POLOGNE.

(Suite).

Situation de la Pologne à la mort de Sigismond-Auguste. -- Les

intrigues du cardinal Commendoni et l'hostilité des Luthériens

contre la Confession de Genève, empêchent la nomination d'un

candidat protestant au trône de Pologne. -- Projet, suggéré par

Coligny, de donner la couronne à un prince français. -- Parfaite

égalité de droits accordée par la confédération de 1573 à toutes

les sectes chrétiennes. -- Patriotisme déployé à cette occasion

par François Krasinski, évêque de Cracovie. -- Effet produit en

Pologne par le massacre de la Saint-Barthélemy. -- Aspect de la

diète électorale, décrit par un Français. -- Élection de Henri de

Valois et concessions obtenues par les Protestants polonais en

faveur de leurs coreligionnaires de France. -- Arrivée à Paris de

l'ambassade polonaise, et son influence sur le sort des

Protestants français. -- Tentatives faites dans le but d'empêcher

le nouveau roi de confirmer, dans son serment, les droits des

Protestants. -- Henri est forcé, par ces derniers, de confirmer

leurs droits lors de son couronnement. -- Fuite de Henri et

élection de Étienne Batory. -- Conversion soudaine de ce prince à

l'Église de Rome, sous l'influence de l'évêque Solikowski. -- Les

Jésuites se concilient ses faveurs en affectant de protéger les

lettres et les sciences.

Sigismond-Auguste, dont les tendances inspiraient aux Protestants

l'espoir d'une Réforme prochaine, mourut en 1571 sans laisser de

postérité, et, avec lui, s'éteignit la dynastie jagellonne, qui avait

occupé le trône pendant deux siècles (1386-1572). La Pologne se trouva

alors dans une situation très critique; car il fallait procéder à une

élection, formalité qui n'avait existé qu'en théorie, tant que la

dynastie des Jagellons avait pu fournir des souverains. La division

des partis religieux augmentait les difficultés, les Protestants et

les Catholiques s'attachant, avec une ardeur égale, à donner la

couronne à un candidat qui partageât leur croyance. Les Catholiques

avaient commencé leurs intrigues avant la mort de Sigismond-Auguste,

et ils avaient trouvé un chef habile dans le cardinal Commendoni, qui

connaissait déjà la Pologne et qui était revenu dans ce pays afin de

pousser à la guerre contre les Turcs. Commendoni voulait élever au

trône l'archiduc Ernest, fils de l'empereur Maximilien II, et, dans ce

but, il proposa à plusieurs nobles catholiques le plan suivant: on

devait d'abord élire grand-duc de Lithuanie l'archiduc Ernest, qui

aurait ensuite levé une armée de 24,000 hommes, pour contraindre, en

cas de besoin, la Pologne à suivre l'exemple du grand-duché.

Après s'être concerté avec le parti papiste, Commendoni s'efforça de

diviser et d'affaiblir les Protestants, dont le chef était Jean

Firley, palatin de Cracovie et grand-maréchal de Pologne[126].

Celui-ci dirigeait les sectateurs de la Confession de Genève, et, en

sa qualité de grand-maréchal, il était le premier dignitaire de

l'État: sa haute position, sa popularité, son influence, faisaient

supposer qu'il aspirait lui-même à la couronne et qu'il avait de

fortes chances de succès. Un sentiment d'inimitié personnelle,

peut-être même la crainte d'assurer le triomphe de la Confession de

Genève, détermina la puissante famille luthérienne des Zborowski à

s'opposer à Firley; par les mêmes motifs, les Gorka, autre famille

luthérienne très influente, s'unit aux Zborowski. Commendoni profita

de ces divisions. Il sut, de plus, en se servant habilement d'André

Zborowski, demeuré seul de sa famille fidèle à la foi romaine,

envenimer les sentiments de jalousie dont Firley était l'objet, et il

amena les Zborowski à abandonner l'intérêt du parti protestant et à se

rallier au candidat catholique. Il informa alors l'empereur du succès

de ses manoeuvres, et le pria de lui envoyer de l'argent et de faire

avancer ses troupes vers la frontière de Pologne. Il assura que

l'archiduc pourrait ainsi, avec l'aide des Papistes, obtenir le trône

sans souscrire à aucune condition qui fût de nature à restreindre son

autorité et en dépit de tous les efforts des Protestants[127]. Cet

odieux complot, qui aurait plongé le pays dans les horreurs de la

guerre civile sans assurer la couronne sur la tête de l'archiduc, fut

déjoué par la prudence et la modération de l'empereur lui-même, qui,

malgré son désir de placer son fils sur le trône de Pologne, comprit

l'impossibilité de réussir par la trahison et la violence, et qui

préféra recourir aux négociations.

[Note 126: Le grand-maréchal avait la direction suprême du pouvoir

exécutif.]

[Note 127: Les débats de ce complot ont été décrits par le secrétaire

de Commendoni. (Voir _Vie de Commendoni_, par Gratiani, livre IV, c.

III).]

L'influence acquise à la cour de France par Coligny et le parti

protestant, à la suite de la paix de Saint-Germain, en 1570, exerça

une grande influence dans les relations de la France avec les

puissances étrangères et particulièrement avec la Pologne. Coligny

avait conçu le projet d'abaisser le Papisme en s'attaquant surtout à

l'Espagne, et il voulait réunir les Protestants, jusqu'alors si

divisés, pour ne former qu'un centre d'action et assurer le succès de

sa cause dans toute l'Europe. Coligny comprit que l'alliance politique

et religieuse de la France et de la Pologne servirait merveilleusement

ses combinaisons et pourrait porter le coup de mort à la domination

de Rome et de la maison d'Autriche. Il conseilla donc à la cour de

France de faire tous ses efforts pour placer Henri de Valois, duc

d'Anjou, sur le trône de Pologne, et Catherine de Médicis saisit

avidement une occasion si favorable à l'ambition de son fils. Ce plan

avait été préparé du vivant de Sigismond-Auguste, et un ambassadeur,

nommé Balagny, fut envoyé en Pologne, sous le prétexte de demander

pour le duc d'Anjou la main de la princesse Anne, soeur de Sigismond,

mais en réalité pour étudier de près la situation du pays.

Plusieurs assemblées provinciales, ainsi qu'une assemblée générale des

États de la Pologne, prirent les mesures nécessaires pour maintenir la

tranquillité publique pendant l'interrègne. Les affaires de l'État

furent administrées par le grand-maréchal, au nom du primat et du

sénat. La diète de convocation[128] se réunit à Varsovie au mois de

janvier 1573. Le clergé catholique ne songea plus à triompher des

Anti-Papistes, il dut se résigner à défendre ses positions.

Karnkowski, évêque de Cujavie, proposa une loi qui devait assurer à

toutes les sectes chrétiennes de la Pologne, une parfaite égalité de

droits. Son but était de garantir ainsi les priviléges et les libertés

des évêques catholiques. Il demandait cependant qu'on supprimât

l'obligation imposée aux propriétaires, patrons des paroisses, de ne

conférer les bénéfices qu'aux prêtres catholiques romains. Mais

l'influence de Commendoni opéra un changement complet dans l'opinion

des évêques, qui se mirent à protester contre la mesure proposée par

un de leurs collègues, et refusèrent de la signer. Un seul fit

exception: ce fut François Krasinski, évêque de Cracovie et

vice-chancelier de Pologne; plaçant les intérêts de son pays au-dessus

des intérêts de Rome, il signa l'acte, qui fut accepté définitivement

par la diète, le 6 janvier 1573. Son patriotisme lui attira les plus

vives censures de Rome, et Commendoni le considéra comme suspect, au

point de vue de l'orthodoxie, et comme entièrement dévoué à

Firley[129]. La même diète fixa l'élection du roi au 7 avril, à

Kamien, petite ville voisine de Varsovie.

[Note 128: On appelait diète de _convocation_ celle qui se réunissait

après la mort du roi pour fixer l'époque et le lieu de l'élection,

convoquer l'assemblée élective et adopter les mesures nécessaires pour

maintenir la tranquillité dans le pays. Elle était toujours

_confédérée_, c'est-à-dire que le sénat votait avec la chambre des

députés et que les affaires étaient décidées à la majorité et non à

l'unanimité des suffrages.]

[Note 129: Ce prélat avait fort à coeur la Réforme de l'Église

nationale, et il en entretint très activement le roi Sigismond-Auguste,

dès 1555. C'était un homme aussi distingué par ses talents politiques

que par ses idées éclairées en matière de religion. J'ai dit plus haut

qu'il avait étudié à Wittemberg, sous Melanchton. Il compléta son

instruction ecclésiastique à Rome, et, après son retour en Pologne, il

fut nommé chanoine de Lowicz et archidiacre de Kalish. Il alla deux fois

à Rome pour régler les affaires de l'Église polonaise, et il fut envoyé

ensuite par Sigismond-Auguste, en qualité d'ambassadeur, auprès de

l'empereur Maximilien II. À la cour de Vienne, il se lia intimement avec

Étienne Batory, envoyé de Jean Zapolya, prince de Transylvanie; et

lorsque Batory fut plus tard mis en prison par l'empereur, Krasinski fit

les plus grands efforts pour obtenir sa liberté, et il y parvint.--Il

contribua puissamment à opérer la fusion législative de la Lithuanie

avec la Pologne, et il en fut récompensé par la dignité de

vice-chancelier de Pologne, puis par sa nomination à l'évêché de

Cracovie.

Cet évêché possédait un revenu très considérable, notamment la

souveraineté du duché de Sévérie, auquel étaient attachées toutes les

prérogatives royales (droit de battre monnaie, de conférer des titres

de noblesse, etc.). Aussi les évêques de Cracovie laissaient-ils

ordinairement de grandes richesses à leurs héritiers; mais Krasinski

dépensa toute sa fortune dans l'intérêt de l'Église ou de l'État.

Lorsque la Pologne, après le départ de Henri de Valois, fut envahie

par les Turcs, il envoya à ses frais un corps de cavalerie pour

grossir l'armée polonaise, et il reçut, à cette occasion, les

remerciements de la diète.

Étienne Batory, élu roi de Pologne, aurait sans doute placé Krasinski

à la tête de l'Église nationale; mais ce noble prélat mourut en 1579,

à l'âge de cinquante-quatre ans. Le dernier acte de sa vie fut

d'envoyer au roi, qui assiégeait alors Dantzick, un renfort de 50

cuirassiers et de 200 fantassins levés à ses frais. Il était déjà

malade, et la nouvelle de sa mort arriva au camp en même temps que le

corps de troupes dont il faisait don à son royal ami.

L'auteur de ce livre descend d'un frère de l'évêque Krasinski.

La famille des Krasinski s'enorgueillit de compter parmi ses membres

un autre prélat illustre, Adam Krasinski, évêque de Kamiénietz, dont

les efforts pour secouer le joug de l'invasion étrangère ont été

retracés avec détail par l'écrivain français Rulhière (_Histoire de

l'Anarchie de la Pologne_). Ce fut sur la proposition du même Adam

Krasinski, que l'élection royale fut abolie et que l'hérédité du trône

de Pologne fut proclamée par la célèbre constitution du 3 mai 1791.]

On présentait plusieurs candidats; mais deux seulement étaient

sérieux: l'archiduc Ernest d'Autriche, et Henri de Valois, duc

d'Anjou. Le parti de l'archiduc, dirigé par Commendoni, était le plus

fort; mais il ne tarda pas à perdre du terrain, par suite des fautes

que commirent les gens de l'empereur, et surtout à cause du

ressentiment qu'excitait, contre les Hapsbourg, l'atteinte portée,

par cette maison, aux libertés de la Bohême. Ce ressentiment devint si

vif, que Commendoni, voyant la cause perdue, transporta son influence

du côté du prince français.

La France déploya, à cette occasion, une adresse extraordinaire. Comme

l'avènement d'un prince français au trône de Pologne avait

principalement pour but de renverser la suprématie de l'Autriche et de

l'Espagne en agrandissant l'influence du Protestantisme en Europe, la

cour de France envoya en Allemagne, avant la mort de Sigismond-Auguste,

un agent nommé Schomberg, avec mission de préparer une alliance avec les

princes protestants. Dès que la mort de Sigismond fut connue, Montluc,

évêque de Valence, fut chargé de se rendre en Pologne, muni des

instructions de Coligny; mais il n'avait pas encore passé la frontière,

au moment où s'accomplit le massacre de la Saint-Barthélemy. On sait que

Coligny fut l'une des victimes de cette abominable journée. Montluc crut

devoir suspendre son voyage; mais Catherine de Médicis lui ordonna de

poursuivre sa route, sans changer un mot à ses instructions; ce qui

prouve avec quelle justesse et avec quel patriotisme Coligny avait

apprécié les intérêts français en Allemagne.

Montluc arriva en Pologne au mois de novembre 1572, et il y trouva la

situation respective des partis complètement changée. Les Papistes,

désespérant du succès de l'archiduc, s'étaient, depuis le massacre de

la Saint-Barthélemy, chaudement ralliés au duc d'Anjou, qu'ils

regardaient comme l'exterminateur de l'hérésie, tandis que les

Protestants, indignés, abandonnaient la cause de la France. Il y avait

même, parmi les Catholiques, des patriotes sincèrement révoltés par le

récit des atrocités commises à Paris[130]. Montluc eut donc à vaincre

d'immenses difficultés. Il fut vivement soutenu par sa cour, qui fit

les plus grands efforts pour démontrer que la Saint-Barthélemy était

un évènement politique, et non religieux, et le duc d'Anjou lui-même,

dans une lettre écrite aux États de Pologne, déclina toute

participation au massacre.

[Note 130: Choisain, qui accompagnait Montluc et qui a écrit le récit

de l'ambassade, dit que toutes les dames de Pologne, en parlant du

massacre de la Saint-Barthélemy, versaient d'abondantes larmes, comme

si elles avaient assisté à cette scène horrible.]

La diète d'élection s'ouvrit en avril 1573. Un auteur contemporain,

qui y assistait, dit que cette diète ressemblait plus à un camp qu'à

une assemblée civile; tout le monde était armé, et cependant il ne

coula pas une goutte de sang![131]

[Note 131: «Il y avait déjà à Varsovie un grand nombre d'hommes

d'armes et de nobles venus de toutes les parties du royaume avec leurs

amis et leurs vassaux. La plaine où ils avaient établi leurs tentes et

où devait se tenir la diète, présentait l'aspect d'un camp. On les

voyait se promener avec de grands sabres au côté, et parfois marcher

en troupes armées de piques, mousquets, arcs et flèches. Quelques-uns

même avaient amené des canons et se retranchaient dans leur camp. On

aurait pu croire qu'ils allaient à une bataille, et non à une diète;

que tous ces préparatifs étaient destinés à la guerre et non à un

conseil d'État; qu'il s'agissait plutôt de conquérir un royaume

étranger que de disposer de la couronne nationale. Du moins, en

présence de ce spectacle, il était permis de supposer que l'affaire

serait plutôt décidée par la force des armes que par une discussion et

par des votes.

»Mais ce qui me parut le plus extraordinaire, ce fut de voir que, au

milieu de cette foule d'hommes armés, et à un moment où il n'y avait

ni lois ni magistrats régulièrement établis, il ne se commit pas un

meurtre, pas une épée ne sortit du fourreau. Ces grands débats, où il

s'agissait de donner ou de refuser un royaume, se passèrent en

paroles, tant la nation polonaise a horreur de verser son sang dans

les guerres civiles!» (Voyez _Vie de Commendoni_, par Gratiani, liv.

IV, chap. X).]

Les détails relatifs à l'élection de Henri de Valois appartiennent à

l'histoire politique de la Pologne; il nous suffira donc de rappeler

que Montluc réussit à surmonter les obstacles que le massacre de la

Saint-Barthélemy venait d'opposer au succès de sa mission. Il repoussa

toutes les objections élevées contre son candidat, promit tout ce qui

était demandé, souscrivit à toutes les garanties que l'on réclamait en

matière politique et religieuse. Les Protestants, qui n'avaient point

de prince étranger à présenter comme candidat, désiraient l'élection

d'un Polonais; mais l'antagonisme des Luthériens rendait ce résultat

impossible. Voyant alors que leur opposition pourrait entraîner une

guerre civile, les Protestants résolurent d'accepter la candidature du

duc d'Anjou, en stipulant, pour leur religion, de solides garanties.

Firley, leur principal chef, rédigea des conditions qui devaient

protéger, non-seulement les Protestants de Pologne, mais encore ceux

de France, et Montluc fut obligé de les accepter sous peine de voir

échouer l'élection.

En vertu de ces stipulations, signées le 4 mai 1573, le roi de France

devait accorder aux Protestants de ce royaume, une amnistie complète,

ainsi que la liberté religieuse; les Protestants qui désiraient

quitter le pays devaient être autorisés à vendre leurs biens ou à

toucher leurs revenus, pourvu qu'ils ne se retirassent pas dans des

contrées ennemies de la France; ceux qui avaient émigré pouvaient

rentrer dans le royaume. Toute procédure contre les Protestants

accusés de trahison devait être annulée. Ceux qui avaient été

condamnés reprendraient leurs honneurs et leurs biens, et on

accorderait une indemnité aux enfants de ceux qui avaient été

massacrés. Le roi devait désigner, dans chaque province, certaines

villes où les Protestants pourraient exercer librement leur religion,

etc.[132]--De telles conditions permettent d'apprécier les avantages

qu'aurait procurés, au Protestantisme, l'établissement définitif de la

Réforme en Pologne. Ce pays avait alors une telle influence, et le

sentiment religieux y était si profond, que son exemple eût entraîné

toute l'Europe.

[Note 132: Popelinière, _Histoire de France_, 1581, vol. II, fol. 176,

p. II.]

Une ambassade composée de douze nobles, parmi lesquels se trouvaient

plusieurs Protestants, se rendit à Paris afin d'annoncer au duc

d'Anjou son élection au trône de Pologne. De Thou décrit l'admiration

universelle qu'ils excitèrent par la splendeur de leur appareil, et

plus encore par leur science et leur distinction[133]. Leur arrivée

influa favorablement sur les intérêts des Protestants français. Le

siége de Sancerre fut suspendu, et les Protestants de cette ville

furent admis à traiter à de meilleures conditions. Malgré la

prééminence du parti papiste, qui rendait très difficile

l'accomplissement des promesses faites par Montluc, la cour de France,

par un édit de juillet 1573, accorda aux Protestants plusieurs

concessions importantes. Ainsi, on interdit la publication de tout

libelle dirigé contre eux; on leur garantit, dans les villes de

Montauban, La Rochelle et Nîmes, la faculté d'exercer publiquement la

religion protestante, qui pouvait être professée en particulier dans

toutes les parties du royaume, sauf dans un rayon de deux lieues de

Paris; enfin, la vie et les biens des Protestants furent déclarés

inviolables. Malgré ces concessions, les membres protestants de

l'ambassade polonaise, abandonnés et même combattus sur ce point par

leurs collègues catholiques, insistèrent sur l'exécution complète du

traité signé avec Montluc; mais leurs réclamations demeurèrent sans

résultat[134].

[Note 133: Il n'y en avait pas un seul parmi eux qui ne parlât le

latin; beaucoup savaient l'italien et l'espagnol, et quelques-uns

parlaient le français très purement, et on aurait pu les prendre pour

des hommes élevés sur les bords de la Seine et de la Loire plutôt que

pour des riverains de la Vistule ou du Dnieper. Ils firent rougir nos

courtisans, qui ne se contentent pas d'être très ignorants par

eux-mêmes, mais qui affectent en outre d'être les ennemis déclarés de

tout savoir... (_De Thou_, livre 56).]

[Note 134: Popelinière reproduit le texte des remontrances adressées à

Charles IX par les ambassadeurs polonais. Cette pièce n'a pas moins de

quatre pages in-folio. (Voyez son _Histoire_, vol. II, fol. 196 et

suiv.). Les ambassadeurs pressèrent, en outre, le roi, de réclamer la

liberté de la veuve de Coligny, détenue à Turin, et de réviser le

procès de l'amiral, qui avait été condamné par un tribunal partial et

inique.]

Pendant que l'ambassade polonaise était à Paris, le parti papiste

essaya, par ses intrigues, de détruire l'effet des garanties

constitutionnelles données à la liberté des cultes. Hosius prétendit

que la loi du 6 janvier 1573, constituait un crime contre Dieu, et

qu'elle devait être abolie par le nouveau roi; il engagea vivement

l'archevêque de Gniezno et le fameux cardinal de Lorraine, à empêcher

le roi de prêter serment en faveur de la liberté des cultes. Enfin,

lorsque Henri prêta ce serment, il lui conseilla ouvertement le

parjure, en lui affirmant que la foi jurée aux hérétiques pouvait être

violée impunément[135]. Guillaume Ruzeus, confesseur de Henri, fut

chargé d'expliquer au roi que son devoir était de trahir son serment.

Solikowski donna au prince un avis plus dangereux encore, en lui

faisant observer que, placé sous le joug de la nécessité, il devait

promettre et jurer tout ce qu'on lui demandait, et prévenir ainsi la

guerre civile; mais que, une fois en possession du trône, il se

trouverait parfaitement en mesure d'abattre l'hérésie sans même user

de violence.

[Note 135: Hosius envoya au roi Rescius, son confident (plus tard son

biographe), et il lui rappela en outre, dans une lettre du 13 octobre

1573, «qu'il ne devait pas suivre l'exemple d'Hérode, mais bien plutôt

celui de David, qui n'avait point cru devoir garder un serment

irréfléchi. Il ne s'agissait pas d'un seul Nabal, mais de plusieurs

milliers d'âmes qui pouvaient être livrées au diable. Le roi avait

péché avec Pierre; il devait, comme Pierre, reconnaître son erreur et

se convaincre que son serment ne pouvait le lier à l'iniquité. Il

n'était pas nécessaire de le relever de son serment, attendu que,

suivant toute loi, les actes irréfléchis sont nuls et non avenus...»]

Ce fut le 10 septembre 1573, en l'église Notre-Dame de Paris, que fut

solennellement présenté, à Henri, le diplôme de son élection. L'évêque

Karnkowski, membre de l'ambassade polonaise, protesta, au commencement

de la cérémonie, contre l'article du serment qui garantissait la

liberté religieuse. Cette démarche produisit une certaine confusion,

et le Protestant Zborowski s'adressa ainsi à Montluc: «Si vous n'aviez

pas accepté, au nom du duc, les conditions relatives à la liberté des

cultes, nous aurions pu empêcher l'élection.» Henri feignit de ne pas

comprendre, mais Zborowski, se tournant vers lui, ajouta: «Je répète,

Sire, que si votre ambassadeur n'avait pas accepté la condition qui

garantit la liberté des cultes en Pologne, nous aurions empêché votre

élection, et que si, en ce moment, vous ne confirmez pas les promesses

qui ont été faites, vous ne serez pas notre roi.» À la suite de cet

incident, les membres de l'ambassade entourèrent leur nouveau

souverain, et l'un d'eux, appartenant à la religion catholique, lut la

formule du serment que Henri répéta sans hésitation. L'évêque

Karnkowski s'approcha du roi après la prestation du serment, et

déclara que l'octroi de la liberté religieuse ne devait point porter

atteinte à l'autorité de Rome; le roi souscrivit par écrit à cette

déclaration.

Henri quitta Paris au mois de septembre; il voyagea à petites

journées, et n'arriva en Pologne qu'au mois de janvier 1574. Malgré

les termes de son serment, les Protestants n'étaient pas complètement

rassurés, et ils résolurent d'observer attentivement la conduite de

leurs adversaires lors de la diète du couronnement. Leurs craintes

n'étaient que trop fondées. Gratiani, secrétaire de Commendoni, partit

de Cracovie, muni des instructions du parti papiste; il joignit Henri

en Saxe, lui fit observer qu'il avait le droit de gouverner la Pologne

à titre de souverain absolu, et lui traça le plan à suivre pour

détruire les libertés que le roi avait juré de maintenir. On connut

bientôt les doctrines soutenues par Hosius sur la valeur du serment,

les lettres qu'il avait écrites au clergé polonais pour l'engager à

violer la loi du 6 janvier 1573, et pour assurer que le serment prêté

à Paris n'était qu'une feinte, le roi devant, après son couronnement,

proscrire toutes les Églises contraires à celles de Rome. Les évêques

manifestèrent ouvertement l'intention de modifier la formule du

serment de Paris. Le légat du pape prêcha dans le même sens. Ces

intrigues excitèrent naturellement les soupçons du parti protestant,

qui paraissait même disposé à empêcher le couronnement de Henri et à

déclarer l'élection nulle et non avenue. Le pays était à la veille

d'une guerre religieuse.

Le roi gardait en apparence une attitude de neutralité entre les deux

partis; toutefois, il fit savoir qu'il était disposé à prêter un

serment qui serait conforme au vote unanime du sénat et de la Chambre

des nonces; c'était, en réalité, mettre en doute la légalité du

serment qu'il avait prêté à Paris et qui avait été prescrit, non point

par l'unanimité, mais seulement par la majorité des représentants de

la nation. L'influence du parti de Rome devenait de plus en plus

sensible, et, bien que l'époque du couronnement fût proche, il n'y

avait encore rien de décidé sur la formule du serment. Avant le

commencement de la cérémonie, Firley, grand-maréchal, Zborowski,

palatin de Sandomir, Radziwill, palatin de Vilna, et quelques autres

chefs protestants, se rendirent au cabinet du roi et lui proposèrent,

soit d'omettre entièrement la partie du serment relative aux affaires

religieuses (c'est-à-dire de ne garantir ni les droits des Protestants

ni ceux de la hiérarchie romaine), soit de répéter la formule de

Paris. Le roi, n'osant manquer ouvertement à une promesse solennelle,

essaya d'une réponse évasive en assurant qu'il défendrait l'honneur et

les biens des Protestants; mais Firley insista pour que le serment de

Paris fût répété sans restriction d'aucune sorte. Pendant le cours de

la cérémonie, et au moment où la couronne allait être placée sur la

tête du roi, Firley déclara que si le serment en question n'était pas

prêté, il ne permettait pas que le couronnement eût lieu, et en même

temps, assisté de Dembinski, chancelier de Pologne, Protestant comme

lui, il présenta à Henri, qui était agenouillé au pied de l'autel, un

parchemin contenant la formule arrêtée à Paris. Cette hardiesse

effraya le roi qui se leva immédiatement; les dignitaires placés

auprès de lui demeurèrent muets de surprise; mais Firley s'empara de

la couronne et dit à Henri à haute voix: «Si vous ne jurez pas, vous

ne régnerez pas.» De là, grande confusion! les Catholiques furent

frappés d'épouvante, quelques Protestants même, entre autres Zborowski

et Radziwill, hésitèrent déjà. Firley ne s'émut pas, il obligea le roi

à répéter le serment de Paris; il sauva ainsi par son courage la

liberté religieuse de son pays.

Le serment que Henri avait prêté à contre-coeur, n'était point de

nature à dissiper les craintes et les soupçons des Protestants. Chaque

jour les évêques, encouragés par la faveur du roi, devenaient plus

audacieux et parlaient hautement de leurs projets; il y avait dans

tout le pays un mécontentement général produit par l'influence

croissante du clergé. Les Zborowski, famille protestante bien

accueillie à la cour par suite de l'appui qu'elle avait donné à

l'élection de Henri, vit peu à peu son crédit s'évanouir. Firley

mourut, et on soupçonna le poison. Enfin, par ses moeurs dissolues, le

roi blessait ouvertement le sentiment public. Le dégoût était

universel et la guerre civile était imminente, lorsque, fort

heureusement, Henri quitta secrètement la Pologne en apprenant la mort

de son frère Charles IX, auquel il succéda comme roi de France, sous

le nom de Henri III.

Après avoir attendu pendant près d'un an le retour de Henri, les

Polonais déclarèrent le trône vacant, et élurent pour roi Étienne

Batory, prince de Transylvanie. Sorti des rangs du peuple, Batory ne

devait son élévation qu'à son propre mérite, et il était si populaire,

que les évêques n'osèrent pas s'opposer à son élection, bien qu'il fût

Protestant. Ils envoyèrent cependant auprès de lui leur collègue

Solikowski, dont j'ai déjà eu occasion de parler plus haut. Celui-ci

se trouvait dans une situation très difficile; car, parmi les treize

délégués chargés d'annoncer à Batory son élection au trône de Pologne,

il y avait douze Protestants. Solikowski parvint à obtenir une

entrevue avec Batory, et il réussit à lui persuader qu'il n'avait

aucune chance de se maintenir sur le trône s'il ne professait

publiquement le Catholicisme; il lui démontra que la princesse Anne,

soeur de Sigismond-Auguste, catholique zélée, ne consentirait jamais à

prendre pour époux un Protestant; or, cette alliance était au nombre

des conditions imposées au nouvel élu. Batory céda, et les délégués

protestants furent très désappointés lorsque, le lendemain, ils virent

le roi assister dévotement à la messe. Cet acte ranima les espérances

des Catholiques, dont la cause était si compromise.

Batory garantit sans hésitation les droits des Protestants. Il

s'opposa à toute persécution religieuse, et récompensa le mérite sans

distinction de culte. Ce grand prince, dont le règne dura dix ans et

doit être rangé au milieu des règnes les plus glorieux de la Pologne,

causa cependant un grand préjudice à son pays en protégeant les

Jésuites. J'ai déjà raconté comment, par l'influence de Hosius, cette

corporation s'était introduite en Pologne, et comment elle s'était

placée sous le patronage de la princesse Anne, devenue l'épouse

d'Étienne Batory. Ils ne firent qu'augmenter leur influence en

laissant croire au roi qu'ils pouvaient développer les arts et les

sciences en Pologne. Batory fonda, pour leur ordre, l'Université de

Vilna, le collége de Polotzk et quelques autres établissements

auxquels il accorda de riches dotations, malgré l'opposition des

Protestants.

L'influence des Jésuites nuisit à la politique extérieure de Batory,

qui, après avoir fait essuyer plusieurs défaites aux armées

moscovites, était déjà entré en Russie. Il s'arrêta dans sa marche

victorieuse en signant le traité de paix de 1582, d'après les conseils

du célèbre Jésuite Possevinus, qui, trompé par les promesses du czar

Ivan Vassilévitch, engagea Batory à abandonner tous les avantages de

la campagne.

Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais) · 第 20 / 68 题