(Suite).
Effet que produit la mort de Jean Huss en Bohême. -- Ziska. --
Supplice de quelques Hussites ordonné par le légat du pape. --
Première lutte entre les catholiques romains et les Hussites. --
Proclamation de Ziska et soulèvement à Prague. -- Destruction de
quelques églises et couvents par les Hussites. -- Invasion et
défaite de l'empereur Sigismond. -- Négociations politiques. --
L'anglais Pierre Payne. -- Ambassade à la Pologne. -- Arrivée de
forces polonaises au secours des Hussites. -- Mort de Ziska. --
Son caractère.
La nouvelle de la mort de Jean Huss jeta la consternation dans la
Bohême, et souleva contre les auteurs du crime un cri universel
d'indignation. Grands et petits regardèrent comme un outrage fait à la
Bohême le supplice du plus populaire de leurs concitoyens.
L'Université de Prague, dans son adresse à toute la chrétienté,
défendit la mémoire de Jean Huss. Les écrits du même genre se
multiplièrent. Un, entre autres, après avoir déclaré que Jean Huss
avait été assassiné malgré son innocence, appelait le concile de
Constance le corps des satrapes du moderne Antechrist. L'annonce du
supplice de Jérôme ne fit qu'enflammer l'indignation publique. On
frappa une médaille en l'honneur de Jean Huss, et, dans le calendrier
des saints, le 6 juillet lui fut consacré. On le regarda comme un
martyr national, victime de la haine des Allemands et de son propre
attachement à son pays. Les doctrines qu'il avait scellées de son
sang en reçurent une force nouvelle, et le nombre de ses partisans
s'accrut rapidement. Plusieurs églises admirent la communion sous les
deux espèces, et célébrèrent les cérémonies du culte dans la langue du
pays.
Les disciples de Jean Huss, qui prirent le nom de Hussites, se
partagèrent en deux parties: les uns rejetaient tout-à-fait l'autorité
de l'Église, et ne voulaient accepter que les Écritures pour règle de
la foi; les autres se bornaient à la communion sous les deux espèces,
à la libre prédication de l'Évangile, et à quelques réformes moins
importantes. Les premiers prirent le nom de Taborites, et les autres
de Calixtins, à cause de la communion sous les deux espèces dont un
calice était l'emblême. Cependant ce ne fut que plus tard que les
croyances des deux partis prirent un développement distinct et une
forme définitive.
Les progrès du Hussitisme, quoiqu'il se fût répandu dans toutes les
classes de la Bohême, trouvèrent une vive résistance dans les
catholiques romains. Ceux-ci formaient une minorité puissante, qui
embrassait tout le haut clergé, la plus grande partie du clergé
inférieur, les couvents et les monastères, beaucoup de nobles et de
riches bourgeois, surtout d'origine allemande. Le parti possesseur de
richesses aussi grandes et d'une influence aussi considérable, était
bien organisé, et s'appuyait sur Rome et sur l'empereur Sigismond qui
s'était déclaré contre les Hussites. Les Hussites étaient les plus
nombreux, et comprenaient la plus grande partie de la nation. De leur
côté se rangeaient beaucoup de nobles et de bourgeois, et presque tous
les paysans. C'est cette classe, au coeur et à l'esprit simple,
capable de plus de dévouement et d'ardeur pour la cause qu'elle
embrasse que les habitants plus raffinés des villes, qui fait la
force d'un parti et le rend vraiment national. Il leur fallait un chef
capable de diriger par ses actes le mouvement que Jean Huss avait
préparé par sa parole. Ce chef fut Jean Trocznowski, plus connu en
Europe sous son sobriquet de Ziska[53]: l'histoire moderne n'offre
peut-être pas un autre exemple de talents aussi extraordinaires et
d'une énergie aussi sauvage.
[Note 53: Ziska veut dire «le borgne.» Le Z se prononce comme le J
français.]
Ziska, noble bohémien, était né dans la dernière partie du XIVe
siècle, à Trocznow, propriété de son père, dans le cercle de Béchin.
La tradition rapporte que sa mère, surveillant un jour les
moissonneurs, fut prise des douleurs de l'enfantement et donna
naissance à Ziska sous un chêne[54]. Cette circonstance fut plus tard
considérée comme un présage de l'énergie que l'enfant né sous son
ombrage devait déployer durant sa vie. Ziska fut d'abord page de
l'empereur Charles IV, et suivit ensuite la carrière militaire. Il
servit long-temps en Pologne, où il se distingua en maintes occasions,
et surtout à la bataille de Grunwald et Tannenberg, en 1410, où les
chevaliers teutoniques furent vaincus. Ziska, à son retour dans sa
patrie, devint chambellan du roi Venceslav. Il n'était plus jeune
quand eut lieu le martyre de Jean Huss, et cet homme fit sur son
esprit une puissante impression. Courtisan peu soigneux de sa faveur,
il quitta les joies de la salle du festin, et on le vit se promener
seul, le long des corridors du palais, les bras croisés et plongé dans
une méditation profonde. Le roi, le voyant dans cette agitation
extraordinaire, lui demanda: «Yankou (Jeanet), qu'avez-vous?--Je ne
puis supporter l'injure faite à la Bohême dans la ville de Constance
par l'assassinat de Jean Huss,» répondit Ziska. Le roi lui répliqua:
«Ni vous, ni moi, ne pouvons venger cet outrage; si vous trouvez
quelque moyen de le faire, vous le pouvez, je vous le permets.» Ziska
saisit avec empressement cette idée, et vit tous les avantages qu'il
pourrait retirer pour l'accomplissement de ses projets, de l'appui du
nom royal. Il demanda donc au roi de lui donner par écrit et de
marquer de son sceau l'autorisation qu'il venait de lui accorder
verbalement. Le roi, qui aimait à rire et qui savait que Ziska n'avait
ni richesse, ni amis, ni influence, regarda sa demande comme une bonne
plaisanterie, et la lui accorda aussitôt. Mais Ziska sut s'en servir
pour faire partager ses projets à beaucoup de personnes. Les querelles
entre les partis religieux augmentaient tous les jours en Bohême; mais
elles n'avaient pas encore été suivies de luttes sérieuses. Le roi
Venceslav restait indifférent. Il n'avait pas d'enfant pour hériter de
sa couronne, et détestait son frère Sigismond qui lui avait donné
assez de sujet de le haïr. Son seul souci était d'inventer de nouveaux
plaisirs pour passer joyeusement le reste de sa vie. Il se disait
probablement: «Après moi le déluge!» comme répétait, dit-on, un homme
d'État célèbre de nos jours, qui fut précipité du pouvoir en 1848, par
l'éruption soudaine des principes que, depuis plus de trente ans, il
s'étudiait à comprimer.
[Note 54: Le tronc de ce chêne resta debout jusqu'au commencement du
XVIIIe siècle. Il fut bientôt après détruit à cause des forgerons des
environs. Ils croyaient qu'une tranche enlevée à ce tronc, et attachée
à leur marteau, avait la vertu de rendre leurs coups plus pesants.
L'autorité ecclésiastique, pour mettre fin à cette pratique
superstitieuse, fit couper ce qui restait du tronc et élever en son
lieu une chapelle portant une inscription qui déclarait qu'à cet
endroit était né l'hérétique Ziska, de triste mémoire.]
Il n'en était pas de même de son frère Sigismond, empereur
d'Allemagne, roi de Hongrie, et héritier présomptif de la couronne de
Bohême. Il sentait que sa lâche conduite à l'égard de Jean Huss, la
violation du sauf-conduit qu'il lui avait offert, l'avaient rendu
odieux aux partisans de l'homme qu'il avait trahi. Il lui fallait
persécuter les Hussites, s'il voulait occuper en paix le trône de
Bohême. Le concile de Constance ne pouvait pas non plus rester
indifférent à un mouvement que sa conduite avait provoqué, et il somma
environ quatre cents principaux Hussites de comparaître devant lui,
leur offrant des sauf-conduits. L'exemple de Jean Huss était trop
récent pour que l'on eût confiance dans l'honneur du concile et l'on
ne tint compte de sa sommation. Le concile publia alors un édit contre
eux en vingt-quatre articles, et adressa une lettre à l'empereur
Sigismond. Les Hussites, disait cette lettre, sont devenus plus
ardents à soutenir leurs doctrines, depuis le supplice de leurs deux
chefs: grands et petits partagent leurs opinions: on fait circuler
nombre d'écrits scandaleux contre les décrets du concile. La communion
sous les deux espèces est administrée impunément: on révère Jean Huss
et Jérôme de Prague comme deux saints; on opprime les catholiques
romains et surtout le clergé. La même lettre déplorait la négligence
de Venceslav, et le soupçonnait, sinon de soutenir les Hussites, au
moins de ne pas mettre obstacle à leurs progrès.
Le concile de Constance se sépara le 22 avril 1418, après avoir mis
fin aux divisions intestines de Rome par l'élection du pape Martin V.
Le soin de poursuivre la guerre contre les éternels ennemis de
l'Église, regardait, dès lors, le nouveau pontife. Il adressa au
clergé de Bohême, de Pologne, d'Angleterre et d'Allemagne, une bulle
où il reprochait à beaucoup de nobles et de prélats, de rester comme
des _chiens muets_ quand l'hérésie levait la tête. Il leur ordonnait
de poursuivre les partisans des doctrines de Jean Huss et de Wiclef,
de les juger suivant les lois ecclésiastiques, et de les livrer au
pouvoir séculier. Il recommandait aux princes et aux juges séculiers
de veiller sévèrement à l'exécution de ses ordres: et, pour que
personne ne pût alléguer son ignorance de ces questions, il joignait à
sa bulle quarante-quatre propositions de Wiclef et trente de Jean Huss
que le concile de Constance avait condamnées. Il ne suffisait pas de
promulguer des bulles, il fallait en assurer l'exécution. En
conséquence, Martin envoya en Bohême, comme légat, le cardinal
Dominique de Raguse, qui devait veiller à l'exécution de la bulle. Le
légat réussit à faire brûler deux Hussites dans la ville de Slan; mais
cet acte de persécution souleva contre lui une indignation si violente
et si universelle, qu'il fut obligé de quitter la Bohême. Il adressa
alors une lettre à l'empereur Sigismond, où il déclarait que la parole
et les écrits étaient désormais insuffisants en Bohême, et que le fer
et le feu pouvaient seuls la ramener à l'Église.
Toutes ces circonstances ne faisaient que fournir de nouveaux aliments
à l'animation qui soulevait toute la Bohême, et surtout la ville de
Prague. Venceslav, craignant une insurrection, ordonna aux habitants
de rendre leurs armes. Cet ordre jeta la consternation dans la ville;
on craignait de désobéir au roi et on ne voulait pas exciter sa
colère, on craignait encore plus de se mettre soi-même dans
l'impossibilité de se défendre. Les habitants furent tirés de leur
perplexité par Ziska, qui, depuis sa conversation avec le roi,
guettait le moment favorable de mettre ses projets à exécution. Il
alla trouver les bourgeois qui délibéraient sur la conduite à tenir,
et leur déclara que, connaissant les intentions réelles du roi, il
pourrait leur donner le meilleur avis sur les circonstances présentes.
Sur sa proposition, les citoyens revêtirent leurs vêtements les plus
riches, endossèrent leurs plus belles armes, et se rendirent au palais
du roi, conduits par Ziska qui s'adressa à lui en ces termes: «Sire,
Votre Majesté nous demande nos armes, les voici, prêtes à vous servir.
Montrez-nous les ennemis contre lesquels nous devons les employer.»
Cet ingénieux stratagème plut au roi ou l'intimida; il approuva la
conduite des citoyens de Prague et les congédia gracieusement. Cette
circonstance confirma le bruit du crédit dont Ziska jouissait auprès
du roi, et accrut son influence parmi le peuple.
Ziska opéra, dès lors, de concert avec Nicolas de Hussinetz, riche
noble, dans les domaines duquel Jean Huss était né et qui avait
embrassé avec ardeur ses doctrines. Il s'empara d'une forte position
sur une montagne, l'appela le mont Thabor, et la fortifia de toutes
les ressources de l'art. Il était temps, en effet, que les Hussites
songeassent à la résistance; chaque jour leurs ennemis devenaient plus
entreprenants et s'appuyaient davantage sur Sigismond, l'héritier
présomptif, qui venait encore d'introduire des troupes dans plusieurs
provinces de la Bohême.
Les causes qui produisent les guerres civiles ou religieuses,
s'accumulent long-temps avant que la lutte ne s'engage. Les discours,
les écrits des chefs excitent et échauffent par degrés l'animosité des
partis. Elle devient bientôt si ardente, qu'on essaie en vain d'en
calmer l'effervescence et d'en prévenir l'éruption, et une étincelle
suffit pour allumer dans tout un pays un incendie qui ne s'éteint
qu'au bout de longues années de souffrance. C'est ce qui arriva en
Bohême. Quatre ans s'écoulèrent entre le martyre de Jean Huss et la
terrible lutte qui en fut la conséquence.
Pour raconter les premières hostilités qui s'engagèrent entre les
Hussites et les catholiques romains, j'emprunterai le récit d'un
auteur contemporain qui y assista. C'est Benessius Horzowicki,
disciple et ami de Jean Huss, qui prit une part active dans la
question de l'Université débattue avec les docteurs allemands. Nous
devons la conservation de son récit à l'honnête jésuite Balbin, qui le
déclare digne de foi, quoique venant d'un hérétique.
«Le jour de la Saint-Michel, dans l'année 1419, une foule considérable
s'était réunie dans une vaste plaine appelée _les Croix_, qui borde la
route de Béneschow à Prague. Plusieurs villes et villages s'y étaient
donné rendez-vous. La population de Prague, venue soit à pied, soit en
voiture, y était surtout en majorité. Trois prêtres du nom de Jacob,
Jean Cardinal et Mathias Toczenicki, avaient convoqué à la fois cette
foule immense. Car, tant que vécut Venceslav, le peuple se réunissait
sur certaines montagnes qu'il décorait des titres d'Horeb, de Baranek
(agneau), de Thabor, et où il venait recevoir la communion sous les
deux espèces. Mathias Toczenicki fit mettre une table sur trois
tonneaux vides et donna l'Eucharistie à la foule, sans aucun étalage.
La table n'était pas même recouverte et les prêtres ne portaient pas
leurs vêtements sacerdotaux.
»Vers le soir, toute la multitude se dirigea sur Prague, en
s'éclairant avec des torches, et arriva dans la nuit à Wissehrad, la
forteresse de Prague. Il est étonnant qu'ils n'aient pas saisi
l'occasion de surprendre ce château, dont la conquête plus tard leur
coûta si cher, mais la guerre n'était pas encore commencée. Coranda,
curé de Pilsen, les rejoignit au même endroit, portant aussi
l'Eucharistie, suivi d'une foule nombreuse des deux sexes. Avant que
cette foule eût quitté la plaine _des Croix_, un seigneur invita
l'assemblée à réparer le dommage fait à un pauvre homme dont on avait
ravagé le champ, et aussitôt une collecte abondante l'indemnisa de
tout ce qu'il avait perdu. La foule ne commettait pas d'hostilités,
elle s'avançait en pèlerinage le bâton à la main. Mais les choses
devaient bientôt changer de face. Les prêtres, en se retirant,
convoquèrent l'assemblée pour la Saint-Martin. Les garnisons que
Sigismond avaient placées dans différentes villes, se rassemblèrent
pour empêcher ces réunions et engagèrent plusieurs combats sanglants.
Les habitants de Pilsen, Clattau, Tausche et Sussicz, qui se
trouvaient sur la route du lieu fixé comme point de ralliement, furent
prévenus par Coranda qu'on avait préparé contre eux une embuscade: ils
s'armèrent et prévinrent ceux qui devaient s'y rendre avec eux. On
improvisa ainsi une armée très nombreuse. En arrivant à la ville de
Cnin, ils apprirent que les habitants d'Aust, ville du district du
Béchin, non loin du Thabor, réclamaient leur secours. Les impériaux
s'étaient portés sur la route qui menait à Prague et leur coupaient le
passage. On envoya aussitôt à leur secours cinq fourgons remplis
d'hommes armés. À peine ces derniers avaient-ils franchi la Moldau,
qu'ils aperçurent deux corps, l'un de cavaliers, l'autre de personnes
à pied. Le premier avait à sa tête Pierre Sternberg, gentilhomme
catholique romain et directeur de la monnaie à Kuttemberg. Le second
groupe se composait d'environ quatre cents personnes, hommes et
femmes, qui faisaient un pèlerinage d'Aust à Prague. C'était à leur
secours qu'on les avait envoyés. Les Hussites envoyèrent aussitôt à
Cnin demander du renfort, et, en attendant, se dirigèrent vers la
petite éminence où le peuple d'Aust s'était posté. Avant leur arrivée,
Sternberg attaqua les habitants d'Aust et les mit en fuite.
Quelques-uns s'échappèrent et vinrent rejoindre leurs alliés de Cnin,
qui prirent position sur une petite colline et attendirent l'attaque
de Sternberg. Ils se défendirent avec tant de vigueur qu'ils
l'obligèrent à se retirer à Kuttemberg. Après leur victoire, ils
séjournèrent tout le jour dans le lieu où les habitants d'Aust avaient
été mis en fuite, ensevelirent leurs morts et y firent accomplir le
service divin par leurs prêtres. Ils se rendirent ensuite à Prague
pour y célébrer leur victoire, et y furent accueillis par de grandes
réjouissances.»
Ce récit prouve que les Hussites ne sont pas la première cause des
sanglantes luttes qui suivirent. Ce sont les bandes armées de
l'empereur, qui, les premières, ont dispersé violemment leurs
pèlerinages pacifiques et tout religieux.
Ce combat servit la cause des Hussites. Dans toute lutte, le premier
avantage obtenu, si insignifiant et si accidentel qu'il soit, produit
le plus souvent un effet moral très grand sur l'imagination du
vulgaire. Ce succès excite l'ardeur d'un parti, abat l'enthousiasme de
l'autre, quoique généralement il n'y ait lieu ni à se réjouir ni à se
désespérer. Cependant, bien que le jugement froid d'un chef sache
apprécier, à leur juste valeur, ces légers succès, un homme de génie
voit toute l'importance du résultat qui les suit, et Ziska n'était
pas homme à laisser passer une occasion aussi favorable sans en tirer
parti pour l'exécution de ses projets. Il adressa aux habitants de la
ville de Tausch ou Tista, une proclamation en forme de circulaire, et
l'envoya dans toutes les villes de Bohême où l'armée impériale n'avait
pas mis garnison. Cette proclamation faisait appel à leurs sentiments
patriotiques et religieux; tout y était merveilleusement calculé pour
toucher la corde la plus sensible de leurs coeurs et la faire vibrer
avec le plus de puissance. Voici la traduction de cette pièce si
curieuse:
«Très chers Frères, que Dieu vous accorde, avec sa grâce, de revenir à
vos premiers sentiments d'amour pour lui, et de mériter, par vos
bonnes oeuvres, d'habiter dans sa crainte comme de sincères enfants de
Dieu. S'il vous a châtiés et punis, je vous demande, en son nom, de ne
pas vous laisser abattre par l'affliction. Reportez-vous à ceux qui
travaillent pour la foi, qui sont persécutés par ses ennemis, et
surtout par les Allemands. Vous-mêmes, vous avez éprouvé leur
méchanceté, à cause de votre amour pour Jésus-Christ. Imitez vos
ancêtres, les premiers Bohémiens, qui ont toujours su défendre la
cause de Dieu et la leur. Pour vous, mes Frères, vous devez avoir
toujours, devant les yeux, la loi de Dieu et le bien de votre patrie,
et veiller aux deux avec vigilance. Que celui de vous qui sait manier
un couteau, jeter une pierre ou porter un bâton se tienne prêt à
marcher. Je vous préviens donc, mes Frères, que nous réunissons de
tous côtés des troupes pour combattre les ennemis de notre foi et les
oppresseurs de notre patrie. Recommandez à vos prédicateurs d'exciter,
dans leurs prêches, le peuple à la guerre contre l'antechrist, et
d'exhorter tout le monde, jeunes et vieux, à se tenir prêts. Que je
vous trouve aussi bien munis de pain, de bière, de vivres et de
provisions, et surtout armés avec de bonnes armes. Les temps sont
venus où il nous faut nous armer et contre l'étranger et contre
l'ennemi domestique. Ayez toujours sous les yeux cette première
rencontre, où peu contre beaucoup, presque sans armes contre des
soldats bien armés, vous avez obtenu la victoire. La main de Dieu ne
s'est pas retirée de nous. Ayez courage et tenez-vous prêts. Que Dieu
fortifie vos coeurs.--Ziska du Calice, avec l'espoir en Dieu, chef des
Taborites[55].»
[Note 55: M. Bonnechose, en reproduisant cette lettre célèbre (les
_Réformateurs avant la réformation_, vol. II, p. 287 de la traduction
en anglais), en a omis les traits les plus caractéristiques, tels que
les allusions aux deux nations bohémienne et allemande. Cette lettre
que Lenfant (_Histoire des Hussites_, vol. I, p. 103) a traduite de
l'ouvrage de Théobald, a été publiée dans la langue originale avec une
traduction allemande dans le premier volume de _Neue Abhandlungen der
Prager Gesellschaft_.]
Ziska se mit à la tête d'un grand nombre de paysans, qui accoururent
de toutes parts sous ses étendards. Il surprit et fit prisonnier un
corps de cavalerie, dont les chevaux et les armes servirent à monter
et à armer sa propre troupe. Il entra à Prague aux acclamations de
toute la ville. Les Hussites commencèrent alors à exercer des
violences sur quelques membres du clergé catholique, et à prendre
possession de leurs églises pour y établir leur culte. Les magistrats
de la ville voulurent s'y opposer. Une terrible lutte en fut la
conséquence, les premiers magistrats y périrent; plusieurs églises et
couvents furent pillés.
Ces évènements affectèrent tellement le roi Venceslav, qu'il mourut
d'une attaque d'apoplexie. Il était sans enfants, et la couronne
passait ainsi à son frère Sigismond. Celui-ci était alors aux prises
avec les Turcs, et cette guerre favorisa le développement du
Hussitisme. Malheureusement, les disciples de Jean Huss compromirent
leur cause par les excès déplorables du plus sauvage fanatisme.
Partout les églises, les couvents furent pillés et détruits[56];
partout les prêtres, les moines, et souvent les nonnes furent mis à
mort avec la plus grande barbarie. Ziska, qui était l'âme du
mouvement, perdit, au siége de la ville de Raby, le seul oeil valide
qui lui restait, et c'est lorsqu'il fut complètement aveugle, qu'il
déploya les talents militaires les plus extraordinaires.
[Note 56: Les historiens protestants et catholiques élèvent à cinq
cent cinquante le nombre de ces couvents et de ces églises.]
Sigismond convoqua à Brunn, en Moravie, une diète où accoururent les
catholiques romains, aussi dévoués à sa cause que les Hussites y
étaient contraires. Il promit l'amnistie à tous ceux qui reviendraient
à l'Église. Ses offres furent repoussées, et il se prépara à réduire
les hérétiques par la force des armes. La ville de Prague était au
pouvoir des Hussites; mais la garnison impériale tenait toujours la
citadelle. L'Empereur marcha contre la ville avec une armée composée
de catholiques bohémiens, moraviens, hongrois et allemands. Cette
armée avait pour chefs, au-dessous de l'Empereur, cinq électeurs, deux
ducs, deux landgraves, et plus de cinquante princes allemands, et se
montait, d'après les écrivains contemporains, à plus de cent mille
hommes. Malgré ce nombre immense, elle fut repoussée par les Hussites,
qui, outre les assaillants, avaient la citadelle à combattre. Les
envahisseurs commirent les plus grandes atrocités, surtout dans leur
retraite. Beaucoup d'habitants furent massacrés par les soldats, pour
qui tout Bohémien était un Hussite. Une seconde tentative, faite
contre Prague par l'Empereur, dans la même année 1420, eut aussi peu
de succès. Ces avantages excitèrent, au plus haut degré, le courage et
le fanatisme des Hussites. Beaucoup de leurs prédicateurs annoncèrent
que le règne du juste était proche, et que les armes des Taborites
allaient l'établir sur tout le monde. Cette croyance inspirait une
intrépidité inébranlable à ceux qui la partageaient, et explique les
triomphes extraordinaires des Hussites. Il y avait aussi une
prédiction répandue parmi eux qui soutenait leur courage. Un
tremblement de terre devait engloutir toutes les villes et les
villages de la Bohême, sauf les cinq villes qui auraient montré le
plus d'ardeur pour leur cause. Dans les marches, les prêtres
précédaient toujours les Hussites; ils portaient des calices souvent
faite de bois, et administraient la communion sous les deux espèces,
en remplaçant plus d'une fois le vin avec de l'eau; derrière les
prêtres, marchaient les combattants en chantant les psaumes, et
l'arrière-garde était formée par les femmes, qui travaillaient aux
fortifications et prenaient soin des blessés. La croyance
superstitieuse sur la destruction des villes et des villages, en
chassait tous les habitants et les ralliait à l'armée qui, ainsi,
n'eut jamais besoin de recrues.
Il me faudrait des volumes pour décrire les batailles qui se
livrèrent, le courage extraordinaire et l'habileté que déployèrent les
Hussites à surprendre leurs ennemis. Je ne puis non plus raconter en
détail les négociations diplomatiques qui eurent pour effet de mettre
fin à la guerre. Je ne puis qu'esquisser tous ces évènements.
Les Bohémiens réunirent une diète dans la ville de Czaslaw pour
délibérer sur les affaires de leur pays. Ils déclarèrent Sigismond
indigne de la couronne et résolurent de l'offrir au roi de Pologne ou
à un prince de sa dynastie. C'est en cette occasion qu'ils formulèrent
les quatre articles célèbres dont ils ne se départirent jamais dans
leurs négociations avec les autorités impériales et ecclésiastiques.
Voici ces articles:
«1º La parole de Dieu sera librement annoncée par les prêtres
chrétiens dans le royaume de Bohême et le margraviat de la Moravie;
»2º Le sacrement vénérable du corps et du sang de Jésus-Christ sera
administré, sous les deux espèces, aux adultes et aux enfants, comme
le Christ l'a établi;
»3º Les prêtres et les moines, dont beaucoup s'occupent des affaires
publiques, seront privés des biens temporels qu'ils possèdent en si
grand nombre, et pour lesquels ils négligent leur sacré ministère.
Leurs biens nous seront rendus, afin que, selon la doctrine de
l'Évangile et la pratique des apôtres, le clergé nous soit soumis,
vive dans la pauvreté et serve aux autres d'exemple d'humilité;
»4º Tous les péchés publics déclarés mortels et tous les délits
contraires à la loi divine, seront punis suivant les lois du pays, par
ceux qui y seront préposés, sans avoir égard à ceux qui les auront
commis, pour qu'on ne puisse pas dire de la Bohême et de la Moravie
qu'on y tolère les désordres.»
Cette diète, à laquelle beaucoup de catholiques avaient assisté,
établit une régence composée de magnats et nobles, et de bourgeois:
Ziska en faisait partie. Sigismond adressa à la diète un message où il
promettait de confirmer leurs libertés, de réparer les torts dont ils
se plaignaient justement, à condition qu'on le reconnût pour
souverain: il les menaçait de la guerre en cas de refus. La diète
répondit par une adresse qui montre combien étaient entré
profondément, dans le coeur des Hussites, le sentiment de religion et
de patriotisme. Voici ce dont ils se plaignaient:
«1º Votre Majesté, au grand déshonneur de notre pays, a laissé brûler
maître Jean Huss, qui s'était rendu à Constance sur la foi de votre
sauf-conduit.
»2º Tous les hérétiques qui s'écartent de la foi chrétienne, ont eu la
liberté de s'expliquer au Concile de Constance; seul, notre noble
compatriote n'a pas eu ce droit. En outre, pour aggraver l'offense
faite à notre pays, vous avez fait brûler maître Jérôme de Prague, qui
s'était rendu à Constance sous la même garantie de la foi publique que
Jean Huss.
»3º Dans le même concile, à votre instigation, la Bohême a été proscrite
et anathématisée. Le pape a lancé une bulle d'excommunication contre les
Bohémiens, leurs prêtres et leurs prédicateurs, pour les faire périr.
»4º Votre Majesté a fait publier la même bulle à Breslau, pour exciter
les haines contre la Bohême et causer la ruine de tout le royaume.
»5º Par cette publication, Votre Majesté a animé et soulevé contre
nous tous les peuples vaincus, nous dénonçant des hérétiques
déclarés.»
On lui reprochait encore d'usurper la couronne de Bohême sans le
consentement de la nation, ce qui exposait les Bohémiens au mépris et
aux railleries de l'univers.
On l'accusait d'aliéner plusieurs provinces appartenant à la Bohême,
sans que les États y eussent consenti, etc.
Ils terminaient en demandant que la Bohême et la Moravie cessassent
d'être au ban des autres nations; ils réclamaient le redressement de
leurs griefs, et invitaient Sigismond à se prononcer avec netteté et
précision sur les quatre articles, qu'ils étaient déterminés à
maintenir, ainsi que les droits, les constitutions, les priviléges,
les bonnes coutumes de Bohême, dont ils avaient joui sous ses
prédécesseurs. Sigismond répondit que le supplice de Jean Huss et de
Jérôme de Prague avait eu lieu contre sa volonté. Il essayait
d'expliquer les autres griefs portés contre lui, et promettait
d'examiner les quatre articles et de maintenir les libertés
nationales.
Ses offres ayant été rejetées, il pénétra en Bohême avec une armée
composée surtout de Hongrois, mais fut repoussé par Ziska. Les forces
impériales envahirent la Bohême à plusieurs reprises, mais sans plus
de succès, et les Hussites, usant de représailles, envahirent les
provinces de l'Empire.
Trois partis politiques divisaient alors la Bohême. Les catholiques
romains et la plus grande partie de la haute noblesse, même de celle
qui se rattachait aux Calixtins ou aux Hussites modérés, désiraient le
triomphe de Sigismond. Le parti de Prague, composé des bourgeois de
Prague et de plusieurs autres villes, et soutenu par beaucoup
d'habitants, formait la secte des Calixtins, et voulait un autre roi
que Sigismond. Le troisième parti, les Taborites, dont Ziska était le
chef, rejetait tout roi. Le parti de Prague proposa d'offrir la
couronne au roi de Pologne. Les Hussites, en présence des forces
considérables de Sigismond, qui disposait de la Hongrie et de
l'Allemagne, furent amenés à apaiser leurs différends et à demander,
d'un commun accord, l'assistance d'un peuple parent. À plusieurs
reprises, on envoya en Pologne des ambassades composées de
représentants de tous les partis. Parmi eux se remarquait l'Anglais
Pierre Payne, comme député des Taborites[57]. Le roi de Pologne était
Vladislav Jagellon, grand-duc de Lithuanie, qui s'était fait chrétien
à son mariage avec Hedwige, reine de Pologne, en 1386. Il était très
vieux et d'un caractère irrésolu. Les Bohémiens lui offrirent la
couronne, à condition qu'il acceptât les quatre articles proclamés par
la diète de Czaslaw, et appuyèrent leur proposition d'arguments
puissants. Ils invoquaient la communauté d'origine et la ressemblance
du langage[58] qui les unissaient aux Polonais. Ils représentaient
quels avantages politiques résulteraient, pour les deux pays, de la
réunion des deux couronnes sur la même tête. On pourrait alors créer
un puissant empire slave, de l'Elbe à la mer Noire et jusqu'aux
environs de Moscou[59], et résister victorieusement aux attaques des
Allemands; car les Polonais, comme les Bohémiens, avaient à s'en
plaindre, et surtout de l'ordre teutonique, toujours soutenu par les
empereurs. On reçut avec affabilité les députés bohémiens; mais le roi
ne pouvait se décider à prendre un parti. Les avantages que les
Bohémiens faisaient briller à ses yeux étaient trop grands pour qu'on
pût les accepter. Le clergé, qui dominait dans le sénat, s'opposa à ce
projet, et, sans être dévot, le vieux monarque envisageait avec effroi
l'idée de se mettre à la tête des hérétiques. Il déclara, à la fin,
qu'il consulterait sur cette grave matière, son cousin, le grand-duc
de Lithuanie, Vitold. Il lui envoya une ambassade, avec deux députés
bohémiens. Les autres restèrent en Pologne, bien traités du roi, mais
comme séquestrés dans une ville, car l'autorité ecclésiastique avait
mis en interdit tout endroit où les Hussites avaient mis les pieds. Le
caractère de Vitold était tout opposé au caractère de Jagellon. Il
était hardi, ambitieux, entreprenant, sans scrupules religieux qui
pussent entraver chez lui l'espoir d'un agrandissement, et se souciant
fort peu de toutes ces matières, comme il le disait avec franchise. Il
n'avait qu'une sorte de souveraineté déléguée sur la Lithuanie; il
gouvernait cependant le pays avec un pouvoir absolu, et agissait avec
l'indépendance la plus complète dans ses relations intérieures ou
extérieures. Sans la distance qui séparait sa province de la Bohême,
il aurait, malgré son grand âge, accepté la couronne qui lui était
offerte, et ses sujets, qui suivaient l'Église grecque, auraient
volontiers soutenu les Hussites contre les Latins. Il paraît avoir
conseillé à son cousin de Pologne, de refuser l'offre des Bohémiens, à
cause de l'opposition de son clergé catholique. Tous deux cependant
furent d'avis de les soutenir, et envoyèrent à leur secours Coributt,
neveu du roi, avec cinq mille cavaliers et de l'argent.
[Note 57: Pierre Payne était né dans le comté de Lincoln, à Haugh ou
Hough, à trois milles de Grantham. Il étudia à Oxford dans Edmund's
Hall, dont plus tard il devint le principal (1410-1415). On ne peut
indiquer avec précision l'époque où il vint en Bohême; il jouit d'une
grande réputation parmi les Hussites. Lenfant nous le montre comme un
homme d'un profond savoir, qui s'occupa d'éclaircir les passages
obscurs des écrits de Wiclef. Voici ce qu'en dit Cochlée, écrivain
catholique romain: «Petrus Payne, ingeniosus magister Oxoniensis, qui
articulos Wiclephi et libros ejus punctatim et seriatim deduxit, et
suis opusculis pestiferis imposuit, arte inferiores sed veneno
pervicaciores; quæ Wicleph obscure posuit, iste explanavit; ipse suo
pravo ingenio non solum erat Wiclephi errorum doctor sed approbator et
auctor, augmentator et promulgator, hujus purissimi regni Bohemiæ
primarius et perniciosissimus infector et destructor. Taboritis maxime
favebat, sectator Wiclephi obstinacissimus, Pragam cum libris ejus
profugit.» Cochlée se trompe en accusant Payne d'avoir le premier
infecté la Bohême. Bien avant qu'il y vînt, les ouvrages de Wiclef y
étaient répandus. On croit qu'il mourut à Prague en 1455.]
[Note 58: La ressemblance entre les langues polonaise et bohémienne,
si grande encore, l'était bien plus jadis. L'auteur de cet ouvrage a
lu plusieurs ouvrages de Jean Huss, et tous, sauf quelques mots, sont
aussi facilement entendus d'un Polonais que s'ils étaient écrits dans
sa propre langue.]
[Note 59: La Lithuanie, réunie à la Pologne par le mariage de
Jagellon, avait pour bornes, au XVe siècle, à l'Est, la rivière Ougra
près de Kalouga, et comprenait la ville de Viazma, distante de Moscou
de 150 milles anglais. Au Sud, elle touchait aux rivages de la mer
Noire, entre les embouchures du Dnieper et du Dniester.]
Coributt entra à Prague à la tête de ses cavaliers et fut accueilli
avec joie. Sans être très nombreuses, les forces qu'il amenait étaient
considérables pour un siècle qui ne connaissait pas les armées
permanentes; elles apportaient surtout un appui moral très grand à la
cause des Hussites. Jusque-là, ils avaient été l'objet d'une haine
universelle de la part des peuples environnants, qui les regardaient
comme les ennemis de Dieu. Ils recevaient en ce moment la preuve d'une
sympathie active. Une nation puissante et alliée les soutenait, et un
souverain, tout en restant catholique romain, reconnaissait leurs
droits par un acte qui leur permettait d'espérer qu'il prendrait un
jour leur cause comme la sienne. Seuls, il est vrai, les Polonais
soutinrent les Hussites contre les forces unies de Rome et de
l'Allemagne; déjà beaucoup, avant l'arrivée de Coributt, étaient
accourus sous les drapeaux de Ziska, leur ancien compagnon d'armes.
Si l'arrivée de Coributt réjouit les Bohémiens, elle alarma vivement
les partisans de l'empereur Sigismond. Ils firent courir les bruits
les plus défavorables et les plus absurdes contre lui, l'accusant, par
exemple, de n'avoir pas été baptisé au nom de la Trinité, _d'être un
Russe, ennemi du nom chrétien_. On dit même qu'il avait été élevé dans
l'Église grecque de Pologne. Cette circonstance, loin de lui nuire,
lui fut très favorable; car il ne fit pas de difficultés pour recevoir
la communion sous les deux espèces, et les Hussites tenaient surtout à
cette pratique. Un fort parti l'appelait au trône de Bohême; mais il
n'avait pas les qualités nécessaires pour se maintenir à la tête d'un
pays aussi bouleversé.
Peu de temps après l'arrivée de Coributt, une armée allemande envahit
la Bohême et vint se faire battre. Ziska, toujours occupé avec les
impériaux, n'était pas d'avis de mettre Coributt à la tête du pays, et
déclarait qu'il ne se soumettrait pas à un étranger, et qu'une nation
libre n'avait pas besoin de roi. Ce désaccord aboutit à une lutte
entre lui et les villes qui avaient formé une ligue pour placer
Coributt sur le trône de Bohême. Ziska marcha contre Prague; mais ses
soldats refusèrent de détruire leur capitale. La paix fut conclue,
Ziska entra à Prague en allié, et reconnut Coributt comme régent de
Bohême. Il marcha avec lui sur la Moravie, dont les impériaux avaient
occupé une partie, mais mourut le 11 octobre 1424, de la peste, près
la ville de Przybislav qu'il assiégeait[60].
[Note 60: Une tradition vulgaire rapporte qu'à son lit de mort, il
ordonna de faire un tambour avec sa peau, pour qu'à ce son les ennemis
tremblassent de frayeur, et de jeter son corps en pâture aux animaux
sauvages et aux oiseaux, aimant mieux être dévoré par eux que par les
vers. On ajoute que ses demandes furent accomplies. Il y avait même à
Prague un vieux tambour que on prétendait être fait avec la peau de
Ziska. Mais quand les Prussiens l'eurent enlevé à la prise de Prague
par Frédéric II, en 1744, les Bohémiens prétendirent que cette
tradition n'avait aucun fondement. Elle est, en effet, de l'invention
la plus absurde, et rien chez les écrivains contemporains ne la
justifie.]
J'ai raconté, plus haut, l'histoire de ce personnage extraordinaire,
avant de commencer la guerre des Hussites. Je n'ai pu, faute d'espace,
donner des détails sur les batailles qu'il livra, et sur le courage et
l'habileté militaire qu'il déploya en tant d'occasions, malgré sa
cécité complète. Cochlée, qui l'a en horreur, le regarde comme le
premier général de son temps, pour avoir gagné tant de batailles
malgré sa cécité sans en perdre plus d'une, et pour avoir enseigné
l'art de la guerre à des paysans qui ne s'étaient jamais battus. Un
écrivain contemporain, Æneas Sylvius, expose en détail la tactique
qu'il avait inventée pour rompre les charges de la cavalerie pesamment
armée des Allemands, en leur opposant un rempart de fourgons. Cette
tactique procura aux Bohémiens maintes victoires, même après la mort
de Ziska[61]. Il laissa un code militaire qui réglait l'ordre et la
discipline de l'armée en guerre, la manière de camper, de marcher à
l'ennemi, de partager le butin, de punir les déserteurs, etc.
[Note 61: L'usage de faire avec des charrettes des remparts mouvants,
ou, comme on dit maintenant, des barricades, est commun à toutes les
nations nomades du centre et du nord de l'Asie. C'est sans contredit
un des moyens de défense les plus naturels et les plus primitifs. Les
Polonais en faisaient souvent usage et l'appelaient tabor. Ils l'ont
probablement emprunté des Tartares, avec lesquels ils étaient souvent
en guerre. Je pense que Ziska, qui avait long-temps servi en Pologne,
y avait appris ce mode de défense, et le porta plus tard à sa
perfection.]
Cruel pour l'ennemi, il était affable pour ses soldats. Il les
appelait ses frères, voulait qu'ils l'appelassent leur frère, et leur
partageait le butin, qui était toujours abondant. Même après la perte
de son dernier oeil[62], il se tenait dans un chariot, tout près de
l'étendard principal de son armée; il se faisait renseigner sur les
lieux, la force et la position de l'ennemi, par des officiers qu'on
nommerait aujourd'hui des aides-de-camp, et il leur donnait ses ordres
en conséquence. Malgré cette cécité, il exécuta des opérations
stratégiques habiles, et dans des lieux très difficiles, avec une
telle rapidité et un tel bonheur, qu'on en trouverait avec peine un
autre exemple dans l'histoire des guerres modernes.
[Note 62: Il perdit son premier oeil dans sa jeunesse, par un
accident, en jouant avec d'autres enfants.]
Balbin prétend avoir vu un portrait de Ziska de grandeur naturelle,
fait de son vivant, et dont quelques nobles de Bohême conservaient
soigneusement des copies. D'après ce portrait, il était de teille
moyenne, d'une vigoureuse complexion. Il avait une large poitrine et
de larges épaules, un vaste front, la tête ronde et le nez aquilin. Il
portait le costume polonais et la moustache polonaise. La tête était
rasée, sauf une touffe de cheveux bruns; c'était encore là une mode de
Pologne, où, comme je l'ai dit, il avait pendant long-temps obtenu du
service.
Ziska fut enseveli dans la cathédrale de Czaslaw. On lui éleva un
monument de marbre avec sa statue et quelques inscriptions latines;
au-dessus on suspendit sa masse d'armes en fer[63].
[Note 63: D'après Balbin, l'empereur Ferdinand V, traversant Czaslaw,
visita la cathédrale, et fut frappé à la vue de cette énorme masse de
fer suspendue au-dessus d'un tombeau. Il demanda à ses courtisans qui
c'était. Personne n'osa répondre. Un des assistants dit enfin que
c'était le tombeau de Ziska. «Fi, fi! dit l'empereur, cette bête
malfaisante, quoique morte depuis plus d'un siècle, fait encore peur
aux vivants.» Il quitta là-dessus la cathédrale, et partit aussitôt de
Czaslaw où il avait annoncé qu'il passerait la nuit.]
On ne peut établir d'une manière certaine quels dogmes religieux il
professait; du moins il fut le chef politique des Taborites, qui
avaient les mêmes dogmes que les Vaudois. Le disciple de Wiclef,
Pierre Payne, avait surtout contribué à répandre ces dogmes. Cependant
on dit qu'il traita avec la plus grande cruauté un nombre considérable
de _Picards_, nom donné souvent par les catholiques aux Vaudois, aux
Taborites, et à leurs descendants les _Frères bohémiens_. Pour moi, le
témoignage d'Æneas Sylvius prouve que les Picards persécutés par
Ziska, étaient une secte extravagante venue de France, qui n'avait
avec les Vaudois et les Taborites, de commun que le nom donné par
leurs ennemis. Ziska me paraît avoir puni en eux, avec justice, les
actes de cruauté et de violence dont ils s'étaient rendus
coupables[64]. Il est curieux cependant qu'une messe permanente ait
été établie pour le repos de son âme, au lieu de sa sépulture, et soit
dite par un prêtre calixtin.
[Note 64: Selon Æneas Sylvius, vers l'année 1418, un certain Picard
(né en France dans la Picardie) vint en Bohême. Ses jongleries
séduisirent beaucoup d'hommes et de femmes; il leur ordonnait d'aller
nus et les appelait Adamites. Il prétendait être fils de Dieu, et se
faisait appeler Adam. Il s'établit avec ses disciples dans une île
formée par la rivière Lusinitz, et y introduisit la communauté des
femmes. Il annonçait que tout l'univers serait réduit en esclavage,
sauf lui et ses partisans. Un jour, quarante de ses disciples
sortirent de leur île pour attaquer quelques villages voisins et
tuèrent deux cents paysans. À cette nouvelle, Ziska fit cerner l'île
où les Adamites s'étaient retirés, et les fit tous tuer, sauf deux
qu'il épargna pour apprendre d'eux leurs pratiques superstitieuses.
Ziska n'a donc pas exterminé les Adamites à cause de leurs dogmes
religieux qu'il ne connaissait pas, mais à cause des assassinats
qu'ils avaient commis. Cependant il y a une autre circonstance plus
difficile à expliquer: il fit brûler, ou le permit au moins, un prêtre
nommé Loquis, qui niait le dogme de la transsubstantiation, que les
Taborites admettaient.]
En effet, pendant quelque temps, il s'opposa aux calixtins qui
formaient le parti de Prague. Il leur fit même la guerre. De tout
cela, on peut conclure que ce rude soldat n'avait guère de principes
religieux bien arrêtés. Il semble avoir pris les armes contre Rome,
moins par opposition religieuse que pour venger l'honneur national de
la Bohême auquel, selon lui, le supplice de Jean Huss avait porté
atteinte. On peut assurer seulement qu'il regardait la communion sous
les deux espèces comme le point de religion le plus essentiel. Il
avait même adopté pour sa marque distinctive, l'emblême de cette
communion, le calice; il l'avait fait peindre sur ses étendards, et
l'ajoutait même à son nom dans sa signature. En effet, il signait
Bratr Jan z Kalicha, ou frère Jean du Calice.