POLOGNE.

(Suite.)

Succès déplorable des efforts de Sigismond pour renverser la

cause du Protestantisme en Pologne. -- Conséquences funestes de

sa politique, malgré les services rendus au pays par d'illustres

patriotes. -- Potoçki. -- Zamoyski le Grand. -- Christophe

Radziwill. -- Fâcheux effet de l'administration de Sigismond sur

les relations extérieures de la Pologne. -- Règne de Wladislav IV

et impuissance de ses efforts pour détruire l'influence des

Jésuites.

L'Union conclue à Brestz, repoussée par une notable partie de la

noblesse et du clergé, mal accueillie par la grande majorité des

masses, trouva cependant accès auprès de beaucoup de riches familles

et d'ecclésiastiques influents; et cette adhésion, fortifiant le parti

des Jésuites, lui souffla l'audace d'agir avec plus de violence contre

les Protestants, en joignant la persécution aux moyens de séduction.

Les lois du pays ne fournissant aucune arme qui permît aux autorités

d'opprimer les Anti-Papistes, les Jésuites atteignirent le même but,

en se servant de la chaire et du confessionnal pour exciter les

classes inférieures à des actes de violence contre les écoles et les

temples protestants, sans épargner la personne des Pasteurs, et en

couvrant ces crimes du voile de l'impunité assurée à leurs intrigues.

Le roi Sigismond III, avons-nous dit, s'était plu, dans le cours de

son règne, à conférer les plus hautes dignités de la couronne aux

créatures du parti jésuitique. Les tribunaux se composaient de

magistrats électifs, et il était facile aux Jésuites de n'ouvrir les

portes du sanctuaire qu'aux personnes dévouées à leurs intérêts. La

direction presque exclusive qu'ils s'étaient arrogée de l'éducation

des nobles, la classe dominante de la nation, mettait à leur dévotion

les générations élevées dans leurs écoles, et leur donnait une

influence immense dans l'administration de la justice, sur toute

l'étendue du territoire. Aussi n'y avait-il pas lieu de s'étonner que

les auteurs des plus violentes agressions contre les Protestants

obtinssent l'impunité devant de semblables tribunaux, qui acquittaient

les coupables en recourant, au besoin, aux subtilités juridiques,

telles qu'une nullité d'enquête, etc.; ou, quand le délit était par

trop flagrant, on procurait aux criminels le moyen d'échapper, par la

fuite, aux conséquences de l'arrêt que les juges se voyaient forcés de

prononcer contre les accusés. En beaucoup de cas, les coupables

restaient à l'abri du châtiment, grâce à l'intimidation qui paralysait

les poursuites judiciaires, et à la conviction dans laquelle on était,

que toute mesure de ce genre ne servirait qu'à constituer la victime

en frais, sans autre résultat pour elle. Les Protestants avaient vu

leurs temples menacés de destruction, la sépulture de leurs

coreligionnaires troublée par les plus sacriléges attentats à la mort,

et leurs ministres odieusement traités, même avant l'avènement de

Sigismond III; mais ces tentatives avaient rencontré presque toujours

une juste répression. Sous le règne de ce monarque, cependant, une

guerre de parti, fomentée dans la lie du peuple, éclata contre les

Réformés, à l'instigation des Jésuites et de leurs instruments. En

1591, la populace signala son entrée en campagne par l'incendie de

l'église protestante de Cracovie, sous la conduite de quelques

étudiants de l'Université[148]. Ce crime demeura impuni, et, pour

prévenir le retour d'une semblable catastrophe, les Protestants

transférèrent le siége de leur culte dans un village voisin de

Cracovie, où ils ne se virent pas toujours à l'abri des attaques du

fanatisme. Ces agressions réitérées, jointes aux insultes personnelles

et aux actes de violence auxquels ces citoyens étaient fréquemment en

butte, décidèrent un grand nombre d'entre eux à émigrer de cette

ville, qui vit ainsi décroître sa prospérité. Les temples de Posen,

Vilna et autres villes, furent détruits de la même manière, les

sépultures violées, et les ministres de la religion accablés de

mauvais traitements. De fréquents attentats à la propriété privée

venaient encore ajouter aux griefs des Protestants; mais l'influence

du clergé catholique leur interdisait tout recours utile en justice.

Le chevet des mourants était assailli, dans l'espoir de leur arracher

un mot ou un signe qui montrât qu'ils avaient abjuré leur croyance

avant de mourir. On voyait les plus proches parents, le père ou la

mère, l'enfant lui-même, entreprendre de troubler l'agonie des siens;

zèle inconsidéré! plus propre à jeter le doute et les ténèbres dans

leur esprit, qu'à les préparer à faire face à ce moment solennel,

comme il convient à un vrai chrétien[149]. Les Protestants essayèrent

en vain à résister. Ils projetèrent, peu de temps après l'avènement de

Sigismond III, de fonder à Vilna une Université, rivale de celle des

Jésuites; mais leur plan fut traversé par une ordonnance du roi et par

l'influence du clergé. Les rangs des Protestants s'éclaircissaient, de

jour en jour, au profit de l'Église de Rome, dont nous avons dépeint

l'infatigable séduction; et la persécution croissait en raison de

l'affaiblissement de leurs forces. Le seul moyen de faire face à

l'orage eût été une étroite union entre tous les Anti-Papistes du

pays; mais, hélas! l'esprit de division l'emporta, et l'alliance de

Sandomir, après d'impuissants efforts pour la maintenir, fut

définitivement dissoute par les Luthériens. Une assemblée fut

convoquée à Vilna, en 1599, pour y délibérer d'un pacte d'alliance

entre les Protestants et l'Église grecque, sans que cette tentative

fût plus heureuse que les précédentes. Une association de défense

mutuelle se conclut cependant à cette époque, mais elle resta sur le

papier, sans produire aucun résultat.

[Note 148: Heydensteyn dit que cette émeute fut causée par des

Écossais, qui avaient alors une Congrégation considérable à Cracovie.

Ayant commencé, selon lui, à soutenir une thèse publique sur la

religion, ils se prirent de querelle avec leurs adversaires, et,

emportés au plus haut degré par le _perfervidum scotorum ingenium_,

ils tuèrent quelques-uns de ces derniers. Le contemporain Thuanus fait

voir distinctement la main des Jésuites dans cet évènement. Le jésuite

Skarga, qui a publié un pamphlet à cette occasion, accuse les

Protestants d'avoir pris l'offensive, et soutient en même temps que ce

qui existait illégalement pouvait être détruit sans injustice; et

telle était la position, à ses yeux, de l'Église protestante de

Cracovie, puisque les évêques, à qui revient, de droit divin, toute

appréciation locale en matière de foi religieuse, n'avaient pas

autorisé l'érection de ce monument. En conséquence de cette doctrine,

tout établissement religieux, fondé sans l'approbation du clergé

catholique, n'a pas d'existence légale.]

[Note 149: Afin de prévenir de si graves abus, Krolik, bourgeois de

Cracovie, fit construire, à quelques pas de l'église de Wielkanoç,

village peu éloigné de cette ville, une maison où les Protestants

malades pussent se réfugier pour mourir en paix et à l'abri de la

tyrannie catholique.]

Vers la fin du long règne de Sigismond III (1587-1632), le

Protestantisme pouvait être considéré comme abattu, bien qu'il comptât

encore beaucoup de sectateurs parmi lesquels les grandes familles du

pays revendiquent des noms illustres: des Leszczynski, des rejetons

de la souche des Radziwill, etc. Jean Potoçki, palatin de Braçlaw,

offrit, en dépit des séductions royales les plus pressantes, un rare

et noble exemple de fidélité à la religion de l'Évangile. Et nous

sommes heureux de pouvoir dire que la famille distinguée dont il a

fondé en réalité la brillante fortune, est encore en possession de la

plus grande partie de ses vastes domaines, et compte, dans son sein,

plusieurs membres qui portent dignement l'illustration de leur race.

Jean Potoçki naquit d'une famille déjà riche et considérable, et fut

élevé dans la religion protestante. Il se distingua par ses services

militaires sous Étienne Batory et sous le règne de Sigismond III; et

ce fut entièrement aux exploits et à l'habileté de ce guerrier, que ce

dernier roi dut la déroute des mécontents à la bataille de Gouzow, en

1608. Il s'était joint aux troupes royales à la tête d'une force

importante, levée à ses frais avec le concours des siens; en

récompense de ses services, le roi lui conféra, avec de vastes

domaines, la dignité de palatin de Braçlaw. Les plus hautes dignités

de la couronne attendaient Potoçki, s'il eût consenti à trahir sa

religion pour la faveur royale; mais il était digne de ce héros de ne

devoir sa fortune qu'à l'éclat de ses services. Il commandait l'armée

polonaise au siége de Smolensk, où il mourut en 1611, à l'âge de

cinquante-six ans. La ville fut prise peu de temps après sa mort par

son frère Jacques, qui lui avait succédé dans le commandement de

l'armée, mais dont l'abjuration avait affligé l'Église au sein de

laquelle ses frères et lui avaient été nourris depuis le berceau. Jean

Potoçki ne laissa pas d'enfants, et ses biens passèrent à son neveu

Stanislas, qui devint plus tard un guerrier renommé. Converti à la

foi catholique, ce dernier ferma l'Académie protestante fondée par son

oncle, et transforma ses bâtiments en écurie, ainsi que le rapporte

avec joie un écrivain des Jésuites du nom de Niesieçki. Il y eut

d'autres branches de la même famille qui restèrent fidèles au

Protestantisme; car ce même auteur, qui écrivait il y a cent ans

environ, dit que l'hérésie, dont cette illustre famille avait été

infectée, ne s'éteignit que de son temps[150].

[Note 150: Une traduction polonaise de l'apostille de _Scultetus_,

ouvrage très populaire chez les Protestants d'Allemagne, est dû à Jean

Potoçki, qui en fit à ses filles une dédicace, empreinte d'un

sentiment de piété fervente et sincère.]

Une particularité bien remarquable de l'histoire de Sigismond, au

milieu des succès sans nombre qu'il obtint dans la conversion de ses

sujets, est l'impuissance de ses efforts pour ébranler la foi

évangélique de sa propre soeur, la princesse Anne, qu'il tenait en

grande et affectueuse estime. Puffendorf, dans son histoire de Suède,

rapporte que lorsque la mère de cette jeune princesse, Catherine

Jagellon, se vit sur son lit de mort, elle fut si troublée par la

crainte du purgatoire, que son confesseur, le jésuite Warszewiçki

(célèbre auteur), eut pitié de l'agonie de son âme, et lui dit que le

purgatoire n'était qu'une fable inventée pour le vulgaire. Ces paroles

furent entendues par la princesse Anne, qui se tenait derrière le

rideau du lit de sa mère, et la décidèrent à méditer les Écritures et

plus tard à embrasser la religion protestante.

Le triomphe écrasant de Sigismond III sur le parti anti-catholique de

Pologne, si puissant au moment de son avènement, fut cependant acheté

au prix des plus chers intérêts du pays, dont ce prince était toujours

prêt à faire le plus complet sacrifice, quand les Jésuites, ses

conseillers ordinaires, le réclamaient au nom de leur Église en

général, ou de leur ordre en particulier. Nous avons décrit plus haut

l'empire absolu qu'ils exercèrent sur l'esprit du roi Sigismond; mais

leur funeste influence fut long-temps balancée par Zamoyski, à qui

notre histoire a décerné le titre de _Grand_, et qui, réunissant en sa

personne, avec un ardent patriotisme, les qualités supérieures de

l'homme d'État, du guerrier et de l'écrivain, exerça une influence

immense sur ses concitoyens[151]. Il était né Protestant, mais

rebuté, selon toute apparence, par les divisions qui régnaient au sein

du Protestantisme, et s'attendant probablement, comme beaucoup de

patriotes éclairés, à une réforme de l'Église nationale, il s'unit à

cette Église, mais il n'en resta pas moins toute sa vie l'un des plus

ardents défenseurs de la liberté religieuse. Il avait coutume de dire

que, bien qu'il fût prêt à donner la moitié de sa vie pour convertir

ses concitoyens à sa foi, il la sacrifierait tout entière, plutôt que

de souffrir qu'aucun d'eux fût persécuté à cause de ses croyances.

Sigismond, qui devait en partie sa couronne aux efforts de ce puissant

magnat, était forcé d'accueillir ses avis avec déférence; mais son

influence auprès du roi baissait en raison de l'empire croissant des

Jésuites. Zamoyski prit le monarque à partie, au sein d'une diète

assemblée, et lui reprocha, dans un langage sévère, l'abandon de ses

devoirs de souverain. Il fût parvenu sans doute à opposer une digue

infranchissable à l'envahissement du mal; malheureusement pour la

Pologne, il mourut peu de temps après, et les choses allèrent de mal

en pis, jusqu'à l'explosion d'une guerre civile. Cette levée de

boucliers se termina par la défaite des adversaires de Sigismond,

suivie d'une paix conclue par les efforts de plusieurs patriotes

influents; mais rien n'empêcha ce monarque aveugle de courir à l'abîme

vers lequel il précipitait la nation. Nous avons décrit plus haut

l'influence funeste des Jésuites sur l'éducation nationale, et le

mécontentement des sectaires de l'Église d'Orient produit par la même

cause. Ces deux circonstances devinrent dans la suite une source de

maux incalculables pour la Pologne, et la cause première de la

décadence et de la chute de ce royaume; mais les déplorables effets

de cette influence sur les affaires étrangères de ce pays, se firent

sentir pendant le règne de Sigismond lui-même. C'est ainsi qu'il

perdit son sceptre héréditaire de Suède, pour avoir voulu y rétablir

le Catholicisme, et qu'il suscita à la Pologne une guerre avec cette

puissance, qui s'offrait naturellement comme sa première alliée, la

couronne des deux pays reposant sur la même tête. La Livonie, riche

province particulièrement importante par ses ports de mer, qui s'était

soumise à la Pologne sous Sigismond-Auguste, et dont la population

était protestante, fut perdue par l'inconcevable bigoterie de ce

monarque. Un violent mécontentement s'était manifesté parmi ses

habitants, lors de l'installation des Jésuites à Riga sous Étienne

Batory, et cette circonstance en avait rendu la conquête aisée à la

Suède. Elle eût été sauvée cependant par le prince Christophe

Radziwill, qui la défendit vaillamment contre les armes suédoises, et

raffermit par son influence la fidélité ébranlée de sa population.

Mais Sigismond et ses misérables conseillers, qui détestaient dans

Radziwill le Protestant fervent, refusèrent de lui envoyer tout

secours[152]. Ainsi, pour enlever à un sujet protestant l'occasion de

se distinguer, fût-ce même contre une nation protestante, une province

importante fut sacrifiée. Un fait analogue se produisit dans la Prusse

polonaise, où plusieurs villes, irritées des entreprises continuelles

des Jésuites contre leur liberté religieuse, opposèrent à peine une

ombre de résistance à Gustave-Adolphe, malgré le concours des

circonstances qui semblaient mettre obstacle à l'ambition de ce

souverain. Le héros polonais Zolkiewski avait su, dans une assemblée

des grands de Moscovie, en 1612, faire tomber le sceptre de la maison

éteinte de Rurik aux mains de Vladislav, fils de Sigismond; mais ce

monarque entêté perdit ce vaste empire pour la Pologne, en se refusant

à exécuter le traité conclu à cet effet par Zolkiewski, et en essayant

à ceindre pour son propre compte la couronne moscovite. Ses faiblesses

trop connues au profit de la Société de Jésus, et son ardeur de

prosélytisme, poussèrent les Moscovites à une résistance désespérée

contre l'alliance qu'ils avaient précédemment recherchée. L'influence

de ses conseillers en Loyola asservissait son gouvernement à la

politique de l'Autriche, à laquelle il sacrifiait, en toutes

circonstances, la grandeur et la liberté de son royaume. Ainsi, quand

la Bohême se leva pour défendre ses libertés politiques et religieuses

contre la maison d'Autriche, au lieu de suivre l'exemple de Casimir

Jagellon et de soutenir cette nation amie contre une injuste

oppression, il fit intervenir en Hongrie, sans le consentement de la

diète, exigé en cas de guerre par la constitution, un corps

considérable de Cosaques, qui contribua puissamment à arrêter les

progrès de Bethlem Gabor, prince de Transylvanie. Ayant, en outre,

irrité le sultan par cette violation de neutralité, il s'attira une

guerre avec la Turquie, aussi peu nécessaire que funeste aux intérêts

de la Pologne. Tout compte fait, ces calamités l'emportent de beaucoup

sur l'avantage d'avoir conquis quelques provinces moscovites, perdues

en un quart de siècle après sa mort.

[Note 151: Jean Zamoyski naquit en 1541. Il fut envoyé à Paris à l'âge

de douze ans, et attaché à la cour du dauphin (François II, époux de

Marie d'Écosse), qu'il laissa bientôt pour l'Université. Il poursuivit

ensuite ses études à Strasbourg et à Padoue, où, conformément à un

ancien usage de nommer, chaque année, un des étudiants recteur ou

_princeps juventutis literatæ_, ses camarades lui décernèrent cette

distinction. Il avait vingt-deux ans quand il publia un traité _de

Senatu Romano_, Venise, 1563, ouvrage très estimé des classiques, et

tiré à plusieurs éditions. Il fit paraître, peu de temps après, deux

nouveaux opuscules: _De constitutionibus et immunitatibus almæ

universitatis Patavinæ_, et _De perfecto senatore syntagma_. Le roi

Sigismond-Auguste prit un vif intérêt à la personne de Zamoyski, et

lui confia, à son retour en Pologne, la tâche importante, mais

pénible, de classer les archives nationales; ce travail, accompli en

trois laborieuses années, lui valut, à titre de rémunération, une

riche _starostie_ (sorte de dotation viagère en biens fonds). Cet

important service, joint à la jeunesse, aux talents et au caractère de

celui qui l'avait rendu, le recommanda avantageusement à l'attention

de ses concitoyens; mais son influence devint immense, quand, à la

mort de Sigismond-Auguste, il proposa, avec un succès d'enthousiasme,

de soumettre l'élection du monarque, non à la décision d'une diète,

mais aux votes directs des nobles ou électeurs. Cette mesure le rendit

très populaire parmi la petite noblesse, mais elle constituait

évidemment une erreur funeste de la part de Zamoyski, en ce qu'elle

livrait le plus haut intérêt de l'État à une multitude, souvent animée

des intentions les plus pures, mais facile à égarer sur les pas d'un

meneur artificieux, quand une affaire de cette importance aurait exigé

la mûre délibération des citoyens les plus recommandables par leurs

lumières et par leur caractère. Zamoyski s'aperçut plus tard de la

faute qu'il avait commise, et il essaya, en 1589, de revenir sur le

mode d'élection du souverain, mais ses efforts furent paralysés par un

parti contraire.

Zamoyski fut l'un des délégués qui vinrent à Paris pour annoncer à

Henri de Valois son élection au trône de Pologne, et après la fuite de

ce monarque, il devint l'un des plus ardents promoteurs de l'avènement

d'Étienne Batory. Le nouveau roi récompensa ce service de Zamoyski, en

le nommant chancelier de la couronne, et il se fit accompagner par

lui, en cette qualité, pendant sa mémorable campagne de Moscovie, en

1579-1582. Quand Batory fut forcé de revenir dans sa capitale, il

laissa le commandement de l'armée à Zamoyski, qu'il créa _hetman_, ou

grand-général des forces polonaises. Étranger à la vie des camps, ce

grand homme poussa cependant la campagne avec la vigueur et l'habileté

d'un guerrier consommé, jusqu'à la paix qui vint la couronner. Il se

vit encore élever à la dignité de castellan de Cracovie, ou premier

sénateur séculier, et réunit ainsi dans sa personne les plus hautes

distinctions civiles et militaires. Son immense popularité, jointe à

tant d'élévation, le porta à un degré de pouvoir et d'influence,

auquel n'a peut-être jamais atteint un sujet dans aucun autre pays, si

ce n'est en Angleterre le grand comte de Warwick, surnommé le faiseur

de rois.

Ce fut, comme nous l'avons dit dans le texte, entièrement par

l'influence de Zamoyski, que Sigismond III fut élu en opposition de

l'archiduc Maximilien, fils de l'empereur Rodolphe, qui était soutenu

par un parti puissant. Maximilien s'avança en Pologne pour soutenir

ses prétentions à main armée; mais il fut vaincu et fait prisonnier

par Zamoyski, qui le retint captif jusqu'à ce qu'il eût renoncé

solennellement à ses prétentions au trône de Pologne. Zamoyski

s'aperçut bientôt que l'élection de Sigismond III, issue de son appui,

n'était rien moins qu'avantageuse à son pays, et il opposa tous les

contrepoids de sa puissance aux tendances de ce funeste règne. Il alla

plusieurs fois en personne défendre les frontières menacées, et

résolut de consacrer toute l'énergie de son patriotisme à lutter

contre la politique de plus en plus fatale de Sigismond III, et, en

particulier, contre l'influence de l'Autriche, soutenue par les

Jésuites aux dépens des intérêts de la nation. Enfin, quand il eut

épuisé toutes les représentations, sans que le roi cessât de se livrer

à une foule d'actes en violation directe de la Constitution et

attentatoires à la dignité nationale, Zamoyski qui, en sa qualité de

chancelier, était le premier gardien des libertés publiques, se

détermina à gourmander publiquement le roi, au milieu d'une diète

assemblée. Il s'approcha du trône et commença par lui reprocher, dans

un langage animé, ses fautes d'omission et de commission; il conclut

en déclarant que s'il voulait continuer à violer la Constitution, il

courait risque de perdre sa couronne... Sigismond, enflammé de colère,

se leva de son trône et saisit son épée; mais Zamoyski s'écria: _Rex!

non move gladium, ne te Caïum Cæsarem nos Brutos sera posteritas

loquatur. Sumus electores regum destructores tyrannorum. Regna, sed

non impera!_[151-A] Cet évènement date de 1608, et Zamoyski, qui était

alors âgé de soixante-quatre ans, mourut peu de temps après. Mécène

dans sa sphère, il fonda, sur ses domaines patrimoniaux, à Zamostz,

une académie dont il confia les chaires à de savants professeurs, à

l'exclusion des Jésuites. Il établit aussi au même endroit, une

imprimerie d'où sont sortis beaucoup de livres précieux, entre autres

un ouvrage accueilli avec la plus grande faveur, et qui, bien que

publié sous le nom de son ami Burski, est considéré généralement comme

l'oeuvre de Zamoyski lui-même, ou tout au moins comme une composition

faite d'après ses notes. Cet ouvrage a pour titre _Dialectica

Ciceronis quæ dispersè in scriptis reliquit maximè ex stoïcorum

sententia_, etc., etc. 1604.

Le contemporain Thuanus paye un juste tribut d'éloge à Zamoyski. Ses

descendants occupent encore une haute position dans leur pays natal,

et sont honorablement connus à l'étranger.]

[Note 151-A: Roi! ne tire pas l'épée, de peur qu'une postérité reculée

ne te nomme Caius César, et nous des Brutus. Nous faisons les rois,

nous immolons les tyrans. Règne, mais ne commande pas.]

[Note 152: Le prince Christophe Radziwill était fils de Christophe

Radziwill, palatin de Vilna et _hetman_ ou grand-général de Lithuanie,

qui s'était distingué par de nombreux faits d'armes, et petit-fils de

Radziwill Rufus. La notice suivante sur sa vie est extraite d'un

ouvrage sur la noblesse polonaise, du jésuite Niesieçki, que nous

avons déjà cité, et à qui il faut rendre cette justice, qu'il

reconnaît avec impartialité, comme son coreligionnaire bohémien

Balbinus, le mérite de beaucoup de ses concitoyens, dont il condamne

les croyances:--«S'étant joint, à la tête d'une troupe considérable

des siens, au grand-hetman Chodkiewicz (célèbre guerrier), il se

comporta si brillamment contre les Suédois, que ce chef, frappé de ses

talents militaires et de sa rare intrépidité, obtint pour lui la

dignité de hetman-de-camp ou général-de-camp (second en commandement).

Plus tard, dans le temps que Chodkiewicz était occupé à repousser les

Turcs, les Suédois envahirent inopinément la Livonie et s'emparèrent

de Riga. Radziwill, ayant réuni tout ce qu'il put de troupes

polonaises, harcela l'ennemi et remporta sur lui plusieurs avantages;

mais, privé de tous renforts, il dut renoncer à lutter, avec une

poignée de soldats, contre les forces débordantes des Suédois, qui

envahirent la Lithuanie et prirent son propre château de Birzé. Il

parvint cependant, malgré l'infériorité des siennes, à arrêter leurs

progrès dans cette province. Ces maux étaient l'ouvrage de quelques

flatteurs de la royauté, qui ne pouvaient voir sans envie les exploits

de cet homme distingué et le calomniaient auprès du souverain, de

telle sorte que la dignité de grand-hetman de Lithuanie, devenue

vacante par la mort de Chodkiewicz, ne fut pas conférée, comme elle

eût dû l'être, au guerrier qui avait si bien mérité de sa patrie.

Malgré cette marque de défaveur royale, Radziwill reçut les

remercîments de la diète, pour sa courageuse défense de la Lithuanie.

Il ne prit néanmoins aucune part aux affaires militaires, pendant le

règne de Sigismond III; mais, après l'avènement de Vladislav IV, il

fut fait grand-hetman et palatin de Vilna. Il conclut un traité de

paix avec la Moscovie en 1634, et fit ensuite, contre les Suédois, une

expédition qui se termina bientôt de la même manière. Radziwill était

fort dans l'action et puissant au conseil. Il mourut, en 1640, l'un

des fervents défenseurs des doctrines de Genève.»--Niesieçki, vol.

VIII, p. 54, édit. de 1841.

Radziwill se montra, en effet, tout dévoué aux intérêts de la religion

réformée, comme son père et son aïeul, dont les richesses immenses et

les hautes dignités lui étaient dévolues avec le mérite et les vertus

patriotiques qui les distinguaient. Il publia à ses frais une nouvelle

édition de la Bible, précédée d'une dédicace à son souverain, dans

laquelle il déclarait, au nom de ses coreligionnaires, qu'ils étaient

prêts à comparaître devant l'oint du Seigneur, et à rendre compte de

leur croyance en s'appuyant, non sur les traditions humaines, mais

uniquement sur les Écritures illuminées de l'Esprit-Saint. Bien qu'il

n'employât aucune expression aussi énergique que celles dont son

prédécesseur Radziwill le Noir s'était servi dans sa dédicace de la

même Bible à Sigismond-Auguste, il en parlait comme d'un précédent à

la sienne. L'abolition de l'Église et de l'école protestantes de

Vilna, fondées par les ancêtres de Radziwill, et dont tous ses efforts

n'avaient pu prévenir la perte, vint briser le coeur du vieux

guerrier, qui avait consacré sa longue carrière au service de son

pays, soit en le défendant contre les attaques du dehors, soit en

luttant contre l'hostilité plus dangereuse encore des dévots

conseillers du monarque. Son fils Janus, palatin de Vilna et

grand-hetman de Lithuanie, vaillant soldat et général habile, rendit

de grands services à son pays pendant la guerre des Cosaques

(1648-54). Il défit plusieurs fois ces rebelles, qui avaient ravagé

beaucoup d'autres provinces, et mit la Lithuanie à l'abri de leurs

incursions. Au temps où Charles-Gustave de Suède, secondé par un grand

nombre de mécontents, envahit la Pologne en 1655, et força le roi

Jean-Casimir à quitter le territoire de la République (Voir le

chapitre suivant.), la Lithuanie fut tout-à-coup inondée par une

immense armée moscovite, que le czar envoyait en aide aux Cosaques

révoltés. Les Lithuaniens, placés dans cette extrémité, reconnurent le

roi de Suède pour leur souverain héréditaire et se déclarèrent

indépendants de la Pologne. Cela eut lieu en vertu d'un traité conclu

à Kiéydany le 18 août 1651, et signé en faveur de la Lithuanie par le

prince Janus Radziwill, l'évêque de Samogitie et un autre sénateur

catholique. Ce fut donc une affaire purement politique et étrangère à

la religion, négociée, non dans l'intérêt particulier des Protestants,

mais en considération de la position des Lithuaniens en général, qui

ne pouvaient se soustraire au joug d'un ennemi barbare et cruel, qu'en

reconnaissant la souveraineté d'un monarque dont l'autorité s'étendait

déjà à une grande partie de la Pologne. Cependant, chose étrange à

dire! beaucoup d'écrivains mettent toute cette affaire sur le compte

du protestantisme de Radziwill, et accusent les Réformés d'avoir frayé

le chemin aux Suédois, bien qu'un simple exposé des faits démontre le

contraire. Ce n'est là, toutefois, qu'un exemple isolé de la

partialité avec laquelle un grand nombre d'auteurs ont traité les

protestants polonais, pour n'avoir pas été meilleurs en définitive que

leurs concitoyens catholiques, tandis que les services importants,

rendus à la nation par les célébrités du Protestantisme, guerriers et

hommes d'État, sont le plus souvent enregistrés sans aucune allusion à

leur foi religieuse, de manière à laisser croire à la majorité des

lecteurs, que la catholicité revendique la gloire de ces grands

hommes. Il est très remarquable que beaucoup d'écrivains polonais,

fort indifférents d'ailleurs en matière de Papisme, n'aient pu se

défendre d'une sorte de prévention involontaire contre les

Protestants; et cela prouve peut-être, plus que toute autre chose, la

vérité de la maxime: «_Calumniare fortiter semper aliquid hæret_»,

principe dont les Jésuites ont fait une large application à leurs

adversaires vivants ou morts.

Le prince Janus Radziwill mourut en 1655, peu de temps après l'affaire

dont nous venons de parler. Il laissa un seul enfant, une fille, qui

se maria à son cousin, le prince Boguslav Radziwill, le dernier

Protestant de sa famille, mort en 1660. Celui-ci eut une fille, la

princesse Louise, qui épousa un prince de Brandebourg, fils du

grand-électeur, et après la mort de son premier mari, le prince

palatin de Neubourg. La maison royale de Bavière descend de cette

princesse, et de là vient que tous les Radziwill naissent chevaliers

de l'ordre bavarois de Saint-Hubert.]

Protestant, nous serions peut-être suspect d'exagérer la désastreuse

influence de la réaction catholique sur les destinées de notre pays;

mais il s'agit d'un fait consacré par l'impartialité de l'histoire et

proclamé par un auteur contemporain d'un mérite avoué, évêque

catholique lui-même (Piaseçki), qui déclara, en termes formels, que

c'est par l'influence exclusive des Jésuites[153] que Sigismond III

appela d'éternels malheurs sur le royaume que l'élection lui avait

livré.

[Note 153: «Subter finem ejusdem anni (1616) decesserat quoque cubili

regii præfectus Andreas Bobola, octogenarius. Homo rudis, morosus,

promotus ad illud officium patrocinio sacerdotum Societatis Jesu, quod

illis in omnibus consentiret. Undè utrique, conjuncta opera, in

privatis colloquis, quæ ipsis semper patebant, sollicitantes regem

adeo constrixerant, ut omnia consiliis eorum ageret; et aulicorum spes

et curæ, non nisi ab eorum favore penderent, quem et in publicis

negotiis, isti suggerebant, quid rex decerneret, tanto majori

reipublicæ periculo, quod ad hujusmodi familiaritatem regis

assumebantur personæ (præsertim confessor et concionator) a scholiis

vel a magisterio novitiorum religiosorum, rerum et status politiæ

prorsùs expertes. Hæc que causa unica fuit errorum, non in domesticis

solum, sed in publicis, ut Moschicis, Suecis, Livonicisque, regis

rationibus, et tamen sacrilegii crimen reputabatur, si quis tamen

eorum dicta factave reprehendisset, et nemini quid non ipsis

applauderet, facilis ad dignitates aditus patebat.» (_Chronica

Gestarum in Europa._ Cracovie, 1648, ad ann. 1616).]

À ce faible prince succéda son fils aîné, Vladislav IV, jeune

monarque d'un esprit droit et généreux. Ses lumières et son expérience

des maux causés par la piété ignorante de son père, lui inspirèrent

une aversion si profonde contre les Jésuites, qu'aucun membre de cette

société ne fut admis à sa cour. Sa nature bienveillante répugnait à la

persécution. Le mérite personnel avait seul droit à ses faveurs, et le

guidait dans le choix des dignitaires de l'État sans égard à leur

conviction religieuse. Ses efforts pour opposer une digue au flot

toujours montant de la persécution, ne purent triompher cependant de

l'esprit d'intolérance que les Jésuites avaient répandu au loin,

surtout au sein de la noblesse inférieure et nombreuse, formée dans

leurs écoles. Bien qu'il fût parvenu à réprimer les émeutes populaires

suscitées contre les Protestants, il resta impuissant en face de deux

grands actes de persécution légale, l'abolition du temple et du

collége protestants de Vilna, en 1640, et celle de la célèbre école

des Sociniens; mesures de rigueur ordonnées par les diètes, sous

prétexte d'injures adressées aux statues des saints par les élèves de

ces établissements. Vladislav fit de grands efforts pour calmer

l'irritation produite au sein des populations de l'Ukraine[154], par

les tentatives qui avaient été faites pour leur imposer l'Union avec

Rome. Il confirma la hiérarchie adoptée par les partisans de l'Église

indépendante, qui se retrempa dans la célèbre Académie fondée à Kioff

par Pierre Mohila, prélat d'un noble caractère, de haute naissance et

de grand savoir[155]. La mort de ce souverain, qui sut enchaîner, par

un mérite tout personnel, les aveugles passions du fanatisme évoqué

sous le règne de son père, leur donna de nouveau libre carrière et

appela sur la Pologne les terribles calamités au récit desquelles nous

consacrerons le chapitre suivant.

[Note 154: La dénomination d'_Ukraine_, qui signifie littéralement

confins, fut donnée aux provinces de la Pologne limitrophes de la

Moscovie et de la Turquie, soumises aujourd'hui à la Russie. Nous

avons parlé des Cosaques qui habitaient la province polonaise de ce

nom.]

[Note 155: Pierre Mohila était fils d'un prince régnant de Moldavie,

et allié de près aux premières familles de Pologne. Il fit ses études

à l'Université de Paris, et servit ensuite avec distinction dans les

rangs de l'armée polonaise pendant la guerre de Turquie de 1621. Entré

au giron de l'Église en 1628, il fut élu archevêque de Kioff en 1633.

Il publia plusieurs ouvrages, dont le plus remarquable est son _Exposé

de la foi de l'Église d'Orient_, qui avait été approuvé par tous les

patriarches grecs. Ce livre fut publié en polonais à Kioff, en 1637.

Il a été imprimé plusieurs fois en grec, et traduit en latin par le

savant Suédois Laurentius Normann, évêque de Gottenbourg. Il y en a

aussi une traduction allemande.]

Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais) · 第 24 / 68 题