RUSSIE.

Origine du nom de Russie. -- Novogorod et Kioff. -- Première

expédition russe contre Constantinople. -- Expéditions réitérées

contre l'Empire grec. -- Relations commerciales entre les deux

pays. -- Introduction du Christianisme en Russie et influence de

la civilisation byzantine sur cet empire naissant. -- Expédition

des Russes chrétiens contre Constantinople, et prédiction

concernant la conquête de cette ville par leurs armes. --

Division de la Russie en plusieurs principautés. -- Conquête de

ce pays par les Mogols. -- Origine et progrès de Moscou. --

Esquisse historique de l'Église russe depuis sa fondation jusqu'à

nos jours; son organisation actuelle. -- Union forcée avec

l'Église de Russie de l'Église grecque, déjà unie à Rome. --

Description des sectes russes ou les Raskolniky. -- Les

Strigolniky. -- Les Judaïstes. -- Effets de la réforme du XVIe

siècle sur la Russie. -- Rectification des livres sacrés et

schisme qui en est la suite. -- Terribles actes de superstition.

-- Les Starovértzy ou sectateurs de l'ancienne foi. --

Superstitions payennes. -- Les Eunuques. -- Les Flagellants. --

Les Malakanes ou Protestants. -- Les Doukhobortzi ou Gnostiques.

-- Superstitions horribles dans lesquelles ils tombent. --

Proclamation du comte Woronzoff à ce sujet.

L'histoire ecclésiastique de la Russie n'offre pas, comme celle de la

Bohême et de la Pologne, le triste et émouvant tableau de ces luttes

morales et physiques entre des partis religieux, dont les forces se

balancèrent assez pour laisser douter un moment de quel côté resterait

la victoire. L'Église d'Orient, établie en Russie depuis la conversion

de ce pays au Christianisme, y régna sans rivale et sans autre

ferment de discorde, que les querelles intestines de ses propres

sectes.

Le nom de Russie, qui, depuis Pierre le Grand, a remplacé celui de

Moscovie, s'applique à une vaste étendue de pays que le czar n'est

même pas encore parvenu à placer tout entière à l'ombre de son

sceptre. Ce nom prit naissance au IXe siècle, à l'époque où des hordes

de ces aventuriers scandinaves, connus dans l'histoire byzantine sous

le nom de Varègues[172], et qui portaient le surnom de Russes, vinrent

fonder, sous la conduite d'un chef appelé Rurick, un État voisin des

bords de la Baltique, en soumettant à leurs armes plusieurs tribus

slavonnes et finoises. Cette nouvelle puissance, dont Novogorod était

la capitale, reçut de ses fondateurs la dénomination de Russie, de

même que la Neustrie prit des Normands le nom de Normandie, et la

Gaule celui de France depuis la conquête des Francs.

[Note 172: Les Varègues étaient des aventuriers scandinaves et

anglo-saxons, qui servaient en qualité de gardes-du-corps à

Constantinople. On a assigné plusieurs origines au nom de Russe; mais

la plus vraisemblable est celle qui le fait dériver de _Rhos_,

_Rotses_, ou _Rouotses_, nom donné aux Suédois par les Finois, qui

jadis avaient plus de relations avec le _Roslagen_ qu'avec toute autre

contrée de la Suède. Les Slaves adoptèrent ce nom, en usage chez les

Finois, qui vivaient entre eux et la Suède.]

Un évènement remarquable signala le règne de Rurick. Les conquérants

scandinaves, mis en contact avec la Grèce, frayèrent la voie au

Christianisme, dans les contrées qu'ils avaient soumises. Deux chefs

venus avec Rurick de la Scandinavie, leur commune patrie, Ascold et

Dir, entreprirent une expédition sur Constantinople, en descendant le

cours du Dnieper. Ils n'avaient d'autre dessein, selon toute

apparence, que d'entrer au service de l'empereur, comme le faisaient

fréquemment leurs compatriotes; mais ayant aperçu en chemin une

petite ville bâtie sur la rive la plus élevée du fleuve, ils s'en

emparèrent et y établirent le siége d'une domination nouvelle. C'était

la ville de Kioff. Beaucoup de Varègues de Novogorod étant venus

augmenter leurs forces, que grossirent un grand nombre d'indigènes,

ils méditèrent bientôt une plus vaste entreprise, digne de l'audace

des hommes du Nord. Ils s'ouvrirent une route vers le Bosphore de

Thrace, mirent tout à feu et à sang sur les côtes, et furent bientôt

aux portes de Constantinople, qu'ils assiégèrent par mer; les

habitants de cette ville prononcèrent pour la première fois en

frémissant le nom des Russes ([Grec: Rôs]). Une violente tempête,

attribuée par les Grecs à un miracle, dispersa et détruisit en partie

les barques des pirates, dont il ne retourna à Kioff que de misérables

restes. Les annalistes byzantins qui décrivent cet évènement, ajoutent

que les Russes idolâtres, effrayés du courroux céleste, demandèrent le

baptême; une épître circulaire du patriarche Photius, publiée vers la

fin de 866, confirme ce témoignage historique. Quoi qu'il en soit, les

Slaves du Dnieper et leurs vainqueurs scandinaves, semblent avoir reçu

les premières impressions chrétiennes à cette époque; elles

pénétrèrent facilement chez ces peuples, à la faveur des relations

commerciales qui existaient entre eux et les colonies grecques des

côtes septentrionales de la mer Noire, d'où les colons venaient

probablement visiter Kioff et d'autres contrées slaves, pour les

intérêts de leur commerce.

La domination des Khozars[173], alliés des empereurs grecs et établis

dans ces régions antérieurement à l'incursion des Scandinaves, n'avait

pu que préparer favorablement le terrain.

[Note 173: Les Khozars, nation asiatique vivant le long des côtes

occidentales de la mer Caspienne, sont mentionnés pour la première

fois en 626, époque à laquelle l'empereur Héraclius conclut un traité

d'alliance avec leur monarque, qui se joignit à lui, à la tête d'une

armée considérable, dans cette guerre mémorable où Héraclius défit

complètement les Persans. Depuis ce temps, les Khosars restèrent les

fidèles alliés de Constantinople, et les empereurs mirent tout en

oeuvre pour maintenir cette alliance précieuse. Les Khozars occupaient

tout le pays situé entre les rives du Volga, la mer d'Azof et la

Crimée, et avaient poussé leurs conquêtes vers le Nord, jusqu'aux

bords de l'Oka. Leur capitale, appelée Balangiar ou Ateb, était située

à l'embouchure du Volga. Ils possédaient plusieurs autres villes

célèbres par leur commerce; les raffinements de la civilisation

byzantine n'étaient pas inconnus à leurs moeurs. Vers le milieu du

VIIIe siècle, leurs souverains embrassèrent le Judaïsme; mais, un

siècle plus tard, il furent convertis au Christianisme par le même

Cyrille et le même Méthodius, qui devinrent ensuite les apôtres des

Slaves. L'empire des Khozars, affaibli par les attaques continuelles

des Mahométans et par d'autres circonstances malheureuses, fut détruit

en 1016 par les Grecs, ses anciens alliés.]

Rurick mourut en 879, il eut pour successeur Oleg, comme tuteur de son

jeune fils Igor. Oleg s'avança vers le Sud, à la tête d'une force

considérable, composée à la fois de Scandinaves et d'aborigènes du

nouvel empire. Il subjugua tout le pays baigné par le Dnieper, établit

sa capitale à Kioff, et imposa ses armes victorieuses à plusieurs

contrées slaves qui, réunies à l'empire fondé par Rurick, prirent

également le nom de Russie.

Oleg entreprit en 906 une expédition contre Constantinople, mit le

siége devant cette ville, et força l'empereur à lui payer un lourd

tribut. Il conclut alors un traité de paix et de commerce, qui fut

renouvelé en 911, et dont les détails, conservés par l'historien

Nestor, offrent un tableau intéressant des relations qui existaient à

cette époque entre la Grèce et les sujets d'Oleg. Son successeur Igor,

après être resté long-temps en paix avec les Grecs, dirigea ses armes

vers l'Asie mineure, où il exerça de grands ravages. Il fut défait par

eux, et la paix se rétablit en 945, sur les bases du traité d'Oleg,

sauf quelques modifications.

Les rapports constants des Grecs avec le nouvel Empire russe,

favorisèrent les progrès du Christianisme dans ces régions.

Olga, veuve d'Igor et dépositaire de sa puissance durant la minorité

de son fils Sviatoslav, alla à Constantinople en 955, y fut instruite

dans la religion chrétienne et baptisée en grande pompe; mais son

exemple ne trouva d'imitateurs, ni dans son fils, ni dans un grand

nombre de ses sujets. Sviatoslav, prince d'humeur guerrière, étendit

les limites de son empire jusqu'au pied du Caucase. Aidé des subsides

de l'empereur grec et sur son invitation, il marcha contre le roi des

Bulgares, le battit, et résolut de transférer le siége de son empire

sur les rives du Danube. En guerre avec les Grecs, qui se repentaient

de l'avoir attiré vers le midi de l'Europe, il entra dans la Thrace,

qu'il ravagea jusqu'à Andrinople; ce n'est donc pas la première fois

que les Russes virent cette ville en 1829. Jean Zimiscès s'avança

contre lui et l'obligea à évacuer la Bulgarie. Sviatoslav, vaincu,

demanda la paix qui fut conclue. Il reprit le chemin de Kioff où il

fut tué. Il eut pour successeur Vladimir, qui s'empara de la couronne,

à l'exclusion de ses frères, reçut le baptême en 986, épousa une

princesse grecque et introduisit le Christianisme dans ses États, en

ordonnant la destruction des idoles et de leurs temples, et en

imposant le baptême à ses sujets.

L'empire de Vladimir, connu sous le nom de Russie, s'étendait des

rivages de la Baltique à la mer Noire, des bords du Volga et du pied

du Caucase au sommet des Carpathes et aux rives du Bug et du San. Cet

empire se composait de diverses populations d'origine slave, et, au

Nord, de plusieurs tribus finoises, toutes également comprises sous la

dénomination générale de Russes, mais de moeurs bien différentes, et

réunies, en l'absence de tout système régulier de gouvernement, par le

lien commun d'une souveraineté dont la prérogative consistait

uniquement à prélever sur elles un certain tribut, qui se payait le

plus souvent quand le souverain ou ses délégués se trouvaient en

mesure de le réclamer à main armée. Les relations fréquentes de

Constantinople avec Kioff contribuèrent beaucoup, non-seulement à

convertir la capitale de ce nouvel empire au Christianisme, mais

encore à le façonner à la civilisation byzantine, aux arts et au luxe,

qui furent probablement importés de la Grèce, même avant les dogmes de

la Religion chrétienne. L'annaliste allemand, Ditmar de Mersebourg, à

qui une description de la ville de Kioff fut faite par quelques-uns de

ses compatriotes, qui l'avaient visitée avec l'expédition de Boleslav

Ier, roi de Pologne, en 1018, l'appelle la rivale de Constantinople, à

cause du grand nombre d'églises, de marchés, d'édifices publics et de

la quantité de richesses qu'elle renfermait. Il ajoute que beaucoup de

Grecs y étaient établis. Vladimir mourut en 1015, et partagea son

empire entre ses douze fils, qui devaient tenir leurs gouvernements

sous la suzeraineté de l'aîné, résidant à Kioff avec le titre de

grand-duc de Russie.--Ce partage de la Russie entre tant de

gouvernements remis à des princes du sang, entraîna les suites les

plus funestes après la mort de Vladimir, jusqu'à ce que l'un de ses

fils, Yaroslav, eût réuni sous son sceptre tous les États paternels.

Ce monarque, doué d'une intelligence élevée, aida puissamment aux

progrès du Christianisme et de la civilisation dans son empire. Il fit

élever un grand nombre d'églises et de couvents par des architectes

de Byzance, fonda de nouvelles villes, ouvrit des écoles, attira dans

ses États des ecclésiastiques grecs, des savants, des artistes, et fit

traduire beaucoup d'ouvrages du grec en langue slave. Son zèle pour la

religion chrétienne ne l'empêcha cependant pas d'imiter les

entreprises de ses ancêtres payens contre Constantinople. Sous

prétexte de mauvais traitements subis par quelques-uns de ses sujets

dans la ville impériale, il déclara la guerre à Constantin Monomaque,

et leva, en 1043, une armée considérable qui s'avança le long des

rivages de la mer Noire, soutenue par une flotte imposante. La flotte

russe parvint à l'embouchure du Bosphore; après un combat long-temps

incertain, elle succomba en partie sous les ravages du feu grégeois et

dut profiter d'un vent propice pour sauver ses débris. L'expédition de

terre atteignit Varna; mais, privée de l'appui de la flotte, elle fut

accablée par le nombre, après une résistance désespérée, sans qu'un

seul homme cherchât son salut dans la fuite[174].

[Note 174: Il est remarquable que la campagne russe de 1828 et de 1829

fut dirigée exactement d'après le plan suivi par l'expédition de

Yaroslav, en 1043.]

Ce fut la dernière expédition des Russes contre l'Empire grec. La

Russie, déchirée par des factions ennemies, perdit toute force

d'action à l'extérieur, et finit par devenir elle-même la proie des

étrangers. N'eût été cette circonstance, il est probable que les

siècles passés eussent vu s'accomplir la prédiction trouvée inscrite

au IXe siècle sous la statue de Bellérophon à Constantinople, à

savoir, que la cité impériale serait prise par les Russes; prédiction

bien rare, selon Gibbon, par la clarté du style et la précision

incontestable de la date. Qui sait si, de nos jours, nous ne verrons

pas s'accomplir la destinée prophétisée à la superbe métropole de

l'Orient.

Yaroslav partagea son empire entre ses fils, en laissant toutefois le

titre de grand-duc et la suprématie à l'aîné des princes. Cette

autorité suprême fut transmise, suivant l'usage des contrées slaves,

non par ordre de primogéniture, mais à l'ancienneté, c'est-à-dire que

le grand-duc décédé, eut pour successeur le membre le plus âgé de sa

dynastie. Cette combinaison ne pouvait manquer de produire des

troubles continuels, d'autant que les diverses principautés se

subdivisaient toujours entre les fils du monarque décédé. Le pouvoir

se fractionna ainsi aux mains d'un grand nombre de petits princes,

guerroyant les uns contre les autres, et la Russie se vit bientôt sans

défense contre les incursions de ses voisins. L'autorité du grand-duc

de Kioff tomba, sous la pression de ces circonstances, dans la plus

complète insignifiance; tandis que deux principautés puissantes,

fondées par les talents de leurs chefs, s'élevèrent au Sud et au

Nord-Est. La première est celle de Halitch, comprenant toute la zone

orientale de la province autrichienne de Gallicie et une partie des

gouvernements russes de Volhynie et de Podolie; la seconde est la

principauté de Vladimir sur la Klazma, embrassant tout le gouvernement

russe de ce nom, avec quelques provinces adjacentes, et dont les

souverains prirent le titre de grands-ducs. Il existait aussi trois

républiques, régies par des institutions entièrement populaires.

Novogorod, Pskow et Viatka, communauté formée par des émigrants de

Novogorod, dans l'endroit qui porte aujourd'hui ce nom.

La Russie se divisait donc en plusieurs États fréquemment en guerre

entre eux, habités par des populations aussi différentes l'une de

l'autre, qu'elles l'étaient des Polonais, des Bohémiens et d'autres

nations slaves, n'ayant de commun que le nom et la même dynastie, à

laquelle se rattachaient également les nombreux souverains de ce pays.

Le seul lien réel de tous ces États, était l'unité de l'Église,

gouvernée par l'archevêque de Kioff, son métropolitain.

Telle était la situation de la Russie, quand les Mogols, commandés par

Batou-Khan, petit-fils de Dgenghis-Khan, envahirent ce pays en

1238-1239 et 1240, ne laissant que ruines et désolation sur leur

passage. Ils poursuivirent le cours de leurs ravages en Pologne et en

Hongrie, et s'avancèrent jusqu'à Liegnitz, en Silésie, où ils défirent

complètement une armée chrétienne. Le chemin leur était ouvert

jusqu'au Rhin; mais, heureusement pour l'Europe, quelques évènements

survenus dans l'Asie centrale les rappelèrent aux rivages de la mer

Caspienne.

Batou-Khan posa ses tentes sur les bords du Volga, et somma les

princes de Russie de lui rendre hommage, les menaçant, en cas de

refus, d'une reprise d'hostilités. L'obéissance était le seul parti à

suivre; le grand-duc de Vladimir rendit hommage à Batou, dans son camp

sur le Volga, et ensuite au grand khan Koublay, près le grand mur de

la Chine. Ses successeurs reçurent l'investiture des descendants de

Batou, qui devinrent indépendants sous le nom de khans de Kiptchak.

Au commencement du XIVe siècle, le prince de Moscou, s'étant concilié

les bonnes grâces du khan, obtint la dignité héréditaire de grand-duc,

à laquelle était attachée une sorte de suzeraineté sur les autres

princes de Russie, et qui, jusque-là, n'avait été la prérogative

exclusive d'aucune de leurs branches. Ses successeurs s'efforcèrent,

comme ligne invariable de politique, de briguer, par tous les moyens

possibles, la faveur du khan, dont l'appui grandissait incessamment

leur puissance aux dépens de celle des autres princes de Russie. De

cette manière, le pouvoir des grands-ducs de Moscou se fortifia par

degrés, tandis que celui du khan s'affaissait sous les commotions

intérieures, jusqu'à ce qu'enfin ils se sentirent assez forts pour

secouer le joug, vers la fin du XVe siècle.

Telle fut l'origine de Moscou, le coeur de l'empire russe actuel,

formé des principautés nord-est de l'ancienne Russie. Nous avons

expliqué, au chap. X, comment les principautés du sud et de l'ouest de

la Russie se réunirent, au XIVe siècle, à la Pologne et à la

Lithuanie.

Le premier archevêque de Kioff fut sacré, vers 900, par le patriarche

de Constantinople, et institué métropolitain de toutes les églises de

Russie. À partir de cette époque, les métropolitains de Russie furent

sacrés à Constantinople, et fréquemment choisis parmi les Grecs. Après

la prise de Constantinople par les Latins, le siége de l'empire et

celui du patriarchat ayant été transférés à Nicée, les archevêques de

Kioff furent sacrés dans cette ville, jusqu'à ce que l'ancien ordre de

choses se rétablît par l'expulsion des Latins.

Les chroniques parlent de plusieurs tentatives faites par les papes

pour soumettre l'Église russe à leur suprématie, mais sans atteindre

le but de leur politique. Une circonstance révèle cependant

l'influence temporaire que Rome s'était acquise à Kioff, vers la fin

du XIe siècle. Le Grec Ephraïm, métropolitain de cette ville, de 1070

à 1096, introduisit en effet, dans le calendrier russe, sous la date

du 9 mai, la commémoration de la translation des reliques de saint

Nicolas, de la Lycie à Bari, en Italie, fête inconnue de l'Église

d'Orient, mais observée par celle de Rome. La principauté de Halitch,

située entre les régions catholiques de la Pologne et de la Hongrie,

devint le point de mire des efforts de la Papauté. Les Hongrois

s'étant rendus maîtres de cette principauté en 1214, essayèrent de la

soumettre à leur chef spirituel; mais leur expulsion du pays détruisit

tout espoir d'annexion religieuse. Daniel, prince de Halitch, homme

d'État et guerrier distingué, pensa qu'il pourrait tirer du pape

quelque assistance contre les Mogols, et, dans cette vue, il entama

une négociation avec Innocent IV, qui envoya son légat pour recevoir

la soumission de Daniel et celle de l'Église de Halitch, à laquelle il

promit de tolérer telles de ses anciennes pratiques qui ne seraient

pas en opposition directe avec les rites de l'Église catholique.

Daniel fut sacré roi de Halitch par le légat, en 1254, et il reconnut

la suprématie de Rome; mais, comme l'assistance promise n'arrivait

pas, il rompit en visière avec le pape. Halitch fut réunie à la

Pologne en 1340. L'histoire de son Église a trouvé son cadre ailleurs.

Nous avons déjà parlé de l'invasion des Mogols et des terribles

ravages qu'ils exercèrent dans ce pays. Les églises et les couvents

jonchèrent le sol de leurs débris; le clergé fut ou massacré ou traîné

en captivité; mais aussitôt que ces Asiatiques eurent établi leur

domination sur les principautés du nord-est de la Russie, ils

s'efforcèrent de consolider leur puissance en convertissant à leurs

vues politiques le clergé des pays conquis; en conséquence, le khan

des Mogols déclara que tout individu, touchant de près ou de loin à

l'Église, serait exempté de l'impôt personnel frappé sur la

population, pour les années 1254-1255; et, en 1257, le même khan, en

vertu de lettres-patentes, accorda au clergé russe et à toute personne

attachée à l'Église nationale, une exemption pleine et entière de tous

les impôts et charges pesant soit sur la propriété, soit sur la

personne des habitants de la Russie. Un évêque russe avait sa

résidence à Saray, capitale des khans, qui chargeaient quelquefois ces

prélats de missions de haute confiance. C'est ainsi que l'évêque

Théognoste fut envoyé, en 1279, par le khan Mengutemir, à l'empereur

grec Michel Paléologue. Cette position toute favorable de l'Église

russe la fit croître rapidement en influence et en richesse. Beaucoup

de personnes cherchèrent dans son sein un refuge contre l'oppression

de leurs maîtres barbares; tandis que d'autres, pour mettre leurs

propriétés à l'abri de tout attentat, en faisaient don à l'Église, qui

les leur restituait à titre de tenanciers.

La ville de Kioff fut détruite par les Mogols en 1240; mais l'autorité

des khans demeura toujours plus forte et plus respectée dans les

principautés de l'est de la Russie que dans les régions occidentales,

où des troubles se manifestaient fréquemment. Cet état de choses

conduisit le métropolitain de Kioff à transférer sa résidence à

Vladimir sur la Klazma, capitale des grands-ducs de Russie, sous la

protection desquels la bannière des Églises russes se déployait en

toute sécurité.

Nous avons parlé plus haut de l'union de Kioff avec la Lithuanie et

des destinées de l'Église d'Orient dans ce pays. Les métropolitains de

Vladimir, qui transportèrent plus tard leur siége à Moscou,

s'efforcèrent de maintenir leur juridiction sur les Églises de la

Lithuanie, en établissant de temps à autre leur résidence dans cette

province; mais, malgré leurs tentatives réitérées, cette union fut

entièrement rompue par l'élection d'un archevêque de Kioff, en 1418.

Une haine violente s'alluma entre les deux Églises, à ce point que le

khan de Crimée ayant pillé Kioff, en 1484, à l'instigation du

grand-duc de Moscou, lui envoya, à titre de présent, une partie des

vases sacrés enlevés à l'église de cette ville. Les métropolitains de

Moscou étaient ou sacrés par les patriarches de Constantinople, ou

simplement approuvés par eux. Le métropolitain Isidore, savant

d'origine grecque, assista, en 1438, au concile de Florence, où il

souscrivit à l'union de son Église avec Rome, d'après les bases

arrêtées à cet effet entre l'empereur grec Jean Paléologue et le pape

Eugène IV. Il revint à Moscou en 1439, avec la dignité de cardinal et

investi de l'autorité d'un légat; mais il fut déposé et renfermé dans

un couvent, d'où il parvint néanmoins à s'échapper; il mourut à Rome

dans un âge avancé. Après la prise de Constantinople par les Turcs,

les métropolitains de Moscou furent élus et sacrés sans aucun recours

au patriarche grec. En 1551, un synode général tenu à Moscou,

promulgua un code de lois ecclésiastiques, appelé _Stoglav_,

c'est-à-dire les Cent-Chapitres.

En 1588, le patriarche de Constantinople Jérémie, ayant un procès au

divan, vint à Moscou demander des secours pour ses églises. Le pieux

czar Foedor Ivanovitsch s'empressa de répondre à son appel, et

Jérémie, renonçant à ses prétentions sur les Églises russes, sacra

patriarche de Russie le métropolitain de Moscou. La chaire s'éleva

presque au niveau du trône sous ces patriarches indépendants. La

considération dont ils jouissaient s'augmentait encore des marques

publiques de respect qu'ils recevaient du czar, qui, le dimanche des

Rameaux, marchait nu-tête devant eux, en conduisant par la bride l'âne

sur lequel ils traversaient les rues de Moscou, en souvenir de

l'entrée du Christ à Jérusalem. En 1682, l'Académie slavo-græco-latine

fut fondée à Moscou par le czar Foedor, fils d'Alexis; il pourvut cet

établissement de savants professeurs, sortis de l'Académie de Kioff,

que la Pologne avait perdue sous le règne précédent. Après la mort du

patriarche Adrien, en 1702, Pierre le Grand abolit cette dignité, se

proclama chef suprême de l'Église grecque, et institua, sous le nom de

très saint synode, un conseil chargé de toutes les affaires

ecclésiastiques du pays. Ce souverain ordonna aussi que des écoles

fussent ouvertes dans chaque siége épiscopal. Il décréta que les

couvents ne pourraient plus acquérir de propriétés territoriales, et

soumit les domaines de l'Église à l'impôt général. En 1764,

l'impératrice Catherine confisqua tous les biens du clergé, qui

possédait environ neuf cent mille serfs mâles, et substitua à ses

possessions des pensions pour les évêques, les couvents, etc.

Plusieurs écoles ecclésiastiques s'ouvrirent sous divers règnes, et

leur organisation fut fixée par un oukaze de 1814.

Le synode institué par Pierre le Grand préside encore au gouvernement

de l'Église russe. Ce conseil se compose habituellement de deux

métropolitains, de deux évêques, du premier prêtre séculier, et des

membres lais venant à la suite; il y a encore le procureur, deux

secrétaires-généraux, cinq secrétaires ordinaires, et un certain

nombre de clercs. Le procureur a le droit de suspendre l'exécution des

décisions du synode, et d'en appeler, dans tous les cas, à la décision

de l'empereur. Le synode a le jugement des choses religieuses en

matière de foi et de discipline, il contrôle l'administration des

diocèses, qui lui transmettent deux fois par an un rapport détaillé

sur la situation des églises, des écoles, etc.

Il existe en Russie, outre un grand nombre de séminaires, cinq

académies ecclésiastiques: Kioff, Moscou, Saint-Pétersbourg, Kasan et

Troïtza. Tous les fils du clergé doivent être élevés dans ces

séminaires, qui entretiennent gratuitement un certain nombre d'élèves.

Ce système d'éducation obligatoire a produit quelques-uns des savants

les plus remarquables de la Russie. Le clergé y forme un corps à part,

et il est bien rare qu'un individu appartenant à une autre classe,

s'enrôle sous la bannière de l'Église. De par la loi, la vocation

religieuse est héréditaire, mais on obtient aisément du pouvoir

l'autorisation de suivre une autre carrière. Les membres les plus

distingués de la famille ecclésiastique ont le plus souvent recours à

cette faculté, à l'exception de ceux qui, entrant dans l'ordre

monacal, peuvent aspirer aux degrés les plus élevés de la hiérarchie

religieuse. C'est pour cette raison que le clergé séculier (ou les

prêtres de paroisse) se compose généralement de ceux qui ne sauraient

prétendre à rien de plus avantageux.

Il a déjà été question de l'Union de l'Église grecque de Pologne avec

Rome, et des conséquences qu'elle produisit. Le démembrement du

territoire polonais fit tomber sous la domination russe la majeure

partie des habitants appartenant à cette Église. On essaya par tous

les moyens, sous le règne de Catherine, de pousser ses sectaires dans

le giron de celle de Russie; mais ces tentatives n'eurent qu'un succès

partiel et cessèrent tout-à-fait sous le règne de l'empereur

Alexandre. En 1839, plusieurs évêques de l'Église ci-dessus

mentionnée, formulèrent, à l'instigation du gouvernement russe, le

voeu d'une séparation d'avec Rome et d'une réunion à l'Église

nationale de Russie. Cette déclaration fut suivie d'un oukaze

ordonnant à toutes Églises unies de suivre l'exemple de leurs évêques.

Les mesures les plus coërcitives furent mises en usage pour effectuer

une conversion générale. Un grand nombre d'ecclésiastiques qui

refusèrent de prendre l'oukaze impérial pour règle de leur conscience,

furent punis de leur désobéissance par la déportation en Sibérie,

l'emprisonnement, etc. Pour colorer cette conversion forcée, on

allégua que ces populations avaient appartenu primitivement à l'Église

d'Orient, et devaient, en conséquence, rentrer au bercail; principe

d'une admirable logique, en vertu duquel les habitants des Îles

Britanniques pourraient, avec autant de justice, se voir repoussés

dans le giron de l'Église catholique, ou même ramenés à la religion

des druides et au culte d'Odin. Cette persécution a dédommagé Rome de

la perte de la population arrachée du sein de son Église, en soulevant

en sa faveur tout l'intérêt qui s'attache d'ordinaire à un parti

opprimé, et en ranimant le zèle de beaucoup de ses sectateurs[175].

[Note 175: Un évêque de l'Église nationale russe de Mohiloff, appelé

Barlaam, homme d'une vaste érudition, se déclara en 1812, lors de

l'occupation de cette ville par les Français, pour le nouvel ordre de

choses, et fit chanter un _Te Deum_ à l'occasion de l'occupation de

Moscou par les armées de Napoléon. Il fut déposé par le gouvernement

russe, et confiné dans un couvent.]

Ce qu'il y a de plus intéressant dans l'histoire de l'Église russe,

c'est assurément celle de ses sectes dissidentes, comprises sous la

dénomination générale de _Raskolniky_ ou Schismatiques.

Il est probable que plusieurs des sectes qui avaient troublé l'Église

d'Orient en Grèce, étaient passées en Russie, car l'on trouve çà et là

des traces de leur existence dans les chroniques du moyen-âge. Les

premiers désordres sérieux de l'Église russe se manifestèrent en

1375, à Novogorod, quand un homme d'une condition inférieure, du nom

de Karp Strigolnik, se mit à se déchaîner publiquement contre la

coutume qui forçait les prêtres à payer une certaine somme d'argent à

l'évêque pour leur ordination. Un tel usage constituait, disait-il,

une véritable simonie, et les Chrétiens devaient fuir les prêtres qui

avaient acheté les ordres. Il attaquait aussi la confession

auriculaire comme inutile, et ses opinions ne laissèrent pas que de

trouver un grand nombre d'adhérents. Les rues de Novogorod devinrent

bientôt le théâtre d'une lutte acharnée entre ces réformateurs et les

partisans de l'ordre de choses établi. Les premiers furent vaincus, et

leurs principaux chefs, y compris Strigolnik lui-même, furent

précipités à la rivière et noyés. Leur mort, bien loin d'éteindre

leurs doctrines, leur imprima une force nouvelle, comme cela résulte

des lettres pastorales de plusieurs évêques et même des patriarches de

Constantinople, à qui des rapports avaient été transmis sur cette

secte.

Les institutions républicaines de Novogorod et de Pskoff, où les

partisans de Strigolnik étaient répandus en grand nombre, leur

offraient un vaste champ de liberté; mais quand ces républiques furent

réduites en provinces de Moscou (à la fin du XVe siècle et au

commencement du XVIe), une persécution rigoureuse les força à chercher

asile dans les possessions suédoises et polonaises. Il semble que les

modernes Raskolniky aient hérité de l'esprit de cette secte.

Une autre secte, plus remarquable, prit naissance pendant la dernière

partie du XVe siècle, dans la même république de Novogorod. Sa

véritable nature est cependant très incertaine, car la seule donnée

positive que nous ayons sur ses doctrines, est tirée d'un ouvrage de

polémique écrit contre elle, en 1491, par un certain Joseph, abbé du

couvent de Volokolamsk, et nous sommes réduits, en conséquence, à

juger de ces sectaires aussi bien que des Strigolniky, sur l'unique

témoignage de leurs ennemis.

Suivant l'auteur que nous venons de citer, un Juif, du nom de

Zacharie, qu'il appelle suppôt de Satan, sorcier, nécromancien,

astrologue, et même astronome, vint, en 1470, à Novogorod, où il

enseigna, en secret, que la loi de Moïse était la seule vraie

religion, et que le Nouveau-Testament était une fiction, puisque le

Messie n'était pas encore né, que le culte des images constituait une

idolâtrie coupable. Aidé de quelques autres Juifs, il séduisit

l'esprit de plusieurs prêtres de l'Église grecque et de leurs

familles, et ces néophytes devinrent si zélés, qu'ils demandèrent la

circoncision. Leurs maîtres hébreux les détournèrent cependant d'un

dessein qui les eût exposés à être découverts; ils leur conseillèrent

de conformer leur conduite extérieure aux préceptes du Christianisme,

car il suffisait qu'ils fussent bons Israélites de coeur. Ils

suivirent cet avis et travaillèrent en secret avec beaucoup de succès

à augmenter le nombre de leurs prosélytes. Les principaux promoteurs

de cette secte furent deux prêtres appelés Alexius et Dionysius, les

protopopes de l'église Sainte-Sophie, cathédrale de Novogorod, un

certain Gabriel et un laïque de haut rang.

Ces Juifs mystérieux se conformèrent si rigoureusement, en apparence,

aux rites de l'Église grecque, qu'ils s'acquirent une réputation de

grande sainteté. Ce fut à ce point que le grand-duc de Moscou, ayant

réduit la république de Novogorod en province de son empire,

transféra dans sa capitale les deux prêtres Dionysius et Alexius, et

les plaça à la tête du clergé de ses principales églises. Alexius

s'attira si bien la faveur du grand-duc, qu'il avait ses entrées

toujours libres auprès de lui, distinction accordée à un très petit

nombre de favoris. Il travaillait pendant ce temps à la propagation de

ses doctrines, qui furent embrassées secrètement par beaucoup

d'ecclésiastiques et de laïques, entre autres par Kouritzin,

secrétaire du grand-duc, et Zozyme, abbé du couvent de Saint-Siméon,

qui, recommandé par Alexius à la faveur du grand-duc, fut promu, en

1490, à la dignité d'archevêque de Moscou. Ainsi, un sectateur secret

du Judaïsme, devint le chef de l'Église russe.

L'existence de cette secte est un fait historique, mais il est presque

impossible de préciser la nature de ses doctrines. Était-ce un mode

plus pur de Christianisme, rejetant le culte des images et d'autres

superstitions aussi grossières de l'Église grecque, ou simplement une

secte déiste; car il est bien difficile de croire que le Judaïsme pur

eût trouvé des prosélytes parmi les Chrétiens, et surtout au sein du

clergé, que la loi mosaïque avait toujours laissé inébranlable. Le

célèbre Uriel d'Acosta fournit peut-être dans l'histoire religieuse le

seul exemple d'une conversion de ce genre[176]. En effet, bien qu'il y

eût, comme on sait, en Espagne et en Portugal, un grand nombre de

Juifs qui déguisaient leur croyance sous le manteau du Catholicisme,

au point même de se charger de fonctions ecclésiastiques, c'étaient là

des Juifs de naissance que la persécution avait contraints à prendre

ce masque, et non des Chrétiens qui avaient embrassé le Judaïsme. La

description de cette secte, par l'abbé Joseph, est tellement remplie

d'invectives, que l'on est tenté de la croire pour le moins très

exagérée. Il donne cependant les noms de quelques-uns de ces

sectaires, qui laissèrent le pays pour se faire circonscrire, et il

les accuse de s'être livrés à la magie et à l'astrologie; mais cette

accusation répand un faible rayon de lumière sur leurs dogmes, en

donnant à penser que c'était une de ces sectes mystérieuses dont les

traces sont imprimées dans la poussière du moyen-âge. Alexius et

plusieurs chefs de la secte moururent avec la réputation de pieux

Chrétiens; mais son existence fut découverte par Gennadius, évêque de

Novogorod, qui envoya plusieurs de ses adhérents à Moscou, avec les

preuves recueillies contre eux, sans savoir toutefois que le

métropolitain lui-même et le secrétaire du grand-duc comptaient au

nombre de ses adeptes. Il les accusa d'avoir osé comparer les statues

des saints à la matière brute qui les représentait, d'en avoir placé

au milieu d'endroits impurs, d'avoir craché sur la croix, blasphémé le

Christ et la Vierge, nié la vie future, et, par conséquent,

l'immortalité de l'âme. Le grand-duc convoqua à Moscou, le 17 octobre

1490, un synode d'évêques et d'autres ecclésiastiques, pour juger

cette grave affaire. Les accusés, au nombre desquels figuraient les

protopopes ci-dessus mentionnés, Dionysius et Gabriel, outre beaucoup

d'autres, repoussèrent avec fermeté les faits mis à leur charge; mais

ce système de dénégation ne put prévaloir contre les preuves de tout

genre et les nombreux témoins produits par l'accusation. Plusieurs

membres du synode voulaient que les accusés fussent mis à la question;

mais le grand-duc ne le permit pas. Chose vraiment étonnante, si l'on

considère la barbarie de l'époque et le penchant de ce souverain à la

cruauté. Le synode dut se contenter d'anathématiser et de faire

emprisonner les sectaires. Ceux qui furent renvoyés à Novogorod eurent

à subir un traitement plus cruel. Parés d'oripeaux fantastiques

représentant la figure du diable, et la tête couverte de grands

bonnets d'écorce, avec cette inscription: «Ceci est la milice de

Satan,» ils furent placés à cheval, le visage tourné vers la croupe,

et promenés, par l'ordre de l'archevêque, à travers les rues de la

ville, en butte aux insultes de la populace. Ils eurent ensuite leur

coiffure brûlée sur leur tête, et furent jetés en prison; traitement

barbare, sans doute, mais encore humain pour ce temps d'intolérance,

où les hérétiques avaient à supporter les persécutions les plus

cruelles dans l'Europe occidentale.

[Note 176: Je ne parle ici que des Chrétiens, car il y a eu beaucoup

de prosélytes juifs parmi les païens. Les Iduméens avaient été

convertis par Hérode le Grand, et j'ai déjà parlé des Khozars.]

Zozyme et Kouritzin continuèrent néanmoins à propager leurs opinions,

et l'on dit que, grâce à cette propagande secrète, des doutes se

répandirent au sein du peuple, sur les dogmes les plus importants du

Christianisme. Ecclésiastiques et laïques en vinrent à disputer sur la

nature du Christ, le mystère de la Trinité, la sainteté des images.

C'était là, selon nous, une conséquence naturelle de l'agitation

d'esprit causée dans les masses par les révélations vraies ou

imaginaires sorties du jugement des hérétiques. Le métropolitain

Zozyme fut à son tour accusé d'hérésie par le même Joseph, dans une

épître adressée à l'évêque de Sousdal. On ignore si cette accusation

suggéra une enquête sur l'orthodoxie du chef de l'Église russe. On

sait seulement qu'il se démit de sa dignité en 1494, et se retira dans

un couvent. Kouritzin continua à jouir de la faveur du monarque, et se

vit chargé par lui d'une mission diplomatique auprès de l'empereur

Maximilien Ier; mais l'abbé Joseph et l'évêque Gennadius, dont la

haine contre les hérétiques était infatigable, découvrirent, vers le

commencement du XVIe siècle, un nombre considérable de ces sectaires,

qui allèrent chercher en Allemagne et en Lithuanie un refuge contre

leurs persécuteurs. Kouritzin et plusieurs de ses adhérents,

interrogés sur leurs opinions, les défendirent ouvertement. Le

grand-duc les abandonna cette fois à la clémence et à la miséricorde

de leurs accusateurs; en conséquence de quoi, Kouritzin, l'abbé du

couvent de Saint-Georges à Novogorod, et plusieurs autres, furent

brûlés vifs. Karamsin, qui a décrit cet évènement, n'a pas établi la

véritable nature des opinions confessées par Kouritzin et ses

compagnons, probablement parce qu'il ne croyait pas pouvoir faire

fonds sur ce qui leur était attribué par le fanatisme violent de leurs

accusateurs.

La secte semble avoir disparu depuis cette époque. Il existe cependant

aujourd'hui une secte de Raskolniky qui observe la loi mosaïque et qui

est généralement connue sous le nom de Soubotniky, ou Hommes du

samedi, en raison de ce qu'ils célèbrent le samedi au lieu du

dimanche; mais l'on ne sait pas d'une manière bien certaine, s'ils ont

adopté le Judaïsme dans toute sa rigueur ou si leur religion est un

mélange de Christianisme et de loi mosaïque. Nous penchons pour la

dernière supposition; car, dans le premier cas, on les eût vus

contracter avec les Juifs d'origine une alliance dont il n'existe

aucune trace.

La Réforme, qui put se glorifier d'un grand nombre de conversions

parmi les membres de l'Église grecque de Pologne, passa presque

inaperçue sur celle de Russie. Les chroniques russes rapportent qu'en

1553, un certain Mathias Baschkin se mit à enseigner qu'il n'y avait

pas de sacrements, et que la croyance à la divinité du Christ, aux

décisions des conciles et à la sainteté des saints, constituait autant

d'erreurs. Soumis à un interrogatoire, il repoussa l'accusation; mais

une fois en prison, il confessa ses opinions et nomma plusieurs

individus qui les partageaient, déclarant qu'elles leur avaient été

enseignées par deux Catholiques natifs de Lithuanie, et que l'évêque

de Rézan les avait confirmés dans cette croyance. Un concile

d'évêques, convoqué à dessein, condamna les hérétiques à un

emprisonnement à vie. C'est tout ce que l'on trouve sur ce point dans

les chroniques russes; mais il est impossible de dire sûrement si les

doctrines en question étaient celles des Anti-Trinitaires, qui

commençaient à se répandre en Pologne à cette époque, ou seulement les

dogmes du Protestantisme, défiguré par le fanatisme ignorant des

chroniqueurs. Ce que nous voyons de plus remarquable à noter, c'est

qu'un évêque semble avoir nourri ces opinions. Il se démit de sa

dignité épiscopale pour cause de maladie, mais en réalité peut-être

pour se soustraire à une destitution imminente et à un scandale

public. Que les doctrines de la Réforme ayent pénétré dans les États

de Moscou, cela résulte évidemment de l'exposé suivant, émané d'un

écrivain polonais Protestant, Wengierski, qui prit le pseudonyme de

Regenvolscius. Il dit qu'en 1552, trois moines appelés Théodosius,

Artémius et Thomas, arrivèrent de l'intérieur de la Moscovie à

Vitepsk, ville de la Lithuanie; ils ne connaissaient pas d'autre

langue que la leur et ne possédaient aucun savoir; ils condamnèrent

cependant le culte des images, mirent en pièces celles qui leur

tombèrent sous la main, et les chassèrent des temples et des maisons,

en exhortant le peuple par leurs discours et leurs écrits à adorer

Dieu seul dans la personne de notre Seigneur Jésus-Christ. Leur zèle

ayant soulevé la colère d'un peuple superstitieux, fortement attaché

aux rites idolâtres, ils quittèrent Vitepsk, et se retirèrent dans

l'intérieur de la Lithuanie où la parole de Dieu retentissait déjà

avec plus de liberté. Théodosius, qui avait plus de quatre-vingts ans,

mourut bientôt après, Artémius se retira auprès du prince de Sloutzk,

et Thomas, plus éloquent et mieux versé que les autres dans l'esprit

des Écritures, devint l'un des ministres de l'Église de Dieu, et

s'établit à Polotzk, où la religion commençait à se révéler dans sa

pureté, pour instruire les fidèles et les confirmer dans la

connaissance de Dieu et dans leurs sentiments de piété éclairée. Après

s'être noblement acquitté des devoirs de sa vocation pendant plusieurs

années, il scella de sa mort les principes des nouvelles doctrines.

Quand le czar de Moscou, Ivan Vassilévitch, s'empara de Polotzk en

1563, il ordonna, entre autres cruautés exercées contre les habitants,

de précipiter Thomas à la rivière pour le punir d'avoir été autrefois

son sujet et d'avoir déserté son Église. Le bon grain semé à Vitepsk

par le martyre produisit néanmoins une moisson abondante, car les

habitants prirent le culte des images en aversion, et la Pologne leur

ayant envoyé des apôtres de la vraie religion, ils consacrèrent une

église au culte évangélique. (_Slavonia Reform._, p. 262). L'on sait

qu'il existe maintenant beaucoup de Protestants en Russie; mais ils

sont tous d'origine étrangère, à la seule exception peut-être de la

famille des comtes Golovkin, qui se firent Protestants en Hollande, au

commencement du XVIIIe siècle, et persévérèrent dans cette croyance.

Nous pensons toutefois que le comte Golovkin, auteur de plusieurs

ouvrages en français, qui fut envoyé comme ambassadeur en Chine en

1805, et appelé à d'autres missions diplomatiques, est le dernier

Protestant de cette famille.

Le patriarche Nicon, élevé au siége patriarchal par son mérite, causa,

sous la règne d'Alexis, une commotion profonde dans l'Église russe, en

voulant réformer les abus qui s'étaient glissés dans l'interprétation

des Écritures et des livres de dévotion. La longue période de la

domination des Mogols avait plongé le pays entier dans un état de

barbarie, et le clergé, bien qu'en possession d'immunités

considérables sous cette domination, était tombé dans la plus

grossière et la plus superstitieuse ignorance, au point de faire

désespérer de son émancipation intellectuelle, même long-temps après

que le pays eût secoué le joug des Asiatiques. La transcription des

livres sacrés, confiée à d'ignorants copistes, était devenue par

degrés si infidèle, que leur sens était entièrement perdu et que le

texte d'une copie différait souvent de celui d'une autre. Déjà, en

1520, le czar Vasili Ivanovitch avait demandé aux moines du mont Athos

un homme capable de corriger le texte des livres sacrés, et à sa

requête, un moine grec appelé Maxime, bien versé dans la langue slave,

fut envoyé à Moscou. Il y reçut un accueil distingué et travailla

pendant dix laborieuses années à comparer les manuscrits de la version

slave avec le texte grec original; mais la supériorité de son savoir

excita la jalousie du clergé ignorant de Moscou, qui l'accusa de

corrompre au lieu de corriger les livres sacrés, dans le but d'établir

une nouvelle doctrine. Toutes les justifications de Maxime ne purent

le sauver, et il fut enfermé dans un couvent où il resta jusqu'à sa

mort en 1555.

On renouvela vainement plusieurs tentatives pour corriger les livres

sacrés. Enfin, le patriarche Nicon convoqua à Moscou, en 1654, un

concile spécial, auquel assistèrent le patriarche d'Antioche, celui de

Servie et cinquante-six évêques. Le concile décida que les Écritures

et les livres de liturgie à l'usage de l'Église russe seraient

soigneusement émendés. En conséquence de cette décision, le czar

Alexis fit recueillir de toutes parts les vieux manuscrits sacrés.

L'agent envoyé à cet effet au couvent du mont Athos, rapporta plus de

huit cents originaux grecs, parmi lesquels se trouvaient une copie des

Évangiles écrite au commencement du VIIIe siècle, et une autre dans le

VIe. Les patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, et plusieurs autres

prélats grecs d'Orient, envoyèrent plus de deux cents manuscrits. Les

différends qui s'élevèrent entre le czar Alexis et le patriarche

Nicon, et qui finirent par la déposition de ce dernier, en 1664,

entravèrent pendant quelque temps l'accomplissement de la réforme

projetée; mais elle fut définitivement décidée par un concile convoqué

à cette époque et composé, sous la présidence du czar lui-même, des

patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, qui agissaient aussi au nom de

ceux de Constantinople et de Jérusalem et d'un grand nombre de prélats

russes. En conséquence de cette décision, le texte des Écritures et

des livres de liturgie fut fixé conformément aux plus anciens

manuscrits slaves, qui avaient paru donner la traduction la plus

fidèle des originaux grecs et de la version des Septante; les livres

sacrés ainsi corrigés furent livrés à l'impression.

Bien que cette réforme importante se fût accomplie avec la sanction

des plus hautes autorités de toutes les Églises d'Orient, elle

rencontra de nombreuses oppositions dans le pays. Paul, évêque de

Kolomna, avec beaucoup de prêtres et un nombre immense de laïques,

surtout des classes inférieures, se déclara contre ce qu'il appelait

l'hérésie Niconnienne. Selon lui et ses nombreux adhérents, les

modifications introduites corrompaient les livres saints et la vraie

doctrine, sous prétexte de les corriger. L'évêque réfractaire fut

déposé et renfermé dans un couvent; des mesures sévères furent prises

contre les opposants; mais la persécution ne servit qu'à enflammer

leur fanatisme et à susciter de violentes collisions dans l'enceinte

même de la capitale. Cette opposition se manifesta plus vivement

encore dans le Nord, sur les bords de la mer Blanche. Ces nouveaux

partisans de l'ancien texte furent appelés _Pomoranes_, c'est-à-dire

habitants de la côte. Le siége principal de leur résistance organisée

était le couvent fortifié de Solovietzk, situé dans une île de cette

mer. Après une défense acharnée, il fut pris d'assaut en 1678, et la

plupart de ses défenseurs, ceux du moins qui restèrent debout, se

jetèrent dans les flammes pour gagner la couronne du martyre. Les

_Raskolniky_ ou Schismatiques, comme les appelait alors l'Église

nationale, propagèrent leurs opinions dans toute la Sibérie, dans le

pays des Cosaques du Don, et en diverses autres provinces lointaines.

Un grand nombre d'entre eux émigrèrent en Pologne et même en Turquie,

où ils formèrent de nouveaux établissements. Le fanatisme, exalté par

la persécution, dégénéra bientôt en actes de la plus sauvage

superstition. Le suicide ou le baptême du feu, comme ils disaient,

devint à leurs yeux le plus sûr moyen de faire son salut. Cette

doctrine suscita dans leurs rangs un nombre infini de victimes. Il est

avéré que des milliers de ces sectaires, de tout âge et de tout sexe,

s'enfermaient dans des maisons, dans des granges, etc., y mettaient

le feu et périssaient dans les flammes, en récitant des prières et en

chantant des hymnes. On croit généralement que ces scènes d'horrible

superstition se reproduisent encore aujourd'hui dans plusieurs

provinces éloignées, particulièrement en Sibérie et dans le Nord, où

beaucoup de _Raskolniky_ sont allés fonder des colonies au plus

profond des forêts, de manière à cacher leur existence au reste du

monde[177].

[Note 177: Les horribles scènes dont nous avons parlé dans le texte,

sont non-seulement décrites par les écrivains religieux de Russie qui

ont pris la plume contre les _Raskolniky_, elles sont encore

rapportées par les savants voyageurs qui ont exploré les provinces les

plus reculées de la Russie pendant le dernier siècle, tels que Gmelin,

Pallas, Géorgie, Lepekbine, etc. Le baron Haxthausen, qui a habité la

Russie en 1843, dit qu'il y a quelques années, un certain nombre de

ces fanatiques se donnèrent rendez-vous sur une propriété appartenant

à un M. Gourieff, située sur la rive gauche du Volga, résolus à

s'offrir en sacrifice en s'entretuant. Après quelques rites

préparatoires, cet horrible dessein fut mis à exécution. Trente-six

individus étaient tombés sous le fer meurtrier, quand l'amour de la

vie se réveilla dans le coeur d'une jeune femme, qui s'enfuit vers un

village voisin et donna l'alarme. On accourut sur le théâtre de ce

sanglant holocauste; mais l'on trouva quarante-sept individus étendus

sans vie, et deux de ces meurtriers fanatiques encore debout. Ils

furent pris et subirent le châtiment du knout; mais chaque coup reçu

leur arrachait un cri de triomphe, joyeux qu'ils étaient de souffrir

le martyre.]

Les _Raskolniky_ se divisent en deux grandes branches: les

_Popovstchina_, ou ceux qui ont des prêtres, et les _Bezpopovstchina_,

ou ceux qui n'en ont pas. Ils se subdivisent en un grand nombre de

sectes, dont quelques-unes naquirent sous la pression des évènements

que nous avons rapportés, tandis que d'autres, qui avaient une

existence antérieure, furent comprises, à partir de ce moment, sous le

nom général de _Raskolniky_. En ce qui concerne ceux de la première

branche, ils se séparent encore en plusieurs nuances d'opinions, sur

des points de peu d'importance, mais principalement sur les cérémonies

extérieures. Ils se considèrent comme la véritable Église, victime de

l'hérésie niconnienne, c'est-à-dire comme l'Église fondamentale, dont

ils ne diffèrent pas du reste en doctrine, mais seulement par

quelques rites extérieurs et par leur opiniâtreté à garder le texte

incorrect des livres sacrés. Ils considèrent aussi comme un grand

péché de se couper la barbe, opinion partagée autrefois par l'Église

constituée, et fondée sur ce qu'un article du Stoglav (canons du

concile tenu à Moscou en 1551), déclare que se raser est un péché que

même le sang des martyrs ne saurait laver; et, en conséquence, celui

qui se dépouille de sa barbe est un ennemi de Dieu, qui nous a créé à

son image. L'argument le plus péremptoire des partisans du menton rasé

contre la doctrine qui proclame irrémissible l'altération des traits

divins de la créature par l'ablation de la barbe, c'est que la femme,

dépourvue de cet ornement, est aussi créée à l'image de Dieu. Les

défenseurs de la barbe, forcés dans leurs retranchements par cet

argument, s'appuient sur le passage suivant du Lévitique XIX et XXVII:

«Vous ne tondrez point en rond les coins de votre tête et vous ne

gâterez point les cornes de votre barbe[178].»

[Note 178: Les mêmes _Raskolniky_ considèrent comme péchés d'autres

choses prohibées par le _Stoglav_, comme par exemple de manger du

lièvre, atteler avec un seul timon, etc.]

La séparation de l'Église nationale et des _Raskolniky_ devint

complète sous Pierre le Grand, dont les mesures coërcitives pour

civiliser ses sujets en modifiant leur extérieur, blessèrent

profondément les préjugés de la nation. Un membre intelligent de la

secte des _Raskolniky_, a fait remarquer très judicieusement au baron

Haxthausen, que ce n'était pas le patriarche Nicon, mais bien ce

monarque absolu qui les avait séparés du reste de leur nation, en lui

imposant le système occidental de civilisation, dont l'ablation de la

barbe était un symbole. La mémoire de Pierre le Grand est en horreur

parmi les _Raskolniky_, et quelques-uns d'entre eux soutiennent qu'il

était le véritable Antechrist, car il est écrit que l'Antechrist

changera le cours des âges, et le czar avait accompli cette prophétie

en reportant le commencement de l'année du 1er septembre au 1er

janvier, et en abolissant la supputation des temps depuis l'origine du

monde, pour adopter le mode des hérétiques latins, qui ne supputent

les années qu'à partir de la naissance du Christ (Ère chrétienne). Ils

disent aussi que c'est un blasphème de mettre des impôts sur l'âme (ce

souffle pur de Dieu), au lieu de faire peser toutes les charges sur

les possessions terrestres[179].

[Note 179: Tout le monde sait qu'en Russie la capitation est perçue

sur la population mâle, appelée _âmes_ dans le style officiel.]

Les adhérents de l'ancien texte, qui forment la classe la plus nombreuse

des _Raskolniky_, se nomment entre eux _Starovértzi_, ou ceux de

l'ancienne foi, et sont appelés officiellement _Staroobradtzi_, ceux des

anciens rites; leurs ministres sont en général des prêtres ordonnés par

les évêques de l'Église constituée, mais qui l'ont abandonnée ou ont été

expulsés de son sein; le gouvernement ne reconnaît pas leur caractère

religieux. Il fait cependant aujourd'hui de grands efforts pour les

réconcilier avec l'Église constituée; il a déclaré que les différences

existant entre leur rites et ceux consacrés par le concile de 1664, ne

constituent pas d'hérésie, et il leur a accordé une autorisation

solennelle de garder intact leur ordre ecclésiastique. On leur a conféré

la dénomination de _Yedinovertzi_ ou Coreligionnaires, en leur demandant

seulement que leurs prêtres reçussent l'ordination des évêques de

l'Église de l'État, avec promesse de n'intervenir en rien dans

l'éducation de ces prêtres, et de procéder à la cérémonie de

l'ordination conformément à l'ancien rituel. On n'a retiré encore que

très peu d'avantages de cette offre, les rares Congrégations qui l'ont

acceptée en sont au regret, et surveillent même d'un regard soupçonneux

ceux de leurs prêtres ordonnés de la manière qui précède, redoutant que

les évêques, dont ces derniers ont reçu l'ordination, n'exercent sur eux

une influence corruptrice. Ils ont un grand nombre de couvents d'hommes

et de femmes, avec les mêmes règles monastiques que celles qui existent

dans tous les établissements semblables de l'Église grecque[180].

[Note 180: L'auteur de cet ouvrage apprit en 1830, de la bouche d'un

haut fonctionnaire russe, que le nombre des Raskolniky, de toutes

catégories, pouvait s'élever à cinq millions, et qu'il allait sans

cesse en augmentant. Cela ne se dit pourtant que des classes

inférieures de la société; car, bien qu'il y ait parmi eux de riches

commerçants, leurs enfants, qui ont reçu une meilleure éducation, se

rallient presque invariablement à l'Église nationale.]

Les sectes comprises sous la dénomination générale de

_Bezpopovstchina_, ou ceux qui n'ont pas de prêtres, sont très

nombreuses; beaucoup d'entre elles ne se distinguent que par quelques

cérémonies extérieures; leurs doctrines sont ou inconnues ou bornées à

quelques pratiques superstitieuses qu'ils ont héritées peut-être des

traditions païennes de leurs ancêtres[181]. Il existe sans doute

plusieurs sectes descendues de celles qui ont fréquemment troublé

l'Empire byzantin; mais cette description prolongée nous entraînerait

au-delà des limites de notre esquisse. Nous nous bornerons, en

conséquence, à donner à larges traits un court aperçu des plus

remarquables de celles dont l'existence n'est pas contestable. Tels

sont les _Skoptzi_ ou eunuques, qui sont même répandus en assez grand

nombre à Saint-Pétersbourg, à Moscou et dans d'autres grandes villes,

et comptent parmi eux de riches négociants, principalement des

argentiers, des joailliers, etc. On suppose qu'ils s'infligent la

mutilation d'Origène, prenant à la lettre les paroles de l'Évangile

qui poussèrent ce Père de l'Église à cette extravagance (Saint

Mathieu, XIX, v. 12). D'autres doutent cependant que leur superstition

soit fondée sur la même erreur d'interprétation. Leurs véritables

doctrines sont impénétrables; tout ce que l'on peut dire avec

certitude, c'est que la mortification de la chair est l'idée dominante

de leur croyance, car beaucoup d'entre eux s'infligent la discipline

et s'imposent toutes ces tortures, cilices, chaînes, croix de fer,

etc., qui ont rendu célèbres quelques saints de l'Église de Rome. Une

circonstance vraiment curieuse, est la vénération extraordinaire,

dit-on, que ces fanatiques professent pour la mémoire de l'empereur

Pierre III, l'époux assassiné de l'impératrice Catherine. Ils

prétendent qu'il est leur chef et une véritable émanation du Christ;

qu'il n'a pas été assassiné, et que l'on mit le corps d'un soldat à la

place de celui de Pierre, qui s'enfuit à Irkoutzk en Sibérie; et comme

toute grâce sort de l'Orient, il reviendra du lieu de sa retraite

sonner la grande cloche de la cathédrale de Moscou, et son

retentissement sera entendu par ses vrais disciples, les Skoptzi de

toutes les parties du monde, et son règne commencera...

[Note 181: Un manuscrit russe de 1523, récemment découvert, renferme

un exposé d'un auteur inconnu, dans lequel on trouve ce passage

remarquable: «Il y a des chrétiens qui croient à _Péroun_, dieu de la

foudre, à _Khors_ et _Mokosh_, à _Sim_ et à _Regl_, et aux _Vilas_,

qui, au dire de ce peuple ignorant, sont trois fois neuf soeurs. Ils

les croient tous dieux et déesses, leur font des offrandes de

_korovay_ et leur sacrifient des poules; ils adorent le feu, ils

l'appellent _Svarojitch_. Les trois premières divinités avaient,

suivant Nestor, leurs idoles à Kioff avant l'introduction du

Christianisme. On ne sait rien de _Sim_ ni de _Regl_. La croyance à

l'existence des _Vilas_, ou fées bienfaisantes, est encore aujourd'hui

une des superstitions des Morlaques en Dalmatie. _Korovay_ est le nom

du gâteau de noces dans plusieurs contrées slaves. Le mot

_Svarojitch_, appliqué au feu par ses adorateurs, est le nom

patronymique de Svarog[181-A], le Vulcain des anciens Slaves. Il est

très probable que les rites secrets des Raskolniky ne sont rien autre

chose que la continuation de l'ancienne idolâtrie slave, à laquelle le

manuscrit fait allusion.]

[Note 181-A: La ressemblance de ce mot avec _Surya_ et _Sourug_, noms

indiens du soleil, est l'un des indices de l'origine asiatique des

Slaves.]

Les Skoptzi apportent un zèle extrême à faire des prosélytes et

donnent des sommes considérables à ceux qui s'unissent à leur secte.

Quiconque réussit à faire douze prosélytes, reçoit le titre d'apôtre;

mais l'on ignore quels sont les priviléges attachés à cette dignité.

Ils s'assemblent généralement, pour leur culte mystérieux, dans la

nuit des samedis aux dimanches. Ils ont des signes secrets de

reconnaissance, dont l'un consiste, dit-on, à placer un mouchoir rouge

sur le genou droit et à le frapper de la main droite; ils ont dans

leurs maisons des portraits de Pierre III, avec ce signe de leur

secte[182].

[Note 182: Ces détails sont tirés, en partie, de l'ouvrage du baron

Haxthausen, _Studien über Russland_. L'auteur de cette esquisse vint à

se trouver, en 1820, à Bobrouisk, forteresse sur la Bérésina, où, peu

de temps auparavant, un missionnaire, arrivé de l'intérieur de la

Russie, avait déterminé une centaine de soldats à s'unir à cette

secte, dans les formes requises. Il fut condamné à recevoir le knout,

et ses convertis furent transportés en Sibérie.]

Les Khlestovstchiki ou Flagellants (de _khlestat_, flageller), sont

considérés comme une branche des Skoptzi. Ils s'infligent la

discipline et quelques autres pénitences, à l'exemple d'un grand

nombre d'orthodoxes de l'Église d'Occident; mais ils ont, semble-t-il,

des doctrines mystérieuses et des rites marqués au coin de la plus

sauvage superstition[183].

[Note 183: Ces sectaires sont accusés des extravagances coupables

attribuées aux Adamites; l'on dit que la police de Moscou surprit l'un

de leurs conciliabules en 1840, et qu'il fut prouvé, par l'enquête

faite en conséquence de cette découverte, que les Khlestovstchiki, ne

représentent qu'un degré inférieur ou préparatoire de la secte des

Skoptzi; qu'ils mettent la femme en commun, bien que, pour le cacher,

ils vivent en couples mariés par des prêtres de l'Église établie.

C'est un fait constant qu'à leurs assemblées ils se trémoussent

souvent jusqu'à ce qu'ils tombent d'épuisement; mais ces extravagances

se retrouvent dans la Grande-Bretagne et en Amérique.

Les Flagellants du moyen-âge avaient été accusés des folies

criminelles imputées aux Khlestovstchiki; il serait possible que, dans

les deux cas, ce fût le résultat naturel d'une surexcitation

d'imagination, produite par l'excès des mortifications.]

Les plus remarquables des Raskolniky sont incontestablement les

Malakanes et les Doukhobortzi. Malakanes est un surnom donné aux

membres de cette secte, parce qu'ils mangent du lait, en russe,

_malako_, les jours de jeûne; mais ils s'appellent entre eux

_Istinniyé Christiané_, c'est-à-dire vrais Chrétiens. On ne sait rien

sur leur origine. On dit seulement que, vers le milieu du XVIIIe

siècle, un Prussien, prisonnier de guerre, sans grade officiel,

s'établit au milieu des paysans, dans un village du gouvernement de

Kharkof, et s'acquit une telle influence sur eux, qu'ils le

consultaient en toute occasion et suivaient toujours ses avis. Il

n'avait pas de demeure à lui; mais il allait de chaumière en

chaumière, lisant et expliquant chaque soir la Bible à un groupe de

villageois, et il continua ainsi jusqu'à sa mort.

On n'a pu découvrir aucun autre détail sur son compte, ni même son

nom, et la seule chose que l'on sache, c'est qu'il vécut dans un

village habité par les Malakanes. Il est cependant beaucoup plus

probable qu'il avait trouvé une communauté religieuse préexistante,

avec laquelle ses opinions coïncidaient, plutôt que d'en être le

fondateur, car l'on découvrit, vers cette époque, dit-on, une

communauté semblable dans le gouvernement de Tamboff. Cette secte

n'est pas nombreuse. Environ trois mille de ses membres sont établis

dans le gouvernement de la Crimée, où ils ont été visités, en 1843,

par le baron Haxthausen, qui parvint à obtenir l'explication suivante

de leur croyance:

Ils reconnaissent la Bible pour la parole divine, et l'unité de Dieu

en trois personnes. Ce Dieu incréé, principe de toutes choses, est un

esprit éternel, immuable, invisible. Dieu demeure au milieu des

clartés d'un monde pur. Il voit tout, il fait tout, il régit tout;

tout est rempli de lui; il a créé le ciel et la terre et tout ce qui

respire. Au commencement, tout ce qui sortit de ses mains était bon et

parfait. L'âme d'Adam, non son corps, fut créée à l'image de Dieu.

Cette âme immortelle était douée d'une pureté céleste et d'une notion

claire de la divinité. Le mal était inconnu à Adam, qui jouissait

d'une sainte liberté aboutissant à Dieu le Créateur. Ils admettent le

dogme de la chute d'Adam, la naissance, la mort et la résurrection du

Christ, de la même manière que les autres Chrétiens, et ils donnent

aux dix commandements l'interprétation suivante:

Le premier et le second défendent l'idolâtrie: donc le culte des

images est interdit.

Le troisième montre que l'on ne doit pas faire de serment.

Le quatrième s'observe en passant les dimanches et les autres fêtes à

prier, à chanter les louanges de Dieu et à lire la Bible.

Le cinquième, en ordonnant d'honorer père et mère, commande

l'obéissance envers toutes les autorités.

Le sixième défend deux sortes de meurtre. Premièrement, le meurtre

corporel, au moyen d'une arme, du poison, etc., qui est un crime,

excepté en cas de guerre, où il est permis de tuer pour la défense du

czar et du pays, et, en second lieu, le meurtre spirituel, que l'on

commet en détournant les autres de la vérité par des paroles

trompeuses, ou en les attirant, par le mauvais exempte, dans une voie

qui conduit à la damnation éternelle. Ils considèrent aussi comme

meurtre, d'injurier, de persécuter ou de haïr un voisin. Suivant les

paroles de saint Jean: Celui qui hait son frère est un meurtrier.

En ce qui concerne le septième commandement, ils voient un adultère

spirituel, même dans un trop grand attachement à ce monde et à ses

plaisirs passagers, et, en conséquence, l'on doit fuir non-seulement

l'impudicité, mais encore l'ivrognerie, la gourmandise et la mauvaise

fréquentation.

Par le huitième, ils mettent la violence et la ruse sur la même ligne

que le vol.

Aux termes du neuvième commandement, toute insulte, raillerie,

flatterie ou tout mensonge, est considéré comme faux témoignage.

Par le dixième, ils entendent les mortifications de toutes les

convoitises et de toutes les passions.

Ils complètent ainsi leur Confession de foi:

«Nous croyons que quiconque observera fidèlement les dix commandements

de Dieu, sera sauvé; mais nous croyons aussi que, depuis la chute

d'Adam, aucun homme ne saurait les accomplir par sa propre force.

L'homme, pour devenir capable de bonnes oeuvres et de fidélité aux

commandements de Dieu, doit croire en Jésus-Christ, son fils unique.

»Cette loi pure, nécessaire pour notre salut, ne peut se puiser que

dans la parole de Dieu seul. Nous croyons que le Verbe divin crée en

nous cette foi, qui nous rend dignes de la grâce.»

En ce qui concerne le sacrement du baptême, ils disent:

«Bien que nous sachions que le Christ fut baptisé par Jean dans le

fleuve du Jourdain, et que les Apôtres ont eux-mêmes conféré le

baptême, notamment Philippe à l'eunuque, nous comprenons cependant

par ce sacrement, non l'eau terrestre, qui purifie seulement le corps

et non l'âme, mais l'onde vivifiante, qui est la foi absolue en Dieu

et la soumission à sa parole sainte; car le Sauveur dit: «Quiconque

croit en moi, son corps se changera en une source d'eau vive.» Et

Jean-Baptiste dit: «Pour moi, je baptise d'eau, mais il y en a un au

milieu de vous, que vous ne connaissez point, c'est celui qui baptise

du Saint-Esprit.» Et Paul dit: «Le Christ ne m'a pas envoyé pour

baptiser, mais pour annoncer sa parole.» Nous entendons, en

conséquence, par le sacrement du baptême, l'âme purifiée du péché par

la foi, et la mort en nous-mêmes du vieil homme et de ses oeuvres,

pour revêtir à nouveau une vie pure et sainte. Bien qu'à la naissance

d'un enfant nous lavions avec de l'eau les impuretés de son corps, ce

n'est pas là le baptême à nos yeux. Quant à la sainte Cène, c'est une

commémoration du Christ; mais les paroles de l'Évangile sont le pain

spirituel de vie. L'homme ne se nourrit pas de pain seulement, mais de

la parole de Dieu.

»L'esprit seul donne la vie. Il n'est donc pas nécessaire de recevoir

le pain et le vin en substance.»

Il est très curieux que cette secte, dont la croyance brille d'un tel

spiritualisme, se compose exclusivement de paysans illettrés, vivant

au milieu d'une population plongée dans la superstition et presque

idolâtre, comme cela se voit chez les sectaires de l'Église grecque,

en Russie. Les ouvrages mystiques de l'écrivain allemand bien connu,

Jung Stilling, qui ont été traduits en russe, sont très populaires

parmi les Malakanes, qui croient, en général, au Millenium.

En 1833, l'un d'eux, appelé Terentius Belioreff, se mit à exhorter au

repentir, annonçant que le Millenium commencerait dans trente mois, et

il ordonna que les affaires et les travaux de tous genres, à

l'exception des plus indispensables, fussent abandonnés, et que le

peuple passât tout son temps en prières et en chants. Il se proclama

le prophète Élie, envoyé pour annoncer la venue du Seigneur, pendant

qu'Enoch, son compagnon, était chargé de la même mission dans l'Ouest.

Il annonça le jour où il devait monter au ciel en présence de tous.

Plusieurs milliers de Malakanes se réunirent de différentes parties de

la Russie. Au jour convenu, il parut sur un char, ordonna à la foule

de s'agenouiller, et alors, étendant les bras, il s'élança du char et

mesura la terre de son corps.

Les Malakanes, désappointés, livrèrent le pauvre enthousiaste à la

police locale, comme imposteur. Il fut mis en prison; mais au bout de

quelque temps de ce régime, il cessa de parler de son identité avec le

prophète Élie, tout en continuant à prêcher le Millenium sous les

verroux, et, après son élargissement, jusqu'à sa mort. Il laissa un

nombre considérable de prosélytes, qui s'assemblent souvent pour

passer des jours et des nuits en prières et en chants continuels. Une

communauté de biens s'établit entre eux, et ils émigrèrent, avec la

permission du gouvernement, en Géorgie, où ils dressèrent leurs tentes

en vue du mont Ararath, pour attendre le Millenium, devancés dans

cette province par une colonie de Luthériens du Wurtemberg, fondée

dans le même dessein.

S'il est étonnant de trouver au sein des campagnes ignorantes de la

Russie des opinions religieuses d'un spiritualisme aussi élevé,

combien n'est-il pas plus surprenant encore de rencontrer chez ces

paysans quelques-unes des doctrines nourries par les Gnostiques qui

appartenaient aux classes les plus éclairées de la société chrétienne.

Tel est le cas, cependant, avec les Doukhobortzi, ou Combattants en

esprit[184].

[Note 184: De _Doukh_, esprit ou âme dans tous les dialectes slaves,

et _Boretz_, lutteur ou combattant.]

L'origine de cette secte est inconnue. Ils la font dériver eux-mêmes

des trois jeunes hommes qui furent jetés dans la fournaise ardente par

Nabuchodonosor, pour avoir refusé d'adorer son image (Daniel, III),

légende qui porte probablement avec elle un sens allégorique. Ils

n'ont pas de documents historiques sur leur secte, ou du moins on n'en

a découvert aucun jusqu'ici. Selon notre opinion, cependant, ils

continuent la secte des Patarènes, qui soutenaient exactement la même

doctrine que les Doukhobortzi, sur la chute de l'âme avant la création

de ce monde, et qui étaient très nombreux au XIIIe siècle et au XIVe,

en Servie, en Bosnie et dans la Dalmatie, mais dont il n'est plus fait

mention depuis la dernière partie du XVe siècle. Il est très-naturel

de supposer que quelques-uns de ces sectaires, persécutés dans le

Midi, se réfugièrent au milieu de leurs frères slaves de Russie,

d'autant mieux que le dialecte du pays qu'ils avaient habité a

beaucoup de rapport avec le russe. Quoi qu'il en soit, les

Doukhobortzi furent découverts, quelques années avant le milieu du

XVIIIe siècle, sur différents points de la Russie. Ils furent

violemment persécutés sous le règne de Catherine et de Paul,

particulièrement à cause de leur refus de servir dans l'armée; et ils

supportèrent cette persécution avec une fermeté, une résignation et

une douceur vraiment remarquable. L'empereur Alexandre leur accorda

toute liberté, et leur permit de fonder des établissements dans le

sud de la Russie, sur les bords de Molotchna, où ils se signalèrent

par leur industrie et leur droiture. Quant à leurs dogmes, nous

donnons plus bas la Confession de foi qu'ils présentèrent à Kokhowski,

gouverneur de Cathérinoslaff, au temps de leur persécution sous

Catherine, et qui, vu l'ignorance des paysans auteurs de ce document,

étonne véritablement par les idées abstraites et les expressions

recherchées qu'il renferme:

«Notre langage est rude en toute occasion; les écrivains coûtent cher,

et il ne nous est pas facile, à nous qui sommes sous les verroux, de

nous en procurer. C'est pourquoi cette déclaration de notre cru est si

mal rédigée. Ceci considéré, nous vous prions, ô chef, de pardonner à

des hommes peu versés dans l'art d'écrire, le désordre des pensées, le

peu de clarté et la défectuosité de l'exposition, le défaut de goût

dans le discours et l'âpreté des mots; et si, revêtant l'éternelle

vérité d'une enveloppe grossière, nous défigurons par là des traits

divins, nous vous conjurons de ne vous en pas lasser pour elle, car

elle brille de sa propre beauté dans tous les temps et de toute

éternité.

»Dieu est un, mais il est un en trois personnes. Cette sainte Trinité

est un être impénétrable. Le Père est la lumière, le Fils est la vie,

le Saint-Esprit est la paix. Dans l'homme, le Père se manifeste comme

la mémoire, le Fils comme la raison, le Saint-Esprit comme la volonté;

l'âme humaine est l'image de Dieu; mais en nous cette image n'est rien

autre que la mémoire, la volonté et la raison. L'âme avait existé

avant la création du monde visible. Elle est tombée antérieurement

avec beaucoup d'autres esprits, qui faillirent alors dans le monde

spirituel, dans le monde d'en haut; en conséquence, la chute d'Adam

et Ève ne doit pas être prise à la lettre; mais cette partie de

l'Écriture est une image où se trouve représentée d'abord la chute de

l'âme humaine, de son état de pureté céleste dans le monde spirituel

et avant sa venue ici-bas; en second lieu, la rechute faite par Adam,

au commencement des jours de ce monde, et dont la description est

adaptée à notre intelligence; et, en dernier lieu, la chute qui,

depuis Adam, se renouvelle spirituellement et charnellement chez tous

les hommes, et qui se renouvellera jusqu'à la fin du monde.

Originairement l'âme tomba, parce qu'elle détourna sur elle-même la

contemplation et l'amour qu'elle devait concentrer sur Dieu, et

qu'elle s'enorgueillit de sa propre beauté. Quand, pour son châtiment,

l'âme fut enfermée dans sa prison charnelle, elle succomba pour la

seconde fois dans la personne d'Adam, par le crime du serpent

séducteur, c'est-à-dire sous les excitations corruptrices de la chair.

Maintenant notre chute à tous est due à la séduction du même serpent

qui est entré en nous par Adam, avec l'orgueil et la vaine gloire de

l'esprit et l'impudicité de la chair. En punition de sa première chute

dans le monde spirituel, l'âme perdit l'image divine et se vit

emprisonnée dans la matière. La mémoire de l'homme s'affaiblit, et il

oublia ce qu'il avait été jadis. Un voile s'étendit sur sa raison, et

sa volonté se corrompit. C'est ainsi qu'Adam parut sur cette terre

avec un faible souvenir de son premier séjour, et privé d'une raison

ferme et droite. Son péché, ou sa rechute ici-bas, ne s'étend pas

néanmoins à sa postérité, car chacun pèche et se sauve pour soi-même.

Bien que ce ne soit pas la faute d'Adam, mais l'opiniâtreté

individuelle qui forme la racine du péché, personne n'en est cependant

exempt; car l'homme, déjà tombé avant de venir au monde, apporte avec

lui un penchant à une nouvelle chute. Après la première chute de

l'âme, Dieu créa ce monde pour elle, et la précipita, selon sa

justice, du séjour de l'éternelle pureté sur cette terre, comme dans

une prison, en châtiment du péché[185]; et maintenant notre esprit

dans ses chaînes terrestres, se plonge et s'ensevelit dans ce gouffre

d'éléments qui fermentent autour de lui. D'un autre côté, l'âme est

envoyée dans cette vie comme dans un lieu d'épreuve, afin que, livrée

à son libre arbitre sous son enveloppe charnelle, elle choisisse entre

le bien et le mal, et obtienne ainsi le pardon de son premier crime ou

s'attire un châtiment éternel. Une fois la chair formée pour nous sur

cette terre, notre esprit s'y précipite d'en haut, et l'homme est

appelé à l'existence. Notre chair est la tente disposée pour recevoir

notre âme, et sous laquelle nous perdons le souvenir et le sentiment

de ce que nous avions été avant notre incarnation; c'est l'eau des

éléments dans ce monde du Seigneur, où nos âmes purifiées doivent se

transformer en un esprit éternellement pur, supérieur au premier;

c'est l'archange au glaive de feu, qui nous barre le chemin à l'arbre

de vie, à Dieu, à l'absorption en sa divinité. Et ici se trouve

accomplie sur l'homme cette destination divine, et maintenant il faut

prendre garde qu'il n'avance sa main, et aussi qu'il ne prenne de

l'arbre de vie, et qu'il n'en mange et ne vive à toujours.

[Note 185: C'était là exactement la doctrine des Patarins de la

Bosnie.]

»Dieu, prévoyant de toute éternité la chute de l'âme dans la chair, et

sachant l'homme incapable de se relever par sa propre force, l'éternel

amour décida de descendre sur la terre, de se faire homme et de

satisfaire par ses souffrances à l'éternelle justice.

»Jésus-Christ est le Fils de Dieu et Dieu lui-même. Il faut observer

cependant que, lorsqu'il intervient dans l'Ancien-Testament, il ne

représente que la sagesse suprême de Dieu, le Tout-Puissant, enveloppé

au commencement dans la nature du monde et caché plus tard sous la

lettre de la parole révélée. Le Christ est le Verbe divin, qui nous

parle dans le livre de la nature et dans les Écritures saintes; le

pouvoir qui, semblable au soleil, brille miraculeusement sur la

création et dans le coeur de la créature, qui donne à tout le

mouvement et la vie, et se trouve à la fois partout, en nombre, poids

et mesure. Il est le pouvoir de Dieu, qui, dans nos ancêtres comme

dans nous-mêmes, s'est manifesté et agit encore en différentes

manières; considéré dans le Nouveau-Testament, il est l'esprit incarné

de la plus haute sagesse, la connaissance de Dieu et la vérité pure,

l'esprit d'amour, l'esprit descendu d'en haut, incarné, inexprimable,

la plus sainte allégresse, l'esprit de consolation, de paix, de chaque

battement du coeur, l'esprit de chasteté, de sobriété, de modération.

»Le Christ fut homme aussi, parce que, comme nous-mêmes, il naquit

dans la chair; mais il descend aussi en chacun de nous par

l'annonciation de Gabriel, et se communique spirituellement comme dans

Marie. Il naît dans l'esprit de chaque croyant; il va dans le désert,

et il est tenté par le diable dans la personne de tous les hommes, au

moyen des soucis de la vie, de la luxure et des honneurs mondains.

Quand il se développe en nous, il nous donne des paroles

d'enseignement; il est persécuté et meurt sur la croix; il est couché

dans le tombeau de la chair; il se lève brillant de gloire dans l'âme

des affligés de la dixième heure; il vit en eux quarante jours,

échauffe leurs coeurs, les guide vers le ciel, et les offre sur

l'autel de Gloire comme un sacrifice saint, véritable et agréable à

Dieu.»

Au sujet des miracles du Christ, les Doukhobortzi disent: «Nous savons

qu'il a fait des miracles; pécheurs, nous étions morts, aveugles et

sourds, et il nous a ressuscités; mais nous repoussons les prétendus

miracles du corps.»

Les Doukhobortzi reconnaissent la parole de Dieu dans les Écritures;

mais ils prétendent que tout y a un sens mystérieux qui n'est

intelligible et n'a été révélé qu'à eux seuls, et que tout y est

symbolique. Ainsi l'histoire de Caïn est une allégorie des fils

corrompus d'Adam, qui persécutent l'Église invisible figurée par Abel.

La confusion des langues n'est rien autre chose que la séparation des

Églises. Pharaon noyé est le symbole de la défaite de Satan, qui

périra avec tous ses suppôts dans la mer rouge de feu, à travers

laquelle les élus, c'est-à-dire les Doukhobortzi, passeront sains et

saufs. Ils expliquent de la même manière le Nouveau-Testament; ainsi,

l'eau changée en vin aux noces de Cana, signifie que le Christ, lors

de son union mystérieuse avec notre âme, convertira dans notre coeur

les pleurs du repentir en un vin spirituel, saint et céleste, en un

breuvage de joie et de félicité.

La croyance métaphysique de ces sectaires ne suffit pas à les

préserver de la superstition la plus grossière et la plus révoltante,

preuve surabondante que les spéculations métaphysiques conduisent

quelquefois ceux qui s'y livrent à des conséquences dont le simple bon

sens d'un ignorant se serait défendu, et offrent à peine une ombre de

compensation à l'absence des principes positifs de la religion. On

prétend généralement qu'ils ont des doctrines et des rites secrets,

dont le mystère n'a jamais été percé. Ceux-là mêmes d'entre eux qui se

sont ralliés à l'Église officielle ayant gardé un silence obstiné à

cet égard, nous ne saurions dire si cette opinion est fondée ou non.

Le fait qui suit semble néanmoins établi d'une manière incontestable:

Un individu appelé Kapoustin, officier libéré des gardes, s'unit, vers

le commencement de ce siècle, aux Doukhobortzi établis sur les bords

de la Molotchna. La dignité imposante de son maintien, ses capacités

extraordinaires, et, par dessus tout, sa brillante éloquence, lui

acquirent une telle influence sur ces sectaires, qu'ils virent en lui

un prophète et se soumirent aveuglément à toutes ses instructions. Il

introduisit parmi ses disciples la doctrine de la transmigration des

âmes, enseignant que l'âme de chaque fidèle était une émanation de la

Divinité, le Verbe fait chair, et resterait sur la terre seulement en

changeant de corps, tant que le monde créé existerait. Que Dieu s'est

manifesté comme Christ dans le corps de Jésus, le plus parfait et le

plus pur des hommes, et que l'âme de Jésus était conséquemment la plus

pure et la plus parfaite de toutes les âmes. Que depuis le temps où

Dieu s'est manifesté en Jésus, il demeure avec l'humanité, vivant et

se manifestant en chaque croyant; mais l'individualité spirituelle de

Jésus, conformément à ce qu'il a déclaré lui-même par ces paroles: «Je

resterai avec vous jusqu'à la fin des temps,» continue à habiter ce

monde, changeant de corps de génération en génération, mais gardant,

par un privilége de Dieu, le souvenir de sa première existence. C'est

pourquoi tout homme en qui réside l'âme de Jésus, a la conscience de

ce qu'il est.

Pendant les premiers âges du Christianisme, ce fait était

universellement admis, et le nouveau Jésus se dévoilait à tous; il

gouvernait l'Église et décidait toutes les controverses en matière de

Religion. On l'appelait le pape; mais de faux papes usurpèrent bientôt

le trône de Jésus, qui n'a conservé qu'un petit nombre de fidèles,

suivant ce qu'il a prédit lui-même: «Qu'il y a beaucoup d'appelés,

mais peu d'élus.» Ces vrais croyants, dit-il, sont les Doukhobortzi;

Jésus ne les quitte pas, et son âme se perpétue en l'un d'eux; ainsi,

Sylvain Kolesnikof (un des chefs de leur secte), que beaucoup de vos

anciens ont connu, était un Jésus véritable; mais aujourd'hui c'est

moi qui suis Jésus, aussi vrai que le ciel est sur ma tête et la terre

sous mes pieds. Je suis le Jésus-Christ unique, votre Seigneur. C'est

pourquoi prosternez-vous et adorez-moi! Et ils se prosternèrent et ils

l'adorèrent.

Kapoustin fonda une communauté parfaite de biens entre ses disciples;

les champs étaient cultivés en commun et leurs fruits répartis selon

les besoins de chacun; quelques manufactures s'établirent et la

colonie devint florissante.

En 1814, il fut emprisonné pour son prosélytisme, mais relâché,

quelque temps après, sous caution. Le bruit de sa mort se répandit

alors; mais les autorités ayant ordonné l'ouverture de la fosse où on

le disait enterré, on ne trouva que le corps d'un autre individu. Tous

les efforts pour découvrir sa résidence furent vains, et ce ne fut

qu'après sa mort bien réelle que l'on découvrit qu'il avait passé

plusieurs années dans une caverne ignorée, d'où il dirigeait ses

disciples. Kapoustin institua un conseil de trente personnes, dont

douze reçurent le nom d'apôtres. Ce conseil choisit pour son

successeur son fils, jeune homme de quinze ans environ, d'un esprit

faible et déréglé; mais le gouvernement de la communauté était conduit

par le conseil. Ses membres virent cependant s'échapper de leurs mains

l'empire absolu que Kapoustin avait exercé sur l'esprit de ses

disciples, et leur autorité, aussi bien que la vérité de leurs

doctrines, furent mises en question par beaucoup de ces derniers, qui

donnèrent des symptômes de rébellion. Le conseil se constitua en

tribunal secret pour le maintien de son autorité, et ceux qui lui

avaient résisté ou qui parurent suspects de désertion en faveur de

l'Église instituée, furent attirés ou conduits de force dans une

maison bâtie dans une île de la Molotchna, et appelée _Ray i Mouka_,

c'est-à-dire Paradis et Torture, et mis à mort de diverses manières.

Le gouvernement reçut avis de cet odieux attentat, et l'on découvrit

un grand nombre de cadavres, dont quelques-uns mutilés tandis que

d'autres semblaient avoir été enterrés vivants. L'enquête judiciaire

sur cette horrible affaire, commencée en 1834, fut terminée en 1839.

L'empereur ordonna que tous les Doukhobortzi appartenant à cette

colonie fussent transportés au-delà du Caucase, et divisés, dans ces

provinces, en communautés séparées, soumises à la plus rigoureuse

surveillance. Ceux qui consentirent à entrer dans le giron de l'Église

nationale, purent cependant rester dans leurs anciens établissements.

Le récit de ces actes d'affreuse superstition, accomplis de nos jours,

serait incroyable, si l'authenticité n'en était constatée par une

autorité aussi importante que celle du comte, aujourd'hui le prince

Woronzoff, qui est parfaitement connu en Europe. Le fait que l'on

vient de rapporter se produisit dans une province confiée à son

administration. Le baron Haxthausen, dont l'ouvrage nous a fourni les

détails de cette affaire, donne la traduction d'une proclamation

adressée aux Doukhobortzi, et signée du comte de Woronzoff comme

gouverneur-général des provinces de la Nouvelle-Russie et de

Bessarabie, le 26 janvier 1841.

Dans cette proclamation, il publie l'ordre de transportation dans les

provinces trans-caucasiennes, et il ajoute qu'au nom de leur croyance

et sur les instructions de leurs prédicateurs, ils s'étaient rendus

coupables de meurtres et des plus odieux traitements, donnant asile

aux déserteurs et cachant les crimes de leurs frères, qui attendaient

en prison le juste châtiment de leurs forfaits. En conséquence de cet

ordre, deux mille cinq cents individus environ furent transportés

au-delà du Caucase, et le reste se soumit à l'Église de l'État; mais,

selon toute probabilité, cette conversion ne fut qu'apparente. Notre

autorité ne donne aucun renseignement sur ceux qui, aux termes de la

proclamation du comte Woronzoff, furent convaincus des crimes auxquels

il fait allusion, et dont les débats mériteraient certainement de

figurer au premier rang des causes célèbres de l'Europe.

Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais) · 第 30 / 68 题