(Suite.)
Élection de Sigismond III. -- Son caractère. -- Sa soumission
complète aux Jésuites; efforts de ces derniers pour détruire le
Protestantisme en Pologne. -- Exposé des manoeuvres des Jésuites
et leur succès. -- Histoire de l'Église d'Orient en Pologne. --
Histoire de la Lithuanie. -- Rôle de l'Église d'Orient dans ce
pays; dualisme religieux des princes lithuaniens. -- Union avec
la Pologne. -- Les Jésuites entreprennent de soumettre l'Église
de Pologne à la suprématie de Rome. -- Instructions données par
eux à l'archevêque de Kioff, pour préparer en secret l'union de
son Église avec Rome tout en paraissant s'y opposer. -- L'Union
est conclue à Brestz; ses déplorables effets pour la Pologne. --
Lettre du prince Sapiéha.
Étienne Batory mourut en 1586, et fut remplacé sur le trône de Pologne
par Sigismond III, fils de Jean, roi de Suède, et de Catherine
Jagellon, soeur de Sigismond-Auguste. Le nouveau roi dut en grande
partie son élection à sa qualité d'unique représentant, par sa mère,
de la dynastie, pour laquelle la nation avait conservé un vif
attachement, et dont la descendance mâle s'était éteinte avec
Sigismond-Auguste. La mère de Sigismond III professait avec ardeur la
foi romaine, et s'était mise entièrement à la merci des Jésuites. Son
royal époux, fils du grand Gustave Wasa, se disait Luthérien; mais il
variait parfois dans ses opinions religieuses et inclinait vers Rome.
Il permit que son fils et successeur Sigismond fût élevé dans la
religion romaine, pensant lui faciliter ainsi son avènement au trône
de Pologne: ce fut pour la même raison que le jeune prince apprit la
langue polonaise. Le roi Jean entama à diverses reprises des
négociations avec le Jésuite Possevinus et d'autres envoyés du pape,
en vue d'une réconciliation avec le siége de Rome; il demanda que la
communion sous les deux espèces, le mariage des prêtres et la
célébration de la messe dans la langue nationale, fussent autorisés en
Suède. Le pape rejeta ces conditions; et on peut douter que le roi ait
eu l'intention sincère de mener à bonne fin cette réconciliation avec
Rome, car il aurait vraisemblablement provoqué une révolte de ses
sujets et compromis sa couronne. Il regretta même d'avoir élevé son
fils dans les principes catholiques; mais le jeune prince était
profondément dévoué à sa foi, et son père ne put jamais le décider à
assister à une cérémonie luthérienne.
Ses dispositions étaient si bien connues à Rome, que Sixte V écrivit à
l'ambassadeur de France que Sigismond abolirait le Protestantisme,
non-seulement en Pologne, mais encore en Suède. Cette élection
menaçait donc en Pologne la cause protestante, déjà mise en péril par
la déplorable partialité qu'Étienne Batory avait montrée en faveur des
Jésuites, et par les nombreuses écoles que cet ordre avait fondées. Si
la réaction romaine avait pu faire de si grands progrès sous le règne
d'un prince qui désirait défendre la liberté religieuse de ses sujets,
que ne devait-on pas attendre de la bigoterie excessive de Sigismond
III? Et, en effet, toute la politique de ce prince pendant son long
règne (de 1587 à 1632) eut exclusivement pour but d'assurer la
suprématie de Rome dans les affaires intérieures et dans les relations
extérieures de la Pologne, au prix même de l'intérêt national sacrifié
sans scrupule. Ce déplorable système compromit la prospérité de la
Pologne et prépara la décadence et la ruine de ce malheureux pays. Le
parti anti-romain était encore assez fort pour empêcher toute
persécution ouverte; la persécution, d'ailleurs, était interdite par
la loi. Mais Sigismond, docile aux conseils des Jésuites, essaya avec
succès de la corruption, et il adopta un plan analogue à celui que
Gratiani avait proposé à Henri de Valois.
Bien que son autorité fût limitée, à certains égards, le roi avait
conservé, pour la distribution des honneurs et des richesses, des
prérogatives beaucoup plus étendues que celles des autres souverains
de l'Europe[136], et il se fit une règle de n'admettre à ses faveurs
que les Catholiques romains, et plus particulièrement les prosélytes
que l'intérêt, plutôt que la raison, avait convertis. L'influence que
les Jésuites exerçaient sur ce prince, était sans limite. Sigismond se
glorifiait du titre de roi des Jésuites, et, par le fait, il n'était
qu'un instrument docile aux mains des disciples de Loyola, dont le
patronage était nécessaire pour obtenir tous les bénéfices, et qui
exigeaient de leurs protégés un dévouement complet non-seulement à la
cause de Rome, mais encore aux intérêts de leur ordre. En
conséquence, les principales dignités de l'État et les riches domaines
de la couronne n'étaient plus le prix de services rendus au pays; on
ne les obtenait qu'en faisant profession de Romanisme, et ils étaient
employés à doter les Jésuites. Aussi les richesses de cet ordre
s'accrurent si rapidement, qu'en 1607 ils possédaient 400,000 dollars
de revenu (environ 2,500,000 francs), somme énorme à cette époque. Les
Jésuites fondèrent partout des colléges; ils possédaient cinquante
écoles où étaient instruits la plupart des enfants de la noblesse:
c'était là le but principal de leur ambition, car ils voulaient
surtout s'emparer de l'éducation nationale et établir ainsi leur
influence, ou plutôt leur domination, sur le pays.
[Note 136: Les rois de Pologne disposaient d'un grand nombre de
domaines connus sous le nom de _Starosties_, qu'ils étaient tenus de
distribuer à des nobles qui les conservaient pendant leur vie. Ces
dons, originairement concédés en récompense de services rendus,
étaient appelés _panis bene merentium_; mais comme le roi était
entièrement libre de les distribuer à sa guise, il s'en servait dans
l'intérêt de son autorité. Ils furent largement exploités par
Sigismond III, qui les donnait à ceux de ses sujets qui abandonnaient
le Protestantisme ou l'Église grecque pour se convertir à la cause de
Rome.]
J'ai retracé les progrès considérables que la Réforme avait faits en
Lithuanie, grâce aux efforts du prince Nicolas Radziwill, surnommé le
Noir, et à ceux de son cousin et homonyme Radziwill Rufus, j'ai
également signalé les dispositions favorables manifestées à l'égard
des Jésuites par le roi Étienne Batory, qui fonda pour eux
l'Université de Vilna, ainsi que plusieurs colléges. La majorité des
habitants de la Lithuanie appartenaient soit aux Confessions
protestantes, soi à l'Église grecque; aussi ce fut dans ce pays que
les disciples de Loyola déployèrent le plus d'activité. Un auteur
catholique de nos jours[137], qui a écrit cette histoire avec
impartialité et dont les travaux annoncent de profondes recherches, a
décrit, ainsi qu'il suit, les manoeuvres employées par les Jésuites
pour atteindre leur but.
[Note 137: Lukaszewicz, _Histoire des Églises helvétiques de la
Lithuanie_, en polonais, 2 vol. in-8º. Posen, 1842, 1843.]
Après avoir rappelé la fondation des colléges livrés par Batory à
cette corporation, cet auteur ajoute:--«L'exemple du roi fut suivi par
quelques magnats lithuaniens, notamment par Christophe Radziwill, qui
établit un collége de Jésuites à Nieswiez en 1584; il avait été
rattaché à l'Église catholique par les conseils du célèbre Jésuite
Skarga, et il avait déterminé ses jeunes frères, Georges (devenu plus
tard cardinal et archevêque de Vilna et de Cracovie), Albert et
Stanislas, à abandonner la Confession de Genève.
Ce retour des fils de Radziwill le Noir à la foi de leurs pères, porta
une rude atteinte aux progrès de la Confession de Genève en Lithuanie;
car les nouveaux convertis chassèrent immédiatement, de leurs vastes
domaines, tous les ministres protestants, et donnèrent les Églises aux
Catholiques. Dès ce moment, cette branche de la famille des Radziwill
fit une opposition vigoureuse au Protestantisme, qui était soutenu par
Radziwill Rufus, et son exemple engagea un grand nombre de nobles à
rentrer dans le sein de l'Église romaine. Les Jésuites, favorisés par
le roi, invitèrent les membres les plus distingués de leur société à
venir enseigner dans leurs écoles et prêcher dans leurs chaires. Ils
attaquèrent les Protestants par des écrits de polémique; sur ce
terrain, les Protestants pouvaient leur répondre, avec des hommes tels
que Volanus, Lasiçki, Sudrovius, etc.; mais les Jésuites, là comme
ailleurs, ne tardèrent pas à faire usage d'autres armes. Du haut de la
chaire, ils déclamèrent contre Zwingle, Luther, Calvin et leurs
adhérents; ils provoquèrent les Protestants à des disputes publiques,
s'adressèrent à la multitude dans les marchés et dans tous les lieux
de réunion, recherchèrent la faveur des nobles afin de les gagner à
leur cause; bref, ils ne négligèrent aucun moyen pour affaiblir ou
calomnier leurs adversaires, ils poussèrent la foule à détruire les
temples protestants, bien que, d'après les lois de la Lithuanie, ce
fût un crime capital. En 1581, ils persuadèrent à l'évêque de Vilna
d'interdire aux Protestants qui portaient leurs morts au cimetière, la
rue dans laquelle leur église était située; et comme les Protestants
ne tenaient pas compte de cette défense, leurs élèves, aidés de la
populace, attaquèrent les ministres qui revenaient d'un enterrement,
et les laissèrent pour morts. Ces mêmes élèves avaient formé le projet
de détruire les temples de Vilna, en profitant de l'absence de
Radziwill Rufus, palatin de la ville et commandant en chef les forces
de la Lithuanie, parti alors pour faire campagne contre la Moscovie.
Toutefois, ces excès furent prévenus par un ordre rigoureux du roi,
qui céda aux instances du plus illustre et du plus dévoué de ses
généraux.
Radziwill Rufus jouissait, en effet, de la faveur de son souverain et
d'une grande influence dans son pays; il les employait au service de
ses coreligionnaires, qu'il défendait par tous les moyens dont il
disposait. Il donna asile aux ministres qui avaient été chassés par
Radziwill le Noir; il attacha à sa cour les Protestants les plus
instruits, encouragea leurs travaux, et ouvrit aux plus méritants
l'accès des dignités et des honneurs. S'appuyant sur les troupes
nombreuses placées sous son commandement, il tint les Jésuites en
respect dans toutes les parties de la Lithuanie, et les empêcha de
persécuter ouvertement les Réformistes. Mais il mourut en 1584,
accablé par l'âge et épuisé de fatigue; sa mort affligea vivement les
Protestants, qu'elle priva d'un puissant appui, et elle répandit la
joie dans le camp des Jésuites, qui voyaient tomber le plus ferme
soutien de la Confession de Genève.
Son fils Christophe succéda à toutes ses dignités; mais il n'avait pas
rendu au pays les mêmes services; il ne possédait pas la même
influence, et les Jésuites pouvaient lui opposer la branche catholique
de la famille des Radziwill. Cette branche fit alors les efforts les
plus énergiques pour détruire l'ouvrage de Radziwill le Noir; Georges,
cardinal et évêque de Vilna, déclara une guerre d'extermination aux
Réformistes de la Lithuanie. Dès qu'il eut pris possession de son
siége, il donna l'ordre de saisir les écrits protestants chez tous les
libraires de Vilna, et de les brûler devant l'église du collége des
Jésuites. Il n'y avait pas un seul point de la Lithuanie où cette
société n'eût ses missions; on la retrouvait dans les maisons des
nobles, dans les églises, aux fêtes, aux enterrements, partout enfin,
et partout à la recherche des conversions. Elle parlait au coeur de la
foule en séduisant les yeux, par le charme des représentations
scéniques qui rappelaient la canonisation des saints, par des
processions, par des reliques exposées en grande pompe, etc. Tous ces
actes avaient pour but de faire impression sur la multitude et
d'effacer les Protestants, dont les Jésuites ne cessaient de
ridiculiser le culte et de le rendre odieux par leur polémique
toujours pleine de personnalité. Les calomnies les plus violentes
étaient dirigées contre les Protestants les plus vertueux et les plus
instruits, particulièrement contre ceux qui appartenaient à la
Confession de Genève; Volanus[138], par exemple, qui, grâce à sa
sobriété, vécut près de quatre-vingt-dix ans, fut traité d'ivrogne. On
répandit contre Sudrowski[139], dont le savoir égalait celui des
Jésuites les plus érudits, le bruit qu'il s'était rendu coupable de
vol et qu'il avait rempli l'office de bourreau. Dès qu'un synode
protestant se réunissait, on voyait paraître un pamphlet contenant une
lettre du diable aux membres de cette assemblée, quelque histoire
ridicule sur ses délibérations, etc. Lorsqu'un prêtre protestant se
mariait, il était sûr de recevoir un épithalame écrit par les
Jésuites; et, lorsqu'un ministre mourait, ceux-ci publiaient des
lettres qu'il était censé adresser de l'enfer aux principaux membres
de sa secte. Toutes ces pièces de bouts-rimés, nourries de gros sel,
produisaient nécessairement un grand effet sur la populace. Les
Protestants réfutaient les calomnies des Jésuites; mais les Jésuites
revenaient à la charge, et, en fin de compte, ils réussirent à couvrir
de haine et de mépris les ministres de la religion réformée[140].
[Note 138: André Volanus, né en Silésie, mais élevé en Pologne où il
arriva dès sa jeunesse, était l'un des hommes les plus instruits de
son temps. Protégé par Radziwill le Noir, il remplit avec talent
d'importantes fonctions et reçut en récompense de vastes terrains. Il
composa plusieurs ouvrages politiques; ce furent ses écrits contre les
Jésuites et les Sociniens qui le firent surtout connaître. Il mourut
en 1610.]
[Note 139: Stanislas Sudrowski était un homme instruit et renommé pour
ses vertus. Il fut ministre de l'Église de Genève et surintendant du
district de Vilna. Il publia plusieurs ouvrages, dont l'un, intitulé
_Idolatriæ Loyolitarum oppugnatio_, excita à tel point le ressentiment
des Jésuites, que ceux-ci demandèrent au roi que l'auteur et le livre
fussent brûlés sur le même bûcher.]
[Note 140: _Lukaszewicz_, vol. I, pages 47-85.]
Cette lutte, commencée sous le règne d'Étienne Batory, ne fit que
s'envenimer sous le règne de Sigismond III, qui était entièrement
dévoué aux Jésuites. Les écoles et les colléges ouverts par cet ordre
devinrent l'instrument le plus énergique des conversions;
l'instruction y était gratuite, et on y admettait, on cherchait même à
y attirer les élèves protestants et ceux qui appartenaient à l'Église
grecque. Ce libéralisme apparent gagna aux Jésuites un grand nombre de
partisans, même parmi les adversaires de Rome, et, comme on voyait
beaucoup de jeunes gens qui avaient pu terminer leurs études chez les
Jésuites sans abandonner leur religion, les Protestants et les Grecs
ne faisaient aucune difficulté d'envoyer leurs enfants dans ces
colléges, qui étaient établis sur tous les points du pays, tandis que
les écoles protestantes se trouvaient fort éloignées. Les Protestants
possédaient cependant d'excellentes écoles où l'éducation était
supérieure à celle des Jésuites; mais comme ces établissements
n'étaient soutenus que par des contributions volontaires, ils ne
pouvaient lutter contre leurs concurrents, qui jouissaient de riches
dotations. La plupart de ceux qui étaient entretenus par la libéralité
des grandes familles protestantes, cessèrent d'exister ou furent
convertis en écoles catholiques, dès que leurs patrons furent rentrés
dans le sein de la vieille Église. Les Jésuites apportaient le plus
grand soin à rattacher leurs élèves à leur ordre, en les traitant avec
une extrême douceur, en les patronnant dans toutes les carrières, en
les maintenant le plus long-temps possible sous leur tutelle, afin de
bien connaître leurs dispositions et de s'en servir dans l'intérêt de
leurs desseins[141]. Les élèves protestants devinrent ainsi l'objet de
l'attention particulière des Jésuites qui, maîtres de l'esprit des
enfants, pouvaient exercer sur les parents une influence plus
efficace. D'une part, les Jésuites persécutaient très activement les
ministres et les écrivains de l'Église réformée; d'autre part, ils
employaient tous les moyens de séduction à l'égard des laïques, et
notamment des hommes riches et haut placés, auxquels ils prodiguaient
les bons procédés et les services. Ils entreprirent alors de convertir
les familles, ou au moins quelques-uns de leurs membres, en ébranlant
leur foi par la subtilité des arguments, puis en leur présentant les
faveurs royales et tous les avantages temporels comme prix de leur
retour à la religion catholique. En outre, ils s'entremettaient dans
les mariages, et tâchaient d'unir les Protestants influents avec de
jeunes filles catholiques, belles, riches et entièrement dévouées à
leur ordre. Cette politique fut couronnée d'un plein succès; car si
les dames catholiques ne réussissaient pas toujours à convertir leurs
maris, elles obtenaient au moins que leurs enfants fussent élevés dans
la foi catholique, et ce fut ainsi que beaucoup de familles
protestantes revinrent à l'Église romaine. Le zèle des Jésuites a
souvent entraîné les conséquences les plus déplorables au sein des
familles, où s'introduisaient les divisions de sectes et de cultes.
Tel qui avait jusqu'alors résisté à toute séduction, se laissait
gagner par les conseils affectueux, par l'insistance, par le désespoir
d'un parent soumis à l'influence des Jésuites, et ces prédications du
foyer domestique étaient plus puissantes que les plus forts
raisonnements. On sait bien, d'ailleurs, que l'Église de Rome a fait
plus de prosélytes en parlant à l'imagination et au coeur qu'en
s'attaquant à la raison.
[Note 141: Le système d'éducation pratiqué par les Jésuites est
admirablement décrit par Broscius, prêtre catholique, professeur de
l'Université de Cracovie et l'un des hommes les plus éclairés de son
temps, dans un livre publié en polonais vers 1620 sous ce titre:
_Dialogue entre un propriétaire et un curé._ Cet ouvrage excita la
colère des Jésuites qui, ne pouvant se venger sur l'auteur, s'en
prirent à l'éditeur qui fut, à leur instigation, fouetté en place
publique, puis banni. Voici un extrait de Broscius: «Les Jésuites
enseignent aux enfants la grammaire d'Alvar, qui est très difficile et
très longue à apprendre. Ils ont, pour cela, plusieurs raisons: 1º En
gardant long-temps leurs élèves dans les écoles, ils peuvent recevoir
un plus grand nombre de présents. (Dans une autre partie de son
ouvrage, Broscius a démenti que les Jésuites recevaient en dons
volontaires des parents et des élèves une valeur supérieure à celle
qu'eût produite le paiement régulier d'une pension); 2º Ils peuvent
connaître à fond le caractère de leurs élèves; 3º Dans le cas où les
amis de l'enfant voudraient le retirer de l'école, les Jésuites ont un
prétexte pour le retenir, en disant qu'il faut au moins lui laisser le
temps d'apprendre la grammaire, fondement de toute science; 4º Ils
gardent leurs élèves jusqu'à l'âge adulte, afin d'engager dans leur
ordre ceux qui ont le plus de talent ou qui attendent les plus forts
héritages. Lorsqu'un enfant n'a ni talent ni espérance de fortune, ils
ne le retiennent pas. Et alors, le malheureux, incapable de rien
faire, en est réduit à invoquer la charité des Jésuites, qui lui
procurent quelque place subalterne dans la maison d'un de leurs
patrons, et s'en servent ensuite dans l'intérêt de leur cause.»]
Je ne puis passer sous silence le fait suivant, qui caractérise
parfaitement la politique des Jésuites. Dans une émeute, à Vilna, le
fils d'un noble protestant nommé Lenczyçki, enfant de quinze ans, se
précipita au milieu de la populace furieuse, qui criait: «Mort aux
hérétiques!» et se déclara hardiment Protestant et prêt à mourir pour
sa foi. Les Jésuites furent frappés d'admiration. Non-seulement ils
protégèrent le jeune homme, mais encore ils l'accablèrent de caresses
et le rendirent sain et sauf à ses parents. Ils réussirent ensuite à
le convertir et à en faire l'un des membres les plus distingués de
leur ordre.
Les Jésuites polonais comptèrent dans leurs rangs plusieurs hommes de
talent, tels que Casimir Sarbiewski, ou Sarbievius, le premier poète
latin des temps modernes[142]; Smigleçki ou Smiglecius, dont le traité
sur la logique, adopté dans différentes écoles, fut réimprimé à Oxford
en 1658. Mais leur système d'éducation était plus propre à arrêter
qu'à développer les progrès des élèves; car ils suivirent en Pologne
la méthode qu'ils avaient appliquée en Bohême, où, selon la remarque
de Pelzel, «ils se contentèrent de donner à leurs disciples les
écailles du savoir, tandis qu'ils gardèrent l'huître pour eux.» Les
déplorables effets de ces vices d'éducation ne tardèrent pas à se
révéler. À la fin du règne de Sigismond III, alors que les Jésuites
s'étaient emparés presque exclusivement de la direction des écoles
publiques, la littérature nationale avait décliné avec une rapidité
égale à celle de ses progrès pendant le siècle précédent. La Pologne
qui, depuis la moitié du XVIe siècle jusqu'à la fin du règne de
Sigismond III (1632), avait produit une foule d'ouvrages remarquables
en langue polonaise comme en langue latine, ne put citer qu'un très
petit nombre d'écrits remarquables composés depuis cette époque
jusqu'à la seconde partie du XVIIIe siècle. Le mélange de locutions
latines avec la langue polonaise, dit macaronisme, créa un style
barbare qui déshonora, pendant plus d'un siècle, la littérature
nationale.
[Note 142: Grotius s'exprime ainsi sur Sarbiewski: «_Non solum equavit
sed etiam superavit Horatium._» Non-seulement il égala, mais encore il
surpassa Horace. Il y a assurément beaucoup d'exagération dans ce
jugement.]
Comme le but des Jésuites était surtout de combattre les
Anti-papistes, le principal objet de leur enseignement se rattachait à
la polémique religieuse; en sorte que leurs élèves les plus
distingués, au lieu d'acquérir de solides connaissances qui les
eussent rendus utiles au pays, perdaient leur temps à étudier les
vaines subtilités de la dialectique. Les disciples de Loyola savaient
bien que, de toutes les faiblesses humaines, la vanité est celle qui
offre le plus de prise, et ils étaient aussi prodigues de louanges
pour leurs partisans que prodigues d'injures pour leurs adversaires.
Ils accablèrent de flatteries les bienfaiteurs de leur ordre, et le
style de leurs panégyriques enthousiastes atteste la décadence
complète du goût et du sentiment littéraire chez un peuple qui pouvait
applaudir à de tels écrits. Les oeuvres classiques du XVIe siècle ne
furent point réimprimées, tant que domina l'influence des Jésuites.
Les hommes distingués du règne de Sigismond III, les Zamoyski, les
Sapiéha, les Zolkiewski, ainsi que les principaux écrivains de cette
époque, furent élevés à d'autres écoles; car les Jésuites resserraient
l'horizon des intelligences, et les hommes exceptionnels qui
s'élevèrent au-dessus du niveau commun épuisèrent vainement leurs
efforts à lutter contre l'ignorance et les préjugés populaires. Il n'y
avait plus ni notions de droit, ni sentiment d'égalité civile, le
temps des castes et des priviléges était revenu, les paysans étaient
partout soumis à la plus dégradante servitude.
Les Jésuites ont été souvent accusés de favoriser le relâchement des
moeurs, et, en effet, un grand nombre de leurs écrits tendent à
affaiblir les principes de la morale. Cependant, je le déclare
sincèrement, cette accusation ne doit pas atteindre les Jésuites
polonais. Cet ordre fit reculer l'intelligence de la nation; il
n'enseigna qu'un mauvais latin, il se montra plein de préjugés, il fut
violent et querelleur; mais il faut reconnaître que ses moeurs étaient
pures et que, sous son influence, le foyer domestique présenta l'image
des vertus patriarcales. S'il y a eu des Jésuites qui ont défendu
certains principes d'une moralité plus que douteuse, il ne faut point
les chercher parmi les Jésuites polonais.
Après avoir rompu en quelque sorte les rangs du Protestantisme, les
Jésuites se disposèrent à soumettre à la domination de Rome l'Église
grecque de Pologne, qui comprenait environ la moitié de la population,
et dont les adhérents habitaient principalement les territoires
annexés à la Pologne pendant le cours du XIVe siècle. Je décrirai
ailleurs l'établissement de l'Église grecque parmi les populations
slaves (ou russes). Je me bornerai dès à présent à rappeler que la
principauté de Halitch (aujourd'hui la Gallicie) fut réunie à la
Pologne en 1340, lorsque le roi Casimir le Grand fit valoir ses droits
d'héritage après l'extinction de la famille régnante de Halitch.
Casimir assura à son pays cette importante acquisition de territoire
en confirmant les anciens droits et priviléges des habitants, et en
accordant à ses nouveaux sujets toutes les libertés polonaises.
Toutefois, ce fut en 1386, lors de son union avec la Lithuanie[143],
que la Pologne vit s'accroître chez elle le chiffre des adhérents à
l'Église grecque. La manière dont les souverains de la Lithuanie
établirent leur autorité sur ce pays, mérite d'être signalée, et elle
est, je crois, unique dans l'histoire.
[Note 143: Cette union fut accomplie par le mariage de Jagellon,
grand-duc de Lithuanie, avec Hedwige, reine de Pologne.]
Les Lithuaniens ou Lettoniens, forment une race à part, complètement
distincte des races slave et teutonne. Leur langue se rapproche plus
du sanskrit qu'aucun autre idiome de l'Europe[144]. Depuis un temps
immémorial, ils habitaient les côtes de la Baltique, depuis les
Bouches de la Vistule à l'Est, jusqu'aux rives de la Narva, et
s'étendaient au loin dans le Sud. Ils se divisaient en Prussiens,
Lettoniens ou Livoniens, et Lithuaniens, et ne différaient les uns des
autres que par de légères variantes de dialecte. La conquête et la
conversion des Prussiens furent tentées par les rois polonais pendant
les XIe et XIIe siècles, mais elles ne furent définitivement
accomplies qu'au XIIIe siècle. L'Ordre teutonique des chevaliers
hospitaliers, acheva la soumission complète des Prussiens, tandis
qu'un autre Ordre, celui des chevaliers Porte-Glaive, fit subir le
même sort à la Livonie. Quant aux Lithuaniens, ils réussirent
non-seulement à conserver leur indépendance, mais encore à fonder un
puissant empire par la conquête des principautés de la Russie
occidentale. Ces principautés, habitées par une population convertie à
l'Église grecque, se trouvaient très affaiblies depuis l'invasion des
Mongols en 1240, et elles étaient sans cesse exposées aux brigandages
de ces barbares. Vers le milieu du XIIIe siècle, les rois lithuaniens
les occupèrent en y établissant, comme gouverneurs, des princes de
leur famille, qui étaient chargés de protéger les habitants, et qui,
peu à peu, adoptèrent la religion du pays. Des troubles extérieurs
arrêtèrent, pendant quelque temps, le développement de l'empire
lithuanien; mais, vers 1320, après l'avènement de Ghédimine, cet
empire fit de grands progrès. Ghédimine, militaire habile et sage
politique, s'empara, sans éprouver de résistance, de tout le pays
compris entre ses frontières et la mer Noire, et il l'organisa à la
manière féodale, soit en remettant le gouvernement de certaines
principautés à ses fils, qui devenaient ainsi ses vassaux, soit en
laissant en place les dignitaires qui administraient les provinces au
moment de la conquête. Les fils de Ghédimine reçurent tous le baptême
et furent admis au sein de l'Église grecque; quelques-uns se marièrent
à des princesses dont les familles avaient autrefois régné sur le
pays. Ghédimine prit lui-même le titre de grand-duc de Lithuanie et de
Russie, et, bien qu'il demeurât fidèle aux pratiques de l'idolâtrie,
il fut loyalement servi par ses sujets chrétiens, qui combattirent,
sous ses ordres, contre leurs propres coreligionnaires. Le dialecte
de la Russie-Blanche fut adopté pour les transactions officielles en
Lithuanie, et il ne fut remplacé par la langue polonaise que vers le
milieu du XVIIe siècle.
[Note 144: Le professeur Bohlen de Koenigsberg, a dit à l'auteur de ce
livre que les paysans lithuaniens pouvaient comprendre des phrases
entières de sanskrit.]
Ghédimine eut pour successeur son fils Olgherd, qui fut baptisé, selon
les rites de l'Église grecque, lors de son mariage avec une princesse
de Vitepsk. À Kioff et dans d'autres villes russes, ce prince suivait
les cérémonies chrétiennes, construisait des églises et des couvents,
tandis qu'à Vilna, capitale de la Lithuanie, il se prosternait devant
les idoles et adorait le feu sacré. On assure qu'il mourut en
chrétien; mais son corps fut brûlé selon les rites du Paganisme.
Quelques-uns de ses fils furent baptisés et élevés au sein de l'Église
grecque; quant à Jagellon, qui lui succéda sur le trône, il reçut une
éducation païenne; il se convertit toutefois aux doctrines de l'Église
d'Occident, en 1386, lorsqu'il épousa Hedwige, reine de Pologne. Il
entraîna en même temps la conversion des idolâtres lithuaniens[145];
les partisans de l'Église grecque demeurèrent d'ailleurs fidèles à
leur foi.
[Note 145: Le Paganisme subsista cependant en Lithuanie long-temps
après la conversion du roi, notamment dans la Samogitie, province
voisine de la Baltique et située au sud de la Courlande; l'idolâtrie
ne fut entièrement détruite dans cette province qu'en 1420. En 1390,
Henry IV d'Angleterre, allié aux chevaliers allemands de la Prusse,
prit part à une croisade contre la Lithuanie, que l'on considérait
encore comme païenne, bien qu'elle eût reçu le baptême depuis quatre
ans. Henry combattit sous les murs de Vilna contre les Lithuaniens et
les Polonais, et il tua dans un combat singulier le prince
Czartoryski, frère de Jagellon. Ce fait est rapporté dans les
chroniques lithuaniennes et par Walsingham, qui dit que: «Henry tua le
frère du roi de Pologne.»]
Les archevêques de Kioff, métropolitains des églises russes,
transportèrent leur résidence à Vladimir sur la Kliazma, vers le
milieu du XIIIe siècle; ils se rendirent ensuite à Moscou, d'où leur
juridiction spirituelle s'étendait sur toutes les églises des États
lithuaniens; mais, en 1415, le grand-duc Vitold fit nommer un
archevêque de Kioff, qu'il rendit indépendant de celui de Moscou.
Malgré les efforts de plusieurs prélats, les Églises de la Lithuanie
n'accédèrent point à l'Union conclue en 1438, à Florence, entre les
Églises d'Orient et d'Occident. Les églises de Halitch, principauté
réunie à la Pologne en 1340, reconnurent pour leur métropolitain
l'archevêque de Kioff, qui, lui-même, avait reçu son investiture du
patriarche de Constantinople. L'Église grecque de Pologne possédait
aussi une hiérarchie complète et un grand nombre de couvents richement
dotés. Les évêques étaient nommés par les nobles, confirmés par le roi
et sacrés par l'archevêque. Les dignitaires appartenaient, en général,
à la noblesse, et comptaient dans leurs rangs un grand nombre d'hommes
de mérite qui avaient fait leurs études dans les Universités
étrangères ou à Cracovie. J'ai déjà dit que la plupart des grandes
familles de la Lithuanie appartenaient à l'Église grecque; je citerai,
entre autres, les princes Czartoryski, Sanguszko, Wiszniowiecki,
Ostrogski, etc. Les membres de l'Église grecque, en Pologne, servirent
leur pays avec une loyauté égale à celle des Catholiques romains. Ils
remplirent les emplois les plus élevés. La plus grande victoire que
les Polonais eussent jamais remportée sur les Moscovites (celle
d'Orscha, en 1515), fut gagnée par le prince Constantin Ostrogski,
sectateur de la foi grecque et très hostile à toute union avec Rome.
Telle était la situation de l'Église grecque en Pologne, lorsque les
Jésuites entreprirent de soumettre ce pays à la suprématie de Rome.
Ils publièrent d'abord de nombreux écrits en faveur de l'union de
Florence, et cherchèrent à gagner à leur cause les membres les plus
influents du clergé grec, en leur faisant espérer que leurs évêques
auraient place au sénat, à côté des évêques de l'Église catholique.
Ils n'essayèrent pas de convertir les élèves appartenant à l'Église
grecque, qui fréquentaient leurs écoles; ils s'appliquèrent seulement
à leur faire partager leurs idées, relativement à l'Union avec Rome,
espérant que, ce premier pas fait, ils pourraient, plus tard, arriver
facilement à leurs fins. Les Jésuites ont été souvent accusés de
prendre, en quelque sorte, le masque d'une religion opposée à la leur,
dans le seul but de la détruire; cette tactique n'a jamais été aussi
manifeste que dans les incidents qui se rapportent à l'histoire de
l'Église de Pologne. Le personnage choisi par les Jésuites pour jouer
le principal rôle dans cette triste comédie fut un noble lithuanien,
Michel Rahoza, qui avait été élevé dans leurs écoles et qu'ils
parvinrent à faire nommer archevêque de Kioff par le roi Sigismond
III. Cette nomination était contraire à l'usage établi; l'archevêque
devait être nommé par les nobles de son Église, et confirmé seulement
par le roi. Rahoza obéissait aveuglément aux Jésuites, qui lui
adressèrent une instruction écrite sur les moyens de détruire le parti
hostile à l'Église de Rome, tout en paraissant être attaché à ce même
parti. Ce document remarquable, qui jette un grand jour sur la
politique des Jésuites, a été imprimé dans l'ouvrage de Lukaszewicz;
je crois devoir, dans la note ci-dessous[146], en donner la
traduction littérale en conservant les expressions latines qui s'y
trouvent mêlées au polonais. C'est assurément une pièce diplomatique
des plus curieuses; on y exalte le zèle et les talents du prélat; on
fait briller à ses yeux la perspective des plus hautes dignités, et on
lui enseigne un système de mensonge et de fraude qui doit le conduire
au succès.
[Note 146: «Nous désirons que vous considériez nos conseils et nos
exhortations comme une preuve de l'intérêt que nous vous portons ainsi
qu'à l'Église catholique. Sans méconnaître que notre principal devoir
est de soutenir la cause de l'Église universelle, nous devons ajouter
que notre patriotisme (_erga publicum bonum zelus_) nous inspire
d'autant plus d'affection pour votre personne que vous vous montrez
mieux disposé à l'égard de la sainte Église. Les Catholiques se
réjouiront en voyant l'Union s'accomplir sous la direction sage et
habile d'un chef tel que vous, et en même temps ce sera pour vous un
grand honneur de siéger, comme primat de l'Église orientale, à côté du
primat du royaume (l'archevêque de Gniezno). Cependant, il ne pourra
en être ainsi tant que vous dépendrez d'un patriarche sujet des
infidèles, tant que vous entretiendrez le moindre rapport avec lui:
car le respect ainsi que la raison d'État (_ratio status_) ne
permettra ni aux rois ni aux États du royaume de vous accorder ce
privilége. Comment les provinces polonaises, qui suivent les rites de
l'Église d'Orient, seraient-elles moins favorisées que la Russie qui a
son patriarche particulier? Vous avez déjà rompu avec succès la
première glace, en acceptant votre dignité; vous n'avez point réclamé
la bénédiction du patriarche de Constantinople; vous pouvez agir, à
l'avenir, selon les mêmes principes. Que les obstacles ne vous
effraient pas (_non terreant_); la plupart sont déjà surmontés; quant
aux autres, la persévérance et l'habileté en auront bientôt raison.
Déjà l'élection des évêques et des métropolitains a été enlevée aux
nobles qui épiaient nos tentatives et qui les eussent surveillées
encore de plus près: peut-être même chercheront-ils à vous créer des
embarras pour l'accomplissement de nos desseins. Certes, c'est par la
grâce de la Divine Providence que vous avez été élu sans leur concours
et que vous vous êtes maintenu malgré leur hostilité. Vous avez en
Pologne et en Lithuanie des alliés particuliers (_privatim
clientelas_) et un parti puissant qui vous soutient: l'Église entière
vous viendrait en aide aux jours de danger. Qui pourrait vous détrôner
(_thronum reposcet_), si, à l'exemple des prélats d'Occident, vous
choisissez un coadjuteur destiné à vous succéder, prêt à marcher sur
vos traces et investi à l'avance de la protection royale? Du reste, ne
vous inquiétez ni du clergé ni de la populace. Quant au clergé, voici
comment vous le maintiendrez dans le devoir:--Nommez aux emplois
vacants, non point des hommes considérables qui seraient
indisciplinés, mais des hommes simples, pauvres et complètement
soumis. Renversez et privez de leurs bénéfices, sous un prétexte ou
sous un autre, tous ceux qui vous seraient hostiles, et donnez leur
place et leurs revenus à des hommes de confiance. Exigez de chacun
d'eux le paiement exact de la somme qu'ils doivent à votre dignité;
ayez soin que la richesse ne les rende trop indépendants: changez-les
de résidence, s'il en est besoin; confiez-leur des missions
honorifiques qu'ils auront à remplir à leurs frais. Ayez toujours
auprès de vous plusieurs _protopapas_ (degré supérieur à celui des
prêtres de paroisse) et enseignez-leur vos principes. Taxez les
prêtres de paroisse dans l'intérêt de l'Église et ayez soin qu'ils ne
se réunissent jamais en synodes sans votre autorisation. Pour les
laïques, continuez à agir, comme par le passé, très prudemment
(_prudentissime_), afin qu'ils ne puissent pas découvrir votre plan.
En cas de dissentiment, ne les attaquez pas d'une manière trop
ouverte; si la bonne harmonie se maintient, usez de tous vos moyens
pour séduire leurs chefs en leur rendant quelques services, ou par des
cadeaux. Les cérémonies de Rome ne doivent être introduites que par
degrés dans votre Église. Il ne faut pas négliger les occasions de
disputes et de controverses avec l'Église d'Occident, afin de
dissimuler vos desseins et de détourner l'attention des nobles aussi
bien que du bas peuple. On peut ouvrir des écoles séparées pour leurs
enfants pourvu que ceux-ci puissent fréquenter les Églises catholiques
et compléter leur éducation dans nos établissements. Le mot Union ne
doit jamais être prononcé, il faut employer un autre terme; ceux qui
conduisent les éléphants évitent de porter des vêtements rouges. En ce
qui touche particulièrement les nobles, faites-leur un cas de
conscience de n'avoir aucun rapport avec les hérétiques, et de
seconder toujours et partout les Catholiques romains pour extirper
l'hérésie. Dans notre pensée, ce conseil est de la plus haute
importance; car, tant que les hérétiques ne seront pas exterminés, il
n'y aura jamais concorde et union entre les Églises Grecque et
Catholique. Comment les sectateurs de l'Église d'Orient pourraient-ils
se soumettre à l'autorité du Saint-Père, tant qu'il y aura en Pologne
des hommes qui, après avoir appartenu à l'Église d'Occident, ont renié
la suprématie de Rome? Enfin, fiez-vous à Dieu, puis au roi qui
dispose des bénéfices spirituels (_beneficiorum spiritualium_), aux
propriétaires qui, jouissant du droit de patronage (_jus
patrionatus_), n'en useront qu'au profit des Unionistes. Comptez sur
le succès. Quant à nous, nous vous aiderons non-seulement de nos
prières, mais encore de nos travaux pour défricher la vigne du
Seigneur.» (Extrait d'une lettre adressée par le collége des Jésuites
de Vilna à l'archevêque Rahoza.) _Lukaszewicz_, vol. I, p. 70.]
Dès que le terrain fut ainsi préparé, l'archevêque de Kioff convoqua
en 1590, à Brestz (Lithuanie), une réunion de son clergé, auquel il
représenta la nécessité et les avantages d'une alliance avec Rome; il
valait bien mieux, disait-il, obéir au chef de l'Église d'Occident, à
une autorité entourée de prestige, reconnue par les hommes les plus
éminents et respectée par les nations les plus puissantes du monde
civilisé, que d'être soumis au patriarche de Constantinople, à
l'esclave d'un roi infidèle, au chef d'une Église ignorante et
superstitieuse.--Le projet de l'archevêque fut très chaudement
accueilli par le clergé; mais il rencontra une forte opposition parmi
les laïques. En 1594, on réunit dans la même ville un autre synode
auquel assistèrent plusieurs évêques catholiques, et l'archevêque et
quelques évêques signèrent leur consentement d'adhésion à l'Union
conclue à Florence en 1438; ils admirent ainsi le _Filioque_ (pour la
filiation du Saint-Esprit), le purgatoire et la suprématie du pape;
ils conservaient la langue slave pour la célébration du service divin,
ainsi que le rite et la discipline de l'Église d'Orient. Une
députation se rendit à Rome pour annoncer au pape Clément VIII ce
grave évènement. En 1596, le roi ordonna la convocation d'un synode
pour procéder à la publication et à la mise en vigueur de l'Union. Ce
synode s'assembla à Brestz, et l'archevêque de Kioff, ainsi que les
prélats qui avaient souscrit à l'Union, firent une solennelle
proclamation de cet acte, remercièrent le Tout-Puissant et
excommunièrent leurs adversaires. Cependant la majorité des laïques,
ayant à leur tête le prince Ostrogski, palatin de Kioff, et les
évêques de Léopol et de Premysl, se déclarèrent contre l'Union, et
dans une nombreuse assemblée, convoquée par le prince, ils
excommunièrent, à leur tour, les évêques qui l'avaient proclamée. Dès
ce moment, le parti de l'Union, soutenu par le roi et les Jésuites,
ouvrit la persécution contre ses adversaires, auxquels il enleva ses
couvents et ses églises. Il était dirigé par Rudzki, élève des
Jésuites, qui, ayant abjuré le Protestantisme, avait remplacé Rahoza
sur le siége métropolitain. L'évêque de Polotzk, Josaphat Koncewicz,
prélat irréprochable dans ses moeurs, mais très intolérant dans son
zèle, rencontra, dans son diocèse, une vive opposition qu'il tenta de
réprimer avec un tel excès de violence, que les Catholiques eux-mêmes
en furent effrayés. Le prince Léon Sapiéha, chancelier de Lithuanie,
l'un des hommes les plus remarquables que ce pays ait produits, lui
fit observer, en termes très énergiques, combien sa conduite était à
la fois impolitique et contraire aux principes chrétiens. Sa lettre,
dont je publie en note la traduction[147], décrit exactement
l'intolérance du parti catholique et sa funeste influence sur le pays.
Mais déjà les Jésuites étaient assez puissants pour combattre l'effet
de toutes ces remontrances. Koncewicz persista dans la voie des
persécutions, et le 12 juillet 1623, les habitants de Vitepsk,
indignés, se soulevèrent et tuèrent le prélat, qui fut canonisé en
1643. Ce crime fut sévèrement puni.
[Note 147: Voici comment s'exprime Sapiéha dans sa lettre datée de
Varsovie, 12 avril 1622:--«Par l'abus de votre autorité, par vos actes
contraires aux lois du pays et aux préceptes de la charité, vous avez
répandu partout de dangereuses étincelles qui peuvent allumer
l'incendie. L'obéissance aux lois est plus nécessaire que l'union avec
Rome. Vos manoeuvres imprudentes portent atteinte à la dignité du roi.
Sans doute, il est désirable qu'il n'y ait qu'un seul troupeau et un
seul pasteur; mais il faut tendre à ce but avec réflexion et ne point
user de violence. C'est par la charité, non pas par la force, que
l'Union peut être accomplie; aussi n'est-il pas surprenant que votre
autorité rencontre une si vive opposition. Vous m'informez que votre
vie est en danger: je crois que c'est par votre faute. Vous me dites
que vous êtes prêt à imiter les anciens évêques dans leurs
souffrances: cette imitation est louable, et vous devriez prendre pour
modèle la piété, la sagesse et la douceur des nobles pasteurs. Lisez
leurs vies et vous n'y trouverez pas le récit de poursuites devant les
tribunaux d'Antioche ou de Constantinople; tandis que toutes les cours
de justice ne sont occupées que de procès intentés par vous.--Vous
dites que vous devez vous défendre contre la sédition. Le Christ a été
persécuté, et, loin de chercher à se défendre, il priait pour ses
persécuteurs; ainsi deviez-vous agir, au lieu de répandre des écrits
injurieux ou de proférer des menaces inconnues des apôtres. Vous vous
attribuez le droit de dépouiller les schismatiques et de leur couper
la tête; les Écritures enseignent le contraire. Cette Union a produit
de grands maux. Vous violentez les consciences, vous fermez les
églises, en sorte que les Chrétiens meurent comme les infidèles, sans
prières et sans sacrements. Vous abusez, sans autorisation, des
prérogatives du souverain. Quand vos actes provoquent des troubles,
vous nous écrivez qu'il faut proscrire les adversaires de l'Union.
Dieu veuille que notre pays ne soit point déshonoré par cette
politique impitoyable! Qui donc avez-vous converti par vos rigueurs?
Vous avez mécontenté les Cosaques, fidèles jusqu'à ce jour; vous avez
changé les brebis en boucs; vous avez mis le pays en péril; peut-être
même avez-vous détruit le Catholicisme. L'Union n'a produit que
discordes et querelles. Il eût mieux valu qu'il n'en fût pas question.
Maintenant, je vous informe que, par l'ordre du roi, les églises
doivent être ouvertes et rendues aux Grecs pour que ceux-ci puissent y
accomplir le service divin. Nous n'empêchons pas les Juifs et les
Musulmans d'avoir leurs temples, et cependant vous fermez les églises
chrétiennes? Je reçois de toutes parts des menaces de rupture. L'Union
nous a déjà enlevé Starodoub, Sévérie et d'autres villes. Il ne faut
pas qu'elle entraîne notre ruine complète.»--Cette condamnation de la
conduite de l'évêque est d'autant plus remarquable, que Sapiéha, né et
élevé dans la foi protestante, s'était plus tard converti au
Catholicisme. Léon Sapiéha a servi très utilement son pays comme
chancelier et commandant en chef des troupes en Lithuanie. Le code des
lois, composé sous sa direction, était très populaire, et lorsqu'il
fut aboli par l'empereur actuel dans les provinces polonaises de la
Russie, les gouvernements de Tchernigoff et de Poultava (démembrés de
la Pologne au XVIIe siècle), obtinrent, à titre de grâce spéciale, la
faculté de le conserver.]
Parmi les résultats politiques de l'Union, le plus déplorable fut,
sans contredit, le mécontentement des Cosaques de l'Ukraine, qui
étaient très sincèrement dévoués aux doctrines de l'Église d'Orient.
Ces Cosaques formaient une nombreuse armée, fortement aguerrie par ses
luttes constantes avec les Turcs et les Tartares. Organisés en troupes
régulières par Étienne Batory, ils servaient loyalement la Pologne,
qu'ils défendaient, non-seulement contre les Mahométans, mais encore
contre les Moscovites, leurs propres coreligionnaires. Il était donc
aussi impolitique qu'injuste de diriger contre l'Église d'Orient une
persécution qui devait la rendre hostile. On voulut les entraîner dans
l'Union, et il y eut parmi eux quelques révoltes partielles qui furent
aisément apaisées, grâce à la popularité dont jouissaient le prince
Vladislav, fils aîné du roi, et le commandant en chef Pierre
Konaszewicz. Ce dernier rendit à son pays d'immenses services pendant
les guerres de Turquie et de Russie; mais il était aussi fidèlement
attaché à l'Église d'Orient qu'à la Pologne. Ce fut sous sa protection
que le parti hostile à l'Union s'assembla à Kioff dans un synode où
furent élus un archevêque et plusieurs évêques pour remplacer ceux qui
avaient accepté cet acte; ces nouveaux prélats furent sacrés par
Théophile, patriarche de Jérusalem, qui s'était arrêté à Kioff à son
retour de Moscou.
L'Union divisa ainsi l'Église de Pologne en deux camps hostiles, et
l'anarchie religieuse engendra bientôt l'anarchie politique. Mais je
dois maintenant revenir à l'histoire du Protestantisme.