(Suite.)
Demandes adressées au pape par le roi de Pologne. -- Projet de
synode national combattu par les intrigues du cardinal
Commendoni. -- Efforts des Protestants polonais pour opérer
l'Union des Confessions Bohémienne, Genevoise et Luthérienne. --
_Consensus_ de Sandomir. -- Déplorables conséquences de la haine
des Luthériens contre les autres confessions protestantes. --
Origine et progrès des Anti-trinitaires ou Sociniens. --
Situation prospère du Protestantisme et son influence sur le
pays. -- Le cardinal Hosius. -- Introduction des Jésuites.
J'ai fait connaître l'indignation qu'éprouvèrent les membres de la
diète de 1557, lorsque Lippomani osa pénétrer dans la salle de leurs
délibérations. Si le roi avait été un homme de résolution et de
caractère, il eût, d'un seul coup, établi l'indépendance spirituelle
de son royaume, en chargeant un synode national de la Réforme
ecclésiastique; car une grande partie du clergé désirait vivement
cette mesure et n'attendait que le signal de l'autorité.
Malheureusement, Sigismond-Auguste, bien qu'il comprît la nécessité de
convoquer ce synode, était trop irrésolu pour prendre un parti
décisif. Il avait les meilleures intentions; il aimait sincèrement son
pays; mais il ressemblait à tant d'autres qui, placés à la tête d'un
État, obéissent toujours à l'opinion publique ou plutôt se laissent
entraîner par le courant, au lieu de le diriger. Pressé par les
instances de la diète, il adopta un moyen-terme, et adressa au pape
Paul IV, au concile de Trente, une lettre par laquelle il formulait
les cinq demandes ci-après:
1º La faculté de dire la messe dans la langue nationale;
2º La communion sous les deux espèces;
3º Le mariage des prêtres;
4º L'abolition des annates;
5º La convocation d'un concile national pour opérer la Réforme de
l'Église ainsi que la réunion des différentes sectes.
Il est presque inutile d'ajouter que ces demandes furent repoussées
par le pape[117].
[Note 117: Le pape prit connaissance de ces demandes avec un vif
sentiment de dépit, et il s'exprima à leur sujet avec la plus grande
véhémence. (_Histoire du Concile de Trente_, par Pietro Soave Polano
(Sarpi), traduite en anglais par sir Nathaniel Brent. Londres, 1626,
page 374).]
Cependant le parti protestant devenait, chaque jour, plus hardi, et, à
la diète de 1559, une tentative fut faite pour enlever aux évêques la
dignité de sénateurs, sur le motif que leur serment de fidélité au
pape était en contradiction directe avec leurs devoirs envers le pays.
Ossolinski, auteur de cette proposition, lut publiquement la formule
du serment incriminé, il en expliqua les funestes tendances, et il
conclut en soutenant que, si les évêques l'observaient fidèlement, ils
devaient trahir l'État. La motion ne fut pas adoptée; on s'attendait à
une Réforme prochaine et générale de l'Église, et la diète de 1563
vota une résolution qui prescrivait la convocation d'un synode
national représentant toutes les sectes de la Pologne. Cette mesure,
appuyée par l'archevêque-primat Uchanski, dont les opinions
réformistes étaient bien connues, fut entravée par le célèbre
diplomate romain, le cardinal Commendoni, qui avait déjà déployé de
grands talents dans d'importantes négociations, et, en particulier,
pendant sa mission en Angleterre (1553), où il aida de ses conseils la
reine Marie pour la restauration de la religion romaine.
Commendoni s'appliqua à persuader au roi que la convocation d'un
synode national, au lieu de rétablir la paix et l'union au sein de
l'Église polonaise, amènerait des désordres politiques, et les
funestes dissensions qui agitaient alors le parti protestant,
donnèrent un grand poids aux arguments du cardinal[118].
[Note 118: La biographie de Commendoni contient le récit de cette
importante affaire qui, sans l'habileté du diplomate italien, aurait
entraîné la chute définitive de l'autorité romaine en Pologne: «Les
chefs des hérétiques, c'est-à-dire les nobles les plus riches et les
plus influents tant à la cour que dans le pays, songèrent à fortifier
leur parti, dès qu'ils virent que Commendoni agissait activement en
faveur de la cause catholique. Ils s'attachèrent à provoquer la
réunion d'un concile national, où ils auraient pu décider les
questions religieuses conformément aux coutumes et aux intérêts de
l'État et sans la participation du pape. Ils disposaient d'un
archevêque (Uchanski), auquel sa dignité donnait une égale influence
dans le sénat et parmi le clergé, et qu'ils avaient séduit par leurs
promesses. Commendoni découvrit le projet ainsi que les intrigues
d'Uchanski et des hérétiques. Il résolut d'abord de dissimuler ce
qu'il savait, ne voulant pas irriter un homme aussi considérable, qui
se serait déclaré ouvertement pour les Protestants s'il avait pensé
que ses desseins étaient découverts. Uchanski était d'autant plus à
craindre, que le roi paraissait très disposé à assembler le clergé.
Commendoni employa toute son intelligence et toute son habileté à
combattre ces fâcheuses dispositions; il ne cessa de représenter au
roi les périls que courait son autorité ainsi que la tranquillité
publique; il lui dit que les concessions faites aux hérétiques et aux
masses populaires entraîneraient la perte successive de tous les
droits attachés à la couronne;--que si les lois, les ordonnances et
les précédents suffisaient à peine à maintenir l'autorité royale,
cette autorité serait bien plus compromise dès que l'on semblerait
légitimer les mauvaises intentions des Réformistes. Commendoni rappela
en outre que, deux ans auparavant, le roi de France, encore enfant,
avait été entraîné par la faiblesse de sa mère et par les funestes
conseils de ses ministres, à montrer la même condescendance en
assistant au colloque de Poissy, comme s'il avait pu être l'arbitre
des différends et des controverses de l'Église;--que cette assemblée
avait été la source de grandes divisions et était devenue comme une
trompette excitant le peuple à la révolte;--que les disputes soulevées
par elle, n'avaient contribué qu'à envenimer la guerre civile.»
Ce fut ainsi que Commendoni parvint à dissuader le roi d'assembler un
synode national. Ce prince aimait la tranquillité et ne craignait rien
tant que les troubles et les révoltes dans ses États. C'est pourquoi,
lorsque la question s'engagea au sein du sénat, il arrêta le débat et
déclara qu'il n'avait point à intervenir dans les affaires de
l'Église. Un grand nombre d'évêques et de sénateurs défendirent avec
zèle, dans cette circonstance, la cause de la religion. (_Vie de
Commendoni_, par Gratiani).]
J'ai dit déjà que les discussions intérieures du parti protestant
empêchèrent la création d'une Église polonaise réformée; elles
produisirent également le plus déplorable effet sur les dispositions
d'un grand nombre d'hommes influents qui, dégoûtés de la violence avec
laquelle les Réformistes, au lieu de s'unir sur les larges bases de la
Bible, se querellaient sur des questions de détail, retournèrent à
l'Église catholique avec la certitude que celle-ci, malgré des erreurs
manifestes, devait les conduire plus sûrement au salut. Les
Catholiques ne manquèrent pas de tirer parti de ces disputes et de les
signaler comme un châtiment du ciel, en disant que la Providence, afin
de prouver que les hérétiques ne proclamaient pas le Verbe de Dieu,
comme ils le prétendaient, mais seulement leurs propres impostures,
suscitait entre eux ces luttes interminables.
Les Protestants de la Pologne se partageaient entre trois confessions,
à savoir: 1º La confession bohémienne ou vaudoise, qui se répandit
dans la Grande-Pologne; 2º la confession de Genève ou de Calvin,
dominante en Lithuanie et dans la Pologne du Sud, et à laquelle
appartenaient les principales familles polonaises; 3º la confession
luthérienne, qui prévalait surtout dans les villes habitées par des
bourgeois d'origine allemande, et qui était professée par quelques
grandes familles, telles que les Gorka, les Zborowski, etc. Il n'y
avait pas de différence entre les deux premières, si ce n'est que la
confession bohémienne admettait la succession apostolique de ses
évêques, doctrine empruntée aux Vaudois d'Italie, ce qui lui fit
donner souvent le nom d'Église vaudoise. Aussi, ces deux confessions
purent-elles aisément conclure, en 1555, dans la ville de Kozminek,
un pacte d'union par lequel elles se déclaraient en communauté
spirituelle, tout en gardant leur hiérarchie respective. Cette fusion
répandit une joie très vive parmi les réformateurs de l'Europe, dont
quelques-uns, entre autres Calvin, adressèrent aux Protestants
polonais des lettres de félicitations.
Les Églises unies entreprirent de s'allier également avec les
Luthériens; c'était une oeuvre difficile, attendu les différences de
dogmes qui existaient entre la confession d'Augsbourg et celle de
Genève, au sujet de l'Eucharistie. Un synode des Églises bohémienne et
genevoise de Pologne, assemblé en 1557 et présidé par Jean Laski,
invita les Luthériens à contracter l'union; mais ces avances
demeurèrent sans effet, et les Luthériens continuèrent à accuser
d'hérésie l'Église bohémienne. Celle-ci cependant poursuivit son but,
et délégua deux de ses ministres pour soumettre sa doctrine au
jugement des princes protestants d'Allemagne, ainsi qu'aux principaux
réformateurs de ce pays et de la Suisse. Elle parvint ainsi à obtenir
l'approbation du duc de Wurtemberg, du palatin du Rhin, de Calvin, de
Beza, de Viret, de Pierre Martyr, etc. De tels témoignages apaisèrent
momentanément le mauvais vouloir des Luthériens, qui se montrèrent
moins rebelles aux idées de fusion; mais ces bonnes dispositions
furent neutralisées par l'arrivée de plusieurs émissaires allemands et
par la prétention de différents docteurs luthériens, qui demandaient
que les autres Églises protestantes souscrivissent à la confession
d'Augsbourg, et qui attaquaient, comme hérétique, la confession de
l'Église de Bohême. Ce fut pour ce motif que les Bohémiens envoyèrent,
en 1568, une députation à Wittemberg, afin de faire examiner leur
doctrine par la faculté de théologie. L'approbation sans réserve qui
fut exprimée par ce corps savant, produisit une impression favorable
sur les Luthériens qui, à partir de ce moment, cessèrent d'attaquer
l'Église de Bohême.
L'année 1569 fut marquée par l'un des évènements les plus
considérables de l'histoire de mon pays, je veux parler de l'union
formée par la diète de Lublin entre la Lithuanie et la Pologne[119].
Les principaux nobles, qui appartenaient aux trois Confessions
protestantes de la Pologne, résolurent de préparer l'union de leurs
Églises et de l'accomplir l'année suivante, espérant que
Sigismond-Auguste, qui avait souvent émis le voeu de voir cette fusion
s'accomplir, se déciderait enfin à embrasser le Protestantisme. Ils
voulaient, en même temps, mettre fin au scandale causé par toutes ces
divisions intérieures qui compromettaient la cause de la Réforme. Le
synode s'assembla, en avril 1570, dans la ville de Sandomir: il se
composait des membres les plus influents de la noblesse, tels que les
palatins de Sandomir, de Cracovie, etc., ainsi que des principaux
ministres des différentes Confessions. Après de longs débats, l'union
si désirée fut conclue et signée le 14 avril 1570[120].
[Note 119: Jusqu'alors la Lithuanie et la Pologne n'étaient unies que
dans leur souverain, lequel était héréditaire dans le premier de ces
pays, et électif dans le second. En vertu de l'acte de 1569, le roi
résigna ses droits héréditaires en Lithuanie et devint électif pour
les deux pays, qui eurent également un corps législatif commun, bien
que leur administration, leurs lois et leur armée demeurassent
distinctes. Cette situation dura, sauf de légères modifications,
jusqu'à la dissolution de la Pologne.]
[Note 120: Cette union, bien connue dans l'histoire de l'Église sous
le nom de _Consensus Sandomiriensis_, a été fréquemment racontée. Les
relations les plus exactes se trouvent dans l'_Histoire du Consensus
de Sandomir_, par J. E. Jablonski, et dans l'_Histoire de l'Église de
Bohême en Pologne_, par F. Lukaszewicz (ces livres sont écrits en
polonais). J'ai également donné quelques détails sur l'union de
Sandomir dans mon _Histoire de la Réforme en Pologne_, vol. I, chapitre
IX.]
Si cette union avait subsisté, le Protestantisme n'aurait pas tardé à
triompher définitivement en Pologne. Ce résultat n'échappait pas à
l'attention des Papistes, qui recommencèrent leur guerre d'épigrammes
et d'injures. Cependant ce ne fut point de là que vint le danger; si
l'union fut dissoute, il faut s'en prendre aux Protestants. Par le
fait, ce contrat était atteint d'un vice radical, et il devait se
rompre de lui-même sous les efforts qui avaient été tentés pour
fondre, quant au point de dogme, des Confessions dont les doctrines
sur l'Eucharistie étaient si différentes. Comment s'étonner que les
Luthériens, avec leur dogme de la _consubstantiation_, qui se
rapproche beaucoup plus de celui de la _transsubstantiation_ que de la
doctrine genevoise et bohémienne, aient plus souvent incliné vers
l'Église de Rome que vers les autres sectes protestantes? De nombreux
synodes essayèrent vainement de conjurer la rupture du pacte de
Sandomir. Les plus violentes attaques vinrent du ministre luthérien de
Posen, Gericius, dont les Jésuites excitaient habilement
l'amour-propre, et d'un autre ministre de la même Confession, Enoch,
qui, ne pouvant se plier à la discipline sévère de l'Église de Bohême,
était passé aux Luthériens. Ces deux hommes poussèrent la violence de
leur hostilité au point de prétendre, dans leurs sermons, que l'on
devait préférer le Papisme à l'union de Sandomir;--que tous les
Luthériens qui fréquentaient les Églises bohémiennes compromettaient
le salut de leurs âmes,--et qu'il était beaucoup plus criminel de se
rallier aux Bohémiens que de s'unir avec les Jésuites. Ces
déclamations causèrent un immense scandale; nombre de Protestants,
encore incertains dans leur foi, se dégoûtèrent, et abandonnant leurs
congrégations, retournèrent sous le joug de l'ancienne Église.
L'exemple donné par de nobles familles, fut imité par le peuple. Il
eût été beaucoup plus sage de choisir, pour base du pacte d'union, une
doctrine commune à toutes les Confessions protestantes, telle que le
salut par la foi, et de ne point toucher aux doctrines sur
l'Eucharistie, qui s'écartent trop les unes des autres pour se
rapprocher jamais. Au lieu de traiter les questions qui rentrent
surtout dans le domaine de la conscience individuelle, on aurait dû se
concerter sur l'adoption de mesures pratiques destinées à garantir la
liberté de toutes les sectes et à organiser la défense contre l'ennemi
commun; on aurait aisément atteint le but en établissant un centre
d'action. Malheureusement, les choses ne se passèrent pas ainsi, et
c'est là une des principales causes de la chute du Protestantisme en
Pologne.
L'hostilité des Luthériens, contre les autres Confessions, était
assurément très nuisible aux intérêts de tous les Protestants; mais ce
fut de l'Église de Genève, dominante en Lithuanie et dans le Sud de la
Pologne, que vinrent les plus grands périls: je veux parler des
doctrines anti-trinitaires qui avaient pris naissance au sein d'une
société secrète en 1546. Les écrits de Servet avaient circulé en
Pologne. Lelius Socin, qui visita ce pays en 1552, avait propagé les
mêmes opinions, de même que Stancari, Italien très instruit,
professeur d'hébreu à l'Université de Cracovie; ce dernier affirmait
que la médiation de N. S. Jésus-Christ avait eu lieu en vertu de sa
nature humaine, et non en vertu de son caractère divin. Le docteur
qui, le premier, érigea les opinions anti-trinitaires en corps de
doctrine, fut un certain Pierre Gonesius ou Goniondski. Après avoir
suivi les cours de plusieurs Universités étrangères, il abandonna, en
Suisse, la foi romaine pour les idées anti-trinitaires. Il revint en
Pologne, où il passa d'abord pour un sectateur de la Confession de
Genève; mais, au synode de 1556, il se refusa à reconnaître la Trinité
telle qu'on l'expliquait, et il soutint l'existence de trois dieux
distincts, en attribuant au Père seul le caractère véritable de la
divinité. Le synode, redoutant un nouveau schisme, envoya Gonesius à
Melanchton, qui essaya vainement de changer ses opinions. Au synode de
Brestz, en Lithuanie (1558), Gonesius lut un traité contre le baptême
des enfants, et il ajouta qu'il y avait encore d'autres erreurs que le
Papisme avait léguées à la Réforme. Le synode lui commanda le silence
sous peine d'excommunication; mais Gonesius refusa d'obéir, et il
trouva un grand nombre d'adhérents, entre autres Jean Kiszka,
commandant en chef des troupes de la Lithuanie, noble, riche et
influent, qui favorisa la fondation d'Églises où l'on prêchait la
suprématie du Père sur le Fils. Ces doctrines, qui se rapprochaient
plus de celles d'Arius que des idées de Servet, n'étaient qu'une
transition conduisant à la négation complète de la Trinité et de la
divinité de Jésus-Christ. Gonesius compta bientôt, au nombre de ses
disciples, des personnages éminents appartenant à la noblesse et au
clergé. Les docteurs anti-trinitaires se divisèrent sur plusieurs
points; mais l'ensemble de la doctrine se propagea très rapidement, et
menaça des périls les plus sérieux l'existence de l'Église réformée.
Ces périls s'accrurent par la mort de Jean Laski.
La Providence laissa au Protestantisme de vaillants champions qui
luttèrent avec zèle et courage contre le mal qui allait chaque jour
s'aggravant, et qui attaquait même les esprits les plus éclairés; mais
ils luttèrent sans succès. La scission fut complète en 1562, et, en
1565, l'Église anti-trinitaire, ou, comme l'appelaient ses membres,
la jeune Église réformée de Pologne, se trouva entièrement constituée.
Elle avait ses synodes, ses écoles, son organisation; voici ses
principaux points de doctrine, tels qu'ils furent exposés dans sa
Confession, publiée en 1574: «Dieu a fait le Christ, c'est-à-dire le
prophète le plus parfait, le prêtre le plus saint, le roi invincible,
par lequel il a créé le monde nouveau. Ce monde a été prêché, établi,
accompli par le Christ. Le Christ a amendé l'ancien ordre de choses;
il a assuré à ses élus la ville éternelle, afin qu'ils puissent croire
en lui, après Dieu. Le Saint-Esprit n'est pas Dieu, c'est un don que
le Père a accordé au Fils.» La même Confession interdisait le serment
ou les poursuites devant les tribunaux; les coupables devaient être
réprimandés, jamais persécutés ni punis. L'Église se réservait
seulement le droit d'expulser les prêtres réfractaires. Le baptême
devait être administré aux adultes et être considéré comme un emblême
de purification, changeant le vieil homme en homme du ciel.
L'Eucharistie était expliquée dans le même sens que par l'Église de
Genève. Malgré la publication de ce manifeste, il subsista toujours de
grandes divisions sur les questions de doctrine entre les
Anti-trinitaires, qui ne s'accordaient que sur un point: la
prééminence du Père sur le Fils; tandis que les uns soutenaient le
dogme d'Arius, les autres allaient jusqu'à nier la divinité du Christ.
Ces doctrines reçurent leur formule définitive du célèbre Faustus
Socinus, dont le nom a été injustement donné à une secte qu'il n'avait
nullement fondée. Il arriva en Pologne en 1579, et s'établit à
Cracovie, d'où, après un séjour de quatre ans, il alla s'établir dans
un village appelé Pavlikovicé, qui appartenait à Cristophe Morsztyn,
dont il épousa, bientôt après, la fille, Élizabeth. Ce mariage, qui
l'allia aux premières familles de Pologne, prépara les voies à
l'influence extraordinaire qu'il exerça dans les hautes classes de la
société et sur les congrégations anti-trinitaires qui l'avaient
d'abord repoussé. Socinus fut invité à assister à leur principale
réunion, et il prit une grande part aux débats. Ainsi, au synode de
Wengrow, en 1584, il réussit à maintenir l'adoration de Jésus-Christ,
en affirmant que le rejet de cette doctrine aboutirait au judaïsme et
même à l'athéisme. Dans ce même synode et dans celui de Chmielnik, il
fit repousser les opinions millénaires enseignées par plusieurs
Anti-trinitairiens. Enfin, son autorité fut complètement établie en
1588, au synode de Brestz (Lithuanie) où, tranchant tous les
différends qui divisaient la nouvelle diète, il donna à celle-ci
l'unité et un corps de doctrine.
Socinus avait été plusieurs fois l'objet des persécutions des
Papistes, mais il n'en avait point souffert sérieusement. À la fin, la
publication de son livre _De Jesu Christo servatore_, souleva de
violentes haines contre lui, et, pendant sa résidence à Cracovie, une
bande de peuple, conduite par des élèves de l'Université, envahit sa
demeure, le maltraita, et l'eût sans doute assassiné sans
l'intervention des professeurs Wadowita et Goslicki et du recteur
Lelovita, tous trois Catholiques. Ces hommes généreux ne parvinrent à
l'arracher aux fureurs de la populace qu'en s'exposant eux-mêmes aux
plus graves périls. Socinus perdit, dans cette affaire, sa
bibliothèque et ses manuscrits, parmi lesquels se trouvait un Traité
contre les athées. Il se rendit à Luklavicé, village situé à 9 milles
polonais de Cracovie, où s'était établie depuis quelque temps une
Église anti-trinitaire. Il habita la demeure d'Adam Blonski,
propriétaire de ce village, et y demeura jusqu'à sa mort arrivée en
1607. Il laissa une fille appelée Agnès, qui épousa Wyszowaty, noble
lithuanien, et qui est la mère du célèbre écrivain de ce nom.
Après la mort de sa femme, qu'il aimait avec passion, son énergie et
sa résignation dans l'infortune semblèrent l'abandonner, et il resta
plusieurs mois sans pouvoir reprendre ses travaux. Vers le même temps,
il perdit le revenu considérable de ses domaines de Toscane, qui
furent confisqués à la mort de son protecteur François de Médicis, et
il dut avoir recours à la générosité de ses amis; mais il supporta
très patiemment ce revers de fortune et conserva la douceur habituelle
de son caractère. Ses écrits étaient exempts de cette violence de
langage qui déshonore les discussions religieuses de cette époque. Ses
talents, son savoir immense, la sincérité évidente de son âme et la
pureté de ses intentions font vivement regretter qu'un tel homme se
soit mis au service de l'erreur et qu'il ait prêché, avec tant de
succès, de déplorables doctrines dont il ne pouvait assurément prévoir
les fatales conséquences!
Déjà, du vivant de Socinus, ses disciples les plus ardents avaient
commencé à nier la révélation; mais ses commentaires sur les Écritures
et sur le Nouveau-Testament le firent expulser de l'Église comme
infidèle. Les idées rationalistes, défendues par les Anti-trinitaires,
ne conviennent pas à l'esprit des Slaves, et si elles s'étaient
produites un siècle plus tard, c'est-à-dire après le triomphe de la
Réforme, elles n'auraient eu qu'un très petit nombre d'adhérents parmi
les savants et les docteurs, sans entraîner la masse de la population.
Prêchées au milieu de la lutte qui se débattait entre Rome et le
Protestantisme, à une époque où l'union du parti de la Réforme était
plus que jamais indispensable, elles exercèrent l'influence la plus
funeste. Leur hardiesse épouvanta les âmes timorées qui cherchèrent un
refuge dans la tyrannie de l'Église romaine, habile à profiter des
circonstances qui la servaient avec tant d'à-propos. L'archevêque
Tillotson a reconnu que les Sociniens, tout en combattant avec succès
les innovations de l'Église de Rome, ont fourni les arguments les plus
solides contre la Réforme. De notre temps, le Rationalisme a produit
le même effet sur les hommes les plus éminents de l'Allemagne,
Stolberg, Werner, Frédéric Schlegel, etc. Les doutes que faisaient
naître les doctrines de Socinus rendirent les Protestants fort
indifférents aux distinctions qui existaient entre les Églises
réformées et l'Église romaine. Ce fut là le principal motif de la
décadence du Protestantisme en Pologne. Pouvait-on, en effet,
s'attendre à voir des esprits indécis sacrifier leurs intérêts à une
confession religieuse, et s'exposer sans foi à la persécution? Aussi
devrons-nous rappeler plus loin comment Sigismond III parvint à
enlever tant de familles à la cause du Protestantisme, en réservant
aux Papistes les honneurs et les dignités et en persécutant les
partisans de la Réforme.
Les règles de morale prescrites par les Anti-trinitaires étaient très
sévères, car elles commandaient l'observance littérale des Écritures,
sans exception aucune. Les doctrines que Socinus lui-même professa sur
la politique, et qu'il développa dans sa lettre à Paléologue,
imposaient l'obéissance passive et la soumission absolue; elles
blâmaient vivement la révolte des Pays-Bas contre les Espagnols, ainsi
que la résistance des Protestants français contre leurs persécuteurs.
Bayle remarque avec raison que le langage de Socinus est plutôt celui
d'un moine qui se serait proposé d'avilir la Réforme, que celui d'un
réfugié italien. Cependant, ces principes n'étaient point complètement
adoptés par les Sociniens de Pologne, qui, aux synodes de 1596 et
1598, exploitèrent, dans l'intérêt de leur propre défense, les
priviléges que la constitution accordait à la noblesse. Les Sociniens
des classes inférieures critiquèrent cet abandon partiel de la
doctrine, et, dans le synode de 1603, ils firent adopter une
résolution, déclarant que les Chrétiens devaient quitter les régions
exposées à l'invasion des hordes tartares plutôt que de tuer ces
barbares en défendant leurs foyers. Mais une règle aussi contraire à
l'indépendance d'un pays exposé, comme l'était la Pologne, à de
continuelles invasions,--condamnée par le sentiment national,--et, de
plus, contredite par l'exemple des premiers Chrétiens qui combattirent
vaillamment dans les légions romaines,--une telle règle ne pouvait
être strictement observée par les Sociniens polonais, qui comptaient
dans leurs rangs des hommes voués à la carrière des armes.
Ce ne fut pas Socinus qui écrivit le catéchisme de la secte à laquelle
il a donné son nom; ce fut un Allemand établi en Pologne, nommé
Smalcius, aidé par un noble fort instruit, Moskorzewski. Ce catéchisme
est le développement de celui de 1574, et il est connu sous le nom de
Catéchisme Racovien, parce qu'il fut publié à Racow, petite ville dans
le sud de la Pologne, où était établie une école socinienne célèbre
dans toute l'Europe. Il fut édité en polonais et en latin, et il en
parut une traduction anglaise à Amsterdam en 1652. Dans la même année,
le Parlement anglais, par un vote du 2 avril, déclara que «le livre
intitulé _Catechesis Ecclesiarum in Regno Poloniæ_, etc., communément
appelé Catéchisme Racovien, contenait des doctrines blasphématoires,
erronées et scandaleuses,» et il ordonna en conséquence, «aux sheriffs
de Londres et de Middlesex, de saisir tous les exemplaires partout où
ils les pourraient trouver, et de les brûler devant la Vieille Bourse
à Londres, et à New-Palace à Westminster.» En 1819, M. Abraham Rees a
publié une nouvelle traduction anglaise, accompagnée d'une notice
historique.
Les congrégations sociniennes, principalement composées de nobles et
de riches propriétaires, ne furent jamais bien nombreuses; elles
avaient cependant plusieurs écoles, notamment celle de Racow, qui
était fréquentée par des élèves de diverses sectes; elles produisirent
des écrivains très distingués sur les matières théologiques. La
collection appelée _Bibliotheca fratrum polonorum_ est très estimée,
et elle est étudiée par les Protestants de toutes les Confessions.
Lors du Consensus de Sandomir, c'est-à-dire en 1570, le Protestantisme
était à l'apogée de sa prospérité. On ne saurait dire exactement quel
était le nombre de ses temples. Le Jésuite Skarga, qui vivait à la fin
du XVIe siècle et au commencement du XVIIe, affirme que les
Protestants prirent aux Catholiques environ deux mille églises. Les
principales familles de Pologne avaient embrassé le Protestantisme,
qu'elles abandonnèrent ensuite en partie, dégoûtées par les divisions
de sectes et épouvantées par les idées anti-trinitaires[121]. Elles
avaient créé des écoles ainsi que des imprimeries, d'où sortirent
non-seulement des écrits de polémique, mais encore des oeuvres de
littérature et de science. La Réforme imprima, en effet, à toute la
nation, un mouvement intellectuel dont les résultats furent
considérables. L'arme la plus puissante dont les Protestants de
Pologne firent usage pour attaquer le Papisme, fut la Bible elle-même,
traduite et commentée en langue nationale. De leur côté, les
Catholiques se défendirent vigoureusement, et ces controverses
perpétuelles obligèrent les deux adversaires à se livrer à de fortes
études. La connaissance du latin était déjà très répandue, on y
joignit celle de l'hébreu et du grec. Les traductions de la Bible,
publiées par les Protestants aussi bien que par les Catholiques, sont
des modèles de pureté et d'élégance; elles vont de pair avec les
autres produits du XVIe siècle, qui fut pour la Pologne le siècle
d'Auguste, et les écrivains de nos jours les relisent avec fruit.
[Note 121: Voici les noms des principales familles qui embrassèrent le
Protestantisme au XVIe siècle: Radziwill, Zamoyski, Potoçki,
Leszczynski, Sapiéha, Ostrorog, Olesniçki, Sieninski, Szafranieç,
Tenczynski, Ossolinski, Jordan, Zborowski, Gorka, Mieleçki, Laski,
Chodkiewicz, Melsztinski, Dembinski, Bonar, Boratynski, Firley, Tarlo,
Lubomirski, Dzialynski, Sienlawski, Zaremba, Malachowski, Bninski,
Wielopolski, etc.]
Les publications de cette époque indiquent une tendance prononcée en
faveur d'une révision de la Constitution nationale, qui resserrait
dans des limites beaucoup trop restreintes le pouvoir exécutif dont le
roi était investi; et les nombreuses réformes accomplies par la diète
de 1564 avaient déjà produit d'heureux résultats. Cependant, les
défauts de la Constitution polonaise étaient largement compensés par
les avantages d'une liberté qui n'avait pas encore dégénéré en
licence. Il y avait en Pologne plus de liberté religieuse qu'en aucun
autre pays d'Europe; on n'y connaissait pas la persécution; le
commerce et l'industrie offraient un champ à l'activité humaine; aussi
les étrangers, chassés de leur pays pour leurs opinions religieuses,
affluaient-ils en Pologne. Il y avait à Cracovie, à Vilna, à Posen,
etc., des Congrégations protestantes françaises et italiennes; les
Congrégations écossaises étaient également très nombreuses; la plus
florissante était concentrée à Kiéydany, petite ville de Lithuanie
appartenant aux princes Radziwill. Parmi les principales familles
écossaises, on distinguait celle des Bonar, qui arriva en Pologne
avant la Réforme et qui adhéra avec la plus vive ardeur aux principes
du Protestantisme. Après s'être élevée par les richesses et par les
talents de quelques-uns de ses membres aux plus hautes dignités de
l'État, cette famille s'éteignit dans le cours du XVIIe siècle. Il y a
aujourd'hui encore en Pologne plusieurs familles nobles d'origine
écossaise, les Haliburton, les Wilson, les Fergus, les Stuart, les
Hasler, les Watson, etc.; deux ministres écossais, Forsyth et Inglis,
ont composé des poésies sacrées. Le plus distingué de tous est sans
contredit le docteur John Johnstone, le plus remarquable peut-être des
naturalistes du XVIIe siècle[122].
[Note 122: John Johnstone naquit, en 1603, à Szamotuly ou Sambter,
dans la Grande-Pologne. Son père, Siméon Johnstone, était un ministre
protestant descendant des Johnstone de Craigbourne en Écosse. John
étudia dans diverses écoles de son pays; il alla, en 1622, en
Angleterre, puis en Écosse, où il demeura jusqu'en 1625; de là, il
revint en Pologne. En 1625, il entreprit l'éducation de deux fils du
comte Kurzbach, et habita avec eux à Lissa. En 1628, il se rendit en
Allemagne, puis (1629) à Franeker, en Hollande, où il suivit les cours
de médecine. Il se livra aux mêmes études à Leyde, à Londres et à
Cambridge. De retour en Pologne, il devint le précepteur de deux
jeunes nobles, Boguslav Leszczynski et Vladislav Dorohostayski, avec
lesquels il visita Leyde et Cambridge, où il reçut le diplôme de
docteur en médecine; il parcourut d'autres contrées de l'Europe et
rentra en Pologne vers la fin de 1636. L'année suivante, il se maria,
perdit sa femme, se remaria en 1638, et eut, de cette seconde union,
plusieurs enfants. En 1642, les Universités de Francfort-sur-l'Oder et
de Leyde lui offrirent leurs chaires de médecine; il refusa, préférant
vivre dans son pays, et résida à Lissa, en qualité de médecin de son
élève Boguslav Leszczynski. Les guerres de 1655 à 1660 le forcèrent à
quitter la Pologne; il se retira en Silésie, près de Liegnitz, où il
habita jusqu'à sa mort, arrivée en 1675. Son corps fut enseveli à
Lissa. Voici les titres de ses principaux ouvrages:--_Thaumatographia
naturalis in X classes divisa_, Amsterdam, 1632, 1633, 1661 et
1666;--_Historia universalis, civilis et ecclesiastica, ab orbe
condito ad 1633_, Leyde, 1633 et 1638, Amsterdam, 1644, Francfort,
1672;--_De naturæ constantiâ, etc._, Amsterdam, 1632, traduit en
anglais sous ce titre: _the History of the constancy of nature, etc._,
Londres, 1657;--_Systema Dendrologicum_, Lissa, 1646;--_Historia
naturalis de Piscibus et Cetis_, Francfort, 1646;--_De quadrupedibus,
avibus, piscibus, insectis et serpentibus_, Francfort, 1650, 2 vol.
Cette édition est très estimée, à cause des planches exécutées par le
célèbre Merian.--_Idea medicinæ universa praticæ_, Amsterdam, 1652,
1664, Leyde, 1655;--_Historia naturalis de Insectis_, Francfort,
1653;--_Historia natur. animal. cum figuris_, 1657, etc., etc. Le
grand nombre de ces ouvrages, qui eurent, de leur temps, une très
haute réputation, prouve le mérite extraordinaire de John Johnstone.]
Il semble, en vérité, qu'il y ait entre l'Écosse et la Pologne un lien
mystérieux. Si, dans le passé, les Écossais ont trouvé en Pologne une
seconde patrie, n'est-ce pas de l'Écosse que sont partis, de nos
jours, les accents les plus généreux en faveur de notre nationalité?
L'illustre poète, Thomas Campbell, n'a-t-il pas chanté en vers
immortels les grandes et tristes destinées de la Sarmatie? Et à ce
nom, comment ne pas ajouter celui de cet homme au coeur si noble, qui
s'est toujours montré le défenseur si ardent de la cause polonaise, le
nom de lord Dudley Stuart?
Malgré ses dissensions intérieures, le Protestantisme de Pologne se
trouvait dans une situation très favorable; il avait pour lui la
majorité des nobles, tandis que plusieurs familles puissantes et la
masse de la population, dans les provinces de l'est, appartenaient à
l'Église grecque, aussi hostile au Catholicisme qu'aux Protestants.
J'ai déjà dit que le primat de Pologne inclinait fortement vers les
doctrines de la Réforme; il en était de même d'un grand nombre de
prélats et de prêtres, qui étaient disposés à concourir à la fondation
d'une Église nationale réformée, mais qui étaient éloignés du
Protestantisme par les divisions peu édifiantes de tant de sectes. La
plupart des membres laïques du sénat polonais étaient ou Protestants
ou partisans de l'Église grecque. Enfin, le roi donna une preuve
marquée de ses préférences pour la Réforme, en appelant au sénat
l'évêque catholique Paç, qui était devenu protestant. Ainsi l'Église
romaine en Pologne était sur le bord de l'abîme: elle ne fut sauvée
que par l'un de ces puissants caractères qui apparaissent parfois dans
l'histoire pour hâter ou pour arrêter pendant des siècles la marche
des événements. Je veux parler d'Hosius, que l'on a eu raison
d'appeler le grand cardinal.
Stanislas Hosen (en latin Hosius) naquit à Cracovie, en 1504, d'une
famille allemande enrichie par le commerce. Il fut élevé en Pologne;
mais il compléta ses études à Padoue, où il se lia intimement avec le
célèbre prélat anglais Reginald de la Pole (cardinal Polus). De Padoue
il se rendit à Bologne, où il prit le grade de docteur en droit sous
la direction de Buoncompagni, qui plus tard devint pape sous le nom de
Grégoire XIII. Revenu en Pologne, il fut recommandé par l'évêque de
Cracovie, Tomiçki, à la reine Bona Sforza, qui lui procura un
avancement rapide. Le roi Sigismond Ier lui confia les affaires de la
Prusse polonaise et le nomma chanoine de Cracovie. Hosius se distingua
bientôt par son hostilité contre les Protestants; toutefois, il ne les
combattit pas d'abord directement, imitant, selon l'expression de son
biographe (Rescius), «la prudence du serpent», il les fit attaquer par
d'autres prédicateurs. Il fut appelé à l'évêché de Culm, et s'acquitta
avec talent de missions importantes auprès de l'empereur Charles-Quint
et de son frère Ferdinand. Devenu évêque d'Ermeland, et, par
conséquent, chef de l'Église dans la Prusse polonaise, il opposa
vainement son influence aux progrès de la Réforme de Luther, à
laquelle se convertirent rapidement la plupart des habitants. Son
activité tenait du prodige; il dictait à la fois à plusieurs
secrétaires; pendant ses repas, il traitait souvent les affaires les
plus difficiles, expédiait sa correspondance ou écoutait la lecture de
quelque livre nouveau; il se mettait ainsi au courant de tous les
évènements de son époque, et de toutes les opinions exprimées par les
réformateurs qu'il combattait. Il s'adressait continuellement au roi,
aux nobles, au clergé; il assistait aux diètes, aux réunions
provinciales, aux synodes, aux chapitres, etc., et en même temps il
composait une foule d'ouvrages qui l'ont élevé au rang des premiers
écrivains de son Église, et qui ont été traduits dans les principales
langues de l'Europe[123]. Il écrivait avec une égale habileté en
latin, en polonais et en allemand, et il savait adapter son style au
caractère de ses lecteurs. Ainsi, ses ouvrages latins nous montrent le
théologien profond, érudit et subtil; en allemand, il imite avec
succès la vigueur et la rudesse du style de Luther, et en polonais il
prend une forme légère, presque plaisante, et conforme au goût et au
caractère de ses concitoyens. Hosius étudiait particulièrement la
polémique des écrivains appartenant aux différentes Confessions
protestantes, et il sut merveilleusement tirer parti de leurs
arguments contradictoires. Il ne se faisait aucun scrupule de
conseiller la répression la plus violente contre les hérétiques, et,
sur ce point, il professa ouvertement ses principes dans une lettre
qu'il adressait au cardinal de Lorraine (Guise) pour le féliciter du
meurtre de Coligny, et pour remercier Dieu du massacre de la
Saint-Barthélemy. Il n'hésitait pas à déclarer que ces nouvelles
l'avaient rempli de joie et qu'il invoquait en faveur de la Pologne un
semblable bienfait[124].
[Note 123: Voici les titres des principaux écrits d'Hosius: _Confessio
catholicæ fidei christianæ, vel potius explicatio confessionis à
patribus facta in synodo provinciali quæ habita est Petricoviæ, ann.
1551_, Mayence, 1551. (Rescius dit que cet ouvrage a eu trente-deux
éditions en diverses langues du vivant d'Hosius).--_De expresso verbo
Dei_, 1567.--_Propugnatio christianæ catholicæque doctrinæ_, Anvers,
1559.--_Confutatio prolegomenon Brentii_, Anvers, 1565.--_De
communione sub utrâque specie._ _De sacerdotum conjugio._ _De Missâ
vulgari lingua celebranda_, etc. La meilleure édition de ces divers
ouvrages est celle de Cologne, 1584. La vie d'Hosius, écrite par
Rescius (Reszka), a été publiée à Rome en 1587.]
[Note 124: Voyez dans les écrits d'Hosius, _Epistola Carolo cardinali
Lotharingo_, etc., _Sublacio, 4 septembris 1572_.]
Et cependant ce prélat, qui se laissait aller à de si odieux
sentiments, possédait à tous autres égards les plus nobles qualités;
sans partager l'exagération de Bayle, qui le considère comme le plus
grand homme que la Pologne ait jamais produit, on doit reconnaître
qu'Hosius se distinguait autant par l'élévation de ses talents que par
l'éminence de ses vertus. Aussi, n'est-ce point à lui qu'il convient
d'imputer les fautes qu'il a commises, mais aux principes de l'Église
qu'il défendait. Sa passion était si vive, que, dans l'un de ses
écrits de polémique, il déclara que, dépourvues de leur caractère
sacré, les Écritures n'auraient point à ses yeux plus de valeur que
les fables d'Ésope[125]. Il fut créé cardinal, en 1561, par le pape
Pie IV, et il présida le concile de Trente. Nommé grand-pénitentiaire
de l'Église, il passa les dernières années de sa vie à Rome, où il
mourut en 1579, à l'âge de soixante-dix-huit ans.
[Note 125: Voyez _Bayle_, art. _Hosius_.]
En politique comme en religion, Hosius défendait énergiquement les
doctrines de Rome; il soutenait que les sujets n'avaient aucun droit,
et qu'ils devaient une obéissance aveugle à leur souverain. De même
qu'un grand nombre d'écrivains catholiques, il attribuait les
innovations politiques aux doctrines de la Réforme; il affirmait que
les peuples se révoltaient parce qu'ils lisaient les Écritures, et il
réprimandait surtout les femmes qui lisaient la Bible.
Malgré sa profonde instruction, Hosius ne put se soustraire au préjugé
qui, dans la pratique du Catholicisme, représentait la mortification
comme agréable à Dieu; il se soumettait à de rudes flagellations et se
frappait jusqu'au sang avec une ferveur égale à celle qu'il eût
déployée contre les ennemis du pape.
Telle fut la vie de cet homme célèbre qui, voyant échouer tous ses
efforts pour combattre la Réforme en Pologne, adopta une politique qui
lui valut l'éternelle reconnaissance de Rome et la malédiction de sa
patrie. Hosius appela à son aide le nouvel ordre des Jésuites, qui,
par son admirable organisation, par son zèle, par son activité peu
scrupuleuse sur le choix des moyens, réussit à préserver le
Catholicisme d'une ruine imminente dans toute l'Europe, et même à le
rétablir triomphant dans des contrées où il avait été déjà vaincu.
Dès 1558, l'ordre des Jésuites envoya en Pologne un de ses membres nommé
Canisius, pour étudier la situation du pays. Canisius déclara que la
Pologne était profondément atteinte par l'hérésie, et il attribuait ce
fait à l'éloignement que le roi manifestait pour toute mesure
sanguinaire destinée à réprimer le Protestantisme. Il s'entretint, avec
les principaux chefs du clergé catholique, au sujet de l'établissement
des Jésuites en Pologne; mais il revint de sa mission sans avoir obtenu
aucun résultat positif. En 1564, Hosius, à son retour du concile de
Trente, remarqua les progrès du Protestantisme dans son diocèse; il
s'adressa à l'illustre général des Jésuites, Lainez, et le pria de lui
envoyer quelques membres de son ordre. Lainez lui expédia immédiatement
des Jésuites de Rome et d'Allemagne. Hosius logea ses nouveaux hôtes à
Braunsberg, petite ville de son diocèse, et dota richement cette
Congrégation naissante, dont le but était de se répandre dans toute la
Pologne. En 1561, on essaya d'introduire les Jésuites à Elbing; mais la
population protestante de cette ville montra une opposition si vive,
qu'Hosius fut obligé d'abandonner son projet. Les progrès des Jésuites
furent d'abord très lents; ce ne fut que six ans après leur arrivée en
Pologne, que l'évêque de Posen, cédant aux instances du légat, les
accueillit dans cette ville, leur fit donner l'une des principales
églises, ainsi que deux hôpitaux et une école, les dota d'un fonds de
terre et leur abandonna sa bibliothèque. Les Jésuites gagnèrent ensuite
la faveur de la princesse Anne, soeur du roi Sigismond-Auguste. Plus
tard, le primat Uchanski, qui, par la mort de Sigismond-Auguste, voyait
s'évanouir les chances du Protestantisme, qu'il avait paru disposé à
adopter, voulut se réconcilier avec Rome en déployant le plus grand zèle
pour les intérêts catholiques, et il s'érigea en protecteur de l'ordre
des Jésuites. Son exemple fut suivi par plusieurs évêques. Je décrirai
ailleurs le nombre et l'influence des Jésuites, lorsque j'aurai à
retracer les intrigues incessantes à l'aide desquelles cet ordre parvint
à détruire en Pologne le parti anti-papiste, sacrifiant ainsi à la
domination de Rome la prospérité nationale et les plus chers intérêts
du pays.