POLOGNE.

(Suite.)

Règne de Jean-Casimir. -- Révolte des Cosaques. -- Le bigotisme

des évêques catholiques s'oppose à toute réconciliation avec eux.

-- Invasion et expulsion des Sociniens. -- Règne de Jean

Sobieski. -- Pillage et destruction du temple protestant de

Vilna, à l'instigation des Jésuites. -- Meurtre juridique de

Lyszczynski. -- Élection et règne d'Auguste II. -- Première

disposition légale contre la liberté religieuse des Protestants,

obtenue par surprise sous l'influence de la Russie. --

Protestation des patriotes catholiques contre cette mesure. --

Nobles efforts de Leduchowski pour défendre les droits de ses

concitoyens protestants, menacés par les intrigues de l'évêque

Szaniawski. -- Meurtre juridique de Thorn. -- Réflexions sur cet

évènement. -- Lettre pastorale de l'évêque Szaniawski aux

Protestants. -- Les représentations des puissances étrangères, en

faveur des Protestants polonais, ne servent qu'à rendre la

persécution plus violente contre eux. -- Ils sont privés des

droits politiques. -- Situation malheureuse des Protestants

polonais sous le règne d'Auguste III. -- Généreuse conduite du

cardinal Lipski.

Vladislav IV eut pour successeur son frère, Jean-Casimir, Jésuite et

cardinal, que le pape avait relevé de ses voeux lors de son élection

au trône. L'esprit de tolérance du dernier règne ne pouvait trouver

son compte à ces précédents, bien que la piété du nouveau monarque fût

loin de l'aveuglement de son père. Vladislav avait à peine fermé les

yeux, qu'une révolte terrible s'alluma dans l'Ukraine, appuyée par des

hordes de paysans, sectaires de l'Église grecque. La Pologne se

trouvait sans défense contre l'irruption d'un pareil fléau, quand les

insurgés, ayant à leur tête Chmielniçki, noble polonais de la religion

grecque, homme d'énergie et de talents supérieurs, s'avancèrent en

flots pressés et irrésistibles. Le roi, qui marchait à leur rencontre

avec des forces insuffisantes, se vit assiégé par eux dans son camp

fortifié. Sa perte semblait inévitable; mais Chmielniçki et les

principaux chefs de Cosaques s'arrêtèrent sur le bord de l'abîme vers

lequel ils précipitaient leur patrie, la voix du patriotisme s'éleva

dans leurs coeurs et imposa silence au fanatisme haineux et aux

mauvaises passions qui marchent à sa suite. La concorde fut le

résultat de cet heureux retour. Chmielniçki, qui avait assiégé son

souverain, lui rendit fidèlement l'hommage d'un homme-lige, implora

son pardon en fléchissant le genou, et reçut du roi la nomination de

hetman ou général des Cosaques, dont les droits politiques et

religieux furent confirmés en cette circonstance. Le traité intervenu

entre les parties belligérantes, stipulait expressément que

l'archevêque de Kioff, métropolitain de l'Église grecque de Pologne,

aurait un siége dans le sénat. Cette condition, demandée par les

Cosaques, était non-seulement juste, car le représentant d'une Église

qui comptait des provinces entières de sectateurs avait un titre

incontestable à siéger au sein de l'Assemblée politique où chaque

évêque catholique avait sa place marquée; mais le pays tout entier

avait encore le plus haut intérêt à ce que le chef spirituel d'un

corps aussi formidable que les Cosaques devînt membre du conseil

suprême de l'État, puisque cela ne pouvait que contribuer puissamment

à confirmer ces populations guerrières, mais indisciplinées, dans leur

fidélité à la couronne de Pologne. Cette combinaison, tout équitable

et avantageuse qu'elle fût, échoua devant le fanatisme arrogant des

prélats romains; en effet, quand l'archevêque grec de Kioff, Sylvestre

Kossowski, dont l'actif patriotisme avait entraîné la pacification de

l'Ukraine, entra au sénat pour prendre possession de son siége, les

dignitaires catholiques sortirent en groupe de la salle des séances,

en déclarant qu'ils ne consentiraient jamais à siéger avec un

schismatique. Les remontrances respectueusement adressées aux évêques

sur l'injustice de leur conduite et sur les dangers qui en résultaient

pour la nation, demeurèrent toutes infructueuses, et cet outrage, par

lequel on répondait aux services patriotiques de l'archevêque de

Kioff, produisit une violente irritation parmi les Cosaques, qui ne

tardèrent pas à se soulever de nouveau. Défaits cette fois, ils

s'attachèrent à la fortune du czar de Moscovie, qui vint attaquer la

Pologne avec des forces immenses, pendant que Charles-Gustave, roi de

Suède, l'envahissait de son côté. Ce dernier monarque, sachant mettre

à profit les graves mécontentements que Jean-Casimir avait soulevés en

Pologne, s'avança à la tête d'un corps formidable de troupes d'élite.

Des bandes de mécontents se joignirent à lui, et il se vit bientôt

maître de la plus grande partie du pays. Son génie guerrier, la

sévère discipline de son armée et la bienveillance de ses manières lui

conquirent en peu de temps une grande popularité parmi les Polonais,

et tous les patriotes éclairés, sentant la nécessité d'avoir un

monarque capable d'opposer une digue à l'anarchie et aux incursions

des barbares, offrirent la couronne à Charles-Gustave, en demandant

qu'une diète fût convoquée pour consacrer officiellement son élection.

Le choix d'un monarque protestant, du caractère de Charles-Gustave,

écrasait d'un seul coup la faction cléricale et dotait le pays d'un

gouvernement fort; si l'on considère, en outre, que la Suède,

monarchie constitutionnelle, possédait alors, dans le nord de

l'Allemagne, de vastes provinces contiguës à la Pologne, l'on ne

saurait douter que l'avènement de son roi au trône de ce pays n'eût

inauguré, dans l'Europe septentrionale, l'ère d'un grand empire

constitutionnel, rival redouté de l'Autriche, et mortel aux

envahissements des czars de Moscovie vers l'ouest. Malheureusement,

cette combinaison échoua devant l'arrogance que Charles-Gustave, enflé

de ses succès, mit dans sa réponse à la députation polonaise chargée

de l'inviter à convoquer une diète pour son élection: «Formalité

superflue, objecta-t-il, son épée l'ayant déjà fait maître du

royaume.» L'insolence de cette réplique irrita violemment la fibre

nationale. Le roi de Suède fut abandonné, et ses forces, assaillies de

toutes parts, furent chassées du territoire. La paix se rétablit en

1660, par le traité d'Oliva, conclu sous la garantie médiatrice de

l'Angleterre, de la France et de la Hollande. Les Protestants eurent

plus à souffrir durant ces guerres que le reste des habitants. Dans la

Grande-Pologne, on les persécuta pour les maux infligés aux

Catholiques par les Suédois[156], tandis que plusieurs de leurs

temples et de ceux des Sociniens furent mis en cendres par les

Cosaques, qui confondaient Catholiques et Protestants dans leur

ressentiment religieux.

[Note 156: Les troupes suédoises, qui avaient observé tout d'abord une

discipline rigoureuse, se rendirent coupables des excès les plus

odieux quand le pays se souleva contre elles, et se livrèrent alors à

des actes de férocité contre plusieurs membres du clergé catholique.

Les Protestants payèrent pour l'ennemi. Un certain nombre de ministres

et d'autres individus attachés à la Confession de Bohême, furent mis à

mort, et leurs églises réduites en cendres, sans compter celle de

Lissa, avec une école célèbre. Il existe un manuscrit intéressant à la

bibliothèque archiépiscopale de Lambeth: _Ultimus in protestantes

Confessionis Bohemiæ ecclesias Anti-Christi furor_, par Hartmann et

Cyrille, ecclésiastiques protestants et professeurs de l'école de

Lissa, qui s'intitulent «les exilés du Christ,» et qui furent envoyés

en Hollande et dans la Grande-Bretagne pour solliciter, en faveur de

leurs frères en détresse, des secours qui leur furent généreusement

accordés par les Protestants de ces contrées. Le manuscrit renferme

une description de la barbarie révoltante déployée contre les

Protestants, sans égard à l'âge ou au sexe, et se termine par les mots

_dolor vetat plura addere_. On avait aussi composé, d'après cet

original, un document imprimé, soumis par les délégués à Cromwell, qui

les autorisa, en vertu d'une ordonnance datée du 2 mai 1659, à

organiser des souscriptions par tout le pays.]

Jean-Casimir, qui s'était enfui en Silésie lors de l'invasion

suédoise, fut rappelé par la nation, et fit voeu à son retour, sous

l'invocation de la Vierge dont il implora la protection pour lui et

pour son royaume, de s'appliquer à réprimer les abus qui pesaient sur

les classes inférieures, et à convertir, ce qui voulait dire à

persécuter, les hérétiques. La première parti de ce voeu, tout digne

qu'elle fût des préoccupations d'un Chrétien, resta dans l'oubli.

Jean-Casimir crut s'acquitter envers le ciel en réduisant l'hérésie.

Le Protestantisme comptait encore un grand nombre d'adhérents, et

parmi eux plusieurs familles influentes. Les religionnaires avaient en

outre pour eux l'appui intéressé des princes étrangers de leur Église,

alliés en ce moment de la Pologne. Le voeu royal ne trouvant dès lors

à s'appesantir que sur les Sociniens, un Jésuite, du nom de Karwat,

pressa la diète de 1658 de témoigner sa reconnaissance à Dieu par des

actes. Cette diète fit une loi qui défendit, sous la sanction la plus

sévère, de professer ou de propager le Socinianisme dans les États

polonais; la peine de mort menaçait ceux qui passeraient outre ou

favoriseraient cette secte en quelque manière que ce fût. On laissait

cependant à ceux qui persévéreraient dans leur croyance, un délai de

trois ans pour vendre leurs propriétés et réaliser leur avoir. Une

entière sûreté leur était promise pendant ce temps, mais on leur

interdisait les pratiques de leur culte et toute intervention dans les

affaires publiques. Ce décret n'était motivé par aucune considération

politique, aussi n'imputait-il pas de trahison aux Sociniens; mais on

l'avait entièrement fondé sur des motifs théologiques, et

principalement sur ce qu'ils n'admettaient pas la Divinité de

Jésus-Christ,--raison assez bizarre chez un peuple qui tolérait les

Juifs et admettait les Mahométans à la jouissance des droits civils.

Le délai triennal accordé par la diète de 1658, fut réduit à deux ans

par celle de 1659, qui décréta que tous les Sociniens qui n'auraient

pas embrassé le Catholicisme le 10 juillet 1660, eussent à quitter le

pays sous les peines édictées par la diète de 1658. Aux termes du même

décret, ces Sociniens, qui pouvaient abjurer leur croyance, n'eurent

plus d'autre choix que la Confession romaine, beaucoup d'entre eux

s'étant faits Protestants pour se soustraire aux rigueurs de la

première loi.

La rapidité du temps, l'état du pays ruiné par la guerre, et l'avidité

des acquéreurs qui mirent leur accablement à profit, obligèrent les

Sociniens à vendre leurs propriétés à vil prix. Sur ces entrefaites,

la persécution s'amoncelait autour d'eux sous toutes les formes. La

proscription semblait les mettre hors la loi, et comme tous exercices

religieux leur étaient interdits, rien n'était plus facile que de

trouver à les persécuter sur ce terrain. Pour échapper à cette

destinée, les Sociniens tentèrent un effort suprême, d'une nature si

extraordinaire, que l'on chercherait en vain à expliquer comment ils

auraient pu s'illusionner un seul instant sur un succès impossible.

Ils présentèrent une requête au roi contre le décret de 1658,

s'offrant à prouver qu'il n'existait pas de différence fondamentale

entre leurs dogmes et les doctrines de l'Église catholique. Cette

proposition fut rejetée. Ils implorèrent la protection, ou, tout au

moins, l'intercession des puissances étrangères; mais, bien que le

traité d'Oliva, conclu en 1660, garantît à toutes les Confessions

religieuses de Pologne les droits dont elles avaient joui avant la

guerre, et que la Suède s'efforçât de sauver le Socinianisme du

naufrage, leur sort n'en resta pas moins fixé, sans que les

représentations faites en leur faveur par l'électeur de Brandebourg

obtinssent un meilleur résultat. Le désespoir conduisit les Sociniens

à proposer un rapprochement avec Rome, au moyen d'une conférence tenue

à l'amiable. L'autorisation en fut donnée par l'évêque de Cracovie,

qui pouvait raisonnablement voir, dans cette démarche de leur part,

l'intention secrète d'entrer au giron de son Église avec quelque

semblant de conviction, et non par contrainte. Et, en effet, quel

homme de bon sens eût supposé que des controversistes aussi habiles

que les membres de cette secte, pussent se bercer de l'espoir

d'obtenir des concessions d'une Église dont les doctrines étaient

diamétralement opposées à leurs dogmes... Quoi qu'il en soit, les

Sociniens maintinrent très sérieusement leurs arguments au colloque de

Roznow (10 mars 1660), et il est presque inutile d'ajouter qu'autant

en emporta le vent. Il ne leur resta plus que le parti de l'exil,

avant l'expiration du délai prescrit. Cette émigration forcée fut

accompagnée de beaucoup de cruautés, malgré la généreuse intervention

de plusieurs membres éminents de la noblesse, qui, tout en faisant

profession de Catholicisme, restaient attachés à un grand nombre de

Sociniens par les liens du sang et de l'amitié. Ils se dispersèrent

en Europe; la Transylvanie, qui comptait beaucoup de coreligionnaires,

et la Hongrie, offrirent un refuge à une grande partie d'entre eux. La

reine de Pologne permit à beaucoup de ces infortunés de s'établir dans

les principautés silésiennes d'Oppeln et de Ratibor, qui lui

appartenaient, et quelques princes de la Silésie suivirent son

exemple. Disséminés sur plusieurs points de cette contrée, ils n'y

formèrent aucune Congrégation, et ils l'abandonnèrent peu à peu ou se

convertirent au Protestantisme. Un nombre considérable d'entre eux

fondèrent une association religieuse à Manheim, sous la protection du

palatin du Rhin; mais ils se rendirent bientôt suspects de propager

leurs doctrines, ce qui n'a rien que de probable, eu égard à la

ferveur bien connue de leur zèle, et ils furent obligés de se

disperser. Ils demandèrent, pour la plupart, un asile à la Hollande,

où la liberté des cultes régnait sans entrave, et qui comptait

quelques Sociniens, dont la fraternité, jointe à celle des sectaires

de l'Angleterre et de l'Allemagne, vint largement en aide aux bannis

de la Pologne. Les renseignements nous font défaut sur leur sort dans

cette contrée hospitalière; mais tout porte à croire qu'ils y avaient

une Congrégation florissante, puisqu'ils purent éditer à Amsterdam, en

1680, un Nouveau-Testament en langue polonaise. Quelques Sociniens se

retirèrent en Prusse, où les attendait l'accueil hospitalier de leur

compatriote le prince Boguslav Radziwill, dernier Protestant de sa

famille, qui gouvernait cette province pour l'électeur de Brandebourg.

Ils formèrent deux établissements limitrophes de la Pologne, appelés

Rutow et Andréaswalde. En 1779, les habitants de ces endroits reçurent

du gouvernement l'autorisation de bâtir un temple; mais leur

Congrégation, qui n'avait jamais été bien considérable, alla en

déclinant; et, d'après les renseignements authentiques que nous avons

obtenus sur ce point en 1838, grâce à la bienveillance du feu baron

Bulow, ministre de Prusse à la cour d'Angleterre, l'association

d'Andréaswalde subsista jusqu'en 1803, époque à laquelle elle fut

dissoute; et, en 1838, il ne restait plus en Prusse que deux

gentilshommes, derniers membres survivants de la secte jadis célèbre

des Sociniens, un Morsztyn et un Schlichtyng, tous les deux vieillards

très avancés en âge et représentants de noms distingués dans les

annales politiques et religieuses de la Pologne. Les familles de ces

personnages s'étaient réunies au Protestantisme, comme l'avaient fait

le reste des sectaires. En Pologne même, depuis l'expulsion des

Sociniens en 1660, on ne retrouve aucun vestige de la secte qui

s'était glorifiée de compter au nombre de ses adhérents quelques-unes

des grandes familles du pays, et sur laquelle les lumières de ses

membres avaient jeté le plus vif éclat dans toute l'Europe. Les rangs

des Protestants étaient alors entièrement rompus. Ils perdirent leur

principal appui dans les familles toutes-puissantes des Radziwill et

des Leszczynski; la branche protestante de la première étant venue à

s'éteindre en 1669, et la dernière ayant passé à l'Église de Rome vers

cette époque. Les Leszczynski, devenus Catholiques, ne se firent pas

pour cela les persécuteurs de leurs anciens coreligionnaires; ils

continuèrent, au contraire, à protéger de leur influent patronage les

habitants protestants de Lissa, ville qui leur appartenait.

Le roi Jean Sobieski, admirablement doté par la main de la Providence,

avait une aversion profonde pour la persécution religieuse; mais

l'autorité royale, étranglée dans d'étroites limites, était

impuissante à faire respecter les lois qui reconnaissaient encore la

parfaite égalité des Confessions religieuses, et, sous son règne, deux

évènements flétrissants signalèrent le pouvoir que le clergé

catholique s'était acquis en Pologne, et la manière dont il entendait

en user.

L'Église protestante de Vilna, avons-nous dit, avait été abolie en

1640, en vertu du décret d'une diète qui défendait aux Protestants

d'avoir un lieu consacré au culte dans l'enceinte de la ville. Ils

avaient, en conséquence, élevé dans un faubourg un temple, un hospice

et un asile pour leurs ministres.

Le 2 avril 1682, une populace nombreuse, soulevée par des étudiants du

collége des Jésuites, se rua sur ce temple et le détruisit de fond en

comble, brisa les cercueils, en arracha les morts, et, après leur

avoir prodigué les plus indignes outrages, les mit en lambeaux et

livra aux flammes ces restes profanés. Rien n'échappa sur les lieux au

pillage ou à la destruction, ni les valeurs matérielles, ni un grand

nombre de documents précieux déposés en cet endroit comme dans un lieu

de sûreté. L'orgie populaire dura deux jours entiers, sans que

l'autorité prît la moindre mesure de répression, et le recteur du

collége des Jésuites, mis en demeure d'interposer son autorité au sein

d'une émeute dirigée par ses élèves, osa non-seulement s'y refuser,

mais encore donner des louanges à leur conduite. Les ministres durent

la vie à un noble catholique appelé Puzyna, qui accourut à la tête de

quelques hommes armés et les conduisit au couvent des moines

franciscains, où ils trouvèrent un asile et les traitements les plus

humains. Jean Sobieski, informé de l'attentat, institua immédiatement

une commission pour instruire le procès et punir les coupables. Cette

commission, composée de l'évêque de Vilna et de plusieurs dignitaires

de la couronne, après l'enquête la plus consciencieuse, condamna

quelques-uns d'entre les assaillants, élèves des Jésuites et autres, à

la peine de mort, et ordonna la restitution du pillage; mais les

Jésuites corrompirent les geôliers, qui favorisèrent l'évasion des

condamnés, et l'on ne revit, en somme, qu'une très faible partie des

objets dérobés. Le roi voulait que les Jésuites payassent les dommages

causés par l'émeute; mais comme il ne put obtenir aucun acte de

réparation pour ses sujets protestants, ces derniers relevèrent leur

temple de leurs propres deniers[157]. L'autre crime qui déshonore

cette période historique, est l'assassinat juridique de Casimir

Lyszczynski, estimable propriétaire, frappé par l'aveugle haine du

clergé, malgré les efforts de Sobieski pour sauver cette innocente

victime du fanatisme. Lyszczynski parcourait un livre intitulé

_Theologia naturalis_, par Henri Alsted, théologien protestant, et,

trouvant dans les arguments employés par l'auteur pour prouver

l'existence de Dieu, une confusion telle, qu'il était possible d'en

déduire des conséquences entièrement opposées, il ajouta en marge:

_Ergo, non est Deus_, tournant évidemment en dérision les arguments de

l'auteur. Un malheureux, appelé Brzoska, débiteur de Lyszczynski,

découvrit cette circonstance et lança contre lui une accusation

d'athéisme, en produisant aux yeux de Witwiçki, évêque de Posnanie, un

exemplaire de l'ouvrage avec l'annotation ci-dessus mentionnée. Ce

prélat se saisit de l'affaire comme d'une proie expiatoire, et son

aveugle zèle fut secondé par Zaluski, évêque de Kioff, dignitaire

connu pour sa brillante érudition et doué de quelques autres qualités

qui ne l'empêchèrent pas, néanmoins, de sacrifier à la rage du

fanatisme[158]. Le roi, dont l'esprit éclairé se soulevait à l'idée de

semblables énormités, entreprit de sauver Lyszczynski, en ordonnant

que l'affaire fût évoquée à Vilna, où, comme Lithuanien, il avait ses

juges naturels; mais rien ne put soustraire l'infortuné à la fureur

fanatique des deux évêques; on alla jusqu'à violer en sa personne le

privilége inviolable de tout noble polonais, privilége religieusement

respecté jusque-là dans les plus grands criminels eux-mêmes, de

demeurer libre jusqu'à ce que la justice ait prononcé. Sur la simple

accusation d'un débiteur, soutenue par deux évêques, l'affaire fut

dénoncée à la Diète de 1689, devant laquelle le clergé, mais

particulièrement l'évêque Zaluski, accusa Lyszczynski d'avoir nié

l'existence de Dieu et proféré des blasphèmes contre la divinité de

Marie et contre les saints. La malheureuse victime, terrifiée par le

danger de sa situation, avoua tout ce que l'on voulut mettre à sa

charge, fit une ample rétractation de ce qu'elle pouvait avoir dit ou

écrit contre les doctrines de l'Église romaine, et déclara s'humilier

devant son infaillibilité. Vain refuge d'un courage abattu! La Diète,

cédant aux exhortations impies du clergé, condamna Lyszczynski à avoir

la langue arrachée par le bourreau, à être ensuite décapité et jeté

sanglant sur le bûcher. Cette monstrueuse sentence fut exécutée, et

Zaluski lui-même en parle comme d'un acte de justice et de piété. Le

roi, révolté de ces horreurs, s'écria que l'Inquisition n'aurait pas

fait pis. Ajoutons, en historien impartial, que le pape Innocent XI,

loin d'approuver cette décision infâme, éclata en amers reproches

contre ses instigateurs. Ces sanglants holocaustes ont déshonoré

plusieurs contrées de l'Europe, et cette même époque vit non-seulement

des hommes, mais des femmes et des jeunes filles, tomber en Écosse

sous le glaive de la persécution, non pour avoir blasphémé Dieu, mais

pour s'être refusés à reconnaître la suprématie spirituelle du roi.

L'héroïque souverain de la Pologne, désarmé sur son trône en présence

d'un acte de fanatisme sauvage, tel est l'enseignement à tirer, contre

la réaction catholique, de l'horrible spectacle que toute sa volonté

n'eût pas imposé à la nation un siècle plus tôt. Nous recommandons

cette leçon à la méditation de tous ceux qui nient la possibilité

d'une réaction de ce genre.

[Note 157: L'ouvrage de M. Lukaszewicz contient toute la procédure

criminelle relative à cette affaire.]

[Note 158: Ce prélat ne doit être confondu avec aucun de ceux

précédemment nommés en note.]

Zaluski raconte ainsi cette scène révoltante: «Après l'amende honorable,

le condamné fut mené sur l'échafaud, où le bourreau lui arracha d'abord

avec un fer rouge la langue de la bouche _avec laquelle il avait été

cruel envers Dieu_; ensuite ils brûlèrent à petit feu ses mains,

instrument de la production abominable. Le papier sacrilége fut jeté aux

flammes; lui-même, enfin, ce monstre de son siècle, ce déicide, fut

précipité dans les flammes expiatoires,--expiatoires si un tel forfait

pouvait être lavé![159]» Il nous semble que ces lignes du savant évêque

n'ont rien à envier aux blasphèmes imputés à la malheureuse victime de

son fanatisme.

[Note 159: Salvandy, _Histoire de Pologne sous Jean Sobieski_, vol.

III, p. 388.]

L'électeur de Saxe, choisi pour succéder à Jean Sobieski, en 1696,

sous le nom d'Auguste II, confirma, suivant l'usage, les droits et les

libertés des Dissidents; mais une nouvelle condition fut introduite

dans les _Pacta conventa_, ou garanties constitutionnelles stipulées

des rois à leur avènement, sous le sceau du serment, à savoir, qu'il

ne leur serait conféré par lui aucune dignité de marque, sénatoriale

ou autre, ni aucun emploi important de la couronne. Bien que ce

prince, Luthérien d'origine, eût plutôt fait profession d'indifférence

religieuse, en payant d'une messe le trône de Pologne, il livra les

hérétiques à la funeste piété des évêques, afin de convertir ces

derniers à ses vues politiques. L'avènement de Stanislas Leszczynski,

qui y fut élu en 1704, après l'expulsion d'Auguste par Charles XII,

ranima dans le coeur des Protestants l'espoir de jouir encore en paix

des droits que la Constitution leur garantissait comme à tous les

autres citoyens. L'esprit éclairé du nouveau monarque et l'influence

de Charles XII, qui lui avait mis le sceptre entre les mains,

répondaient que cette attente ne serait pas trompée. Le traité

d'alliance conclu entre le roi Stanislas et le héros suédois, assurait

aux Dissidents de Pologne la pleine jouissance des droits et des

libertés consacrés en leur faveur par les lois du pays; abrogation,

expressément prononcée, des restrictions introduites dans les derniers

temps. Les espérances des Protestants, qui se virent persécutés par

les troupes de Pierre le Grand, comme partisans de Stanislas

Leszczynski, s'écroulèrent, avec la fortune de Charles XII, à la

bataille de Pultawa. Soutenu par les armes russes, Auguste II reprit

possession du trône de Pologne, que Stanislas fut obligé d'abandonner,

et, pour raffermir son autorité contestée par les partisans de son

adversaire, il s'entoura d'un corps nombreux de troupes saxonnes qui

se rendirent odieuses par leurs excès. Les habitants se confédérèrent,

sous la présidence de Leduchowski, et engagèrent une lutte à outrance

avec les satellites royaux. Pierre le Grand finit par offrir sa

médiation entre le roi et la nation, et son ambassadeur insinua, à cet

effet, un traité qui fut conclu à Varsovie, le 3 novembre 1716. La

cheville ouvrière de cette négociation fut Szaniawski, évêque de

Cujavie, qui, devant son élévation à l'influence de Pierre le Grand,

lui était entièrement dévoué. Ce prélat réussit, par ses intrigues, à

rendre de grands services à la Russie et à Rome, en leur sacrifiant

les intérêts de son pays. Sous prétexte d'économie, d'une organisation

plus efficace, etc., etc., l'effectif de l'armée polonaise fut réduit,

en vertu d'une clause de ce traité, à un chiffre tout-à-fait

disproportionné à la défense d'un vaste territoire. L'article 4 du

même acte, sous prétexte de réformer les abus qui s'étaient glissés

dans le pays durant l'invasion suédoise, et par une interprétation

perfide de quelques lois, prescrivait la démolition de tous les

temples protestants élevés depuis 1632, et défendait aux

Religionnaires, excepté dans les villes où ils avaient des églises

avant cette époque, de se réunir en public ou dans l'intimité, pour

prêcher ou pour chanter. Une première infraction à ces dispositions

était punie d'une amende, la récidive de l'emprisonnement, et enfin du

bannissement. Les ministres étrangers pouvaient célébrer le service

divin dans leur demeure; mais les natifs, en y assistant, tombaient

sous l'application de cette pénalité.

La politique oppressive de la Russie atteignait ainsi deux buts

considérables: elle désarmait la Pologne et se ménageait un prétexte à

future intervention dans les affaires de ce pays, en créant un parti

mécontent, opprimé dans ses foyers et d'autant plus ardent à chercher

un protecteur au dehors. Le roi Auguste II trahit alors, d'une

manière que l'on ne saurait trop flétrir, les intérêts du pays qui lui

avait confié ses destinées; et tout prouve aujourd'hui qu'il

nourrissait le projet de démembrer la Pologne au profit de Pierre le

Grand.

Le clergé n'attendit pas la conclusion du traité pour promulguer

l'article en question, qu'il fit afficher aux portes des églises en le

déclarant loi de l'État. Cette mesure excita non-seulement de vives

alarmes parmi les Protestants, mais une indignation générale dans la

partie saine du Catholicisme. Des protestations s'élevèrent de toutes

parts; elles étaient adressées au maréchal de la Confédération,

Leduchowski, par les notabilités du pays, le prince Casimir Sapiéha,

palatin de Vilna, le prince Vladislav Sapiéha, palatin de Brestz, le

prince Radziwill, chancelier de Lithuanie, le prince Czartoryski,

vice-chancelier de la même province, Stanislas Potoçki, grand-général

de l'armée lithuanienne, Skorzewski, maréchal de la Confédération de

Posnanie, etc., tous témoins irrécusables du patriotisme des

Protestants et des services rendus par eux à la nation. Mais la plus

remarquable de ces déclarations spontanées est celle assurément qui

émane d'Ançuta, évêque de Missionopolis, coadjuteur de Vilna et

référendaire de Lithuanie. Dans une lettre adressée à Szaniawski

lui-même, ce prélat rend le plus éclatant hommage aux vertus

patriotiques des Religionnaires, et demande instamment qu'aucune

disposition restrictive contre leurs priviléges ne soit étendue aux

habitants lithuaniens. Nous sommes fiers de constater qu'il se trouva,

dans notre patrie, un dignitaire catholique assez courageux pour

revendiquer les droits de la justice et de l'humanité, quand

l'influence jésuitique y dominait en souveraine.

Leduchowski épousa chaleureusement la cause de ses concitoyens

protestants, et il insista pour que leurs droits, déjà consacrés par

les lois du pays, fussent strictement maintenus. Szaniawski lui fit

une réponse équivoque, contre laquelle il protesta par la présentation

d'un projet d'article stipulant la confirmation des droits garantis

aux Dissidents par la loi de 1573, nonobstant toutes ordonnances ou

règlements. Rien de plus simple assurément; mais le patriote, dont la

droiture conjurait ainsi l'orage grondant au ciel de son pays, vit ses

intentions traversées par l'artificieux évêque, qui parvint à

substituer au projet de Leduchowski l'interprétation suivante de

l'article attaqué: «Nous maintenons tous les anciens droits et

priviléges des Dissidents en religion, mais tous les abus seront

réformés[160].

[Note 160: Leduchowski était un gentilhomme, possesseur d'une fortune

considérable, mais entièrement exempt d'ambition. Il ne prit aucune

part à la lutte entre Auguste II et Stanislas Leszczynski, et s'étant

soustrait aux fureurs de ces deux monarques, il continua à vivre dans

ses domaines. Investi au plus haut degré de la confiance de ses

concitoyens, il fut élu à plusieurs emplois publics. Privé d'enfants,

il fit un testament par lequel il léguait ses biens à des collatéraux,

à l'Église et aux pauvres. Mais quand il vit le pays en danger, son

patriotisme l'emporta sur ses affections de famille et sur ses

intentions religieuses et charitables; il annula ses dispositions

testamentaires, et consacra toute sa fortune à l'entretien des troupes

de la Confédération. Son patriotisme était pur de toute haine

politique ou personnelle, et il résista constamment à ceux qui

voulaient détrôner le roi, ne comprenant, pour son compte, d'autre but

à poursuivre que la paix et la liberté de sa patrie. (V. Ruihière, _de

l'Anarchie de Pologne_, t. II.) Tel fut ce patriote éminent, le dernier

qui se leva en faveur des droits de ceux de ses concitoyens dont la

croyance n'était pas la sienne. Le sentiment religieux qui présidait à

la libre disposition de ses biens quand les besoins du pays n'en

réclamaient pas le sacrifice, prouve suffisamment que la noblesse de

ses procédés, en cette circonstance, ne découlait pas d'une

indifférence religieuse, improprement appelée philosophique.]

Le pays, miné par les guerres, dévoré par l'anarchie, aspirait à tout

prix à la paix. Aussi la diète convoquée pour la confirmation du

traité projeté entre Auguste II et la nation, dura-t-elle à peine

sept heures, consacrées tout entières à la lecture et à la signature

des conventions: ce qui la fit surnommer la Diète muette. Le roi donna

aux Protestants, qui lui avaient adressé une pétition à ce sujet, une

déclaration portant que leurs droits n'étaient pas invalidés par le

traité en question. Mais cette déclaration, comme les explications

fournies à Leduchowski, étaient à peu près illusoires, en ce que le

mot _abus_ laissait la plus grande latitude à la persécution

catholique, dont les apôtres voyaient autant d'abus à détruire dans

tous les faits religieux qui ne ressortaient pas de leur Église.

Cette première disposition légale, obtenue par la ruse contre la

liberté religieuse des Protestants, ne touchait pas à leurs droits

politiques; et cependant, à la diète de 1718, la faction cléricale osa

s'opposer à ce que Piotrowski, membre dissident, prît possession de

son siége, quelles que fussent les représentations de la partie

éclairée de cette assemblée et bien qu'il n'existât aucune loi qui

exclût les Protestants de la législature du pays. Mais rien n'égale,

en fait d'acte d'audacieuse persécution, le spectacle que la ville de

Thorn offrit à l'Europe indignée, sous le règne de ce même Auguste II.

La ville de Thorn, située dans la Prusse polonaise et habitée en

partie par une population d'origine allemande, se fit Protestante au

XVIe siècle. Les citoyens, distingués de tout temps par leur loyauté

envers les rois de Pologne, avaient vaillamment défendu leurs remparts

contre Charles XII, inébranlables dans leur serment de fidélité à

Auguste II. La politique des Jésuites les poussait invariablement à

implanter leur bannière au sein des populations anti-papistes, afin

d'y recruter des prosélytes pour le Saint-Siége. C'est ainsi qu'après

une longue résistance de la part des habitants de Thorn, ils

réussirent à établir leur collége dans cette ville, dont la partie

protestante se vit dès lors en butte, comme partout ailleurs, à la

haine fanatique de leurs élèves. Les ministres avaient aussi à lutter

contre une hostilité de tous les instants.

Il était naturel que de tels procédés, source d'une irritation

continuelle, amenassent des collisions; et, en effet, le 16 juillet

1724, une lutte s'engagea pendant une procession des Jésuites, entre

leurs élèves et un certain nombre d'écoliers protestants. Les

autorités de la ville ayant fait arrêter l'un des premiers à cause de

sa turbulence; ses camarades se saisirent d'un jeune Protestant, le

maltraitèrent et l'emmenèrent prisonnier dans leur collége, dont le

recteur ferma sur lui les portes, malgré les réclamations des

magistrats. Cette résistance illégale excita la colère des habitants;

une foule considérable s'assembla devant le collége et délivra le

captif sans commettre cependant aucun excès. Au moment où elle

s'écoulait, des coups d'armes à feu partent de l'établissement; ivre

de fureur, elle se retourne contre le collége, en arrache les

ornements et brûle tout sur place. L'ordre ne tarda pas néanmoins à se

rétablir, sans qu'il en eût coûté la vie à personne.

Les écrivains catholiques prétendent que le peuple, ayant pris

possession du collége, foula aux pieds l'hostie consacrée, détruisit

plusieurs images du Sauveur, de la Vierge et des Saints, et profana

leur culte de diverses manières; mais cette allégation est repoussée

par les Protestants. On s'étonnerait peu toutefois que la populace

s'en fût prise à quelques images.

Jamais occasion ne fut plus favorable, pour les Jésuites, de porter

un nouveau coup aux Protestants de Pologne. Ils se mirent

immédiatement à l'oeuvre, et répandirent, dans tout le pays, un récit

imprimé des faits qu'ils dénonçaient à la nation comme un sacrilége,

invoquant la Majesté divine outragée, pour appeler un châtiment

exemplaire sur la tête des habitants de Thorn, et demandant

solennellement que leurs temples et leurs écoles leur fussent enlevés,

pour être remis avec l'administration de la ville entre les mains des

Catholiques. Cette peinture assombrie impressionna vivement l'esprit

public, et les passions populaires se réveillèrent si impatientes,

qu'aux élections, auxquelles on procédait en ce moment, les

commettants enjoignirent à leurs mandataires de n'entrer en fonction

qu'après avoir vengé la Majesté de Dieu offensée. Tout fut mis en

oeuvre pour exalter la rage du fanatisme contre les Protestants de

Thorn. Des agents, mis en campagne sur tous les points du royaume,

distribuaient des imprimés chargés des plus sombres couleurs; des

jeûnes et des prières publics furent ordonnés par le clergé, et la

chaire et le confessionnal se transformèrent en deux puissants foyers

d'agitation. Les miracles, comme le sang jaillissant des images

profanées, etc., ne faillirent pas davantage à la sainte propagande.

Une commission, composée d'ecclésiastiques et de laïques, tous

Catholiques, fut chargée par le roi de l'instruction de l'affaire.

L'enquête, dirigée par les Jésuites, n'admit que les dépositions des

témoins produits par eux, ceux des Protestants étant récusés sous

prétexte de complicité dans le crime. Plus de soixante personnes

furent jetées en prison, et l'affaire fut portée devant le tribunal

appelé la Cour assessoriale, qui représentait le degré suprême de

juridiction pour les villes. Ce tribunal, composé des premiers

magistrats du royaume, eût certainement couvert de son intégrité le

droit sacré de la défense; mais cette garantie s'évanouit par

l'adjonction de quarante membres nouveaux, choisis pour les débats,

sous l'influence des Jésuites.

L'avocat de Thorn plaida l'illégalité de la commission, exclusivement

formée de Catholiques, la confrontation des témoins et la défense

paralysés. Vains efforts! la cour n'accueillit aucune exception, et

prononça son arrêt sur le témoignage unique de la commission. Cet

arrêt, en tête duquel figurait la déclaration impie: «Que le châtiment

resterait encore au-dessous de la vengeance divine,» condamnait le

président du conseil municipal, Roesner, à avoir la tête tranchée, et

prononçait la confiscation de ses biens. L'accusation avait eu

seulement à lui imputer de n'avoir pas fait son devoir à l'explosion

du tumulte, et ce délit, en le supposant prouvé, n'entraînait que la

destitution. Le vice-président de la ville et douze bourgeois, accusés

d'avoir excité la foule, s'entendirent frapper de la même peine;

enfin, plusieurs individus furent condamnés à l'amende, à la prison et

à d'autres peines afflictives. Aux termes du même arrêt, la moitié du

Conseil de Thorn et de la milice bourgeoise devait se composer à

l'avenir de Catholiques. Le collége protestant leur était livré avec

l'église de Sainte-Marie. Les Religionnaires ne pouvaient plus avoir

d'écoles qu'à l'extérieur de la ville, et il leur était interdit

d'imprimer quoi que ce fût sans l'autorisation de l'évêque catholique.

La diète confirma ce décret, et le président et le vice-président de

la ville, qui étaient restés libres jusque-là, furent arrêtés en même

temps. De nombreuses protestations s'élevèrent jusqu'au trône en

faveur des condamnés; le conseil municipal de Thorn pétitionna pour

qu'un sursis leur fût au moins accordé; mais tout cela en vain. Les

Jésuites, au contraire, réussirent à avancer d'une semaine le jour de

l'exécution.

Une circonstance qui avait dû influer sur l'adhésion de plusieurs

membres du tribunal, semblait cependant s'offrir en obstacle à

l'exécution de cette affreuse sentence. C'était l'obligation, pour les

Jésuites, de confirmer par le serment les faits présentés dans l'acte

d'accusation; cette condition, que la loi exigeait, en pareil cas, de

la partie poursuivante, avant que la justice ait son cours, paraissait

un gage de salut en présence du saint caractère de cette partie, qui

reculerait sans doute devant une attestation équivalente à un ordre

d'exécution. La commission chargée de faire exécuter l'arrêt, se

réunit, le 5 décembre 1724, à l'hôtel-de-ville de Thorn, et appela en

sa présence accusés et accusateurs. Ces derniers étaient représentés

par Wolenski et par d'autres Jésuites. Quand la sentence fut lue, le

serment _confirmatoire_ fut déféré; Wolenski répondit avec une douceur

affectée, que l'Église n'était pas altérée de sang: _Religiosum non

sitire sanguinem._ Mais il fit signe à deux autres Jésuites,

Piotrowski et Schubert, qui fléchirent le genou et proférèrent le

serment requis. Six laïques, appartenant à la lie du peuple, firent

comme eux et proférèrent le serment requis, bien que l'arrêt exigeât

qu'ils fussent égaux en rang aux accusés[161].

[Note 161: Strimesius, auteur protestant, dit que le nonce du pape à

la cour de Pologne désapprouva l'affaire de Thorn, et défendit aux

Jésuites de faire le serment requis pour l'exécution de la sentence.

On dit aussi que le même nonce apostolique avait obtenu un délai en

faveur des condamnés, mais que lorsque l'ordre de surseoir parvint à

Thorn, il était trop tard, et qu'il transmit à Rome une accusation

contre les Jésuites.]

L'exécution eut lieu le 7 décembre. Le vieux Roesner, homme

universellement respecté, qui avait fait ses preuves de patriotisme en

défendant Thorn contre les Suédois, eut la tête tranchée au point du

jour, dans la cour de l'hôtel-de-ville. Il s'était refusé à racheter

sa vie au prix d'une abjuration, et il mourut avec la constance et la

résignation d'un martyr chrétien. Libre pendant tout le cours des

débats, il n'eût tenu qu'à lui de se soustraire à la mort par la

fuite; mais il était fort de son innocence, et il craignait, en outre,

d'appeler des rigueurs sur la ville qu'il administrait. Il annonça

lui-même sa condamnation en disant: «Dieu veuille que ma mort assure

la paix de l'Église et de la ville!» Les restes de cet homme de bien

reçurent tous les honneurs dus à son élévation. Le vice-président,

Zernike, qui, aux termes de la sentence, était beaucoup plus coupable

que Roesner, obtint un sursis d'exécution, et finit par être gracié.

Les autres condamnés furent exécutés, à l'exception d'un seul, qui

embrassa le Catholicisme. L'église enlevée aux Luthériens fut

consacrée le jour suivant, et le Jésuite Nieruszowski prononça, à

cette occasion, un sermon sur les premiers Machabées, IV, 36, 48, 57,

où les membres de la commission d'exécution apparaissaient plus

semblables aux anges qu'à de simples mortels: «_Ecce viri potiùs

angelis quàm hominibus simillimi!_»

Les meurtres juridiques de Thorn sont d'autant plus douloureux à

contempler, que la Pologne s'était vue exempte de ces cruautés à une

époque où le sang des querelles religieuses rougissait presque toutes

les contrées de l'Europe. Un frisson d'indignation avait couru

jusqu'aux extrémités du pays, quand, en 1556, l'influence de Lippomani

fit dresser l'échafaud de quelques malheureux Juifs et d'une pauvre

fille chrétienne; et cependant, en 1724, le cri de vengeance et de

mort du parti jésuitique contre d'imaginaires blasphémateurs, trouvait

un écho universel sur tous les points du territoire. Loin de nous la

pensée d'excuser la Pologne sur ce qu'il n'existe pas de nation qui ne

se soit déshonorée par de bien plus grandes énormités encore. Ce qui

est mal en soi ne saurait se justifier par l'exemple d'autrui. Nous

pensons, cependant, qu'un examen sérieux et impartial de cette

tragique affaire, déchargerait les coeurs polonais d'une

responsabilité qui incombe tout entière à la faction anti-nationale,

dont la politique avait fait de la nation l'instrument de ses vues. Il

est très facile à un corps fortement organisé, obéissant à une seule

volonté, étendant ses ramifications sur tout un pays et son influence

sur toutes les classes de la société, de produire une agitation

universelle sur le premier sujet venu; mais principalement s'il s'agit

de religion, et bien plus encore s'il possède à son service deux

moyens d'action aussi puissants sur l'esprit du peuple que la chaire

et le confessionnal. Comment s'étonnerait-on que ces leviers, aux

mains des Jésuites de Pologne, aient produit leur effet naturel sur la

masse de la nation, et que le bruit de la multitude soulevée ait

étouffé la voix de quelques patriotes éclairés? Que tout lecteur

impartial et réfléchi veuille nous dire s'il n'arrive pas, dans tout

pays libre, que l'opinion de la grande majorité, généralement appelée

opinion publique, se laisse fourvoyer à ce point par l'esprit

d'agitation, que les hommes doués de sagesse, malgré leur supériorité

intellectuelle sur les masses, n'ont d'autre alternative que de se

soumettre ou de faire place à ceux qui partagent l'erreur ou qui en

profitent. Telle était la situation de la Pologne, quand la

toute-puissante société de Jésus, secouant le drapeau de l'agitation

contre la ville de Thorn, dirigea l'élection des membres de la Diète,

et choisit la commission préposée à l'instruction de cette affaire.

Ces considérations, on le comprend, ne se présentèrent pas à l'esprit

sous l'impression première de ce déplorable évènement, qui fit

beaucoup de tort à la Pologne dans l'opinion de toute l'Europe. Les

monarques protestants et les États de Hollande adressèrent des

remontrances au roi de ce pays, et l'ambassadeur anglais à la diète

allemande, M. Finch, prononça à Ratisbonne, le 7 février 1725, un

discours des plus violents à ce sujet, menaçant la Pologne de la

guerre dans le cas où il ne serait pas fait droit aux réclamations des

religionnaires. Ces menaces ne firent qu'aggraver le mal en irritant

la nation, et fournirent de nouvelles armes à la persécution contre

les Protestants polonais. Immédiatement après l'affaire de Thorn,

Szaniawski, dont nous avons dit la duplicité fatale à la sûreté de son

pays et à la liberté religieuse de ses concitoyens, et qui avait été

promu à l'évêché de Cracovie, publia, le 10 janvier 1725, une lettre

pastorale où, après avoir invité les Protestants à entrer au giron de

son Église, il déclarait aux récalcitrants «qu'ils eussent à se

rappeler qu'il était leur pasteur, puisqu'ils avaient franchi le seuil

de l'Église par le baptême, et qu'elle voyait en eux des enfants

désobéissants et des sujets rebelles.» Il se mit à l'oeuvre en

conséquence, et, aux termes de ses nouveaux mandements, les

Protestants furent tenus d'observer les fêtes catholiques et soumis

spirituellement aux prêtres de leur paroisse; leurs mariages durent

être célébrés par le clergé romain, conformément aux canons du

concile de Trente: les unions contractées devant un ministre de la

religion ou devant un magistrat civil, étaient déclarées nulles et de

nul effet, par ce motif, que le tribunal du nonce apostolique avait

décidé, le 25 octobre 1723, sur une instance ouverte à Cracovie, que

le mariage des dissidents, célébré par un ministre hérétique, n'était

pas valable[162]. Ainsi, un nonce du pape et un évêque catholique

imposaient des lois aux Protestants en matière de foi religieuse.

[Note 162: _Lukaszewicz_, vol. I, p. 351, donne la teneur tout entière

de cette lettre pastorale.]

Les puissances protestantes, la Russie, la Suède, le Danemarck et la

Hollande, continuaient à intervenir, par voie diplomatique, en faveur

des Protestants polonais, et le ministre anglais à la cour de Pologne,

M. Woodward, en 1731, remit au roi un mémoire dans lequel il énumérait

les diverses souffrances des Protestants, demandait avec instance la

répression de ces abus, et finissait par une menace de représailles

envers les Catholiques établis au sein des nations protestantes.

C'était jeter autant d'huile sur la flamme, et la menace de M.

Woodward, de faire payer les maux des Protestants à des Catholiques

entièrement innocents de ces torts, constituait, non-seulement une

injustice, mais une inconséquence frappante dans la bouche du

représentant d'un pays où la loi pénale sévissait contre les

Catholiques. La faction cléricale, se faisant une arme de ces

démonstrations maladroites contre les Protestants de Pologne, les

proclama livrés à l'influence étrangère, et obtint ainsi, en 1732, une

loi qui les excluait de tous les emplois publics. À l'honneur de la

nation, la persécution légale dut s'arrêter là; et la même loi,

déclarant avec la paix l'inviolabilité des personnes et des propriétés

des Anti-Papistes, les autorisa à prendre rang dans l'armée jusqu'au

grade d'officier-général inclusivement, et à posséder des starosties

ou fiefs de la couronne.

Le règne d'Auguste III, de 1733 à 1764, laissa les Protestants gémir

sous l'oppression religieuse, comme l'atteste le mémoire qu'ils

adressèrent à son successeur, le roi Stanislas Poniatowski, et à la

diète de 1766: «Nos temples, y disaient-ils entre autres plaintes,

nous ont été enlevés en partie sous différents prétextes; ceux qui

nous restent tombent partout en ruines, et il nous est interdit de les

restaurer, ou, si nous en obtenons la permission, ce n'est qu'au prix

de beaucoup de peine et d'argent. Notre jeunesse, privée d'écoles en

beaucoup d'endroits, croît dans l'ignorance, sans pouvoir s'élever à

la connaissance de Dieu. La vocation des ministres de notre culte

rencontre de nombreux obstacles, et leurs visites au lit des malades

et des mourants les exposent à de grands dangers. Il nous faut

non-seulement acheter la permission d'accomplir les rites sacrés du

baptême, du mariage et des funérailles, mais ce prix, laissé à

l'arbitraire de ceux qui la donnent, est toujours excessif. Nos morts

n'arrivent à leur dernière demeure, même à la nuit, qu'à travers mille

entraves sacriléges; et pour baptiser nos enfants, nous sommes

condamnés à les mener hors du pays, n'ayant encore qu'un souffle de

vie. Le _jus patronatus_ dans nos terres nous est disputé; nos églises

ont à subir l'inspection des évêques catholiques, et notre discipline

ecclésiastique, maintenue suivant l'ancienne règle, est entravée de

toutes manières. Dans beaucoup de villes, nos coreligionnaires sont

contraints à suivre les processions catholiques. Les lois

ecclésiastiques, ou _jura canonica_, nous sont imposées. Non-seulement

force-t-on à élever dans la foi catholique les enfants issus de

mariages mixtes, mais ceux d'une veuve protestante qui épouse un

catholique, sont obligés de suivre la religion de leur beau-père. On

nous appelle hérétiques, bien que les lois du pays nous accordent le

nom de dissidents. Notre situation est d'autant plus désespérée, que

le sénat, les diètes et les tribunaux, à quelque juridiction qu'ils

appartiennent, sont veufs de tout patronage en notre faveur. Nous

n'oserions paraître, même aux élections, sans nous exposer à un danger

certain, et l'ancien droit national a cessé de nous couvrir de son

égide tutélaire.»

Ce sombre tableau de l'oppression universelle qui s'appesantit sur les

Protestants de Pologne pendant le règne de la dynastie saxonne, est

adouci par un seul trait de lumière tout-à-fait inespéré. La

Providence leur suscita un bon génie et un protecteur influent dans la

personne du cardinal Lipski, évêque de Cracovie. Ce noble prélat

portait sous la pourpre romaine le coeur d'un patriote et d'un vrai

chrétien; il ne se borna pas à protéger les Protestants de son diocèse

contre son clergé, et à leur permettre de réparer leurs temples, il

exhorta les tribunaux à leur être favorables, et intercéda pour eux

auprès du roi. C'est à la tolérance éclairée de ce dignitaire

catholique, que les Religionnaires furent redevables, sans doute, de

leurs dernières églises dans la Petite-Pologne, qui était sous sa

juridiction spirituelle; tandis que, sous la même dynastie, ils

perdirent la moitié environ de celles qu'ils possédaient dans la

Grande-Pologne et dans la Lithuanie.

Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais) · 第 26 / 68 题