POLOGNE.

(Suite.)

Jean A Laski ou Lasco; sa famille, ses travaux évangéliques en

Allemagne, en Angleterre et en Pologne. -- Arrivée du nonce

Lippomani, et ses intrigues. -- Synode catholique de Lowicz et

meurtre juridique d'une jeune fille et de plusieurs Juifs,

meurtre commis par ce synode à l'instigation de Lippomani. -- Le

prince Radziwill le Noir; services qu'il a rendus à la cause de

la Réforme.

La famille des Laski a produit, pendant le XVIe siècle, plusieurs

hommes illustres dans l'Église, dans la politique et dans les camps.

Jean Laski, archevêque de Gniezno, chancelier de Pologne, publia en

1506 la première collection des lois de ce pays, collection connue

sous le nom de _Statut de Laski_. Il avait trois neveux, qui tous

acquirent une réputation européenne. Stanislas résida long-temps à la

cour du roi de France, François Ier, qu'il accompagna à la bataille de

Pavie et dont il partagea la captivité; puis il revint dans son pays

où il fut successivement revêtu des plus hautes dignités. Jaroslav,

dont les talents extraordinaires et l'expérience militaire et

politique sont attestés par les premiers écrivains de l'époque, par

Paul Jovius, Érasme, etc., est demeuré surtout célèbre par le rôle

qu'il joua lors de l'intervention des Turcs en Hongrie et du siége de

Vienne en 1529[106]. Le troisième frère était Jean Laski le

Réformiste. Il naquit en 1499; destiné dès sa jeunesse à la carrière

de l'Église, il reçut une excellente instruction et visita les

différents pays de l'Europe, où il se mit en relation avec les savants

les plus distingués de son temps. En 1524, il fut, en Suisse, présenté

à Zwingle, qui jeta dans son âme les premiers doutes sur l'orthodoxie

de l'Église romaine. Il passa l'année 1525 à Bâle avec Érasme, chez

lequel il vivait et qui avait pour lui une admiration presque

enthousiaste. Laski fit voir le prix qu'il attachait à l'amitié

d'Érasme, en subvenant à tous ses besoins avec autant de générosité

que de délicatesse. Non-seulement il le remboursa très largement de

toutes les dépenses occasionnées par son séjour, mais encore il lui

acheta sa bibliothèque, dont il lui laissa la jouissance sa vie

durant[107]. Il est probable qu'il dut à Érasme cette rare douceur de

caractère qui distingua tous ses actes.

[Note 106: Après la mort de Louis le Jagellon, roi de Hongrie, qui

périt à la bataille de Mohacz contre les Turcs, en 1525, et ne

laissait point de postérité, un parti puissant éleva au trône Jean

Zapolya, woïvode de Transylvanie. Celui-ci ne put se maintenir en

présence de Ferdinand d'Autriche, qui avait été élu par le parti

opposé, et qui, ayant épousé une soeur du dernier roi, lui succéda en

Bohême, avec l'aide de son frère Charles-Quint. Zapolya se retira en

Pologne, où Jaroslav Laski lui proposa de le replacer sur le trône de

Hongrie en s'appuyant du secours des Turcs. Zapolya donna à Laski ses

pleins pouvoirs, et lui promit, en récompense de ses services, la

principauté de Transylvanie. Laski se rendit donc à Constantinople: il

n'avait rien à offrir, et il avait tout à demander. Cependant, ses

négociations furent si heureuses, que, le 20 février 1528, deux mois

seulement après son arrivée, il signa un traité d'alliance contre

l'Autriche avec le sultan Soliman, qui s'engageait à rendre à Zapolya

la couronne de Hongrie, sans autre condition que celle d'être reconnu

comme le protecteur ou _le frère aîné_ du nouveau roi. Le succès de

l'ambassade de Laski fut dû en grande parti à l'influence slave. Le

vizir et les principaux dignitaires de la Turquie étaient des Slaves

de Bosnie, qui avaient embrassé l'islamisme et étaient devenus les

plus fidèles sujets de la Porte, tout en conservant leur langue et un

vif attachement pour la nationalité slave. On parlait à la cour du

sultan le slave autant que le turc, et Laski put s'entretenir

librement avec le vizir et les ministres, qui le traitaient comme un

compatriote. Laski a laissé un journal de son voyage, et il cite les

paroles remarquables qui lui furent adressées par Mustapha-Pacha:

«Nous sommes du même peuple; vous êtes Lekh[106-A], et je suis

Bosnien. Il est naturel que chacun préfère son pays à tout autre.» Ces

paroles, dites par un Slave musulman, investi d'une haute fonction de

l'Empire turc, à un Polonais chrétien, prouvent la force des affinités

slaves et indiquent le parti que l'on pourrait tirer de ces

dispositions nationales.--Conformément au traité, une armée turque

rétablit Zapolya sur le trône de Hongrie, et vint mettre le siége

devant Vienne, qui fut sur le point d'être prise. Cependant Zapolya

oublia ce qu'il devait à Laski, ou plutôt il ne put supporter l'idée

d'être à ce point son obligé. Au lieu de recevoir la principauté de

Transylvanie, Laski fut accusé de conspiration et emprisonné.

L'influence de ses amis le fit remettre en liberté: son innocence fut

proclamée par lettres-patentes, et il reçut en dédommagement des

sommes qu'il avait dépensées au service de Zapolya, les villes de

Kesmark et de Debreczyn. L'âme fière de Laski ne pouvait être apaisée

par cet acte de justice péniblement arraché à l'ingratitude d'un roi

qui lui devait sa couronne. Il quitta le service de Zapolya et résolut

de défaire son propre ouvrage en détrônant ce prince. Il se rendit, en

conséquence, auprès de Ferdinand d'Autriche, qui accueillit à bras

ouvert un allié aussi précieux. En 1540, lorsque Ferdinand réunissait

une armée pour reconquérir la Hongrie, Laski fut envoyé à

Constantinople pour empêcher Soliman de secourir Zapolya. Son arrivée

à la cour ottomane, dans un rôle diamétralement opposé à celui qu'il

avait rempli douze années auparavant, excita la colère et les soupçons

du sultan, qui le fit emprisonner. Sa vie fut même quelque temps en

péril; mais il réussit à calmer Soliman, et rentra tout-à-fait en

grâce. Il tomba malade à Constantinople et se retira en Pologne; il

mourut en 1542 des suites de cette maladie, à laquelle on a supposé

que le poison n'était pas étranger. Son fils Albert, palatin de

Sieradz, visita l'Angleterre en 1583, et fut reçu par la reine

Élizabeth avec les marques de la plus haute distinction. On lui rendit

à Oxford les honneurs réservés d'ordinaire aux souverains. (Voyez

_Wood's History and antiquities of Oxford_, traduction anglaise, vol.

2, pag. 215-218.)]

[Note 106-A: Nom donné anciennement aux Polonais par les Russes et

adopté par les Turcs.]

[Note 107: Érasme exprime dans ses lettres la plus vive admiration

pour les talents et le caractère de Laski. Il dit que, malgré son

grand âge, il tira grand profit de ses relations avec ce jeune savant.

Laski n'avait alors que vingt-six ans, et il était déjà connu des

personnages les plus éminents de son époque: ainsi, dans une lettre

écrite à Marguerite de Navarre, soeur de François Ier, à l'occasion de

la bataille de Pavie, Érasme mentionne les lettres écrites par cette

reine à Jean Laski, son hôte. Il est probable que Laski fut connu de

la reine de Navarre par l'entremise de son frère Stanislas, qui était

attaché à la cour de François Ier.]

Laski retourna en Pologne en 1526; il inclinait déjà vers le

Protestantisme: il resta toutefois fidèle à l'Église établie, dans

l'espérance que l'on pourrait la réformer sans rompre avec Rome; ce

fut dans cette pensée qu'il engagea Érasme à signaler avec de grands

ménagements, au roi de Pologne, la nécessité d'opérer quelques

réformes. Par l'influence de ses relations de famille, et par

l'ascendant de son propre mérite, Laski se serait certainement élevé

aux premières dignités de l'Église polonaise; déjà même le roi l'avait

nommé évêque de Cujavie. Mais il se présenta devant le prince, et lui

déclara franchement que ses opinions religieuses ne lui permettaient

pas d'accepter cette marque de faveur. Ses scrupules furent respectés;

il quitta son pays en 1540, rendit publique son adhésion aux principes

de l'Église protestante de Suisse, et se maria à Mayence (1540). Ses

connaissances étendues, son esprit élevé, ses relations avec les

savants de son époque, lui acquirent une grande réputation parmi les

princes protestants, qui cherchèrent à l'attirer dans leurs États. Le

souverain de la Frise orientale, où la Réforme avait été introduite en

1528, désira que Laski vînt compléter cette grande oeuvre. Laski

hésita long-temps; il désigna, pour le suppléer, son ami Hardenberg;

enfin, cédant aux plus vives instances, il accepta, en 1543, la

mission qui lui était proposée, et fut nommé surintendant de toutes

les églises de la Frise. Il devait rencontrer d'immenses obstacles,

car il lui fallut lutter contre la répugnance que l'on éprouvait

encore à supprimer entièrement les rites de la religion catholique,

contre la corruption du clergé, et surtout contre l'indifférence de la

majeure partie du peuple en matière de religion. À force de zèle et de

persévérance, il réussit, après six ans de lutte, à extirper

complètement les racines du Papisme et à établir dans le pays la

Religion protestante. Pendant ces six années (sauf quelques

intervalles de découragement et de dégoût), Laski abolit l'adoration

des images, améliora les règles de la hiérarchie et de la discipline,

organisa, selon les Écritures, la cérémonie de la communion, et

composa une confession de foi; en un mot, il fut le véritable

fondateur du Protestantisme dans la Frise.

La confession de foi, écrite par Laski, confirmait, au sujet de la

communion, la doctrine adoptée par les réformateurs suisses et par

l'Église anglicane; aussi éveilla-t-elle l'indignation violente des

Luthériens. Les docteurs de Hambourg et de Brunswick dirigèrent contre

Laski les accusations les plus grossières, auxquelles celui-ci

répondit par de solides arguments. Cependant, à partir de cette

époque, il se manifesta en Frise un mouvement marqué en faveur des

doctrines de Luther, et les chefs de ce nouveau parti annoncèrent

hautement le projet d'appeler Melanchton. Le Réformateur polonais se

décida alors à abandonner la direction des affaires religieuses en

Frise, et ne conserva que l'administration d'un temple à Emden.

En 1548, Laski fut instamment prié, par l'archevêque Cranmer, de venir

se joindre en Angleterre à plusieurs hommes éminents qui étaient

chargés de compléter la Réforme de l'Église. Cette invitation lui

était adressée d'après les conseils de Pierre Martyr et de Turner.

Bien que Laski eût encore en Frise de nombreux partisans et se vît

retenu par la reine, il résolut de répondre à l'appel de Cranmer.

Toutefois, comme il n'était pas fixé sur les principes qui devaient

servir de base à la Réforme de l'Église anglicane, il jugea prudent de

ne faire d'abord qu'une visite temporaire en Angleterre, afin

d'étudier le terrain. Il prit donc un congé et arriva en Angleterre au

mois de septembre 1548. Il demeura six mois à Lambeth avec

l'archevêque Cranmer, dont il devint l'intime ami et dont les vues

s'accordèrent complètement avec les siennes, tant sur le point de

doctrine que sur les questions de hiérarchie et de discipline

ecclésiastique. Il retourna en Frise au mois d'août 1548, et l'on peut

juger de l'impression favorable qu'il produisit en Angleterre, par les

louanges que lui décerna Latimer, dans un sermon prêché devant le roi

Édouard VI[108].

[Note 108: Latimer prépara la réception de Laski, dont il fit un grand

éloge, dans l'un de ses sermons prononcé devant le roi Édouard: «Jean

Laski, disait-il, est venu en Angleterre; c'est un homme d'une haute

instruction, c'est un noble dans son pays. Il est parti: s'il nous a

quittés faute d'emploi, c'est un malheur. Je désirerais que de tels

hommes demeurassent dans le royaume. «Celui qui vous reçoit me

reçoit,» a dit le Christ. Le roi s'honorerait donc en leur faisant

accueil et en les gardant en Angleterre.» (_Strype's Memorials of

Cranmer_, page 236.)]

Laski retrouva sa congrégation dans une situation très périlleuse, et

l'introduction de l'_Intérim_[109] dans la Frise hâta son départ. Il

visita plusieurs États de l'Allemagne, et se rendit ensuite en

Angleterre, où il arriva au printemps de 1550.

[Note 109: On nomme ainsi le règlement ecclésiastique qui fut publié

par Charles-Quint après sa victoire sur les Protestants, et qui devait

demeurer en vigueur jusqu'à la réunion d'un concile général. Ce

règlement permettait aux Protestants de communier sous les deux

espèces, mais il leur imposait les rites et les dogmes de l'Église

romaine. Il fut aboli par le traité de Passau en 1552.]

Laski fut nommé surintendant de la congrégation protestante étrangère

établie à Londres, et sa nomination fut signée par Édouard VI, le 23

juillet 1550, et rédigée dans les termes les plus flatteurs. La

congrégation fut mise en possession de l'église des Frères Augustins,

et d'une charte qui lui conférait tous les droits attribués aux

corporations. Elle se composait de Français, d'Allemands, d'Italiens,

généreusement accueillis par le gouvernement anglais. Le rôle qu'elle

était appelée à jouer avait une grande importance, et sa création fait

honneur au zèle et aux vues éclairées de Cranmer, car elle contenait,

en quelque sorte, la semence destinée à féconder la Réforme dans les

pays où ses membres avaient dû s'exiler.

Laski eut beaucoup de peine à défendre la liberté de sa congrégation

contre les paroisses qui réclamaient fréquemment son concours pour le

service des églises locales. En 1551, il fut attaché à la commission

chargée de réformer la loi ecclésiastique, et devint ainsi le collègue

de Latimer, Cheek, Taylor, Cox, Parker, Cook et Pierre Martyr. Il se

trouvait donc dans une position très favorable pour soutenir les

étrangers de distinction qui avaient été obligés de chercher refuge en

Angleterre. Dans une lettre qu'il lui adressa, Melanchton fit lui-même

appel à son patronage.

La mort d'Édouard VI et l'avènement de Marie arrêtèrent les progrès de

la Réforme en Angleterre; toutefois, la congrégation de Laski put

quitter le pays sans être inquiétée. Elle s'embarqua le 15 septembre

1553 à Gravesend, en présence d'une foule de Protestants anglais qui

invoquaient à genoux la protection divine en faveur des pieux

voyageurs. Une tempête sépara la flottille, et le navire qui portait

Laski entra dans le port d'Elseneur. Le roi de Danemark accorda une

audience aux pèlerins et les écouta avec bonté; mais son chapelain,

Noviomagus, parvint à changer ses dispositions bienveillantes en

attaquant violemment, devant Laski lui-même, la confession de Genève.

Laski fut profondément affecté de ce procédé du clergé danois, qui ne

se borna pas à insulter un homme malheureux, mais qui alla jusqu'à lui

proposer d'abjurer son _hérésie_. La défense qu'il soumit au roi

n'apaisa pas l'_odium theologicum_ des Luthériens; l'un d'eux,

Westphalus, appela _Martyrs du diable_ les disciples de Laski, tandis

qu'un autre, nommé Bugenhagius, déclara qu'ils ne devaient pas être

considérés comme chrétiens. On leur signifia que le roi aimerait mieux

encore souffrir la présence des Papistes dans ses États, et ils durent

s'embarquer malgré la mauvaise saison. Les enfants de Laski obtinrent

seuls la permission d'attendre, pour partir, que le temps devînt plus

favorable.

À Lubeck, à Hambourg, à Rostock, la congrégation fut en butte aux

mêmes sentiments de haine de la part des Luthériens, qui refusèrent

même de prendre connaissance de ses doctrines, et qui les condamnèrent

sans l'entendre. Dantzick donna asile aux débris de la congrégation;

quant à Laski, il fut accueilli avec respect dans la Frise, d'où il

écrivit au roi de Danemarck une lettre de remontrances au sujet de la

rigueur imméritée que ce prince avait déployée contre lui; bientôt

après, l'illustre roi de Suède, Gustave Wasa, lui offrit une retraite

dans ses États, en lui promettant une liberté complète pour toute la

congrégation. Laski ne profita point de cette offre généreuse; il

comptait sans doute s'établir en Frise, où déjà il avait servi avec

tant de succès la cause de la Réforme. Mais l'influence croissante du

Luthéranisme et l'hostilité qu'il rencontra, le déterminèrent à se

retirer à Francfort-sur-le-Mein, où il fonda une Église pour les

réfugiés protestants de la Belgique.

Laski entretenait des relations suivies avec ses compatriotes, et

jouissait de l'estime du roi de Pologne, auquel il avait été vivement

recommandé par Édouard VI. Il ne perdait jamais de vue la grande

mission qu'il se proposait d'accomplir, dès que l'occasion lui

permettrait de propager la Réforme dans son propre pays. Lorsqu'il

s'engagea au service de la Frise et de l'Angleterre, il se réserva

toujours expressément la faculté de retourner en Pologne aussitôt que

la situation des affaires religieuses pourrait l'y appeler utilement.

Pendant son séjour à Francfort, Laski s'occupa activement de réunir

les deux Églises protestantes, c'est-à-dire l'Église luthérienne et

l'Église réformée. Il y fut encouragé par les lettres de

Sigismond-Auguste, qui avait fort à coeur cette fusion, considérée par

lui comme un acheminement vers la conclusion des luttes religieuses

qui déchiraient le royaume. Laski présenta donc au sénat de Francfort

un mémoire dans lequel il prouvait qu'il n'y avait pas de raisons

suffisantes pour motiver la séparation des deux Églises. Une

discussion sur cet important sujet devait avoir lieu le 22 mai 1556.

Le résultat aurait-il été favorable? cela est plus que douteux. Le

docteur luthérien Brentius arrêta la tentative projetée, en demandant

que l'Église réformée signât la Confession d'Augsbourg. De là un très

vif débat qui, au lieu d'amener un rapprochement, ne fit qu'envenimer

la situation. Cependant Laski ne désespérait pas; sur l'invitation du

duc de Hesse, il se rendit à Wittenberg pour s'entretenir avec

Melanchton. Bien qu'il fût très honorablement accueilli, il ne put

obtenir la faveur d'une discussion officielle. Melanchton lui remit,

pour le roi de Pologne, une lettre à laquelle il annexa la Confession

d'Augsbourg, telle qu'il l'avait modifiée, en promettant de plus

amples explications si le roi se décidait à établir la Réforme dans

ses États.

Avant de retourner en Pologne, Laski publia une nouvelle édition du

livre dans lequel il rendait compte de la situation des Églises

étrangères à Londres, pendant son séjour en Angleterre et depuis son

départ. Il dédia cette édition au roi, au sénat et à toutes les

assemblées locales. En outre, il fit connaître ses vues sur la

nécessité de réformer l'Église polonaise, et exposa les motifs qui le

poussaient à rejeter les doctrines et la hiérarchie de Rome. Il

soutint que les Écritures seules étaient la base de la doctrine

religieuse et de la discipline ecclésiastique;--que les traditions et

les vieilles coutumes ne devaient jouir d'aucune autorité;--que même

le témoignage des Pères de l'Église ne pouvait être considéré comme

décisif, attendu qu'ils avaient souvent exprimé des opinions très

diverses, et qu'ils n'avaient jamais réussi à constituer l'unité du

dogme;--que le plus sûr moyen de lever tous les doutes était de

remonter à la doctrine et à l'organisation de l'Église primitive;--que

la lettre des Écritures ne pouvait être expliquée ni commentée en

termes complètement étrangers à leur esprit; et que sous ce rapport

les conciles et les théologiens avaient commis de graves erreurs.

Laski ajouta que le pape opposait au rétablissement du texte de la

Bible, de sérieux obstacles qu'il était indispensable de surmonter, et

que l'on avait déjà fait un grand pas vers le but, puisque le roi

n'était pas hostile à la Réforme, réclamée par la majorité du pays.

Cette Réforme, toutefois, devait être conduite avec beaucoup de

prudence, parce que tous ceux qui combattaient Rome n'étaient pas

également orthodoxes; il fallait prendre garde d'élever une nouvelle

tyrannie sur les ruines de l'ancienne, et en même temps de favoriser

l'athéisme par un excès d'indulgence. «On ne s'entend pas encore, dit

Laski, sur le vrai sens de l'Eucharistie; supplions Dieu de nous

éclairer. Nous ne recevons que par la foi le corps et le sang de

Notre-Seigneur; il n'y a point dans la communion de présence réelle.»

Après avoir exposé ses principes religieux, il fournit quelques

explications personnelles. Il rappela qu'il n'avait jamais été exilé,

mais qu'il avait quitté son pays avec l'autorisation du feu roi, et

qu'il avait été, dans plusieurs États, ministre de la foi chrétienne.

Laski était le chef naturel du parti de la Réforme en Pologne:

l'admiration et les espérances des Protestants l'appelaient à cette

haute position, aussi bien que la haine et les calomnies des Papistes.

Il arriva en Pologne à la fin de 1556. Aussitôt les évêques, à

l'instigation du nonce Lippomani, se réunirent pour délibérer sur la

ligne de conduite qu'ils devaient adopter à l'égard de celui qu'ils

appelaient «le bourreau de l'Église.» Ils représentèrent au roi les

périls dont il était menacé par le retour d'un homme qui n'avait

d'autre but que de semer le trouble; ils dirent que Laski rassemblait

des troupes pour détruire les églises du diocèse de Cracovie et

soulever le pays contre le roi. Mais ces observations ne produisirent

aucun effet. Laski fut nommé surintendant de toutes les Églises

réformées de la Petite-Pologne. Sa science, sa moralité, ses relations

avec les familles les plus distinguées, contribuèrent puissamment à la

propagation des doctrines de l'Église suisse parmi les classes

supérieures de la société. Il avait constamment en vue la fusion de

toutes les sectes protestantes, et la fondation d'une Église nationale

réformée, à l'exemple de celle d'Angleterre, qui lui inspirait une

vive admiration et à laquelle il s'intéressa jusqu'à la fin de sa

vie[110]. Pour surcroît de difficultés, il dut lutter très vivement

contre l'apparition des doctrines anti-trinitaires. Il prit une part

active aux discussions des synodes et à la première traduction

polonaise de la Bible. Il publia également un grand nombre d'écrits,

dont la plupart sont aujourd'hui perdus. Il mourut en 1560, et ne put

mener à fin ses vastes projets. Nous ne possédons malheureusement que

très peu de renseignements sur les travaux qu'il accomplit en Pologne

à la fin de sa carrière, les prêtres catholiques, et surtout les

Jésuites, ayant eu grand soin de détruire tout ce qui se rattachait à

l'histoire du Protestantisme. Il faut ajouter que les descendants de

Laski se convertirent au Papisme, et que, dès lors, ils ont sans doute

essayé de supprimer les écrits de leur aïeul, qu'ils considéraient

comme hérétique[111].

[Note 110: Laski vivait encore à l'avènement d'Élizabeth, et bien

qu'il ne fût pas retourné en Angleterre depuis la mort d'Édouard VI,

il entretint une correspondance suivie avec les principaux chefs de

l'Église anglicane et avec la reine elle-même. Zanchy, professeur à

Strasbourg, lui écrivait, en 1558 ou 1559, les lignes suivantes: «Je

ne doute pas que vous n'ayez déjà donné votre avis à la reine sur les

moyens de servir les intérêts de la religion. Je ne saurais cependant

trop insister pour que vous lui écriviez le plus souvent possible; car

je sais quelle est votre influence en Angleterre. Le moment est venu,

où les hommes tels que vous doivent soutenir la reine et l'entourer de

conseils pour venir en aide à l'Église chrétienne; si le royaume du

Christ s'établit en Angleterre, ce résultat sera très profitable pour

les Églises éparses en Allemagne, en Pologne et dans les autres pays.»

(Voyez _Strype's Memorials of Cranmer_, pages 238, 239.)]

[Note 111: Laski se maria deux fois; son second mariage eut lieu en

Angleterre. Il laissa neuf enfants, dont le plus distingué fut Samuel,

qui suivit avec honneur la carrière militaire et fut employé dans

plusieurs missions diplomatiques très importantes. Laski dissipa, dans

la conception de ses projets, une immense fortune, et sa famille,

tombée dans l'oubli, embrassa la foi catholique. Il y a cependant, à

ce que je crois, une branche de cette famille qui est demeurée fidèle

au Protestantisme.]

Rome s'opposa de toutes ses forces à la convocation du synode national

conseillé par Laski et même par des Catholiques désireux de former une

Église polonaise. Le pape Paul IV envoya en Pologne un de ses plus

habiles serviteurs, Lippomani, évêque de Vérone, et il écrivit au roi,

au sénat, ainsi qu'aux membres les plus influents de la noblesse,

qu'il allait procéder lui-même aux réformes nécessaires, et qu'il

rétablirait l'unité de l'Église par la convocation d'un concile

général. Mais le célèbre réformiste, Vergerio[112], dévoila le

mensonge d'une telle promesse. La lettre que le pape adressa au roi

est très remarquable[113]; elle donne une juste idée des progrès

accomplis par le Protestantisme en Pologne, et elle prouverait au

besoin que les prétentions de la papauté ont toujours été invariables.

[Note 112: Voyez _M'Crie's Reformation in Italy_.]

[Note 113: Voici cette lettre: «Si je suis bien informé, je dois

éprouver la plus vive douleur, douter même de votre salut et de celui

de votre royaume. Vous favorisez les hérétiques, vous assistez à leurs

sermons, vous conversez avec eux, vous les admettez à votre table;

vous recevez leurs lettres et vous leur écrivez; vous souffrez que

leurs écrits circulent avec votre approbation; vous ne prohibez point

les assemblées, les conciliabules, les prêches des hérétiques.

N'êtes-vous point, par cette conduite, le soutien des rebelles et des

ennemis du Catholicisme, puisque vous les appuyez au lieu de les

combattre? Comment pouvez-vous, contrairement à votre serment et aux

lois de votre royaume, accorder aux infidèles les premières dignités

de l'État? Oui, vous entretenez, vous nourrissez, vous répandez

l'hérésie par les faveurs que vous prodiguez aux hérétiques. Vous avez

nommé, sans attendre la sanction du Saint-Siége, l'évêque de Chelm,

qui professe les doctrines les plus odieuses, à l'évêché de Cujavie.

Le palatin de Vilna (le prince Radziwill), un hérétique, le soutien et

le chef de l'hérésie, est investi, par vous, des plus hautes dignités.

Il est chancelier de Lithuanie, palatin de Vilna, l'ami le plus intime

du roi; il est, pour ainsi dire, le régent du royaume, et presque le

second roi. Vous avez détruit la juridiction de l'Église et promulgué

un acte de la diète qui autorise chacun à choisir, selon son gré, ses

prédicateurs et son culte. C'est par vos ordres que Jean Laski et

Vergerius sont venus en Pologne; c'est sous votre autorisation que les

habitants d'Elbing et de Dantzick ont aboli la religion catholique

romaine! Si vous ne tenez pas compte de cet avertissement qu'ont

provoqué de tels scandales, je me verrai obligé de recourir à des

moyens plus efficaces. Vous devez changer de conduite. Ne prêtez point

l'oreille à ceux qui veulent que vous vous révoltiez contre l'Église

et contre la vraie religion; exécutez les ordonnances de vos pieux

ancêtres; supprimez toutes les innovations qui ont été introduites

dans votre royaume; rendez aux Églises leur juridiction, reprenez aux

hérétiques les Églises dont ils se sont emparés; chassez les

prédicateurs qui corrompent impunément les sentiments du peuple.

Pourquoi attendre un concile général, puisque vous avez en mains les

moyens d'extirper l'hérésie? Je vous le répète, si notre avertissement

demeure sans effet, je serai obligé d'employer les moyens auxquels le

Saint-Siége ne recourt jamais en vain contre les rebelles endurcis.

Dieu nous est témoin que nous n'avons négligé aucun effort; mais comme

nos lettres, nos ambassades, nos avertissements et nos prières auront

été stériles, nous pousserons la rigueur aux dernières limites.»

(Voyez _Raynaldus ad ann._, 1566.)]

La mission de Lippomani ne fut pas infructueuse. Le nonce ranima le

courage du clergé, accrut les hésitations du roi en l'assurant que

Rome accorderait les réformes reconnues nécessaires, et réussit même,

par ses intrigues, à semer la discorde dans le camp des Protestants.

Dès que l'on connut les conseils de violence qu'il avait donnés au

roi, le pays tout entier se souleva contre lui avec tant d'ardeur que,

lorsqu'accompagné de sa suite, il fit son entrée dans la chambre des

Députés, lors de la diète de 1556, il fut apostrophé d'un cri unanime:

«_Salve progenies viperarum!_ (Salut, race des vipères!)» Il réunit à

Lowicz le clergé polonais, qui s'apitoya sur la situation de l'Église

et vota une foule de résolutions destinées à combattre l'hérésie. Ce

synode ne réussit cependant pas à faire reconnaître sa juridiction.

Lutomirski, chanoine de Przemysl, cité à comparaître sous

l'inculpation d'hérésie, proclama publiquement ses opinions

protestantes; il arriva suivi de ses amis, portant tous une Bible,

c'est-à-dire l'arme la plus redoutable pour Rome. Le synode n'osa plus

poursuivre un antagoniste aussi hardi, et il ferma les portes de la

salle où il était assemblé.

Après cet échec, le clergé voulut prendre sa revanche sur une question

de sacrilége. Afin de réussir plus sûrement, il choisit sa victime

dans les rangs inférieurs de la société. Une pauvre jeune fille,

Dorothée Lazeçka, fut accusée d'avoir dérobé une hostie aux moines

dominicains de Sochaczew[114], en feignant de recevoir la communion.

On disait qu'elle avait caché cette hostie sous ses vêtements, et

qu'elle l'avait vendue aux Juifs d'un village voisin, moyennant trois

dollars et une robe brodée de soie. L'hostie aurait alors été portée à

la synagogue, où, percée à coups d'épingle, elle aurait laissé

échapper du sang qui aurait été recueilli dans un vase. Les Juifs

essayèrent vainement de démontrer l'absurdité de cette fable, en

alléguant que leur religion n'admettait pas le mystère de la

transsubstantiation, et que dès lors on ne pouvait les soupçonner

d'avoir soumis à une pareille épreuve une hostie, qui n'était pour eux

qu'un simple pain à cacheter. Le synode, sous l'influence de

Lippomani, les condamna, ainsi que la malheureuse jeune fille, à être

brûlés vifs. Cette sentence inique ne pouvait être exécutée sans

l'_exequatur_, ou l'autorisation du roi, et Sigismond-Auguste était un

prince trop éclairé pour que l'on espérât d'obtenir sa sanction.

L'évêque Przyrembski, vice-chancelier de Pologne, fit un rapport dans

lequel il supplia le roi de ne pas laisser impuni un crime aussi

horrible, commis contre la majesté de Dieu. Myszkowski, grand

dignitaire de la couronne et protestant, fut si indigné de ce rapport,

que la présence seule du roi retint sa main prête à frapper le prélat.

Sigismond envoya au _staroste_ (gouverneur) de Sochaczew, l'ordre de

relâcher les accusés; mais le vice-chancelier fabriqua un _exequatur_

auquel il apposa secrètement le sceau royal, et il transmit un ordre

d'exécution. Informé de cette fourberie, le roi se hâta d'expédier un

messager pour en prévenir les tristes effets. Il était trop tard.

L'assassinat juridique était accompli!

[Note 114: Petite ville située entre Lowicz et Varsovie, à 38 milles

anglais de cette capitale.]

Ce crime a été raconté par les écrivains protestants et par les

historiens catholiques. Raynaldus, qui a écrit sous l'inspiration de

la cour de Rome, fait remarquer que ce miracle se produisit en Pologne

fort à propos pour confondre les hérétiques, qui demandaient la

communion sous les deux espèces, et pour leur prouver que le corps, la

chair et le sang de J.-C. étaient contenus dans chacune des deux

espèces. Il serait superflu d'apprécier ici les réflexions de

l'historien catholique[115].

[Note 115: _Raynaldus ad annum. 1556_, vol. XII, p. 605.]

Cette atrocité souleva d'horreur toute la Pologne: la haine contre

Lippomani ne fit que s'accroître. Le nonce fut attaqué par des

pamphlets, par des caricatures, etc.; sa vie fut même en danger, et il

dut quitter le pays.

Parmi les actes de Lippomani, je signalerai encore l'essai qu'il tenta

pour convertir le prince Radziwill. Il lui écrivit une lettre dans

laquelle il parut douter de son hérésie, et lui déclara qu'il serait

le plus parfait de tous les hommes s'il voulait servir fidèlement la

véritable Église. Radziwill lui renvoya une réponse, rédigée par

Vergerius, et pleine de récriminations contre Rome. Ce personnage

éminent mérite de fixer notre attention; car il contribua plus que

tout autre aux progrès de la Réforme polonaise.

Nicolas Radziwill, surnommé _le Noir_, à cause de son teint,

appartenait à une riche famille lithuanienne. Une instruction solide

et de nombreux voyages développèrent ses talents naturels.

Sigismond-Auguste ayant épousé sa cousine, Barbe Radziwill, il se

trouva en relations intimes avec le roi, dont il gagna toute la

confiance. Il fut nommé chancelier de Lithuanie et palatin de Vilna:

il figura dans les affaires les plus importantes, et obtint, en

récompense, la propriété d'immenses domaines. Il visita à plusieurs

reprises, en qualité d'ambassadeur, les cours de Charles-Quint et de

Ferdinand Ier, et reçut de Charles-Quint le titre de prince de

l'Empire. Radziwill fut converti aux doctrines de la Réforme, à la

suite de ses rapports avec les Protestants de Prague, et, vers 1553,

il se rallia à la confession de Genève. À partir de ce moment, il se

voua tout entier aux intérêts de sa nouvelle religion. L'influence

considérable et la popularité dont il jouissait en Lithuanie lui

permirent d'engager avec succès la lutte contre Rome. Le clergé ne put

résister à un adversaire aussi redoutable; les prêtres eux-mêmes se

convertissaient avec tant d'ensemble, qu'il ne restait plus, dans le

diocèse de Samogitie, que huit prêtres catholiques. La noblesse

presque entière adopta le culte protestant. Radziwill bâtit à Vilna un

magnifique temple et un collége; il patrona par ses libéralités les

hommes distingués de son parti; il fit traduire et imprimer à ses

frais (1564), la première Bible protestante qui ait paru en Lithuanie,

ainsi qu'un grand nombre d'autres écrits en faveur de la Réforme[116].

Il fût parvenu, sans aucun doute, à obtenir la conversion du roi;

malheureusement, il mourut en 1565, dans toute la force de l'âge. À

son lit de mort, il conjura son fils aîné, Nicolas-Christophe, de

demeurer fidèle à la foi de son père. Déjà, lorsque son fils

s'approcha pour la première fois de la sainte table, il lui avait

rappelé, dans un discours éloquent, qu'il allait hériter d'une immense

fortune, d'un nom illustre, d'une estime universelle; que tous ces

biens étaient périssables, et qu'il devait surtout songer aux biens

solides qui procurent le salut éternel! La mort de Radziwill porta un

coup fatal à la cause du Protestantisme en Lithuanie, bien que ce

grand homme fût, jusqu'à un certain point, remplacé par son cousin,

Nicolas Radziwill, frère de la reine Barbe et surnommé Rufus, ou le

_Rouge_. Celui-ci commanda en chef les forces lithuaniennes, et se

distingua par ses talents militaires. Après la mort de son cousin, il

fut nommé palatin de Vilna, et protégea avec ardeur les temples et les

écoles. Les descendants de Radziwill le Noir rentrèrent tous au sein

de l'Église romaine, et leur lignée s'est perpétuée jusqu'à nos jours;

mais ceux de Radziwill Rufus professèrent le Protestantisme jusqu'à

l'extinction de leur branche. J'aurai, dans la suite de cet ouvrage,

occasion de revenir sur cette famille.

[Note 116: Cette Bible, in-folio, est très connue des collectionneurs

sous le nom de Bible de Radziwill. Le dernier duc de Sussex en

possédait un exemplaire magnifique qu'il avait payé 50 liv. sterl. Le

fils de Nicolas Radziwill étant devenu catholique, dépensa 5,000

ducats à racheter tous les exemplaires qu'il put trouver et qu'il fit

brûler sur la place publique de Vilna. Radziwill avait dédié cette

Bible au roi, en l'engageant très vivement à abjurer le Papisme. La

traduction fut confiée à plusieurs savants polonais et étrangers;

Laski, notamment, y prit part. Elle se distingue par la pureté et

l'élégance du style.]

Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais) · 第 16 / 68 题