Caractère général de l'histoire religieuse de la Pologne. --
Introduction du Christianisme. -- Influence du clergé germanique.
-- Existence des Églises nationales. -- Influence du Hussitisme.
-- Hymne polonais en l'honneur de Wiclef. -- Influence de
l'Université de Cracovie sur les progrès de l'intelligence
nationale. -- Projet de réforme ecclésiastique présenté à la
Diète de 1459. -- Doctrines protestantes en Pologne avant Luther.
-- Progrès du Luthéranisme en Pologne. -- Affaire de Dantzick. --
Caractère de Sigismond. -- Situation politique du pays. --
Société secrète à Cracovie pour la discussion des questions
religieuses. -- Arrivée des Frères Bohêmes et diffusion de leurs
doctrines. -- Émeute soulevée par les étudiants de l'Université
de Cracovie; leur départ pour les Universités étrangères;
conséquences de cet évènement. -- Premier mouvement contre Rome.
-- Synode catholique romain de 1551 et ses résolutions violentes
contre les Protestants. -- Irritation produite par ses
résolutions et abolition de l'autorité ecclésiastique sur les
hérétiques. -- Oréchovius, ses disputes et sa réconciliation avec
Rome; influence de ses écrits. -- Dispositions du roi
Sigismond-Auguste en faveur d'une réforme de l'Église.
L'histoire de l'Église de Pologne ne présente pas d'incidents aussi
vifs, aussi variés que la lutte des partis politiques et religieux en
Bohême; mais elle renferme, pour l'époque actuelle, des enseignements
bien plus précieux que ceux dont les exploits des Hussites ou la
défaite du Protestantisme en Bohême sous Ferdinand II nous ont déjà
fourni le texte. La cause du Protestantisme fut vaincue en Pologne,
non point par la force matérielle, mais par la force morale;--non
point par l'épée ou par le canon, mais par une sorte d'_agitation
pacifique_, entraînant parfois des actes de violence; elle fut
vaincue, en un mot, par les moyens employés aujourd'hui dans le même
but en Angleterre et dans tous les pays libres, sauf toutefois les
différences de temps et de lieux. C'est à ce titre que l'histoire du
Protestantisme en Pologne me paraît devoir offrir plus d'intérêt que
le récit des guerres sanglantes qui, ailleurs, ont précédé son
triomphe ou sa chute. Elle ne se borne pas, comme l'histoire de la
Bohême, à démontrer que la propagation des Écritures a toujours, et
partout, contribué puissamment au développement intellectuel,
politique et matériel des nations, et que leur décadence ou leur
suppression a produit l'effet contraire; elle confirme, de plus, une
grande et triste vérité, à savoir que, dans les luttes morales comme
dans les luttes matérielles, le succès appartient, non pas aux
meilleures causes, mais à celles qui sont le mieux défendues. Les
évènements que je me propose de retracer, prouveront que le zèle le
plus ardent et les talents les plus distingués, lorsqu'ils procèdent
isolément et sans plan arrêté, demeurent impuissants en face d'un
système fortement conçu, qui sait réunir et diriger vers un seul et
même but tous les efforts individuels; car l'organisation et la
discipline parviennent le plus souvent à vaincre, dans les luttes
matérielles, le courage le plus intrépide de troupes irrégulières, et,
dans les luttes de l'ordre moral, la résistance isolée des plus
éminents esprits.
Le Christianisme paraît s'être introduit de la Grande-Moravie en
Pologne, dans le courant du IXe siècle. Dès le Xe siècle il y avait
déjà fait de grands progrès. Le roi Mieczislav Ier reçut le baptême en
965, non point à l'instigation de missionnaires étrangers envoyés pour
le convertir lui et son peuple, mais sous l'influence des chrétiens
nés en Pologne. Il épousa, en même temps, la fille du roi de Bohême
qui était chrétien, et fut baptisé par un prêtre bohémien. L'Église
nationale slave, établie en Bohême par Méthodius et Cyrille, devait
naturellement franchir les frontières de la Pologne, où elle comptait
déjà de nombreux adhérents, convertis par les missionnaires moraves
indépendamment des chrétiens fugitifs de Moravie qui cherchèrent un
asile en Pologne après la conquête de leur pays par les Magyars. Les
relations intimes qui existaient alors entre les souverains polonais
et l'empire germanique[85], assurèrent à l'Église germanique une
grande influence sur la Pologne, dont le premier évêque, établi à
Posen, fut placé sous la juridiction spirituelle de l'archevêché de
Mayence d'abord, puis de celui de Magdebourg. Les premiers couvents de
ce pays furent habités par des bénédictins venus de Cluny (France),
et, pendant de longues années, toutes les fonctions ecclésiastiques en
Pologne, appartinrent à des prêtres ou à des moines originaires de
l'Italie ou de la France, et surtout de l'Allemagne. Ces derniers se
multiplièrent à tel point, que bientôt ils remplirent les couvents et
la plupart des paroisses. Ils se préoccupaient plus des intérêts de
leurs compatriotes que de l'instruction religieuse des indigènes; on
vit s'établir, au centre de la Pologne, des couvents où l'on
n'admettait que des moines de l'Allemagne[86], et il existe encore des
lettres pastorales par lesquelles les évêques polonais du XIIIe siècle
enjoignaient au clergé des paroisses de prêcher dans la langue
nationale, et non dans la langue allemande, incompréhensible pour
leurs ouailles[87], et interdisaient la nomination des curés qui ne
connaissaient pas le dialecte du pays. Il était très naturel que ce
clergé étranger s'efforçât de défendre le rituel de Rome contre les
Églises nationales qui, cependant, réussirent à conserver leur
existence jusqu'au XIVe siècle. Telle est, du moins, l'opinion des
meilleurs historiens polonais, et notamment celle du rév. M.
Juszinsky, prêtre catholique, dont l'instruction profonde et la
sagacité sont décisives en pareille matière. Juszinsky établit, en
s'appuyant sur des autorités incontestables, que les réformateurs du
XVIe siècle adoptèrent, pour leurs congrégations, un grand nombre de
cantiques empruntés aux Églises de Pologne (ce qui prouve que leur
souvenir était encore très récent), et il affirme que l'on se servait
très fréquemment des bréviaires polonais à la fin du XVe siècle.
[Note 85: Mieczislav reconnut la souveraineté de l'empereur pour les
territoires situés au-delà du Varta, et siégea régulièrement dans les
diètes. Ce lien féodal fut brisé sous le règne suivant.]
[Note 86: Je rapporte ce fait d'après le témoignage d'un écrivain
allemand, Ropel, _Geschichte Polens_, vol. I, page 572.]
[Note 87: Le souvenir de ces faits se retrouve dans un proverbe
populaire. Pour désigner une chose inintelligible, on dit: _C'est un
sermon allemand._]
J'ai rappelé, en parlant de la Bohême, que l'influence des Vaudois
s'était étendue jusqu'en Pologne, et j'ai décrit les rapports des
Hussites avec ce pays. L'incident le plus remarquable de ces relations
est, sans contredit, la discussion publique qui eut lieu en 1431, en
présence du roi et du sénat, entre les délégués hussites et les
docteurs de l'Université de Cracovie. L'historien polonais, l'évêque
Dlugosz, qui raconte ce fait, dit que la discussion, soutenue en
langue polonaise, dura plusieurs jours, que, de l'aveu de tous les
assistants, les hérétiques furent battus, mais qu'ils ne voulurent
jamais avouer leur défaite. Une autre ambassade hussite arriva, en
1432, en Pologne, pour proposer au roi Vladislav Jagellon une alliance
contre les chevaliers teutoniques, et lui annoncer que le concile de
Bâle avait admis les députés de leur secte. Cette dernière
circonstance détermina l'archevêque de Gniezno, ainsi que plusieurs
évêques, à recevoir dans leurs églises les députés hussites; mais
lorsque ceux-ci vinrent à Cracovie, l'évêque prononça l'interdit tant
que les hérétiques demeureraient dans l'enceinte de la ville. Le roi,
qui désirait s'allier avec les Hussites, fut si irrité contre
l'évêque, qu'il voulut le mettre à mort; on l'empêcha heureusement de
commettre cet acte de violence. L'alliance projetée n'eut pas lieu;
mais un ambassadeur polonais fut envoyé à Bâle afin de soutenir les
Hussites. Évidemment, grâce à ces relations amicales, les Hussites
devaient répandre leurs doctrines en Pologne; et il suffit de relire,
à cet égard, les règlements publiés en diverses occasions par le
clergé romain afin d'arrêter le progrès de ces doctrines. Ces
règlements ordonnaient aux curés d'emprisonner et de conduire devant
les évêques tous ceux qui étaient soupçonnés de favoriser la nouvelle
secte. Ils interdisaient toute communication avec la Bohême ou les
Bohémiens, et recommandaient particulièrement d'inspecter les livres
qui se trouvaient entre les mains des curés de paroisse. L'influence
du clergé obtint de l'autorité civile les ordres les plus sévères pour
la punition des hérétiques; toutefois, les récits de cette époque ne
mentionnent qu'un acte de persécution sanglante contre les Hussites,
acte commis dans un moment de trouble et à l'instigation d'un seul
évêque[88]. Quelques grandes familles protégeaient ouvertement les
doctrines des Hussites, qui, ayant à leur tête Melsztynski, membre
puissant de la noblesse, étaient sur le point de triompher, lorsque
leur chef fut tué dans un combat.
[Note 88: André Bninski, évêque de Posen, réunit 900 hommes armés,
assiégea la ville de Zbonszyn et força les habitants à lui livrer cinq
prédicateurs hussites qu'il fit brûler publiquement. Ce fait se passa
en 1439, alors que le pays était déchiré par des dissensions
intérieures pendant la minorité du roi.]
Bien que les doctrines des Hussites se fussent répandues dans une
grande partie de la Pologne, elles n'avaient point, dans ce pays, les
sympathies nationales qui leur donnèrent tant de force en Bohême,
parce que la nationalité polonaise n'avait point à lutter contre
l'élément germanique; en Bohême, cette lutte datait de l'affaire de
l'Université de Prague et de l'exécution de Jean Huss, qui dirigeait
un mouvement à la fois politique et religieux. Cependant, je le
répète, grâce aux affinités des Slaves avec la Bohême et à leur propre
mérite, les doctrines des Hussites avaient pris racine en Pologne,
comme le prouvent les règlements du clergé catholique; elles étaient
accueillies par un grand nombre d'esprits, et préparaient le terrain à
la Réforme du XVIe siècle[89]. La création, en 1400, de l'Université
de Cracovie, qui enfanta le génie de Copernic, après un siècle à peine
d'existence, imprima une impulsion vigoureuse au mouvement
intellectuel de la Pologne. Les chaires de cet établissement étaient
principalement occupées par des indigènes qui comptaient un grand
nombre de savants, formés dans les Universités de l'Italie, à Paris,
et surtout à Prague où les Polonais possédaient un collége. Dès ce
moment, l'instruction fut très vivement encouragée par les honneurs,
les émoluments et les perspectives des bénéfices attachés aux chaires
de l'Université de Cracovie; car on choisissait ordinairement, parmi
les plus illustres professeurs, les candidats pour les évêchés
vacants. Aussi, pendant le XVe siècle, l'Église polonaise peut-elle
citer avec orgueil plusieurs prélats aussi distingués par leur science
que par leur piété;--entre autres, Dlugosz, qui rendit de grands
services à son pays par la protection qu'il accorda aux lettres, par
l'accomplissement d'importantes missions diplomatiques et par la
publication des _Annales_, ouvrage fort estimé de tous les savants de
l'Europe;--Martin Tromba, archevêque de Gniezno et primat de Pologne,
qui joua un rôle éminent au concile de Constance, et qui forma le
projet d'introduire dans les cérémonies du culte la langue nationale,
ou, tout au moins, de rendre intelligible pour le peuple, la liturgie
latine, dont il fit traduire les livres en polonais[90].
[Note 89: La plus ancienne poésie polonaise que l'on ait conservée,
après l'hymne à la Vierge[89-A], est une poésie en l'honneur du
réformateur anglais. Ce poème a été composé vers le milieu du XVe
siècle, par André Galka Dobrzynski, maître ès-arts de l'Université de
Cracovie. En voici la traduction aussi littérale que possible:
«Vous, Polonais, Allemands, et toutes les nations! Wiclef vous parle
le langage de la vérité! La terre et la chrétienté n'ont jamais eu et
n'auront jamais d'homme plus grand que lui. Que celui qui désire se
connaître, approche Wiclef; celui qui suivra sa voie, ne s'égarera
jamais.
»Il a révélé la sagesse divine, la science humaine et des vérités qui
étaient inconnues aux sages.
»Il a écrit d'inspiration sur la dignité ecclésiastique, sur la
sainteté de l'Église, sur l'Antechrist italien, sur la perversité des
papes.
»Vous, prêtres du Christ, qui êtes appelés par le Christ, suivez
Wiclef.
»Les papes impériaux sont des antechrists; leur pouvoir procède de
l'Antechrist,--des dons des empereurs allemands.
»Sylvestre, le premier pape, a emprunté son pouvoir au dragon
Constantin, et il a versé son venin sur toutes les églises; conduit
par Satan, Sylvestre a trompé l'empereur et s'est emparé de Rome par
fraude.
»Nous désirons la paix;--prions Dieu! aiguisons nos glaives, et nous
vaincrons l'Antechrist. Frappons l'Antechrist avec le glaive, mais non
avec un glaive de fer. Saint Paul dit: «Tuez l'Antechrist avec le
glaive du Christ.»
»La vérité est l'héritage du Christ. Les prêtres ont caché la vérité;
ils la craignent, et ils trompent le peuple avec des fables. Ô Christ!
pour le salut de tes blessures, envoie-nous des prêtres qui puissent
nous guider dans les voies de la vérité et ensevelir l'Antechrist!»
Le même auteur a écrit, sur les oeuvres métaphysiques de Wiclef, un
commentaire latin dont le manuscrit est conservé dans la bibliothèque
de l'Université de Cracovie. Il fut obligé de quitter cette ville,
mais il trouva asile à la cour de Boleslav, prince d'Oppeln (Silésie),
qui professait les doctrines de Jean Huss.
J'ai puisé ces détails dans l'histoire de la littérature polonaise,
publiée par M. Michel Wiszniewski, élève de l'Université d'Édimbourg
et long-temps professeur à celle de Cracovie. Cet ouvrage, réellement
national, qui ne le cède à aucune des plus célèbres histoires de ce
genre, telles que celles de Tiraboschi, Ginguené, Sismondi, etc., n'a
malheureusement pas été terminé, l'auteur ayant dû s'exiler de son
pays et s'établir en Italie. Puissent des circonstances plus
favorables permettre à M. Michel Wiszniewski de compléter son travail,
bien qu'il n'ait plus rien à ajouter à la réputation qu'il s'est
acquise dans le monde littéraire.]
[Note 89-A: Cet hymne célèbre, qui était chanté par les soldats
polonais avant la bataille, et qui a été composé par saint Adalbert au
commencement du XIe siècle, a été traduit en anglais par le docteur
Bowring, dans ses extraits de poésie polonaise, et en français,
par....]
[Note 90: Un manuscrit de cette traduction a été conservé à Varsovie
dans la bibliothèque Zaluski, ainsi appelée du nom de deux frères qui,
élevés à l'épiscopat, la fondèrent à grands frais. Elle était
considérée comme l'une des plus riches de l'Europe, et les deux
prélats en firent don à l'État; mais, lors du démembrement de la
Pologne en 1795, elle fut transportée à Saint-Pétersbourg. Cet acte de
spoliation fut accompli sans aucun soin, et les livres les plus
précieux furent perdus dans le transport.]
Nous trouvons une preuve très remarquable de l'élévation de sentiments
qui distinguait, à cette époque, le clergé polonais, dans la
dissertation qui fut présentée au concile de Constance, et lue
publiquement le 8 juillet 1418, par le docteur Paul Voladimir, recteur
de l'Université de Cracovie et chanoine de la cathédrale. Cette
dissertation attaque vivement le principe reconnu et pratiqué par les
chevaliers teutoniques, à savoir: _que les Chrétiens sont autorisés à
convertir les infidèles par la force des armes, et que les terres des
infidèles appartiennent de droit aux chrétiens_; principe en vertu
duquel le pape concéda aux chevaliers la possession de la Prusse,
habitée par une population païenne, qui fut, dès ce moment, conquise,
baptisée, et soumise en outre au plus rude servage.
Rappelons, enfin, le projet de réforme ecclésiastique présenté à la
diète polonaise de 1459, par Ostrorog, palatin de Posen. Ce projet,
sans rien toucher aux dogmes ni aux rites de l'Église catholique
romaine, signalait énergiquement les abus et proposait des réformes si
décisives, que son adoption eût amené la séparation avec Rome plus
rapidement peut-être que ne l'eussent fait les plus violentes attaques
dirigées contre le dogme[91]. Il y avait, dans plusieurs pays, des
hommes qui critiquaient isolément les abus de l'Église; mais, ici, il
s'agissait d'une critique faite publiquement par un sénateur du
royaume à rassemblée des États, et d'après laquelle on peut se former
une idée des sentiments qui animaient, à cette époque, les hommes
d'État de la Pologne. Ce furent sans doute ces dispositions qui
permirent au roi Casimir III de porter secours au roi de Bohême,
Georges Podiebradski, bien que celui-ci fût excommunié et malgré la
vive opposition du pape et des évêques. Casimir n'eût point osé
résister à l'autorité, s'il n'avait été soutenu par l'opinion publique
de son pays.
[Note 91: Dans ce plan de réforme, Ostrorog soutenait que le Christ
ayant déclaré que son royaume n'est pas de ce monde, le pape n'avait
aucune autorité à exercer sur le roi de Pologne, et qu'il ne devait
pas exiger de ce dernier une attitude et un langage contraires à sa
dignité;--que Rome tirait chaque année du pays de fortes sommes
d'argent sous prétextes religieux, mais, en réalité, par des moyens de
superstition, et que l'évêque de Rome inventait les motifs les plus
injustes pour lever des taxes destinées non aux vrais besoins de
l'Église, mais à l'intérêt personnel du pape;--que tous les procès
ecclésiastiques devaient être jugés dans le pays, et non à Rome, «qui
ne prenait aucune brebis sans tondre la laine;»--qu'il y avait, parmi
les Polonais, des gens qui respectaient les affiches de Rome, ornées
de cachets rouges et de ficelles de chanvre et placées à la porte
d'une église, mais que l'on ne devait pas ajouter foi à ces impostures
de l'Italie.»--Il ajoute: «N'est-ce pas chose ridicule de voir le pape
nous imposer, en dépit du roi et du sénat, je ne sais quelles bulles
appelées indulgences? Le pape soutire de l'argent en promettant au
peuple de l'absoudre de ses péchés; et cependant Dieu a dit par la
voix de son prophète: «Mon fils, donnez-moi votre coeur et non votre
argent.» Le pape prétend qu'il emploie ses trésors à l'érection des
églises, mais, par le fait, il ne s'en sert que pour enrichir sa
famille. Je passe sous silence des actes encore plus blâmables. Il y a
des moines qui croient encore à de pareilles fables; il y a un grand
nombre de prédicateurs qui ne pensent qu'à récolter une riche moisson
et à se nourrir des dépouilles du pauvre peuple.» Ostrorog se plaint,
en outre, de l'incapacité de certains moines. «Avec une tonsure et un
capuchon, dit-il, le premier venu se croit apte à corriger le genre
humain. Il crie, et beugle presque, dans la chaire, où il ne rencontre
aucun antagoniste. Les hommes instruits, et même le vulgaire, ne
peuvent écouter sans horreur les non-sens et même les blasphèmes de
ces prédicateurs.»]
Ainsi, il est évident que le terrain était suffisamment préparé pour
la Réforme en Pologne, avant que ce mouvement se fût déclaré en
Allemagne et en Suisse, et je crois que la Pologne n'avait point
besoin d'être stimulée par l'exemple de l'étranger. Les premières
pensées de Réforme se firent jour dans un livre publié à Cracovie en
1515, c'est-à-dire deux ans avant que Luther fût entré en lutte avec
Rome. Ce livre posait ouvertement le principe de la Réforme, et
proclamait--«que l'on ne doit ajouter foi qu'à la Bible, et que l'on
peut se dispenser d'obéir aux commandements humains[92].--Les
doctrines de Luther se répandirent très rapidement dans la Prusse
polonaise, habitée par des bourgeois allemands fréquemment en rapport
avec l'Allemagne. À Dantzick, qui était la principale ville de cette
province, et qui, sous la suzeraineté des rois de Pologne, jouissait
d'une liberté complète pour son administration intérieure, la réforme
de Wittemberg fit de tels progrès, qu'en 1524 ses adhérents
possédaient cinq églises. Malheureusement, les réformateurs furent
aveuglés par leurs succès; et, au lieu de poursuivre leurs avantages
par les moyens qu'ils avaient d'abord employés, par la persuasion, ils
eurent recours à la violence, et imprimèrent à leurs cultes un
caractère politique. Quatre mille hommes armés entourèrent
l'Hôtel-de-Ville avec des canons, et forcèrent le conseil, composé de
membres de l'aristocratie de la cité, à se dissoudre et à signer une
déclaration constatant qu'il avait, par ses propres actes, provoqué
l'insurrection. Le nouveau conseil, choisi dans le parti du mouvement,
abolit entièrement les cérémonies du culte catholique, ferma les
monastères, et ordonna que les couvents et autres édifices consacrés
au clergé fussent convertis en écoles et en hôpitaux. Il déclara que
les biens de l'Église seraient réunis au domaine de l'État; il les
laissa cependant intacts.
[Note 92: _Épître de Bernard de Lublin à Simon de Cracovie._ Deux
écrits antérieurs, _De vero cultu Dei_ et _De matrimonio sacerdotum_,
publiés à Cracovie en 1504, contenaient également des doctrines que
Rome considère comme des hérésies.]
Cette révolution ne pouvait se justifier; car un très grand nombre
d'habitants adhéraient aux principes de l'ancienne Église, et ils
avaient incontestablement le droit de jouir, quant à l'exercice de
leur culte, d'une liberté égale à celle que les Réformistes
réclamaient pour eux-mêmes. Le changement opéré par la violence d'un
parti et non par le vote réfléchi des citoyens dans l'ordre religieux
et politique, était aussi illégal qu'injuste, et il ne pouvait avoir
d'autre caractère aux yeux du roi, quelle que fût, d'ailleurs,
l'opinion personnelle de ce prince.
Le trône de Pologne était alors occupé par Sigismond Ier, noble coeur
et esprit élevé. Une députation de l'ancien conseil de Dantzick se
présenta devant lui en habits de deuil, le suppliant de sauver la
ville, attaquée par l'hérésie, et de rétablir les institutions. Elle
l'assura, en même temps, que la majorité des citoyens désirait cette
restauration. Le roi invita les chefs de la révolution à comparaître
en sa présence: ceux-ci, tout en protestant de leur fidélité,
refusèrent d'obéir à cet ordre; ils furent mis hors la loi par la
diète, et le roi se rendit lui-même à Dantzick, pour réinstaller le
conseil, pendant que les principaux chefs du mouvement étaient
exécutés ou bannis.
Cet acte de Sigismond Ier ne peut être considéré que comme une mesure
politique; il ne se rattachait à aucun plan de persécution religieuse.
Si le roi avait laissé libre carrière à la révolte dans une ville
soumise à son autorité, il eût encouragé d'autres soulèvements qui
auraient compromis la tranquillité générale. Il ne poursuivit aucun
disciple du Protestantisme dans les diverses provinces de ses États,
et, si les Réformistes de Dantzick s'étaient contentés d'une
prédication pacifique, il ne les aurait pas inquiétés. En effet, bien
qu'en rétablissant l'ancienne administration de Dantzick, il eût
prohibé l'hérésie, il y toléra complètement, peu d'années après, les
paisibles manoeuvres du Luthéranisme qui devint, sous le règne
suivant, la religion de la majorité des habitants, sans qu'il fût
porté atteinte à la liberté des catholiques romains. Sigismond
professa publiquement ses intentions tolérantes dans une réponse
adressée au célèbre Jean Eck ou Eckius, qui lui avait dédié un livre
contre Luther, où il le pressait de persécuter les hérétiques et de
suivre l'exemple de Henry VIII d'Angleterre qui venait de publier un
livre contre le réformateur allemand: «Que le roi Henry écrive contre
Martin, si bon lui semble, dit Sigismond; quant à moi, je demeurerai
le roi des brebis et des boucs.»
Le progrès intellectuel que j'ai déjà signalé favorisa la cause de la
Réforme, qui fut également secondée par la constitution politique du
pays. Il n'y avait peut-être pas alors de nation plus libre que la
Pologne. Cette liberté était, il est vrai, restreinte aux classes
nobles: mais la noblesse polonaise ne pouvait être comparée à celle
des royaumes de l'Europe occidentale; elle formait une sorte de caste
militaire qui comprenait à peu près le dixième de la population, en
sorte que le nombre des habitants jouissant de droits politiques, se
trouvait, proportionnellement à l'ensemble, plus considérable que ne
l'était celui des électeurs en France, avant l'application du suffrage
universel. Il y avait, dans cette caste, des familles dont la fortune
et l'influence égalaient celles des plus puissants barons de la
féodale Angleterre; d'autres, au contraire, cultivaient elles-mêmes
leurs champs. Mais, quelle que fût l'inégalité des fortunes, tous les
nobles étaient égaux en droit. Le plus pauvre, dans sa cabane, était
un _seigneur_ aussi bien que le riche dans son palais, et sa personne
était aussi efficacement protégée par le _neminem captivabimus_,
l'_habeas corpus_ du Polonais[93].
[Note 93: La loi _neminem captivabimus nisi jure victum_, fut établie
par la diète de 1431. D'après cette loi, le roi, qui représentait
alors le pouvoir judiciaire ainsi que l'autorité exécutive, ne pouvait
faire emprisonner aucun noble, si ce n'est dans le cas de _flagrant
délit_; mais il devait accepter une caution en rapport avec le délit
qui donnait lieu à l'accusation.]
Cette corporation puissante n'était pas moins jalouse des empiètements
du clergé que de ceux de l'autorité royale, et ces dispositions
devaient faciliter le progrès des nouvelles doctrines. Les villes qui,
pour la plupart, étaient très florissantes, se gouvernaient d'après
les lois municipales importées de l'Allemagne; et, par le fait, elles
formaient de petites républiques, administrées par des magistrats
civils qui rendaient la justice au civil comme au criminel.
Un écrivain contemporain constate que les ouvrages de Luther furent
publiquement vendus à l'Université de Cracovie, qu'on les lut
avidement, sans que les théologiens polonais exprimassent aucun
sentiment de désapprobation. Quant à lui, ajoute-t-il, à mesure qu'il
les parcourait, ses vieilles opinions faisaient place à une conviction
nouvelle[94]. Telles étaient, en Pologne, les dispositions des esprits
les plus éclairés, qui, cependant, n'en étaient encore arrivés qu'au
doute. Une société secrète, composée des étudiants les plus instruits,
prêtres et laïques, se réunissait fréquemment pour discuter sur les
matières religieuses, et notamment sur les nouvelles publications
anti-papistes, qui se produisaient en Europe et qui lui étaient
transmises par Lismanini, moine italien, confesseur de l'épouse de
Sigismond, Bona Sforza, et qui prenait une part active à ces réunions.
Les dogmes de l'Église romaine qui ne s'appuyaient pas sur la lettre
des Écritures, étaient librement examinés; mais, à l'une de ces
réunions, un prêtre belge, nommé Pastoris, attaqua le mystère de la
Trinité comme étant incompatible avec l'unité de Dieu. Cette doctrine,
toute nouvelle en Pologne (bien qu'elle eût été déjà mise en avant
dans les oeuvres de Servet), émut à tel point les personnes présentes,
qu'elles demeurèrent stupéfaites et terrifiées, en songeant qu'une
proposition aussi hardie conduirait à la négation de la religion
révélée. Elle fut adoptée par quelques membres, et amena
l'établissement, en Pologne, d'une secte qui devint plus tard célèbre
sous le nom de Socinianisme, bien que ni Lelius ni Faustus Socin n'en
soient les véritables fondateurs. D'autre part, l'audacieuse
proposition de Pastoris jeta l'effroi dans les âmes timorées, et
arrêta un grand nombre de Réformistes, qui préférèrent demeurer
fidèles à l'Église établie, malgré ses erreurs et ses abus, plutôt que
de s'aventurer dans une voie qui les eût plongés dans un pur déisme,
en réduisant la Bible à un simple code de morale. Toutefois, il y eut
des esprits fermes et sincères qui résolurent de poursuivre la
recherche de la vérité, non point seulement avec leur raison, mais
avec le texte même des Écritures.
[Note 94: Modrzewski.]
À l'époque où ce mouvement religieux agitait les hautes classes à
Cracovie, les masses populaires, dans la province de Posen, furent
excitées plus vivement encore par l'arrivée des Frères Bohêmes.
Ceux-ci, exilés de leur pays au nombre de mille environ, se dirigèrent
vers la Prusse où le duc Albert de Brandebourg leur offrait un asile.
Lors de leur passage à Posen, en juin 1548, André Gorka, juge suprême
des provinces de la Grande-Pologne[95], membre de la noblesse et très
riche, les accueillit avec empressement et les logea dans ses
domaines. Il avait déjà embrassé très chaudement les doctrines de la
Réforme. Les Frères Bohêmes célébrèrent publiquement le service divin;
leurs sermons et leurs hymnes, dont les habitants comprenaient le
langage, leur concilièrent les sympathies de la population. Leur
origine slave leur donnait des avantages que le Luthéranisme,
d'origine germanique, ne possédait pas, et leur permettait d'espérer
la conversion de toute la province où ils avaient trouvé une
hospitalité si généreuse. L'évêque de Posen, voyant le danger que
courait son autorité spirituelle, obtint du roi Sigismond-Auguste, qui
venait de succéder à son père Sigismond Ier, un ordre d'exil contre les
Frères Bohêmes. On aurait pu éluder cet ordre ou en obtenir la
révocation; mais les Frères, craignant de soulever des troubles, se
rendirent en Prusse, où le duc Albert leur accorda la naturalisation,
une complète liberté religieuse, ainsi qu'une église pour leur culte:
en même temps, la protection de ce prince les défendit contre les
attaques que les docteurs luthériens commençaient à diriger contre
leurs dogmes[96]. L'année suivante, 1549, un grand nombre de Frères
retournèrent en Pologne où ils avaient été si bien reçus, et ils y
continuèrent leurs travaux sans être inquiétés. Leurs congrégations
s'accrurent rapidement; plusieurs grandes familles, les Leszczynski,
les Ostrorog, etc., adoptèrent leurs doctrines; en peu de temps ils
élevèrent environ quatre-vingts églises dans la province de la
Grande-Pologne, indépendamment de celles qu'ils avaient fondées sur
différents points du pays.
[Note 95: La Pologne était divisée politiquement en Pologne _grande_
et _petite_. La première de ces deux provinces, comprenant la région
de l'Ouest, reçut le nom de _grande_, parce qu'elle fut le berceau de
la monarchie qui s'étendit successivement vers l'Est et vers le Sud.
Elle était cependant moins vaste que la _Petite-Pologne_, qui
comprenait la région du Sud-Est.]
[Note 96: Les Frères Bohêmes ne jouirent de cette protection que
durant la vie du duc Albert. Après sa mort, la persécution reprit son
cours. En 1568, on défendit aux Frères l'exercice public de leur
culte; on leur ordonna de signer les vingt articles de la Confession
reconnue en Prusse, et on leur défendit d'entretenir aucunes relations
avec leurs coreligionnaires, soit de Pologne, soit de Bohême. Cette
situation les décida à émigrer en 1574 pour la Pologne, où leurs
églises étaient devenues nombreuses et où la loi garantissait la
liberté des cultes.]
Ici se présente un incident qui tourna encore au profit du
Protestantisme. Les étudiants de l'Université de Cracovie ayant eu une
querelle avec les bedeaux du recteur, ceux-ci firent usage de leurs
armes et tuèrent plusieurs jeunes gens. On demanda justice contre les
meurtriers en accusant le recteur, qui était dignitaire de l'Église,
d'avoir ordonné le massacre. Les étudiants reçurent la promesse que
l'affaire serait jugée; mais ils étaient si irrités que, malgré les
efforts de quelques personnes influentes, ils quittèrent Cracovie en
masse et se rendirent presque tous dans les Universités étrangères,
notamment à l'Académie protestante de Goldberg en Silésie et à
l'Université récemment établie à Koenigsberg, d'où ils revinrent plus
tard, conservant l'empreinte profonde des opinions réformistes[97].
[Note 97: L'Université de Koenigsberg contribua puissamment à répandre
en Pologne la connaissance des Écritures, en publiant les premières
Bibles et les premiers écrits anti-papistes qui aient paru dans la
langue du pays. Elle avait été fondée en 1544 par Albert, duc de
Prusse, en vue de populariser les principes protestants. Une anecdote
assez curieuse se rapporte à sa création. À cette époque, la sanction
du pape ou de l'empereur semblait indispensable pour la fondation
d'une Université, et Sabinus, le premier recteur de l'Université de
Koenigsberg, était tellement pénétré de cette pensée, qu'il s'adressa
au cardinal Bembo afin d'obtenir du pape l'autorisation d'ériger une
école qui avait pour but avoué de combattre l'autorité de Rome. Le
cardinal Bembo répondit à cette singulière requête par un refus poli.
L'Empereur rejeta de même la demande, qui ne fut accordée que par
Sigismond-Auguste, roi de Pologne, se fondant sur son titre de
suzerain du duc de Prusse. Chose bizarre! l'autorisation donnée pour
l'érection d'une Université protestante, fut contresignée par un
évêque catholique romain, Padniewski, chancelier de Pologne.]
L'influence acquise par le Protestantisme en Pologne, se révéla à
l'occasion du mariage d'un prêtre dans les environs de Cracovie. Ce
prêtre fut cité à comparaître devant le tribunal de son évêque; il
obéit; mais il se présenta accompagné d'un si grand nombre d'amis
influents, que la poursuite fut abandonnée. Enfin, un noble très
riche, Olesniçki, porta un coup décisif aux règlements de l'Église
catholique romaine, en chassant les nonnes d'un couvent dans la ville
de Pinczow, qui lui appartenait; il fit arracher les images qui
ornaient l'Église et établit le culte protestant de la Confession de
Genève. Cet exemple fut suivi et décida le progrès du Protestantisme
dans la province de Cracovie.
Le clergé catholique, voyant l'inutilité de ses dénonciations contre
les hérétiques, se réunit, en 1551, dans un synode général, présidé
par le primat. Ce fut à cette occasion que l'évêque de Varmie
(Ermeland), Hosius, composa sa célèbre Confession de la foi
catholique, qui fut adoptée par l'Église de Rome comme étant l'exposé
fidèle de ses doctrines. Le synode ordonna qu'elle fût signée par tous
les membres du clergé, parmi lesquels quelques-uns étaient suspects,
et il demanda au roi d'exiger également la signature des laïques. Il
ne se contenta pas de prendre des mesures contre les progrès de la
Réforme, il décida en outre que l'on déclarerait la guerre à la
noblesse hérétique, et il imposa, dans ce but, une lourde taxe sur le
clergé. Le synode comptait s'assurer le concours du roi auquel
devaient revenir les produits des confiscations. Plusieurs prélats
objectèrent qu'il y avait péril à attaquer un corps aussi puissant que
la noblesse polonaise; la passion l'emporta; le synode décida qu'il
mettrait à exécution ses résolutions violentes, et les évêques
envoyèrent partout des citations judiciaires aux prêtres et aux nobles
qui avaient rompu avec l'Église romaine. Ils furent appuyés par la
cour de Rome qui, dans une lettre encyclique, recommanda l'extirpation
de l'hérésie.
Il était, cependant, plus aisé de voter toutes ces mesures que de les
exécuter, dans un pays où la liberté des citoyens était si solidement
établie. Il y eut bien quelques persécutions sanglantes, accomplies
dans l'ombre d'un couvent ou d'un donjon; mais les premières attaques
dirigées contre la Réforme produisirent un effet diamétralement
opposé à celui que l'on attendait. Stadniçki, noble influent,
introduisit dans ses domaines de Dobieçko[98], le culte de la
Confession de Genève. Cité à comparaître devant l'évêque de son
diocèse, il offrit de justifier ses opinions religieuses; le tribunal
repoussa cette proposition et le condamna, par défaut, à la mort
civile et à la perte de ses biens. Stadniçki dénonça cet acte, en
termes très violents, à une assemblée des nobles, qui virent avec
effroi les tendances de l'Église et l'avènement d'une autorité
nouvelle plus menaçante pour eux que l'autorité royale. Les nobles
polonais furent saisis d'horreur à la pensée qu'ils deviendraient les
sujets d'une corporation qui, sous la direction d'un chef étranger et
non responsable, disposerait de la vie, de la propriété, de l'honneur
des citoyens, et le cri d'alarme poussé par le Protestant Stadniçki,
trouva de l'écho dans toute la Pologne, même parmi les nobles qui
demeuraient attachés à la foi romaine. De là une indignation
universelle contre le clergé, dont les prétentions fournirent le texte
presque exclusif des débats qui eurent lieu lors des élections de
1552[99]. Le pays tout entier enjoignit à ses députés, dans les termes
les plus énergiques, de restreindre l'autorité des évêques.
[Note 98: Actuellement dans la Pologne autrichienne.]
[Note 99: La constitution polonaise, de même que celle de Hongrie,
était _délégative_ et non _représentative_; les électeurs décidaient
les questions qui devaient être portées à la Diète, et ils dictaient,
à l'avance, les votes de leurs députés.]
Les dispositions de la diète de 1552, se réunissant sous de tels
auspices, ne pouvaient être un instant douteuses; les opinions
religieuses de la plupart des membres se révélèrent immédiatement. À
la messe qui précéda, selon l'usage, l'ouverture des délibérations,
plusieurs députés détournèrent la tête pendant l'élévation de
l'hostie, tandis que le roi et les sénateurs baissaient humblement
leurs fronts. Raphaël Leszczynski, noble, riche et influent, fit plus
encore: il demeura couvert au moment où s'accomplissait la cérémonie
la plus solennelle du culte romain. Les Catholiques n'osèrent point
censurer ces actes de mépris pour leur foi, et la chambre des députés
exprima son approbation en appelant à la présidence ce même
Leszczynski, lequel avait donné sa démission de sénateur pour devenir
député[100]. Ainsi, l'esprit de la majorité était nettement indiqué;
les partis les plus opposés en politique se rencontraient dans un
sentiment commun d'hostilité contre la juridiction épiscopale. Le roi,
qui inclinait naturellement vers la modération, essaya de concilier
les différends; mais il échoua, et, de concert avec la diète, il
décida que le clergé se bornerait désormais à juger l'orthodoxie des
doctrines, sans appliquer aux hérétiques aucune peine temporelle. Ce
fut ainsi que la liberté religieuse pour toutes les croyances se
trouva virtuellement consacrée en Pologne, dès 1552, à une époque où,
dans d'autres pays, même dans des pays protestants, cette liberté
n'était accordée qu'à une croyance privilégiée.
[Note 100: Leszczynski avait pour devise: _Malo periculosam libertatem
quàm tutum servitium._ Il descendait de Stanislas Leszczynski,
défenseur de Jean Huss au concile de Constance, et était aïeul du roi
Stanislas, depuis duc de Lorraine, et dont la fille, Maria
Leszczynski, épousa Louis XV, roi de France.]
Un homme contribua puissamment au succès de l'opposition dirigée
contre le clergé; il a acquis une haute renommée dans l'histoire du
XVIe siècle, et il eût rendu à son pays d'immenses services, si
l'éclat de ses talents n'avait pas été terni par une inconcevable
violence de passion et par une absence totale de principes: je veux
parler de Stanislas Orzechowski, plus connu sous le nom latin
d'Orichovius[101].
[Note 101: Voyez Bayle, article _Orichovius_.]
Orzechowski naquit en 1513 dans le palatinat ou province de
Russie-Rouge ou Ruthénie (aujourd'hui la Galicie-Orientale). Il étudia
dans les Universités allemandes, et, pendant son séjour à Wittemberg,
il était le favori de Luther et de Melanchton. Il visita ensuite Rome
et revint dans son pays en 1543, complètement gagné à la cause de la
Réforme. Mais, jugeant que cette dernière ne pouvait rien pour lui,
tandis que l'Église romaine disposait des honneurs et des richesses,
il prit les ordres et fut promu à la dignité de chanoine. Il ne tarda
pas cependant à exprimer ses véritables opinions et il se maria
publiquement. Excommunié et condamné aux châtiments les plus sévères,
il fut si vigoureusement assisté par l'influence de ses amis, que
personne n'osa mettre à exécution le jugement rendu contre lui. Ses
écrits et ses discours dans de nombreuses réunions eurent une grande
part à l'affermissement de la liberté religieuse, reconnue par la loi
de 1552. Avant cette date, Orzechowski s'était réconcilié avec Rome;
relevé de l'excommunication, il avait invoqué la décision du pape au
sujet de son mariage, dont on lui avait promis la confirmation; car
les évêques voulaient à toute force enlever au parti de la Réforme un
écrivain aussi puissant. Cependant le pape ajournait son jugement. Il
n'osait pas autoriser un précédent aussi dangereux; en outre,
Orzechowski venait de perdre, par sa versatilité, l'influence
extraordinaire qu'il avait exercée sur le peuple, et il ne passait
plus pour un adversaire très redoutable. Orzechowski vit bien que
Rome se jouait de lui et il recommença ses attaques plus vivement que
jamais[102]. Ses oeuvres furent mises à l'index, et on le dénonça
comme un serviteur de Satan. Violemment excité par la persécution, il
redoubla d'invectives contre le pape Paul IV, et dans un écrit adressé
au roi, il fit observer qu'un évêque catholique investi de la dignité
de sénateur, était nécessairement traître à son pays, attendu qu'il
était obligé de sacrifier les intérêts de son souverain à ceux du
pape,--ayant prêté serment d'abord au pape, puis au roi[103].
[Note 102: Afin de donner une idée de la violence de son style, je
citerai quelques passages des lettres qu'il adressa au pape Jules III:
«Ô Saint-Père, je vous en conjure, pour l'amour de Dieu et de notre
seigneur Jésus-Christ et des saints anges, lisez ce que je vous écris
et rendez-moi réponse! Ne rusez pas avec moi: je ne vous donnerai pas
d'argent, je ne veux avoir avec vous aucune affaire....» Ailleurs,
Orzechowski s'adresse ainsi au même pontife: «Sachez, Jules, sachez
bien à quel homme vous avez affaire,--non pas à un Italien, pas même à
un Russe,--non pas à l'un de vos pauvres sujets, mais au citoyen d'un
royaume où le monarque lui-même est tenu d'obéir à la loi. Vous
pouvez, si cela vous plaît, me condamner à mort; mais ce ne sera pas
tout. Le roi n'exécutera pas votre sentence. La cause sera soumise à
la Diète. Vos Romains courbent leurs genoux devant vos domestiques:
ils fléchissent le cou sous le joug honteux de vos scribes. Il n'en
est pas ainsi parmi nous. Le roi, notre seigneur, ne peut pas faire
tout ce qui lui plaît; il doit faire ce que la loi prescrit. Il ne
dira pas, le jour où vous lui adresserez un signe de votre doigt, ou
lorsque vous ferez briller à ses yeux votre anneau: «Stanislas
Orzechowski, le pape Jules désire que vous alliez en exil: partez
donc!» Non, je vous assure que le roi ne vous obéira pas. Nos lois ne
lui permettent pas d'exiler ou d'emprisonner quiconque n'a pas été
condamné par le tribunal compétent.» Tout ce que dit Orzechowski
touchant l'autorité royale et la liberté des citoyens en Pologne était
parfaitement exact, et je ne sache pas qu'aucun autre pays pût jouir à
cette époque d'un égal degré de liberté.]
[Note 103: «Le serment, dit Orzechowski en s'adressant au roi, détruit
la liberté des évêques, qui ne sont plus que des espions pour la
nation et pour le souverain. Le haut clergé, qui s'est volontairement
soumis à cet esclavage, a conspiré, par le fait, et s'est constitué en
état de révolte contre le pays. Ces conspirateurs ont siégé dans vos
conseils, ils ont épié vos projets et les ont fait connaître à leur
maître étranger. Si vous vouliez, dans l'intérêt public, arrêter les
usurpations du pape, ils vous excommunieraient et exciteraient des
émeutes sanglantes. Le pape a lâché les moines, qui se sont abattus
sur votre royaume comme une nuée de sauterelles. Voyez-les, conjurés
contre vous! comme ils sont nombreux et cruels! Contemplez abbayes,
couvents, chapitres, synodes! autant de têtes tonsurées, autant de
têtes qui conspirent contre vous!»]
Le clergé, pour lequel Orzechowski était surtout dangereux à cause de
l'ascendant que la violence de son langage lui donnait sur les masses
populaires, désirait vivement le réduire au silence pour le convertir
ensuite à la cause de l'Église catholique. La mort de la femme
d'Orzechowski fit disparaître le plus grand obstacle qui s'opposât à
sa réconciliation avec Rome. Le Réformiste de la veille se soumit
alors à la loi de l'Église qui pouvait récompenser généreusement ses
services. Il attaqua les Protestants avec une vivacité égale à celle
qu'il avait déployée contre Rome[104]. Il défendit la suprématie du
pape sur tous les souverains de la chrétienté, et soutint cette cause
avec plus d'audace et de vigueur qu'on ne l'avait jamais fait[105].
Les doctrines qu'il développa dans la véhémence de sa passion,
présentent d'autant plus d'intérêt qu'elles peuvent être considérées
comme l'exposé fidèle des principes qui auraient gouverné le monde si
l'Église romaine avait triomphé. Il ne fit en définitive que
proclamer les opinions de cette Église, et le cardinal Hosius donna
son approbation complète à toutes ses propositions. Mais pourquoi
remonter au XVIe siècle? La doctrine qui reconnaît la suprématie du
pape sur les rois n'a-t-elle pas été défendue de nos jours, comme elle
le fut par Orzechowski, et avec un style beaucoup plus remarquable,
par des écrivains de premier mérite, tels que le comte de Maistre,
dans les _Soirées de Saint-Pétersbourg_, et par l'abbé de Lamennais?
Ce dernier, il est vrai, après avoir défendu le despotisme politique
et spirituel, est passé à l'autre extrême avec une versatilité
semblable à celle d'Orzechowski, sinon par les mêmes motifs d'intérêt
personnel.
[Note 104: «Ces abominables sauterelles d'Ariens, de Macédoniens,
d'Eutychéens et de Nestoriens se sont abattues dans vos champs. Elles
croissent en nombre et se répandent dans toute la Pologne et en
Lithuanie, grâce à la négligence des magistrats. Une bande insolente
allume l'incendie, détruit les églises, méconnaît les lois, corrompt
les moeurs, méprise l'autorité et ravale le gouvernement. Elle
renversera le trône. Il importe bien plus de vaincre les fureurs de
l'hérésie que l'ennemi moscovite!»]
[Note 105: Orzechowski dit: «Le roi n'est établi que pour protéger le
clergé. Le souverain-pontife a seul le droit de faire les rois, et,
dès lors, il a pleine autorité sur eux. La main d'un prêtre est la
main de Jésus-Christ.... L'autorité de saint Pierre ne peut être
subordonnée à aucune autre; elle est supérieure à tout: elle ne paye
ni tributs ni taxes. La mission du prêtre est supérieure à celle du
roi. Le roi est le sujet du clergé; le roi n'est rien sans le prêtre.
Le pape a le droit d'enlever au roi sa couronne. Le prêtre sert
l'autel, mais le roi sert le prêtre et n'est que son ministre armé,
etc., etc.» Orzechowski représentait l'État sous la forme d'un
triangle, avec le clergé au sommet; le roi, ainsi que les nobles,
remplissaient le corps de ce triangle; le reste de la nation n'était
rien. Il recommandait aux nobles de gouverner le peuple
paternellement.]
Orzechowski était cependant un allié trop dangereux pour rendre à
l'Église romaine, dont la situation était presque désespérée,
l'influence qu'elle avait perdue. Le roi Sigismond-Auguste, prince
éclairé et tolérant, montrait une vive prédilection pour les doctrines
des Réformistes. Les _Institutes_ de Calvin étaient lues et commentées
devant lui par Lismanini, Italien fort instruit dont j'ai déjà parlé,
et il accueillait très gracieusement les lettres que Calvin lui
adressait. Il était entouré de Protestants ou d'hommes qui désiraient
la réforme de l'Église, tels que François Krasinski, qui avait été
élevé avec lui, et qui, après avoir étudié sous Melanchton, était
devenu évêque de Cracovie. Les Réformistes espéraient que le roi se
déclarerait contre Rome; mais ce qui arrêtait surtout Sigismond,
c'étaient les luttes intérieures qui déchiraient le Protestantisme. Il
voulait, toutefois, réformer l'Église en convoquant un synode
national. Ce voeu, partagé par un grand nombre de personnages
considérables de la noblesse et même du clergé, fut exprimé par la
diète de 1552, renouvelé par celle de 1555, les députés ayant insisté
sur la nécessité de réunir un synode national, sous la présidence du
roi lui-même, pour réformer l'Église en prenant pour base les
Saintes-Écritures. On devait appeler au sein de cette assemblée les
représentants de toutes les sectes religieuses du pays, ainsi que les
Réformateurs les plus célèbres de l'Europe, Calvin, Beza, Melanchton
et Vergerius qui se trouvait alors en Pologne. Mais l'homme qui
inspirait le plus de confiance pour le succès de cette grande oeuvre,
était Jean Laski, ou Lasco, qui avait acquis déjà une haute réputation
en Allemagne et en Angleterre. Je crois devoir arrêter l'attention de
mes lecteurs sur ce personnage éminent.