(Suite).
État déplorable de la Pologne sous la dynastie saxonne. --
Asservissement de la cour saxonne aux intérêts de la Russie. --
Efforts des princes Czartoryski et d'autres patriotes pour
relever leur pays. -- Rétablissement des Anti-Papistes ou
Dissidents dans leur anciens droits par l'influence étrangère. --
Réflexions à ce sujet. -- Remarques générales sur les causes de
la chute du Protestantisme en Pologne. -- Comparaison avec
l'Angleterre. -- Condition actuelle des Protestants polonais. --
Services rendus par le prince Adam Czartoryski à la cause de
l'éducation publique, dans les provinces polonaises de la Russie.
-- Triste destinée de l'école protestante de Kiéydany. --
Esquisse biographique de Jean Cassius, ministre protestant dans
la Pologne prussienne. -- De la haute école de Lissa, et du
prince Antoine Sulkowski.
La situation de la Pologne aux derniers jours de la dynastie saxonne,
est ainsi décrite par l'éminent historien polonais Lelevel: «Du
commencement du règne de Jean-Casimir et des révoltes des Cosaques, à
la fin de la guerre de Suède et à la Diète muette, c'est-à-dire de
1648 à 1717,--période de soixante-dix années,--des maux de diverses
natures ravagèrent le sol de la Pologne et désolèrent la nation. Ces
calamités entraînèrent la décadence de la République, qui vit refouler
ses anciennes limites en perdant plusieurs provinces, tandis que les
rangs de sa population s'éclaircirent par l'émigration des Cosaques,
des Sociniens et d'un grand nombre de Protestants, comme par
l'exclusion civique prononcée contre le reste des Dissidents. Les
finances ruinées, la détresse générale, l'éducation, ou confiée aux
Jésuites ou complètement négligée, l'épuisement résultant des crises
convulsives qui avaient agité le pays durant soixante-dix années, tout
menaçait la nation affaiblie du plus funeste avenir. La Pologne perdit
toute son énergie sous la dynastie saxonne; elle tomba dans une
léthargie profonde, et ne donna plus d'autres signes de vie que ceux
qui indiquent la paralysie. Faite à la souffrance et à l'humiliation,
elle se croyait en possession du bonheur; imbue de faux principes, il
lui suffisait de jouir dans le désordre d'une étendue encore vaste de
pays, et de conserver des institutions républicaines au milieu des
puissances absolues qui grandissaient sur ses ruines.
Le principe républicain présidait à la constitution de la Pologne,
mais elle n'en avait pas moins vécu de longues années sous la tutelle
étrangère. Les deux rois de la dynastie saxonne ne s'étaient pas fait
scrupule de la livrer à l'influence russe, et de l'abaisser sous le
protectorat de Pierre le Grand, d'Anne et d'Élisabeth. La cour de
Saint-Pétersbourg protestait sans cesse de tout l'intérêt qu'elle
prenait à la sûreté du monarque, ainsi qu'à la paix, au bien-être et à
la liberté de la République. Elle disait bien haut qu'elle avait à
coeur la conservation de ces éléments de prospérité, et que pour
prouver la sincérité de son dévouement au roi et à la nation, elle ne
laisserait se former, sous aucun prétexte, l'ombre même d'une
confédération, ou se glisser, de quelque part que cela vînt, aucune
innovation qui portât une atteinte sacrilége aux prérogatives royales
ou à la République, à sa liberté et à ses droits; mais qu'elle saurait
prendre, au contraire, des mesures efficaces contre toute éventualité
de ce genre[163].
[Note 163: Lelevel, _Histoire du règne de Stanislas Poniatowski_.]
Tel était le degré d'abaissement auquel la réaction dirigée par les
Jésuites avait réduit la Pologne. Une soumission dégradante à
l'influence de la Russie, constituait en effet tout le système
politique d'Auguste III et de son ministre, le comte Bruhl, qui
gouvernait en son nom.
Il était tout naturel dès lors que beaucoup de Polonais
s'empressassent près de la cour de Saint-Pétersbourg, pour y briguer
les faveurs qui relevaient de la cour. Il était plus naturel encore
que les Protestants, courbés sous l'oppression dans leurs foyers,
recourussent à la même protection; et, en effet, la Russie n'aurait eu
qu'un mot à dire pour redresser, par son influence en Pologne, les
torts sous lesquels gémissaient les dissidents de ce pays, ou tout au
moins pour alléger leurs souffrances, si elle avait été sincère dans
ses déclarations réitérées de maintenir la paix, les droits et la
liberté de la République;--déclarations qui ne pouvaient qu'ajouter
aux motifs de ceux-là mêmes dont la paix, les droits et la liberté
étaient violés, de réclamer l'accomplissement de promesses faites de
la manière la plus solennelle, par une puissance qui n'avait qu'à
vouloir pour les tenir. Mais par le maintien des droits et de la
liberté de la République polonaise, la politique russe n'entendait
rien autre chose que le maintien de sa constitution défectueuse, avec
tous les abus qui condamnaient le pays à l'impuissance, et,
fatalement, à la perpétuité du joug moscovite; aussi les Protestants
ne reçurent-ils jamais de ces régions le moindre adoucissement à leurs
maux.
La nécessité de remédier à une situation grosse d'une ruine imminente
pour la République, préoccupait de plus en plus vivement plusieurs
patriotes éclairés, mais surtout les princes Czartoryski. Cette
famille, en possession d'une influence et de richesses immenses,
entreprit de corriger les vices de la constitution, en substituant au
principe électif les bases solides d'une monarchie dont la stabilité
eût offert au pays le seul moyen de se relever de l'humiliation où
l'avait plongé la forme défectueuse de son gouvernement. Avant
d'atteindre ce but, les princes Czartoryski avaient à lutter contre
des préjugés enracinés et contre des factions puissantes; ils
résolurent, pour écarter ces obstacles, d'éclairer la nation, dont le
droit sens s'était corrompu sous le misérable système d'éducation
publique des Jésuites. Ils firent fleurir, à force de labeurs, les
lettres et les sciences, et suscitèrent des partisans à leur oeuvre,
sur tous les points du territoire. Ils élevèrent à un certain degré de
considération des familles obscures, et rendirent à leur ancien lustre
celles que le vent de la fortune avait abattues. Le comte Bruhl,
ministre d'Auguste III, converti à leurs vues au moyen de quelques
services d'importance, les laissa disposer des fonctions publiques,
qu'ils confièrent aux plus méritants. S'empressant partout au-devant
des hommes supérieurs, et capables, par leurs écrits, d'exercer de
l'influence sur l'opinion publique, ils répandirent dans la nation le
goût de la littérature et des arts. Leurs généreux efforts trouvèrent
un auxiliaire puissant dans la personne de Konarski, prêtre catholique
de l'ordre des _Patres Pii_ (Piiaristes), qui fonda des écoles où le
système d'éducation était aussi bien combiné pour développer
l'intelligence des élèves, que celui des Jésuites semblait l'être pour
en arrêter les progrès. Ayant ainsi préparé le terrain, ils
réussirent, à la diète de convocation assemblée après la mort
d'Auguste III, en 1764, à triompher du parti républicain, à l'aide des
troupes russes qui avaient été envoyées pour appuyer l'élection de
leur parent Poniatowski, et à introduire, dans la constitution de leur
pays, plusieurs réformes déjà très salutaires, qui fortifiaient le
pouvoir exécutif et limitaient la faculté de dissoudre les diètes par
le _veto_ d'un seul membre. Le gouvernement russe s'aperçut bientôt
que cet accroissement de l'autorité royale était contraire à sa propre
influence. Son appui passa, en conséquence, aux républicains, qui
abolirent toutes les réformes introduites par les Czartoryski, et dont
le maintien eût préservé la Pologne du démembrement qui mit fin peu
d'années plus tard à son existence nationale.
C'est dans ces conjonctures que l'impératrice Catherine, éprise des
adulations de Voltaire et d'autres écrivains de son école qui
exaltaient son libéralisme, se déclara pour les Anti-Papistes, ou,
comme on les appelait officiellement, les Dissidents de Pologne, et
s'adjoignit Frédéric II, de Prusse. Les demandes de ces souverains
philanthropes furent faites d'un ton si impérieux, que bon nombre de
patriotes, disposés à accueillir les demandes des Protestants sur le
terrain de la religion, se sentirent atteints dans leur fierté
nationale. L'influence de la Russie engagea ces mêmes Dissidents à
former deux confédérations pour le recouvrement de leurs droits, l'une
à Thorn, dans la Prusse polonaise, et l'autre à Sloutzk, en Lithuanie.
Composées de Protestants et du seul évêque grec de Mohilow, toute la
noblesse polonaise ayant répudié le schisme grec, auquel restaient
néanmoins attachés un grand nombre de paysans, ces deux confédérations
ne comptaient que cinq cent soixante-treize membres. Beaucoup de
Protestants désapprouvaient hautement la violence de ces mesures,
disant que le salut du pays était la loi suprême, et qu'il valait bien
mieux gémir sous les abus et subir l'injustice de ses concitoyens, que
d'exposer l'État à des commotions qui mettraient son indépendance en
danger[164]. Mais la logique brutale des faits les poussait en avant,
et, malgré tous leurs regrets, un grand nombre d'entre eux se virent
contraints par les troupes russes de s'unir à ces confédérations.
[Note 164: Ce fait est constaté par Rulhière, que l'on ne saurait
taxer de partialité pour les Protestants. (V. son _Histoire de
l'Anarchie de Pologne_, vol. II, p. 352, édition de 1819). Et il est
avéré qu'ils regrettèrent amèrement de s'être faits les instruments de
l'influence étrangère.]
Le cadre de cette esquisse ne comporterait pas le récit de toutes les
intrigues politiques mêlées à la cause des Protestants, de 1764 à
1767, et dont nous avons donné le détail dans un ouvrage séparé[165].
Nous dirons seulement qu'en 1767 les Dissidents de Pologne furent
réadmis à une parfaite égalité de droits avec les Catholiques, après
une longue négociation, à laquelle prirent part non-seulement
l'ambassadeur de Russie et le ministre de Prusse, mais encore ceux
d'Angleterre, de Danemarck et de Suède.
[Note 165: _Histoire de la Réformation en Pologne_, vol. II, pages
422-534.]
Le rétablissement des Dissidents polonais dans leurs anciens droits,
par l'intervention des puissances étrangères, est un évènement que
tout Protestant patriote accueillit avec plus de regret que de joie.
Et l'on ne saurait douter que les rapides progrès de l'intelligence
nationale, surtout depuis l'abolition de la société des Jésuites, en
1773, n'eussent amené d'eux-même ce résultat au bout de quelques
années[166]. Toute l'étendue de ce progrès et la générosité du
caractère polonais ne se révélèrent jamais avec plus de force, selon
nous, que dans cette remarquable occurrence où, délaissés par leurs
protecteurs étrangers quand l'heure sonna, pour ces derniers,
d'arracher à la nation un consentement dérisoire à la première
mutilation de son territoire, les Protestants n'eurent à essuyer
aucune reprise de persécution, malgré les circonstances justement
odieuses sous l'empire desquelles ils avaient été remis en possession
de leurs anciens droits.
[Note 166: L'auteur contemporain Walch, zélé Protestant, est de la
même opinion. (Voir son _Neuere Kirchen Geschichte_, vol. VII).]
Nous ne saurions nous empêcher de faire remarquer, en terminant ce
récit, que, bien que les moyens qui firent triompher les réclamations
des Religionnaires soient profondément regrettables, le reproche qui
leur a été souvent jeté d'avoir frayé le chemin à l'ambition de la
Russie, en invoquant sa protection, est parfaitement absurde. Est-ce
la faute des Protestants si l'influence russe posa la couronne de
Pologne sur la tête d'Auguste III, dont l'avènement se signala par
l'abolition de leurs droits politiques? Est-ce leur faute si ce même
Auguste et son ministre tinrent la Pologne honteusement enchaînée,
durant tout son règne, aux pieds de la cour de Saint-Pétersbourg; si
ce monarque réduisit le pays à une telle attitude de servilité
vis-à-vis de cette cour, qu'elle put disposer du même sceptre en
faveur de son successeur Poniatowski? Est-ce juste de jeter la pierre
à une faible minorité de citoyens, opprimés pour s'être appuyés sur la
main que beaucoup de leurs compatriotes catholiques flattaient dans
l'espoir d'en obtenir des faveurs, et à laquelle d'autres croyaient
attaché le salut de leur patrie expirante? Les Protestants eurent tort
d'agir comme ils le firent; ils auraient dû défendre leur cause par
tous les moyens constitutionnels, et plutôt souffrir mille
persécutions que d'invoquer l'appui moral de l'étranger; ils auraient
dû rester purs de cette souillure contagieuse qui déshonora tant de
leurs concitoyens catholiques. C'eût été là, cependant, un héroïsme
presque au-dessus de notre faible humanité, et l'on ne saurait
s'étonner que, sous l'aiguillon de la persécution, ils aient commis
une faute dont les Catholiques se sont rendus coupables en bien plus
grand nombre, sans avoir la même excuse; à l'exemple déplorable de la
cour, qui poussa, en quelque sorte, toute la nation dans cette voie
funeste. Et cependant, l'appel des Protestants à la protection du
dehors devint un thème d'éternels reproches contre eux, et leurs
prétentions en souffrirent auprès de beaucoup de patriotes sincères;
il se trouve même aujourd'hui des auteurs qui, en parlant de cette
phase regrettable, continuent à rejeter sur la faible minorité
protestante, le blâme d'une faute imputable, au premier chef, à la
grande majorité catholique, aussi justes en cela que dans un autre cas
déjà rappelé. Quiconque, cependant, est versé dans l'histoire de
l'humanité, s'étonnera peu de l'inconséquence étrange de ce procédé;
car, hélas! partout, et de tout temps,
Les petits ont pâti des sottises des grands.
Il est très remarquable que chaque malheur public qui s'abat sur la
Pologne, semble s'appesantir plus particulièrement sur les
Protestants de ce pays, tandis que leur prospérité se lie à l'ère la
plus brillante des annales polonaises, aux jours glorieux de
Sigismond-Auguste et d'Étienne Batory. Ainsi, les calamités qui
assombrirent le règne de Jean-Casimir, eurent la plus déplorable
influence sur les affaires des Protestants. Le traité de 1717, qui
porta le premier coup à l'indépendance nationale, frappa aussi leur
liberté religieuse de la première restriction légale. Le long règne de
la dynastie saxonne, qui prépara la chute de la nation en paralysant
son énergie, fut également destructif des dernières libertés des
Dissidents; mais cette coïncidence n'apparut nulle part plus frappante
qu'au sanglant dénoûment des destinées de la Pologne, au jour le plus
fatal de ses annales, le 5 novembre 1794. Parmi les troupes peu
nombreuses destinées à défendre contre les forces formidables de
Souvaroff, le faubourg de Varsovie, Praga, dont les fortifications
s'étendent au loin, se trouvaient une partie de la garde de Lithuanie,
commandée presque exclusivement par des nobles protestants de cette
province et le cinquième régiment d'infanterie, qui en comptait aussi
plusieurs dans ses rangs. Le chef de ce dernier régiment, le comte
Paul Grabowski, d'une illustre famille protestante, jeune homme
brillant d'avenir, languissait en ce moment sur un lit de douleur. Il
se traîne cependant où l'honneur l'appelle, et trouve une mort
glorieuse à la tête de son régiment, qui s'ensevelit tout entier, avec
la garde lithuanienne, sous les ruines de la République;--pas un homme
ne s'enfuit, pas un ne se rendit. Cette funèbre journée jeta le deuil
dans presque toutes les grandes familles protestantes de Lithuanie,
chacune d'elles ayant un de ses membres à regretter. Si les
Protestants de Pologne donnèrent prise au blâme, en recourant à
l'étranger pour s'affranchir de la persécution, ils rachetèrent
noblement cette faute par ce sacrifice expiatoire sur l'autel de leur
patrie expirante.
Après avoir esquissé à larges traits l'histoire de la Réforme en
Pologne, nous soumettrons au lecteur quelques réflexions générales sur
cet évènement religieux. Le Protestantisme dut surtout son
accroissement rapide en ce pays, aux germes d'indépendance que les
doctrines de Jean Huss, non moins que les institutions libres, avaient
fait éclore au sein de la nation; mais le triomphe des Réformateurs,
uniquement appuyé sur des efforts individuels, s'écroula sous les
coups de la réaction catholique; parce qu'ils n'eurent pas, pour le
soutenir, l'autorité suprême de l'État, qui restait avec leurs
adversaires. Ils détachaient des fragments de l'Église constituée,
mais ils ne la réformaient pas: il manquait à la durée de leur oeuvre
un régime uniforme de culte national, qui, à l'exemple de l'Angleterre
et de l'Écosse, eût embrassé dans sa sphère d'action le pays tout
entier. La proximité de l'Allemagne et l'élément allemand mêlé à la
population des villes, facilitèrent la diffusion du Luthéranisme dans
ces régions; tandis que la Confession bohémienne, favorisée par la
similitude de langage et par les sympathies de race entre les Polonais
et les Bohémiens, fit de rapides progrès dans la Grande-Pologne. Les
doctrines de Genève, grâce aux efforts énergiques de Radziwill le
Noir, se répandirent avec une rapidité merveilleuse en Lithuanie, et
obtinrent un grand succès dans la Pologne méridionale, où elles furent
propagées par plusieurs familles influentes. Le triomphe
extraordinaire qui avait signalé l'apparition de la Réforme en
Pologne, fut suivi d'une série de malheurs qui auraient amené partout
les mêmes résultats. Les succès, comme les revers de cette cause
religieuse, dans tous les pays où elle a paru, dépendirent
essentiellement de l'influence exercée sur elle par l'autorité
souveraine ou réellement dominante, qui avait entrepris de la faire
triompher ou de l'abattre. Les doctrines de Luther eussent-elles
établi aussi facilement leur empire dans une grande partie de
l'Allemagne, si elles n'avaient pas été embrassées par l'Électeur de
Saxe et par d'autres princes allemands, puis sauvées de la réaction
catholique, autrement dit l'intérim de Charles V, par Maurice de
Meissen? Et, sans l'intervention de Gustave-Adolphe pour arrêter
Ferdinand II dans la voie de la compression, l'Allemagne protestante
n'eût-elle pas été exposée au sort de la Bohême et de l'Autriche, où
le Protestantisme fut écrasé par ce même Ferdinand? C'est grâce aux
efforts du glorieux monarque de Suède, Gustave Wasa, que la Réforme
s'établit si rapidement dans son royaume; le Danemarck l'embrassa de
même sous Christiern III. Et l'Angleterre verrait-elle le
Protestantisme fleurir aujourd'hui sur son sol, si la reine Marie
était montée sur le trône immédiatement après la mort de son père,
quand un intervalle de six années éclairées par l'ardent prosélytisme
du grand martyr protestant Cranmer, n'empêcha pas cette souveraine de
trouver un parlement pour proclamer l'abolition de tout ce qui avait
été fait sous le règne de son prédécesseur? Et supposé qu'elle eût
tenu le sceptre vingt ans encore, avec un monarque catholique pour
successeur, qui peut dire si la Réforme eût été la religion dominante
de la Grande-Bretagne, ou seulement la croyance d'une faible minorité
de ses habitants? D'un autre côté, la France ne serait-elle pas
aujourd'hui une nation protestante, si François Ier avait embrassé le
Protestantisme? Et cette révolution salutaire n'eût-elle pas très bien
pu s'accomplir à une époque moins reculée, si Henry IV avait montré
plus d'attachement à sa foi religieuse?
Les mêmes causes qui agirent sur les destinées de la Réforme dans
diverses contrées de l'Europe, produisirent les mêmes effets en
Pologne. Que les jours de deux apôtres de la foi évangélique, aussi
puissants dans leur zèle que Radziwill le Noir et Jean Laski, vinssent
à se prolonger au-delà du terme fatalement assigné à leur mission, et
leur crédit, principalement celui dont jouissait Radziwill, décidait,
très probablement, l'esprit chancelant de Sigismond-Auguste à
embrasser cette croyance et à consolider d'un seul coup la triomphe de
la Réforme en Pologne; mais, malheureusement pour la cause des
Écritures et pour celle de la nation, la mort trancha ces deux nobles
carrières au moment où elles multipliaient les plus hardis efforts
pour fonder une Église nationale réformée dans leur pays, et quand le
Protestantisme réclamait au plus haut degré l'assistance de pareils
hommes pour résister aux attaques de champions de l'Église romaine
aussi formidables qu'Hosius et Commendoni. Étienne Batory, attiré du
Protestantisme dans le giron de cette Église, porta un nouveau coup à
la cause de la Réforme en Pologne; et le règne de Sigismond III, qui,
pendant près d'un demi-siècle, travailla sans relâche à la ruine des
Confessions dissidentes de son royaume, y produisit les mêmes effets
que chez toute autre nation.
Les Protestants eux-mêmes commirent incontestablement de déplorables
erreurs, dont la première est leurs divisions, causées par la
jalousie et le mauvais vouloir qui animaient les Luthériens contre les
Confessions de Genève et de Bohême. C'est ce malheureux sentiment qui,
après la mort de Sigismond-Auguste, mit obstacle à l'élection d'un
Protestant au trône de Pologne. Et les déclamations de plusieurs
théologiens luthériens contre ces deux Confessions, auxquelles ils
déclaraient hautement préférer l'Église catholique, ne purent qu'agir
de la manière la plus funeste sur les intérêts de tous les
Protestants. Les Luthériens polonais ne sont pas seuls, cependant, à
porter le blâme de ces regrettables procédés; et, malheureusement, la
conduite de leurs frères d'Allemagne fut aussi condamnable et
produisit des conséquences plus désastreuses encore; car, ainsi que
nous l'avons rapporté, leur misérable jalousie de la Confession
réformée entraîna la dissolution de l'Union évangélique, et la chute
du Protestantisme en Bohême et dans l'Autriche proprement dite.
L'une des grandes causes de la faiblesse des Protestants en Pologne
était l'organisation défectueuse de leurs églises, qui manquaient d'un
centre commun. La Confession genevoise et celle de Bohême, unies dès
1555, étaient assez nombreuses à cette époque pour soutenir une lutte
victorieuse contre leurs ennemis, si elles avaient su centraliser dans
leur sein une administration forte avec une action permanente. Mais,
au lieu de ce lien commun, chacune des trois provinces qui divisaient
politiquement le pays, la Grande-Pologne, la Petite-Pologne et la
Lithuanie, avait son organisation ecclésiastique séparée, entièrement
indépendante l'une de l'autre; et les Protestants polonais ne
s'unissaient qu'accidentellement en synodes généraux, leur grande
convocation nationale. C'était là un vice très sérieux; car de longs
intervalles s'écoulaient toujours entre ces assemblées, et laissaient
leurs affaires exposées, sans aucune garantie protectrice, à la
persécution incessante des autorités catholiques constituées à
demeure. Pour contre-balancer cette influence hostile, les Protestants
eussent dû fonder une sorte de comité de permanence, ayant son siége
dans la capitale du pays et veillant sans relâche à leurs intérêts.
Malheureusement, rien de semblable n'eut lieu, et les rares synodes
généraux qui s'assemblèrent, ne parvinrent pas une fois, malgré le
zèle incontestable de leurs membres, à atteindre le but de leur
convocation; à vrai dire, il est presque sans exemple qu'une assemblée
nombreuse, convoquée accidentellement pour quelque objet d'importance,
produise autre chose qu'une surexcitation fébrile, suivie par contre
d'une lassitude et d'un refroidissement qui rendent illusoires toutes
les bonnes intentions dont elle s'était montrée animée. C'est là ce
qui explique, selon nous, comment des résolutions les plus fermes
adoptées aux synodes protestants, il ne sort trop souvent que _vox,
vox et præterea nihil_, tandis que les Catholiques, sans faire aucune
démonstration publique, marchent pas à pas, mais sans jamais dévier, à
l'accomplissement de leurs desseins.
Les Dissidents polonais commirent encore une grande faute à la diète
de 1573, qui leur garantit une parfaite égalité de droits civils et
religieux avec les Catholiques. Il ne suffisait pas, comme
l'expérience le démontra, d'arracher à la législation du pays une
déclaration que le clergé catholique invalida en fait par son refus
d'y souscrire, et que ses efforts rendirent en effet illusoire; il eût
fallu que les Dissidents tinssent ferme, jusqu'à ce qu'ils eussent mis
leurs adversaires dans l'impossibilité de leur nuire, en leur ôtant
les armes qui faisaient leur supériorité, c'est-à-dire jusqu'à ce
qu'ils eussent exclu les évêques du sénat, déclaré par la voix de la
législature que l'Église de Rome n'était pas l'Église dominante de
Pologne, et détruit ainsi dans sa source l'influence qu'elle exerçait
sur les affaires temporelles à l'exclusion des Confessions
dissidentes. L'Église catholique une fois réduite à son attitude
spirituelle, ses adversaires avaient l'avantage de pouvoir la
combattre à armes égales, au lieu de se laisser prendre à l'apparence
d'une paix impossible avec un ennemi qui, les traitant de rebelles et
d'usurpateurs, ne reculait pour les frapper qu'en présence d'un
obstacle insurmontable. Les Protestants, unis à cette époque aux
sectaires de l'Église d'Orient, étaient assez forts pour remporter
cette victoire, qui pouvait seule assurer leur repos; et l'opinion
régnante les autorisait à compter sur un appui sérieux, même de la
part de beaucoup de Catholiques. Mais ils dédaignèrent leur ennemi,
s'imaginant que l'opinion publique du pays resterait toujours avec
eux; et, en conséquence, au lieu de suivre une voie qui leur était
tracée par les plus sains principes de la conservation de soi-même,
ils reconnurent tous les droits et priviléges de cette même Église,
dont les évêques, à l'exception d'un seul, leur refusaient toute
satisfaction de ce chef.
Les Protestants travaillaient avec ardeur à fortifier leur position en
améliorant leur condition morale, en fondant des écoles et en publiant
la Bible et des ouvrages religieux; mais le courant de la réaction fut
si rapide et si fort, et les attaques de leurs antagonistes si
incessantes, qu'ils eurent à lutter sur ce terrain même avec les plus
grandes difficultés, usant leurs forces contre un ennemi que le
triomphe grandissait. Nous avons décrit en son lieu, l'influence
désastreuse des doctrines des Anti-Trinitaires sur la cause de la
Réforme en Pologne.
Nous ne cherchons en aucune manière à atténuer les fautes dont les
Protestants polonais avaient assumé la responsabilité; mais nous
répétons notre conviction, que les circonstances extérieures qui
causèrent principalement la chute de la Réforme en Pologne, eussent
entraîné le même résultat dans tout autre pays. Nous avons déjà dit
que le triomphe de la Religion réformée, en Angleterre, eût été très
douteux si la reine Marie avait tenu le sceptre plus long-temps, et
si, au lieu de transmettre la couronne à Élizabeth, elle l'avait
laissée à un souverain catholique. Ajoutons que Jacques II, monarque
qui ne disposait ni des artifices ni des moyens de séduction que
Sigismond III avait au service de sa bigoterie, mais qui se tenait
seul dans sa croyance, contre une Église réformée constituée et
comptant pour adhérents tout un parlement et la grande majorité de la
nation, réussit dans le court espace de son règne, malgré toutes les
difficultés de sa position, à séduire beaucoup d'individus qui
trahirent leur religion pour la faveur du roi. Et qui peut dire où
cela se serait arrêté, si, au lieu de s'abandonner aux mouvements
impérieux de sa dévotion et de sa nature despotique, il eût agi avec
cette habileté consommée qui caractérise en général la politique des
Jésuites? Mais, allons plus loin, et admettons pour un instant une
éventualité que nous espérons bien ne voir jamais se réaliser;
laissant toutefois à nos lecteurs le soin d'apprécier si elle est dans
les choses possibles. Supposé, donc, qu'il existât dans la
Grande-Bretagne une faction,--le nom ne fait rien à l'affaire,--ayant
pour but de rétablir la suprématie de l'Église de Rome; que cette
faction poursuivît son dessein avec une persévérance infatigable et
une grande habileté, employant tous les moyens possibles pour arriver
à ses fins; qu'elle recourût aux artifices employés par les Jésuites
pour soumettre l'Église grecque de Pologne à la domination catholique,
et s'abaissât jusqu'à voler l'habit des ministres de l'Église même
qu'elle aspirerait à détruire ou à subjuguer; supposé que la
littérature, levier le plus puissant pour semer le bon grain ou
l'ivraie dans un État civilisé, se transformât dans les mains de cette
même faction en instrument de ses vues, prostituant les trésors de la
science et les plus nobles dons de l'intelligence à une oeuvre de
ténèbres, et convertissant ou plutôt égarant l'opinion publique, au
moyen de publications adaptées aux degrés les plus bas comme aux plus
élevés de la culture intellectuelle, par la philosophie, la poésie,
l'histoire, aussi bien que par le roman, la légende populaire, voire
même les contes de nourrice;--que tous ces ouvrages eussent une
tendance plus ou moins cachée, mais toujours la même, à déprécier le
Protestantisme et à exalter le Catholicisme; tandis que les
protestants, soit imprudent mépris de leurs adversaires, soit
impuissance d'une organisation sans lien commun, se contenteraient
d'être les hérauts des triomphes de leurs ennemis et de proférer des
plaintes amères contre leurs succès, au lieu de lutter d'efforts pour
éclairer l'opinion publique et de prendre des mesures efficaces pour
arrêter leurs progrès;--supposé, enfin, que notre faction catholique
se fît un parti imposant parmi les classes supérieures du pays et
acquît ainsi à sa cause l'influence souveraine du rang, de la richesse
et de la mode,--influence puissante en tous lieux, mais surtout en
Angleterre, où la grande disproportion du capital au travail établit
entre l'employé et celui qui employe, entre le commerçant et le
chaland, des liens de dépendance beaucoup plus étroits que ceux de la
hiérarchie féodale,--en ce pays, où souvent les radicaux les plus
déterminés en politique se soumettent au prestige du rang et de la
_fashion_, dont les séductions ne sont même pas toujours sans empire
sur l'esprit le plus sérieux;--toutes ces batteries une fois dressées
et combinées pour porter à la fois sur le Protestantisme de cette
contrée, avec le même acharnement que l'on y mit en Pologne, _mutatis
mutandis_, qui saurait prédire ce qu'il en adviendrait?
Nos lecteurs apprécieront si les évènements dont nous sommes témoins,
sont de nature à justifier, ou non, les aperçus qui se trouvent
consignés dans ces lignes.
Quant à l'état actuel du Protestantisme en Pologne, il est loin d'être
tel que les amis de la Réforme le souhaiteraient. Szafarik, dans son
ethnographie slave, porte le nombre des Protestants polonais, en
chiffres ronds, à 442,000, disséminés pour la plupart en Prusse et en
Silésie. Il existe un nombre considérable de Protestants en Pologne;
mais ce sont des colons allemands, dont beaucoup toutefois se sont
incarnés dans leur nouvelle patrie et sont vraiment Polonais de coeur
et de langage. Suivant le tableau statistique publié en 1845, il y
avait dans le royaume de Pologne, c'est-à-dire cette partie du
territoire polonais qui fut annexée à la Russie par le traité de
Vienne, sur une population de 4,857,250 habitants, 252,009 Luthériens,
3,790 Réformés, et 546 Moraves. Nous n'avons pas de données
statistiques concernant la population protestante des autres
provinces polonaises soumises à la Russie. Nous pouvons seulement
dire, d'après nos souvenirs, qu'il y a vingt ans environ, il existait
là de vingt à trente églises de la Confession genevoise. Leurs
Congrégations, consistant principalement en petite noblesse, sont loin
d'être nombreuses, à l'exception de deux, qui, composées de paysans se
montent à trois ou quatre mille âmes environ[167]. La même Confession
possédait plusieurs écoles de plus haute lignée en Lithuanie, fondées
en partie et soutenues par la branche protestante de la famille des
princes Radziwill. On comptait de ces écoles à Vilna, Brestz, Szydlow,
Birzé, Sloutzk et Kiéydany.
[Note 167: Ils se distinguent des paysans voisins par une meilleure
éducation, chacun d'eux sachant lire et écrire, ainsi que par la
supériorité de leurs moeurs et par leur aptitude au travail.]
De celles-là, les deux dernières seulement vécurent jusqu'à nous,
richement dotées par leurs fondateurs, les Radziwill, et mises à
couvert de la persécution catholique par cette puissante famille, dont
les membres, voués plus tard au Catholicisme, n'en continuèrent pas
moins à témoigner beaucoup de bienveillance aux institutions
protestantes de leurs ancêtres. En 1804, le département universitaire
de Vilna, comprenant les provinces enlevées à la Pologne par la
Russie, reçut une nouvelle organisation du prince Adam Czartoryski,
que l'empereur Alexandre[168] avait nommé _curateur_, c'est-à-dire
directeur suprême de ce département. Cette organisation intronisa un
système d'éducation publique, rival des meilleures créations de
l'Europe, et l'instruction, reçue en polonais, préserva la
nationalité polonaise sous la domination de la Russie. L'école
protestante de Kiéydany[169] et celle de Sloutzk, eurent une large
part à la nouvelle organisation; elles furent considérablement
agrandies, et touchèrent des revenus additionnels au moyen d'un
prélèvement annuel concédé à perpétuité sur le fonds général du
département de l'instruction publique, et une indemnité en faveur des
élèves qui étudiaient à l'Université de Vilna pour exercer le
professorat aux mêmes écoles. Ainsi le prince Czartoryski, en rendant
service à son pays en général, a procuré en même temps un grand
avantage à ses concitoyens protestants, en relevant la condition de
leurs écoles; et, comme l'histoire témoigne que la vérité religieuse a
toujours progressé sous l'empire d'un bon système d'éducation
publique, il n'avait pas peu mérité de cette cause sacrée, en
généralisant un tel progrès dans les provinces polonaises de la
Russie. Les services de ce grand patriote sont assez connus en ce pays
et dans le reste de l'Europe, ils n'ont pas besoin de nos louanges
pour être appréciés comme ils le méritent, par tout ce qu'il y a de
nobles âmes et d'esprits éclairés chez toutes les nations. L'école de
Sloutzk existe encore, si nous ne nous trompons, bien que profondément
modifiée; mais celle de Kiéydany, qui avait traversé deux siècles de
prospérité et résisté à toutes les persécutions catholiques, fut
supprimée en 1824 dans les malheureuses circonstances que voici: en
1823, le sénateur russe Novossiltzoff, qui était chargé de la
direction suprême des affaires de l'instruction publique de la
Lithuanie, sous le grand-duc Constantin, signala son administration
par diverses mesures oppressives contre les établissements
universitaires de cette province. Une grande fermentation commença à
se manifester parmi les élèves, et s'accrut des rigueurs déployées
contre les plus mutins, de même que du système d'inquisition appliqué
à l'Université de Vilna et aux écoles de son département. Une
circulaire secrète fut adressée aux recteurs de tous les
établissements, leur enjoignant de surveiller les compositions
diffamatoires qui pourraient échapper à l'effervescence des élèves, et
d'en rendre bon compte aux autorités. Le malheur voulut que le fils du
révérend M. Moleson (descendant des anciennes familles écossaises dont
nous avons parlé), ministre protestant et recteur de l'école de
Kiéydany, découvrît, par hasard, l'une de ces circulaires parmi les
papiers de son père; provoqué par ses termes mêmes, il résout à
l'instant, avec la fougue d'un écolier de dix-sept ans, de jouer un
tour de son métier aux autorités, en composant et en placardant
quelques pamphlets auxquels il n'eût autrement jamais pensé. Plusieurs
étudiants se joignent à lui, et bientôt il a mis au jour et affiché
sur les murs de quelques maisons, un libelle, très peu sanglant
d'ailleurs, contre le grand-duc Constantin.
[Note 168: Les sentiments de ce souverain étaient sans doute aussi
bienveillants que ses vues étaient libérales et éclairées; mais une
influence occulte semble avoir jeté un voile sur cet esprit d'élite,
dans les dernières années de son règne.]
[Note 169: Nous avons dit que Kiéydany se faisait remarquer par une
Congrégation écossaise très importante.]
Novossiltzoff, en personne, se rendit à Kiéydany pour diriger
l'instruction de cette affaire; les auteurs du libelle furent bientôt
découverts, et le cas fut soumis à une cour martiale, qui condamna le
jeune Moleson et un autre enfant de son âge, appelé Tyr, pour une
offense qui eût appelé partout ailleurs sur les coupables une
correction d'écolier, aux travaux perpétuels dans les mines de
Nertchinsk, en Sibérie; et la sentence fut immédiatement exécutée. Le
collége de Kiéydany fut supprimé par un _oukaze_, et l'admission de
tous ses élèves interdite dans tout établissement public d'éducation.
Le prince Galitzin, ministre de l'instruction publique en Russie,
essaya d'adoucir l'ordonnance barbare qui privait d'enseignement deux
cents jeunes gens environ, innocents même de l'offense puérile d'une
tête chaude; mais l'influence de Novossiltzoff paralysa ses bonnes
intentions.
Le clergé protestant de la Confession genevoise, en Lithuanie, tire
ses ressources de biens fonds, ainsi que de propriétés d'une autre
nature dont les églises ont été dotées par la libéralité de leurs
fondateurs. Les avantages d'une fondation à perpétuité sur le principe
d'une contribution volontaire, sont écrits dans le sort des églises et
des écoles protestantes de Pologne. En effet, presque toutes celles du
dernier ordre s'écroulèrent, comme nous l'avons déjà fait observer,
aussitôt que les patrons ou les Congrégations qui les avaient
alimentées vinrent à déserter leur culte, à se disperser ou à
s'appauvrir par la persécution ou par toute autre cause; tous les
établissements, au contraire, qui avaient l'avantage d'une fondation
perpétuelle, soutinrent le choc de toutes les adversités et
contribuèrent puissamment à raffermir la foi des habitants protestants
de leur ressort. À ce propos, nous ne saurions nous empêcher de faire
remarquer, avec une véritable satisfaction patriotique, que malgré
l'influence que les Jésuites exercèrent sur notre malheureux pays, ils
ne purent jamais, quoi qu'ils fissent, effacer de l'esprit national
tout sens de justice et de légalité, au point d'obtenir la
confiscation des biens des églises et des écoles protestantes, et Dieu
sait pourtant si l'intention manquait à ces bons pères!
L'école de Sloutzk et celle de Kiéydany furent du plus grand avantage
aux Protestants de la Lithuanie; car non-seulement l'instruction y
était gratuite, mais il y avait des bourses dans chacune d'elles, pour
les élèves sans ressources, qui étaient entièrement entretenus aux
frais de ces établissements. L'éducation qu'ils y recevaient leur
ouvrait les portes d'une Université. Les ministres et les professeurs
faisaient leurs études aux Universités protestantes du dehors. Des
dons pour cette classe d'étudiants, furent fondés à Koenigsberg par
les princes Radziwill; à Marbourg, par une reine de Danemarck,
princesse de Hesse; à Leyde, par la maison d'Orange, et à Édimbourg,
par un négociant écossais qui avait long-temps fait le commerce en
Pologne. Cette dernière fondation est de très peu d'importance, et,
quand personne n'y prétend, on l'emploie à quelque autre objet. Les
autres fondations dont nous avons parlé n'ont pas été supprimées, que
nous sachions; et, tout au moins, quelques-unes d'entre elles servent
aux Protestants de la Pologne prussienne. Le gouvernement russe a
interdit à ceux de la Lithuanie et du royaume de Pologne de recourir
aux Universités étrangères, mais il défraie leurs étudiants en
théologie à l'Université de Dorpat. Les Universités de Vilna et de
Varsovie, qui avaient tant profité à la jeunesse polonaise, sans
acception de Confessions, ont été abolies à la suite des évènements de
1831, et l'ensemble du système d'éducation a subi une modification que
l'on ne saurait malheureusement considérer comme un progrès.
Dans la Pologne prussienne, on comptait, selon le recensement de 1846,
dans les provinces de la Prusse occidentale ou l'ancienne Prusse
polonaise, sur une population de 1,019,105 habitants, 502,148
Protestants, et, dans celle de Posen, ou Posnanie, sur 1,364,399 âmes,
il y avait 416,648 Protestants. Parmi ces Protestants, il y a des
Polonais; mais, malheureusement, leur nombre, au lieu d'augmenter,
diminue chaque jour, grâce aux efforts du gouvernement pour germaniser
à tout prix ses sujets d'origine slave. Le culte, dans presque toutes
les églises, est fait en allemand; le service polonais, loin d'être
encouragé, est écarté par tous les moyens imaginables, les efforts
continuels du gouvernement prussien pour fondre la population slave
dans l'élément germain, donnèrent au Catholicisme le grand avantage
d'y être considéré, et non sans raison, comme le dernier refuge de la
nationalité polonaise, et firent par là un tort considérable au
Protestantisme. La masse de la population appelle le Protestantisme la
Religion allemande, et considère l'Église de Rome comme l'Église
nationale. Il en résulte que beaucoup de patriotes, qui eussent bien
plus volontiers incliné vers le Protestantisme, se sont ralliés à la
bannière de Rome comme au seul moyen de préserver leur nationalité de
l'envahissement du Germanisme. Voilà sur quels fondements la presse
allemande accuse les Polonais de Posen d'être de superstitieux
Catholiques, courbés sous la domination des prêtres. Mais nous pouvons
opposer à cette insinuation un fait récent. La Ligue polonaise, ou
l'Association nationale de la Pologne prussienne, qui s'était formée,
en 1848, pour assurer la conservation de sa nationalité par tous les
moyens légaux et constitutionnels, par la propagation de la
littérature, du langage national et de l'éducation, et qui comptait
dans son sein tout ce que cette province renfermait d'honorables
Polonais, avait pour président honoraire l'archevêque de Posen, tandis
que son comité de direction était présidé par un noble Protestant, le
comte Gustave Potworowski. L'auteur de ce livre espère avoir donné
des preuves incontestables de l'énergie de ses opinions protestantes,
dans son _Histoire de la Réforme en Pologne_, ouvrage qui,
principalement dans la traduction allemande, a été répandu à profusion
dans son propre pays. Il déclare, avec une sorte d'orgueil
patriotique, que, loin de lui nuire dans l'esprit de ses concitoyens,
la sincérité de ses convictions lui a valu des témoignages d'estime
même de la part de ceux dont les vues religieuses s'éloignent le plus
des siennes. L'Association nationale dont il vient de parler,
gardienne de ces nobles sentiments d'impartialité, lui avait fait
l'honneur de le nommer son correspondant. Mais ce qui dénote au plus
haut degré l'absence de tout fanatisme religieux chez les Polonais
catholiques, et leur sincérité à reconnaître le mérite de leurs
concitoyens protestants, c'est l'admiration respectueuse qu'ils
professaient pour le caractère de Jean Cassius, ministre de la ville
de Orzeszkow, non loin de Posen, dont la mort, arrivée en 1849, fut
une perte cruelle pour la cause de sa religion et de son pays.
Quelques détails incidents sur la vie de cet homme distingué ne seront
peut-être pas sans intérêt pour nos lecteurs.
Jean Cassius descendait d'une ancienne famille appartenant aux Frères
Bohémiens. Elle s'était établie en Pologne au temps des persécutions
qui s'appesantirent sur cette communauté vraiment chrétienne, et avait
produit sur cette terre d'adoption plusieurs ministres distingués par
leur piété et par leur savoir. Jean Cassius hérita des qualités
éminentes de ses ancêtres, et l'ardent patriotisme qui faisait battre
son coeur et dirigeait toutes ses actions, en reçut une nouvelle
grâce. Il unit pendant quelque temps, aux devoirs d'un ministre de la
religion, l'emploi de professeur de classiques à la haute école de
Posen, où ses talents et son zèle firent de ses élèves des citoyens
utiles et lui acquirent l'estime de ses compatriotes. Le gouvernement
à qui ses tendances et ses aspirations patriotiques portaient ombrage,
le destitua de son emploi en 1827, comme _persona ingrata_ aux
autorités, et lui offrit cependant une situation beaucoup plus
avantageuse en Poméranie. Cassius rejeta cette offre, qui avait pour
but de l'enlever à une sphère d'action toute morale, et pourtant il
n'avait d'autre ressource, pour subvenir aux besoins de sa nombreuse
famille, qu'un très mince revenu attaché à ses fonctions de ministre.
L'estime de tous ses concitoyens, fut, pour cette âme généreuse, une
riche compensation à son sacrifice. Il n'y avait pas d'affaire
publique de quelque importance qui ne lui fût soumise, et le zèle, les
talents, la résolution droite et ferme qu'il déployait en toute
occasion, lui acquirent à lui, ministre protestant, parmi les hommes
de toutes religions, un degré d'influence auquel ont atteint bien peu,
s'il en est, de hauts dignitaires de l'Église nationale. Ses
concitoyens na furent pas oublieux de ses services, ils prirent soin
de ses enfants et leur firent donner une éducation brillante et solide
à la fois. Les malheurs qui frappèrent, en 1848, son pays natal,
brisèrent son coeur patriotique; sa mort fut pleurée comme une
calamité publique. Les principaux citoyens de la province, sans
excepter les plus hauts dignitaires de l'Église romaine, assistèrent
aux funérailles du patriote chrétien, et l'accompagnèrent en deuil
jusqu'à sa dernière demeure, pour honorer sa mémoire. On a pourvu à
l'existence de sa famille, et une souscription a été ouverte pour
l'érection d'un monument destiné à perpétuer le souvenir de ses
services et de la reconnaissance de ses concitoyens.
L'exemple de Cassius montre quels avantages le Protestantisme eût pu
obtenir dans la Pologne prussienne et dans d'autres contrées slaves,
s'il avait été soutenu dans sa marche par les moyens puissants qui
l'avaient rendu autrefois si florissant dans ces régions, c'est-à-dire
par la nationalité qu'une forme pure de Christianisme développe, élève
et sanctifie, en lui confiant la noble mission de travailler aux
grandes fins de la Religion; car il n'y a qu'une Église fille de
l'erreur, ou un système capable d'asservir la Religion à ses vues
politiques, qui essaiera jamais d'éteindre les sentiments de
nationalité, sacrés pour tous les peuples qui ne sont pas tombés à ce
degré de dégradation morale et intellectuelle où le bien-être matériel
devient le but suprême de la vie.
Nous ne terminerons pas cette esquisse de l'histoire religieuse de
notre pays, sans parler de l'institution protestante qui subsiste
encore sur son sol, et qui, dans notre ferme conviction, pourrait être
de la plus haute utilité à la cause de la Religion des Écritures, si,
au lieu d'avoir à lutter sans cesse contre la germanisation
systématique du gouvernement prussien, elle était livrée à la liberté
de ses allures nationales, nous voulons parler de la haute école de
Lissa ou Leszno, dans la Pologne prussienne.
Nous avons saisi plusieurs fois l'occasion de mentionner, dans le
cours de cet ouvrage, que la puissante famille des Leszczynski,
propriétaires de cette ville, d'où ils tirent leur nom, s'était
distinguée par l'ardeur de son zèle et de son attachement à la vraie
Religion, dès le temps de Huss. Raphaël Leszczynski, dont nous avons
dit la manifestation hardie contre Rome, donna l'église catholique de
Leszno aux Frères Bohémiens en 1550, et y fonda, en 1555, une école
qui fut considérablement augmentée par son descendant André
Leszczynski, palatin de Brzescie, en Cujavie. C'était cependant une
sorte d'école primaire; mais quand Leszno vit sa prospérité se
développer par l'immigration de plusieurs milliers d'industrieux
Protestants, qui venaient de la Bohême et de la Moravie demander à la
Grande-Pologne un refuge contre la persécution qui suivit dans ces
contrées la bataille de Weissenberg (1620), le propriétaire de cette
ville, Raphaël Leszczynski y ouvrit (en 1628) une école d'un plus haut
degré pour la Confession helvéto-bohémienne, et la dota
magnifiquement. Outre les langues anciennes, le polonais et
l'allemand, on enseignait dans cette école beaucoup d'autres sciences,
telles que les mathématiques, l'histoire universelle, la géographie,
l'histoire naturelle, etc. Elle était dirigée par des hommes du plus
grand savoir, comme Johnston, professeur d'origine scoto-polonaise,
dont nous avons parlé, et qui composa pour elle un Manuel d'histoire
universelle, publié à Leszno en 1639. L'individualité la plus
remarquable de celles qui figurent dans l'enseignement de cette école,
est assurément le célèbre philologue Jean Amos Coménius[170], dont
les ouvrages acquirent à leur auteur une réputation plus
qu'européenne, et qui, à une époque où presque toutes les écoles de
l'Europe s'en tenaient aux anciennes méthodes d'instruction, bonnes
tout au plus à gaspiller le temps des élèves, osa ouvrir une nouvelle
route dans ce champ si étendu, en composant pour l'école de Leszno son
célèbre traité _Janua linguarum reserata_, qui facilita beaucoup
l'étude des langues étrangères.
[Note 170: Coménius naquit, en 1592, à Komna, en Moravie, d'où il tire
son nom. Après avoir étudié dans plusieurs Universités, il devint, en
1618, pasteur et maître d'école à Fulnek, ville de sa province. Il
avait conçu de bonne heure une nouvelle méthode d'enseignement des
langues; il publia quelques essais et prépara sur ce sujet quelques
papiers qui furent détruits en 1621, avec sa bibliothèque, par les
Espagnols, qui s'étaient rendus maîtres de la ville où il résidait. La
proscription de tous les ministres protestants de Bohême et de
Moravie, par l'édit de 1624, força Coménius, avec beaucoup d'autres, à
chercher un asile en Pologne, où il fut nommé recteur de l'école de
Leszno et chef de la petite Église des Frères Moraves. Il publia, en
1631, sa _Janua linguarum reserata_, c'est-à-dire la Porte des
Langues, qui valut rapidement à son auteur une réputation prodigieuse;
Bayle dit avec raison que ce livre seul eût suffi pour immortaliser
Coménius, car il fut traduit et publié pendant sa vie non-seulement en
douze langues européennes, en latin, en grec, en bohémien, en
polonais, en allemand, en suédois, en hollandais, en anglais, en
français, en espagnol, en italien et en hongrois, mais encore en
plusieurs langues orientales, telles que l'arabe, le turc et le
persan. On peut ajouter que cet ouvrage établit aussi la réputation de
Leszno, où il parut pour la première fois, après avoir été composé
pour son école. La réputation de Coménius engagea le gouvernement
suédois à lui offrir la mission de réglementer les écoles de ce
royaume; mais, préférant sa résidence à Leszno, il promit seulement
d'aider de ses avis ceux que ce gouvernement emploierait à cette
tâche. Il traduisit ensuite en latin une nouvelle méthode
d'instruction pour la jeunesse, qu'il avait écrite en bohémien. Cette
traduction parut à Londres en 1639, sous le titre de _Pansophiæ
prodromus_. Une traduction anglaise en fut faite par J. Collier, qui
lui donna pour titre _les Avant-coureurs du savoir universel_
(Londres, 1651). Cet ouvrage augmenta sa réputation à un tel point,
que le Parlement anglais l'invita, en 1641, à venir coopérer à la
réforme de l'école de ce pays. Il arriva à Londres en 1641 mais la
guerre civile qui éclata dans la Grande-Bretagne empêcha d'utiliser
ses talents; il tourna ses pas vers la Suède, où sa présence était
sollicitée par de hauts personnages. Après plusieurs conférences avec
le chancelier Oxenstiern, il fut décidé qu'il s'établirait à Elbing,
ville de la Prusse polonaise, et qu'il composerait dans cette
résidence un ouvrage sur sa nouvelle méthode d'enseignement, à l'aide
d'une rémunération considérable qui lui permît de consacrer son temps
tout entier à la recherche des méthodes générales propres à faciliter
l'éducation et l'instruction de la jeunesse. Après quatre ans
consacrés à cette occupation, il revint en Suède et soumit son
manuscrit à une commission chargée de l'examiner; il fut déclaré digne
d'être imprimé quand il serait achevé, mais nous ignorons s'il a
jamais été publié. Il passa encore deux ans à Elbing, et retourna
ensuite à Leszno, en 1650. Il se rendit en Transylvanie, où le prince
régnant, Étienne Ragodzi, l'avait invité à venir réformer les écoles
publiques. Il fit un règlement pour le collége protestant de
Saros-Patak, conformément aux principes de son _Pansophiæ prodromus_.
Après une résidence de quatre ans en Transylvanie, il revint à Leszno
et présida aux destinées de son école jusqu'à la destruction de cette
ville. Il s'enfuit en Silésie, et, après avoir erré dans différentes
parties de l'Allemagne, il s'établit définitivement à Amsterdam, où il
mourut, en 1691, dans la prospérité.
Outre les ouvrages déjà mentionnés, Coménius a écrit _Synopsis Physicæ
ad Lumen divinum reformatæ_, Amsterdam, 1641, publié en anglais en
1652; _Porta sapientiæ reserata, seu nova et compendiosa methodus
omnes artes ac scientias addiscendis_, Oxoniæ, 1637, et plusieurs
autres ouvrages. Son vaste savoir ne l'empêcha pas de sacrifier à la
superstition de son époque. Il devint l'un des fermes croyants de
toutes ces prophéties qui circulaient parmi les Protestants
d'Allemagne, de Bohême et de Moravie, sur la venue immédiate du
Millenium, la révolution, la chute de l'Antechrist, c'est-à-dire le
Pape, et qui étaient le produit d'imaginations exaltées par la
persécution. Il réunit et publia à Amsterdam, en 1657, dans un ouvrage
intitulé _Lux in tenebris_, les visions du Morave Drabitius, le
Silésien Kotterus, et Christine Poniatowski, dame polonaise qui prédit
la ruine prochaine du Catholicisme et la destruction de l'Autriche par
la Suède, Cromwell et Ragodzi. Ce livre lui fit un tort considérable
aux yeux de beaucoup de ses contemporains.]
Cette école était suivie par des élèves protestants, non-seulement de
toutes les parties de la Pologne, mais encore de la Prusse, de la
Silésie, de la Bohême, de la Moravie et même de la Hongrie. Elle
possédait une imprimerie, d'où sont sortis plusieurs ouvrages
importants en polonais, en bohémien, en allemand et en latin.
La ville de Leszno, détruite comme nous l'avons dit, en 1656, fut
rebâtie, et son école réouverte en 1663, par les efforts réunis des
habitants protestants de cette ville et de la province dans laquelle
elle est située. On y attacha un séminaire pour l'instruction des
futurs ministres. Cette école resta bien au-dessous de sa première
splendeur, car elle avait perdu une grande partie des biens de sa
fondation, et les Protestants étaient généralement ruinés par la
guerre et par la persécution. La ville de Leszno vit cependant
refleurir sa prospérité sous le patronage de la famille Leszczynski
qui, bien que convertie au Catholicisme, fut loin de persécuter les
habitants protestants de ses possessions, et les protégea, au
contraire, de son influence, contre l'oppression du clergé. Pendant
les commotions produites par l'invasion de Charles XII, les habitants
de la ville de Leszno épousèrent avec chaleur les intérêts de leur
seigneur héréditaire, le roi Stanislas Leszczynski, ce qui attira sur
eux le ressentiment de son adversaire, le roi Auguste II, électeur de
Saxe, et de ses alliés, les Russes, qui brûlèrent la ville en 1707.
Leszno, ou Lissa, fut néanmoins reconstruit peu de temps après, avec
l'église et l'école protestante, qui dut sa réorganisation aux grands
sacrifices et aux efforts des habitants protestants de la ville et de
la province dans laquelle elle est située. En 1738, la cité de Leszno
fut acquise par la famille des princes Sulkowski, qui se montrèrent
aussi bons et utiles patrons que les Leszczynski. L'école se releva
graduellement sous l'administration de plusieurs recteurs de la
famille de Cassius, la même qui produisit l'homme distingué dont nous
avons esquissé les principaux traits; mais cette institution, qui est
aujourd'hui le meilleur de tous les établissements de ce genre en
Pologne, et qui peut entrer en lice avec les premières écoles de
l'Allemagne, doit la prospérité dont elle jouit de nos jours au zèle
paternel du dernier propriétaire de Leszno, le prince Antoine
Sulkowski[171], qui, après avoir fourni une brillante carrière
militaire au service de son pays, vint chercher le calme de la vie
privée au sein de sa famille, qu'il ne quitta plus que lorsque les
intérêts de sa patrie exigèrent impérieusement son concours. Cependant
les occupations auxquelles il se consacrait dans cette retraite, moins
apparentes que celles qui avaient rempli la première partie de son
existence, n'en furent ni moins méritantes ni moins utiles à ses
concitoyens. Il prit lui-même l'administration supérieure de l'école
de Leszno, et, grâce aux fatigues et aux dépenses qu'il prodigua pour
son amélioration, il parvint à lui rendre tout l'éclat dont elle avait
brillé aux beaux jours des Leszczynski.
[Note 171: Quelques mots sur la vie de cet homme remarquable, à qui le
principal établissement protestant d'éducation en Pologne doit tant de
sa prospérité, ne déplairont sans doute pas aux lecteurs de cet
ouvrage. L'auteur saisit avec empressement l'occasion de payer un
tribut de regrets à la mémoire de son ami, dont les sympathies ont
adouci l'amertume des plus rudes épreuves de son exil, et que sa mort
laissera toujours inconsolable.
Le prince Antoine Sulkowski, fils du prince Sulkowski, palatin de
Kalisch, naquit à Leszno, en 1785. Après avoir achevé ses études à
l'Université de Gottingue, il finissait de se former en voyageant,
quand les succès de l'empereur des Français en Prusse éveillèrent dans
le coeur des Polonais l'espoir de recouvrer leur indépendance.
Sulkowski précipita son départ de Paris, où il se trouvait en ce
moment, et rentra dans ses foyers vers la fin de 1806. Il fut nommé
par Napoléon colonel du premier régiment polonais à lever.
L'enthousiasme patriotique fut si grand, que Sulkowski, ayant accompli
sa tâche avec une merveilleuse rapidité, emporta d'assaut la ville
fortifiée de Dirschau, à la tête de son nouveau régiment, le 23
février de l'année d'ensuite (1807). Il prit une part active au reste
de la campagne, qui se termina par la paix de Tilsitt, en vertu de
laquelle une partie de la Pologne fut rétablie sous le nom de duché de
Varsovie. En 1808, quand plusieurs détachements de la nouvelle armée
polonaise furent dirigés sur l'Espagne, le régiment du prince
Sulkowski fut compris dans l'ordre de départ, et, bien qu'il eût
épousé depuis fort peu de temps Ève Kiçki, jeune femme d'une beauté
accomplie, à laquelle il avait voué ses premières affections, et qu'il
pût aisément se faire dispenser de ce service pénible, il crut de son
devoir de se joindre à ses compagnons d'armes. Arrivé dans la
Péninsule, il se distingua aux batailles d'Almonacid et d'Ocana, ainsi
qu'à la défense de Tolède. Malaga fut pris par les Français, le prince
Sulkowski fut nommé gouverneur de cette ville, et, malgré le sentiment
de haine et de vengeance qui animait les Espagnols contre les armées
envahissantes, il parvint, par sa conduite, à se concilier l'affection
de ses habitants. Il fut promu au rang de major-général, et revint
dans son pays en 1810, où il resta jusqu'à la mémorable campagne de
1812, pendant laquelle il commanda une brigade de cavalerie, prit part
aux principales batailles et fut gravement blessé dans la retraite.
Guéri de ses blessures et nommé au grade de lieutenant-général, il se
joignit à l'armée polonaise sous le prince Poniatowski, et combattit,
à la bataille de Leipsick, à la tête d'une division de cavalerie.
C'est à la suite de cette bataille qu'il se vit assailli par les
circonstances les plus difficiles, qui lui donnèrent occasion de
déployer toutes les qualités honorables de l'âme la plus intègre. Peu
de jours après la mort du prince Poniatowski, il fut nommé, par
l'empereur Napoléon, commandant en chef des débris du corps polonais,
qui, malgré ses grandes pertes, avait conservé tous ses étendards et
son artillerie. Ce commandement fut donné à Sulkowski à la demande
générale de ses compatriotes, malgré sa jeunesse (il avait alors
vingt-neuf ans) et la présence de plusieurs généraux plus âgés. Les
troupes polonaises, exaspérées par de longues souffrances et fatiguées
de se battre pour une cause qui menaçait de les réduire à l'état de
mercenaires, sans avancer celle de leur patrie, pressèrent leur chef
de les reconduire dans leurs foyers, leur souverain légitime, le roi
de Saxe, étant resté à Leipsick sur le désir de Napoléon lui-même.
Sulkowski reporta leurs plaintes bruyantes à l'Empereur, qui promit de
donner une réponse sous huit jours. Cela satisfit les troupes, et la
marche vers le Rhin continua; mais quand le délai fixé fut écoulé sans
que la décision attendue intervint, l'irritation des Polonais devint
si violente et ils accusèrent si bruyamment le prince Sulkowski d'être
prêt à les sacrifier aux vues de son ambition personnelle, que, pour
les décider à accompagner l'Empereur jusqu'à la frontière de ses
États, il dut leur promettre sur l'honneur de ne passer en aucun cas
au-delà du Rhin. Cette promesse solennelle calma l'irritation des
troupes, qui continuèrent leur marche. Quand elles furent parvenues à
un endroit appelé Schluchtern, l'Empereur, passant devant leur front,
appela Sulkowski et lui demanda s'il était vrai que les Polonais
voulussent le quitter. «Oui, Sire, répondit le prince; ils supplient
Votre Majesté de les autoriser à retourner dans leurs foyers, leur
nombre étant désormais trop insignifiant pour être de quelque valeur à
Votre Majesté.» L'Empereur résista, et, ayant assemblé les Polonais,
il leur adressa l'une ces allocutions par lesquelles il savait si bien
ranimer l'enthousiasme du soldat. Les troupes polonaises, exaltées par
les paroles impériales, oublièrent toutes leur première résolution et
promirent de suivre Napoléon jusqu'à la mort. On peut aisément se
faire une idée de la position cruelle dans laquelle le prince
Sulkowski se trouva placé par cette circonstance imprévue; il se
voyait dans l'alternative pénible ou de manquer à la parole par
laquelle il s'était engagé, envers ses compagnons d'armes, à prendre
le Rhin pour limite extrême de leurs travaux guerriers, ou de
sacrifier, si jeune, toutes ses espérances de gloire et d'ambition
(car l'empereur Napoléon, malgré le revers de Leipsick, avait encore
de grandes chances de ramener à lui la fortune), et, ce qui était plus
important encore, en s'exposant aux divers commentaires qui ne
manqueraient pas d'accueillir sa conduite dans cette malheureuse
conjoncture. Il choisit cependant le dernier parti, pensant qu'il n'y
avait pas de compromis possible avec une parole engagée d'une manière
aussi explicite et aussi solennelle que la sienne l'avait été, bien
que ses compatriotes, qui n'étaient pas liés de la même manière,
eussent changé de résolution; il demanda, en conséquence, à
l'Empereur, et obtint de sa bienveillance la permission de retourner
vers son souverain légitime le roi de Saxe, dont la destinée était
alors inconnue. Il quitta l'armée française, accompagné des officiers
de son état-major qui partagèrent sa résolution. Ayant appris que son
souverain était prisonnier à Berlin, il lui adressa de Leipsick une
lettre pour lui demander une libération de service, tant pour lui-même
que pour les officiers qui l'avaient accompagné, et bientôt après il
obtint des souverains alliés la permission de rejoindre sa famille. Il
convient d'ajouter que ses concitoyens rendirent hommage à la loyauté
de sa conduite.--De nouvelles espérances furent conçues, en faveur de
la Pologne, au congrès de Vienne, sous l'inspiration de l'empereur
Alexandre. Le prince Sulkowski fut appelé à coopérer à la formation
d'une armée polonaise, et il accepta avec joie une mission dans
laquelle il pouvait encore servir utilement sa patrie. Bien que le
congrès de Vienne n'ait pas réalisé l'espoir qui avait été nourri, de
voir la Pologne rendue à l'indépendance, il érigea une petite portion
de son territoire en royaume constitutionnel, soumis à l'empereur de
Russie comme roi de Pologne. C'en était assez cependant pour stimuler
les efforts des patriotes polonais et pour les engager à maintenir
cette création imparfaite, d'autant mieux qu'on avait stipulé que des
institutions nationales seraient accordées à ces parties de
l'_ancienne Pologne_ qui restaient annexées comme provinces à la
Russie, à la Prusse et à l'Autriche, et que ces stipulations
laissaient briller la perspective d'un complet rétablissement de ce
pays. Le prince Sulkowski entra donc au service du nouveau royaume, et
fut nommé aide-de-camp général de l'empereur Alexandre. Mais les
caprices tyranniques du grand-duc Constantin conduisirent bientôt
Sulkowski à demander sa mise en disponibilité, en déclarant
franchement à l'empereur les raisons qui l'engageaient à agir ainsi.
L'empereur insista auprès de Sulkowski pour qu'il revînt sur sa
détermination, et lui dit que les circonstances dont il se plaignait
n'étaient que temporaires. Sulkowski, que ses devoirs conduisirent
plusieurs fois à Saint-Pétersbourg, et qui reçut de l'empereur
Alexandre des témoignages de la plus grande bienveillance, insista de
son côté pour quitter le service, et, après plusieurs refus, obtint de
rentrer dans la vie privée en 1818. Il s'établit au château de Reisen,
dans le voisinage de Leszno, et se dévoua tout entier à l'éducation de
sa famille. Depuis la mort de sa vertueuse et charmante compagne, il
ne se reposait plus que sur lui de ce soin. Le bien-être de ses
tenanciers et de tous ceux qui respiraient dans sa dépendance devint
aussi l'objet de sa constante sollicitude. Une nouvelle carrière
s'ouvrit, en outre, pour son patriotisme, quand le grand-duché de
Posen, où Leszno est situé, reçut une représentation provinciale, dont
il fut créé membre héréditaire. Il présida aux États assemblés de sa
province, et fut fait membre du conseil d'État de Prusse. Cela le mit
dans une position difficile et délicate entre le monarque et les États
provinciaux, dont les députés se plaignaient justement des
envahissements continuels du gouvernement sur la nationalité de la
province, qui avait son existence garantie par le traité de Vienne. En
possession de la confiance des deux partis, il réussit, par la fermeté
qu'il déploya dans la défense des priviléges nationaux, à gagner la
confiance de ses concitoyens, tandis que le monarque rendit justice à
sa modération dans l'accomplissement consciencieux de ses pénibles
devoirs. Il se tint cependant à l'écart des affaires publiques autant
qu'il le put, consacrant son temps aux occupations utiles que nous
avons décrites dans cette note. Une mort prématurée vint couper court
à cette carrière, si noblement remplie. Le 14 avril 1835 plongea dans
une douleur profonde sa famille et tous ceux qui l'avaient connu, soit
personnellement, soit de réputation. Mais nul ne sentit sa perte plus
vivement que l'école de Leszno, qui lui devait tout. Professeurs et
élèves accompagnèrent sa dépouille mortelle, et après un discours
pathétique du recteur, déposèrent une couronne sur le cercueil de leur
bienfaiteur, dont la mémoire vivra long-temps dans leurs coeurs
reconnaissants.
Cette notice biographique fut insérée par l'auteur dans son _Histoire
de la Réforme en Pologne_, (vol. 2, p. 334, etc.). Il saisit avec
empressement l'occasion de la reproduire, car ses sentiments et ses
opinions à cet égard sont restés les mêmes.]
L'école se divise aujourd'hui en six classes, où les élèves apprennent
les principes de la religion, le latin, le grec et l'hébreu, le
polonais, l'allemand, la langue et la littérature françaises, les
mathématiques, l'histoire naturelle et la philosophie, la géographie,
l'histoire, le dessin et la musique. La jeunesse catholique s'y trouve
représentée d'une manière notable. Un ecclésiastique de ce culte est
attaché au collége pour son instruction religieuse. Le nombre des
élèves est d'environ trois cents; chacun d'eux trouvait dans ce prince
un ami toujours prêt à donner une assistance généreuse à ceux qui en
avaient besoin et qui méritaient sa bienveillance par leur conduite. À
leur sortie du collége, son active influence les suivait dans la
carrière qu'ils avaient embrassée, et allait au-devant de leurs
espérances. Sulkowski fournit, en effet, un noble exemple de la
hauteur de vues justement attribuée aux Catholiques les plus
distingués de notre pays, qui ont toujours fait abstraction de la
différence de religion, quand il s'est agi d'être utiles à leurs
concitoyens.
Nous terminerons ici l'histoire religieuse de deux nations amies dont
les destinées sont intimement liées à celle du Protestantisme. Nous
allons essayer d'esquisser les principaux traits religieux du grand
Empire slavon, qui exerce déjà une puissante influence non-seulement
sur les nations d'origine slave, mais sur les affaires de l'Europe en
général, et même sur celles de l'Asie.