BOHÊME.

(Suite.)

Procope le Grand. -- Bataille d'Aussig. -- Ambassade en Pologne.

-- Croisade contre les Hussites, conduite par Henry Beaufort,

évêque de Winchester. -- Elle échoue. -- Tentative infructueuse

de rétablir la paix avec l'empereur Sigismond. -- Les Hussites

ravagent l'Allemagne. -- Nouvelle croisade contre les Hussites,

commandée par le cardinal Césarini, et son issue malheureuse. --

Observations générales sur les succès prodigieux des Hussites. --

Négociations du concile de Bâle avec les Hussites. --

_Compactata_ ou concessions faites par le concile aux Hussites.

-- Les Taborites vont au secours du roi de Pologne. -- Leurs

préparatifs. -- Divisions parmi les Hussites à la suite des

_compactata_. -- Mort de Procope et défaite des Taborites. --

Observations générales sur la guerre des Hussites. -- Leur

énergie morale et physique. -- On les accuse à tort de cruautés.

-- Exemple du prince noir de Galles. -- Rétablissement de

Sigismond. -- Les Taborites changent leur nom pour celui de

Frères bohémiens. -- Remarques sur les Moraves, leurs

descendants. -- Luttes entre les catholiques romains et les

Hussites soutenus par les Polonais. -- George Podiebrad. -- Ses

grandes qualités. -- Hostilité de Rome contre lui. -- Les

Polonais le soutiennent. -- Règne de la dynastie polonaise en

Bohême.

La mort soudaine de Ziska jeta la consternation dans son armée, qui se

divisa en trois parties. L'une garda le nom de Taborites et choisit

pour chef Procope le Saint ou le Tonsuré, que Ziska avait désigné pour

son successeur. Le second corps déclara qu'il ne voulait plus de chef,

parce que nul au monde ne pourrait dignement remplacer Ziska, et prit

le nom d'Orphelins. Ces Orphelins se donnèrent pourtant des chefs. Ils

restèrent dans leurs camps sans jamais entrer dans les villes, excepté

pour des nécessités inévitables, comme, par exemple, pour acheter des

vivres. Les Orebites formaient le troisième parti. Ce nom venait de la

montagne où ils s'assemblaient d'abord, et à laquelle ils avaient

probablement donné le nom biblique d'Horeb. Ils suivaient toujours

avec les Taborites l'étendard de Ziska, mais avaient des chefs

particuliers. Malgré cette division en trois parties, les Hussites

étaient toujours unanimes pour défendre leur patrie, qu'ils appelaient

la _Terre promise_, donnant aux provinces allemandes voisines, les

noms d'Edom, de Moab, d'Amalek et de terre des Philistins.

Procope est moins célèbre que Ziska. Selon moi, il mérite d'être placé

par l'histoire au-dessus du terrible aveugle. Ziska est très célèbre

pour avoir le premier allumé cette guerre sanglante dont les heureux

succès furent continués après sa mort par Procope, jusqu'à sa chute

héroïque sur le champ de bataille de Lipan. Procope, égal à son

prédécesseur en valeur et en habileté militaire, était en outre un

savant accompli. Ce qui le place au-dessus de Ziska, c'est son

patriotisme. Il n'avait pas l'ambition de celui qu'il remplaçait.

Ziska n'avait d'autre but que de punir ses ennemis, et sur son lit de

mort il recommanda à Procope d'exterminer par le fer et par le feu

tous les adversaires de sa religion; l'autre, sans se laisser éblouir

par ses triomphes continuels sur l'ennemi, eut toujours à coeur le

rétablissement de la paix.

Procope était fils d'un noble ruiné. Son oncle maternel l'adopta, lui

donna une éducation savante, et le fit voyager en Italie, en France,

en Espagne et en Terre-Sainte. À son retour, son oncle, dit-on, le fit

entrer dans les ordres contre son gré, d'où lui vint le sobriquet de

_Tonsuré_. Quand la guerre des Hussites éclata, il quitta l'Église

pour l'armée, s'attacha à Ziska qui le choisit pour son successeur.

Ses exploits, plus tard, lui méritèrent le surnom de _Grand_, qui

servit à le distinguer d'un autre Procope, chef des Orphelins, et

connu sous le nom de _Prokopek_ ou petit Procope.

La guerre continua, et les Hussites firent plus d'une irruption

heureuse dans les diverses provinces limitrophes d'Allemagne.

L'empereur et les princes d'Allemagne accusaient le pape et le clergé

de leurs échecs, disant que c'était à eux à éteindre l'incendie que

les prêtres avaient allumé. Ils se plaignaient en outre, que le

clergé, maître de richesses considérables, ne les consacrait pas au

succès de leur cause, mais à des vues d'intérêt particulier. Le pape

envoya des lettres à l'empereur, au roi de Pologne et aux princes

allemands, pour les exhorter à se réunir tous ensemble contre la

Bohême.

Dans ces lettres, il dépeignait les Hussites comme des ennemis plus

odieux que les Turcs. Ceux-ci, nés hors de l'Église, ne commettaient

pas un acte de révolte en faisant la guerre aux Chrétiens. Nés dans

l'Église, les Hussites se révoltaient contre son autorité.

Les représentations du pape, les instances du clergé, décidèrent le

roi de Pologne à rappeler son neveu de Bohême. Mais Coributt revint

aussitôt à Prague, où il avait un puissant parti. Le roi, pour prouver

qu'il agissait contre sa volonté, envoya 5,000 hommes aux impériaux;

mais ceux-ci, craignant, et peut-être non sans raison, que les

Polonais, au lieu de combattre les Hussites, ne se joignissent à eux,

les renvoyèrent avant qu'ils ne fussent arrivés au rendez-vous. Les

princes allemands n'étaient guère disposés à obéir aux injonctions du

pape; mais les fréquentes incursions des Hussites les décidèrent à

réunir une armée d'environ 100,000 hommes, et à marcher sur la Bohême.

Les Hussites de tous les partis se réunirent dans le danger commun.

Procope le Grand commanda les Taborites et les Orphelins: les

Calixtins avaient à leur tête Coributt et quelques nobles de Bohême.

Les Hussites assiégèrent la ville d'Aussig, qui doit être bien connue

de ceux qui ont voyagé dans ce beau pays, car elle se trouve sur la

route qui mène de Dresde à Toeplitz. Là, sur les confins du monde

germanique et slave, eut lieu une rencontre entre les deux armées qui

représentaient des croyances opposées et même des races ennemies; on a

remarqué que dans cette lutte entre les Slaves et les Allemands, les

deux races employèrent chacune les armes qui lui étaient

particulières. Les soldats allemands, bardés de fer, avaient pour

armes, selon l'usage de l'Occident, la lance, l'épée, la hache

d'armes, et montaient sur des chevaux vigoureux et pesants. Les

Bohémiens et leurs auxiliaires de Pologne, s'étaient retranchés

derrière 500 chariots, liés ensemble par de fortes chaînes; ils se

tenaient à l'intérieur et s'abritaient sous de vastes boucliers en

bois fixés dans le sol. Leurs armes principales étaient, outre les

fléaux de fer, l'arme si célèbre des Hussites, les longues lances à

crochet, qui leur servaient à jeter les ennemis en bas de leurs

chevaux[65]. Bien inférieurs en nombre aux Allemands, ils les

surpassaient par le courage: excités par une longue suite de succès,

ils se croyaient invincibles.

[Note 65: Il faut se rappeler qu'à l'époque où la bataille eut lieu,

l'usage des armes à feu était peu répandu. La force et le courage

individuel étaient d'une bien plus grande importance alors

qu'aujourd'hui depuis l'introduction de ces armes et surtout de

l'artillerie.]

Les Allemands chargèrent les Bohémiens avec la plus grande

impétuosité, forcèrent la ligne des chariots, rompant avec leurs

haches d'armes les chaînes qui les unissaient. Ils réussirent même à

jeter à bas la seconde ligne de défense que les Bohémiens avaient

formée avec leurs boucliers. Mais une longue marche, par une journée

très chaude, avait fatigué les Allemands, même avant le commencement

du combat; les efforts qu'ils avaient faits pour rompre les lignes de

défense de l'ennemi, avaient épuisé les cavaliers et les chevaux.

L'oeil d'aigle de Procope saisit l'occasion. Les Hussites, campés en

ce lieu depuis plusieurs jours, et restés sur la défensive jusque-là,

étaient tout frais: ils se précipitèrent avec fureur sur leurs

assaillants épuisés. Les pesants cavaliers furent jetés à bas de leurs

chevaux par les longs crochets des Hussites, ou assommés par leurs

fléaux de fer, cette arme terrible, contre laquelle les piques

servaient si peu de défense. La bataille dura du matin au soir. Les

Allemands combattirent avec courage; mais, malgré leur supériorité

numérique, la valeur, l'habileté, l'avantage de la position des

Hussites décidèrent la victoire en leur faveur. La déroute des

Allemands fut complète, leurs pertes considérables, le butin immense.

Leurs principaux chefs périrent en cette journée. Si grands que furent

les avantages matériels qui résultèrent pour les Hussites de ce combat

(16 juin 1426), il eut des conséquences morales bien plus grandes, en

les faisant passer pour invincibles. Ils ne s'endormirent pas après ce

brillant succès, mais envahirent l'Autriche, sous la conduite de

Procope et de Coributt, tandis que d'autres bandes ravageaient

d'autres provinces d'Allemagne.

Peu après ce combat, les Calixtins déposèrent Coributt de sa dignité

de régent du royaume, et même l'enfermèrent à Prague. Les Taborites

et les Hussites le délivrèrent, et l'envoyèrent avec leurs députés à

Cracovie, pour inviter son oncle, le roi de Pologne, à se déclarer

pour les Hussites.

Les députés soutinrent en public des discussions contre les doctrines

de l'Université de Cracovie; mais l'évêque suspendit le service divin

pour tout le temps que les hérétiques resteraient dans cette ville.

Coributt en fut si indigné, qu'en présence même de son oncle, il

menaça l'évêque de sa vengeance, disant qu'il n'épargnerait pas même

saint Stanislas, le patron du pays. Cette circonstance montre qu'il

partageait les opinions des Taborites[66].

[Note 66: Coributt paraît être resté alors en Pologne; mais il revint

en Bohême en 1430, et se joignit aux Orphelins avec lesquels il fit

plusieurs expéditions aventureuses en Silésie et en Lusace. Il revint

en dernier lieu en Pologne, et fut la tige de la famille princière de

Wiszniowiecki, aujourd'hui éteinte. Un membre de cette famille, du nom

de Michel, fut roi de Pologne en 1669.]

Le pape, désespérant de trouver en Allemagne un homme capable de

réduire les Hussites, tourna ses regards vers un pays éloigné, dont

les armes s'étaient illustrées sur le sol français. Il choisit, à cet

effet, un personnage bien connu dans l'histoire d'Angleterre, Henry

Beaufort, le grand évêque de Manchester, qu'il venait de créer

cardinal. Il l'envoya comme son légat _a latere_ en Allemagne, en

Hongrie, en Bohême, par une bulle datée du 16 février 1427. La tâche

de conquérir et de convertir des soldats aussi intrépides et des

hérétiques aussi obstinés que les Hussites, était faite pour séduire

l'âme d'un Plantagenet[67], et Beaufort accepta cette périlleuse

mission. Il fit publier la croisade pontificale dans son diocèse; mais

ses concitoyens avaient assez à faire en France, sans aller chercher

si loin l'occasion de montrer leur courage. Il vint presque seul en

Allemagne pour remplir sa mission. De Malines, il informa le pape de

son voyage. Celui-ci lui répondit une lettre de remerciements, et

l'exhorta à poursuivre vigoureusement son entreprise. Beaufort obtint

un succès merveilleux, et peut-être, depuis le jour où le cri célèbre:

«Diex le volt!» retentit à Clermont et trouva de l'écho dans tous les

coeurs, jamais prédications ne produisirent un effet aussi rapide et

aussi puissant que celles de Beaufort. Toute l'Allemagne sembla se

lever à sa voix: les bandes armées du bord du Rhin et de l'Elbe, les

riches bourgeois des villes hanséatiques, les hardis montagnards des

Alpes, s'empressèrent de se rendre sous l'étendard de l'Église

militante, qu'arborait l'évêque anglais: Beaufort se trouva ainsi à la

tête d'une nombreuse armée, qui, d'après les témoignages des écrivains

contemporains, se montait à 90,000 cavaliers et comptait autant

d'hommes à pied.

[Note 67: Henry Beaufort était fils de Jean de Gaunt par Catherine

Swynford.]

Cette armée immense, commandée, sous Beaufort, par trois électeurs,

beaucoup de princes et de comtes de l'Empire, entra en Bohême au mois

de juin 1427, partagée en trois corps, et campa à Egra, Kommotau et

Tausk. Le danger de cette invasion formidable excita les sentiments

patriotiques de tous les Bohémiens, depuis le magnat le plus illustre

jusqu'au plus pauvre artisan. On oublia toutes dissensions

religieuses. Les Calixtins, les Taborites et les Orphelins, laissant

de côté leurs dissentiments, s'unirent contre l'ennemi commun; la

noblesse catholique, elle-même, restée jusqu'alors la plus zélée pour

les ennemis des Hussites, sentit la voix de la patrie parler plus haut

dans les coeurs que les animosités religieuses, et rejoignit les

étendards de Procope le Grand pour repousser l'invasion.

Les forces de l'ennemi, supérieures en nombre à celles que les

Bohémiens avaient réunies, mirent le siége devant Miess. Les Bohémiens

se portèrent au-devant de lui, et quand ils arrivèrent sur les bords

de la rivière Miess, qui les séparait des Allemands, leur vue frappa

ceux-ci d'une terreur si panique, qu'ils tournèrent bride avant le

premier choc[68]. Beaufort, après avoir essayé en vain de les rallier,

fut entraîné dans la fuite de ses croisés, et fut rejoint par

l'électeur de Trèves, qui arrivait avec un corps de cavalerie. Les

Bohémiens se mirent à poursuivre les fugitifs, à en tuer et à en

pendre un grand nombre; pour eux, ils ne perdirent que peu d'hommes.

Beaucoup de ces malheureux fuyards furent tués par les paysans qui les

traquaient comme des bêtes fauves. Le butin qui échut aux vainqueurs

fut immense: petits et grands y prirent une large part, et c'est de ce

partage, dit-on, que date la fortune de plusieurs familles de Bohême

qui subsistent encore aujourd'hui[69].

[Note 68: L'auteur contemporain, Æneas Sylvius, dit que les Croisés

s'enfuirent même avant d'apercevoir les Bohémiens.]

[Note 69: Il est étrange que cet événement, rapporté par tous les

écrivains ecclésiastiques, ait échappé à l'exact et consciencieux

Lingard. Il se contente de dire que Beaufort leva une petite armée

dans le but chimérique de combattre les Hussites (_Histoire

d'Angleterre_, vol. VIII, page 38 de la IVme édition), et il semble

avoir ignoré que ce projet chimérique fut mis à exécution.]

Le pape écrivit, le 2 octobre 1427, à Beaufort, une longue lettre de

condoléance sur la malheureuse _retraite des fidèles_. Il l'invitait à

renouveler sa tentative sur la Bohême; mais le belliqueux prélat parut

s'être dégoûté, dès lors, d'une guerre contre les Bohémiens

hérétiques, et ne se mêla plus de leurs affaires.

La conduite patriotique des Bohémiens catholiques amena une sorte de

réconciliation entre les diverses sectes religieuses. Les Hussites et

les catholiques conclurent une trève de six mois, et, à l'expiration

de cette trève, une conférence publique entre les deux partis devait

régler les différends religieux. À cette nouvelle, le pape envoya une

lettre à l'archevêque d'Olmutz pour prévenir cette conférence, _qui ne

produirait rien de bon et pourrait perdre beaucoup_. La conférence eut

lieu cependant; elle fut sans résultat au point de vue religieux, et

servit seulement à prolonger la trève.

L'empereur Sigismond, désespérant de réussir par la force, essaya la

voie des négociations. En 1428, il envoya aux Taborites et aux

Orphelins, une députation pour leur représenter ses droits à la

couronne de Bohême, et pour leur offrir des conditions favorables. Les

ambassadeurs furent entendus à Kuttemberg; mais on leur répondit que

Sigismond avait perdu tout droit au trône par ses guerres et ses

croisades sanglantes contre la Bohême, et par l'outrage qu'il avait

fait à ce pays en laissant brûler Jean Huss et Jérôme de Prague.

Procope, qui n'assistait pas à l'entrevue, voyait, au contraire, une

occasion favorable de terminer la lutte cruelle qui, depuis dix ans

déjà, désolait ce pays. Il pria les ambassadeurs de venir le trouver

au Thabor, où se trouvait alors son quartier-général, et il leur

exprima son désir de pacifier la Bohême. Les ambassadeurs

accueillirent avec joie ses propositions, et lui donnèrent un

sauf-conduit pour se rendre en Autriche avec une légère escorte et

avoir une entrevue avec l'empereur. Procope se rendit à la cour

impériale; «c'était la meilleure occasion de faire la paix, dit

Balbin; mais l'Empereur refusa toute concession, et Procope revint en

Bohême avec la satisfaction de lui avoir offert la paix.» Sans se

laisser décourager par son peu de succès, il proposa l'année suivante,

1429, dans la diète réunie à Prague, de reconnaître Sigismond s'il

voulait accepter l'autorité des Écritures, suivre leurs préceptes,

communier sous les deux espèces, et satisfaire les demandes des

Bohémiens. On ouvrit des négociations avec l'empereur, qui réunit une

diète à Presbourg. Procope y vint à la tête d'une députation

bohémienne. La conférence dura toute une semaine, et la députation

revint à Prague pour rendre compte de ce qu'elle avait fait. Les

écrivains qui ont rapporté ces évènements, ne disent pas quels furent

les résultats de la conférence de Prague; ils racontent seulement que,

malgré le grand nombre de partisans que Sigismond comptait à la diète

de Prague, on repoussa tout projet d'accommodement avec lui. On peut

croire que l'empereur n'aurait pas accompli les demandes qu'on lui

faisait, ou n'aurait pas donné des garanties suffisantes de leur

exécution. Quoi qu'il en soit, les Hussites de tous les partis

acceptèrent avec enthousiasme la proposition que fit Procope d'envahir

l'Allemagne. Il entra dans ce pays, désola la Saxe jusqu'aux portes de

Magdebourg, ravagea le Brandebourg et la Lusace, et revint en Bohême

avec un butin immense. L'espoir d'un pareil succès attira sous ses

drapeaux un grand nombre de Bohémiens, et l'année suivante, 1430, il

réunit dans les plaines de Weissenberg, une armée de 52,000 hommes à

pied, de 20,000 cavaliers, avec 3,000 chariots tirés par 12 ou 14

chevaux chaque. À la tête de cette armée il ravagea la Saxe et la

Franconie jusqu'au Mein. Cent villes ou châteaux environ furent

réduits en cendres; le butin fut si considérable, que les chariots des

Bohémiens y suffisaient à peine. Outre ce butin, ils se faisaient

payer des sommes énormes par les princes, les évêques, les villes,

comme des rançons pour prévenir le pillage et la destruction[70].

[Note 70: L'évêque de Bamberg leur paya 9,000 ducats, la ville de

Nuremberg 10,000; sommes énormes avant la découverte de l'Amérique. De

pareilles rançons furent payées par l'électeur de Brandebourg, le duc

de Bavière, le margrave d'Anspach, l'évêque de Salzbourg, etc.]

Les heureuses invasions des Hussites remplirent Rome et l'Allemagne de

consternation. L'empereur réunit une diète de l'empire à Nuremberg, où

l'on résolut une nouvelle expédition contre la Bohême, et le pape fit

proclamer par son légat, le célèbre Julien Césarini, une Croisade

contre les hérétiques. La bulle publiée à ce sujet promettait

indulgence plénière à tous ceux qui prendraient part à la Croisade ou

s'y feraient remplacer. Elle remettait soixante jours des peines du

purgatoire à tous ceux, hommes ou femmes, qui prieraient pour le

succès de l'expédition. Des confesseurs, appartenant au clergé

séculier et régulier, devaient entendre les confessions des Croisés,

et avaient pleins pouvoirs de les absoudre s'ils s'étaient rendus

coupables de violences contre des prêtres et des moines, s'ils avaient

brûlé des églises ou commis d'autres sacriléges, même dans les cas

réservés pour le siége apostolique.

Tous ceux qui avaient fait voeu de pèlerinage à Rome, à Compostelle ou

ailleurs, en étaient relevés à condition de consacrer à la Croisade

l'argent qu'ils auraient dépensé dans leur pèlerinage. Les confesseurs

ne devaient prendre qu'un sou de Bohême pour confesser un Croisé, et

même ne rien demander, si cette offrande n'était pas faite

spontanément.

À ces avantages spirituels, on joignait l'espoir d'avantages plus

positifs et plus matériels. Le butin immense que ces heureuses

invasions avaient apporté et accumulé en Bohême, y avait produit une

richesse considérable. Une Croisade contre la Bohême devait donc

séduire toutes les classes de l'Allemagne, depuis le prince jusqu'au

paysan le plus pauvre. Tous les avantages spirituels et temporels

étaient réunis: on allait obtenir la rémission de ses péchés sans se

soumettre à des pénitences sévères, sans être obligé à de fortes

donations à l'Église, et de plus on pourrait ou faire sa fortune, ou

la réparer. En un mot, c'était ce qu'on appellerait aujourd'hui _une

spéculation magnifique_, et témoignait d'un _charlatanisme fieffé_,

pour employer le langage du jour. D'autres causes plus élevées

poussaient non moins vivement les esprits à une Croisade contre la

Bohême. La honte que les victoires des Bohémiens avaient infligée à

l'antique renommée militaire des Allemands, excitait dans tous les

coeurs fiers un vif désir de l'effacer par des actes éclatants de

valeur. Les ruines fumantes de tant de villes et de châteaux qui

marquaient le passage des Hussites à travers les riches provinces de

l'Allemagne, enflammaient encore chez les habitants de ces contrées

l'ardeur de la vengeance contre les auteurs de ces calamités.

Les Croisés accoururent donc à Nuremberg de toutes les parties de

l'Allemagne; mais l'empereur essaya encore la voie des négociations.

Les propositions qu'il fit aux Bohémiens ayant été acceptées, une

députation représentant tous les partis de la Bohême vint trouver la

cour à Egra. Les négociations durèrent quinze jours; mais l'empereur

se refusait à des concessions sincères. Les Bohémiens, voyant qu'on

continuait les préparatifs de la Croisade contre eux, rompirent la

conférence, déclarant que ce n'était pas leur faute si une juste paix

ne terminait point cette guerre terrible. Ils se préparèrent à

défendre vigoureusement leur patrie. Tous, même les Catholiques,

réunis contre l'ennemi commun, se rallièrent sous la bannière de

Procope le Grand, qui rassembla près de Chotieschow, 50,000

fantassins, 7,000 cavaliers d'élite, et 3,000 chariots, attirail de

guerre devenu indispensable pour les Bohémiens.

Les Croisés étaient environ 90,000 fantassins, 40,000 cavaliers, et

avaient pour chefs, outre le légat Césarini, les électeurs de Saxe et

de Brandebourg, le duc de Bavière et un grand nombre de princes

séculiers et ecclésiastiques d'Allemagne. Ils pénétrèrent en Bohême

par la grande forêt qui la limite du côté de la Bavière. Les

éclaireurs qu'ils avaient envoyés reconnaître la position et la force

des Bohémiens, se laissèrent tromper par les manoeuvres habiles de

Procope, et par les indications mensongères que leur donnèrent les

habitants. Ils rapportèrent que les Bohémiens, en proie à des

divisions intestines, fuyaient dans tous les sens devant l'armée des

envahisseurs. Les Croisés s'avancèrent sans obstacle jusqu'à Tausch et

en firent le siége; mais, quelques jours après, Procope apparut à la

tête des Taborites et des Orphelins, et força les assiégeants de

s'enfuir. Les Croisés se dispersèrent, mirent tout à feu et à sang, et

se rallièrent à Riesenberg où ils prirent une forte position. Ils

s'aperçurent bientôt que les prétendues divisions des Bohémiens

étaient un mensonge, et qu'au contraire ils se réunissaient de toutes

parts contre l'ennemi commun. La connaissance de l'accord des

Bohémiens produisit sur les Croisés de Césarini l'effet qu'il avait

déjà produit sur les Croisés de Beaufort. Le duc de Bavière fut le

premier à fuir, abandonnant son équipage pour ralentir la poursuite

des ennemis; l'électeur de Brandebourg, et bientôt l'armée tout

entière suivirent son exemple. Le seul homme qui ne partagea pas la

panique générale, fut un prêtre, le cardinal lui-même. Il harangua ses

troupes avec une grande présence d'esprit, il leur représenta que leur

fuite déshonorerait leur patrie, et que leurs ancêtres idolâtres

combattaient plus courageusement pour leurs idoles, qu'eux-mêmes pour

la cause du Christ. Il les exhortait à se rappeler les anciens héros

de leur race, les Ariovistes, les Tuiscons, les Arminius, et leur

montrait qu'ils avaient plus de chances de se sauver par la résistance

que par une fuite honteuse où ils seraient pour sûr atteints et

égorgés. Que ce soit le souvenir de la gloire de leurs ancêtres ou le

sentiment de leur propre salut qui donna le plus de poids aux paroles

du cardinal, je ne sais, mais enfin il réussit à les rallier et à

occuper la forte position de Riesenberg, où il était résolu d'attendre

l'ennemi. Cette détermination ne dura pas long-temps; car, à la vue

des Bohémiens, les Croisés furent saisis d'une terreur si panique que

Césarini ne put pas les arrêter et fut même entraîné dans leur fuite;

11,000 Allemands périrent dans cette journée, où l'on ne fit que 700

prisonniers; 240 fourgons chargés d'or et d'argent, et aussi, comme le

remarque un chroniqueur, d'excellent vin, tombèrent entre les mains

des Bohémiens. Ils s'emparèrent encore de toute l'artillerie des

ennemis qui montait à 50 canons; quelques historiens l'évaluent à 150

canons. Césarini perdit dans cette fuite son chapeau et sa robe de

cardinal, sa crosse, sa sonnette et la bulle pontificale qui

proclamait la croisade dont le résultat était si piteux.

Les auteurs allemands ont commenté de bien des manières la panique

extraordinaire qui saisit un peuple aussi belliqueux que les

Allemands, et les fit fuir deux fois à la seule vue des Bohémiens.

Jamais personne n'a mis en doute la valeur dont les Allemands ont

donné tant de preuves avant et depuis la guerre des Hussites. Cet

exemple prouve peut-être plus que tout autre que, même dans une lutte

physique, l'activité morale est supérieure à la force brute. Une

petite nation qui combat _pro aris et focis_, pour ses autels et sa

liberté, qui a foi dans la justice et le succès de sa cause, peut

l'emporter sur les armées les plus nombreuses et les plus

disciplinées. Celles-ci n'ont pas d'inspirations semblables pour les

soutenir, et se laissent bientôt décourager même par leurs succès

temporaires. Les Espagnols ont l'habitude de dire d'un homme qu'il a

été et non pas qu'il est brave; car souvent la même personne peut

montrer la plus grande bravoure dans une circonstance, et dans

d'autres agir tout différemment. Tous admettent la vérité de cette

observation; mais ce qui est vrai d'une personne, l'est aussi de

plusieurs, et même de toute une nation, surtout si l'on songe que les

foules sont plus sujettes que les individus aux effets temporaires de

l'enthousiasme et de l'abattement. L'histoire est pleine d'exemples de

ce fait, et ce sera pour moi une triste tâche de décrire, sous

l'influence désolante du despotisme autrichien et romain, la

prostration de cet esprit national que la guerre des Hussites avait

développé en Bohême avec une énergie aussi remarquable. Sans scruter

ces pages de l'histoire, nous pouvons voir aujourd'hui revivre

l'esprit national là où depuis long-temps il paraissait éteint, et ces

exemples ne peuvent que remplir de joie les coeurs de tous les amis de

la liberté du genre humain et de la dignité de la nature humaine.

Rome, dont la gloire semblait ensevelie pour toujours dans l'urne

funéraire de ses anciens héros, a montré par la noble résistance

qu'elle a faite contre l'inqualifiable invasion de la Gaule moderne,

que l'esprit de Camille, endormi depuis tant de siècles sous les

ruines de la ville éternelle, a revécu dans ses énergiques défenseurs.

Venise, la belle Venise, tombée ignominieusement, après des siècles de

grandeur, sans avoir disputé son indépendance, a déployé dans son

admirable résistance aux oppresseurs de l'Italie, un patriotisme digne

des jours glorieux des Dandolo, des Zeno, des Pisani; sa résistance

n'a pas réussi à rendre à la reine de l'Adriatique ses antiques

honneurs, mais elle a fait briller son nom d'un aussi vif éclat que

celui qui illumine la page la plus illustre de sa romanesque histoire

de la _Guerre de Chiozza_ (1378-81). On peut donc justement espérer

que, malgré les nuages noirs qui assombrissent aujourd'hui l'horizon

de la belle Italie, ses enfants pourront bientôt lui assurer tous les

avantages de la liberté civile et religieuse, et qu'elle pourra

redevenir

Magna parens frugum saturnia tellus,

Magna virûm.

L'issue malheureuse de la croisade de Césarini mit un terme aux

tentatives d'invasion en Bohême; mais les Taborites et les Orphelins

continuèrent leurs courses sur les provinces de l'Empire. Les deux

Procope pénétrèrent en Hongrie, où, malgré la vigoureuse résistance

des habitants, ils commirent de grands dégâts. L'Empereur et le

concile qui venait de s'assembler à Bâle, se décidèrent donc à obtenir

par la douceur ce qu'ils n'avaient pu obtenir par la force. Par suite

de cette résolution, l'empereur et le cardinal Césarini adressèrent

aux Hussites des lettres affectueuses où ils les invitaient à des

conférences religieuses dans la ville de Bâle, et leur accordaient la

liberté d'accomplir le service divin suivant leurs rites, pendant le

séjour qu'ils y feraient. Après une négociation prolongée, les

Hussites acceptèrent cette entrevue et envoyèrent à Bâle une

députation de prêtres appartenant à tous les partis, que le recteur de

l'Université de Prague avait choisis. Il y avait aussi des députés

laïques, et à leur tête était Procope le Grand.

Ils furent rejoints par un ambassadeur polonais. Procope fit beaucoup

valoir cette nouvelle preuve d'intérêt donnée par une nation parente;

c'était probablement la conséquence des ambassades envoyées par les

Hussites en Pologne en 1431 et 1432, dont j'ai rendu compte. La

députation des Hussites, composée de 300 personnes, arriva à Bâle le 6

janvier 1433; Æneas Sylvius assistait à son arrivée, et voici comment

il la décrit:

«Toute la population de Bâle se pressait dans les rues ou hors de la

ville pour les voir arriver. Ils étaient au milieu de membres du

concile qu'avait attirés la réputation de cette belliqueuse nation.

Hommes, femmes, enfants, personnes de tout âge et de toute condition

remplissaient les places publiques, occupaient les portes et les

fenêtres et même les toits des maisons pour attendre leur venue. Les

spectateurs considéraient attentivement les Bohémiens, désignant du

doigt ceux qui avaient attiré particulièrement leurs regards. Ils

s'étonnaient de leurs habits étrangers qu'ils voyaient pour la

première fois, de leur visage terrible, de leurs yeux ardents. On ne

trouvait nullement exagérées toutes les peintures qu'on en avait

faites. (Il courait à cette époque en Allemagne, un dicton qui disait

que dans chaque Hussite il y avait cent démons). Tous les regards se

portaient sur Procope. C'est lui, disait-on, qui a battu tant

d'armées de fidèles, détruit tant de villes, massacré tant de mille

hommes. C'est lui que ses soldats redoutent autant que ses ennemis;

c'est ce général, invincible, courageux, qui ne connaît pas la

crainte.» Les députés hussites avaient reçu de leurs commettants

l'ordre d'insister sur les articles qui avaient toujours servi de base

aux négociations pour la paix, et ils refusèrent d'entrer dans aucune

discussion des dogmes proclamés par Jean Huss ou par Wiclef, et sur

lesquels les pères du concile les invitaient à s'expliquer. Si l'on

avait adopté le premier de ces quatre articles, c'est-à-dire la

liberté illimitée de prêcher la parole de Dieu, sa conséquence aurait

été la libre interprétation des Écritures, principe fondamental du

Protestantisme.

Les débats entre les Hussites et les pères du concile furent donc

bornés à ces quatre articles. Ulric, prêtre des Orphelins, défendit

contre Henry Kalteisen, docteur en théologie, la liberté de prêcher la

parole de Dieu. Jean de Rokiczan soutint la deuxième proposition, la

communion des deux espèces, contre Jean de Raguse, général des

Dominicains et plus tard cardinal. L'Anglais Pierre Payne soutint

contre Jean de Polemar, archidoyen de Barcelone, que le clergé ne

pouvait pas posséder de biens temporels. La quatrième proposition,

concernant le châtiment des crimes sans considération de leurs

auteurs, c'est-à-dire du clergé, fut défendue par un prêtre taborite,

Nicolas Peldrzymowski, contre Gilles Charlier, professeur de

théologie, doyen de Cambrai. Les Bohémiens furent beaucoup fatigués et

peu convaincus par les longs discours de leurs adversaires. Le

cardinal Césarini prit à l'occasion part dans ces discussions, et eut

affaire à Procope, qui maniait la dialectique avec autant de

dextérité et de succès que l'épée ailleurs. En voici un exemple: les

députés ayant refusé, comme j'ai dit, de discuter autre chose que les

quatre propositions, sous prétexte qu'ils n'en avaient pas le droit,

le cardinal leur reprocha d'avoir des opinions hétérodoxes et de

croire, entre autres choses, _que les ordres mendiants étaient une

invention du diable_.--_Oui_, dit Procope, _puisque les mendiants

n'ont été institués ni par les patriarches, ni par Moïse, ni par

J.-C., ni par les prophètes, ni par les apôtres, que peuvent-ils être

sinon une invention du diable et une oeuvre de ténèbres_. Cette

réponse excita un rire universel dans l'assemblée. Rappelons encore

une anecdote relative à ces conférences, qui prouve la vivacité des

parentés slaves. Jean de Raguse était un Slave, né dans la ville dont

il portait le nom, et qui, à cette époque, était un centre célèbre de

la littérature slave en Dalmatie. Pendant ses discussions avec les

députés hussites, il employa plus d'une fois les mots d'hérétique et

d'hérésie. Procope irrité s'écria: «Cet homme, notre compatriote, nous

insulte en nous appelant hérétiques.» Jean de Raguse répondit: «C'est

parce que je suis votre compatriote de nation et de langue que je

voudrais vous ramener dans le sein de l'Église.» Les sentiments

nationaux des Bohémiens furent si blessés par ce qu'ils considéraient

comme un affront dont l'auteur était un de leurs compatriotes, qu'ils

furent sur le point de se retirer. On eut de la peine à leur persuader

de rester; quelques-uns même demandèrent que Jean de Raguse cessât de

prendre part aux controverses.

Les députés hussites, après avoir séjourné trois mois à Bâle,

revinrent en Bohême sans avoir rien obtenu. La haine mortelle qui

animait les Catholiques romains, surtout ceux d'Allemagne, s'adoucit

beaucoup par la courtoisie que montra le concile et les relations

amicales que les deux partis entretinrent pendant le séjour des

Bohémiens. À leur départ, le concile envoya une ambassade en Bohême

pour reprendre à Prague les conférences infructueuses de Bâle. On

accueillit l'ambassade avec de grands honneurs, et une diète fut

convoquée à Prague. Les négociations entre la diète et les délégués du

concile réussirent davantage: les Bohémiens consentirent à admettre

les quatre propositions modifiées, ou, comme l'on dit, expliquées par

le concile, qui les confirma solennellement sous le nom de

_Compactata_. L'empereur Sigismond fut, aussitôt après, reconnu comme

roi légitime de Bohême.

Cet accord avec l'empereur et le concile fut conclu par les magnats et

les villes principales de la Bohême. Ils étaient las de cette longue

guerre qui, malgré ses succès, était une calamité pour le plus grand

nombre, et ceux qui s'étaient enrichis à la guerre désiraient la paix

pour jouir de leurs richesses. Les Calixtins, qui formaient une sorte

d'Église aristocratique, inclinaient plus vers Rome que les Hussites

extrêmes, les Taborites, les Orphelins, les Orebites. Sigismond était

justement impopulaire en Bohême; mais il avait pour lui le prestige de

la légitimité, et malgré les outrages qu'il avait infligés à la

Bohême, beaucoup se rappelaient qu'il était fils de Charles IV, le

meilleur roi qui se fût jamais assis sur le trône. Le sentiment de

fidélité à la dynastie légitime est imprimé profondément dans l'esprit

de toute nation. Ce sentiment, malgré la glorieuse administration de

Cromwell, assura au fugitif Charles II son éclatante restauration, et

fit que ses partisans restèrent si fidèlement attachés à la cause de

cette malheureuse dynastie. Ces sentiments trouvaient peu d'écho chez

les Hussites extrêmes, que je puis appeler les puritains de Bohême, et

qui, comme ceux d'Angleterre, inclinaient au gouvernement républicain.

Pendant les négociations entre la diète de Prague et le concile,

Czapek, chef des Orphelins, offrit ses services au roi de Pologne,

alors en guerre avec l'Ordre germanique. Malgré l'opposition du

clergé, le roi catholique et le sénat polonais accueillirent avec joie

le secours de ces hérétiques obstinés.

Les Orphelins et quelques Taborites[71], avec huit mille fantassins,

huit cents cavaliers et trois cent quatre-vingts chariots, entrèrent

en Pologne, et, après s'être unis aux Polonais, envahirent les

possessions de l'Ordre teutonique[72], prirent douze places fortes et

ravagèrent tout le pays. La vue seule de ces rudes soldats inspirait

la terreur, tous s'enfuyaient à l'approche des Hussites redoutés. Ils

pénétrèrent jusqu'à la Baltique, remplirent d'eau de mer leurs

bouteilles, pour les rapporter chez eux comme preuve que leurs armes

avaient atteint les rivages d'une mer lointaine.

[Note 71: Voici comment Æneas Sylvius décrit l'aspect des Taborites:

«C'étaient des hommes complètement noirs, parce qu'ils étaient

toujours exposés au soleil, au vent et à la fumée de leur camp. Leur

aspect était horrible et effrayant; leurs yeux étaient ceux de

l'aigle, leur chevelure était hérissée, leur barbe longue, leur

stature prodigieuse, leurs corps velus, et leur peau si dure qu'elle

semblait aussi capable qu'une cuirasse de résister au fer.»]

[Note 72: Elles forment aujourd'hui les provinces de la Prusse

occidentale et la nouvelle Marche de Brandebourg.]

Les Orphelins revinrent en Bohême, et se joignirent à Procope qui,

avec les Taborites et les Orebites, s'était déclaré contre les

_Compactata_, ou quatre propositions expliquées par le concile.

Procope se plaignait que le concile eût essayé de tromper les

Bohémiens par cet artifice, et accusait ceux qui soutenaient les

projets du concile, de trahir leurs propres intérêts par une prudence

mal entendue. Aussi les délégués du concile firent-ils tout ce qu'ils

purent pour exciter les partisans des _Compactata_ contre les

Taborites et leurs alliés. Une ligue composée des principaux nobles du

pays, Calixtins et Catholiques, se forma, et son premier acte fut de

s'assurer la possession de Prague. Ils réussirent sans peine à occuper

la vieille ville, dont les habitants partageaient leurs opinions. Mais

ceux de la nouvelle ville refusèrent de se soumettre à la ligue, et

s'opposèrent à l'entrée des troupes, sous les ordres de Procope le

Petit et du Taborite Kerski.

Une sanglante bataille eut lieu le 6 mai 1434, les ligueurs

emportèrent de force la ville nouvelle et en chassèrent les

défenseurs, qui allèrent rejoindre le camp de Procope le Grand. Le

parti des vrais Hussites[73] subsistait encore, malgré les pertes

considérables qu'il avait éprouvées à la défaite de Prague. Beaucoup

de villes les appuyaient encore, et leurs forces réunies formaient une

nombreuse armée plus à craindre par son esprit que par son nombre.

Procope, à la tête de trente-six mille combattants, marcha sur Prague

pour reprendre la ville nouvelle; mais la ligue réunit contre lui une

année plus nombreuse que la sienne, et rallia même les premiers alliés

de Procope. Les armées se rencontrèrent dans les plaines de Lipan, le

29 mai, entre les villes de Boehmish-Brod et de Kaursim, à quatre

milles allemands de Prague.

[Note 73: Les Taborites, les Orphelins et les Orebites donnaient aux

Calixtins le nom de _Hussites boiteux_.]

Procope souhaitait une bataille dans l'espoir de pénétrer dans Prague

par un de ces mouvements stratégiques où il excellait, et d'occuper la

ville où il avait de nombreux partisans et d'où ses adversaires

avaient fait sortir toutes leurs forces. Mais les ligueurs firent une

charge furieuse contre son camp, et rompirent son rempart habituel,

les barricades de chariots. Les Taborites, peu habitués à voir la

cavalerie rompre leur rempart mobile, plièrent et s'enfuirent de

l'autre côté du camp. Procope rallia les fugitifs; mais, à ce moment

critique, Czapek, le même qui avait conduit en Pologne les Hussites

auxiliaires, trahit sa cause et s'enfuit du champ de bataille avec sa

cavalerie. Alors Procope, suivi de ses meilleurs soldats, se précipita

au milieu de l'ennemi, lui disputa long-temps la victoire, jusqu'à ce

que, accablé par le nombre, il succombât, ainsi que son homonyme,

Procope le Petit, qui avait vaillamment combattu à son côté.

Ainsi finit le grand chef bohémien, dont le nom seul remplissait de

terreur les ennemis de sa patrie. Ce héros succomba, plutôt fatigué de

vaincre que vaincu (_non tam victus quam vincendo fessus_). Cette

expression n'est pas d'un écrivain de sa croyance et de sa race, mais

d'un Catholique contemporain (Æneas Sylvius Piccolomini, depuis le

pape Pie II.--_Hist. Bohêm._, cap. LI), qui pouvait apprécier son

caractère et qui l'avait connu personnellement à Bâle. Ce fut une

victoire gagnée par des Bohémiens sur des Bohémiens, et non pour des

Bohémiens. On peut dire que la bataille de Lipan termine la guerre des

Hussites. Quelques chefs taborites continuèrent, pendant quelque

temps, une guerre de partisans, mais insignifiante, et qui se termina

facilement.

On doit regarder cette guerre comme un des plus extraordinaires

épisodes de l'histoire moderne, et peut-être comme le plus

extraordinaire. Une petite nation comme la Bohême, avec une population

divisée, sans autres secours extérieurs qu'une poignée de Polonais, a

résisté, pendant près de quinze ans, aux forces réunies de l'Allemagne

et de la Hongrie, et a tiré de terribles représailles des invasions de

ses ennemis. Une autre circonstance montre que, dans cette lutte

inégale, les Bohémiens ont déployé une valeur incomparable et une

activité intellectuelle dont on trouverait difficilement un pareil

exemple. Au milieu de la tourmente de cette guerre acharnée,

l'Université de Prague continua ses cours habituels et conféra ses

grades académiques, et l'instruction paraît avoir été répandue dans

toutes les classes de la population. On a des traités sur différents

points religieux, écrits à cette époque par des artisans, et l'on y

trouve souvent beaucoup de talent et un zèle enflammé. Æneas Sylvius,

déjà cité plus d'une fois, dit que toutes les femmes des Taborites

connaissaient à fond l'Ancien et le Nouveau-Testament. Il remarque

qu'en général les Hussites, qu'il hait cordialement, n'ont pas d'autre

mérite que l'amour des lettres (_nam perfidum genus illud hominum hoc

solum boni habet quod litteras amat._ Voir sa lettre à Carvajal). Je

ne crois pas que l'Europe occidentale puisse opposer à Procope le

Grand, personne qui ait réuni un courage aussi entreprenant, une

habileté militaire aussi consommée et une science si profonde, comme

il en donna la preuve en luttant d'arguments contre les doctrines de

l'Église romaine avec autant de succès que les armes à la main sur le

champ de bataille.

On a beaucoup parlé des cruautés commises par les Hussites et surtout

par leurs illustres chefs, Ziska et Procope. Beaucoup d'historiens

allemands emploient l'expression de _barbarie de Hussite_, pour

désigner tout acte cruel, barbare et sauvage. Je n'ai point

l'intention de justifier les cruautés dont les Hussites se rendirent

coupables plus d'une fois; mais ils n'ont pas été les agresseurs dans

cette lutte sauvage. Que la responsabilité de ces atrocités retombe

sur la tête des cruels et iniques assassins de Jean Huss et de Jérôme

de Prague, de ceux qui ont égorgé les premiers Hussites à Slan, qui

ont massacré des pèlerins inoffensifs, occupés à honorer Dieu suivant

leur conscience, et qui se sont conduits envers les Hussites avec

autant de cruauté que ceux-ci en ont montré envers leurs ennemis. Les

Allemands et les autres peuples de l'Europe n'ont-ils pas, eux aussi,

à répondre sur les mêmes accusations de cruauté et de barbarie que les

ennemis religieux et politiques des Hussites font peser sur leur

mémoire? Soutenir le contraire serait aller contre l'évidence

historique. Pour moi je m'en porte garant, et un seul exemple prouvera

si j'ai tort ou raison.

L'histoire complète des guerres des Hussites n'offre pas un exemple

d'une cruauté aussi grande que le massacre de Limoges, où hommes,

femmes et enfants furent égorgés, non par un soldat échauffé dont la

fureur n'écoute plus les ordres du chef, mais d'après l'ordre réfléchi

du commandant lui-même. Un général ordonna de sang-froid d'égorger les

hommes et même les femmes et les enfants qui, à genoux devant lui, se

défendaient d'avoir pris part à la trahison de leurs supérieurs! Et

quel est le chef qui viola si cruellement les lois divines et

humaines? C'était sans doute un barbare infidèle ou un fanatique

poussé à la cruauté par la persécution de sa croyance et de sa race,

comme Ziska et Procope? Non, c'était le miroir, le parangon de la

chevalerie, le sujet de tant de romans, le prince noir de Galles[74],

et cependant ce carnage insensé n'a pas obscurci sur son écusson, aux

yeux de la postérité, la gloire de Crécy et de Poitiers, ou sa

conduite chevaleresque envers le roi de France prisonnier. Les annales

de l'Europe occidentale, à cette époque, fourniraient d'autres

exemples de cruautés semblables; mais un historien impartial ne jugera

pas les grands caractères du moyen-âge au point de vue élevé de

moralité que notre siècle éclairé reconnaît, au moins, s'il ne la

pratique pas. Obligé de rapporter leurs crimes, il saura payer à leurs

nobles actions le tribut d'éloges qu'elles méritent; car leurs excès,

pour employer l'expression du grand orateur romain, furent la faute de

leur âge et non celle des hommes;--_non vitia hominis, sed vitia

sæculi._ Nous donc, Slaves, à la vue de l'énergie que notre race a

déployée dans la guerre des Hussites, nous concevons l'orgueilleux

espoir que l'avenir produira des caractères aussi énergiques que ceux

qui ont signalé cette époque, et que leur carrière sera féconde, non

en destructions et en souffrances, mais en bienfaits et en avantages

pour l'humanité. Puisse leur gloire consister, non à continuer les

luttes terribles de Ziska et de Procope, mais à développer et à

compléter la noble entreprise de Jean Huss et de Jérôme de Prague.

[Note 74: «Et puis veci le prince, le duc de Lancastre, le comte de

Cantebruge (Cambridge), le comte de Pembroke, messire Guichard

d'Angle, et tous les autres et leurs gens qui entrèrent dedans, et

pillards à pied, qui étoient tous appareillés de mal faire et de

courir la ville et de occire hommes, femmes et enfants, et ainsi leur

étoit-il commandé. Là eut grand' pitié; car hommes, femmes et enfants

se jetoient à genoux devant le prince et crioient: mercy, gentil sire;

mais il était si enflammé d'ardeur que point n'y entendoit, ni nul, ni

nulle n'étoit ouïe, mais tous mis à l'épée quanque (tout ce que) on

trouvoit et encontroit, ceux et celles qui point coupables n'en

étoient. Ni je ne sçais comment ils n'avoient pitié des pauvres gens

qui n'étoient mie taillés de faire nulle trahison; mais ceux le

comparoient (payaient) et comparèrent plus que les grands maîtres qui

l'avoient fait. Il n'est si dur coeur, que, s'il fût adonc en la cité

de Limoges, et il lui souvint de Dieu, qui n'en pleurât tendrement du

grand meschef qui y étoit; car plus de trois mille personnes, hommes,

femmes et enfants y furent délivrés et décolés cette journée. Dieu en

ait les âmes, car ils furent bien martyrs.» (_Froissard_, livre Ier,

chap. DCXXXVI).]

Les Calixtins et les Catholiques romains accueillirent l'empereur

Sigismond comme leur monarque légitime. Il jura le maintien des

_Compactata_ et des libertés nationales. Quelques chefs des Taborites

résistèrent; ils furent défaits, pris et exécutés; mais il eut la

sagesse de ne pas persécuter le reste des Taborites, il leur laissa la

ville de Tabor, leur accorda le libre exercice de leur religion et une

étendue considérable de terrain, en se contentant d'un léger tribut.

Dès qu'on les laissa paisibles, ils s'appliquèrent à l'industrie, et

les farouches soldats devinrent de pacifiques citoyens; en un mot, le

véritable caractère slave, paisible et industrieux quand il n'est pas

opprimé, reparut là comme auparavant et comme il s'est toujours

montré. Æneas Sylvius les visita au Tabor. Ne sachant où passer la

nuit, comme il raconte, il aima mieux coucher dans leur ville que dans

la campagne, où il aurait eu à se garder des voleurs. Les Slaves le

reçurent avec l'hospitalité nationale, faisant éclater leur joie à sa

vue; quoique leur aspect dénotât leur misère, ils lui offrirent

aussitôt, à lui et à sa suite, de la viande et de la boisson en

abondance. Il les appelle cependant _une secte abominable, perfide,

digne des peines capitales_. Il ne leur reproche aucun vice ni aucune

immoralité, leur seul crime est de rejeter la suprématie de l'Église

romaine, de ne pas croire à la transsubstantiation, etc. Il énumère

une série de propositions de l'Église que les Taborites rejetaient, et

termine ainsi (lettre à Carvajal): «Cependant ce peuple sacrilége et

infâme (_sceleratissimos_), que l'empereur Sigismond devrait

exterminer ou reléguer à l'autre extrémité du monde, pour l'occuper à

déterrer ou à briser des pierres, et l'exclure de tout rapport avec le

genre humain, obtient de lui, au contraire, des droits et des

immunités, il ne paie qu'un léger tribut: c'est une honte et une

injure pour lui et son royaume. Il suffit d'un peu de levain pour

aigrir toute la pâte, et de cette lie du peuple pour souiller toute la

nation.» Voilà les sentiments charitables avec lesquels le savant

illustre et le pape futur reconnaissait l'hospitalité des pauvres

Taborites.

Vers 1450, les Taborites changèrent leur nom pour celui de Frères

bohémiens, et, en 1456, ils formèrent une communauté tout-à-fait

distincte des autres sectateurs de Jean Huss, des Calixtins. En 1458,

les Catholiques et les Calixtins leur firent supporter une violente

persécution. La persécution reprit avec violence en 1466; mais elle ne

put abattre le zèle et le courage des Frères, dont la dévotion

grandissait avec les tourments et la persécution. Ils réunirent un

synode à Khota, et fondèrent leur Église en élisant les plus vieux,

selon l'usage des premiers chrétiens. Ils adoptèrent les mêmes dogmes

que les Vaudois, et leurs prêtres reçurent l'ordination d'Étienne,

l'évêque vaudois de Vienne[75]; ils furent souvent appelés, pour ce

fait, Vaudois.

[Note 75: Quelques écrivains supposent que c'était un évêque de Vienne

en Autriche, et qu'il y avait à cette époque un nombre considérable de

Vaudois dans ce pays. Cependant ce fait n'est nullement prouvé. J'ai

suivi l'opinion du rév. docteur Gilly, dont l'autorité est grande en

pareil cas, et qui pense que cette Vienne est la Vienne du Dauphiné,

dans le sud de la France.]

La première Église protestante des Slaves continua à souffrir la

persécution la plus inexorable, et fut obligée de se réfugier dans

les cavernes et les forêts pour y tenir ses synodes et y accomplir le

service divin. On donnait à ses sectateurs les noms injurieux

d'Adamistes, de picards, de voleurs, de brigands, et toutes les

appellations les plus outrageantes.

Les souffrances de cette Église furent suspendues en 1471, à

l'avènement du prince polonais Vladislav Jagellon, qui lui accorda

aussitôt la liberté religieuse. Les Frères espérèrent alors en des

temps plus heureux pour leur culte qui, en 1500, comptait environ deux

cents lieux d'exercice. En 1503 on les exclut des offices publics,

mais ils présentèrent au roi Vladislav une apologie de leurs

croyances, et ce prince, convaincu de leur innocence, arrêta la

persécution. En 1506, le clergé catholique réussit à la renouveler,

sous prétexte que la reine, qui était enceinte, pourrait obtenir, par

cet acte de piété, une heureuse délivrance. Les Frères ne ralentirent

pas leur zèle, malgré leur misérable condition, et publièrent en 1506,

à Venise, une traduction de la Bible dans leur langue.

Lorsque la dynastie autrichienne reparut sur le trône de Bohême, les

Frères furent de nouveau en butte à ses rigueurs. La diète de Prague,

en 1544, publia contre eux des lois sévères, leurs lieux de réunion

furent fermés et leurs ministres emprisonnés. En 1548, le roi

Ferdinand leur ordonna par un édit, sous les peines les plus sévères,

de quitter le pays dans le délai de quarante-deux jours. Un grand

nombre, et parmi eux les principaux ministres, émigrèrent en Pologne,

où ils furent très honorablement accueillis et fondèrent des Églises

florissantes.

On sait que les Frères moraves continuèrent la tradition de l'Église

bohémienne, reconstituée pendant le cours du XVIIIe siècle par le

comte Zinzendorff. On connaît leurs vertus, leur piété, leur zèle

infatigable de propagande. Je ne saurais cependant me défendre d'un

certain étonnement à la vue d'un fait que je me déclare impuissant à

comprendre. Les Frères moraves consacrent leurs travaux, leur charité,

au monde entier, à l'exception de la race dont ils sont eux-mêmes

sortis, de la race qui a produit Jean Huss. Il semble, en vérité,

qu'ils aient plus à coeur la prospérité des Groënlandais, des Nègres

et des Hottentots, que celle des Slaves. Ils pourraient, sans avoir à

franchir mers ni montagnes, faire beaucoup de bien dans le voisinage

de leurs églises les plus florissantes. À coup sûr, on ne leur demande

pas d'entreprendre la conversion des Slaves soumis à la domination

russe; mais n'y a-t-il pas en Silésie une foule de Slaves? On n'espère

même pas qu'ils cherchent à opérer des conversions parmi ceux qui

obéissent à l'Église romaine; ces tentatives pourraient entraîner des

querelles incompatibles avec leur caractère pacifique, et plus

nuisibles d'ailleurs que profitables; mais il y a en Silésie et dans

la Prusse orientale, un grand nombre de Slaves protestants, dont

l'éducation religieuse est très imparfaite, faute de pasteurs qui

soient en mesure de les instruire dans leur langue. Ces Slaves offrent

un vaste champ aux travaux des Frères moraves; cependant, bien que

l'on puisse rencontrer parmi ceux-ci plusieurs ministres très savants

dans la langue des Hindous, des Hottentots et des Esquimaux, je doute

que l'on en trouve qui connaissent le dialecte dans lequel Jean Huss a

proclamé la parole de Dieu. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce

point: je me bornerai à demander s'il ne paraîtrait pas étrange que le

descendant d'une illustre famille se dévouât entièrement aux intérêts

de l'humanité, et ne fît exception que pour les membres de sa propre

famille? C'est là, précisément, le cas des Frères moraves. Ils

prennent le nom du pays slave où fut établie leur première Église; ils

se présentent comme les descendants des plus purs disciples du grand

réformateur slave, et pourtant ils demeurent complètement étrangers à

cette race! Si je pouvais être assez heureux pour que ce livre attirât

l'attention de quelques Moraves, je les prierais instamment de

considérer que leur communauté est une branche coupée du grand arbre

slave; que les boutures de l'arbre, transplantées çà et là à

l'étranger, n'ont jamais produit que de petits oasis, tandis que, si

elles étaient de nouveau regreffées sur le tronc originaire, elles

produiraient en peu de temps une épaisse et vaste forêt.

Je reviens à l'histoire des Hussites modérés, qui formaient la

majorité des habitants de la Bohême. Aussitôt que Sigismond se crut

solidement assis sur le trône de ce pays, il se prononça ouvertement

pour le rétablissement de l'ancien ordre ecclésiastique. Cette mesure

aurait sans doute provoqué une nouvelle guerre entre la Bohême et

Sigismond; mais ce prince mourut en 1437. Il ne laissa point de fils,

et il désigna pour son successeur en Hongrie et en Bohême, Albert

d'Autriche, époux de sa fille Élisabeth. Albert fut reconnu sans

difficulté comme roi de Hongrie, et nommé empereur; mais son aversion

connue pour les _Compactata_ lui valut une forte opposition en Bohême.

Accepté par les Catholiques et couronné à Prague, il se vit repoussé

par les Hussites qui nommèrent Casimir, frère du roi de Pologne et

fils de Vladislav Jagellon, à qui ils avaient fréquemment offert la

couronne. La diète polonaise de Korczyn confirma cette élection en

dépit du clergé, et envoya une armée à l'appui des Hussites. Casimir,

qui n'avait alors que treize ans, entra en Bohême à la tête de cette

armée, et ayant opéré sa jonction avec les Hussites, il remporta des

avantages considérables sur le parti impérial, soutenu par les forces

allemandes et hongroises; mais la trahison du comte de Cilley[76], une

épidémie qui décima l'armée, et quelques disputes intestines entre les

Hussites, l'empêchèrent de triompher. Le concile de Bâle parvint à

arrêter les hostilités, et un congrès se réunit à Breslau pour

rétablir la paix. Les délégués polonais demandèrent que Casimir et

Albert consentirent à renoncer à leurs prétentions au trône de Bohême

et se soumissent à la décision qui serait prise par une diète de ce

pays. Cette proposition libérale, qui ralliait les Bohémiens de tous

les partis, fut repoussée par l'empereur, qui craignait que le parti

de Casimir, soutenu par les Hussites ne vînt à l'emporter sur le sien,

composé exclusivement de Catholiques. Le concile de Bâle prévint le

retour des hostilités, et l'empereur mourut peu de temps après en

Hongrie. Ce prince était un défenseur énergique de l'autorité absolue

de Rome; mais ses qualités personnelles ont été louées par Bartoszek

Drahonitzki, Bohémien _ultrà_, qui a dit de lui: «Puisse son âme

reposer en paix, parce que, _bien qu'Allemand_, il était honnête,

vaillant et bon.»

[Note 76: Noble allemand, beau-frère de feu l'empereur Sigismond, et,

d'abord, partisan des Hussites.]

Le roi de Pologne, Vladislav III, fut élevé au trône de Hongrie après

la mort d'Albert, et son frère Casimir, ayant obtenu le gouvernement

de la Lithuanie, ne lui disputa plus la couronne de Bohême. Albert

n'avait point d'enfants; mais il laissait une femme enceinte, dont il

avait invoqué les droits pour obtenir la couronne de Hongrie et pour

prétendre à celle de Bohême. La reine donna le jour à un fils; les

titres du prince enfant (Vladislaus Postumus), méconnus par les

Hongrois qui, comme je l'ai dit, nommèrent le roi de Pologne, furent

respectés en Bohême, et Georges Podiebradski, noble hussite, homme

très éminent et très influent dans son pays, fut chargé de la régence

pendant la minorité de Vladislav. Patriote sincère, Podiebradski avait

réellement à coeur la tranquillité de son pays et celle de toute la

chrétienté, qui était alors très menacée par les Turcs. L'empereur

Frédéric III et plusieurs autres princes apprécièrent ses loyales

intentions; mais ils ne purent réussir à obtenir du pape la

confirmation des _Compactata_, qui avaient été solennellement garantis

par le concile de Bâle, et dont Podiebradski et les Hussites

sollicitaient l'exécution. Le pape Nicolas II envoya en Bohême, en

1447, le cardinal Carvajal, en qualité de légat. Celui-ci fut reçu

avec les plus grands honneurs. Les Bohémiens insistèrent sur la

confirmation des _Compactata_; mais il demanda le temps de réfléchir

sur cet important sujet, et il réclama l'exemplaire original afin de

l'examiner avec attention. On fit droit à cette requête; mais aussitôt

le légat quitta Prague en secret et emporta le précieux document. Il

fut arrêté en route par des chevaliers de Bohême, qui le sommèrent de

restituer ce qu'ils appelaient leur _grande charte_ ecclésiastique.

«La voici, dit le légat; mais un jour viendra où vous n'oserez plus

l'invoquer.» En dépit de l'opposition faite aux _Compactata_ par le

pape, l'Église calixtine fut maintenue pendant la régence de

Podiebradski.

Vladislav Postume prit les rênes du gouvernement en 1456, mais il

mourut l'année suivante. Un grand nombre de candidats exposèrent

leurs prétentions à la diète réunie à Prague en 1458: George

Podiebradski fut élu.

Podiebradski était un homme des plus éminents; mais il avait à lutter

contre d'immenses embarras. S'il rendit à la Bohême les provinces qui

avaient été occupées par les princes étrangers, il ne put maintenir la

paix inférieure, qui était continuellement troublée par les intrigues

du pape. Il fut reconnu comme roi de Bohême par l'empereur; il jura

obéissance au pape sous la réserve des _Compactata_; mais le pape Pie

II qui, sous le nom d'Æneas Sylvius, avait été secrétaire du concile

de Bâle, et qui, en cette qualité, avait été l'un des principaux

auteurs des _Compactata_, en demanda l'abolition, et il excommunia

Podiebradski en 1463[77]. L'empereur, et plusieurs autres princes qui

avaient l'intention de placer Podiebradski à la tête d'une expédition

contre les Turcs, intercédèrent auprès du pape, qui demeura

inexorable. La situation devint encore plus difficile lorsque Paul II

fut élevé à l'épiscopat. Ce pontife fit savoir, par l'organe de son

légat, que, «bien que le concile de Bâle eût garanti les _Compactata_,

cet acte n'avait jamais été confirmé par le Saint-Père.» Paul II

déclara que «le Saint-Père était infaillible dans ses jugements contre

l'hérésie; qu'un monarque hérétique était impie; que le règne d'un

monarque impie ne pouvait être que funeste à l'humanité, et, en

conséquence, l'emploi de la force était légitime.» Cette déclaration

fut, en 1465, suivie d'une croisade dont Podiebradski triompha. Mais

les intrigues du pape devinrent plus actives; vainement Podiebradski

fit remarquer les progrès incessants des Turcs depuis la prise de

Constantinople en 1454; vainement il offrit des troupes, de l'argent,

son bras, pour combattre l'ennemi commun de la chrétienté. Le légat du

pape, Fantinus de la Valle, déclara à Nuremberg que, dans la pensée du

Saint-Père, il valait mieux employer l'armée de l'empire et prêcher la

croisade contre les hérétiques que contre les Turcs.

[Note 77: Ce changement d'opinion donna lieu au bon mot fait à cette

époque: _Pius damnavit quod Æneas amavit._]

Les intrigues du pape atteignirent enfin leur but. Un grand nombre de

sujets de Podiebradski, notamment les nobles et les évêques, se

dégagèrent du serment de fidélité; mais la loyauté de la petite

noblesse et des villes demeura inébranlable. L'empereur Frédéric III,

qui avait été l'ami et qui était l'obligé de Podiebradski, tenta de

s'emparer de la couronne de Bohême, et le roi de Hongrie, l'illustre

Mathias Corvin, se joignit aux ennemis de son beau-père (il avait

épousé la fille de Podiebradski). Ils envahirent la Bohême et

essayèrent de persuader à tous les sujets catholiques que le serment

prêté à un hérétique ne devait pas être un lien pour eux. Repoussés

par les vrais patriotes, ces conseils infâmes exercèrent une certaine

influence sur un grand nombre de Bohémiens, et Podiebradski fut même

en butte aux poignards des assassins; il réussit néanmoins à battre

tous ses ennemis, tant la l'intérieur qu'au dehors. Son fils aîné,

Victorin, défit l'Empereur et lui dicta la paix près des murs de

Vienne, et, lui-même, il entoura le roi de Hongrie qui avait pénétré

dans ses États, et le força de signer un traité.

Le dernier acte de la vie de Podiebradski fut un acte de noble

patriotisme. Ce prince avait deux fils, Victorin et Henry, tous deux

doués des plus hautes qualités[78]. Il savait cependant à quels

périls serait exposée la Bohême sous le gouvernement de son fils, qui

n'aurait pu se maintenir sur le trône qu'en sacrifiant les intérêts et

la dignité de son pays. Il chercha donc à se choisir, au dehors, un

successeur qui fût en mesure de dominer la situation. Ce successeur,

il ne devait le trouver ni en Allemagne ni en Hongrie, mais bien chez

une nation alliée, au sein de laquelle les affinités de race

l'emportaient sur les querelles théologiques, et qui avait maintes

fois combattu pour les Hussites. Podiebradski ouvrit, en 1460, des

négociations pour conclure une alliance avec Casimir, roi de Pologne,

celui-là même que les Hussites avaient, en 1439, élu au trône de leur

pays. Cette alliance fut conclue dans une entrevue des deux souveraine

à Glogow, en 1462, et Podiebradski s'engagea à assurer, par son

influence, la succession de la couronne de Bohême à un fils de

Casimir, qui devait épouser une de ses filles. Lorsque les intrigues

du pape créèrent en Bohême un parti hostile à Podiebradski, ce parti

essaya de corrompre Casimir, en lui offrant la couronne de Bohême

ainsi que la cession de plusieurs provinces, pourvu qu'il consentît à

rompre le traité de Glogow et à combattre son nouvel allié. Casimir

repoussa ces propositions; il soutint énergiquement Podiebradski,

malgré les plaintes du pape qui lui reprochait d'agir contre les

intérêts de la chrétienté.

[Note 78: Henry a laissé de belles poésies écrites dans la langue

nationale.]

La santé du roi de Bohême s'était gravement altérée au milieu de ces

rudes épreuves; sentant que sa fin était proche, il convoqua une diète

générale et présenta pour son successeur le prince Vladislav, fils

aîné du roi de Pologne. Ce choix fut agréé par la diète bohémienne et

ratifié par la diète de Pologne, contrairement à la volonté du

clergé.

Podiebradski mourut en 1471, à l'âge de cinquante-quatre ans. Ce fut

un roi plein de patriotisme, distingué par ses talents, énergique et

noble de caractère. Les difficultés contre lesquelles il eut à lutter,

empêchèrent son règne d'être aussi prospère que celui de l'empereur

Charles IV.

Vladislav de Pologne monta sur le trône de Bohême en 1471; il confirma

les _Compactata_; mais le pape Sixte IV se déclara contre lui et

soutint les prétentions rivales du roi de Hongrie, Mathias Corvin. Il

s'ensuivit une guerre qui ne tarda pas à être apaisée par le pape

lui-même, en présence des périls que présentait l'approche des Turcs.

Le règne de Vladislav fut assez insignifiant. En 1489, ce prince fut

appelé à la couronne de Hongrie, après la mort de Mathias Corvin. Il

mourut en 1516, et eut pour successeur, sur les trônes de Bohême et de

Hongrie, son fils Louis, qui périt en 1526, à la bataille de Mohacz,

livrée contre les Turcs.

Pendant ces deux règnes, les Hussites et les Catholiques furent

maintenus sur le pied d'une parfaite égalité de droits.

Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais) · 第 10 / 68 题