BOHÊME.

Origine de ce nom, et premiers temps historiques. -- Conversion

au Christianisme. -- Vaudois réfugiés dans ce pays. -- Règne de

l'empereur Charles VI. -- Jean Huss. -- Son caractère. -- Il se

met à la tête du parti national à l'Université de Prague. -- Son

triomphe sur le parti allemand. -- Conséquences. -- Influence des

doctrines de Wicleff sur Jean Huss. -- L'archevêque de Prague

fait brûler les ouvrages de Wicleff et excommunie Jean Huss. --

Le pape cite Jean Huss devant son tribunal, à Rome. -- Jean Huss

commence à prêcher contre les indulgences du pape et est

excommunié par le légat du Saint-Père. -- Concile de Constance.

-- Arrivée de Jean Huss à Constance. -- Son emprisonnement. --

L'empereur s'oppose d'abord à la violation du sauf-conduit qu'il

a donné, mais les pères du concile lui persuadent d'abandonner

Jean Huss. -- Procès et défense de ce dernier. -- Sa

condamnation. -- Son supplice. -- Procès et supplice de Jérôme de

Prague.

La Bohême, quoique relativement d'une médiocre étendue, occupe une des

premières places dans l'histoire religieuse de l'Europe. Par sa

position géographique, qui entame en forme de coin le corps

germanique, par le vif esprit de nationalité qui anime sa population

slave et que des siècles d'oppression n'ont pu détruire, cette nation

mérite un intérêt particulier de tous ceux que le progrès de

l'humanité ne trouve pas indifférents. Nulle part, peut-être,

l'influence des opinions religieuses sur le développement national,

_et vice versà_, n'apparaît avec autant d'éclat que dans l'histoire de

ce pays, petit par son étendue, mais grand par ce qu'il a fait. Nulle

part on ne voit d'une manière aussi évidente qu'en Bohême, les

avantages de la liberté religieuse et les tristes conséquences de sa

suppression.

Le nom de Bohême tire son origine de la nation celtique des Boïens, qui

occupaient ce pays au commencement de notre ère, d'où le nom de

Boïohemum (maison ou pays des Boïens) est venu; il s'est changé en

Bohême, et est encore usité par l'Europe occidentale, mais non par les

habitants slaves du pays. La population teutonique des Marcomans occupa

ensuite la Bohême. Cette nation disparut au Ve siècle, après s'être

réunie aux Goths, aux Alains et aux autres nations, dans leur passage du

nord-est de l'Europe au sud-ouest. Derrière eux, les populations slaves

des Tchekhs occupèrent les terres abandonnées par eux durant cette

émigration que j'ai rappelée dans le premier chapitre en citant les

paroles de Herder. Cette nation s'est maintenue dans le pays, et reçoit

de l'Europe occidentale le nom de Bohémiens, bien que dans sa langue

elle conserve son ancien nom de Tchekhs, que lui donnent tous les autres

peuples slaves. La royauté de Bohême se constitua d'une manière

définitive sous Boleslav Ier (936-967) et s'adjoignit la province de

Moravie sous Brzetislav (1037-1055). Les rois de Bohême tombèrent de

bonne heure sous l'influence des empereurs allemands, reconnurent leur

suzeraineté, et en reçurent la couronne royale à la fin du XIe siècle.

Pendant le XIIIe siècle, elle acquit une grandeur extraordinaire, mais de

courte durée, sous le roi Przemysl Ottokar, qui étendit sa domination

jusqu'aux rives de l'Adriatique[42]. Ce royaume devint très florissant

sous la dynastie de Luxembourg, et c'est dans cette période que prend

place le mouvement politique et religieux si connu qu'a suscité Jean

Huss.

[Note 42: Shakspeare n'aurait pas commis une erreur géographique si

grossière, en plaçant ses héros naufragés sur les côtes de la Bohême

(_Récits d'Hiver_, acte III, scène III), s'il avait choisi cette

période pour la date de sa pièce.]

Le Christianisme doit avoir pénétré en Bohême vers l'époque de

Charlemagne, qui fit la guerre à ce pays et le contraignit à payer

tribut. Il s'affranchit cependant de la suzeraineté des successeurs de

Charlemagne, et se plaça sous la protection de Swiatopluk, roi de la

Grande-Moravie, où, comme nous l'avons dit, les travaux apostoliques

de Méthodius et de Cyrille avaient établi définitivement le

Christianisme. Méthodius baptisa le roi de Bohême, Borivoy, et donna à

la Bohême l'organisation religieuse qu'il avait fondée en Moravie.

Après la destruction du royaume de Moravie, l'influence croissante de

l'Allemagne sur la Bohême fit abandonner cette organisation

religieuse, c'est-à-dire le culte accompli dans la langue nationale

avec les rites et la discipline de l'Église grecque. On y substitua la

liturgie latine et les pratique de l'Église romaine. En 1094,

l'autorité ecclésiastique fit détruire le dernier asile de la vieille

religion, le couvent bénédictin de Sazava, et anéantir les derniers

livres slaves qui subsistaient encore[43].

[Note 43: Voir Palacky, Geschichte Von Bohmen, vol. I, p. 339.]

Cependant, quoique interdites officiellement en Bohême, les Églises

nationales doivent avoir continué en secret pendant de longues années,

chez un peuple aussi attaché à tout ce qui est national. Quoi de plus

naturel qu'il ait préféré le culte accompli dans sa langue à celui qui

empruntait une langue inconnue[44]. Ces Églises ou congrégations

n'étaient pas opposées aux dogmes fondamentaux de Rome ou à sa

suprématie, la persécution changea leurs dispositions et leur appui

fut assuré à tous ceux qui plus tard attaquèrent les dogmes. De l'aveu

unanime des écrivains protestants et catholiques, les Vaudois

persécutés en France trouvèrent un refuge en Bohême et en Pologne.

D'après de Thou, le grand réformateur de Lyon, Pierre de Vaux

lui-même, parcourut les contrées slaves et s'établit en Bohême. Le

savant Perrin dit la même chose; Stranski[45], écrivain protestant de

Bohême, s'exprime ainsi: «Les derniers restes de l'idolâtrie ou

l'influence des Latins avaient profondément altéré le rituel grec. En

1176, de pieux personnages, disciples de Pierre de Vaux, chassés de

France et d'Allemagne, vinrent se réfugier en Bohême et s'établirent

dans les villes de Zatec et de Lani. Ils se joignirent à ceux qui

suivaient l'Église grecque, et par leurs prédications réformèrent le

culte qui s'était altéré.»

[Note 44: Lenfant rapporte, d'après l'autorité de Spondanus, que le

pape Innocent IV accorda aux Bohémiens, vers la fin du XIIIe siècle,

d'accomplir le service divin dans leur langue (_Histoire des

Hussites_, vol. I, p. 3). Le jésuite bohémien Balbin, considère comme

un privilége glorieux pour les Slaves, d'avoir eu la permission

d'accomplir le culte divin dans leur langue.]

[Note 45: _Respublica Bohema_, cap VI; p. 272.]

Un autre écrivain protestant, Francovitch, plus connu sous son nom

d'emprunt Illyricus Flaccius, prétend avoir lu un récit des procédures

suivies par l'Inquisition en Pologne et en Bohême, vers 1330. Elles

établissent que des souscriptions furent recueillies dans ces deux

pays, et envoyées aux Vaudois d'Italie, regardés comme des frères et

des maîtres, et que plusieurs Bohémiens visitèrent cette secte pour y

étudier la théologie. (_Catalogus testium veritatis_, cap. XV, p.

1505).

L'écrivain catholique romain Hagec, s'exprime ainsi:

«En 1341, des hérétiques appelés _Grubenhaimer_ c'est-à-dire habitants

des cavernes, rentrèrent en Bohême. Nous en avons parlé plus haut, à

l'année 1176. Ils s'établirent dans les villes, surtout à Prague, où

ils pouvaient mieux se cacher. Ils prêchaient dans quelques maisons,

mais avec beaucoup de mystère. Quoique connus de plusieurs, on les

toléra, à cause de la grande apparence de piété sous laquelle ils

savaient cacher leur perversité.» (_Histoire de Bohême_, page 550.)

Æneas Sylvius, depuis le pape Pie II, prétend que les Hussites sont

une ramification des Vaudois. Il est, en effet, très probable que

cette doctrine s'était étendue au loin en Bohême, quand Jean Huss

commença à prêcher contre Rome, et qu'elle contribua pour beaucoup aux

progrès de ses réformes.

La dynastie nationale de Bohême, qui occupait le trône même avant

l'introduction du Christianisme dans cette contrée, s'éteignit dans la

ligne masculine, en 1306, avec Wenceslav II. La couronne de Bohême

passa alors dans la maison de Luxembourg, par le mariage d'Élizabeth,

fille du dernier roi de l'ancienne dynastie, avec Jean de Luxembourg,

fils de l'empereur Henri VII.

Jean est célèbre par ses exploits militaires, et surtout par sa mort

chevaleresque à la bataille de Crécy. On sait qu'il y combattit sans

motifs politiques, et seulement par amour des aventures. Charles, son

fils et son successeur, fut d'un caractère tout opposé. Élevé à

l'Université de Prague, sous la direction des premiers savants de

l'époque, il fut un des plus érudits de son temps, et, sauf Jacques

Ier d'Angleterre, il n'a peut-être pas eu son pareil sur le trône. Son

intelligence, cependant, était d'un ordre plus élevé que l'esprit de

ce pédant couronné assis sur le trône d'Angleterre: il le fit voir

dans ses écrits, et surtout dans ses actes. Il y a, certes, une grande

différence entre la vie de Charles, écrite par lui-même, où il donne à

son fils les préceptes d'une humilité chrétienne, et le _Basilicon

doron_ de Jacques, rempli d'absurdes idées sur le pouvoir royal. La

différence des deux règnes est bien plus grande encore; celui de

Jacques fut, au moins, insignifiant, celui de Charles est le règne le

plus habile et le plus prospère qui ait rendu la Bohême heureuse.

Charles Ier de Bohême est plus connu de l'Europe occidentale sous le

nom de Charles IV, empereur d'Allemagne. Il est, en outre, célèbre par

sa bulle d'or, qui régla l'élection des empereurs. Il prit part encore

aux affaires de Rome, durant la période si courte de liberté dont elle

jouit sous le fameux tribun Cola de Rienzi.

À cette occasion, il eut une correspondance personnelle avec

Pétrarque. Son règne, comme empereur, est compté parmi les règnes

inactifs et insignifiants. Cependant, s'il se montra empereur inactif

en Allemagne, il fut, sans contredit, un grand roi pour la Bohême. Il

trouva ce pays épuisé par les guerres continuelles de son père.

Celui-ci n'avait eu d'autre pensée que d'en tirer de l'or et des

hommes pour ses expéditions fréquentes, sans grands scrupules sur les

moyens qui lui procuraient ces ressources; aussi son règne avait-il

engendré de grands abus de toute espèce.

Aussitôt après son avènement, Charles s'appliqua à réformer tous ces

abus, et ses efforts honnêtes et persévérants pour améliorer l'état

matériel, moral et intellectuel de son peuple, furent couronnés d'un

brillant succès. Toutefois il n'apporta pas, dans ses réformes, la

main violente d'un despote. Souvent, en effet, des mesures bonnes dans

l'intention et même dans leurs résultats, abaissent le caractère de la

nation en l'asservissant à son gouvernement, et affaiblissent ou même

détruisent tous les germes de vertus viriles, car les sociétés sont

soumises aux mêmes lois que les individus. Mais Charles respecta les

libertés constitutionnelles du royaume, quoiqu'elles missent obstacle

à quelques lois bienfaisantes qui devançaient leur époque. Par

l'influence de son caractère, il réussit à réformer une grande partie

des abus les plus criants qui s'étaient introduits dans l'ordre

ecclésiastique et civil du royaume. Il réprima l'avidité de beaucoup

de nobles; rétablit la sécurité publique par des édits sévères contre

les perturbateurs de haut et bas étage; protégea le faible contre le

fort; étendit, dans les villes, les franchises municipales qui avaient

augmenté leur population, leur commerce et leur industrie, et fit

fleurir l'agriculture. Il avait autant de soins pour le progrès

intellectuel que pour la condition matérielle de ses sujets. En 1347,

il fonda l'Université de Prague sur le modèle de celles de Bologne et

de Paris, en remplit les chaires des savants les plus illustres, et la

soutint de riches dotations. Les nobles efforts de ce roi pour

éclairer ses sujets, montrent combien il devançait son siècle. Le

premier, il sut trouver les véritables moyens d'améliorer l'état

intellectuel d'un peuple, en favorisant le développement et la culture

de sa langue et de sa littérature nationale. Charles s'y appliqua avec

zèle par la protection qu'il donna aux auteurs qui écrivaient en

bohémien. Cette circonstance eut la plus grande influence sur les

progrès de la doctrine des Hussites. Dans d'autres contrées, la

réforme religieuse servit au développement de la langue nationale par

la traduction des Écritures, que les réformateurs répandaient parmi le

peuple avec d'autres ouvrages écrits dans la langue usuelle. En

Bohême, ce fut le développement de la langue et de la littérature

nationales, qui fraya les voies à cette puissante révolution

religieuse.

Charles, au dehors, avait maintenu soigneusement la paix avec ses

voisins; au dedans, il avait assuré et affermi la tranquillité, en

châtiant avec sévérité l'esprit turbulent de la noblesse. Ce repos ne

put pas étouffer ce caractère martial des Bohémiens, dont ils avaient

fait preuve si souvent, surtout sous le règne aventureux du roi

précédent[46]. Charles rendit même la valeur de ses sujets plus utile,

par l'organisation qu'il introduisit. Leur ardeur et leurs habitudes

belliqueuses s'entretinrent encore par le service que beaucoup de

Bohémiens prirent à l'étranger, lorsque la paix régnait chez eux.

[Note 46: Il y a plusieurs anecdotes caractéristiques sur l'esprit

chevaleresque qui animait les Bohémiens sous Jean de Luxembourg. Ce

monarque se préparait à marcher contre la Pologne: les nobles lui

représentèrent que la constitution du pays les obligeait à rejoindre

ses étendards à l'intérieur de la Bohême, mais non à le suivre au-delà

des frontières. Il se contenta de répondre: «J'irai seul au combat, et

je verrai qui de vous sera assez hardi, assez vil ou assez lâche pour

ne pas suivre son roi.» Ces paroles firent cesser toute résistance.

Il arriva sur le champ de bataille de Crécy, lorsque les Français

étaient déjà en déroute. Il était aveugle; ses suivants lui dirent où

en était le combat, et l'invitèrent à se soustraire à un danger

inutile. Le roi leur répondit en bohémien: «_Toho Buh da ne bude, aby

Kral czeski z bitwy utikal!_» ce qui signifie: «J'en prends Dieu à

témoin, on ne verra pas un roi de Bohême prendre la fuite!» Ces

paroles inspirèrent la confiance à la petite troupe de Bohémiens qui

l'accompagnait. Tous, se serrant autour de leur monarque aveugle, et

résolus de mourir avec lui, se précipitèrent au milieu des Anglais,

quoique sans espoir de succès ou de salut. Sept grands de Bohême et

plus de deux cents cavaliers périrent en cette occasion.]

Tel était l'état de la Bohême avant la terrible commotion qu'elle

subit dans la première moitié du XVe siècle, et qui est connue sous le

nom de guerre des Hussites. La Bohême était, en quelque sorte, prête à

cette lutte effroyable contre les forces de l'Allemagne, augmentées

des anathèmes de Rome et des croisades de l'Europe occidentale. Le

pays était riche, éclairé, belliqueux: par dessus tout, le sentiment

national s'était développé d'une manière extraordinaire. Ce fut là,

selon moi, la source principale de l'énergie que les Bohémiens

déployèrent dans la défense de leur indépendance politique et

religieuse; énergie qui, je ne crains pas de le dire, n'a jamais été

égalée dans l'histoire moderne.

L'étude de l'histoire nationale faite sur les monuments anciens, qui

formaient naturellement une partie importante de la littérature, ne

pouvait que retremper l'attachement des Slaves pour le culte de leur

pays. Il faut y joindre l'influence des Vaudois, dont l'existence en

Bohême durant cette période, c'est-à-dire au XIVe siècle, ne peut être

mise en doute. Quelques années avant la prédication de Jean Huss, des

prêtres pieux et instruits, tels que Stiekna, Milicz, Janova, etc.,

défendirent la communion sous les deux espèces, ce qui était l'essence

de leur culte. Leurs efforts tendaient à la réforme des moeurs

corrompues de leur temps, plutôt encore qu'ils ne marquaient une

opposition décidée contre l'ordre ecclésiastique établi. Toutefois, en

attirant l'attention des esprits sur les sujets religieux, ils

préparaient les voies aux réformes de Jean Huss.

La vie, les opinions et le martyr du grand réformateur slave ont été

racontés maintes et maintes fois, et surtout dans un ouvrage récent

très répandu en Angleterre (_Les Réformateurs avant la Réformation_,

par Émile Bonnechose, traduit du français par C. Mackenzie). Les

limites étroites de cet ouvrage m'interdisent de longs détails sur ce

sujet intéressant; en outre, je n'ai pas pour but de discuter au point

de vue théologique les différentes croyances qui ont prévalu et

prévalent encore parmi les races slaves. Je veux seulement déterminer

l'influence que ces diverses croyances ont exercée sur la condition

politique et intellectuelle de ces populations. J'insisterai donc sur

les conséquences qu'entraînèrent les doctrines de Jean Huss, et je

tracerai en quelques mots la vie et les travaux du grand réformateur

slave.

Jean Huss naquit en 1369 dans un village appelé Hussinetz. Il tira son

nom (qui signifie oie en bohémien) du lieu de sa naissance,

circonstance à laquelle il fait souvent allusion dans ses lettres. Son

origine était humble, mais il s'éleva par son savoir et ses vertus,

que ne lui contestent pas ses ennemis en théologie, même les plus

violents. Ainsi le jésuite Balbin dit de lui: «Il était plutôt subtil

qu'éloquent; mais sa modestie, ses moeurs sévères, sa vie dure, sa

conduite irréprochable, sa figure pâle et amaigrie, la douceur de ses

habitudes, son affabilité pour les plus humbles, persuadaient plus

qu'une éloquence accomplie.» Jean Huss se fit également remarquer à

l'Université et dans l'Église. En 1393, il fut reçu bachelier et

maître ès-arts, et, en 1401, doyen de la Faculté. En 1400, il devint

confesseur de la reine, sur laquelle il exerça une grande influence.

En 1403, il commença à prêcher dans la langue nationale, mais ne

commença qu'en 1409 ses attaques contre l'Église établie. Une des

grandes causes de sa popularité parmi ses concitoyens, fut son vif

attachement pour son pays. Ses écrits latins sont connus de l'Europe

occidentale, mais on sait moins qu'il fit faire de grands progrès à sa

langue nationale, en fixant les règles de l'orthographe. Les règles

qu'il établit étaient encore en usage il n'y a pas long-temps. Il dut

aussi une bonne part de sa popularité aux modifications qu'il apporta

dans la constitution de l'Université de Prague. Charles IV, comme nous

l'avons dit, avait fondé en 1347 ce corps savant sur le modèle des

Universités de Paris et de Bologne, en conservant leurs statuts et

leurs usages. Selon ces statuts, les étrangers avaient dans toutes les

affaires de l'Université un suffrage, et les nationaux trois. Mais, au

début de cette Université, la première ouverte dans toute l'étendue de

l'Empire germanique, il s'y rendit de toutes parts plus de maîtres

ès-arts et de docteurs étrangers que de professeurs bohémiens; on

donna donc trois voix aux étrangers, et on n'en réserva qu'une pour

les autres. Cette disposition fit que la plupart des honneurs et des

émoluments attachés à l'Université étaient aux mains des Allemands et

non de ceux à qui l'Université appartenait.

Cette circonstance excitait chez les Bohémiens de la jalousie et du

mauvais vouloir contre les Allemands. Jean Huss, avec son futur

compagnon de martyre, Jérôme Zwickowicz, entreprit de changer cette

injuste disposition. Voici ce qu'il dit à cette occasion: «Quand

Charles IV, de glorieuse et chère mémoire, a fondé cette Université,

il régla que, pendant un certain temps, les maîtres ès-arts allemands

auraient dans l'élection du recteur et dans la nomination des autres

officiers académiques, trois suffrages contre un dont jouiront les

Bohémiens. Le motif de cette disposition était le petit nombre de nos

compatriotes qui, à cette époque, avaient reçu les grades de docteur

et de maître ès-arts. Aujourd'hui que, par la grâce de Dieu, beaucoup

parmi nous ont reçu ces degrés, il est de toute justice que nous ayons

trois suffrages, et que les Allemands n'en aient qu'un.» Des deux

côtés, les débats furent très vifs; à la fin, l'influence de Jean Huss

obtint du roi de Bohême Wenceslav le décret suivant: «Quoiqu'on doive

aimer tout le monde également, la charité, cependant, pour être bien

ordonnée, souffre des degrés. Aussi, considérant que la nation

allemande ne fait pas partie de ce pays, et qu'elle s'est en outre,

comme nous nous en sommes assurés, attribué trois suffrages dans tous

les actes de l'Université de Prague, contre un que possède la nation

bohémienne, la maîtresse légitime de cette contrée; considérant qu'il

est contraire à la justice que des étrangers jouissent des priviléges

de nos nationaux aux dépens de ces derniers, nous ordonnons par le

présent acte, sous peine de notre déplaisir, que la nation bohémienne,

sans aucun retard ni opposition, jouira du privilége des trois

suffrages dans tous les conseils, jugements, élections et autres actes

et dispositions académiques, de la même manière que les choses se

passent à l'Université de Paris et dans celles de la Lombardie et de

l'Italie.»

Les Allemands firent les efforts les plus grands pour conserver leurs

priviléges, et, dans une réunion qui se tint avant la publication du

décret qui précède, on décida, dit-on, que s'ils étaient privés de

leurs droits, ils se retireraient en corps de Prague. Ceux qui

résisteraient à cette décision seraient condamnés à perdre deux

doigts. Ce trait caractéristique d'animosité nationale montre que les

études intellectuelles ne font pas toujours cesser ces sentiments

regrettables. Les évènements qui se sont passés depuis 1848 nous

montrent une chose fort déplorable encore à penser. L'Allemagne

moderne se vante de son grand développement intellectuel, et cependant

il n'a en rien changé les sentiments qui animaient contre les Slaves

les Allemands du XVe siècle. Peut-être les progrès de la civilisation

ont-ils adouci l'expression de ces sentiments, mais au fond ils sont

restés inaltérables. Il y a maintenant quatre ans, et, dans l'époque

si féconde où nous vivons, quatre ans semblent être le quart d'un

siècle, il y a quatre ans je dénonçais ce malheureux état de choses,

et j'en indiquais les funestes conséquences; elles ne se sont que trop

développées avec une rapidité effrayante[47]. Puisse le ciel, dans sa

clémence, nous épargner pourtant les malheurs qui ensanglantèrent le

XVe siècle.

[Note 47: _Panslavisme et Germanisme_, page 246, et Appendice H.]

L'édit publié, les Allemands exécutèrent leur résolution; sauf un

petit nombre, ils quittèrent Prague et se retirèrent en Allemagne.

Cette émigration paraît avoir été considérable[48]. C'est d'elle que

datent l'Université de Leipsig et, bientôt après, d'autres

établissements semblables. Aussi Jean Huss, comme le principal auteur

de cette résolution, devint-il en Allemagne l'objet d'une haine

universelle. La même cause le rendit populaire parmi ses compatriotes

et l'objet de leur admiration; sa popularité surpassa même celle dont

O'Connell jouit en Irlande dans ses plus beaux jours. Cette

circonstance contribua plus que tout le reste à favoriser les progrès

de ses doctrines en Bohême et dans tous les pays de langue slave. Elle

explique aussi en grande partie pourquoi elles n'eurent aucun écho en

Allemagne, où un siècle plus tard la réformation s'établissait si

rapidement avec Luther.

[Note 48: Tous les auteurs diffèrent sur le nombre des étudiants

étrangers qui quittèrent l'Université de Prague en cette circonstance.

Hagec le porte à 40,000, Lupacius à 44,000; Lauda, auteur

contemporain, cité par Balbin, le réduit à 36,000, Dubravius à 24,000,

Trithême et Cochléus descendent jusqu'à 2,000. Æneas Sylvius dit

qu'ils étaient au nombre de 5,000; cette évaluation, donnée par le

meilleur écrivain de son temps et qui fut contemporain de cet

évènement, me paraît la plus voisine de la vérité.]

Le fait que je viens de rappeler se passait en 1409. Aussitôt après,

Jean Huss fut élu recteur de l'Université de Prague, et se mit à

prêcher ouvertement des doctrines opposées à celles de Rome. La

Bohême, comme je l'ai dit, était disposée à recevoir ses

enseignements. La tradition de l'Église nationale, entretenue par les

Vaudois réfugiés, le progrès des idées dû à l'Université de Prague,

l'y avait préparée. À ces causes il faut en ajouter une autre très

puissante, qui donna le branle au mouvement religieux. Je veux dire

les doctrines de Wiclef ou Wicklyffe, le réformateur de l'Angleterre.

Malgré la distance qui sépare la Bohême de la Grande-Bretagne, et qui,

surtout, avec les communications imparfaites du XVe siècle, formait

une barrière infranchissable entre les deux pays, des circonstances

particulières facilitèrent leurs rapports et apportèrent à Prague les

doctrines du prêtre de Lutterworth. Richard II épousa la princesse

Anne, fille de l'empereur Charles IV, dont j'ai rappelé plus haut le

règne bienfaisant. Cette princesse emmena avec elle en Angleterre

quelques serviteurs qui, après sa mort, rapportèrent en Bohême les

écrits de Wiclef. Plusieurs Bohémiens fréquentèrent l'Université

d'Oxford, si célèbre alors; Jérôme de Prague y resta, dit-on, quelque

temps, se pénétra des opinions de Wiclef et en remporta les ouvrages à

son retour. Deux lollards anglais, Jacques et Conrad de Canterbury,

vinrent à Prague apporter à Jean Huss les ouvrages de Wiclef. Jean

Huss les goûta peu d'abord, mais changea d'avis quand il connut mieux

leur contenu.

D'après le même récit, ces Anglais demandèrent à Jean Huss la

permission d'orner de peintures le vestibule de sa maison. Sur un des

murs, ils représentèrent l'entrée du Christ à Jérusalem; sur l'autre,

la procession pontificale avec toutes ses splendeurs et ses pompes.

Jean Huss admira ces peintures; il en parla avec éloge, et beaucoup

d'habitants de Prague vinrent les voir et firent des commentaires sur

leur signification. Les opinions étaient divisées; les uns défendaient

l'intention de ces peintures, les autres l'attaquaient. On conçoit

facilement qu'à une époque où l'art de la peinture était encore

inconnu, une attaque aussi audacieuse contre l'autorité révérée de

Rome devait produire une vive sensation. Elle excita même une telle

fermentation parmi les habitants de Prague, que les étrangers anglais

furent obligés de quitter la ville. Ce fait attira l'attention du

public sur les oeuvres de Wiclef; elles circulèrent dès lors en

Bohême, et même Sbinko, archevêque de Prague, en fit brûler un grand

nombre publiquement en 1410. L'auteur qui rappelle le fait, ajoute que

les livres qui périrent dans cet auto-da-fé étaient très bien écrits

et magnifiquement reliés. On peut en conclure qu'ils étaient entre les

mains de personnes considérables, et qu'ainsi ces opinions avaient

pénétré dans les hautes classes de la société.

Huss traduisit quelques ouvrages de Wiclef, et les envoya aux nobles

les plus distingués de Bohême et de Moravie. Ces ouvrages se

répandirent encore en Pologne, où ils trouvèrent d'ardents

admirateurs. Je remets à plus tard quelques détails particuliers sur

ce sujet.

Tout ce qui précède montre que, lorsque Jean Huss se mit à prêcher ses

doctrines, la Bohême était mûre pour une insurrection spirituelle

contre l'autorité de Rome. Cependant, avec un autre chef que lui,

cette insurrection aurait été partielle, et elle n'aurait pas eu ce

caractère national auquel elle dut la rapidité de ses progrès et

l'énergie que ses adhérents montrèrent dans la longue et déplorable

lutte qui en fut la conséquence. Si Jean Huss s'était renfermé dans

les discussions théologiques sans s'identifier à la cause nationale,

ses succès se seraient bornés à quelques disciples, au lieu de

s'étendre sur toute une nation. Cette remarque n'a pas échappé à

Balbin, si sagace d'ordinaire dans ses observations; son coeur honnête

bat d'amour pour sa nation, sous l'habit de jésuite qui le recouvre,

et son jugement éclairé reste impartial malgré l'influence désolante

de l'ordre auquel il appartenait. Cet écrivain éminent a fait de

généreux efforts pour rassembler les monuments historiques et

littéraires de la Bohême, que son ordre recherchait avec tant d'ardeur

pour les détruire. Il a rendu un service immense à son pays par la

profonde étude qu'il a faite de tout ce qui se rapporte à la doctrine

des Hussites. Dévoué à l'Église catholique romaine, il condamne

sévèrement les dogmes de ces réformateurs redoutables; il n'hésite

jamais cependant à leur rendre justice dans l'occasion. Son

impartialité est au-dessus de tout éloge, elle vient d'un pur amour de

la vérité, et non de ce qu'on appelle une indifférence philosophique,

où l'historien, n'ayant ni coeur, ni âme, ni foi à rien, n'est plus

qu'une machine propre à peser les faits et les preuves.

Je demande excuse au lecteur pour m'être arrêté trop long-temps sur

l'historien patriotique de la Bohême; mais, dans le cours de cet

ouvrage, je n'aurai que trop souvent le droit de flétrir énergiquement

la conduite du corps célèbre auquel Balbin appartenait, on peut donc

me pardonner de m'arrêter un moment avec plaisir sur une de ces rares

exceptions qui brillent de loin en loin dans la longue et obscure

suite d'iniquités commises par cette société, et que nous rencontrons

dans l'histoire de Bohême et dans l'histoire de ma patrie.

Revenons aux causes extraordinaires que Jean Huss exerça sur ses

compatriotes. Balbin, qui ne pouvait en parler sans condamner les

hostilités de son ordre contre le sentiment national des Bohémiens,

s'en est tiré par un coup de maître. Il décrit d'abord l'effet produit

par les prédications de Jean Huss dans une chapelle appelée Bethléem,

puis il ajoute le vers suivant de Virgile:

«Hic illius arma, hic currus fuit.»

Oui, dans toutes les révolutions religieuses qui, sans doute,

succéderont dans l'avenir aux commotions politiques et sociales qui

ébranlent le monde, la victoire parmi les Slaves appartiendra au parti

qui emploiera les mêmes armes et saura monter sur le même char,

c'est-à-dire qui sera le parti national.

Comme exemple de l'éloquence populaire qu'employait Jean Huss, je

citerai un fragment rapporté par l'écrivain protestant Théobald, dont

Balbin lui-même reconnaît la science et l'exactitude.

«Chers Bohémiens, n'est-il pas indigne qu'on vous empêche de proclamer

la vérité, et surtout la vérité qui s'est révélée de nos jours en

Angleterre et ailleurs? N'est-il pas indigne que l'usage des

sépultures distinctes et des longues sonneries des cloches n'ont

d'autre but que de remplir la bourse des prêtres? Sous prétexte de

discipline, ils maintiennent bien d'autres abus qui ne sont propres

qu'à jeter le trouble dans la chrétienté. Ils cherchent à vous

entraver dans leurs règles confuses; mais prouvez que vous êtes des

hommes, vous aurez bientôt brisé ces chaînes, et vous vous trouverez

si libres, que vous croirez sortir de prison. Au surplus, n'est-ce pas

une infamie, un crime, que de brûler des livres qui n'ont d'autre tort

que de contenir la vérité et d'être écrits pour votre bonheur.»

C'est lorsque l'archevêque de Prague eut fait brûler les livres de

Wiclef que ce sermon eut lieu. On conçoit que de telles paroles

adressées à l'intelligence et aux sentiments patriotiques de tous,

devaient produire de puissants effets.

Les circonstances politiques où se trouvait la Bohême à cette époque,

étaient également favorables au progrès des doctrines hostiles à la

hiérarchie catholique romaine. Venceslav, fils de Charles IV, avait en

1378 succédé à son père et reçu avec la couronne royale de Bohême, la

couronne impériale d'Allemagne. Il hérita des dignités et du pouvoir

de son père, mais non de ses talents et de ses vertus. Esprit faible,

caractère violent et porté à la débauche, il eut un règne tyrannique

et oppressif. Déposé dans une conspiration de la noblesse, il fut

replacé sur le trône par l'appui de ses parents, et le reperdit

aussitôt après. Son propre frère, Sigismond, roi de Hongrie, se saisit

de lui par trahison, l'enferma dans la prison publique de sa capitale,

et le retint ensuite sous sa surveillance à Vienne. Venceslav, au bout

de huit mois de captivité, réussit à s'échapper, et retourna à Prague,

où ses sujets, dégoûtés de la tyrannie de Sigismond, l'accueillirent

avec joie. Cet évènement se passait en 1403. Du jour où, pour la

troisième fois, Venceslav eut repris possession de sa couronne, il

changea complètement de caractère. Son esprit était abattu, à la

violence avait succédé une sorte d'apathie, il ne pensait plus qu'à

satisfaire ses goûts sensuels, et avait fait succéder aux rigueurs

tyranniques le relâchement d'une autorité paresseuse. En un mot, à la

grue de la fable avait succédé le soliveau; on ne peut autrement

exprimer les changements que le malheur produisit sur lui. La couronne

impériale lui fut retirée et passa à son frère Sigismond. Il garda la

Bohême, et la douceur de son règne y favorisa le libre développement

des doctrines opposées à l'Église dominante. Sous un autre monarque,

elles auraient trouvé une répression sévère dans l'autorité

ecclésiastique et même dans l'autorité civile. Venceslav, qui

détestait les prêtres et les appelait les plus dangereux de tous les

comédiens, vit avec plaisir leur pouvoir battu en brèche par les

prédications de Jean Huss. Il riait des plaintes qu'ils lui

adressaient à ce sujet; aussi tous les efforts de l'autorité cléricale

pour arrêter les progrès de Jean Huss, n'étant pas soutenus par le

pouvoir royal, n'avaient-ils aucun effet.

Sbinko, archevêque de Prague, après avoir essayé en vain de mettre

obstacle aux succès de Jean Huss, obtint du pape Alexandre V, en 1410,

une bulle qui l'autorisait à réprimer par la force toute hérésie dans

sa juridiction, à détruire les écrits de Wiclef, et enfin, interdisait

toute prédication, sauf dans les paroisses, les couvents et les

églises épiscopales. Cette défense était dirigée contre Jean Huss, qui

prêchait dans une chapelle; aussi ses amis les plus puissants

firent-ils une vive opposition à la publication de cette bulle. Elle

fut cependant publiée le 9 mars 1410, et aussitôt Jean Huss fut cité

devant la cour de l'archevêque, sous l'accusation d'hérésie. Jean Huss

et un grand nombre des partisans de Wiclef apportèrent leurs livres à

l'archevêque, le priant de leur indiquer et de leur faire voir leurs

hérésies, pour qu'ils pussent les abjurer. La commission chargée

d'examiner les livres déclara hérétiques tous les ouvrages de Wiclef.

L'archevêque fit décider dans un synode provincial que ces livres

seraient brûlés, et interdit sous peine d'excommunication de prêcher

dans les chapelles.

L'Université de Prague protesta contre cet arrêt. Elle déclara que

l'archevêque n'avait pas le droit de disposer des livres qui

appartenaient à ses membres. L'Université a le droit d'examiner toutes

les doctrines: on ne peut rien apprendre sans livres; que, si l'on

admet le principe que l'archevêque met en avant, il faut détruire

aussi les ouvrages des philosophes païens. Le roi accueillit avec

faveur ces réclamations et invita l'archevêque à remettre l'exécution

de son auto-da-fé littéraire. L'affaire fut soumise à la décision du

nouveau pape, Jean XXIII. L'archevêque, sans attendre son jugement,

fit brûler les ouvrages de Wiclef et, aussitôt après, prononça contre

Jean Huss une excommunication solennelle.

À cette nouvelle, grande fut la sensation dans toute l'étendue de la

Bohême. Elle se trouvait partagée entre deux partis, violemment

opposés, et dont les dissentiments éclataient par de fréquentes

collisions. Le roi défendit sévèrement toute démonstration publique

d'aucune sorte, condamna l'archevêque à indemniser les propriétaires

des livres qu'il avait brûlés, et, sur son refus, mit ses biens sous

le séquestre.

Jean Huss continua ses prédications; il ne voulait, dit-il, enseigner

que ce qu'avaient enseigné les Écritures, le Christ et les apôtres. Il

ne cherchait pas à se séparer de l'Église universelle, au contraire,

il se tenait fermement attaché à tous les dogmes; le pape n'a pas

connu la vérité dans cette affaire, autrement il n'aurait pas commandé

les actes de vandalisme que le prélat s'est permis. Il dévoilait les

projets de l'archevêque, du clergé et de leurs partisans conjurés

contre lui, et déclarait qu'il ne pouvait pas obéir aux commandements

des hommes de préférence aux commandements de Dieu et de

Jésus-Christ. Il invitait le peuple à rester fidèle à la vérité. Outre

ses sermons, lui et ses amis défendaient publiquement les écrits de

Wiclef.

Au milieu de ces agitations, une ambassade pontificale annonça

l'élection du pape Jean XXIII. Le roi, la reine, et les chefs de la

noblesse s'adressèrent au légat, lui exposèrent l'état réel de la

question, et le prièrent d'obtenir du pape le retrait de la bulle

rendue par son prédécesseur, et surtout de la clause qui attaquait les

priviléges de la chapelle de Bethléem. Malgré les efforts du roi, le

légat fut suivi à Rome des délégués de l'archevêque. Persuadé par eux,

le pape approuva la conduite du prélat, et cita Jean Huss à

comparaître devant son tribunal pour y répondre à l'accusation

d'hérésie portée contre lui. Le roi fit un nouvel appel au

souverain-pontife, pour faire valoir les libertés de l'Église

bohémienne. Jean Huss, y disait-on, ne pouvait entreprendre un voyage

à Rome, au milieu des dangers qui menaceraient ses jours, il fallait

l'autoriser à prêcher dans la chapelle de Bethléem, et terminer les

différends religieux en les soumettant à l'université de Prague, ou

bien envoyer aux frais du roi un cardinal chargé de tout apaiser.

Le pape répondit que la présence de Jean Huss à Rome était

indispensable, et que trois juges étaient déjà désignés pour examiner

son affaire. Ces nouvelles décisions excitèrent l'archevêque à

prononcer derechef l'excommunication contre Jean Huss, et à demander

la restitution de ses biens. Irrité de n'avoir obtenu qu'un refus et

de voir beaucoup de prêtres se refuser à lancer dans les églises

l'anathème contre Jean Huss, l'archevêque mit Prague sous l'interdit.

Le roi, indigné de sa conduite, bannit ceux des membres du clergé qui

s'étaient le plus signalés en exécutant les ordres de l'archevêque,

saisit le trésor du chapitre de Prague, et, par une sage loi, défendit

aux tribunaux ecclésiastiques de poursuivre pour une affaire

séculière. Ces vigoureuses mesures décidèrent l'archevêque à se

radoucir, et, comme le roi et Jean Huss désiraient vivement apaiser

ces querelles, les deux partis, d'un commun accord, soumirent leurs

différends à un tribunal d'arbitrage. Ce tribunal se réunit le 3

juillet 1411, et après quelques jours de délibération, rendit la

décision suivante:

L'archevêque devait faire sa soumission au roi, lever l'interdit et

les peines ecclésiastiques qu'il avait prononcées, arrêter toutes les

poursuites pour hérésie, et envoyer à Rome une déclaration écrite

portant qu'il n'y avait pas d'hérétiques en Bohême. De son côté, le

roi devait rendre les biens de l'archevêque, punir toute hérésie,

veiller sur les deux partis et les contenir, et défendre les

priviléges de l'Université et ceux du clergé. Les deux partis

souscrivirent à cette décision. Quelque temps après, dans une

assemblée générale de l'Université, Jean Huss fit une confession de sa

foi, et pria publiquement l'archevêque de le dispenser d'aller à Rome,

vu sa résolution de vivre désormais en enfant fidèle de l'Église.

Toutefois, l'archevêque retardait toujours l'exécution de sa promesse;

il n'envoyait pas à Rome la déclaration solennelle à laquelle il

s'était engagé; il sentait bien que la cour pontificale refuserait de

la recevoir. La mort le tira bientôt d'embarras.

Cette pacification ne pouvait être qu'une trève de courte durée. Une

circonstance, survenue à la fin de l'année 1411, ranima la fureur des

querelles religieuses. Le pape Jean XXIII proclama une croisade contre

Ladislas, roi de Naples, et promit indulgence plénière à tous ceux

qui y prendraient part personnellement ou par des contributions

pécuniaires. Un légat vint, à cet effet, en Bohême, et arracha à la

crédulité du peuple des sommes considérables d'argent. Cette

spoliation choquait vivement les esprits éclairés; et Jean Huss prêcha

contre cet abus monstrueux de l'autorité pontificale. Il démontra

publiquement l'absurdité et l'impiété de ce trafic scandaleux, qui

servait à remplir le trésor du pape. Le clergé, surtout le haut

clergé, et les bourgeois allemands de Prague, qui formaient une

puissante corporation et occupaient les principaux offices municipaux

de la vieille ville, se rangèrent du côté du pape. Jean Huss avait

pour lui le plus grand nombre de laïques, qui embrassèrent avec

chaleur ses opinions.

Ce dernier parti avait à sa tête Jérôme de Prague, qui partagea avec

Jean Huss la palme du martyre. Il était né à Prague, d'une famille

noble, mais pauvre, et avait fait ses études avec Jean Huss, dont il

était devenu l'ami. Il visita plusieurs Universités étrangères, et

entre autres celle d'Oxford, dont il rapporta plusieurs ouvrages de

Wiclef. Il fit un pèlerinage à la Terre-Sainte, concourut à organiser

l'Université de Cracovie, et travailla comme un missionnaire en

Lithuanie.

C'était un homme d'un grand savoir et d'une profonde expérience. Son

caractère énergique, son éloquence brillante, produisirent souvent,

sur ses compatriotes, une impression plus puissante que les

prédications de Jean Huss.

Le légat excommunia Jean Huss; aussitôt tout le royaume, et surtout la

capitale, devinrent le théâtre de luttes continuelles entre les deux

partis, luttes sanglantes et déplorables.

Le roi intima sévèrement à toutes les autorités du royaume de faire

cesser ces troubles. À cet effet, le clergé convoqua un synode qui se

réunit à Boehmisch-Brod, le 6 février 1413. Les opinions théologiques

qui furent soutenues dans cette réunion, étaient d'un caractère si

opposé et si tranché, qu'il fut impossible de s'accorder sur un seul

point. Maître Jacobel de Miess, un des disciples les plus absolus et

les plus décidés de Wiclef en Bohême, alla droit au vif de la

question, et demanda, en terminant, à qui il fallait obéir: aux ordres

des hommes, d'êtres faillibles, ou bien aux commandements de Dieu et

aux préceptes de Jésus-Christ. Le parti romain soutenait que le clergé

bohémien devait une soumission absolue au pape et aux cardinaux, comme

aux véritables et légitimes successeurs de saint Pierre et des

apôtres. Le parti de Jean Huss, représenté, en l'absence de son chef,

par son ami, Jean Iesienicki, adoptait un moyen terme et demandait que

la pacification de 1411 (Voir page 55) fût renouvelée; il fallait

rétablir les anciennes libertés de l'Église de Bohême dans ses

rapports avec Rome; Jean Huss pourrait comparaître devant le synode

pour se justifier de l'accusation d'hérésie; sa justification serait

suivie du châtiment de ses accusateurs, et de pareilles accusations

seraient formellement interdites pour l'avenir; enfin, on révoquerait

l'excommunication lancée contre Jean Huss, et une ambassade irait à la

cour pontificale pour purger la Bohême du soupçon d'hérésie.

Ces propositions avaient évidemment pour but d'introduire quelques

réformes dans l'Église, sans en venir à une rupture. L'expérience a

prouvé plus tard qu'il n'en pouvait être ainsi. Cependant, l'espoir

que Jean Huss et ses amis semblaient avoir entretenu à plaisir,

n'était pas si déraisonnable qu'il peut nous le paraître aujourd'hui,

surtout si nous nous rappelons que de fervents catholiques demandaient

eux-mêmes, avec instance, une réforme ecclésiastique.

Le parti romain se refusa à ces propositions, et le synode se sépara

sans avoir abouti à quoi que ce soit. Le roi nomma alors une

commission composée de quelques prélats et du recteur de l'Université,

qui devait décider des points en litige. Quand cette commission

commença ses travaux, le parti ultra-montain soutint que le pape et

les cardinaux étaient seuls la tête et le corps de l'Église.

Iesienicki, qui représentait le parti hussite, consentait à

reconnaître ce principe, en ajoutant que lui et son parti étaient

prêts à accepter les décisions de l'Église, mais comme un chrétien

véritable et pieux doit les accueillir. La commission adopta cette

addition dirigée contre l'infaillibilité du pape et de son collége,

que le parti romain soutenait avec opiniâtreté. Les chefs de ce parti

protestèrent contre cette opinion du conseil, et leur obstination

irrita tellement Venceslav qu'il les chassa de son royaume.

Le roi pria aussi Jean Huss de quitter Prague, où sa présence

augmentait l'effervescence des partis; celui-ci se retira donc à la

campagne, même avant la convocation du synode, et, sans ralentir ses

efforts, il continua à prêcher en bohémien et à publier des écrits

dans cette langue. Sur ces entrefaites, l'empereur Sigismond obtint du

pape Jean XXIII, la convocation d'un concile général à Constance, pour

le 1er novembre 1414. Il invita Jean Huss à se présenter devant le

concile, sous la protection d'un sauf-conduit impérial, et à y

défendre lui-même sa cause. Jean Huss accepta aussitôt le

sauf-conduit, et revint à Prague. Il y déclara qu'il voulait se

justifier de toute imputation d'hérésie, devant l'archevêque et un

synode. Sur le refus de l'archevêque, il s'adressa à l'inquisiteur

pontifical. Celui-ci réunit quelques membres de la noblesse et du

clergé, déclara Jean Huss pur de tout soupçon d'hérésie, et lui en

donna une attestation écrite; cette déclaration invitait l'archevêque

à lui rendre le même témoignage.

Huss écrivit alors à Sigismond pour lui réitérer sa promesse de se

rendre à Constance, et pour le prier d'obtenir un examen public de ses

opinions devant le concile. L'empereur le lui promit, et,

conjointement avec son frère Venceslav, désigna trois nobles Bohémiens

pour l'accompagner au concile.

Aussitôt qu'on connut la résolution de Jean Huss, de toutes parts on

lui envoya des présents de toute sorte et de l'argent; tous le

considéraient comme leur plus digne représentant dans une assemblée

qui réunissait l'élite des esprits de ce siècle.

Avant de partir, Jean Huss adressa une lettre d'adieu à ses

concitoyens. Voici à peu près ce qu'elle contenait: Il allait

s'exposer, il en était sûr, à la malice de ses nombreux ennemis, mais

il avait une ferme confiance dans la providence divine. Son Sauveur le

protégerait et garderait de tout danger, il lui inspirerait sa sagesse

pour défendre la vérité, et s'il fallait la sceller de son sang, il

lui donnerait le courage d'accomplir ce sacrifice. En même temps il

exhortait ses concitoyens à rester fidèles à la parole divine, à prier

Dieu avec ferveur pour qu'il lui accordât de se montrer son obéissant

serviteur dans cette occasion solennelle.

Le 11 octobre 1414, Jean Huss commença son voyage, qui ressembla à une

marche triomphale à travers la Bohême. Partout, une foule considérable

l'accueillait et l'accompagnait pendant une partie de la route, en

invoquant en sa faveur la protection céleste et en lui témoignant de

toutes manières son respect. Au moment où il franchit la frontière de

Bohême, il tourna bride, et des hauteurs de Boehmerwald il jeta un

long et dernier regard sur le sol si cher de sa patrie, et, après

avoir adressé au ciel une fervente prière pour le bonheur de son pays,

il mit le pied sur le sol germanique.

J'ai raconté plus haut la part importante que Jean Huss avait prise

dans la querelle des maîtres allemands et de l'Université de Prague.

Cette affaire lui avait attiré la haine des Allemands. Toutefois,

l'accueil qu'on lui fit fut rien moins qu'hostile. Aux environs de

Nuremberg, une des cités les plus grandes d'Allemagne à cette époque,

un grand nombre d'habitants vinrent au devant de lui et

l'introduisirent solennellement dans leur ville. Tout le temps qu'il y

séjourna, les personnages les plus distingués et les plus savants de

la ville, prêtres et laïques, s'empressèrent autour de lui et

l'entretinrent publiquement des questions les plus importantes. Il

reçut encore un favorable accueil de plusieurs autres villes

d'Allemagne, quoique ses ennemis l'eussent fait devancer de trois

journées par un évêque qui défendait aux peuples de prêter l'oreille

aux paroles de l'hérétique.

Jean Huss arriva à Constance le 2 novembre 1414, et fut accueilli à

son entrée dans cette ville par un immense concours de population. Il

n'avait pas sur lui le sauf-conduit impérial; mais, le lendemain, il

lui fut apporté par Venceslav de Duba, un des trois nobles désignés

pour l'accompagner et qui le fit savoir immédiatement au concile. À la

requête de Chlumski, autre de ces trois nobles, le pape s'engagea à ne

pas inquiéter Jean Huss, quand même il aurait tué son propre frère,

et le 9 novembre, sur la prière des nobles bohémiens, on leva même

l'interdit qui pesait toujours sur lui.

En Bohême, les nombreux ennemis que Jean Huss s'était attirés parmi le

clergé, firent tous les efforts imaginables pour le perdre. On invita

tous ceux qui auraient assisté à un sermon ou à une controverse

publique, à déclarer par une disposition tout ce qu'ils y auraient

trouvé de répréhensible. On dressa de cette façon une longue liste

d'accusations contre le réformateur. La plupart n'avaient d'autres

fondements que des bruits inexacts, ou des malentendus; d'autres

reposaient sur des attaques réelles contre les mauvaises moeurs et les

empiétements du clergé, ou bien contre la vente des indulgences.

C'étaient là des accusations bien autrement dangereuses pour lui, que

quelques erreurs sur de simples points de doctrine. On envoya le

réquisitoire à Jean Huss: il répondit en protestant contre les

faussetés qu'il contenait, mais il ne put empêcher le clergé de Bohême

de le faire porter au concile par une députation spéciale.

Le lendemain de son arrivée, un membre de cette députation afficha sur

les portes de toutes les églises de Constance, les plus violentes

dénonciations contre cet hérétique obstiné, qui ne faisait aucun cas

ni de l'Église ni de l'interdit. Les autres s'efforçaient de persuader

aux cardinaux que Jean Huss travaillait à changer toute l'organisation

de l'Église, et qu'il ne reculait devant aucun moyen pour y parvenir.

En même temps on semait adroitement le bruit qu'il voulait prêcher

publiquement pour gagner le peuple à ses projets, qu'il se préparait

en secret à prendre la fuite; on n'épargnait rien, en un mot, pour lui

faire ravir sa liberté. Ces machinations eurent l'effet qu'on en

attendait: le 28 novembre, le bourgmestre de Constance se transporta

au logis de Jean Huss avec deux évêques, et le somma de venir se

défendre devant le pape et les cardinaux. Chlumski, se doutant de leur

intention, déclara que c'était contraire au sauf-conduit de

l'empereur; mais la députation insista et fit entourer la maison par

les hommes d'armes qui l'avaient accompagnée. Huss obéit à ces

injonctions, et comparut devant le collége assemblé, qui lui demanda

si la Bohême était pleine d'hérésies de toute espèce. Il répondit

qu'il avait en horreur toutes doctrines non orthodoxes, qu'il aimerait

mieux mourir que de les suivre: il s'était rendu devant le concile

pour en recevoir des enseignements, et il était prêt à abjurer toute

erreur et à en faire pénitence. Cette déclaration satisfit

l'assemblée, et on l'invita à se retirer. Il resta cependant sous la

surveillance d'une troupe armée.

La haine théologique des ennemis de Jean Huss ne fut pas déconcertée

pour si peu dans la seconde moitié du même jour; à la réunion des

cardinaux, ils firent de tels efforts pour exciter la colère du

sacré-collége, qu'ils lui arrachèrent la promesse de ne mettre jamais

Jean Huss en liberté. Aussitôt après cette réunion, le concile somma

Chlumski de lui abandonner Jean Huss. Celui-ci, irrité de la violation

du sauf-conduit impérial, s'adressa au pape et le requit avec menaces

de rendre aussitôt la liberté à son prisonnier. Le pape s'engagea de

nouveau à ne faire aucun mal à Jean Huss, mais déclara qu'il avait la

main forcée par ses cardinaux, qu'excitait sans cesse la haine

violente du clergé bohémien. Cette déclaration peut avoir quelque

fondement de vérité, si l'on se rappelle que le même pape fut,

bientôt après, déposé et jeté en prison par le concile[49]. Chlumski

protesta contre la conduite du concile, et fit afficher sa

protestation aux portes de toutes les églises. Il montra le

sauf-conduit impérial aux princes et évêques allemands qui se

trouvaient à Constance, au bourgmestre et aux citoyens principaux de

la ville, dans la pensée que, vassaux de l'Empereur, ils

respecteraient son sauf-conduit. Ce fut en vain, Jean Huss fut gardé

pendant une semaine dans la maison d'un chanoine de Constance, puis

jeté, le 6 décembre, dans le cachot bas et humide d'un couvent

dominicain. L'Empereur, averti par Chlumski, donna immédiatement

l'ordre de remettre Jean Huss en liberté; mais les pères du concile

refusèrent d'obéir. Au jour de Noël, l'Empereur arriva lui-même à

Constance, et demanda la liberté de Jean Huss. Il prévoyait l'effet

que cette affaire produirait en Bohême, dont la couronne devait lui

revenir après la mort de son frère Venceslav, et pensait bien qu'on

lui imputerait tout le mal qui aurait été fait. Après avoir plusieurs

fois menacé le concile de se retirer, il quitta Constance. Une

députation de cardinaux vint lui représenter que le concile avait le

droit de traiter Jean Huss suivant son bon plaisir, que personne

n'était engagé par une promesse faite à un hérétique, et qu'au cas où

l'Empereur ne reviendrait pas à Constance et n'abandonnerait pas Jean

Huss, les pères étaient décidés à dissoudre le concile et à abandonner

l'Église aux entreprises des réformateurs. Ces considérations

amenèrent Sigismond à rentrer dans la ville, et à déclarer, le 1er

janvier 1415, qu'il ne se mêlerait pas davantage de cette affaire.

[Note 49: Le pape Jean XXIII (Balthazar Cossa) était né à Naples,

d'une famille noble quoique pauvre. Dans sa jeunesse, il fit le métier

de pirate, puis entra dans les ordres, et sut si bien gagner la faveur

du pape Boniface IX, qu'il fut créé par lui cardinal, et envoyé comme

son légat à Bologne. Sa conduite était scandaleuse sous tous les

rapports. Il réussit cependant à obtenir les bonnes grâces du pape

Alexandre V, et à l'emporter, après sa mort, en 1410, sur Grégoire XII

et Benoit XIII, qui se disputaient le siége pontifical. Jean avait

convoqué le concile de Constance sur l'invitation de l'empereur

Sigismond, et le concile se décida, aussitôt après sa réunion, à le

déposer à cause de ses vices. Jean parvint à s'échapper de Constance

et à se mettre sous la protection du duc d'Autriche. On le jugea par

défaut, et on le déposa. Le concile requit le duc de lui livrer Jean,

et le tint quelque temps prisonnier au château de Heidelberg. Plus

tard il put se rendre en Italie, où Martin V, son successeur, le nomma

doyen du sacré-collége. Il mourut en 1419.]

La commission chargée d'examiner Jean Huss, recueillit en sa présence

les témoignages portés contre lui, et lui présenta une liste de

quarante-quatre articles qui l'accusaient d'opinions contraires à

l'enseignement de l'Église. Huss y répondit: il prouva que les uns

étaient sans fondements; que les autres étaient des doctrines mal

interprétées; quant aux charges qui restaient contre lui, elles

n'entraînaient pas le crime d'hérésie, puisqu'aucun concile n'avait

condamné les opinions auxquelles elles avaient rapport; elles étaient,

au contraire, conformes aux Écritures et au sens commun. Sur un seul

point Jean Huss fut complètement opposé au concile; il refusait

d'admettre que le pape et les cardinaux composassent l'Église. Une

circonstance inattendue vint compliquer les difficultés de sa

position. J'ai cité, plus haut, maître Jacobel de Miess comme un des

plus hardis partisans de Wiclef. Pendant que Jean Huss était à

Constance, il se mit à administrer aux laïques la communion sous les

deux espèces. Déjà, avant Jean Huss, un prêtre bohémien d'une grande

piété et d'un grand savoir, Mathias de Ianova, avait soutenu cette

forme de communion, dont les églises slaves faisaient primitivement

usage. Ceci provoqua une controverse publique dans l'Université de

Prague, et malgré les défenses énergiques du chapitre de la ville, ce

mode de communion fut pratiqué dans trois églises. Les partisans de

Jean Huss ne s'accordèrent pas entre eux sur ce point, et s'en

remirent à sa décision. Huss, pour ne pas diviser ses partisans,

répondit que l'usage du vin, dans la communion, était permis aux

laïques, sans être nécessaire. Cette réponse, au lieu de fixer le

point en litige, accrut la violence des discussions, et Jean Huss fut

invité de nouveau à se prononcer, d'une manière décisive, sur ce

sujet. Il vit bien que sa réponse lui serait fatale devant le concile,

mais sa conscience ne lui permit pas d'hésiter, et il se prononça pour

l'usage du pain et du vin, s'autorisant de l'exemple du Christ et des

apôtres, et de la tradition de l'Église primitive. Depuis ce temps,

l'usage du pain et du vin est le symbole de ses partisans.

Les souffrances de la prison firent tomber Huss sérieusement malade,

et les médecins du pape ordonnèrent de le transporter dans une prison

plus salubre. Il sortait de maladie, quand la fuite du pape lui valut

de nouvelles souffrances. Cet évènement causa la plus grande

confusion, et il fallut la fermeté de l'empereur pour empêcher le

concile de se séparer. Les moines dominicains, geôliers de Jean Huss,

remirent à l'empereur les clefs de sa prison. Les amis de Jean Huss

conçurent alors l'espoir que l'empereur le délivrerait, ou au moins le

prendrait sous sa garde. Il n'en fut rien: à l'instigation des pères

du concile, l'empereur le livra à l'évêque de Constance, qui l'enferma

dans la prison solitaire du château de Gottlieben, et lui mit les fers

aux pieds et aux mains.

Ces durs traitements soulevèrent en Bohême une indignation

universelle. On discuta, dans des réunions publiques, les moyens de

prévenir les dangers qui menaçaient le favori de la nation. La

noblesse de Bohême adressa à l'empereur comme à l'héritier de la

couronne, une protestation contre les rigueurs qu'on faisait subir à

Jean Huss: elle lui demandait de traiter Jean Huss d'une manière digne

de lui, et de sauver ainsi l'honneur du peuple bohémien, qu'on

insultait par une telle conduite à la face de l'univers entier[50].

[Note 50: L'original de cette protestation se trouve dans la

bibliothèque de la faculté d'Édimbourg.]

Les nobles bohémiens et polonais qui se trouvaient à Constance, firent

de vives remontrances au concile dans le même but. Un Polonais du plus

haut rang, Venceslav Leszczynski de Lezna, se fit remarquer par

l'énergie de ses réclamations en faveur de Jean Huss, qu'il appelait

un défenseur intrépide et zélé de la vérité[51]. Il faut remarquer que

les opinions de Jean Huss n'étaient nullement aussi radicales que

celles de Wiclef. Il voulait surtout réformer des abus que

reconnaissaient également les plus zélés catholiques; mais il

n'admettait nullement les opinions qu'un siècle plus tard Luther,

Zwingle, Calvin, proclamaient sur la papauté. Quelques-uns de ses

partisans, il est vrai, avaient adopté les opinions des Vaudois. Mais,

quant à Jean Huss, il n'était jamais allé aussi loin. La haine

violente que le clergé lui portait venait en partie de ses opinions

particulières sur certains points de théologie, mais surtout de la

façon dont il voulait trancher les difficultés. Il en appelait

toujours aux Écritures, et soumettait les livres saints au jugement du

peuple, au lieu de les réserver au jugement du clergé. C'était là un

véritable principe révolutionnaire. Admis pour des sujets de médiocre

importance, il pouvait s'appliquer aux questions les plus vitales, et

établir le droit du jugement privé, ce grand principe que proclama la

Réformation au XVIe siècle. Les pères du concile le sentaient bien,

aussi des hommes tels que le cardinal Pierre d'Ailly, ce grand

défenseur des réformes dans le clergé, combattaient-ils violemment les

opinions de Jean Huss, et le considéraient-ils comme rebelle à

l'autorité de l'Église.

[Note 51: Voir mon _Histoire de la réformation en Pologne_, vol. 1,

62-64.]

Le 5 juin 1415, Jean Huss comparut devant le concile qui lui montra le

manuscrit de son traité sur l'Église, d'où l'on avait extrait les

chefs de l'accusation portés contre lui, et lui demanda si c'étaient

bien là ses sentiments. Jean Huss répondit que oui, et déclara qu'il

était prêt à les justifier et à rétracter toutes les erreurs dont on

le convaincrait, les Écritures à la main. Cette réponse souleva des

clameurs universelles. On lui répliqua qu'il ne s'agissait pas de

discuter les Écritures, mais de rétracter les opinions que l'Église,

c'est-à-dire le pape et les cardinaux, sous l'inspiration immédiate de

Dieu, déclarait erronées. Jean Huss protesta de sa haine pour toute

erreur, et se mit à exposer ses croyances religieuses. Des voix

nombreuses couvrirent la sienne, et lui répondirent qu'on ne lui

demandait pas ses opinions. Il devait se taire et se contenter de

répondre aux questions qu'on lui adresserait. Le tumulte dépassa

bientôt toutes les bornes. Jean Huss déclara qu'il attendait plus de

dignité, de bienveillance et de modération d'une assemblée aussi

vénérable. Il se défendit avec tant d'éloquence et de talent, qu'il

réussit à réfuter la première accusation portée contre lui. Cependant

tant d'efforts l'avaient épuisé, et il devint nécessaire de le

reconduire en prison.

On lui laissa un jour de répit, et on reprit son procès le 7 juin. On

l'accusa d'avoir, sur la transsubstantiation, des doctrines contraires

à celles de l'Église, et, comme preuve, on produisit les dépositions

des témoins. Huss nia la vérité de l'accusation, et força les juges à

l'abandonner. D'autres accusations furent portées, et ses juges

exigèrent de lui une soumission absolue au concile. Huss demandait

qu'on prouvât ce dont on l'accusait, quand l'empereur, qui était

présent, le trahit lâchement. Il déclara que, malgré le sauf-conduit

qu'il avait accordé, instruit aujourd'hui qu'une promesse faite à un

hérétique n'est pas valide, il lui retirait sa protection et

l'invitait à s'en remettre à la décision du concile. Cette déclaration

si inattendue décida du sort de Jean Huss; il le vit bien; il remercia

l'empereur de la protection qu'il lui avait accordée jusque là; mais,

vaincu par tant d'émotions, il perdit connaissance et ne revint à lui

qu'en prison.

Le lendemain, on reprit le jugement pour la troisième et la dernière

fois. On incrimina les opinions qu'il avait exprimées si souvent à

Prague, et avec tant de force, sur l'Église, le pape et les cardinaux.

On lui reprocha surtout la soumission qu'en certaines circonstances il

réclamait du clergé à l'égard du pouvoir séculier. Jean Huss ne

pouvait nier ces opinions si connues, il ne pouvait que les défendre.

On ne le lui permit pas. Le cardinal Pierre d'Ailly résuma les débats,

et laissa à Jean Huss l'alternative, ou de se soumettre sans

conditions à la décision du concile, ou d'entendre prononcer sa

sentence. Huss demanda à exposer ses doctrines d'une manière

détaillée, s'engageant, si le concile les rejetait, à se soumettre à

sa décision. On repoussa cette demande si juste, et on lui imposa la

déclaration suivante:

«Il reconnaissait publiquement que les doctrines contenues dans les

quarante-quatre propositions extraites de ses ouvrages étaient

fausses; il les abjurait et les rétractait pour croire et enseigner le

contraire.»

Huss répondit qu'il ne pouvait pas abjurer ce qu'il n'avait pas

enseigné, et qu'il était contre sa conscience de nier la vérité de

doctrines dont on ne lui avait pas prouvé la fausseté. On l'invita à

se soumettre dans le moment; on lui promit d'adoucir les termes du

désaveu qu'il devait signer. Toutes les représentations, toutes les

prières, le trouvèrent insensible; il déclara que Dieu jugerait entre

le concile et lui, et fut ramené dans sa prison.

L'empereur Sigismond semble avoir redouté l'influence d'un particulier

qui jouissait d'une popularité si grande en Bohême et même en Pologne.

Quel que soit le motif de son changement, il conseilla aux cardinaux

de ne pas croire Jean Huss, s'il rétractait ses opinions, et de le

condamner comme hérétique. Si on le laissait retourner en Bohême, il

détacherait de l'Église cette contrée tout entière et la Pologne, où

son hérésie avait pénétré; il ne fallait pas différer son supplice, il

voulait y assister et il promettait le même traitement à Jérôme de

Prague, le plus ardent et le plus capable de ses disciples. Ces

paroles, si agréables aux cardinaux, furent entendues des nobles de la

Bohême qui avaient accompagné Jean Huss, et de Pierre Mladenowicz,

disciple de Huss. Ce dernier avait suivi son maître à Constance, il

assista à son procès et à son supplice, et a laissé une histoire de ce

procès, à laquelle nous avons emprunté notre récit. Les nobles et

Pierre Mladenowicz allèrent immédiatement prévenir Jean Huss du sort

qui l'attendait, et l'exhorter, puisqu'il devait sceller de sa mort

ses opinions, à ne pas céder sur un seul point à ses adversaires.

Avec le caractère de Jean Huss, la recommandation était superflue. Ils

firent connaître aussi à leurs partisans de Bohême la conduite de

l'empereur. Cette nouvelle souleva de grandes agitations, on tint des

assemblées dans plusieurs villes et on envoya au concile des

représentations qui devaient être aussi inutiles que les précédentes.

Les lettres que de sa prison Jean Huss adressait à ses partisans,

devenaient plus ardentes à mesura que sa fin approchait. Il les

exhortait sans cesse à ne croire que la parole du Christ, à résister

fermement au concile, qui traitait les Bohémiens en ennemis en

refusant de les convaincre par le raisonnement, et à rester fidèlement

attachés à la communion sous les deux espèces que le Christ et ses

apôtres avaient introduite. Jean Huss insista davantage sur cette

doctrine, lorsque le concile eut rendu un décret pour interdire aux

laïques l'usage du calice, et déclaré hérétiques tous ceux qui

résisteraient à sa décision.

Le concile présenta à Jean Huss différentes formules d'abjuration où

il rétractait ses opinions et se soumettait à l'Église.

Les plus illustres cardinaux le visitèrent souvent dans sa prison, et

par la persuasion, les promesses et les offres de toute sorte,

essayèrent d'obtenir de lui une rétractation. Plusieurs députations du

concile discutèrent avec lui sur les points condamnés, mais ne purent

ébranler les convictions qu'il avait de leur vérité. Il leur demandait

des preuves tirées de l'Écriture ou du sens commun, tandis qu'ils ne

lui apportaient que des décisions de conciles et lui demandaient une

soumission absolue à leur autorité.

Le 1er juillet, Jean Huss envoya au concile sa dernière déclaration:

il ne pouvait pas, il ne voulait pas abjurer aucune de ses opinions,

avant qu'on lui eût prouvé leur erreur l'Écriture à la main.

Le concile ayant perdu l'espoir d'amener Huss à une rétractation, fixa

son supplice au 6 juillet 1415. En ce jour, une immense réunion de

princes et de seigneurs ecclésiastiques et laïques, eut lieu sous la

présidence de l'empereur, dans la cathédrale de Constance. On avait

dressé dans la nef un échafaud élevé, avec une petite cellule en bois

où étaient suspendus les vêtements d'un prêtre catholique romain. À la

vue de cet appareil, Huss comprit ce qu'il signifiait. Il se jeta

alors à genoux, et se mit à prier, prosterné à terre. Pendant ce

temps, l'évêque de Londres adressait à l'empereur, assis sur un trône,

un long discours qui se terminait ainsi:

«C'est pour cette sainte oeuvre que vous avez été choisi par Dieu, élu

dans le ciel plutôt que sur la terre, placé sur le trône par le Roi du

ciel plutôt que par les princes de l'Empire, c'est pour détruire par

le glaive impérial les hérésies et les erreurs que nous avons

condamnées. Dieu vous a accordé pour l'accomplissement de cette sainte

mission, la sagesse de la divine vérité, le pouvoir de la majesté

royale, en vous disant: «Je place ma parole dans ta bouche, et je

t'inspire ma sagesse, je t'ai élevé au-dessus des nations et des

royaumes, je t'ai soumis les peuples pour que tu exécutes mes

jugements et détruises l'iniquité.» Frappez donc les hérésies et les

erreurs, frappez surtout cet hérétique obstiné, dont la méchanceté et

la pestilence ont infecté plusieurs royaumes. Voilà l'oeuvre qui vous

est assignée, glorieux prince, voilà l'oeuvre que vous devez

accomplir, puisque l'autorité de la justice vous appartient. La

bouche des enfants et des nouveau-nés chantera elle-même vos louanges,

et votre mémoire vivra éternellement pour avoir détruit de si grands

ennemis de la vraie foi: puisse Jésus-Christ vous accorder la grâce

d'accomplir votre pieuse mission.»

Après ces odieuses paroles, on lut du haut de la chaire, le résumé du

procès de Jean Huss. Jean Huss essaya en vain de présenter quelques

observations relatives à divers passages de ce résumé, puis,

reconnaissant l'inutilité de ses efforts, il se mit à genoux et se

recommanda à Dieu et à son Sauveur. Mais un évêque l'ayant accusé de

s'être donné pour la quatrième personne de la Divinité, il défia

l'évêque de lui citer personne qui l'ait entendu s'exprimer ainsi, et

comme l'évêque ne pouvait répondre, il s'écria: «Quel est mon malheur

d'entendre de tels blasphèmes! j'en appelle à vous, ô Christ, dont ce

concile condamne publiquement la parole.» On lut ensuite la sentence

du concile qui condamnait au feu les écrits de Jean Huss, le dégradait

lui-même de la dignité ecclésiastique, et le livrait au pouvoir

temporel. Après la lecture de la sentence, sept évêques s'approchèrent

de Jean Huss et l'invitèrent à se revêtir des vêtements sacerdotaux.

Ils l'engagèrent ensuite à rétracter ses erreurs, au nom de son

honneur et de son salut éternel. Jean Huss monta sur l'échafaud sans

répondre et s'adressa ainsi à la foule qui se pressait dans l'Église:

«Les évêques m'ordonnent de confesser devant vous mes erreurs; si

cette rétractation n'eût entraîné que la perte de mon honneur mortel,

peut-être m'auraient-ils persuadé de satisfaire leur désir. Mais je

suis ici sous les yeux du Dieu Tout-Puissant, et je ne puis les

contenter sans déshonorer son nom et sans m'exposer moi-même aux

reproches de ma conscience. Je n'ai jamais enseigné ce qu'on me

reproche: j'ai toujours cru, écrit, enseigné et prêché le contraire.

Pourrais-je lever les yeux au ciel, pourrais-je regarder en face ceux

que ma voix a instruits et dont le nombre est si grand, si j'avais

ébranlé dans leur coeur des croyances aussi saintes? Mon exemple

a-t-il jeté dans le doute et l'incertitude tant d'âmes, tant de

consciences, éclairées par les propres paroles de la Sainte-Écriture,

par la pure doctrine de l'Écriture, et ainsi mises en garde contre les

atteintes du mal? Non, non, j'ai toujours regardé le salut de tant

d'âmes comme plus précieux que la conservation de leur corps

périssable.» Les évêques interrompirent ses paroles, le firent

descendre et le dégradèrent de sa dignité sacerdotale. Un évêque lui

prit des mains le calice en disant: «Ô Judas, maudit pour avoir

abandonné les voies de paix et conspiré avec les Juifs, nous te

retirons la coupe du salut.» Huss, répondit: «J'ai confiance dans Dieu

le Père et dans Jésus-Christ, je souffre en leur nom, et ils ne me

retireront pas la coupe du salut. J'ai même la ferme assurance de m'y

abreuver aujourd'hui dans son royaume.» Chaque évêque s'approchait de

lui à son tour et lui retirait un vêtement sacerdotal en maudissant

ses hérésies. À chacun, Huss répondait qu'il souffrait patiemment ces

blasphèmes en considération de Jésus-Christ, son divin maître. À la

fin de la cérémonie, quand il s'agit d'enlever la tonsure cléricale,

quelques évêques voulaient se servir de rasoirs, les autres employer

des ciseaux. Huss se retourna du côté de l'empereur qui, de son trône,

voyait cette contestation, et lui dit avec calme: «Je m'étonne,

qu'étant aussi cruels les uns que les autres, ils ne soient pas même

d'accord sur leurs cruautés.» Enfin, ils se décidèrent à couper avec

des ciseaux la peau du sommet de la tête. Après cette cruelle

opération, ils annoncèrent que l'Église, l'ayant privé de tous ses

ornements et priviléges, ils n'avaient plus qu'à le livrer à

l'autorité temporelle. Ils se rappelèrent, cependant, qu'ils avaient

oublié quelque cérémonie, et ils apportèrent un capuchon en papier où

l'on avait représenté trois horribles figures de démons avec cette

inscription: «Hérésiarque.» Huss s'écria en voyant le capuchon: «Notre

Seigneur Jésus-Christ a porté pour moi une couronne d'épines, pourquoi

ne porterais-je pas pour la glorification de son nom cet ignominieux

capuchon.» Les évêques lui posèrent le bonnet sur la tête en disant:

«Nous livrons ton corps aux flammes et ton âme aux démons.» Huss se

contenta de lever les yeux et de dire: «Ô Jésus-Christ, je remets

entre tes mains mon âme que tu as rachetée.»

Les évêques retournèrent alors trouver l'empereur, et livrèrent Jean

Huss au pouvoir séculier. Sigismond ordonna au duc de Bavière, qui

était placé à ses pieds, le globe impérial dans la main, de recevoir

Jean Huss des mains des évêques, et de le livrer aux exécuteurs.

Le duc, suivi de tous les bourgeois armés de la ville, conduisit

immédiatement Jean Huss au lieu du supplice. En quittant l'Église,

celui-ci vit brûler en un tas ses écrits et ceux de ses disciples. Il

sourit doucement à ce spectacle: il sentait bien que ce feu ne brûlait

pas la semence qu'il avait laissée derrière lui. Pendant tout le temps

que cette triste procession mit à se rendre au lieu du supplice, Jean

Huss s'adressa au peuple dont les longues bandes se pressaient sur la

route; il soutenait que sa mort n'avait pas pour cause une hérésie

quelconque, mais la haine de ses ennemis qui avaient réuni contre lui

les accusations les plus fausses.

Le lieu de l'exécution était situé au-delà de la porte de Gottlieben:

c'était une voirie où on écorchait les animaux; on avait même laissé à

dessein quelques cadavres pour accumuler les outrages. En y arrivant,

Jean Huss montra une constance noble et sereine. Il se mit à genoux,

et d'une voix haute et claire il chanta les versets 31 et 81 des

Psaumes et pria avec ferveur. Les assistants, en voyant sa piété, se

disaient unanimement: «Nous ne savons ce qu'il a fait auparavant; pour

le moment nous le voyons prier, et nous entendons ses prières ardentes

et ses pieuses paroles.» Un, entre autres, invita un prêtre qui

suivait à cheval le cortége, à confesser le martyr; le prêtre répondit

qu'on devait refuser à un hérétique ce moyen de salut. Huss s'était

cependant confessé à un moine dans sa prison. Mladenowicz ajoute même

en rapportant cette circonstance: «Le Christ, ignoré du monde, habite

même parmi ses ennemis[52].»

[Note 52: J'ai dit plus haut qu'il fut témoin oculaire de tout ce qui

se passa, et que ce récit lui est surtout emprunté.]

Pendant la prière de Jean Huss, son capuchon tomba de sa tête; un

soldat le replaça en disant qu'il devait être brûlé avec les démons,

les maîtres qu'il avait servis. Le bourreau lui ordonna de monter; il

obéit en s'écriant: «Ô Seigneur Jésus-Christ, soutenez-moi, faites que

je puisse supporter avec fermeté la mort cruelle et ignominieuse à

laquelle on m'a condamné pour avoir prêché la sainte parole de

l'Évangile.» Il se tourna ensuite vers les assistants; mais le duc de

Bavière lui défendit de parler, et ordonna à l'exécuteur de le

dépouiller de ses habits et de l'attacher au poteau avec les mains

liées derrière le dos. Le bourreau obéit; mais, comme Huss avait le

visage tourné vers l'Orient, il fut, en sa qualité d'hérétique, tourné

d'un autre côté du poteau. Après qu'il eut remercié l'exécuteur de la

douceur avec laquelle il accomplissait ses fonctions, on lui passa

autour du cou une chaîne qui le liait au poteau. Huss dit qu'il était

heureux de supporter ces tourments pour la défense de la foi, quand le

Sauveur avait porté un fardeau plus pesant encore. On entassa alors du

bois et de la paille autour de lui, jusqu'à la hauteur des genoux. À

ce moment, le maréchal de l'empereur, Haupt de Pappenheim, survint et

le somma au nom de l'empereur de rétracter ses erreurs. Huss répondit:

«Qu'ai-je à rétracter, puisque je ne suis convaincu d'aucune erreur?

J'ai toujours prêché la vérité et l'Évangile de Notre-Seigneur

Jésus-Christ, et je meurs avec joie pour lui.» À ces mots, le messager

impérial joignit ses mains au-dessus de sa tête, et partit:

l'exécuteur alluma aussitôt le feu. Huss s'écriait: «Jésus-Christ,

fils du Dieu vivant, ayez pitié de moi!» Comme il le répétait pour la

troisième fois, le vent chassa sur lui les flammes et la fumée qui

l'étouffèrent. On vit toutefois son corps s'agiter pendant le tempe

nécessaire pour dire trois fois la prière du Seigneur.

Quand le bûcher fut consumé, on trouva la partie supérieure de son

corps suspendue au poteau par la chaîne sans être consumée. On apporta

aussitôt d'autre bois, on abattit le poteau et on consuma complètement

jusqu'aux derniers restes. Le coeur, qui était tombé du corps et

s'était brisé, fut réduit à coups de bâton en petits morceaux et brûlé

à part. On jeta dans les flammes les habits que Jean Huss avait portés

au supplice, et quand tout fut bien consumé, on recueillit avec soin

les cendres et on les jeta dans le Rhin.

Ainsi périt le grand réformateur des Slaves. Quoiqu'il n'ait pas

attaqué les dogmes de l'Église catholique romaine, comme le firent

plus tard les réformateurs du XVIe siècle, il établit cependant le

principe fondamental du protestantisme, c'est-à-dire l'appel à

l'autorité des Écritures et non à celle de l'Église.

Il me reste à ajouter quelques mots sur Jérôme de Prague, le plus

éminent des disciples de Jean Huss, que le concile de Constance fit

périr comme son maître. En partant de Bohême, Huss, qui connaissait

l'ardeur de Jérôme et la haine que le parti romain lui portait, lui

défendit de le suivre à Constance. Malgré cette défense, Jérôme y

arriva le 4 avril 1415, et, le 7 du même mois, il afficha à la porte

de l'Hôtel-de-ville et aux portes de toutes les églises, une demande

rédigée en trois langues (latin, allemand, bohémien) et adressée à

l'empereur et au concile. Il y réclamait un sauf-conduit pour venir

assister son ami Jean Huss dans son procès. Le concile répondit, le

17, qu'il le défendrait contre la violence, mais non contre la

justice, et qu'il le mettrait en jugement. Cette réponse l'engagea à

décliner la tendre miséricorde des prélats, et il retournait en

Bohême, lorsque, près des frontières, il fut saisi, ramené et enchaîné

à Constance le 23 mai, et jeté en prison avec des fers pesants aux

mains et aux pieds. Ces durs traitements, son inquiétude pour son ami,

lui causèrent une cruelle maladie qui lui abattit le corps et

l'esprit. Dans cet état pitoyable, quelques membres du concile lui

persuadèrent de se rétracter. Il le fit en public le 11 septembre

1415, et, sur la demande du concile, renouvela sa rétractation le 23

du même mois. Il y déclarait qu'il était prêt à faire pénitence de ses

fautes, et qu'il se soumettait d'une manière absolue à l'autorité du

concile.

Cette conduite disposa favorablement pour lui les prélats; ils

proposaient déjà de le mettre en liberté, lorsque le clergé de Bohême

y mit opposition, en déclarant qu'il ne croyait pas à sa sincérité et

en apportant de nouvelles accusations contre lui. Une nouvelle

commission d'enquête fut nommée sous l'influence de ses plus cruels

ennemis. Elle l'accusa d'être depuis sa jeunesse l'ami de Jean Huss et

un zélé partisan de Wiclef, d'avoir rapporté ses ouvrages en Bohême et

de l'honorer comme un saint, d'avoir dirigé toutes les attaques contre

le clergé, traité d'idolâtrie le culte des images des saints, profané

des reliques, insulté publiquement le pape et le clergé, etc., etc.

Jérôme demanda à se défendre en public; on le lui permit en présence

de tout le concile, le 23 mai 1416. Il réfuta tous les chefs

d'accusation dirigés contre lui, avec tant d'éloquence, de finesse, de

savoir sacré et profane, qu'il inspira la plus vive admiration à

l'illustre savant italien Poggio Bracciolini. Ce dernier, qui était

présent comme secrétaire du concile, va jusqu'à comparer Jérôme à

Socrate. Il reprit sa défense le 26 du même mois, avec autant de

succès. Mais, invité à répéter sa rétractation, au lieu d'obéir il fit

avec la plus grande éloquence le panégyrique de son ami Jean Huss, il

proclama son innocence, sa justice, et même sa sainteté; il s'emporta

avec violence contre les Allemands, les accusant d'être les ennemis

les plus acharnés de la Bohême, et d'avoir juré sa perte comme celle

de son ami Jean Huss, parce que tous deux avaient le plus contribué à

leur enlever leurs injustes priviléges dans l'Université de Prague.

C'était pour satisfaire leur désir insatiable de vengeance qu'ils le

poursuivaient. Le plus grand péché qu'il eût commis, ajoutait-il,

c'était d'avoir désavoué, sous la contrainte des circonstances, les

doctrines de Jean Huss; mais il y adhérait maintenant de toute son

âme, et il était prêt à endurer pour elles, toutes sortes de

souffrances et de supplices.

On ne peut décrire l'impression que fit sur les auditeurs ce discours

de Jérôme auquel on s'attendait si peu. On le ramena en prison et on

essaya tous les moyens possibles de persuasion pour le décider à une

rétractation. Il ne voulut rien écouter. Il fut donc condamné, le 30

mai 1416, à être dégradé comme Jean Huss, de sa dignité

ecclésiastique, et à être brûlé vif dans le même endroit où celui-ci

avait reçu la palme du martyre. Arrivé au lieu fatal, il baisa le sol

sur lequel Huss avait marché, se dépouilla lui-même de ses vêtements,

pria avec ferveur tandis qu'on l'attachait au poteau, et présenta ses

mains à l'exécuteur. On l'entoura jusqu'au cou d'un amas de bois mêlé

de paille, et comme on allumait le feu par derrière, il dit à

l'exécuteur: «Allume le feu sous mes yeux; j'ai eu peur du feu, mais

maintenant je ne pourrai reculer.» Il se mit alors à chanter un hymne

sacré, et les flammes l'entouraient déjà de tous côtés, qu'on

l'entendait encore répéter dans la langue de ses pères: «Dieu puissant

et mon père, ayez pitié de moi et oubliez mes péchés!» On brûla ses

vêtements; et quand tout fut éteint, on recueillit soigneusement les

cendres et on les jeta dans le Rhin, comme on avait fait pour celles

de Jean Huss.

Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais) · 第 6 / 68 题