(Suite.)
Avènement de Ferdinand d'Autriche et persécution des Protestants.
-- Progrès du Protestantisme sous Maximilien et Rodolphe. --
Querelles entre les Protestants et les Catholiques sous le règne
de Mathias. -- Défenestration de Prague. -- Ferdinand II: sa
fermeté de caractère et son dévouement à l'Église catholique. --
Il est déposé; élection de Frédéric, palatin du Rhin. -- Zèle des
Catholiques dans l'intérêt de leur cause. -- Élizabeth
d'Angleterre et Henry IV de France. -- Conduite déloyale des
Protestants allemands. -- Défaite des Bohémiens; conséquences de
cette défaite. -- Guerre de Trente ans; les Protestants de Bohême
sont abandonnés par ceux d'Allemagne. -- Triste situation de la
nationalité slave de Bohême. -- Résurrection de la langue
nationale, de la littérature et de l'esprit public en Bohême. --
Condition actuelle et avenir de ce pays.
Louis ne laissa point d'enfants; il fut remplacé sur le trône de
Hongrie et de Bohême par Ferdinand d'Autriche, frère de l'empereur
Charles-Quint, et marié à la soeur de Louis. C'était un prince bigot
et despote. Déjà, sous le règne précédent, les doctrines de Luther
s'étaient rapidement répandues parmi les Calixtins; le Protestantisme
fit d'autant plus de progrès sous Ferdinand, que les Bohémiens
refusèrent de prendre part à la guerre déclarée contre la ligue de
Smalkalde, et qu'ils formèrent une union pour la défense des libertés
nationales et religieuses menacées par Ferdinand. La défaite des
Protestants à la bataille de Muhlberg, gagnée par Charles-Quint en
1547, ruina leur cause en Allemagne, et produisit en Bohême une
violente réaction. Plusieurs chefs de l'union furent exécutés;
d'autres, emprisonnés et bannis; on confisqua les biens des nobles, on
surimposa les villes, qui furent dépouillées, en outre, de leurs
priviléges. Ces mesures furent exécutées avec l'aide des soldats
allemands, espagnols et hongrois, et légalisées par une assemblée
connue sous le nom de diète sanglante. Ce fut à cette assemblée que le
chapitre de Prague déclara que l'opposition faite à l'autorité royale
était inspirée par les livres des hérétiques; le clergé demanda et
obtint l'établissement d'une censure placée sous sa direction. Ce fut
également sous le règne de Ferdinand que les Jésuites s'introduisirent
en Bohême.
Les priviléges de l'Église calixtine (officiellement _Église
utraquiste_) ne furent pas abolis. Ferdinand, qui avait pris la
couronne impériale après l'abdication de son frère Charles-Quint,
adoucit, pendant les dernières années de son règne, les rigueurs de
cette politique impitoyable, qu'il fallait plutôt attribuer à son
éducation espagnole et aux leçons de Ximénès qu'à une inspiration
naturelle. Il mourut en 1564, exprimant, dit-on, de sincères regrets
au sujet du traitement qu'il avait infligé à ses sujets de Bohême. Il
eut pour successeur son fils, Maximilien II, dont le noble caractère
et la tolérance firent supposer qu'il avait quelque penchant en faveur
de la Réforme. Maximilien mourut en 1576, honoré de tous les partis.
Le jésuite Balbinus l'appelle «le meilleur des princes,» et le
protestant Stranski lui reconnaît «une âme vraiment pieuse.» Son fils,
l'empereur Rodolphe, avait été élevé à la cour de son cousin Philippe
II d'Espagne, et il devait naturellement être hostile au
Protestantisme, devenu désormais trop puissant en Bohême et en
Autriche pour être aisément supprimé. Mais il était trop absorbé par
ses études d'astrologie, d'alchimie, etc., pour suivre une ferme ligne
de conduite, soit en bien, soit en mal. On ne mit donc pas à exécution
les mesures projetées contre le Protestantisme. Rodolphe, craignant de
perdre sa couronne, que menaçait son frère Mathias, se hâta
d'accorder, sous le titre de Charte royale, pleine et entière liberté
des cultes, et de livrer aux Protestants l'Université de Prague.
Rodolphe fut détrôné par son frère Mathias, qui, afin de s'assurer la
possession de la Bohême, confirma la Charte. Les dangers de l'approche
des Turcs engagèrent Mathias à réunir à Linz, en 1614, une assemblée
générale des États. Ce fut la première fois qu'on recourut à une
convocation de ce genre, qui ne devait plus avoir lieu qu'en 1848. Les
États de Linz écoutèrent respectueusement les demandes et les
propositions de l'empereur; mais comme leurs réclamations et leurs
plaintes sur plusieurs points de droit civil et ecclésiastique
demeuraient sans résultat, l'assemblée se sépara sans prendre aucune
résolution.
Mathias réussit à renouveler pour vingt ans la trève avec la Turquie.
D'autre part, les affaires religieuses de la Bohême lui créèrent de
graves embarras. On ne l'aimait pas, et son successeur désigné,
Ferdinand de Styrie, était détesté à cause de ses sentiments de
bigoterie outrée. Les Jésuites et les autres partisans de Ferdinand
déclaraient ouvertement que la Charte royale, arrachée par la force,
était nulle et non avenue; que l'on devait abattre les têtes des
principaux nobles; qu'un grand nombre de ceux qui ne posséderaient
rien alors ne tarderaient pas à habiter de beaux châteaux; que Mathias
était trop faible pour mettre en pièces un vieux parchemin; que le
pieux Ferdinand changerait toutes choses; car, disaient-ils, _novus
rex, nova lex_ (nouveau roi, loi nouvelle).
Le parti national, composé principalement de Protestants, devenait, de
jour en jour, plus jaloux de l'influence allemande, dirigée par
l'Autriche. En 1616, la diète de Prague rendit une loi qui interdisait
la délivrance de lettres de naturalisation aux individus qui ne
parlaient point la langue bohémienne. En même temps, la lutte entre le
parti des Jésuites, qui avait à sa tête les ministres de l'empire
Slawata et Martinitz, et le parti national protestant, dont les
principaux chefs étaient les comtes Thurn et Schlik, devenait de plus
en plus vive. Elle s'envenima à l'occasion de deux nouvelles églises
qui avaient été construites par les Protestants de Klostergrab et de
Braunau, et qui furent fermées, puis démolies par ordre de
l'archevêque[79]. Une pétition, signée par un grand nombre de nobles
et de citadins, contre cet acte arbitraire, fut repoussée par le roi.
Les deux partis étaient violemment agités; les Protestants prêchaient,
les Catholiques faisaient des processions. Plusieurs nobles se
rendirent au château royal, et demandèrent à Slawata et à Martinitz
s'ils étaient les auteurs de la réponse que le roi avait faite à la
pétition. Il s'ensuivit une lutte dans laquelle les ministres furent
jetés par les fenêtres d'une hauteur considérable. Les ministres
tombèrent sur un tas de boue et se relevèrent sains et saufs; heureux
hasard qui produisit une vive impression sur la multitude, qui y
voyait soit une intervention divine, soit le secours de Satan. Ceux
qui s'étaient rendus coupables de cet acte brutal, connu sous le nom
de «défenestration de Prague,» alléguèrent pour exemple que, d'après
l'ancienne coutume du pays, ce moyen était employé pour punir les
traîtres, et ils invoquèrent l'exemple de Jézabel, celui de la roche
Tarpéïenne, etc. Ils établirent immédiatement un conseil de régence,
composé de trente personnes, qui commencèrent par expulser les
Jésuites, auxquels ils attribuaient tous les malheurs. Il fut défendu
aux Jésuites de rentrer dans le pays, sous peine de mort, et toute
intercession en leur faveur fut réputée crime de haute trahison.
[Note 79: La construction de ces églises n'était point légale; suivant
les prescriptions de la Charte royale, chacun pouvait construire des
églises dans ses domaines, et les deux églises dont il est question
avaient été élevées sur des territoires appartenant à l'archevêque de
Prague et à l'abbé de Braunau.]
Mathias, craignant que tous les Protestants de l'empire ne se
levassent en faveur de la Bohême, exprimait le désir de négocier; mais
son successeur désigné, Ferdinand, ne reculait devant aucune
considération, du moment qu'il s'agissait des intérêts de l'Église. Il
était complètement dirigé par l'influence de son confesseur, le
Jésuite Lamormain, auquel il donna l'assurance qu'il préférerait
placer sa tête sur le billot, s'exiler, mendier son pain, plutôt que
de tolérer dans ses États la présence de l'hérésie.
La guerre commença, et les Impériaux, sous les ordres des généraux
espagnols Buquoi et Dampierre, furent battus par les Protestants.
Mathias mourut: Ferdinand prit la couronne au milieu des circonstances
les plus critiques. Les Bohémiens, secondés par Bethlem Gabor, prince
de Transylvanie, défirent ses troupes et l'assiégèrent dans Vienne,
où il comptait beaucoup d'ennemis. Ceux-ci entourèrent son palais, en
demandant qu'il fût envoyé dans un couvent et que ses ministres
fussent mis à mort. Poursuivi jusque dans ses appartements par une
députation qui le pressait de céder à la révolte, Ferdinand ne faiblit
pas un seul instant, et sa fermeté donna du coeur à ses partisans. Les
prêtres répandirent le bruit que, pendant qu'il priait devant un
crucifix, celui-ci lui dit en latin: «_Ferdinande, non deseram te_
(Ferdinand, je ne t'abandonnerai pas).» Un détachement d'Impériaux
parvint à entrer dans la ville, et, bientôt après, la nouvelle d'une
victoire remportée par Buquoi sur les insurgés de Bohême, ainsi que la
levée du siége, confirmèrent le miracle, auquel toute la population
catholique ne manqua pas d'ajouter foi. Cependant les Bohémiens
prononcèrent la déposition de Ferdinand, et nommèrent à sa place
Frédéric, palatin du Rhin, dont les titres étaient, à vrai dire, plus
apparents que réels. Ce prince passait pour le chef de la
confédération protestante de l'Allemagne[80]; de plus, il était neveu
de Maurice, prince d'Orange, stathouder de Hollande, et gendre de
Jacques Ier, roi d'Angleterre; mais, personnellement, il était
tout-à-fait au-dessous de son rôle. Les Bohémiens poursuivirent la
guerre avec une grande énergie; ils triomphèrent des Impériaux et, de
concert avec Bethlem Gabor, ils mirent de nouveau le siége devant
Vienne. Les chances de Ferdinand paraissaient complètement perdues;
mais elles se relevèrent, grâce à la persévérante fermeté de
l'empereur, à l'immense activité et à l'habileté des Jésuites, à la
fidélité des Catholiques, et grâce surtout à la honteuse désertion des
princes allemands, qui abandonnèrent la cause du Protestantisme, dont
ils professaient les doctrines.
[Note 80: Cette confédération, connue sous le nom d'Union évangélique,
fut formée d'après les conseils de Henry IV de France, en 1594, à
Heilbronn, confirmée en 1603 à Heidelberg, et renouvelée en 1608 à
Aschhausen. Ses membres s'engageaient à fournir un contingent de
troupes et à ne point tenir compte des différences de dogme qui
existaient entre les Luthériens et les Calvinistes.]
Les premiers succès des Bohémiens excitèrent les alarmes des princes
catholiques, et non-seulement le pape, l'Espagne et l'Allemagne
catholique s'unirent pour la défense de leur cause, représentée par
Ferdinand II, mais encore la France oublia, dans cette circonstance,
le principe fondamental de sa politique étrangère, qui lui conseillait
de s'opposer à l'agrandissement de la maison d'Autriche. Le magnifique
plan qui avait été formé par le génie de Henry IV et de Sully, pour
fonder, sur des bases durables, la paix et la prospérité de la
communauté européenne, fut, à la veille même de son exécution, détruit
par le crime de Ravaillac, et Élizabeth, qui avait imaginé le même
plan qu'elle avait communiqué à Sully, était depuis long-temps dans la
tombe. Les successeurs de ces grands monarques étaient complètement
incapables de comprendre ces nobles idées[81]. Richelieu qui, plus
tard, déclara la guerre à l'Autriche et soutint les Protestants de
l'Allemagne, n'était pas encore arrivé à la direction des affaires. La
cour de France, trompée par les intrigues de l'Espagne, envoya un
ambassadeur à Vienne, et prépara la paix entre Ferdinand et Bethlem
Gabor, qui avait été obligé de quitter les remparts de la capitale de
l'Autriche, par suite de la rigueur de l'hiver et de l'entrée
inattendue de Sigismond III de Pologne sur le territoire de la
Hongrie. Jacques Ier désapprouva la conduite de son gendre; il
considérait la révolte de la Bohême contre Ferdinand comme une
atteinte portée au droit divin des rois, et, au lieu de lui venir en
aide, il retint le zèle de ses sujets, qui voulaient secourir leurs
coreligionnaires protestants de la Bohême. D'un autre côté, Maurice de
Nassau, oncle du nouveau roi de Bohême, ne pouvait assister son neveu;
car la trève qu'il avait conclue avec l'Espagne n'était pas encore
expirée, et il éprouvait, dans son gouvernement intérieur, de graves
embarras.
[Note 81: Il est fait ici allusion au fameux projet conçu par Henry IV
et Sully en vue de restreindre l'autorité de la maison d'Autriche et
de régler d'une manière stable les rapports des nations européennes,
projet qui aurait pu, à l'avantage de tous les peuples, établir une
paix perpétuelle. La paix eût été maintenue par un congrès permanent,
composé de délégués de toutes les nations de l'Europe et armé de
moyens suffisants pour se faire obéir. Il semble cependant (et ce fait
est peu connu) que le même plan avait été conçu par Élizabeth; il est
même probable que ce fut cette reine qui en suggéra la pensée à Henry
IV. Voici comment s'exprime Sully: «Si la première idée de ce plan ne
fut point inspirée à Henry par Élizabeth, il est au moins certain que
cette grande reine y avait depuis long-temps songé, en vue de venger
l'Europe sur l'Autriche, l'ennemi commun.» (_Mémoires de Sully_,
_livre_ XXX).
Pendant son voyage en Angleterre (1601), Sully eut sur ce point une
conversation avec Élizabeth, et, en rendant compte de cet incident, il
s'étonne de la conformité parfaite de vues qui existait entre les deux
souverains. (_Mémoires_, _livre_ XII). Sully était rempli d'admiration
en écoutant l'exposé du plan d'Élizabeth, et, après avoir rappelé que
trop souvent les rois se laissent aller à la conception de chimères
irréalisables, il ajoute: «Mais ne former que de sages projets, les
organiser avec prudence, en prévoir les inconvénients de telle sorte
que le remède soit toujours à la portée du mal, c'est là une chose
dont peu de princes sont capables. La plupart des articles, des
conditions et des différents rouages de ce plan sont dus à la pensée
de la reine, et ils prouvent que la pénétration, la sagesse et les
autres qualités de l'esprit, étaient chez cette princesse égales à
celles des plus grands rois.» (_Ibid._).
Élizabeth désirait mettre son projet à exécution, et elle se plaignait
vivement de ce que l'état de la France, épuisée par de terribles
commotions, ne permît pas à Henry IV de seconder ses vues. De son
côté, Henry IV considérait comme un grand malheur de ne pouvoir
commencer la réalisation de ce projet du vivant d'Élizabeth. «La mort
d'Élizabeth, dit Sully, fut une perte irréparable pour l'Europe, et,
en particulier, pour Henry: celui-ci dut presque abandonner son
projet, car il avait perdu _un second lui-même_.»
Je ne m'explique pas qu'un fait aussi important ne soit rapporté ni
par Hume ni par Lingard. Celui-ci dit «qu'il était difficile de
concilier la politique des disciples d'Élizabeth avec l'honnêteté et
la bonne foi, mais que, comme résultat, elle fut très avantageuse à
l'Angleterre.» (_Vol._ VIII, _chap._ VII). Le plan que je viens de
rappeler, conçu par Élizabeth elle-même et non par ses ministres,
était très assurément conforme à l'honnêteté et à la bonne foi. Cette
omission me paraît d'autant plus extraordinaire, que Hume et Lingard
n'ont pu ignorer un fait relaté dans un livre aussi connu que les
_Mémoires de Sully_.
Je n'hésite pas à dire que Élizabeth, Henry IV et Sully marchaient
fort en avant, non-seulement de leur époque, mais encore de l'époque
actuelle. Si ces deux souverains avaient vécu plus long-temps,
l'Angleterre et la France auraient accompli ce grand oeuvre de la
_paix permanente_, qui fait aujourd'hui dépenser tant de phrases
vides. Le projet d'Henry et d'Élizabeth n'était pas une utopie: ses
auteurs n'étaient assurément pas des visionnaires; l'histoire de leur
règne suffit pour démontrer qu'ils possédaient au plus haut degré la
science du gouvernement; les évènements, d'ailleurs, se sont chargés
de prouver que leur plan était praticable. Parmi les nombreux articles
de ce vaste plan, se trouvait la restauration d'une Hongrie
indépendante, fortifiée par l'adjonction de quelques provinces
voisines et destinée à servir de boulevard contre les infidèles. On
avait les mêmes vues pour la Pologne. La Bohême devait être
indépendante et augmentée de plusieurs provinces peuplées de Slaves,
tandis que les princes de la maison d'Autriche, privés de leurs
couronnes de Hongrie et de Bohême et de leurs États allemands,
devaient entrer en possession de territoires démembrés des colonies
espagnoles de l'Amérique. Eh bien! est-il besoin de dire que la
destruction de l'indépendance de la Pologne est généralement
considérée aujourd'hui non-seulement comme un crime politique, mais
aussi comme un grand malheur politique;--que les évènements, récemment
survenus en Hongrie, ont ébranlé jusque dans ses fondements l'édifice
de la puissance autrichienne, devenue impuissante à arrêter la marche
des Russes vers Constantinople;--enfin, que l'affranchissement des
colonies espagnoles, qui n'étaient point préparées à se gouverner
elles-mêmes, a jeté ces pays lointains dans de continuelles
agitations? Tous ces résultats n'eussent-ils pas été prévenus, si
l'indépendance de la Hongrie et de la Pologne s'était trouvée
garantie, et si les colonies espagnoles, rendues libres avec une forme
monarchique appropriée à leurs moeurs et à leurs habitudes, avaient
été gouvernées par des princes de la maison austro-espagnole? Ces
colonies se seraient développées sous un tel régime, à leur profit et
au profit du monde entier; car le plan de Henry IV comprenait la
liberté universelle des échanges aussi bien que l'égalité complète de
liberté religieuse pour les Catholiques et pour les Protestants. De
plus, le czar de Russie, dont la reine Élizabeth avait su mesurer la
puissance, aurait été invité à entrer dans la confédération
européenne, et s'il avait refusé, il eût été relégué aux confins de
l'Asie. Il est inutile d'ajouter à cette prévision le moindre
commentaire.]
L'Union évangélique, dont l'intérêt évident était de défendre les
Protestants de la Bohême, adopta une politique toute différente. Les
princes luthériens qui la composaient étaient plus jaloux des Réformés
ou Calvinistes que des Catholiques. L'électeur de Saxe craignait que
le succès des Bohémiens ne permît à la branche aînée de sa famille
(la branche Ernestine)[82], très dévouée à la cause protestante, de
reprendre la dignité électorale ainsi que les États dont elle avait
été privée par son aïeul, sous l'influence de l'Autriche. Il se rangea
donc du parti de Ferdinand, et, au lieu de soutenir les Bohémiens, il
les combattit très activement. Les autres membres de l'Union
Évangélique furent amenés, sous l'inspiration de l'ambassade
française, qui avait déjà réconcilié Ferdinand et Bethlem Gabor, à
signer à Ulm, le 3 juillet 1620, un traité en vertu duquel ils
abandonnaient leur chef, le palatin du Rhin, relativement aux affaires
de Bohême, en ne se réservant de le défendre que dans le cas où ses
États héréditaires seraient attaqués par la ligue catholique. Ce fut
ainsi que, dans cette occasion mémorable, les Catholiques demeurèrent
noblement fidèles à leur cause, tandis que les Protestants désertèrent
honteusement celle de leur parti.
[Note 82: Cette branche est aujourd'hui représentée par les maisons
souveraines de Saxe-Altenbourg, Saxe-Cobourg, Saxe-Meiningen et
Saxe-Weimar.]
Cette déplorable attitude des Protestants de l'Allemagne ne pouvait
que décourager complètement ceux de la Bohême, qui jugèrent bientôt de
l'insuffisance d'un roi tel que Frédéric. Ils furent défaits, le 8
novembre 1620, à Weissenberg, près de Prague, par une armée supérieure
de Bavarois et d'Impériaux, commandée par Buquoi. Frédéric, qui
festoyait au moment de la bataille, fut si effrayé à la nouvelle du
désastre, que, au lieu de défendre sa capitale, comme ses sujets l'y
engageaient, il prit lâchement la fuite, abandonnant son pays aux
vengeances de l'ennemi. Les vengeances furent terribles: les
principaux membres de la noblesse furent exécutés; un grand nombre de
citoyens honorables s'exilèrent, et leurs biens furent confisqués. On
imposa de fortes amendes à des personnes qui n'avaient pris aucune
part à l'insurrection. Toutes ces dépouilles allèrent enrichir une
bande d'aventuriers étrangers qui servaient dans l'armée impériale, et
toutes les provinces devinrent la récompense des princes alliés,--du
duc de Bavière, dont le secours avait été si puissant, et de
l'électeur de Saxe, qui reçut, en récompense de la vigueur qu'il avait
déployée contre ses coreligionnaires de la Bohême, la belle province
de Lusace. Le Protestantisme et la nationalité slave de la Bohême,
confondus dans le même arrêt par les Jésuites qui conseillaient
Ferdinand, furent livrés à la persécution la plus violente, et il en
résulta pour le pays, une misère effroyable! Voici comment s'exprime,
à cet égard, un Bohémien catholique, dans un livre publié à Vienne
sous le régime de la censure, il y a un demi-siècle; cette description
ne saurait donc être taxée de mensonge, ni même d'exagération:
«Sous le règne de Ferdinand II, la nation bohémienne fut entièrement
modifiée et refondue. Il n'y a peut-être pas dans l'histoire un autre
exemple d'une nation dont les conditions aient été si profondément
modifiées dans l'espace de quinze ans. En 1620, la Bohême, sauf
quelques nobles et moines, était protestante; à la mort de Ferdinand
II, elle était, au moins en apparence, entièrement catholique. Les
Jésuites réclamèrent l'honneur de cette grande conversion. Un jour
qu'ils s'en glorifiaient à Rome, en présence du pape, le célèbre
capucin, Valérien Magnus, qui avait également pris part à la
conversion de la Bohême, s'écria: «Saint-Père, donnez-moi des soldats
comme il en a été donné aux Jésuites, et je convertirai le monde
entier.»
Avant la bataille de Weissenberg, les États de Bohême possédaient un
pouvoir au moins égal à celui du Parlement d'Angleterre. Ils
faisaient des lois, concluaient des alliances avec leurs voisins,
frappaient des impôts, conféraient les titres de noblesse, avaient
leur garde particulière, choisissaient leurs rois, ou, tout au moins,
leur consentement était demandé lorsque le père désirait laisser la
couronne à son fils. Ils perdirent tous ces priviléges sous le règne
de Ferdinand II.
Jusqu'à cette époque, les Bohémiens paraissaient sur le champ de
bataille comme une nation indépendante, et ils y ont souvent rencontré
la gloire. Désormais, ils furent confondus avec d'autres peuples, et
leur nom n'a plus retenti dans le combat. On disait autrefois: les
Bohémiens ont marché à l'ennemi, les Bohémiens ont livré l'assaut, les
Bohémiens ont pris la ville, les Bohémiens ont gagné la victoire.
Glorieuses paroles qu'aucune bouche n'a plus prononcées, qu'aucun
historien n'a plus transmises à la mémoire des hommes! Considérés
comme nation, les Bohémiens avaient été braves, invincibles,
audacieux, passionnés pour l'honneur; après Weissenberg, ils perdirent
courage, dignité, audace. Ils s'enfuirent dans les forêts comme des
troupeaux, ils se laissèrent fouler aux pieds! Leur valeur fut
ensevelie dans la plaine où se livra la dernière bataille!
Individuellement, les Bohémiens sont encore braves, animés de l'esprit
militaire et de l'amour de la gloire; mais, mêlés avec des peuples
étrangers, ils ressemblent aux eaux de la Moldave qui se sont
confondues avec celles de l'Elbe. Réunies, ces deux rivières portent
des navires, s'élancent par delà leurs bords, inondent les terres,
entraînent des monts et des rochers; mais on dit toujours: c'est
l'Elbe! et personne ne songe à la Moldave.
La langue bohémienne, qui était usitée dans toutes les affaires
officielles, et dont la noblesse était si fière, devint un objet de
mépris. Les hautes classes adoptèrent l'allemand, que les bourgeois
furent obligés d'apprendre, parce que dans les villes les sermons
étaient prononcés en cette langue. Les campagnes seules conservèrent
l'idiome national, que l'on appela dédaigneusement «la langue des
paysans.» Autant les sciences, la littérature et les arts avaient été
florissants sous les règnes de Maximilien et de Rodolphe, autant ils
déclinèrent à cette triste époque. Je ne sache pas qu'il y ait eu,
après l'expulsion des Protestants, un seul savant de quelque mérite.
L'Université de Prague était aux mains des Jésuites, et encore le pape
avait-il ordonné d'y suspendre toute promotion, en sorte que l'on ne
pouvait plus y recevoir aucun degré académique. Quelques patriotes,
prêtres ou laïques, protestèrent contre cette mesure, mais ce fut en
vain. Les Jésuites et d'autres ordres occupaient la grande majorité
des écoles, où l'on n'enseignait guère qu'un latin corrompu. Sans
doute, il y avait parmi les Jésuites des hommes très distingués; mais
on sait que leurs principes sont contraires à l'instruction du peuple,
et ils s'appliquaient à maintenir leurs élèves dans une honteuse
ignorance, afin de garder leur supériorité, non-seulement sur les
laïques, mais aussi sur les autres congrégations. Ils allaient de
ville en ville, exigeant que les habitants leur fissent voir les
livres qu'ils possédaient. Ces livres étaient examinés et le plus
souvent brûlés; c'est ce qui explique aujourd'hui la rareté des livres
bohémiens. Les Jésuites voulurent également effacer toute trace
d'anciens souvenirs littéraires; ils contèrent à leurs élèves,
qu'avant leur arrivée, le pays était voué à la plus profonde
ignorance; ils dissimulèrent les travaux, les noms mêmes des savants
illustres qui avaient précédé cette triste époque. Aucun des écrits
du noble Balbinus sur l'ancienne littérature de la Bohême n'aurait pu
être publié avant la suppression de leur ordre, parce qu'ils avaient
soin de n'en communiquer le manuscrit à personne. Les Bohémiens
changèrent même leur costume national et adoptèrent peu à peu le
costume actuel. Je dois également faire remarquer qu'à cette même
époque se termine l'histoire des Bohémiens, et que celle des autres
nations établies en Bohême commence. (_Pelzel's Geschichte von
Boehmen_, _p. 185 et suiv._)
Mais si cet abaissement de la Bohême fut l'oeuvre des satellites
coalisés de Rome et de l'Autriche,--des prêtres et des soldats,--il
faut surtout l'attribuer à la lâcheté des souverains protestants qui,
sauf de rares exceptions, trahirent la défense de leur foi.
Il est, en vérité, surprenant que divers écrivains protestants
semblent embarrassés pour expliquer la ruine presque complète et si
rapide du Protestantisme en Bohême et en Autriche, sous le règne de
Ferdinand II. On s'en prenait généralement à la légèreté du caractère
slave, à la témérité des chefs de la Bohême, à leur imprudence, que
sais-je encore? On croyait voir le doigt d'une fatalité mystérieuse
dans cette promptitude avec laquelle Rome était parvenue à reconquérir
sur le Protestantisme, dans l'Est de l'Europe, tant de pays qui lui
avaient échappé. À mon sens, les causes de la ruine du Protestantisme
en Bohême, peuvent se réduire à deux principales, qui sont: 1º la
violente persécution dirigée contre les Protestants; 2º l'effet moral
que produisit sur les Bohémiens la désertion de ceux qui étaient le
plus intéressés au triomphe du nouveau culte. Ce dernier fait était de
nature à influencer profondément l'opinion publique, qui pouvait
penser, soit que les Protestants ralliés au Catholicisme n'avaient pas
été sincères dans leurs idées de Réforme, soit que l'on devait
désespérer d'une cause destinée à périr: _Quos Deus vult perdere priùs
dementat._ Les Catholiques profitèrent habilement de la situation, qui
impressionnait plus vivement la foule que n'auraient pu le faire les
raisonnements les plus logiques. L'histoire prouve que le succès a
toujours exercé plus de prestige sur les esprits des multitudes, que
les mérites ou les défauts des partis triomphants ou vaincus. Il est
plus facile et plus profitable de se ranger du côté des vainqueurs, et
la plupart des hommes ne sont que trop disposés à croire que la ligne
droite se trouve là où se présentent pour eux le plus d'avantages; il
n'y a qu'un petit nombre d'âmes généreuses qui soient capables de
tenir jusqu'au bout pour une cause qu'ils considèrent comme étant
celle de la justice. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'après la mort
ou l'exil des principaux chefs du Protestantisme en Bohême, les masses
se soient laissées entraîner, comme un troupeau, sous le joug de
l'Église romaine, ou qu'elles aient tenté de dissimuler leur foi en se
confondant extérieurement à ses rites. Quelque mystérieux que soient
les desseins de la Providence, ils suivent cependant les règles
invariables selon lesquelles Dieu dirige les affaires du monde
physique et du monde moral; ils présentent un enchaînement de causes
et d'effets, dont l'étude ne dépasse point la portée de l'intelligence
humaine. S'étonne-t-on de voir un homme se casser le cou ou les jambes
en tombant d'une hauteur considérable? De même, il n'est pas
surprenant qu'une cause désertée par ses défenseurs naturels, finisse
par succomber.
Les princes protestants de l'Allemagne ne tardèrent pas à être
cruellement punis, par Ferdinand lui-même, de la lâcheté dont ils
avaient fait preuve en abandonnant les Bohémiens. Après avoir eu
raison de ces derniers, Ferdinand s'attaqua aux libertés religieuses
et politiques de ceux qui les avaient abandonnés à l'heure du péril.
Telle fut l'origine de la célèbre Guerre de Trente ans. Les libertés
de l'Allemagne ne furent sauvées que par la valeur de Gustave-Adolphe
et de ses généraux, et par la politique du grand Richelieu; mais il
fallut payer ce service en livrant l'Alsace à la France, et les plus
belles provinces du Nord à la Suède. Le traité de Westphalie, qui
termina la guerre, régla dans tous leurs détails les rapports qui
devaient exister entre les Catholiques et les Protestants de
l'Allemagne, mais il ne renferma pas un seul mot en faveur des
Protestants de la Bohême. Aucune stipulation ne fut faite, soit pour
garantir leur liberté religieuse, soit même pour accorder la plus
légère compensation à ceux qui avaient été exilés ou privés de leurs
biens pour la défense d'une cause dont les droits étaient raffermis
par le traité lui-même. Tous ces avantages furent pour les Allemands;
quant aux Bohémiens, il semble que, en raison de leur origine slave,
on ne les jugea dignes d'aucune attention. Ils pouvaient bien, en
vérité, s'écrier comme le vieux prophète: «J'ai appelé mes amis, mais
ils ne m'ont pas écouté.»
Si Gustave-Adolphe avait vécu, le destin de la Bohême eût été tout
autre. Malheureusement, le principal auteur du traité de Westphalie
paraît s'être conformé à ce célèbre adage: _Quantilla sapientia
regitur mundus_; car il n'est point de sage politique qui ne soit
fondée en même temps sur la justice.--Ces faits doivent éveiller dans
l'âme des Slaves de pénibles réflexions. Les Bohémiens furent traités
à cette époque, par les Suédois et les Allemands, leurs
coreligionnaires, de la même façon que de nos jours les Polonais ont
été traités par les nations de l'Occident, qui leur avaient montré
tant de sympathie et qui étaient évidemment intéressées à les
soutenir. Je signalerai ici un fait remarquable qui a échappé aux
historiens de l'Europe: Au XVe siècle, alors que les opinions
religieuses exerçaient encore une influence si considérable sur les
affaires politiques, les Polonais catholiques soutinrent les Bohémiens
hussites contre les Allemands fidèles à Rome; tandis qu'aujourd'hui,
ni le lien religieux, ni les sympathies politiques, ni même la
similitude des intérêts, n'ont pu procurer à la Bohême et à la Pologne
l'assistance de l'Europe occidentale. Serait-il vrai que ces Slaves,
qui luttent pour la conquête de leurs droits, ne doivent plus compter
sur le secours de l'Ouest, mais qu'ils peuvent tourner leurs regards
vers cette grande nation, slave d'origine, qu'ils ont jusqu'à ce jour
si énergiquement combattue? C'est là une opinion qui se répand parmi
les Slaves de l'Ouest et du Sud, et dont les évènements récents ne
sont pas de nature à arrêter les progrès. Les hommes d'État de
l'Europe feront sagement de se préoccuper de cette situation avant
qu'il soit trop tard.
La Bohême souffrit, pendant la Guerre de Trente ans, d'effroyables
calamités. Ce malheureux pays fut aussi cruellement ravagé par les
Suédois et les Saxons (Protestants) que par les troupes catholiques de
Tilly et de Wallenstein. Il comptait 732 villes et 34,700 villages; le
nombre des villes était réduit de moitié, et la population, qui
s'élevait à 3,000,000 d'âmes, tomba à 780,000.
Un grand nombre d'Allemands, attirés par les nouveaux propriétaires
et par le gouvernement, s'établirent sur les terres désertes de la
Bohême, et repeuplèrent peu à peu les villes; des districts entiers
devinrent allemands, à tel point qu'on n'y parlait même plus la langue
bohême. L'instruction publique était entièrement entre les mains des
Jésuites, qui s'étaient montrés si hostiles à la nationalité slave.
Aussi la langue nationale, sans être abolie légalement[83], était-elle
menacée de partager le sort du dialecte des Slaves de la Baltique.
Heureusement, elle fut sauvée par les efforts de quelques patriotes,
notamment de Balbinus, dont j'ai souvent déjà fait mention. Celui-ci
revendiqua, dans un traité, les droits de l'idiome national, dont il
signala tous les mérites en démontrant combien il était absurde et
injuste de le proscrire. D'autres personnages, parmi lesquels on
remarque le feld-maréchal Kinsky, soutinrent, après lui, la même
cause. En 1781, l'empereur Joseph II publia son édit de tolérance, à
la suite duquel tous ceux qui professaient secrètement le
Protestantisme déclarèrent ouvertement leur foi. On croit que ce
prince hésita quelque temps entre l'allemand et le bohémien pour
établir une langue officielle dans toute l'étendue de son empire.
L'idée d'imposer un seul et même langage à tant de nationalités
différentes qui forment la population des États autrichiens, était
assurément très hasardeuse. Cependant Joseph résolut de mettre ce
projet à exécution, et il choisit l'allemand de préférence à l'idiome
de la Bohême; ce choix était assez naturel, à cause du discrédit où
ce dernier était tombé, bien que la majorité de la population
autrichienne, composée de Slaves, comprît aisément la langue
bohémienne et n'entendît pas un mot de l'allemand. L'allemand fut donc
substitué au latin dans les cours professés à l'Université de Prague;
il fut introduit dans toutes les écoles, sans en excepter les écoles
primaires; les enfants qui n'avaient pas appris l'allemand ne
pouvaient être admis dans les écoles latines ni même être pris en
apprentissage.
[Note 83: De nombreuses ordonnances déclarèrent que la langue
bohémienne jouissait des mêmes droits que la langue allemande; mais,
en fait, elle disparut complètement, et ne fut plus employée que dans
les rapports des autorités locales avec les classes ignorantes qui ne
comprenaient que l'idiome national.]
Ce fut ainsi que le plus grand adversaire des Jésuites imagina une
mesure plus fatale à la nationalité slave de la Bohême, que toutes les
manoeuvres employées dans le même but par les disciples de Loyola
pendant un siècle et demi. Le sentiment national s'émut vivement, et,
depuis cette époque, de continuels efforts ont été tentés pour relever
la langue et la littérature de la Bohême. L'ordonnance de Joseph
devint lettre morte comme tout le reste de ses plans; mais l'élan
imprimé à la littérature nationale ne fit que s'accroître, et il a
produit un grand nombre d'ouvrages très remarquables. Les nobles de la
Bohême ont déployé le zèle le plus actif en faveur de cette
littérature; et, chose singulière! les descendants de ces étrangers
qui avaient reçu des propriétés en Bohême pour les services qu'ils
avaient rendus à la dynastie autrichienne en l'aidant à détruire les
libertés religieuses du pays, figurent aujourd'hui à la tête des plus
ardents patriotes, et défendent énergiquement la nationalité slave que
leurs ancêtres avaient vaincue. Le descendant du général qui gagna,
sur les Bohémiens, la bataille de Weissenberg, en 1620, le comte
Buquoi, l'un des plus riches propriétaires et auteur de plusieurs
ouvrages scientifiques, est en ce moment considéré comme le chef du
parti national. Après l'insurrection de Prague (juin 1848), il fut mis
en prison par ordre du gouvernement autrichien, qui l'accusait de
diriger une conspiration slave ayant pour but de le placer sur le
trône de la Bohême. Il fut mis en liberté; mais le fait que je viens
de rappeler permet d'apprécier le degré de popularité dont jouit,
parmi les patriotes, le descendant du vainqueur de la Bohême.
Les évènements récemment survenus en Autriche, ont fourni aux
Bohémiens l'occasion de rentrer pleinement dans la possession de leurs
droits, et on reconnaît généralement que, par leur organisation, par
leur esprit de conduite, ils se sont montrés souvent très supérieurs
aux autres partis politiques qui s'agitent au sein de la monarchie.
Nul ne peut, aujourd'hui, prévoir le tour que prendront les affaires
en Autriche; il y a cependant un fait certain, c'est que l'issue ne
saurait être favorable à l'élément germanique; car les populations
slaves ne sont demeurées fidèles à la dynastie autrichienne que dans
l'espérance de rentrer dans la jouissance de leur nationalité; et les
évènements de la Croatie viennent de confirmer ce que j'avançais déjà
il y a quelques années, à savoir que les Slaves ne consentiront pas
plus à devenir Allemands que Magyars[84]. Je puis ajouter que, si
l'agitation actuelle de la Bohême se développe pacifiquement et amène
la création d'un gouvernement constitutionnel, elle ne tardera pas à
être suivie d'un mouvement religieux qui produira, dans l'Église, une
révolution semblable à celle qui s'est accomplie dans l'État. Cette
révolution est ardemment désirée par les enfants les plus éclairés de
la Bohême.
[Note 84: _Panslavism and Germanism_, p. 193.]