaves. -- Alliance entre Rome et la
Russie. -- Influence du despotisme et des institutions libérales
sur le Catholicisme et le Protestantisme. -- Causes de la
recrudescence actuelle du Catholicisme. -- Quel contrepoids l'on
pourrait y opposer. -- Importance d'une alliance entre les
Protestants anglais et slaves.
Nous n'achèverons pas le tableau des sectes religieuses de la Russie,
sans une rapide esquisse des Martinistes, qui méritent une place
honorable dans les annales de la religion, et, tout à la fois, dans
celle de la Franc-Maçonnerie, pour avoir mis en pratique, au moyen des
loges maçonniques, les sublimes préceptes de la Religion; et peut-être
la Franc-Maçonnerie n'eut-elle jamais occasion de se déployer dans
une plus noble sphère d'activité que sous le nom de Martinisme, en
Russie.
Le chevalier Saint-Martin n'est pas aussi connu qu'il mériterait de
l'être[186]. Ce serait cependant excéder les limites de cet ouvrage,
que de donner une biographie de cet homme remarquable, qui, dans un
siècle où l'école philosophique exerçait en France un tyrannique
empire sur l'opinion publique, travaillait sans relâche à répandre les
doctrines du Christianisme pur, bien qu'empreint d'une teinte
considérable de mysticisme. Il essaya d'établir ses doctrines au moyen
des loges maçonniques, en leur imprimant une direction religieuse et
pratique. Il ne parvint pas à réaliser ses vues dans sa patrie, bien
qu'il eût obtenu quelque succès au sein des loges de Lyon et de
Montpellier; mais ses doctrines furent importées en Russie par un
Polonais, le comte Grabianka, et par un Russe, l'amiral Plestcheyeff,
et introduites par leur influence dans les loges maçonniques de ce
pays, où elles ont pris depuis ce temps de plus grands développements
encore. Les ouvrages de Jacob Boehme et d'écrivains religieux
protestants, tels que Jean Arndt, Spener et quelques autres de la même
école, et les écrits de Saint-Martin lui-même, devinrent les guides de
cette société, qui comptait dans son sein des personnes appartenant
aux premiers rangs de la communauté. Leur but n'était pas de
s'abandonner uniquement à des spéculations religieuses, mais de mettre
avant tout en pratique les préceptes du Christianisme, en faisant le
bien, et ils déployèrent à cet égard la plus louable activité. Leur
sphère d'action, loin de se limiter à simples actes de charité,
s'étendait à l'éducation et aux progrès des lettres. Ils firent de
Moscou leur siége principal, et ils fondèrent dans cette capitale une
société typographique pour l'encouragement de la littérature. Afin
d'exciter les jeunes gens à se vouer au culte des lettres, cette
société achetait tous les manuscrits qui lui étaient apportés, prose
et poésie, productions originales et traductions. Un grand nombre de
ces manuscrits, indignes de voir le jour, furent détruits ou délaissés
dans les cartons; mais beaucoup d'entre eux eurent les honneurs de
l'impression. Les sociétaires favorisaient surtout la publication des
ouvrages de religion et de morale; mais ils imprimaient aussi les
oeuvres consacrées aux diverses branches des lettres et des sciences,
si bien que la littérature russe s'enrichit rapidement d'un grande
nombre d'écrits traduits en partie des langues étrangères. Ils
fondèrent aussi une vaste bibliothèque, pour laquelle ils déboursèrent
plus de quarante mille livres sterling, monnaie d'Angleterre, composée
principalement d'ouvrages religieux, et accessible à tous ceux qui
désiraient puiser des renseignements. Une école s'ouvrit à leurs
frais, et ils s'appliquaient à rechercher les jeunes gens de mérite
pour leur fournir les moyens d'achever leurs études dans le pays ou
aux Universités étrangères.
[Note 186: Le chevalier Saint-Martin naquit en 1743 et mourut en 1803.
Ses principaux ouvrages sont: _de l'Erreur et de la Vérité_, et _des
Rapports entre Dieu, l'Homme et la Nature_. On trouve un aperçu de sa
vie et de ses ouvrages dans la _Biographie universelle_.]
Au sein de cette admirable société, l'on remarque en relief les traits
de Novikoff, qui, dès ses plus jeunes années, se dévoua, de toutes les
forces de son coeur et de son âme, au développement intellectuel de sa
patrie. Il publia, en débutant, un recueil périodique de littérature,
s'attachant à répandre des avis utiles, attaquant les préjugés, les
abus, et tout ce qui était mal. Il fonda ensuite un journal savant et
une autre publication d'un caractère plus populaire, mais toujours
avec un but sérieux, et il consacra le produit de ses oeuvres à créer
des écoles primaires avec l'instruction gratuite. Il fixa plus tard sa
résidence à Moscou, où il institua la société typographique dont nous
avons parlé.
Chaque membre de la Franc-Maçonnerie contribuait à ces nobles fins,
non-seulement de sa bourse, mais encore par ses efforts personnels, par
son influence sur ses parents et sur ses amis, pour les engager à suivre
son exemple. S'ils découvraient, fût-ce au loin, un homme de talent, ils
s'efforçaient de le mettre dans son jour. C'est ainsi que l'un des
membres les plus actifs de cette société, M. Tourghénéff[187], trouva,
au fond d'une province, un jeune homme d'avenir, mais qui n'avait pas
les moyens de cultiver ses talents. Il l'emmena à Moscou et le mit à
même d'étudier à l'Université. Ce jeune homme devint l'illustre
historien de Russie Karamsin, aussi distingué par la noblesse de son
caractère que par son mérite éclatant.
[Note 187: Père d'Alexandre et de Nicolas Tourghénéff, tous les deux
bien connus à l'étranger.]
Le zèle des Martinistes en faveur des oeuvres de charité, égalait
celui qu'ils apportaient au progrès intellectuel de leur pays. Ceux
qui ne pouvaient donner beaucoup d'argent, donnaient leur temps et
leurs peines. Plusieurs Martinistes dépensèrent littéralement jusqu'à
leur dernier rouble pour venir en aide aux établissements utiles de
leur société et aux souffrances de leurs semblables; ainsi,
Lapoukhine, membre de l'une des plus grandes familles de Russie,
dépensa de cette manière une fortune princière, tout en n'accordant à
ses besoins que le plus strict nécessaires. Sénateur et juge de la
cour criminelle de Moscou, sa vie entière fut consacrée à la défense
des opprimés et des innocents, dans un pays où l'état de la justice
fournissait ample matière à sa générosité. Bien d'autres encore que
l'on pourrait citer, sacrifièrent des fortunes considérables et se
soumirent à de grandes privations afin de pouvoir mieux seconder les
nobles efforts de leur société.
Il est malheureusement bien rare qu'un Polonais trouve à parler ainsi
des Russes; ajoutons qu'il s'est rencontré parmi eux beaucoup
d'individus d'une générosité diamétralement opposée à la ligne de
conduite suivie systématiquement par leur gouvernement envers les
compatriotes de l'auteur; ils ont allégé les souffrances de plus d'une
victime de ce système de persécution; et, ce qui est peut-être une
preuve plus grande encore d'élévation d'âme, ils ont su flatter les
sentiments de nationalité, profondément blessés, de ceux dont les vues
ne pouvaient s'accorder avec les leurs. De tels hommes nous sauraient
peu de gré de proclamer ici leurs noms; mais si ces lignes viennent à
leur tomber un jour sous les yeux, qu'ils demeurent bien convaincus
que nos compatriotes sont instruits de leurs actions et en apprécient
tout le mérite. Rien ne saurait nous empêcher cependant d'exprimer le
respect plein de reconnaissance dont nos concitoyens sont pénétrés
pour la mémoire du prince Galitzin, gouverneur-général de Moscou, qui
se montra d'une bonté toute paternelle envers beaucoup de jeunes
Polonais, victimes d'une persécution systématique commencée, en 1820,
contre leur nationalité, dans les provinces polonaises de la Russie,
et qui furent exilés de leurs foyers au coeur même de ce pays,
uniquement pour avoir mis leurs talents et leur conduite morale en
obstacle à l'accomplissement des fins de cette persécution. Nous
n'hésitons pas à affirmer que les opinions que nous avons exprimées
sont partagées par tous les vrais patriotes polonais, au nombre
desquels nous en citerions qui ont préféré les souffrances de l'exil
aux avantages considérables qu'ils pouvaient se procurer en faisant
acte d'adhésion à un système politique contre lequel ils luttent
aujourd'hui. Ce n'est pas une aveugle haine de nationalité qui fera
jamais prospérer une cause légitime, car de semblables sentiments sont
plutôt faits pour la dégrader. Un honnête homme restera fidèle à la
cause qu'il a embrassée par des motifs de conscience, sans avoir égard
à son intérêt ni aux personnes qui pourraient l'attaquer ou la
défendre. Il ne la désertera pas, parce que les êtres pour qui il
nourrit des sentiments de considération personnelle et même
d'affection viendraient à se trouver en opposition avec lui, ou parce
qu'il aurait le malheur de ne pouvoir sympathiser avec beaucoup de ses
défenseurs.
Revenons aux Martinistes. Il est certain que s'ils avaient eu la
liberté de continuer leurs nobles travaux, ils eussent accéléré la
marche de la véritable civilisation en Russie; car ils apportaient
tout leur zèle à éclairer leurs concitoyens, non-seulement en semant à
pleines mains l'instruction littéraire et scientifique dans les
diverses classes de la population, mais surtout en inspirant un esprit
vraiment religieux à l'Église nationale, qui ne représente qu'un
assemblage de formes extérieures et de croyances superstitieuses, et
en la transformant en agent puissant de moralisation et d'éducation
religieuse pour le peuple.
Les loges maçonniques embrassèrent peu à peu tout le territoire, et
leur influence bienfaisante commençait à se faire sentir tous les
jours davantage. Elles comptaient dans leur sein les hommes les plus
recommandables de la Russie, de hauts fonctionnaires, des lettrés, des
négociants, et particulièrement des éditeurs et des imprimeurs. On
trouvait aussi dans leurs rangs plusieurs hauts dignitaires de
l'Église, en même temps que de simples prêtres de paroisse.
Ce fut une glorieuse époque dans les annales de la Franc-Maçonnerie,
qui ne fournit jamais peut-être, bien que trop courte, hélas! de plus
noble carrière d'utilité, que celle qu'elle parcourut en Russie sous
la conduite de ses chefs martinistes. Elle eût découvert à ce pays
tout un horizon nouveau, en changeant le cours de ses idées de
conquête et d'agression contre d'autres contrées, et en dirigeant
l'énergie de ses populations sur des progrès intérieurs et sa propre
civilisation; mais rien de ce qui est noble et bon ne peut fructifier
sans l'air fécondant de la liberté. Les aspirations généreuses se
flétrissent tôt ou tard sous le souffle glacé du despotisme, qui, bien
qu'inspiré par circonstance d'intentions équitables, les refoulera
toujours quand leur objet viendra à froisser ses intérêts réels ou
imaginaires. Il en fut ainsi avec les Martinistes. L'impératrice
Catherine, qui avait réalisé dans son empire un certain nombre de
réformes conçues dans un esprit de libéralisme remarquable, devint de
plus en plus despote en avançant en âge. La peur de la révolution
française lui fit abandonner toutes les idées dont l'étalage lui
acquit l'adulation de ces mêmes écrivains qui avaient précipité cette
terrible commotion. Il ne fut plus question d'aider par tous les
moyens au développement intellectuel de ses sujets, mais bien, au
contraire, de les arrêter dans la voie du progrès, et conséquemment,
la Franc-Maçonnerie en général et la société typographique en
particulier, éveillèrent ses défiances. L'un de ses membres les plus
actifs, Novikoff, dont nous avons dit les efforts pour éclairer ses
concitoyens, fut enfermé dans la forteresse de Schlusselbourg, et
Lapoukhine, le prince Nicolas Troubetzki et Tourghénéff furent exilés
dans leurs terres; les ouvrages d'Arndt, de Spener, de Boehme et
d'autres livres religieux traduits en russe, furent saisis et brûlés
comme dangereux pour l'ordre public.
L'empereur Paul mit Novikoff en liberté à son avènement au trône; mais
les épreuves de ce patriote n'étaient pas terminées. Délivré de ses
fers, il trouva la désolation assise dans son foyer; sa femme était
morte, et ses trois jeunes enfants en proie à un fléau terrible et
incurable. L'empereur Paul, dont les accès fièvreux de despotisme
étaient le résultat d'un esprit affaibli et troublé par un sentiment
douloureux des torts de sa mère à son égard, mais dont la nature avait
quelque chose de noble et de chevaleresque, demanda à Novikoff[188],
quand il lui fut présenté à sa sortie de la forteresse, comment il
pourrait compenser l'injustice dont il avait été victime et les
souffrances qu'il avait endurées. «En rendant la liberté à tous ceux
qui furent jetés dans les fers en même temps que moi,» répondit
Novikoff.
[Note 188: Quelle qu'ait pu être la conduite de Paul en général, et
l'on ne saurait douter du désordre mental qui influençait le plus
souvent ses actions, les Polonais n'oublieront jamais ses procédés
vraiment chevaleresques envers Kosciuszko, à qui il vint apporter
lui-même la nouvelle de sa liberté, en attestant que, s'il avait été
sur le trône, la Pologne n'eût pas été détruite. Le même monarque,
immédiatement après son avènement, consentit en faveur des provinces
polonaises saisies par sa mère, au maintien du langage national, des
lois et de l'administration locales.]
Les Martinistes ne purent reprendre le cours de leurs premiers
travaux, ils continuèrent cependant à défendre et à propager leur
doctrine. L'empereur Alexandre qui, à la suite de la guerre de France,
s'était mis à incliner au mysticisme religieux, particulièrement sous
l'influence de la célèbre madame Krudener, et qui désirait sincèrement
le bien de son pays, appela les Martinistes dans ses conseils. Il
confia à l'un d'eux, le prince Galitzin, le département des cultes et
de l'instruction publique. Galitzin et d'autres Martinistes
rivalisèrent d'efforts pour répandre les lumières au sein du peuple,
et surtout pour faire dominer l'élément religieux dans l'éducation. Ce
fut à cette époque que les Sociétés bibliques se multiplièrent sous
l'influence du gouvernement, et que beaucoup d'ouvrages étrangers d'un
caractère religieux, tels que ceux de Jung Stilling, etc., furent
traduits et publiés. Un journal d'une tendance mystique, intitulé le
_Messager de Sion_, fut publié en russe par M. Labzin. Ce recueil
périodique eut un grand débit, et, selon toute apparence, beaucoup de
lecteurs partageaient ces opinions; mais, comme il n'existe pas de
publicité en Russie, il est très difficile de constater le véritable
état des choses. On peut dire cependant, en toute assurance, que les
tendances libérales et religieuses qui s'étaient manifestées sous le
règne de l'empereur Alexandre, ont disparu de la Russie et cédé le
terrain à une ligne de politique dont le but invariable est de mouler
les divers éléments de nationalité et de religion renfermés dans les
limites de l'Empire russe, en une seule Église, en une seule nation;
politique qui, selon nous, porte en elle-même plus de germes de
destruction que de conservation d'un État. Nous avons dit la
persécution à laquelle l'Église grecque unie avait eu à faire tête
sous le gouvernement actuel, les tentatives qui avaient pour objet de
convertir l'Église protestante des provinces de la Baltique, sont
aussi bien connues. C'est en conséquence de cette politique, que les
Sociétés bibliques furent défendues, et que les missionnaires
protestants qui propageaient la religion des Écritures dans les
provinces asiatiques de la Russie, furent empêchés de poursuivre leurs
travaux.
Nous l'avouerons, c'est avec un sentiment de satisfaction peu
ordinaire, que nous avons insisté sur les faits propres à jeter un
jour favorable sur le sombre tableau qui a été souvent fait de la
condition sociale de nos frères slaves de Russie. L'exemple des
Martinistes et des Malakanes, pris dans les classes les plus élevées
et les plus basses à la fois de la société russe, prouve que le long
despotisme qui s'est appesanti depuis des siècles et qui pèse encore
sur ce pays, et l'influence non moins funeste d'une servitude
dégradante jusqu'au sein du foyer domestique, n'ont pas détruit dans
ses habitants les germes des plus nobles qualités morales qui, sous
tout autre ciel plus doux, se fussent développés entièrement[189].
[Note 189: Peu d'exemples peut-être fournissent une plus forte preuve
de l'influence dégradante du despotisme, que celui du comte
Rostopchine, lors de l'incendie de Moscou en 1812. Cet acte de
patriotisme, par lequel une nation voua sa propre capitale aux flammes
pour délivrer le pays d'un agresseur étranger, mérite l'admiration
sincère de tout vrai patriote, dussent-ce même les intérêts de sa
propre patrie en avoir souffert, comme celle de l'auteur. C'est là, en
effet, une cause de juste orgueil pour tous les Russes, mais
principalement pour l'acteur principal de ce terrible drame qui
n'était autre que Rostopchine, et cependant la servilité du courtisan
étouffa dans le coeur de cet homme la grandeur du héros. Ayant appris
que l'empereur Alexandre n'approuvait pas l'idée de la destruction de
Moscou par les Russes eux-mêmes, bien que cette idée fût convertie en
fait, Rostopchine publia un pamphlet en français désavouant cette
action héroïque et attribuant l'incendie de la capitale russe aux
Français. Hélas! faut-il, de nos jours, avoir vu une nation désavouer,
sous l'influence du despotisme, une action que toute autre eût
revendiquée avec orgueil!]
Les souffrances qui ont été infligées à la nation de l'auteur de cet
ouvrage par le gouvernement russe, sont trop bien connues; et c'est
précisément à cause de son opposition à cette aveugle politique, qu'il
se trouve aujourd'hui sur le sol hospitalier de l'Angleterre. Il
n'hésite point toutefois à déclarer, au nom de ses concitoyens, que
les sentiments qui les animent à l'égard des Russes, ne sont pas ceux
de la vengeance, mais d'un regret profond de les voir transformés en
misérables instruments d'oppression, et par cela même cent fois plus à
plaindre que le parti opprimé. Ils espèrent qu'une nation qui peut se
glorifier des trophées républicains de Novogorod, et qui a produit un
Minine et un Pojarski, est réservée à de plus hautes destinées[190].
Longues et sanglantes furent les luttes qui divisèrent les deux
nations, et la victoire couronna plus d'une fois les aigles
polonaises; mais peu de peuples peuvent se vanter d'un triomphe aussi
glorieux que celui qui fut obtenu, en 1612, sur Moscou, par le général
polonais Zolkiewski. Ayant défait les forces russes, Zolkiewski marcha
sur leur capitale qui, en proie à l'anarchie et aux factions, trembla
à l'approche d'un ennemi redouté. Pour échapper à la ruine imminente
de leur pays, les boyards offrirent, par l'intermédiaire de
Zolkiewski, le trône de Russie au fils de Sigismond III, sans stipuler
d'autre condition que la liberté de leur Église. Le général victorieux
accepta cette proposition; il y fit ajouter qu'une constitution,
garantissant aux habitants leurs vies et leurs propriétés, serait
établie en même temps en Moscovie; ainsi, le vainqueur conférait une
liberté inespérée aux vaincus. Entré dans la capitale à la demande des
boyards, il rétablit l'ordre et se concilia la confiance illimitée des
habitants. Quand, pour accélérer l'exécution du traité conclu par ses
soins, Zolkiewski partit de Moscou, il laissa cette capitale, naguère
terrifiée et consternée à son approche, au milieu des regrets
universels de la population. Les principaux personnages du pays
l'accompagnèrent jusqu'aux portes de la ville, les fenêtres et même
les toits des maisons, dans les rues qu'il avait à traverser, étaient
garnis de Russes appelant la bénédiction du ciel sur le général
polonais, qu'ils redoutaient peu de temps auparavant comme leur plus
terrible ennemi[191]. Nous autres Polonais, nous serons toujours plus
fiers de ce triomphe de notre Zolkiewski, que de toutes les victoires
remportées par notre nation; que les Russes se glorifient des trophées
sanglants de leur Souvaroff et du massacre de Praga!...
[Note 190: La Russie, plongée dans l'anarchie et en guerre avec la
Pologne par suite de la rupture du traité conclu par Zolkiewski, fut à
deux doigts de sa perte. Elle dut son salut au patriotisme de Minine,
bourgeois de Nijni-Novogorod, et du prince Pojarski, qu'il excita à ce
mettre à la tête d'une force armée.]
[Note 191: Karamsin a fait remarquer justement que l'avènement de
Vladislav eût changé le sort de la Russie en affaiblissant
l'autocratie, et peut-être la face de toute l'Europe eût-elle été
modifiée, si le père de ce prince, le roi Sigismond, avait eu en
partage la sagesse de Zolkiewski. Malheureusement nous avons vu qu'il
n'en était pas ainsi. Zolkiewski ne put obtenir de Sigismond la
confirmation de son traité; il se retira de dégoût et ne prit plus
aucune part aux affaires concernant la Russie. Il laissa le lieu de sa
retraite quand le pays fut menacé par les Turcs, et périt dans une
bataille qu'il leur livra en 1620.]
Les Slaves de l'empire turc se convertirent à une période moins
récente que les autres nations de leur race; c'était là, du reste, une
conséquence de leur proximité de Constantinople et de leurs relations
fréquentes avec cette capitale de l'Orient. Ils sont restés depuis ce
temps sous la juridiction du patriarche grec. Leur histoire
ecclésiastique n'offre aucun trait particulier digne d'intérêt, à
l'exception de la secte des _Bogomils_, qui eut quelque succès dans la
Bulgarie, et qui était très certainement d'origine slave, comme
l'indique son nom, tiré de _Boh_, Dieu, et _Milouy_, ayez pitié. Nous
citerons encore les _Patarins_, secte importée d'Italie, et qui compta
de nombreux adhérents en Servie, en Bosnie et en Dalmatie, du XIIe au
XVe siècle. La description de ces sectes se trouve dans toutes les
histoires ecclésiastiques; mais il règne encore beaucoup d'incertitude
sur la véritable nature de leurs doctrines, que nos limites ne nous
permettent pas de rechercher[192]. Nous avons déjà fait remarquer que
les _Patarins_ avaient des doctrines semblables à celles des
Doukhobortzi. Un nombre considérable de Serviens, parmi lesquels
plusieurs familles nobles de ce pays, embrassèrent l'islamisme vers la
fin du XIVe siècle. Ils ont conservé la langue slave, leurs traditions
nationales et le trait caractéristique de ces peuples, l'attachement à
leur race, en unissant à ces sentiments une foi ardente à la lettre du
Koran. Un grand nombre de ces Slaves se distinguèrent au service de la
Turquie et furent investis des plus hautes dignités de l'État.
Conformément à l'Ethnographie slave de Szaffarik, leur nombre
s'élevait à un demi-million d'âmes, outre trois cent mille Bulgares
qui sont devenus aussi sectateurs de Mahomet.
[Note 192: Une étude très intéressante sur ces sectes se trouve dans
l'ouvrage de sir Gardner Wilkinson: _la Dalmatie et le Montenegro_,
vol. II, p. 97.]
Après avoir tracé rapidement l'histoire religieuse des nations slaves,
nous ajouterons quelques considérations générales sur cette question
et sur les principaux sujets qui s'y rattachent immédiatement. Notre
but, en mettant cette esquisse au jour, n'a jamais été d'amuser nos
lecteurs, car un ouvrage de fiction eût infiniment mieux convenu dans
ce cas que des faits historiques; notre intention a été d'apporter un
faible support au service de la cause de la Réforme en général, en
produisant un nouveau témoignage en sa faveur, et d'exciter ainsi
l'intérêt des Protestants anglais pour la même cause dans les contrées
slaves. Les Protestants de la Grande-Bretagne embrassent, dans leur
zèle à répandre la vérité chrétienne, les nations les plus reculées du
globe, et des sommes immenses sont généreusement dépensées pour
propager la parole divine dans leurs divers langages. Les
missionnaires anglais et américains font des efforts pour convertir au
Christianisme les sauvages insulaires de l'Océan Pacifique aussi bien
que les brahmes érudits de l'Inde. Ils cherchent dans toutes les
parties du monde les enfants dispersés d'Israël, pour leur ouvrir les
yeux à la lumière; ils ont visité les Nestoriens et d'autres débris
des Églises de l'Orient, afin de ressusciter parmi eux les vérités
obscurcies et presque éteintes de l'Évangile. Plusieurs contrées de
l'Europe occidentale ont eu aussi leur part de ces efforts pour
ranimer l'esprit religieux; mais les nations slaves semblait seules
déshéritées de cet apostolat universel. La race qui produisit Jean
Huss et qui a donné des preuves de son zèle et de son attachement aux
vérités proclamées par ce grand réformateur, plus peut-être qu'aucune
nation du globe, éveille moins d'intérêt dans l'esprit et dans le
coeur des Protestants anglais, que les habitants de l'intérieur de
l'Afrique ou ceux des régions polaires; et cependant cette race, qui
comprend près du tiers de toute la population de l'Europe, qui occupe
plus de la moitié de son territoire et qui étend sa domination sur
l'Asie septentrionale tout entière, ne compte dans son sein qu'un
million cinq cent mille Protestants. Nous pensons donc que ceux
d'entre les Protestants anglais qui ont réellement à coeur le succès
de la cause protestante, même aux extrémités du monde, devraient au
moins accorder quelque attention à l'état actuel de la Réforme et à
son avenir dans des régions voisines de leurs propres foyers, et dont
les destinées religieuses et politiques sont appelées à décider, soit
en bien, soit en mal, de celles de l'Europe elle-même. L'expérience de
l'histoire ne devrait-elle pas suffire pour diriger l'attention des
Protestants anglais sur ces nations, où les écrits de leur propre
Wickliffe ont eu un puissant retentissement, tandis qu'ils ne
trouvèrent aucun écho parmi les habitants de beaucoup d'autres
contrées. Un ferment d'agitation politique et religieuse travaille
fortement aujourd'hui l'esprit des nations slaves; le résultat de ce
bouillonnement peut produire un grand bien ou un grand mal pour
l'Europe, selon la direction qui sera imprimée au mouvement résultant
de cette fermentation. Ce résultat peut être un progrès intellectuel,
politique et religieux, conduisant au gouvernement constitutionnel et
à la réforme de l'Église dans les États slaves. Il peut servir à
naturaliser et à consolider le même ordre de choses dans d'autres
pays; mais il peut conduire aussi à une guerre de race, dans laquelle
les antipathies et l'orgueil national joueraient un si grand rôle, que
toutes autres considérations se tairaient devant le sentiment de
vengeance une fois évoqué contre des torts réels ou imaginaires, et
devant la perspective éblouissante d'une grandeur nationale à
conquérir, quel que soit d'ailleurs le sort réservé à ces illusions.
Les nations, comme les individus, sont capables des sentiments les
plus élevés aussi bien que des plus mauvaises passions. Elles sont
capables de générosité, de bonté et de reconnaissance, mais aussi
d'arrogance, d'avidité et de vengeance; avec cette différence, que ces
derniers sentiments, toujours réprouvés dans l'individu, ne sont que
trop souvent considérés comme des vertus, quand, passés dans l'esprit
d'une nation tout entière, ils prennent le masque du patriotisme. Il
n'est pas rare que des hommes, qui reculeraient devant la moindre
infraction aux règles les plus strictes de la morale tant qu'il s'agit
de leur intérêt particulier, adoptent sans hésitation le principe de
la patrie avant tout. Cette observation s'applique à toutes les
nations, et principalement aux Slaves, dont les sentiments nationaux
ont été irrités par le souvenir des maux historiques qu'ils ont eu à
souffrir des Allemands. Ce souvenir, au lieu d'être effacé en
adoucissant les sentiments blessés du parti opprimé, est, au
contraire, entretenu par de nouveaux actes d'agression contre sa
nationalité, et par les ouvrages d'écrivains allemands exaltant les
faits d'oppression par lesquels leurs ancêtres exterminèrent les
habitants slaves de provinces entières, et proclamant bien haut
l'intention de continuer cette oeuvre d'anéantissement national, en
soumettant les Slaves modernes à la suprématie politique de
l'Allemagne.
Parmi ces ouvrages, le plus remarquable est celui de M. Heffter, que
nous regrettons de n'avoir pas lu avant d'avoir écrit notre _Essai sur
le Panslavisme_. Cet ouvrage est intitulé _Der Weltkampf der Deutschen
und der Slaven_, ou _la Lutte universelle entre les Allemands et les
Slaves_ (1847). C'est un ouvrage bien écrit, avec une connaissance
profonde du sujet; il contient une description détaillée de
l'asservissement des Slaves de la Baltique par les Allemands. Peu
d'ouvrages cependant soulèvent à un plus haut degré les sentiments
violents d'animosité nationale de la part des Slaves contre les
Allemands, car toute sa teneur est une paraphrase continuelle des
événements ainsi décrits par Herder: «Les Slaves furent ou exterminés
ou réduits en servitude par provinces entières, et leurs terres furent
distribuées aux évêques et aux nobles.» Le savant auteur, après avoir
réuni toutes les preuves historiques contre le caractère national des
Slaves, en excluant systématiquement tout ce que ses propres
concitoyens ont dit en leur faveur, déclare (page 459) que les Slaves
ne méritent aucun intérêt; car c'est leur conduite, ajoute-t-il, qui
leur a valu les maux dont ils se plaignent. Le même auteur fait
observer que le dernier acte de la lutte nationale fut la violation de
tout principe du droit des gens qui fut accueillie par une réprobation
si générale en Europe, c'est-à-dire l'incorporation de la république
de Cracovie à l'Autriche. Il triomphe à l'idée que le Germanisme
poursuivra avec fermeté le cours de ses conquêtes sur le territoire
slave; il condescend généreusement à laisser aux Slaves leur langage
et leur littérature, à la condition qu'ils ne feront aucune tentative
d'émancipation politique; il déclare enfin que les contrées slaves
soumises à la domination allemande de la Prusse et de l'Autriche,
doivent perdre tout espoir d'atteindre un but que les Allemands leur
défendent de poursuivre. Les mêmes sentiments furent manifestés à la
diète de Francfort, qui oublia probablement que la population slave de
l'Empire autrichien est plus du double de sa population allemande.
Nous avons donné les extraits d'autres écrivains allemands exprimant
les mêmes opinions, dans notre _Essai sur le Panslavisme_ (p. 133).
Toutes ces manifestations d'une intention positive de tenir
politiquement les Slaves sous la domination de l'Allemagne,
produisirent une immense irritation parmi ceux de la Prusse et de
l'Autriche; il est à craindre que les évènements qui ont suivi, ainsi
que la politique continuée aujourd'hui par le cabinet autrichien,
n'aient pas adouci ce malheureux sentiment, et, dans le cas d'une
nouvelle commotion politique dans l'Ouest, cette irritation pourrait
produire des collisions et des complications telles, que les hommes
d'État de l'Europe n'en ont peut-être jamais rêvées dans leurs
spéculations philosophiques. Nous saisissons avec empressement
l'occasion de représenter à la presse périodique et aux hommes publics
de ce pays, la grande importance qui s'attache à leurs opinions dans
les contrées auxquelles ces opinions se rapportent. Ainsi, par
exemple, les articles hostiles de la presse anglaise et les discours
du même genre dans les deux chambres du Parlement, causés par des
accusations entièrement dénuées de fondement ou produites par des
parties également coupables des excès qu'elles imputaient aux
Polonais, firent sur notre pays un effet déplorable; ces
manifestations hostiles ont été dues généralement à une irritation
momentanée, résultant d'une impression fausse, et quelquefois elles se
sont produites uniquement en opposition au parti politique anglais
favorable à la cause polonaise, et quelquefois même sans autre raison
qu'un accès de mauvaise humeur chez un individu, qui l'exhalait contre
les Polonais parce qu'ils lui en offraient la première occasion.
L'impression de tous ces discours et de ces accusations violentes
s'effaça bientôt de l'esprit du public anglais, accoutumé aux
expressions peu mesurées du sentiment politique; et peut-être un grand
nombre des personnes qui ont pris part à ces manifestations les
ont-elles oubliées depuis long-temps; mais l'impression produite en
Pologne fut profonde et pénible, car les rapports de toutes ces
expressions hostiles, émanées de la plume des journalistes anglais ou
tombées des lèvres des membres du Parlement, circulèrent rapidement en
Pologne, tandis que toutes les manifestations de sympathie qui eurent
lieu à cette époque en faveur de ce même pays, de la part de la presse
et des hommes publics de l'Angleterre, furent soigneusement
soustraites à la connaissance de ses habitants[193]. Ces circonstances
ont rendu un très grand service à la Russie, en affaiblissant
l'influence morale de l'Angleterre dans l'est de l'Europe, et en
augmentant dans une proportion inverse celle de la Russie, qui a dû un
nouvel accroissement aux évènements récents de la Hongrie; et
cependant peut-on douter un instant que l'influence morale de
l'Angleterre ne soit un des leviers les plus puissants de la liberté
et de la civilisation dans plus d'une contrée, et que les véritables
intérêts de la Grande-Bretagne ne réclament toute l'énergie de ses
efforts pour établir cette influence en tous lieux, afin de la faire
servir au but religieux que nous avons indiqué? Ce serait l'unique
moyen de contre-balancer des tendances d'une nature tout opposée,
hostiles à la fois aux intérêts politiques, commerciaux et religieux
de l'Angleterre. Personne ne doute aujourd'hui du désir traditionnel
de la Russie de conquérir la Turquie; tôt ou tard cette politique
persévérante triomphera, à moins qu'on ne la prive, en temps opportun,
des moyens dont elle dispose. La Russie arrivera infailliblement à
subjuguer l'Empire ottoman, ou tout au moins à lui infliger un coup
mortel, en convertissant à ses vues politiques et religieuses les
Slaves turcs. Elle est mieux que jamais en mesure d'atteindre le but
constant de son ambition, depuis que l'Autriche, dominée malgré elle
par les évènements récents de la Hongrie, et surtout par sa politique
meurtrière dans ce pays, est devenue sans puissance contre
l'envahissement moral de la Russie dans ces régions. Ses progrès
peuvent encore trouver une barrière infranchissable, sans que l'on use
de mauvais procédés envers cette puissance, qui ne fait, en
définitive, que ce que toute autre nation, située comme elle l'est,
eût probablement fait à sa place, mais en adoptant, au contraire, les
moyens les plus réfléchis pour contre-balancer son influence. Nous
croyons, en toute sincérité, que l'on ne saurait en employer d'autres
plus efficaces que ceux dont nous avons parlé dans notre _Essai sur le
Panslavisme et le Germanisme_, c'est-à-dire un libre développement de
la nationalité des Slaves de l'Ouest et du Sud. Un régime
constitutionnel, concédé _bonâ fide_ par l'Autriche, aiderait
puissamment à ce progrès si désirable dans l'intérêt de l'Europe tout
entière. Il est bien à craindre qu'il ne soit trop tard, si les Slaves
de l'Ouest, abandonnés par l'Europe et exposés aux efforts
inconsidérés de l'Allemagne pour les maintenir dans un état de
subordination politique, en viennent à se livrer définitivement à
l'opinion, qui gagne déjà beaucoup de terrain parmi eux, que le seul
moyen pour les Slaves d'obtenir une position dans la société
européenne, est de sacrifier les intérêts de leurs branches séparées à
ceux de leur race entière, et de chercher une compensation à ce
sacrifice dans la perspective glorieuse d'un empire qui, formé de
toutes leurs branches, acquerrait infailliblement une prépondérance
décisive dans les affaires du monde. Tous ceux qui ont étudié la
situation des diverses nations slaves, savent qu'une telle combinaison
est bien moins une utopie qu'une prévision réalisable, et l'Europe
fera bien d'y avoir l'oeil avant qu'il soit trop tard. À tout
évènement, c'est un sujet qui mérite l'examen sérieux de tous ceux qui
s'intéressent à la situation politique du continent. Ils verront
bientôt que les effets des déplorables procédés dont nous avons parlé,
deviennent de jour en jour plus évidents, et qu'ils peuvent appeler de
grandes et éternelles calamités, non-seulement sur les deux races
rivales, mais encore sur la cause de l'humanité et de la civilisation
en général. Tous les moyens possibles devraient donc être employés
pour détourner les conséquences trop probables d'animosités
nationales, dont l'existence ne saurait malheureusement être mise en
doute.
[Note 193: Le cabinet russe, en obtenant à plusieurs reprises, du
gouvernement français, l'expulsion de quelques réfugiés polonais, de
Paris ou même de la France, avait en vue un objet assurément plus
important que de vexer simplement ces individus. La diplomatie russe
est trop sage pour condescendre à des actes aussi puérils
d'oppression, afin d'empêcher ces réfugiés de s'abandonner à un esprit
permanent d'hostilité contre la Russie; car elle sait bien que,
chassés de France, ils peuvent recommencer en Angleterre ou en
Belgique, et que son intervention ne servirait qu'à produire sur le
public français une impression défavorable contre elle. Son véritable
but, en obtenant du gouvernement français ces actes de condescendance
à ses désirs, était de montrer à la Pologne le pouvoir de l'influence
russe en France, afin que les Polonais comprissent bien qu'ils
n'avaient rien à attendre de ce gouvernement. Sa politique a
complètement réussi sur ce point, et nous devons ajouter qu'elle a
rendu un grand service aux Polonais, en détruisant une illusion
dangereuse qui leur a fait beaucoup de mal en plus d'une occasion.]
La Religion n'est-elle pas le plus sûr moyen de réconcilier les
individus aussi bien que les nations, bien que trop souvent les hommes
l'aient transformée en instrument de désordre. Plus la forme sous
laquelle le Christianisme se présente aux hommes est pure, plus son
influence est puissante à cimenter les liens de charité et de
bienveillance réciproques entre les individus et les nations unies
sous les mêmes formes; mais malheureusement, ainsi que nous avons eu
occasion de le dire, la communauté de religion n'a pas empêché les
Protestants allemands d'abandonner leurs frères slaves de Bohême, ni
même de s'unir contre eux aux Allemands catholiques de l'Autriche et
de la Bavière; bien que, d'un autre côté, les Protestants polonais
appuyassent de tout leur zèle leurs frères de France. Le Gouvernement
protestant de la Prusse s'applique malheureusement bien plus à
convertir ses sujets slaves en Allemands qu'à propager le
Protestantisme parmi eux. Nous avons dit que les Églises protestantes
de la Pologne prussienne ont perdu leur nationalité polonaise, et par
cela même tout moyen d'exercer une influence quelconque sur les
Polonais de cette province. Ajoutons que dans la province de
Koenigsberg il existe une population considérable de Protestants
polonais, de telle sorte qu'il y a soixante-dix églises où le service
divin s'accomplit en langue nationale. Cette population diminue chaque
jour par suite des efforts incessants du gouvernement pour la fondre,
comme nous l'avons dit, avec l'élément germain. Les écoles primaires,
pour les enfants de cette population, sont confiées, à peu
d'exceptions près, à des professeurs qui sont ou entièrement étrangers
au polonais ou très imparfaitement versés dans cette langue, ce qui
fait que leurs élèves polonais passent tout leur temps à apprendre un
peu d'allemand, tandis que toute autre instruction donnée dans ces
écoles est perdue pour eux. Il arrive fréquemment que les élèves
apprennent par coeur des pages entières en allemand, sans pouvoir les
comprendre; il est très naturel dès lors qu'ils restent au-dessous des
élèves allemands, qui reçoivent l'instruction dans leur propre
langue, et cependant cette circonstance est attribuée à l'infériorité
intellectuelle des élèves polonais. C'est grâce à ce système vicieux
d'éducation, que la population dont il s'agit perd rapidement sa
langue native; beaucoup d'individus l'abandonnent pour l'allemand, et
l'oublient tout-à-fait, tandis que d'autres parlent un dialecte
corrompu par un mélange d'allemand.
L'unique palladium de l'idiome national, au sein de cette population,
est la Bible, dont le beau langage et le style correct le préservent
d'une entière destruction. Le clergé, aux soins spirituels duquel
cette population est confiée, a fait de grands efforts pour obtenir du
gouvernement un changement de système, mais toutes ses instances ont
été vaines; il a représenté le vice d'une éducation qui est plus
calculée pour arrêter le développement de l'intelligence de l'élève
que pour le favoriser; il a dit que les préceptes de la Religion ne
sauraient produire aucune impression durable sur l'esprit de la
jeunesse, à moins d'être enseignés dans la langue maternelle. Il a
fait envisager aussi que la nationalité polonaise de ses églises, dans
l'intérêt de la cause protestante en général, devrait être garantie et
développée au lieu d'être ruinée sourdement et détruite; car ces
Églises pourraient jeter un pont entre le Protestantisme et les
Slaves. Toutes ces représentations sont restées sans effet, bien qu'il
existe en Prusse quelques Protestants éminents qui semblent comprendre
l'importance des Églises protestantes polonaises et la nécessité, dans
l'intérêt réel du Protestantisme, de développer leur nationalité au
lieu de la déprimer; mais rien n'a été fait à cet égard par le
gouvernement prussien, et le système de germanisation dont nous avons
parlé, poursuit, au contraire, son cours en pleine vigueur.
Outre les antipathies nationales qui ont été réveillées par les
circonstances auxquelles nous avons fait allusion, et qui rendront
illusoires tous les efforts des Allemands pour répandre les doctrines
protestantes parmi les Slaves, il existe encore une autre cause qui a
contribué puissamment à rallier les Polonais à l'Église catholique et
à arrêter les progrès du Protestantisme allemand. Ce sont ces
extravagances théologiques qui le font considérer par les Polonais
comme synonyme d'irréligion[194]. Les mêmes causes qui paralysent
l'influence du Protestantisme allemand sur les Polonais, s'appliquent
aux Bohémiens et aux autres Slaves.
[Note 194: Le principal motif de l'hostilité manifestée à Posen contre
le moderne réformateur Czerski, a été celui que le parti auquel il
appartenait était désigné par le nom de catholiques allemands, et que
les extravagances de Rongé et d'autres meneurs du mouvement religieux
qu'ils avaient créé, étaient attribuées à tous les sectateurs. Il a
donc été facile de représenter la tendance de Czerski comme
anti-nationale et irréligieuse.]
Les Protestants qui peuvent propager plus efficacement leur religion
parmi les Slaves, sont ceux d'Angleterre et d'Amérique. L'impression
profonde produite par les doctrines de Wickliffe dans ces régions
éloignées, est un gage certain du succès que les vérités de l'Évangile
y obtiendraient encore, si les compatriotes de ce grand réformateur
imitaient la ferveur de son zèle. Disons toutefois que cette
entreprise doit être conduite avec beaucoup de réserve et de
discrétion. Nous sommes parfaitement convaincus que toute tentative de
conversion personnelle, dans les circonstances actuelles, ferait
infiniment plus de mal que de bien à la cause du Protestantisme au
sein de ces populations. La première mesure et la plus indispensable
pour arriver à la restauration de la cause protestante dans les
contrées slaves, est le rétablissement des dernières Églises
protestantes, en les rappelant à l'esprit religieux qui les abandonne
et en leur rendant leur nationalité détruite. Aucun effort ne devrait
coûter pour atteindre ce but, car l'entier développement de l'esprit
religieux et de la nationalité de ces églises deviendra une semence
féconde en heureux résultats. L'existence de pareilles Églises sera
même approuvée de beaucoup de Catholiques, qui éprouvent une forte
aversion pour le Protestantisme allemand, dégradé, comme nous l'avons
vu, au point de n'être plus entre les mains du gouvernement qu'un
instrument politique. Les Écritures, mais surtout le Nouveau-Testament
en langue nationale, devraient être aussi répandues le plus possible,
et de préférence dans les versions autorisées par le Catholicisme, de
manière à ce que le clergé de cette Église n'ait aucune raison de
s'opposer à leur circulation. Des traductions des meilleurs ouvrages
protestants de dévotion pourraient être d'un grand avantage; mais ceux
de controverse devraient être mis de côté, car l'objet de ces
traductions doit être de rallier les Slaves catholiques ou grecs, en
leur prouvant que le Protestantisme n'est pas l'irréligion, comme
beaucoup d'entre eux le croient sincèrement, mais une forme plus pure
de Christianisme, de manière à éviter de blesser leurs sentiments en
s'attaquant à ce qu'ils regardent comme sacré. En résumé, le but des
efforts des Protestants dans ces contrées, devrait être d'éclairer et
d'améliorer et non de détruire; car il sera toujours plus facile de
renverser une Église existante que d'en fonder une nouvelle, et un
édifice imparfait est certainement préférable à un amas de ruines. Une
réforme graduelle des Églises nationales dans les contrées slaves,
aura une influence bienfaisante sur le progrès religieux et
intellectuel de la nation; elle peut compter, en conséquence, sur
l'approbation et le soutien de tous les penseurs de ces pays, qui
s'opposeront, au contraire, à toute tentative d'innovation violente,
comme beaucoup plus propre à bouleverser qu'à édifier les esprits.
La plus grande contrée slave, la Russie, est entièrement fermée aux
efforts du Protestantisme, les missionnaires protestants n'ont pas
même la permission de convertir les populations païennes et
mahométanes soumises à son empire. La Bohême est le pays dans lequel
se réveille aujourd'hui le Protestantisme, intimement lié au sort de
sa nationalité. Beaucoup de Protestants ont certainement entendu
parler des efforts heureux du pasteur protestant Kossuth[195] (de
l'Église genevoise ou presbytérienne), pour ranimer et pour étendre
l'Église protestante en Bohême; nous avons reçu de Prague, dans une
lettre datée le 9 juillet 1851, les détails suivants sur les travaux
de ce moderne Réformateur.
[Note 195: C'est un proche parent du Hongrois Kossuth, qui n'est qu'un
Slave madgyarisé.]
Le nombre des Protestants bohémiens à Prague et dans le voisinage de
cette ville, était très restreint, ils n'avaient pas d'église qui leur
fût propre, le seul endroit consacré au culte protestant à Prague
étant une chapelle luthérienne. Ils adressèrent une pétition au
gouvernement en 1784, pour obtenir l'autorisation de bâtir une église;
mais il ne fut pas fait droit à leur requête, parce que les lois
autrichiennes exigent que la congrégation s'élève à cinq cents âmes
pour obtenir cette permission. En 1846, le révérend Frédéric-Guillaume
Kossuth essaya de fonder à Prague une véritable Congrégation
protestante bohémienne. Il parvint, après de grands efforts, à ranimer
le zèle de ses membres en prêchant la parole de Dieu. Il agit en même
temps sur leurs sentiments nationaux, en leur rappelant qu'ils étaient
les descendants des grands et glorieux Hussites; sa parole fit une
impression profonde sur beaucoup de Catholiques, parmi lesquels il
obtint plusieurs conversions.
L'année 1848 apporta la liberté religieuse à l'Autriche; l'Évangile
put être prêché avec plus de liberté. Le lieu où Kossuth prêchait
était rempli chaque dimanche, et les Catholiques s'unissaient par
centaines à sa Congrégation. Ce fait excita l'attention du
gouvernement et du clergé catholique, qui se mit à prêcher contre
Kossuth, en l'attaquant dans les termes les moins mesurés.
Quelques-uns de ses membres allèrent même jusqu'à déclarer qu'il était
le véritable Antechrist et que la fin du monde approchait. Ces
déclamations exposèrent Kossuth aux insultes de la populace. Il avait
excité la haine du clergé catholique par son zèle religieux, et celle
des Allemands par son ardeur à ranimer l'esprit national parmi les
Slaves bohémiens. Les calomnies les plus absurdes furent propagées
contre lui dans la presse, et la persécution se multiplia sous mille
formes pour écraser le hardi Réformateur. Kossuth, intrépide au milieu
de la tempête déchaînée contre lui, continua sa croisade en faveur de
la religion et de la nationalité de la Bohême; il publia, en 1849, un
journal religieux intitulé: _Czesko Bratrsky Hlasatel_, ou le Hérault
des Frères bohémiens, qui eut un grand succès et produisit
d'excellents résultats; mais cette publication ne tarda pas à être
prohibée par le gouvernement. Sa Congrégation s'augmentait rapidement
par les conversions des Catholiques; elle devint bientôt si
nombreuse, que la chambre dans laquelle il prêchait pouvait à peine en
contenir la moitié. Son principal objet est de répandre les Écritures;
il en vendit jusqu'à onze cents exemplaires et en aurait vendu
davantage s'il en avait eus. La Congrégation de Kossuth s'est accrue
de plus de sept cents convertis du Catholicisme, parmi lesquels trois
ecclésiastiques, et de deux Juifs qu'il a baptisés; de telle sorte
qu'elle compte aujourd'hui plus de onze cents membres. Kossuth fut
renvoyé de la chambre dans laquelle il avait prêché et qui avait été
louée pour cet effet. Il adressa une pétition au gouvernement afin
d'obtenir pour sa Congrégation l'une des églises vacantes de Prague,
qui avait appartenu à leurs ancêtres spirituels les Hussites; mais
cette pétition fut rejetée. Kossuth recueillit alors avec beaucoup de
peine la somme de 6,000 florins (15,000 francs), et il acheta une
ancienne église hussite, qui était restée fermée depuis l'année 1620,
au prix de 27,500 florins (68,750 francs). Les 6,000 florins qu'il
avait recueillis ont été payés argent comptant; il doit payer le reste
du prix d'achat par à-comptes annuels de 3,000 florins.
C'est là un bien lourd fardeau pour une pauvre Congrégation; mais elle
lutte vaillamment contre les difficultés qui l'assaillent de toutes
parts. Nous appellerons cependant l'attention toute particulière des
Protestants anglais sur ce sujet, principalement de la part de ceux
qui ont la conviction des dangers auxquels leur propre Protestantisme
est exposé au milieu des attaques incessantes du Catholicisme; ils
verront que toutes les considérations de devoir envers les grands
intérêts de leur religion, leur recommandent une active sympathie pour
la Congrégation de Prague qui, en peu de temps, a soustrait sept cents
individus au joug de l'Église catholique. Rome fait tout ce qu'elle
peut pour multiplier ses églises dans cette contrée protestante; le
simple bon sens prouve en conséquence qu'il est à la fois de l'intérêt
et du devoir des Protestants anglais d'étendre, autant qu'ils le
peuvent, l'Église protestante dans les États catholiques, et surtout
dans les endroits où l'utilité de cet établissement s'est manifestée
d'une manière aussi évidente qu'à Prague.
Les remarques que nous avons faites sur la Bohême, ont été
accompagnées, dans la première édition de cet ouvrage, du passage
suivant de la préface de la _Lyra Cesko Slowanska_, ou Poésies
nationales bohémiennes, traduites par notre ami le révérend A. H.
Wratislaw, professeur au _Christ College_, à Cambridge, qui a visité
plusieurs fois la Bohême et d'autres contrées slaves, et s'est
familiarisé avec leur langage et leur littérature.
«Nous ne pensons pas que l'Angleterre pût faire à la Bohême un présent
plus agréable et plus utile qu'une réimpression de la meilleure
traduction bohémienne de la Bible.»
Nous disons avec satisfaction que ce désir, partagé par tous les amis
de la Bohême et de la vérité religieuse, est maintenant en voie de
réalisation. La Société biblique anglaise et étrangère imprime en ce
moment en Autriche, sous la direction d'un savant slave, une nouvelle
édition à cinq mille exemplaires de la Bible de Kralitz, renommée pour
l'exactitude de sa traduction aussi bien que pour la pureté de son
langage et la beauté de son style. Nous croyons que cette noble
entreprise est due à l'initiative du comte de Shaftesbury, qui a rendu
ainsi un nouveau et signalé service à la cause de la vérité
évangélique.
Le plus grand nombre des Slaves protestants se trouvent au nord de la
Hongrie, parmi les Slovaques, qui parlent un dialecte de la langue
bohémienne. Ils comptent environ huit cent mille âmes appartenant en
partie à la Confession de Genève, mais surtout, croyons-nous, à celle
d'Augsbourg. Leur nationalité n'a pas été attaquée sous le
gouvernement hongrois, sauf quelques rares tentatives de fusion avec
l'élément madgyare, qui produisirent de déplorables disputes entre les
Protestants slaves et les Madgyares. Il existe enfin environ cent
quarante mille Protestants dans la Lusace, sous la domination de la
Prusse et de la Saxe; cette petite population slave est animée d'un
sentiment profond de nationalité, et l'état avancé de son éducation
pourrait fournir un certain nombre d'individus capables de travailler
à l'évangélisation de leur race. La condition intellectuelle et
religieuse des Protestants slaves mérite l'intérêt des Protestants
anglais et américains, au moins tout autant que celle des Chrétiens
dispersés en Orient. Ces derniers ont été l'objet de recherches et de
soins tout particuliers de la part des voyageurs qui ont bravé toutes
les fatigues et tous les périls pour visiter ces populations
lointaines. Rien de semblable n'a été fait encore en faveur des
Églises protestantes slaves, et, cependant, nous sommes convaincus
qu'un grand service eût peut-être été rendu à la cause protestante en
général, si quelques sujets anglais, à la hauteur de cette tâche,
eussent entrepris de visiter ces Églises, d'examiner leur condition et
d'établir des relations permanentes entre elles et leur propre pays.
Les plus vastes champs offerts par les contrées slaves aux travaux
évangéliques des Protestants anglais et américains, sont
incontestablement les populations appartenant à la race qui suit
l'Église d'Orient et vit sous la domination de la Porte ottomane. Un
bien immense pourrait être fait en Servie et en Bulgarie, non par des
conversions individuelles à la Religion protestante, mais par la
propagation des Écritures et d'une saine éducation parmi les habitants
de ces contrées en général, et au sein du clergé en particulier. Les
Slaves de l'Église d'Orient seront beaucoup plus accessibles au
Protestantisme que les sectateurs de Rome. On trouvera non-seulement
le peuple, mais même le clergé disposé à accueillir les Écritures et
les ouvrages de dévotion dans leur langue, si on les leur offre d'une
manière convenable, sans blesser leurs sentiments ou leurs préjugés.
On pourrait aisément rayonner à cet effet des Îles Ioniennes, de
Constantinople, de Thessalonique, et Belgrade pourrait devenir un
centre d'action très important. Le gouvernement turc n'empêchera pas
de répandre l'Évangile parmi des sujets chrétiens; mais, ainsi que
nous l'avons déjà dit, rien de semblable n'est permis aujourd'hui en
Russie.
Outre le but si grand de propager la vérité évangélique, qui porte les
Protestants anglais à s'exposer aux extrémités du monde, il est une
raison pour laquelle nous les engageons à prêter une attention toute
particulière à la situation religieuse des Slaves. On ne saurait
douter un instant des progrès immenses que la réaction catholique a
faits sur le continent, où, sous le masque de conservation, elle s'est
arrogée sur les affaires publiques de divers pays une influence telle,
que les plus beaux jours de la domination cléricale auraient à lui
porter envie. Ce parti réactionnaire a déjà manifesté d'une manière
évidente son hostilité envers l'Angleterre et ses sympathies pour la
Russie. Cette tendance n'est pas le résultat de quelques vues
personnelles ou des sentiments des chefs de ce parti, mais elle
réside dans la nature même des choses; en effet, la Russie, malgré sa
mésintelligence accidentelle avec le Pape, au sujet des affaires des
Églises grecques unies, a le même intérêt que lui à s'opposer aux
progrès des opinions libérales. Le siége papal supportera beaucoup de
la Russie plutôt que d'entrer en collision avec cette puissance; car
il n'a jamais perdu l'espoir de soumettre l'Église russe à sa
suprématie au moyen d'une union semblable à celle de Florence, et,
bien que cette union puisse être aujourd'hui d'un accomplissement
difficile, sa réalisation se suppléerait, en attendant mieux, par une
alliance entre le chef spirituel de Rome et le pape politique de
Russie. Une alliance de ce genre ne serait pas une nouveauté; car
c'est en Russie que l'ordre des Jésuites, aboli partout ailleurs,
trouva un refuge et préserva son existence menacée, circonstance qui
facilita beaucoup son rétablissement, en 1814, par le pape Pie VII. Le
clergé catholique de Pologne fut soutenu vigoureusement par le
gouvernement russe, qui se servit de beaucoup de ses membres pour
atteindre le but de sa politique réactionnaire. L'insurrection de
1830-1831 réveilla cependant les sentiments patriotiques de la grande
majorité du clergé polonais, de manière à rendre l'influence de Rome
sans force contre la voix de la patrie. La conduite des
ecclésiastiques polonais fut censurée sévèrement par le pape Grégoire
XVI[196], mais il trouva pour le gouvernement russe des remontrances
d'une douceur extrême, au sujet de la séparation forcée de l'Église
grecque unie d'avec Rome; car il savait bien que sa domination courait
un plus grand danger par l'établissement d'un gouvernement libéral
dans la Pologne catholique, que par le despotisme de la Russie
schismatique, quand même cette oppression serait dirigée contre une
population catholique. La restauration de l'autorité papale, le retour
des Jésuites à Naples et des Liguoristes à Vienne, en conséquence de
la réaction politique dans ces deux capitales, prouve évidemment que
les intérêts politiques et religieux deviennent de plus en plus
solidaires les uns des autres, et que, dans un avenir plus ou moins
éloigné, ils exerceront une grande influence sur leur développement
mutuel. Les intérêts du Papisme, c'est-à-dire du despotisme religieux,
sont intimement liés à ceux de l'absolutisme politique, qui peut seul
le maintenir intact. Il peut s'adapter, en cas de nécessité, à des
institutions libérales et se maintenir quelque temps au milieu d'elles
à la faveur de circonstances particulières; mais il ne saurait
résister long-temps à la liberté de discussion, principalement dans un
endroit où il a sa source et son représentant suprême. Aucun argument
contraire ne saurait prévaloir contre les principes proclamés dans la
lettre encyclique de Grégoire XVI[197], ni contre les mesures
adoptées par le gouvernement papal à Rome, après son rétablissement.
Le Christianisme protestant veut la liberté pour se développer, et son
plus grand ennemi est le despotisme, de quelque nom qu'il se couvre,
clérical, monarchique ou démocratique; car il importe peu que la
liberté de répandre la parole de Dieu et la propagation de la vérité
évangélique soit entravée par les décrets d'un pouvoir absolu ou par
ceux d'une autorité ou d'une faction républicaine. Nous citerons à
l'appui, que c'est en conséquence de l'établissement d'un régime
constitutionnel en Piémont, que les Vaudois obtinrent la pleine
jouissance des droits civils et politiques, et que ce fut le
gouvernement absolu de la Russie qui empêcha les missionnaires
protestants de continuer leurs travaux dans ses provinces asiatiques.
Cette cause sacrée ne retirera jamais d'avantages du soutien d'un
pouvoir arbitraire ou d'une alliance avec lui; l'histoire prouve que
le Protestantisme ne fut jamais aussi faible que lorsqu'on le dégrada
au point de le faire servir d'instrument ou de prétexte aux vues et
aux passions politiques. Nous savons qu'il y a beaucoup d'hommes pieux
et sincères, particulièrement en Allemagne, qui, effrayés des excès de
l'aberration politique et de l'incrédulité religieuse, réclament la
main puissante d'un pouvoir absolu, non-seulement pour le maintien de
l'ordre social, mais encore pour celui de la Religion. Il est en
dehors de notre sujet de discuter jusqu'à quel point leur première
supposition est soutenable; mais, en ce qui concerne la seconde, nous
ferons seulement remarquer que c'est sous les gouvernements absolus de
l'Allemagne et quand leurs sujets n'ont eu aucune liberté de
discussion, que le Panthéisme s'est répandu le plus largement, et que
les doctrines subversives de tout principe de religion et de moralité
ont été ouvertement propagées dans ce pays.
[Note 196: Rome, avec sa sagacité habituelle, prévit le danger qui
menaçait sa domination en Pologne, si ce pays était rendu à
l'indépendance. De là le Bref auquel nous faisons allusion dans le
texte, adressé en 1852 aux évêques de Pologne par Grégoire XVI, qui
condamnait en termes violents la tentative que la nation avait faite
l'année précédente pour recouvrer son indépendance. Le même Bref en
mentionne un autre d'une teneur semblable, envoyé au pays dans le
temps le plus orageux de sa lutte, mais qui n'atteignit pas sa
destination, ainsi que le pape s'en plaint. Nous pensons toutefois que
cette plainte n'est pas dénuée de fondement, et, bien que le Bref en
question n'ait pas été proclamé publiquement, il doit avoir circulé
parmi quelques membres du clergé; car il est bien connu que les moines
de l'ordre des Missionnaires, particulièrement dévoués à Rome,
refusèrent l'absolution aux soldats polonais pour s'être battus contre
l'empereur de Russie. La _Gazette officielle_ de Rome, qui s'était
abstenue de toute censure contre l'insurrection polonaise aussi
long-temps que la lutte avait duré, éclata, après sa malheureuse
issue, en injures les plus grossières contre les patriotes qui y
avaient pris part, et à la bravoure desquels leurs adversaires
politiques eux-mêmes ont rendu justice. Le pape avait, en effet, de
bonnes raisons pour redouter le succès de l'insurrection polonaise,
car il y avait déjà en voie de circulation, parmi plusieurs jeunes
ecclésiastiques, un plan d'émancipation et de Réforme de l'Église
polonaise sur les principes suivants: Séparation complète d'avec Rome,
service divin en langue nationale au lieu du latin, permission de
mariage au clergé, etc.; la hiérarchie était conservée et le dogme de
la transsubstantiation, de même que la confession auriculaire,
abandonnés à la conscience de chacun. La persécution de l'Église
grecque unie à Rome par le gouvernement russe, et la tendance du
gouvernement prussien à germaniser le gouvernement de Posen, ont
considérablement fortifié dans ces régions l'attachement du peuple à
l'Église catholique, et le progrès de la religion évangélique n'y a
plus d'autre chance aujourd'hui que l'établissement très éventuel
d'institutions libres.]
[Note 197: «De cette source corrompue de l'indifférentisme, découle
cette opinion absurde et erronée ou plutôt cette démence
(_deliramentum_) que la liberté de conscience devrait être maintenue
et assurée. La voie est ouverte à cette très pernicieuse erreur, par
cette liberté d'opinions sans frein ni limites, qui se répand au loin
au grand détriment de la société civile et religieuse, quelques
individus prétendant avec la dernière imprudence que la cause de la
religion ne peut que gagner à cette indépendance de l'esprit. Mais
saint Augustin l'a dit: «Que peut-il y avoir de plus mortel pour l'âme
que la liberté d'erreur!» Et, en effet, ôtez à l'homme le frein qui le
retient dans le sentier de la vérité, sa nature, portée au mal, tombe
dans le précipice toujours ouvert sous ses pas; nous pouvons dire que
l'abîme sans fond d'où saint Jean vit s'élever une épaisse fumée et
s'élancer les sauterelles qui obscurcirent le soleil avant de dévaster
la terre, s'est ouvert de nouveau. De là le désordre des esprits, une
plus grande corruption de la jeunesse, un mépris des choses sacrées et
des lois les plus saintes, répandu parmi le peuple, en un mot le fléau
le plus mortel à la société, ainsi que le prouve l'expérience des âges
les plus reculés, où nous voyons les États les plus florissants en
gloire, en richesses et en puissance tomber par ce seul germe de
destruction--une liberté immodérée d'opinions et de paroles et l'amour
de la nouveauté.
»À cet ordre de choses appartient cette liberté funeste, détestable et
à jamais exécrable, de la liberté de la librairie, de publier quelque
écrit que ce soit, liberté que quelques individus osent réclamer et
soutenir par tous les moyens. Nous sommes terrifiés, vénérables
Frères, à la vue des doctrines monstrueuses ou plutôt des erreurs qui
menacent de submerger notre Église et qui sont semées en tous lieux au
moyen d'une multitude de livres, de pamphlets et de toutes sortes de
publications, petits en taille, mais immenses en malice, et dont la
malédiction qui en sort s'étend sur toute la terre. Il y a cependant,
chose bien pénible à dire! des hommes qui sont arrivés à un tel degré
d'impudence, qu'ils soutiennent obstinément que le déluge d'erreurs
qui provient de cette source, est suffisamment compensé par un livre,
en défense de la vérité de la religion, qui vient apparaître
accidentellement au milieu de ce flot de perversité. Il est
incontestablement contraire à toutes les idées de justice, de
permettre un mal certain parce qu'il y aurait espoir d'en retirer un
bien présumable. Maintenant, quel homme de sang-froid dira que les
poisons devraient circuler librement, être vendus publiquement et
colportés, et même bus, parce qu'il existe un remède qui peut
quelquefois sauver de la destruction ceux qui en prennent! La
discipline de l'Église, pour détruire les mauvais livres, a été toute
différente depuis le temps des apôtres, dont nous lisons qu'ils
brûlèrent un grand nombre de livres (_Actes 19_); il suffit de
parcourir les lois qui ont été faites à ce sujet par le cinquième
concile de Latran, et par la constitution publiée ensuite par Léon X,
notre prédécesseur d'heureuse mémoire, disant _que ce qui avait été
créé avec sagesse pour la propagation de la foi et des sciences
utiles, ne devait pas être perverti et devenir préjudiciable au salut
des fidèles_. Ce fut aussi l'objet principal de l'examen des pères du
concile de Trente, qui, pour remédier à un pareil mal, publièrent un
décret salutaire, ordonnant de mettre à l'index tous les livres qui
contiendraient des doctrines impures. _Il est nécessaire de combattre
vigoureusement, disait Clément XIII, notre prédécesseur d'heureuse
mémoire, dans ses lettres encycliques sur la proscription des livres
pernicieux_, il est nécessaire de combattre vigoureusement tant que
les circonstances l'exigeront, afin de détruire le poison mortel de
tant de livres, car l'erreur ne disparaîtra jamais, à moins que les
criminels éléments du mal ne soient livrés aux flammes. Il est donc
suffisamment évident, d'après la sollicitude constante avec laquelle
ce saint siége apostolique s'est efforcé, à travers les âges, de
condamner les livres pernicieux et suspects et de les arracher de la
main des hommes, combien est fausse, téméraire, injurieuse au siége
apostolique, et féconde en maux de toutes sortes pour les chrétiens,
la doctrine de ceux qui non-seulement rejettent la censure des livres
comme une mesure oppressive, mais sont arrivés même à un tel degré de
perversité, qu'ils la représentent comme opposée aux principes
d'équité et de justice, et osent refuser à l'Église le droit de
l'établir et de l'exercer.»]
Grandes et terribles comme l'ont été les commotions qui ont ébranlé
l'Europe continentale depuis février 1848, et dont la fin, malgré le
calme apparent qui règne sur le continent d'Europe n'est pas encore
venue, elles n'ont été que l'effet naturel de causes longuement
accumulées; elles ont été en grande partie prévues et prédites par
ceux qui surveillaient leur progrès, bien que la soudaineté de
l'éruption ait surpris ceux-là mêmes qui s'y attendaient depuis
long-temps. Cependant, si l'explosion des passions et des besoins
sociaux et politiques avait été prévue par beaucoup de penseurs, la
tournure que les événements ont prise était peu attendue par eux. De
tous les faits cependant qui se sont produits au jour, en conséquence
de ces commotions, aucun peut-être n'est plus frappant que la force
immense manifestée sur le continent par le parti catholique. C'est là
le résultat naturel des longs et persévérants efforts que ce parti
avait faits sans jamais se laisser abattre. Opposé, comme nous le
sommes, à ses vues et à ses fins, et aussi profondément que nous
déplorions ses erreurs, nous pensons que la fidélité inébranlable
qu'il a montrée à sa cause est loin de mériter le blâme. Rien, en
effet, ne pouvait être plus désespéré que la situation du Catholicisme
à l'époque où Napoléon était à l'apogée de sa gloire; sa capitale
réduite en ville provinciale de l'Empire français, son chef captif,
une indifférence complète pour ses doctrines et pour ses cérémonies
parmi les classes instruites de la société. C'est dans ces
circonstances que plusieurs individus zélés et doués d'intelligence
entreprirent de relever par leurs écrits la condition déchue de
l'Église catholique. L'ouvrage de Lamennais sur l'indifférence en
matière de Religion[198], produisit une immense sensation; plusieurs
autres productions vinrent à l'appui, particulièrement celles du comte
Joseph de Maistre et du vicomte de Bonald. Ces ouvrages, écrits dans
un style magnifique, attaquaient leurs adversaires à l'aide des
arguments les plus captieux, les étourdissant d'un nombre infini de
citations et de faits adaptés à leur objet. Il n'est donc pas étonnant
qu'une telle réunion de talents et de savoir, animée par un zèle
sincère, produisît un effet puissant, surtout à une époque où le
besoin de principes religieux commençait à se faire sentir, et que
beaucoup de jeunes et ardents esprits se rallièrent à l'étendard de
l'Église catholique, relevé par des champions aussi puissants. Ce
parti, qui préconisait en même temps l'absolutisme politique, s'accrut
rapidement, et fut secondé par quelques Protestants, hommes de talent
hors ligne, qui passèrent à l'Église catholique et dévouèrent leur
plume à son service[199]. Ce parti, soutenu par l'influence de la cour
romaine, par les Bourbons rétablis en France et par la politique de
Metternich, s'acquit une grande influence; mais ce succès lui fit
abandonner sa prudence habituelle et recourir à des mesures d'une
violente réaction sous le règne de Charles X, ce qui contribua
beaucoup à la révolution de Juillet 1830. Cet évènement porta un rude
coup à ce parti. Il ne s'abandonna pas cependant au découragement;
mais, formé par l'expérience, il ne chercha plus son point d'appui
dans le gouvernement, comme il l'avait fait de 1815 à 1830. Il
commença alors à agir directement sur le peuple, en se servant avec un
redoublement d'énergie de la presse, de la chaire et du confessionnal.
Nous assistons aujourd'hui au résultat de ses efforts persévérants. Il
est naturel que ce parti se soit grossi d'une foule d'hommes qui
trouvent que la cause qui triomphe est la cause légitime; car,
malheureusement, il en a été et il en sera toujours ainsi en tous
lieux. La justice nous oblige cependant à reconnaître que le parti
catholique a trouvé pour adhérents beaucoup d'hommes sincères, dont le
jugement a été égaré par leurs sentiments. La généralité des hommes ne
se donnera pas la peine d'examiner de près le mérite réel d'une cause,
elle jugera de sa valeur par la manière dont elle est défendue. Les
hommes se rangent, en général, du côté où ils trouvent une grande
puissance intellectuelle et un zèle sincère, tandis qu'ils condamnent
et méprisent souvent la meilleure cause si elle n'a pas l'avantage
d'être ainsi représentée. La grande ferveur et l'ardeur des
Catholiques à gagner leurs adversaires, surtout ceux dont la richesse,
le rang et les talents promettaient d'utiles alliés, ont souvent
obtenu plus de succès que les arguments les plus logiques présentés
d'une manière froide. Une proclamation publique de la vérité, tombée
du haut de la chaire, d'une plate-forme, où par la voie de la presse,
bien que soutenue des raisons les plus fortes, manquera souvent de
produire une impression aussi profonde que celle qui peut résulter
d'efforts individuels. N'est-il pas très naturel que ceux qui vont sur
les grandes routes réussissent à convertir plus de gens que ceux qui
restent chez eux en attendant qu'on vienne frapper à leur porte pour
être admis. Ce n'est pas seulement le pauvre d'esprit qui a besoin de
soutien, il y a des hommes riches d'intelligence, dont l'âme
incertaine et le coeur souffrant se soumettront facilement à
l'influence vivifiante d'un intérêt d'affection, mais reculeront, au
contraire, au contact glacé d'une sévère raison qui n'aura pas pour
elle le contact magique d'une véritable sympathie. C'est là ce qui eut
lieu de la part d'un grand nombre d'individus intelligents, en
Allemagne et peut-être dans un pays moins éloigné, individus dont la
position et les principes les mettent au-dessus de tout soupçon
d'avoir été influencés par les vils motifs de l'intérêt personnel, et
dont l'intelligence supérieure eût certainement résisté aux arguments
les plus captieux, mais dont le coeur chaud et la vive imagination ne
résistèrent pas à l'épreuve de la fascination d'un échange de pensées
mêlé de manifestation de sympathies. Nous espérons qu'après avoir
décrit, comme nous l'avons fait, les procédés immoraux des Jésuites et
les calamités qu'ils ont appelées sur notre pays et sur la Bohême, on
ne nous soupçonnera pas de partialité pour leur ordre. Cependant la
vérité, qui est le premier devoir de l'historien, veut que justice
soit rendue aux qualités extraordinaires qu'ils ont déployées en tant
d'occasions. Il ne saurait y avoir qu'une seule opinion sur la manière
peu scrupuleuse avec laquelle ils n'ont que trop souvent poursuivi le
but de leur tortueuse politique; mais leur zèle et leur dévouement à
leur Église, leur persévérance à poursuivre une entreprise une fois
commencée, leur savoir, le tact, la prudence et l'habileté qu'ils
apportent à la direction des affaires les plus difficiles, sont
assurément dignes d'une meilleure cause; que leurs adversaires eussent
possédé seulement la moitié de ces qualités, bien des choses qui nous
blessent aujourd'hui se fussent passées autrement. Les Jésuites ne
discourent pas, ils agissent; car ils savent que les mots, sans les
actes, n'inspirent ni respect ni confiance, et ne sont bons qu'à
discréditer la meilleure des causes en faisant douter de la sincérité
de ses promoteurs et en laissant naître le soupçon qu'ils ne sont mis
en avant que pour couvrir la faiblesse réelle de la cause; les
Jésuites sont de dangereux ennemis, mais des amis dévoués; leurs
adhérents peuvent compter sur leur assistance, autant que leurs
adversaires doivent craindre leur hostilité. Il n'y a donc pas lieu de
s'étonner que ce parti soit servi avec tant de zèle et de dévouement;
on les hait, on ne les méprise pas; mais la haine est souvent bien
près de la crainte, et la crainte conduit à la soumission. Il est donc
bien naturel qu'un parti redouté par ses ennemis et qui inspire une
confiance sans bornes à ses amis, remporte de grands avantages sur un
parti qui n'éveille ni l'un ni l'autre de ces sentiments.
[Note 198: Lamennais, qui avait rendu d'immenses services à la cause
de Rome par sa plume éloquente, reconnut enfin ses illusions; mais,
malheureusement, il tomba dans un autre extrême.]
[Note 199: Tels furent, par exemple, les écrivains politiques
allemands bien connus, Haller, Jarcke, Philips, etc.]
Les Jésuites sont des hommes éminemment pratiques, car ils employent
toujours les moyens les mieux adaptés à l'accomplissement de leurs
desseins, sachant bien que le défaut d'habileté ne peut être suppléé
par de bonnes intentions. Ils ne se bercent pas de puériles
satisfactions d'amour-propre, ni d'un succès insignifiant; ils ne
considèrent un premier pas fait que comme un stimulant pour ce qui
reste à faire et comme un marche-pied pour atteindre des résultats
plus importants. Ils n'attendent pas l'approche du danger, et ils
essaient d'effrayer leur ennemi par de vagues dénonciations; ils
examinent avec calme sa force et sa position, ses moyens d'attaque,
ses mouvements et ses intentions probables, et ils adoptent les
mesures nécessaires pour lui tenir tête sur tous les points. La
prudence ordinaire prescrit cette manière d'agir; ce n'est pas son
usage, mais son abus qui est condamnable. L'Évangile nous ordonne
non-seulement d'être innocents comme la colombe, mais encore prudents
comme le serpent; il nous recommande la prudence par l'exemple de
l'homme qui bâtit une tour et du roi qui va à la guerre. La cause de
la vérité ne saurait que se déconsidérer par les moyens exagérés que
les Jésuites ont employés en beaucoup de pays; mais personne ne
saurait nier que cette cause ne puisse progresser à la faveur du
talent, de la prudence et du savoir, et que ces nobles dons de la
Providence devraient être utiles pour la propagation de ce grand
objet.
Si c'est un tort de travailler dans les ténèbres et de prendre les
couleurs d'un parti auquel on s'est opposé, comme cela s'est vu dans
le fait que nous avons rapporté précédemment, est-il donc plus
convenable de tenir conseil dans les rues, de proclamer, sur les
toits, des projets à peine ébauchés, et de célébrer des victoires qui
sont encore à gagner...
Se servir du savoir pour corrompre la vérité, comme l'ont fait les
Jésuites en mainte occasion, est un acte d'immoralité que l'on ne
saurait trop flétrir. Le seul moyen efficace pour contre-balancer
cette influence sans principes ainsi que la propagation de l'erreur,
c'est l'instruction. «La science est la puissance,» a dit un grand
philosophe anglais, et il en est surtout ainsi quand on l'applique à
la défense de la vérité, qui importe le plus à l'humanité. C'est grâce
à la puissance du savoir, que Wickliffe, Huss, et les Réformateurs du
XVIe siècle purent ébranler l'esclavage spirituel que Rome avait
établi au moyen-âge, et ce n'est pas par l'ignorance que l'on
parviendra jamais à contre-balancer ses efforts réactionnaires.
L'organisation merveilleuse des Jésuites, qui a été comparée à une
épée dont la garde est à Rome et la pointe partout, ne peut être
imitée par les Protestants. L'esclavage moral que leur ordre impose à
ses membres est trop opposé à la liberté spirituelle, qui est le trait
caractéristique du Protestantisme; mais ce serait tomber dans un autre
extrême que de proclamer le Protestantisme incapable d'organisation;
assertion que les Catholiques répètent comme une sorte de brocard, et
que beaucoup de Protestants reconnaissent comme une triste vérité.
Nous croyons cependant que cette assertion ne repose sur rien de
sérieux; car il vaudrait autant déclarer que la liberté est
incompatible avec l'ordre; nous sommes convaincus qui si un grand
nombre de sociétés protestantes ont été privées d'une action puissante
et d'une organisation convenable, c'est que la nécessité n'en avait
pas encore été bien comprise. On ne peut douter cependant qu'une
organisation qui concentrerait en un seul foyer tous les talents et le
savoir dispersés parmi les Protestants, et qui donnerait à son action
cette universalité de rayonnement que leurs adversaires déploient pour
égarer l'opinion publique en plus d'une contrée, ne produise bientôt
des résultats palpables. La possibilité d'une bonne organisation
protestante, et les graves avantages qu'on pourrait en retirer, ont
été démontrés clairement par l'association puissante sortie du génie
de Wesley. Les Wesleyens n'ont pas besoin de l'éloge d'un individu
aussi humble que l'auteur de cet essai; leurs grands services, et
surtout leur zèle à relever la condition religieuse, morale et
intellectuelle des classes ouvrières, sont connus de toutes parts.
Nous ferons seulement remarquer que, bien qu'il puisse se trouver
parmi les autres Congrégations protestantes, des Chrétiens aussi bons
et aussi pieux que chez les Wesleyens, nulle d'elles n'a fait d'aussi
constants efforts que cette branche du Protestantisme pour étendre sa
sphère d'activité bienfaisante; avantage qu'il faut rapporter
entièrement à l'efficacité de son organisation. Puisse-t-elle
conserver long-temps ce qui fait sa force et sa vitalité, et continuer
à développer le champ de ses travaux chrétiens, en les étendant
jusqu'aux terres habitées par la race dont nous avons essayé
d'esquisser les principaux traits religieux!
En prenant congé de nos lecteurs, nous ferons remarquer que, bien que
les Protestants anglais aient laissé passer, sans y prendre garde, la
condition religieuse des nations slaves, celle de leur propre pays est
un sujet d'observation et de commentaires aussi constants parmi ces
nations que dans le reste de l'Europe. L'Église d'Angleterre est le
point principal qui attire l'attention de tout le continent. Toutes
les affaires de cette Église sont surveillées avec soin; car beaucoup
de craintes et autant d'espérance se rattachent à ses destinées. Cette
attention fut éveillée, pour la première fois, par l'apparition du
célèbre ouvrage du comte Joseph de Maistre, _Du Pape_, publié il y a
plus de trente ans[200], dans lequel il prédit hardiment le retour de
l'Église anglicane à Rome; les tendances qui se sont manifestées dans
ce sens, de la part de plusieurs membres ecclésiastiques et laïques de
cette Église, ont donné un poids immense à cette prédiction.
L'importance de ces tendances a été considérablement exagérée par le
parti catholique, qui est parvenu à répandre l'opinion que l'Église
d'Angleterre est à la veille de se réunir à Rome. Les rapports les
plus défavorables sur la condition de l'Église anglicane, sont en même
temps propagés avec activité, on la représente comme marchant à grands
pas à une dissolution inévitable; tandis que ceux qui ont vécu en
Angleterre, peuvent apprécier le savoir et la piété de ses prélats,
ainsi que le zèle, la dévotion et les vertus vraiment chrétiennes
déployées par son clergé, qui a souvent à lutter contre de grandes
difficultés dans l'accomplissement de ses devoirs sacrés. Tout ceci
est fait de propos délibéré; car une correspondance intime entre
l'établissement protestant le plus important (telle est sans contredit
l'Église d'Angleterre) et les Églises protestantes du continent,
pourrait être d'un très grand avantage à la cause protestante en
général, et lui fournir les moyens de contre-balancer les efforts
réactionnaires de Rome, ainsi que les dangers provenant d'une toute
autre source. L'importance de cette mesure avait été aperçue par
Cranmer, qui en favorisa la réalisation en attirant en Angleterre des
théologiens protestants distingués du continent, et en donnant asile
aux réfugiés religieux des diverses parties de l'Europe. C'était un
premier pas vers l'établissement d'une alliance permanente, qui eût
probablement conduit à des conséquences importantes, si les jours
d'Édouard VI s'étaient prolongés. Il n'entre pas dans notre cadre de
discuter l'état des relations qui existent entre les Protestants de
l'Europe occidentale et ceux de la Grande-Bretagne; mais nous appelons
encore une fois l'attention de ce pays sur les grands avantages qui
pourraient résulter pour la cause de la vraie religion, et,
conséquemment, pour celle de la civilisation et de l'humanité, de
l'établissement de relations intimes entre l'Angleterre et les Slaves
protestantes et ceux appartenant à l'Église grecque sous la domination
de la Turquie, car ceux de la Russie sont inaccessibles. Le premier
pas indispensable vers la réalisation de ce grand dessein serait,
comme nous l'avons dit, de rechercher sur les lieux mêmes la condition
véritable de ces Slaves, et, dans l'état actuel des communications,
cette tâche peut être aisément accomplie si elle est entreprise par
d'intelligents voyageurs. Une telle alliance, cimentée sérieusement,
peut produire des avantages incalculables; car le développement de la
religion des Écritures, parmi ces peuples, aurait une influence
puissante sur toute leur race. Ce sujet mérite l'attention de tout ce
qu'il y a de penseurs et de chrétiens sincères parmi les Protestants
de la Grande-Bretagne.
[Note 200: La préface de ce livre est datée de 1817.]
Nous terminons cette esquisse rapide de l'histoire religieuse des
nations slaves, en exprimant toute notre gratitude à nos concitoyens
en particulier, et à nos frères slaves en général, pour l'indulgence
et les encouragements qu'ils ont bien voulu accorder aux efforts que
nous avons déjà faits pour soumettre au public anglais leur condition
politique et religieuse. Nous les remercions du concours utile qu'ils
nous ont prêté par leurs communications sur divers objets importants.
Ces communications sont d'une valeur inappréciable pour un auteur qui,
comme nous, se trouve placé à une grande distance des contrées qui
font l'objet de ses travaux; elles nous ont été de la plus grande
utilité pour la publication de cet ouvrage. Nous espérons que cette
esquisse recevra le même accueil, et qu'on la jugera bien plus par la
sincérité des intentions de l'auteur que par son habileté à les
mettre en relief.