LES SLAVES.

Origine de nom des Slaves. -- Hérodote en parle. -- Tacite, Pline

et Ptolémée en font mention. -- Ils s'étendent au Sud et à

l'Ouest. -- Leur caractère et leurs moeurs. -- Conquête et

extermination des peuples situés entre l'Elbe et la Baltique. --

Quelques mots sur les Wendes de la Lusace. -- Oppression des

Slaves par les Germains, et leur résistance au Christianisme. --

Renaissance de l'animosité nationale entre les Allemands et les

Slaves à notre époque. -- Religion des anciens Slaves. --

Hospitalité, caractère doux et pacifique, probité des Slaves

idolâtres attestée par les missionnaires chrétiens. -- Anecdote

qui rappelle les peuples hyperboréens. -- Leur bravoure et leur

habileté militaire. -- Leur courage à supporter les fatigues et

les tourments. -- Progrès rapide du Christianisme parmi eux, dès

qu'il est prêché dans leur langue. -- Royaume de la

Grande-Moravie. -- Traduction des Écritures en slavon, et

introduction de la langue nationale dans le culte religieux par

Cyrille et Méthodius. -- Persécution de ce culte par l'Église

catholique romaine. -- Les rois de France prêtaient leur serment

de couronnement sur un exemplaire des Évangiles slaves.

Un écrivain éminent d'Allemagne, Herder, fait remarquer que les

nations slaves occupent une plus large place sur la terre que dans

l'histoire. La distance qui séparait de l'Empire romain les pays

habités d'abord par ces peuples, lui paraît en être la principale

raison. Ils ne furent connus sous le nom de Slaves que dans le VIe

siècle par les écrivains byzantins[7], et ceux de l'Europe

occidentale. Toutefois, le père des historiens n'avait pas ignoré

leur existence; car, on ne peut, un seul instant, mettre en doute que

les peuples cités par Hérodote dans le livre de ses histoires qui a

nom _Melpomène_, les Callipèdes, les Halisoniens, les laboureurs

scythes, etc., ne soient des Slaves. Si l'on considère leur immense

population, ils ont autant de titres à être une nation autochtone

d'Europe, que les Grecs, les Latins, les Celtes et les Germains. Ils

ne sont pas venus dans cette partie du globe en même temps que les

Huns, les Goths, etc., comme quelques auteurs l'ont supposé. Pline,

Tacite et Ptolémée font mention des Slaves sous le nom de Vindes, de

Serbes, de Slavani, etc.; mais ils n'ont commencé à être bien connus

de l'Ouest et du Sud de l'Europe, qu'après être sortis de leurs

positions primitives à l'Est de la Vistule et au Nord des monts

Carpathes, et s'être étendus par degrés au Sud et à l'Occident.

[Note 7: Les auteurs qui ont parlé des Slaves dans le VIe siècle,

sont: Procope, Jornandès, Agathias, l'empereur Maurice, Jean de Biclar

et Ménandre. Ils les appellent Sclavènes ou Sclaves. Ces formes sont

des corruptions du mot Slaves, ou Slavènes, employé par le peuple même

et par les écrivains allemands qui ont été en rapport avec les Slaves

de la Baltique, tels qu'Adam de Brême, Helmold, etc. L'étymologie du

nom de _Slave_, a été entendue de diverses façons. Les uns dérivent ce

nom du mot _slava_ qui signifie _gloire_ dans tous les dialectes

slaves; et cette opinion semble confirmée par le grand nombre de mots

slaves qui en viennent d'une manière incontestable; par exemple:

_Stanislav_ (Stanislas), fondateur de gloire; _Promislav_, sentiment

de la gloire; _Vladislav_, dominant la gloire, etc. D'autres

étymologistes tirent le même nom de _slovo_, qui signifie, dans tous

les dialectes slaves, _parole_ ou _mot_. Ils s'appuient sur ce fait

que, dans tous les dialectes, on emploie un a ou un o indifféremment,

_slavanié_ ou _slovanié_[7-A]. Pour justifier leur étymologie, ils

allèguent une circonstance curieuse, c'est que toutes les nations

slaves donnent aux Allemands le nom de _Niemietz_, c'est-à-dire

_muets_. Ils expliquent ainsi ce nom. Les Slaves, ne pouvant

comprendre les étrangers, croyaient qu'ils n'avaient qu'un langage

inarticulé, et les appelaient, pour ce motif, _niem_ ou _muets_. Au

contraire, persuadés que seuls ils possédaient le don de la parole (du

moins, intelligible pour eux), ils s'appelaient _Slovanié_,

c'est-à-dire, hommes qui ont le don de la parole. Quelle que soit la

véritable étymologie du nom _Slaves_, on ne peut douter que cette

dénomination de Slaves, Sclaves, Esclaves, Schiavi, ne vienne du grand

nombre des Slaves de la Baltique vendus dans les marchés par les

conquérants germains, ou réduits à un esclavage rigoureux sur leur sol

natal. (Cette circonstance sert à expliquer l'antipathie nationale qui

divise la race allemande et la race slave, et qui, il est triste de

l'avouer, s'est réveillée récemment, en plusieurs occasions, avec une

animosité digne des temps les plus barbares.) On doit remarquer aussi

que tous les écrivains occidentaux appellent les Slaves, _Slavini_,

_Sclaves_, et même _Vinidæ_, _Venedes_ et _Wendes_; ce dernier nom a

été donné par les Allemands aux Slaves de la Baltique, et s'applique

maintenant à ceux de la Lusace et de la Saxe qui s'intitulent

eux-mêmes Serbes. Il est impossible d'établir l'origine de cette

dénomination donnée aux Slaves par les Allemands, ainsi que par les

Finnois et les Lettoniens, mais dont eux-mêmes ne peuvent se rendre

compte; en un mot, de toutes les conjectures faites sur ce sujet,

aucune n'a abouti à un résultat satisfaisant. Je ferai seulement

remarquer que ce n'est pas un cas exceptionnel, qu'on trouve beaucoup

de nations qui ont reçu des étrangers des noms bien différents de ceux

qu'elles se donnent à elles-mêmes. Ainsi, les Allemands s'appellent

_Deutsche_, et sont appelés Allemands par les Français; Germains par

les Anglais comme par les Romains; Niemtzy par les Slaves et les

peuples de l'Est. Les peuples appelés Finnois par les Européens de

l'Occident, s'appellent Suomi ou Suomalaiset et reçoivent des Slaves

le nom de Tchoudy.]

[Note 7-A: Ce qui est la plus probable, c'est que les mots _slovo_,

parole, verbe, discours ([Grec: logos] des Grecs), et _slava_, gloire,

n'étaient, dans l'origine, qu'un seul et même mot employé dans deux

sens différents. L'idée de la gloire, en effet, ne naît que de la

notoriété qu'acquiert un nom ou un évènement divulgué par la parole.

Les verbes _slavit_ et _slovit_, et leurs dérivés _vistavit_ et

_vistovit_, etc., signifiaient probablement, dans l'origine, à peu

près la même chose: _divulguer, développer par la parole_. Le mot

latin _fama_ et le mot français _renommé_ n'ont pas une autre

étymologie. (N. d. T.)]

Les causes de cette émigration extraordinaire sont inconnues; on

l'attribue à une surabondance de population et à la pression exercée

par les nations étrangères de l'Est et du Nord. Quoi qu'il en soit,

cette émigration différa entièrement de l'émigration des races

teutoniques qui conquirent les provinces situées au sud-ouest de

l'Empire romain et des invasions des hordes asiatiques, des Huns, par

exemple, des Avares, et, dans les derniers temps, des Tartares et des

Mongols. Ce fut une invasion pacifique; ils venaient, non dévaster,

mais fonder des colonies. L'écrivain allemand Herder, cité au

commencement de ce chapitre, retrace parfaitement, ainsi qu'il suit,

cet épisode si important dans l'histoire de l'humanité.

«Nous rencontrons, dit-il, les Slaves, pour la première fois sur le

Don, parmi les Goths, plus tard sur le Danube, au milieu des Huns et

des Bulgares. Ils ont souvent porté le trouble dans l'Empire romain en

se réunissant à ces nations, surtout comme leurs associés, leurs

auxiliaires et leurs vassaux. Malgré quelques expéditions, ils ne

formèrent jamais, comme les Germains, un peuple de guerriers

entreprenants et aventureux. Au contraire, ils suivirent pour la

plupart les peuplades teutoniques, occupant paisiblement les terres

que celles-ci avaient évacuées, et se trouvèrent à la fin maîtres du

vaste territoire qui s'étend du Don à l'Elbe et de la mer Adriatique à

la mer Baltique. Sur le versant septentrional des monts Carpathes,

leurs établissements, à partir de Lunebourg, couvraient le

Mecklembourg, la Poméranie, le Brandebourg, la Saxe, la Lusace, la

Bohême, la Moravie, la Silésie, la Pologne et la Russie; au-delà de

ces montagnes, ils s'étaient d'abord établis en Moldavie et en

Valachie, et s'étendirent de plus en plus jusqu'à ce que l'empereur

Héraclius les eût admis en Dalmatie. Ils étaient aussi très nombreux

en Pannonie, et s'étendirent du Frioul à l'extrémité sud-est de la

Germanie, de sorte que leur territoire avait pour limites l'Istrie, la

Carinthie et la Carniole. En un mot, les pays qu'ils possédaient

forment la partie la plus étendue de l'Europe que, même maintenant,

une seule nation puisse occuper. Ils s'établirent dans les pays

abandonnés par les autres peuples, comme agriculteurs et comme

pasteurs; cette occupation pacifique fut un grand bienfait pour ces

contrées dépeuplées par l'émigration de leurs premiers habitants et

dévastées par le passage destructeur des nations étrangères. Ces

peuples étaient adonnés à l'agriculture et aux divers arts

domestiques; ils faisaient des amas de blé, élevaient les bestiaux, en

un mot, ils cherchaient à tirer parti de tous les produits de leur

sol et de leur industrie. Le long des côtes de la Baltique, à partir

de Lubeck, ils construisirent quelques ports de mer. Vineta, entre

autres villes, située dans l'île de Rugen[8], fut l'Amsterdam des

Slaves. Ils entretinrent un commerce assidu avec les Prussiens et les

Lettoniens, comme le prouve la langue de ces peuples. Ils fondèrent

Kioff sur le Dnieper et Novgorod sur le Wolkhow; ces deux villes

devinrent des comptoirs florissants, elles reliaient le commerce de la

mer Noire à celui de la Baltique, et distribuaient les produits de

l'Orient, au Nord et à l'Ouest de l'Europe. En Allemagne, ils

travaillaient aux mines; ils savaient fondre et couler les métaux,

préparer le sel, manufacturer la toile, brasser l'hydromel, planter

des arbres fruitiers et mener, suivant leur usage, une vie joyeuse,

embellie par la musique. Ils étaient charitables et hospitaliers à

l'excès, vains de leur indépendance quoique soumis et obéissants,

ennemis de la fraude et du vol. Toutes ces qualités cependant ne les

garantissaient pas de l'oppression, ils contribuèrent eux-mêmes à la

perte de leur liberté. En effet, comme ils n'ont jamais combattu pour

la domination du monde, ils n'ont jamais eu de princes héréditaires

belliqueux, d'eux-mêmes ils ont payé tribut pour occuper en paix leur

contrée, et furent toujours opprimés par les autres nations, surtout

par les peuples de race germanique.

[Note 8: Ceci est une erreur. Vineta ou Julin était située à

l'embouchure de l'Oder et non dans l'île de Rugen.]

»Les richesses qu'ils devaient au commerce, furent évidemment la cause

des attaques dont ils furent l'objet depuis Charlemagne[9]; la

religion chrétienne en était le prétexte: il convenait bien mieux à

l'héroïque nation des Francs de traiter en esclave un peuple

industrieux, adonné à l'agriculture et au commerce, que de s'appliquer

eux-mêmes à ces arts pacifiques. Ce que les Francs avaient commencé,

les Saxons l'achevèrent. Les Slaves furent ou exterminés ou réduits en

esclavage en masse, par provinces, et les évêques et les nobles se

partagèrent leurs dépouilles. Les Allemands du Nord ruinèrent leur

commerce sur la Baltique. Vineta périt misérablement sous les coups

des Danois, et ce qui reste de ce peuple en Allemagne, peut se

comparer aux Péruviens échappés aux Espagnols. Est-il donc étonnant

qu'après des siècles d'esclavage, avec l'exaspération profonde de ce

peuple contre ces despotes et ces brigands qui se paraient du nom du

Christ, leur caractère, si doux jadis, soit devenu cruel, dissimulé,

et ait dégénéré en une indolence servile? Et cependant leur ancien

caractère se laisse encore apercevoir, là surtout où ils jouissent de

quelque degré de liberté[10].» (_Ideen zur Philosophie der

Menschheit_, vol. IV, chap. IV.)

[Note 9: Le mot _attaque_ est faible; _brigandages_ et _rapines_

seraient plus conformes à la vérité.]

[Note 10: L'âme généreuse de Herder exprimait, il y a quatre-vingt

ans, ces regrets sur la décadence du caractère national des Slaves qui

subsistent encore en Allemagne, c'est-à-dire des Wendes de la Lusace.

Ils avaient pour fondement des données inexactes fournies par des gens

envieux et mal disposés, ou bien ce malheureux état de choses a

disparu avec les progrès de la civilisation. Elle a mis fin à

l'oppression qui pesait sur ces restes de la race slave en Allemagne:

on le voit d'une manière évidente, d'après le portrait suivant de

cette population fait par un écrivain moderne d'Allemagne:

«C'est un peuple (les Wendes) vif, robuste, laborieux, appliqué

aux travaux de l'agriculture et de la pêche. Son assiduité à

l'église, les souhaits et les expressions pieuses qu'il emploie

souvent, sa droiture et la pureté de ses moeurs, témoignent de la

force de ses sentiments religieux. On s'accorde à reconnaître sa

frugalité, sa propreté, sa fidélité conjugale, et une foule

d'autres excellentes qualités. Les Wendes sont pacifiques, et,

comme beaucoup d'autres peuples slaves, ils n'ont pas d'esprit

militaire; cependant ils sont pleins d'audace pour défendre leurs

foyers, et leurs recrues bien disciplinées ont mérité, en maintes

occasions, le renom de vaillants soldats. Malgré la plus dure

oppression, malgré l'esclavage de la glèbe, les Wendes ont

conservé la bonne humeur, la gaîté qu'ils possèdent comme tous

les autres peuples slaves, et cet esprit modéré et joyeux qui se

retrouve dans leurs chants nationaux, si gais. Des chansons

allègres font retentir les maisons ou les champs, lorsqu'ils

travaillent ou se réunissent en un cercle joyeux. Ils sont, à la

lettre, fous de danse. On voit souvent aujourd'hui les femmes qui

traient les vaches, faire assaut de chants par gageure, et les

bergers jouer sur des trompes ou des cornemuses leurs airs

nationaux. Ces airs sont généralement des airs d'amour,

quelquefois ce sont des plaintes sur la perte ou l'infidélité de

l'objet aimé. Quelques-uns ont un caractère élégiaque, et sont

remplis de pensées enthousiastes et étincelantes d'imagination

sur la beauté de la nature, l'instabilité des choses d'ici-bas,

la destinée humaine, avec une forte tendance au merveilleux.»

(_Blicke in die Vaterlandische Vorzeit von Karl Preusker._

Leipsig, 1843, vol. II, p. 179.)

La faible population qui a sauvé jusqu'ici sa nationalité slave et

n'est pas encore germanisée, bien qu'elle vive au milieu de la race

teutonique, se réduit à environ 144,000 âmes, dont 60,000 subsistent

sous la domination saxonne; le reste appartient à la Prusse; 10,000

environ appartiennent à l'Église catholique romaine; les autres

suivent le luthérianisme. Malgré ce nombre si restreint, ils ont une

littérature nationale, outre la Bible et autres ouvrages de piété.

Elle consiste en collections de chants nationaux, de traditions, de

récits, et aussi en quelques productions modernes. Ils ont une société

littéraire pour le maintien de leur langue et de leur littérature

nationale. Cette société est surtout composée de membres du clergé

catholique et protestant.]

Les Allemands ont exercé sur les Slaves de la Baltique une oppression

qui dépasse tout ce que cette race malheureuse eut à souffrir, au Sud,

des Turcs, à l'Est, des Mongols. En effet, la conduite de ces

infidèles à l'égard des Slaves conquis, fut pleine d'humanité si on la

compare aux traitements que leur firent subir les Allemands baptisés

(car je ne puis les appeler chrétiens). Les Mongols qui conquirent les

provinces du Nord-Est de la Russie, sous les descendants du terrible

Gengis-Khan, et qui sont la personnification des peuples sauvages et

barbares, laissèrent aux chrétiens une liberté entière en religion.

Ils exemptèrent même les membres du clergé et leurs familles de la

capitation imposée aux autres habitants. Ils ne les privèrent point de

leur territoire, et jamais ne leur prescrivirent l'oubli de leur

langue nationale, de leurs moeurs et de leurs coutumes. Les Mahométans

osmanlis, laissèrent aux Bulgares et aux Serbes subjugués, leur foi,

leurs propriétés et leurs institutions locales et municipales. Au

contraire, les chrétiens d'Allemagne, princes et évêques, se

partagèrent les terres des Slaves qui, par provinces entières, furent

exterminés ou réduits en servitude[11].

[Note 11: Herder, cité plus haut.]

Les Turcs admirent les Slaves qui, par force ou par persuasion,

avaient embrassé l'Islamisme (les Slaves de Bosnie), à tous les droits

et priviléges dont ils jouissaient eux-mêmes; quelques-uns occupèrent

les dignités les plus élevées de la Porte ottomane, et même celle de

vizir, tandis que les Allemands étendirent leurs persécutions jusque

sur les descendants chrétiens de leurs victimes. Ils furent réduits en

esclavage, sans pouvoir rester dans les villages habités par les

colons allemands établis sur leurs propres terres. Ils étaient exclus,

en outre, des compagnies ou corporations de commerce.

Une loi, à Hambourg, établissait que quiconque aspirait au titre de

bourgeois de cette ville, eût à prouver qu'il n'était pas d'origine

slavonne. Beaucoup de documents officiels prouvent que les

persécutions des conquérants allemands continuèrent long-temps après

la soumission définitive et la conversion de cette race

malheureuse[12]; un écrivain allemand rapporte que, long-temps après

l'établissement de la religion chrétienne, un Slave, rencontré sur une

grande route et qui ne pouvait justifier d'une façon satisfaisante son

départ de son village, était exécuté sur place ou tué comme un vil

animal[13]. Il ne faut donc pas s'étonner que la langue slave, qui

s'étendait, à l'Ouest, jusqu'à la rivière Eyder, et au Sud, au-delà

des rives de la Saale, ait disparu à la fin: ceux qui le parlaient,

ont été, soit exterminés, soit entièrement dénationalisés et changés

en Allemands[14].

[Note 12: Ainsi, par exemple, Meinhard, évêque d'Halberstadt,

décrétait, en 1248, que les habitants slaves de quelques places

dépendantes du couvent de Bistorf, seraient chassés et remplacés par

des Allemands bons catholiques, au cas qu'ils refusassent d'abandonner

ce qu'il appelle leurs coutumes païennes. L'évêque de Breslau

ordonnait, en 1495, que tous les paysans polonais d'une place appelée

Woitz, apprissent en deux ans l'allemand, sous peine d'expulsion.]

[Note 13: _Gebhardi Geschichte der Wenden_, p. 260. Cet auteur n'est

nullement favorable aux Slaves, et son ouvrage est fait sur les

témoignages d'un autre écrivain allemand, contemporain de ces

événements.--Helmold, _Chronicon Slavorum_.]

[Note 14: Les Slaves, forcés de se conformer extérieurement aux rites

du christianisme, depuis environ soixante ans, se soulevèrent avec

succès contre leurs oppresseurs en 1066 année de la conquête de

l'Angleterre par les Normands. Ils détruisirent toutes les églises,

tous les couvents, sacrifièrent à leurs dieux, dans la ville de

Lubeck, l'évêque de Mecklembourg, et chassèrent de leur pays les

Allemands et les Danois. Krouko, prince de l'île de Rugen, qu'ils

appelèrent au trône, conquit le Holstein, et le conserva à la paix

qu'il fit accepter aux Danois et aux Allemands. Les Slaves rétablirent

le culte idolâtre de leurs pères, et jouirent d'une paix complète

pendant quarante années. Mais Krouko fut tué au commencement du XIIe

siècle. Les agressions des Allemands et des Danois recommencèrent, et

les Slaves soutinrent cette lutte inégale jusqu'en 1168. Cette

année-là, leur roi Pribislav reçut le baptême et fut créé prince de

l'Empire germanique; ses descendants continuent, dans la maison

princière de Mecklembourg, la seule dynastie slave encore subsistante.

L'île de Rugen, le dernier rempart de l'indépendance et de l'idolâtrie

slaves, fut conquise et convertie l'année suivante, 1169, par Waldemar

Ier, roi de Danemark. Les descendants du roi national de l'île se sont

perpétués jusqu'à nos jours, et sont représentés par le prince de

Putbus. La langue slave alla en s'éteignant dans les contrées qui

entourent Leipsig jusqu'à la fin du XIVe siècle, et le dernier homme

qui la parla en Poméranie, mourut, dit-on, en 1404. Le service divin

dans la même langue se continua à Wustrow dans le duché de Lunebourg,

royaume du Hanovre, jusqu'au milieu du XVIIIe siècle. Les habitants du

district de Luchow, situé dans le même duché et qui s'appelle

communément Wendland ou terre des Wendes ou Slaves, parlent encore

aujourd'hui un dialecte particulier d'allemand, mélangé de mots

slavons. Les seuls Slaves de l'Allemagne qui ont conservé leur

nationalité, sont les Wendes de Lusace, dont nous avons déjà parlé.]

En rappelant cet assassinat d'une nation par l'autre, je n'ai pas

écouté les accusations intentées par le parti opprimé. Les plaintes de

la victime se sont perdues dans la suite des temps, et les Slaves de

la Baltique n'ont pas eu, comme les Mexicains, un Ixtlilxochilt, comme

les Péruviens, un Garcilasso de la Vega, pour dénoncer à la postérité

les griefs de leur nation. C'est des oppresseurs eux-mêmes, qu'est

parti le premier témoignage contre les cruautés de leurs compatriotes,

et il faut le dire à l'honneur de l'humanité, il s'est trouvé, parmi

les Allemands, des gens vertueux, de véritables prêtres du Christ, qui

élevèrent une voix courageuse contre la conduite barbare et inhumaine

des princes et des nobles; car, sous le prétexte de convertir les

Slaves idolâtres à la religion chrétienne, ils leur faisaient éprouver

une oppression plus cruelle que les persécutions exercées par des

païens.

On dira peut-être, à quoi bon ranimer le souvenir d'anciennes cruautés

qu'il vaut mieux ensevelir dans l'oubli du passé? Sans doute; mais

malheureusement le contraire a lieu. Depuis quelques années, une lutte

s'est établie entre les écrivains slaves et allemands; et tous, dans

leur polémique, donnent une grande importance à l'histoire de leurs

mutuelles relations. Mais, ce qui est le plus regrettable, les

animosités nationales entre les deux races ne se sont pas bornées aux

écrits des historiens: elles ont été entretenues par les pamphlets,

les journaux, et ont même abouti à des collisions, comme à Posen et à

Prague. Cette malheureuse disposition se développe avec une très

grande force, et l'on peut craindre qu'elle ne produise de tristes

résultats pour les deux races humaines et pour l'humanité en général;

on n'a donc nullement le droit, suivant moi, de présenter, sous des

couleurs favorables, une injustice qui est un fait: il vaut mieux

l'exposer devant le tribunal de l'opinion publique en Europe, qui

trouvera, peut-être, quelques moyens de remédier, avant qu'il soit

trop tard, aux conséquences, autrement inévitables, de ce déplorable

état de choses. Il est d'ailleurs impossible de comprendre nettement

tout l'effet des doctrines religieuses sur le caractère national des

Slaves. La propagation de ces doctrines parmi cette même nation,

concorde avec les causes de son succès et de sa chute.

Je désire surtout que les protestants étrangers, acquièrent une

connaissance parfaite des causes et des effets auxquels je fais

allusion; eux seuls, en effet, pourront se former une juste idée de

l'histoire religieuse des Slaves et du mouvement religieux qui, sans

aucun doute, suivra le mouvement politique qui agite aujourd'hui cette

nation avec une force sans cesse croissante.

Mais, avant de décrire la conversion des nations slaves à la religion

de l'Évangile, je ferai une espèce de tableau de leur idolâtrie, de

leurs moeurs, coutumes, de l'état de leur civilisation sous le

paganisme. La condition sociale et morale d'un peuple a toujours une

grande influence sur ses révolutions religieuses.

«Les Slaves, dit Procope[15], honorent un Dieu, maître du tonnerre;

ils le reconnaissent pour le seul Dieu de l'univers, et lui offrent

des animaux et différentes sortes de victimes. Ils ne croient pas que

le destin ait aucun pouvoir sur les mortels. Sont-ils en danger de

périr par la maladie ou le fer de l'ennemi, ils font voeu à Dieu de

lui offrir des sacrifices s'ils échappent à la mort. Ils honorent

encore les fleuves, les nymphes, et quelques autres divinités; ils

leur offrent des sacrifices et font en même temps des pratiques de

divination.» Ce tableau de la religion slavonne s'accorde avec le

récit de Nestor; il raconte que la principale divinité des Slaves,

adorée à Kioff, à Novgorod et ailleurs, était Péroun, ou le tonnerre.

Cette idole était en bois, avec une tête d'argent et des moustaches

d'or. Le même auteur cite les noms d'autres divinités, mais sans

décrire leurs attributs[16].

[Note 15: _De Bello Gothico._]

[Note 16: Nestor, moine de Kioff, le plus ancien historien des Slaves,

vivait dans la seconde moitié du XIe siècle.]

Les détails que les chroniqueurs bohêmes et polonais donnent sur les

anciennes divinités de leur pays, laissent beaucoup à désirer. Ce sont

des traditions recueillies long-temps après la disparition de

l'idolâtrie; et leur tentative de les accorder avec la mythologie

grecque et romaine, donne à penser que leur imagination a souvent

suppléé au manque de connaissances précises sur ce sujet. Les seules

divinités que l'on puisse affirmer avoir été adorées dans la patrie

primitive des Slaves, c'est-à-dire la Pologne et la Russie, sont

celles dont le souvenir se conserve encore, en partie, dans les chants

populaires, les fêtes et les superstitions de ces contrées. Les

principales de ces divinités sont: _Lada_[17], que l'on croit la

déesse des plaisirs et de l'amour; _Kupala_, le dieu des fruits de la

terre; et _Koleda_, le dieu des fêtes. Le nom de _Lada_, dans

certaines parties de la Russie, reparaît dans des chants et des danses

qui ne reviennent qu'à certaines saisons de l'année. La fête de

_Kupala_ se célèbre, le 23 juin, par des feux de joie autour desquels

le peuple danse. Ce dieu a ainsi survécu à l'extinction de l'idolâtrie

nationale, et son culte se perpétue en un certain degré dans plusieurs

parties de la Pologne et de la Russie; la jeunesse des villages danse

autour de feux allumés, le soir avant la Saint-Jean-Baptiste (23

juin): elle donne à ce saint le nom de _Jean Kupala_[18]. La fête de

_Koleda_ a lieu le 24 décembre, et il est à remarquer qu'en Pologne et

dans plusieurs autres parties de la Russie, ce nom remplace celui de

fête de Noël: on s'en sert encore pour plusieurs cérémonies pratiquées

en ce jour.

[Note 17: _Lad_ signifie, dans les langues slaves, _ordre_, _tact_, et

sert de racine à plusieurs mots.]

[Note 18: Il faut remarquer que, dans beaucoup de contrées, le soir de

la Saint-Jean, on allume des feux de joie, qui probablement ont

rapport au solstice d'été.]

Quant au culte des nymphes des rivières, dont parle Procope, on peut

en retrouver des traces de nos jours. La croyance aux fées et aux

autres êtres fantastiques qui habitent les bois, l'eau et l'air, est

encore vivace chez les paysans de plusieurs contrées slaves, et s'est

conservée dans de nombreuses traditions populaires, dans des chants et

des pratiques superstitieuses. Tous ces restes de la mythologie

slavonne ont été recueillis avec un soin particulier, et les travaux

de quelques savants slaves ont jeté une vive lumière sur cette

question. Toutefois, les seules données certaines que nous ayons, sont

ce que rapportent, sur les Slaves de la Baltique, des auteurs

européens, voisins de ces peuples et témoins oculaires (du moins

quelques-uns) de ce qu'ils décrivent. Un hasard heureux a même

conservé jusqu'à nos jours les objets qu'adoraient les Slaves[19]. Je

donnerai donc sur l'idolâtrie slave, des détails que l'on peut

admettre comme positifs.

[Note 19: Une collection considérable d'antiquités slaves fut trouvée,

vers la fin du XVIe siècle, en creusant le sol, dans le village de

Prillwitz, sur le lac Tollenz, dans le Mecklembourg. On croit que ce

village occupe la place où Rhetra, temple célèbre des Slaves, fut

élevé. Cette découverte resta ignorée du monde savant jusqu'en 1771,

où le docteur March, chapelain du duc de Mecklembourg, en publia une

description accompagnée de gravures. Ces antiquités furent trouvées

dans deux vases de métal qu'on croit avoir servi aux sacrifices, et

qui étaient placés de manière que l'un servît de couvercle à l'autre.

Quelques inscriptions étaient gravées sur ces vases; malheureusement

on les fondit pour faire une cloche, avant de les donner à examiner à

des personnes compétentes en inscriptions. Ces vases renfermaient des

idoles et quelques objets qui servaient à l'accomplissement des

sacrifices. Tous ces objets sont composés du mélange de divers métaux,

mais non dans la même proportion; plusieurs contiennent beaucoup

d'argent, tandis que d'autres n'en ont pas du tout. Quelques-uns

portent des inscriptions slaves, en caractères runiques, mais mutilées

pour la plupart.]

La divinité la plus célèbre des Slavons de la Baltique était

_Sviantovit_ ou _Sviantovid_[20], dont le temple et l'idole étaient à

Arkona, capitale de l'île de Rugen. En 1168, Waldemar, premier roi de

Danemarck, détruisit ce dernier vestige de l'idolâtrie slave. Un

historien danois contemporain, Saxo Grammaticus, qui, probablement,

assistait à l'expédition[21], donne les détails suivants sur

Sviantovit et son culte:

«Au milieu de la ville, sur un terrain aplani, s'élevait un temple,

construit artistement en bois. Sa magnificence et la sainteté de

l'idole qu'il renfermait, l'avaient mis en grande vénération.

[Note 20: Le premier de ces noms signifie en slavon _saint_ guerrier

ou conquérant, le second _sainte vue_; la description de l'idole

montrera que les deux interprétations se justifient également bien.]

[Note 21: Il était secrétaire d'Absalon, archevêque de Lund, qui

commandait l'expédition sous le roi.]

»Les murs intérieurs de l'édifice étaient d'un travail achevé, et

couverts des images de divers objets, peintes d'une manière grossière

et imparfaite. Il n'y avait qu'une seule entrée; le temple lui-même

avait une double enceinte. L'enceinte extérieure consistait en une

muraille surmontée d'un toit peint en rouge. La partie intérieure,

surmontée par quatre poteaux, avait, au lieu de murailles, des

tentures de tapisserie. Le même toit les abritait toutes deux. L'idole

placée dans cet édifice, dépassait de beaucoup la taille humaine. Elle

avait quatre têtes et autant de cous, deux poitrines et deux dos,

tournés de côtés différents. La barbe était soigneusement peignée, et

la chevelure rasée de près. Dans la main droite, elle tenait une corne

faite de plusieurs métaux; et, chaque année, le prêtre chargé du

culte de cette idole, la remplissait de vin[22]. Le bras gauche de la

divinité était courbé, sur le côté, dans la forme d'un arc; son

vêtement descendait jusqu'aux jambes, et celles-ci étaient formées de

différentes sortes de bois si bien jointes, qu'un examen attentif

pouvait seul découvrir les pièces du rapport. Les pieds posaient sur

le sol, où ils étaient même enfoncés. Non loin de l'idole, étaient

rangés avec art, son épée, sa bride et les autres objets qui lui

appartenaient; parmi eux brillait surtout son épée, d'une grandeur

démesurée, avec une poignée d'argent et un fourreau d'un travail

merveilleux. Voici quelles étaient les cérémonies de son culte

solennel:--Tous les ans, après la moisson, la population s'assemblait

devant le temple; on y immolait des bestiaux, et on faisait un repas

solennel, considéré comme une cérémonie religieuse.

[Note 22: Peut-être d'hydromel, boisson nationale des Slaves.]

»Le prêtre qui, contrairement à l'usage du pays, se faisait

reconnaître à la longueur de sa chevelure et de sa barbe, nettoyait

d'abord, au commencement de la cérémonie, l'intérieur du temple, où

seul il avait accès. En accomplissant cette tâche, il retenait avec

soin sa respiration, pour ne pas souiller la présence de la divinité

par l'impureté d'une haleine mortelle. Il sortait du temple toutes les

fois qu'il voulait respirer. Le jour suivant, lorsque le peuple était

réuni devant les portes du temple, le prêtre apportait la corne qu'il

avait prise aux mains de l'idole, et augurait du bonheur de l'année

suivante d'après son contenu. Si la liqueur avait baissé, il prédisait

la disette, sinon l'abondance. Il ordonnait alors d'épargner les

provisions, ou bien d'en être prodigue. Il renversait ensuite le

contenu de la corne aux pieds de l'idole, sous forme de libation, et

le remplaçait par du vin nouveau; puis il adressait à sa divinité des

prières pour lui-même, pour le salut de la contrée et de ses

habitants, pour l'accroissement de leurs biens, pour la défaite des

ennemis, et vidait la corne tout d'un trait. Après l'avoir remplie de

nouveau, il la replaçait dans la main droite de l'idole. Un épais

gâteau rond, fait avec du miel, lui était aussi offert par le prêtre.

Celui-ci plaçait le gâteau entre lui-même et le peuple, et demandait

aux assistants s'ils pouvaient le voir par dessus. S'ils répondaient

oui, il les invitait à se munir, pour l'année suivante, d'un gâteau

capable de le dérober à leur vue. Il finissait par bénir le peuple, au

nom de l'idole, et par l'exhorter à témoigner sa ferveur par des

sacrifices fréquents, promettant, en récompense, la victoire sur terre

et sur mer. Le reste du jour était consacré à des festins, et

l'assemblée consommait les offrandes faites au dieu. Dans cette fête,

l'intempérance était un acte de piété, la sobriété un péché. Chaque

année, hommes et femmes donnaient une pièce d'argent pour l'entretien

et le culte de l'idole. Le tiers des dépouilles prises sur l'ennemi

lui était consacré; on les devait à son appui. Le même dieu avait 300

chevaux, autant de soldats, qui faisaient la guerre en son nom. Tout

leur butin revenait au prêtre de l'idole; il l'employait à décorer

l'intérieur du temple, et l'enfermait sous clef dans des salles

secrètes, où une immense quantité d'argent et de magnifiques

vêtements, pourris par le temps, étaient amoncelés. Il y avait aussi

un nombre considérable d'offrandes faites par ceux qui désiraient se

concilier la faveur du dieu. La Slavonie[23] n'était pas la seule à

offrir de l'argent à cette idole: tous les rois voisins lui envoyaient

des présents, sans penser au sacrilége dont ils se rendaient

coupables. Ainsi, entre autres, Suénon, roi de Danemarck[24], envoya

au dieu, pour se le rendre favorable, une coupe d'un travail achevé,

préférant à sa religion une religion étrangère. Il fut puni de ce

sacrilége par une mort violente et misérable. Le même dieu avait

d'autres temples dans différents endroits, sous la direction de

prêtres d'un rang égal, mais d'un pouvoir moins étendu. Il avait

encore un cheval blanc, réservé exclusivement pour lui. C'était un

péché d'arracher un crin de sa crinière et de sa queue; le prêtre seul

pouvait lui donner de la nourriture et le monter.

[Note 23: Par Slavonie, les chroniqueurs germains entendaient

d'ordinaire le pays des Slaves de la Baltique.]

[Note 24: D'après l'_Histoire du Danemarck_, par Dahlman, ce roi est

Suénon-Grate, qui fut tué en 1157, et non le père de Canut le Grand,

comme on le croit généralement.]

»Sviantovit (c'est le nom de l'idole) combattait sur ce cheval contre

les ennemis de son culte, suivant la croyance des Rugiens. Ce qui

avait donné lieu à cette croyance, c'est que souvent, le matin, on

trouvait dans l'écurie, le cheval du dieu couvert d'écume et de sueur,

comme s'il avait pris un exercice violent et voyagé durant la nuit. On

essayait de prévoir l'avenir au moyen de ce cheval, de la manière

suivante:--Avait-on résolu de porter la guerre quelque part, on

plaçait à terre, devant le temple, trois rangées d'épieux, et le

prêtre, après avoir accompli les prières solennelles, les faisait

franchir au cheval. Si, en passant par dessus les épieux, il levait

d'abord le pied droit, les présages étaient favorables; s'il levait le

pied gauche, ou tous les deux à la fois, les présages étaient

contraires et l'expédition était alors abandonnée.»

Suivant le même auteur, Sviantovit avait un étendard qui donnait à

ceux qui le suivaient le privilége de faire tout ce qu'ils voudraient.

Ils pouvaient piller impunément, même les temples des Dieux, commettre

toutes sortes de violences, sans qu'on les leur imputât à crimes.

Waldemar, roi de Danemarck et conquérant de Rugen, fit mettre en

pièces cette idole si célèbre. Les morceaux servirent à cuire des

aliments: circonstance qui contribua beaucoup à détruire la croyance à

cette divinité.

Les détails de ce culte, et la description de ce temple le plus

célèbre parmi les Slaves, nous ont été conservés par un auteur

contemporain; ils sont authentiques, selon moi, et nous donnent une

idée exacte de l'idolâtrie slave. Cette religion se perpétua encore

sur les bords de la Baltique, trois siècles après la conversion des

autres nations slaves au christianisme.

D'autres tableaux de la même idolâtrie se retrouvent chez différents

écrivains allemands qui vivaient dans le voisinage des Slaves de la

Baltique: quelques-uns même les connaissaient particulièrement.

Toutefois les limites de cet ouvrage ne me permettent pas d'entrer

dans de longs détails, et je terminerai par le passage suivant

d'Helmold, prêtre allemand du Holstein, qui avait eu des rapports

personnels avec les Slaves idolâtres.

«Les Slaves, dit-il, ont différentes sortes d'idolâtrie, et ne

s'accordent pas entre eux dans leurs rites superstitieux.

Quelques-unes de leurs idoles ont des figures bizarres, comme l'idole

de Plunen (Plon, dans le Holstein), appelée _Podaga_. Plusieurs dieux

sont censés habiter dans les bois, et n'ont pas d'images pour les

représenter, tandis que d'autres ont trois têtes et même plus. Par

dessus tant de dieux auxquels ils attribuent la protection de leurs

champs et de leurs forêts, et même le pouvoir de dispenser les peines

et les plaisirs, ils placent dans le ciel un Dieu qui commande à tous

les autres, mais ne s'occupe que des choses célestes. Tous les dieux

sont issus de son sang, et sont plus puissants les uns que les autres,

selon qu'ils tiennent de plus près au grand dieu qui leur assigne

leurs différents emplois.» (_Chronicon Slavorum_, livre I, ch. XXIII.)

La théogonie slave ressemble à celle de la Grèce; dans les deux, les

dieux et les demi-dieux sont issus de la divinité suprême et obéissent

à ses commandements. Toutefois, ce n'est pas ici le lieu de chercher

les rapports de la mythologie slavonne avec la mythologie classique ou

indienne, et je dois passer à la description de l'état moral de la

race qui croyait à cette mythologie.

Tous les auteurs qui ont observé les Slaves sur les bords du Danube et

les rivages de la Baltique, rendent un témoignage favorable de leur

caractère national. «Ils ne sont enclins ni à l'injustice ni à la

fraude», dit Procope; et l'empereur Maurice rapporte qu'ils ne

retenaient pas leurs prisonniers, comme les autres nations, dans un

perpétuel esclavage; ils leur permettaient, après un certain temps, de

retourner dans leur patrie en payant une rançon, ou de rester parmi

eux, libres et bien traités[25]. La vertu principale des Slaves est

l'hospitalité; sous ce rapport, ils l'emportent sur toute autre

nation. Les empereurs Maurice et Léon le philosophe[26], rapportent

que les Slaves accueillaient les voyageurs avec la plus grande

bienveillance. Ils les conduisaient dans d'autres villes, pourvoyaient

à tous leurs besoins, les confiaient même en garde à quelques-uns de

leurs compatriotes qui répondaient de leur sûreté à la personne qui

les avait amenés. S'il arrivait quelque mal à l'étranger, malgré la

vigilance de son hôte, celui-ci était puni par ses voisins ou par ceux

qui lui avaient confié le voyageur. L'hospitalité que les Byzantins

vantent dans les Slaves du Sud, était en égal honneur chez les Slaves

de la Baltique. Adam de Brême dit[27], qu'aucune nation ne les

surpassa en douceur de moeurs, en hospitalité et en obligeance.

Helmold, qui les avait visités lui-même en compagnie de l'évêque

d'Oldembourg, à l'époque de leur exaspération contre les chrétiens

leurs voisins, en fait le plus grand éloge. Il dit avoir appris par

expérience ce qu'il savait déjà par ouï dire, que les Slaves sont le

peuple le plus hospitalier. Si l'un d'eux, ce qui était bien rare,

était convaincu d'avoir éconduit un étranger ou de lui avoir refusé

l'hospitalité, on avait le droit d'incendier sa maison et ses biens,

tous le traitaient d'infâme, de scélérat qui méritait la réprobation

universelle. Le biographe de saint Othon dit que les Poméraniens

tiennent toujours leurs tables chargées de viandes et de boissons[28],

afin que le maître de la maison puisse les offrir à ses hôtes et aux

étrangers à tous les moments de la journée. Le même auteur ajoute ce

qui suit sur la probité des Slaves. «Il règne parmi eux une telle

confiance, dit-il, ils sont si peu enclins au vol et à la fraude, que

jamais ils ne ferment ni leurs coffres ni leurs caisses. Ils ne

connaissent ni clefs ni verroux, et grand est leur étonnement de voir

fermés les coffres et les malles de l'évêque. Ils placent leur linge,

leur argent, leurs objets précieux dans des caisses et des tonneaux

simplement recouverts; ils ne craignent pas le vol, ils ne savent ce

que c'est.» Mais la particularité la plus curieuse que cet auteur

rapporte sur les Slaves de Poméranie, c'est qu'ils reprochaient au

Christianisme son immoralité et surtout le vol et le brigandage qui

dominaient chez les chrétiens, ils blâmaient aussi les cruautés qu'ils

exerçaient les uns sur les autres[29].

[Note 25: _Strategicum_, lib. XI, cap. VIII.]

[Note 26: _Strategicum_, loco citato, et Leonis imperatoris _tactica_,

cap. XVIII, sec. 102, 103.]

[Note 27: «Moribus et hospitalite nulla gens honestior ac benignior

potest inveniri.» (_Historia ecclesiastica_, lib. II, cap. XII.)]

[Note 28: _Vita S. Othonis_, cap. LX.]

[Note 29: «At illi (Pomeranii) inquiunt, nihil nobis ac vobis, patriæ

leges non dimittimus; contenti sumus religione quam habemus. Apud

Christianos, aiunt, fures sunt, latrones sunt; cruciantur pedibus,

privantur oculis, et omnia genera scelorum, christiani exercent in

christianos: absit a nobis religio talis.» (_Vita S: Othonis_, cap.

XXV, p. 673.)]

Les Byzantins et d'autres auteurs de l'Occident ont beaucoup vanté la

chasteté et la fidélité conjugale des femmes slaves. L'empereur

Maurice[30] dit qu'elles sont des épouses dévouées et que souvent

elles s'immolaient sur le cadavre de leurs maris.

[Note 30: _Strategicum_, lib. XI, cap. VIII. L'empereur Léon le

Philosophe répète la même chose dans sa _Tactique_, chap. XVIII, sec.

105. Quelques écrivains regardent cette coutume comme indiquant chez

les Slavons une origine indienne.]

L'Anglo-Saxon saint Boniface, l'apôtre de la Germanie, parle des

Slaves dans une lettre adressée à son compatriote Ethelbald, roi de

Mercie, qu'on accusait de moeurs désordonnées[31]. «Cette nation, la

plus détestable de toutes, comme il l'appelle à cause de son

idolâtrie, a, dit-il, un tel respect pour la fidélité conjugale, que

les femmes se tuent à la mort de leurs maris, et tous vantent à l'envi

leur dévouement.» Il paraît que les femmes slaves partageaient avec

leurs maris les difficultés des expéditions et même les dangers du

combat. Quand les Avares, en 625, firent une tentative infructueuse

contre Constantinople, beaucoup de Slaves qui avaient pris part à

l'expédition y périrent, et les Grecs trouvèrent, après leur retraite,

beaucoup de femmes parmi les morts[32].

[Note 31: Lettre de saint Boniface dans les _Antiquités slaves_ de

Szaffarik.]

[Note 32: Stritter, vol. II, p. 72.]

Voici comme Helmold, que j'ai déjà cité, parle de leurs liens et de

leurs affections de famille[33]: «L'hospitalité et l'amour des parents

sont aux yeux des Slaves les premières vertus. On ne trouve chez eux

ni pauvre ni mendiant; car, lorsque quelqu'un, soit par faiblesse,

soit par l'effet de l'âge, ne peut plus pourvoir à ses besoins, ses

parents le recueillent avec empressement.»

[Note 33: _Chronique des Slaves_, chap. XII.]

J'ai cité l'expression de Herder, où il dit que les Slaves menaient

une vie joyeuse et embellie par la musique: l'anecdote suivante,

rapportée par les écrivains byzantins, prouve quel amour les Slaves

avaient pour la musique et dans quelle paix ils vivaient lorsque leurs

voisins les laissaient en repos.

«En 890, pendant la guerre contre les Avares, les Grecs firent

prisonniers trois étrangers qui, au lieu d'armes, portaient des

cistres. L'empereur leur demanda qui ils étaient. «Nous sommes Slaves,

dirent-ils, et nous habitons à l'extrémité de l'Océan occidental (mer

Baltique). Le khan des Avares a envoyé des présents à nos chefs et

nous a demandé des troupes pour combattre les Grecs. Nos chefs ont

reçu les présents, mais nous ont envoyés au khan des Avares répondre

que notre éloignement nous empêche de lui porter secours. Nous avons

été nous-mêmes quinze mois en chemin. Le khan, plein d'égards pour

notre caractère sacré d'ambassadeurs, nous a laissé retourner dans

nos foyers. Nous avons entendu parler des richesses et de la

bienveillance des Grecs, et nous avons saisi cette favorable occasion

de pénétrer en Thrace. Nous ne connaissons pas l'usage des armes, nous

ne jouons que du cistre. Chez nous, il n'y a pas de fer: nous menons

une vie calme et pacifique sans avoir de guerre, et nous consacrant

uniquement à la musique.»

L'empereur admira le caractère paisible de ce peuple, la haute et

vigoureuse stature de ces étrangers; il les accueillit avec

bienveillance et leur fournit les moyens de regagner leur patrie.

(Stritter, _Memoriæ populorum_, vol. II, p. 53, 54). Cette anecdote

nous fait croire que les récits rapportés par les anciens sur la

félicité et l'innocence des Hyperboréens, ne sont pas si dénués de

fondements qu'on le croit généralement. J'ai déjà cité le passage de

Herder où il décrit l'état avancé du commerce et de l'industrie chez

les Slaves, et je n'ai pas besoin de répéter les témoignages variés

des écrivains contemporains, sur lesquels il a appuyé le tableau qu'il

en trace.

Telle était la condition morale d'un peuple que les Allemands ont

exterminé ou réduit en esclavage. Il ne faudrait pas croire cependant

que les Slavons, pour être aussi industrieux, aussi pacifiques que les

Péruviens, fussent aussi peu propres que ce peuple à la guerre. Il est

très vrai, comme Herder l'a observé, qu'ils payaient d'eux-mêmes un

tribut pour avoir le droit d'habiter en paix leur patrie. Cependant,

quand les circonstances les contraignaient à la guerre, ils devenaient

terribles pour leurs oppresseurs. Dans les combats, ils déployaient un

courage, une adresse, une constance dans les souffrances et les

fatigues, qui rappelle les indomptables Indiens de l'Amérique

septentrionale, plutôt que les Péruviens si soumis. Les écrivains

byzantins qui connaissaient les Slaves par leurs observations

personnelles, racontent qu'ils marchaient au combat sans tuniques et

sans manteaux, et n'ayant qu'une sorte de caleçon pour couvrir leur

nudité. Ils n'avaient point d'armures, ils ne portaient que des

épieux, quelques-uns seulement y joignaient des boucliers. Ils se

servaient d'arcs et de flèches courtes, trempées dans un poison

violent. Ils combattaient toujours à pied, et étaient très habiles à

se défendre dans les défilés, dans les bois, et dans tous les lieux

d'un difficile accès. Par des manoeuvres adroites, ils savaient

attirer l'ennemi dans des embuscades en simulant la retraite. Ils

étaient des plongeurs expérimentés et pouvaient rester sous l'eau plus

long-temps que personne, en recevant l'air au moyen de longs roseaux

qui s'élevaient au-dessus de l'eau.

Ils étaient très adroits à surprendre leurs ennemis dans des

rencontres particulières, et Procope en cite un exemple curieux:

Bélisaire assiégeait la place de Terracine, en Italie, et désirait

vivement s'emparer de quelque assiégé. Dans son armée se trouvaient

beaucoup de Slaves, qui, chez eux, sur le Danube, s'exerçaient à faire

des prisonniers en se cachant sous les pierres et parmi les

broussailles: Bélisaire offrit une riche récompense à celui qui lui

ramènerait tout vif un Goth assiégé. À un certain endroit, près des

remparts, les Goths venaient d'ordinaire couper de l'herbe. Un jour,

dès le matin, un Slave s'y traîna en rampant parmi les hautes herbes

et s'y blottit. Un Goth sort de la ville, et s'avance sans soupçonner

le danger dont il s'approche, et tout occupé à surveiller les

mouvements du camp ennemi. Tout-à-coup le Slave s'élance de sa

cachette, saisit le Goth par derrière et comprime ses mouvements avec

tant de vigueur, que celui-ci ne put faire de résistance et se laissa

emporter jusqu'au camp[34].

[Note 34: _De Bello Gothico, apud Stritter_, vol. II, p. 31.

L'empereur Maurice décrit avec détail la manière dont les Slaves font

la guerre. Sir Gardner Wilkinson a fait la remarque que la manière

dont les Monténégrins de nos jours font la guerre, est tout-à-fait la

même. (Voir son livre: _Dalmatie et Monténégrins_, vol. 1, p. 35.)]

Les Slaves se rapprochaient encore des Indiens de l'Amérique

septentrionale, par leur constance à supporter les tortures que leur

faisaient subir leurs ennemis, pour apprendre le nombre et la position

de leur armée. Ils se laissaient mourir dans les tourments les plus

cruels, sans répondre à une seule question et sans faire entendre une

seule plainte[35].

[Note 35: Stritter, _Memoriæ populorum_, vol. II, p. 89.]

Les exploits militaires des Slaves ne se bornent pas à ces faits

individuels qui demandent plus d'adresse que de valeur. On en trouve

la preuve dans les invasions que les Slaves firent à travers l'Empire

grec. Ils étendirent leurs dévastations de la mer Noire à la mer

Ionienne, défirent souvent les Grecs, surtout à Andrinople en 551, et

pénétrèrent jusqu'aux portes de Thessalonique et de Constantinople.

Cependant ils furent quelques temps soumis à la nation des Avares

d'Asie; ils combattirent avec valeur à l'avant-garde de leurs

conquérants, et firent voir leur courage à l'attaque de Constantinople

en 626, qu'ils faillirent emporter d'assaut[36].

[Note 36: J'ai rapporté plus haut que, dans cette invasion, on trouva

des femmes slaves au milieu des cadavres de leurs maris. Les Grecs

appelèrent les Avares contre les Slaves, mais bientôt après, les mêmes

Slaves reparurent sous la domination des Avares, et beaucoup plus

terribles qu'auparavant. Neuf siècles plus tard, un évènement

semblable se représentait avec les descendants de ces Slaves, avec les

Serviens. Ils imploraient en vain contre les Turcs, l'assistance des

Chrétiens de l'Occident, et surtout de l'empereur Sigismond. Livrés à

leurs seules forces, ils furent défaits dans les plaines de

Kossovo-polé, par le sultan Bajazet, en 1386, et obligés de se

soumettre. Cinq ans après (1391), ils contribuèrent beaucoup à la

victoire des Turcs sur l'empereur Sigismond, à Nicopolis. Je désire

vivement attirer l'attention des esprits réfléchis sur cette

circonstance; il se peut que les populations slaves, dont l'opposition

à la Russie a mis obstacle jusqu'ici à ses projets d'agrandissement,

désespèrent un jour de l'assistance de l'Occident, et contribuent le

plus puissamment à l'exécution de ces mêmes projets.]

Le territoire que les Slaves conquirent sur l'Empire grec, et qu'ils

occupent encore, s'étend jusqu'aux environs d'Andrinople. Pendant deux

siècles et même plus, ils furent maîtres presque de toute la

Morée[37]. Au Nord, ils défendirent trois cents ans leur indépendance

et l'idolâtrie de leurs pères contre le Danemarck, l'Allemagne, et à

l'occasion, contre leurs frères convertis de Pologne.

[Note 37: Voir l'appendice 6.]

Malgré les changements qu'ont fait subir au génie de la nation slave

l'influence du temps, la forme du gouvernement, la religion, le climat

et les autres circonstances, il n'a subi aucune altération dans ses

caractères essentiels; j'ai donné tous ces détails, parce qu'ils nous

apprennent à apprécier les causes qui ont eu de l'influence sur

l'histoire politique et religieuse des Slaves. Ils nous montrent

encore ce que nous pouvons craindre et espérer du mouvement qui agite

aujourd'hui cette race d'une manière si puissante.

Le caractère doux et pacifique de la race slave, la rendait

particulièrement propre à recevoir la doctrine de l'Évangile. Aussi le

Christianisme fit parmi elle de rapides progrès, quand il fut prêché

dans la langue nationale et par des missionnaires qui ne souillaient

pas leurs travaux évangéliques par des vues d'intérêt tout personnel.

Mais on résista au Christianisme jusqu'à la mort, toutes les fois

qu'il devint un instrument politique et qu'il changea les sublimes

préceptes de l'Évangile, la douceur, la patience et l'humilité, en

doctrines viles de soumission absolue au joug abhorré des

envahisseurs. Ce fut malheureusement ce qui arriva aux Slavons de la

Baltique. Leur conversion par les Allemands équivalut à leur

destruction. Les quelques mots de Herder que j'ai déjà cités, le

rappellent d'une manière bien plus véridique. «Les Slaves furent ou

exterminés ou réduits en esclavage dans toutes les provinces, et les

nobles et les évêques se partagèrent leurs dépouilles[38].»

[Note 38: Une vive peinture de l'oppression exercée par les Allemands

sur la nation slave, se trouve dans le discours adressé à Lubeck, par

un chef slave, à l'évêque d'Oldenbourg. Helmold, qui était présent, le

rapporte ainsi: «L'évêque invitait les Slaves à se rendre à

Oldenbourg, à abandonner leurs idoles pour recevoir le baptême, et

renoncer surtout au pillage et à l'assassinat. Pribislav lui

répondit:--«Vénérable prélat, vos paroles sont les paroles de Dieu,

elles sont utiles à notre salut; mais pouvons-nous suivre la voie que

vous nous tracez, au milieu des maux qui nous environnent? Si vous

voulez les connaître, écoutez patiemment mes plaintes. Le peuple que

vous voyez est votre peuple, et nous vous découvrirons nos besoins,

car c'est à notre évêque de nous prendre en pitié. Nos maîtres nous

oppriment avec tant de rigueur, nous imposent tant de tributs et un

esclavage si dur, que la mort nous est plus désirable que la vie.

»Cette année même, nous autres, habitants de ce petit coin de terre,

nous avons payé au duc, mille marcs, cent au comte, et cela ne suffit

pas encore, et chaque jour nous sommes pressurés jusqu'à l'épuisement

de nos ressources. Comment pourrions-nous pratiquer une nouvelle

religion? Comment fonder des églises et recevoir le baptême, lorsque

nous pouvons être forcés chaque jour à prendre la fuite; s'il y avait

là au moins un lieu de refuge pour nous! Traversons-nous la Travène,

(Trawe, dans le Holstein), mêmes calamités nous attendent; nous

retirons-nous à la rivière Panis (Peine en Poméranie), partout les

mêmes maux. Quelle ressource nous reste, sinon de quitter la terre, de

nous embarquer sur mer, et de vivre à la discrétion des vagues? Est-ce

notre faute si, chassés de notre pays, nous troublons la paix des

mers; si nous prélevons nos moyens d'existence sur les Danois et sur

les marchands qui passent? Nos maîtres ne sont-ils pas responsables

des injustices où ils nous réduisent?»

L'évêque lui représenta que cette persécution cesserait du jour où ils

seraient chrétiens; Pribislav répondit: «Si vous désirez que nous

embrassions votre religion, assurez-nous les mêmes droits dont

jouissent les Saxons dans leurs fermes, et de nous-mêmes nous nous

ferons chrétiens, nous bâtirons des églises et paierons les dîmes.»

(Helmold, _Chronicon Slavorum_.)

Outre Helmold, un autre missionnaire allemand, Adam de Brême, a décrit

la tyrannie exercée sur les Slaves par les Allemands, sous prétexte de

religion (Voir son _Histoire ecclésiastique_, livre III, chap. XXV).

J'ai eu l'occasion plus haut d'établir que cette persécution continua

long-temps après la conversion des Slaves. On rencontre avec plaisir

une exception à cette conduite cruelle, dans les missions du prélat

allemand saint Othon, évêque de Bamberg. Il arriva en Poméranie en

1125, sans forces militaires et connaissant parfaitement la langue du

pays. Ses prédications, jointes à son désintéressement et à son

affabilité, convertirent ces peuples, jusque-là rebelles, à toute

tentative d'une conversion forcée.]

Il en fut autrement chez les Slaves du Sud, là l'Évangile fut prêché

dans la langue nationale et ne devint pas un moyen d'acquérir la

richesse et le pouvoir.

Les progrès du Christianisme chez les Slaves doivent dater de leurs

rapports avec les Grecs. Car, malgré les hostilités qui séparèrent de

bonne heure les deux nations, il y eut entre elles des relations

actives de commerce. Beaucoup de Slaves entrèrent au service des

empereurs grecs, et quelques-uns, au VIe et au VIIe siècle, occupèrent

des positions très élevées[39].

[Note 39: Stritter, vol. II, p. 6; le siége patriarcal de

Constantinople fut occupé en 766 par un Slave (Stritter, vol. II, p.

80).]

Les Croates et les Serviens, appelés par l'empereur Héraclius,

descendirent du nord des monts Carpathes et s'établirent dans le pays

qu'ils occupent aujourd'hui. Ils furent les premiers Slaves chez qui

le Christianisme devint la religion dominante. Le roi de Bulgarie[40]

se convertit en 861, et c'est dans ce pays que s'établit d'abord

l'Église chrétienne slave, par la traduction des Écritures.

L'établissement de cette Église s'accomplit dans la Grande-Moravie.

[Note 40: Les Slaves qui s'étaient établis graduellement dans la

Moesie, province grecque, furent conquis en 679, par les Bulgares.

Cette nation, grossière et peu nombreuse, imposa son nom aux vaincus,

mais adopta leur langue, leurs moeurs, et, au bout de deux siècles, se

trouva complètement fondue avec les Slaves. La Bulgarie soutint des

luttes sanglantes contre l'Empire grec et d'autres peuples voisins;

mais, après une guerre malheureuse contre l'empereur Basile II, elle

fut conquise par lui et devint province grecque en 1018. En 1186, elle

recouvra son indépendance; mais, après beaucoup de vicissitudes, elle

fut soumise par les Turcs en 1389, et continua, jusqu'à nos jours, de

former une province de l'Empire ottoman.]

Il ne faut pas confondre le royaume de la Grande-Moravie, avec la

province d'Autriche qui porte aujourd'hui ce nom. C'était un État

puissant, qui s'étendait des frontières de la Bavière à la rivière

Drina en Hongrie, et des bords du Danube et des Alpes, au Nord,

au-delà des monts Carpathes, jusqu'à la rivière Stryi dans le Sud de

la Pologne, et à l'Ouest jusqu'à Magdebourg. Sa période de grandeur

politique fut de peu de durée, mais son influence intellectuelle fut

prédominante durant cette courte période et a laissé des traces qu'on

retrouve encore de nos jours. La traduction des Écritures et de la

liturgie grecque en langue slave, qui s'accomplit dans la

Grande-Moravie, est encore usitée par tous les Slaves qui suivent

cette Église, et même par une partie de ceux qui ont reconnu la

suprématie du pape. Je donnerai donc quelques détails sur ce sujet.

La Moravie tomba, comme les autres nations slaves, sous l'influence de

Charlemagne, et le reconnut, ainsi que Louis le Débonnaire son fils,

pour son suzerain. La Moravie recouvra son indépendance en 873 sous

Sviatopluk ou Sviatopolk, courageux soldat et gouverneur habile. Ce

fut sous le règne de Charlemagne que des missionnaires occidentaux y

introduisirent le Christianisme. On y érigea des évêchés sous la

juridiction de l'archevêque de Passau et sous celle de l'évêque de

Salzbourg. Mais la conversion du peuple accomplie par des prêtres

étrangers, peu versés dans la langue du pays, ne fut que nominale.

Aussi le prince morave Rostislav, prédécesseur de Sviatopluk,

demanda-t-il en 863 à l'empereur grec Michel, de lui envoyer des

hommes instruits qui connussent la langue slave. Ils devaient traduire

les Écritures en slavon, et organiser le culte public selon les moeurs

du pays. Laissons parler le plus ancien chroniqueur slave, Nestor,

moine de Kioff.

«Les princes moraves, Rostislav, Sviatopolk et Kotzel, envoyèrent dire

à l'empereur Michel: «Notre contrée a reçu le baptême, mais nous

n'avons pas de prédicateurs éclairés pour nous instruire et nous

traduire les livres sacrés; nous n'entendons ni le grec ni le latin.

Les uns nous enseignent une chose, les autres une autre, nous ne

pouvons donc comprendre ni le sens ni la portée des Écritures.

Envoyez-nous des doctes pour nous expliquer les Écritures et nous en

montrer le sens.»

»L'empereur Michel, après avoir entendu cette lettre, fit venir ses

philosophes et leur montra le message des princes slaves; ceux-ci lui

répondirent: «Il y a à Thessalonique un homme du nom de Léon. Ses deux

fils connaissent tous deux la langue slave et sont tous deux des

philosophes instruits.» L'empereur fit dire à Léon d'envoyer à la cour

ses deux fils, Méthodius et Constantin. Ils vinrent, et Michel leur

dit: «Les peuples slaves me demandent des savants pour leur traduire

les Saintes-Écritures.» Sur l'ordre de l'empereur, ils allèrent

trouver dans les pays des Slaves les princes Rostislav, Sviatopolk et

Kotzel. À leur arrivée, ils composèrent un alphabet slavon et

traduisirent les Évangiles et les actes des apôtres. Les Slaves furent

dans la joie en entendant chanter la magnificence du Seigneur dans

leur propre langue, lorsque les Grecs eurent traduit le psalmiste et

les autres livres.» (_Annales de Nestor_, texte original, édition de

Saint-Pétersbourg, 1767, pages 20, 23.)

Quelques savants slaves de distinction pensent que Méthodius et son

frère Constantin, mieux connu sous le nom du moine Cyrille, ont

commencé la traduction des Écritures en Bulgare et inventé alors

l'alphabet slavon. Mais que l'invention de l'alphabet et la traduction

des écritures aient été effectuées d'abord en Moravie ou y aient été

apportées par Méthodius et Cyrille, c'est dans ce pays que les pieux

travaux de ces saints hommes ont reçu leur plus entier développement,

par la complète organisation du service divin dans la langue du pays.

Toutefois, il faut remarquer cette circonstance-ci. Quoique Cyrille et

Méthodius aient établi le service divin en slavon, selon les rites de

l'Église grecque, ils restèrent toujours sous l'obéissance du pape

romain, et ne passèrent pas sous celle des patriarches de

Constantinople. C'était précisément alors le commencement de ce grand

débat qui se termina par la séparation complète des deux Églises.

L'établissement du culte slave en Moravie, où le service latin avait

été introduit, excita la colère du clergé allemand qui en dénonça les

auteurs au pape Nicolas Ier. Le pape somma les deux frères de

comparaître devait lui. Ceux-ci obéirent et surent si bien se

justifier, que le pape Adrien Ier, successeur de Nicolas, confirma le

mode de culte qu'ils avaient établi et créa Méthodius archevêque de

Moravie. Cyrille refusa la dignité épiscopale qu'on lui offrait en

même temps, entra au couvent, et y mourut peu après. De semblables

accusations obligèrent Méthodius à reparaître à Rome en 879. Il obtint

du pape Jean VIII, la confirmation de la liturgie slave, mais à

condition qu'en emploierait en même temps le latin, et que celui-ci

aurait la préséance sur la langue slave. Les hostilités contre la

liturgie slave allèrent toujours en croissant, et après la mort de

Méthodius, elles dégénérèrent en persécution violente. Des prêtres qui

défendaient le culte de Dieu dans la langue nationale, furent chassés

de leur patrie par l'influence allemande. L'État de Moravie fut

détruit en 907 par les Magyars ou Hongrois idolâtres. Quand les

conquérants furent convertis au Christianisme en 973, le service latin

fut établi parmi eux, et la liturgie slavonne disparut. Elle subsista

quelque temps en Bohême et en Pologne. J'aurai plus tard occasion de

donner quelques détails sur ce sujet dans les chapitres relatifs à ces

contrées.

Les caractères slavons inventés par Cyrille ne sont qu'une

modification de l'alphabet grec, avec l'addition de quelques lettres

empruntées aux alphabets orientaux, et qui ont pour but d'exprimer

certains sons particuliers au slavon, mais étrangers à la langue

grecque. Le synode provincial de Salone (en Dalmatie), en 1060,

déclara cet alphabet slavon une invention diabolique et Méthodius un

hérétique. Cependant, de nos jours encore, il continue à être en usage

dans les livres de piété, chez tous les Slaves qui suivent la religion

grecque, et même parmi quelques-uns de ceux qui reconnaissent la

suprématie du pape.

Un autre alphabet slavon est en usage pour les cérémonies sacrées dans

quelques églises de Dalmatie qui, fidèles au dogme et aux rites de

l'Église catholique romaine, ont le privilége d'accomplir le service

divin dans leur langue. Il est connu sous le nom d'alphabet glagolite,

et son origine est attribuée à saint Jérôme, né en Dalmatie. Cette

opinion ne soutient pas l'épreuve de la critique historique. Saint

Jérome est mort en 420, bien avant l'établissement des Slaves dans sa

patrie. C'est pourquoi Dobrowski, un des savants slaves les plus

éminents, a-t-il supposé qu'après la prohibition de l'alphabet de

Cyrille par le synode de Salone, en 1060, les caractères glagolites

ont été inventés par quelques prêtres slaves de Dalmatie, qui, pour

sauver la liturgie nationale, ont attribué ces caractères à saint

Jérôme. Cette supposition, généralement admise depuis quelque temps, a

été réfutée par Kopitar, conservateur de la bibliothèque impériale à

Vienne, qui fait autant autorité que Dobrowski sur les questions

slaves. Kopitar a établi, par la découverte d'un vieux manuscrit

glagolite, que cet alphabet est au moins aussi ancien que celui de

Cyrille, bien qu'on ne puisse déterminer l'époque de son origine[41].

[Note 41: Voici un fait curieux. Les Évangiles sur lesquels les rois

de France, à leur couronnement, prêtaient serment dans la cathédrale

de Reims, sont slaves, écrits en partie avec les caractères de

Cyrille, en partie avec les caractères glagolites. Pierre le Grand, en

visitant Reims, en 1719, découvrit le premier cette circonstance. Le

savant slave si connu, Hanka, a publié, en 1846, à Prague, une

histoire de ce manuscrit, illustrée de _fac-simile_, etc. Voici ce

qu'il en dit: «Ce manuscrit fut offert par l'empereur Charles III, roi

de Bohême, au couvent d'Emmaüs, comme un précieux monument écrit par

saint Procope, abbé au couvent de Sazava. Il fut enlevé du couvent par

les Hussites, qui le sauvèrent de la destruction, dans leur vénération

respectueuse pour le rituel slave. On le trouve ensuite à

Constantinople, sans qu'on sache comment il y fut porté. On croit

qu'il y fut envoyé en présent par le roi hussite de Bohême, George

Podiebrad, à l'époque où il négocia un rapprochement avec l'Église

grecque. Ce livre était magnifiquement relié, et enrichi d'or, de

pierres précieuses et de saintes reliques. Un siècle environ plus

tard, en 1546, un peintre de Constantinople, nommé Paleokappas, qui

trafiquait d'objets précieux, le porta au concile de Trente. Le

cardinal de Lorraine l'y acheta et en fit présent à la cathédrale de

Reims, dont il était archevêque. Il disparut durant la première

révolution. Quelques années plus tard, un Russe très instruit,

Alexandre Tourguéneff, le découvrit dans la bibliothèque publique de

Reims, où il avait été déposé sous le consulat de Napoléon; mais il

n'avait plus cette magnifique reliure qui l'avait fait placer parmi

les ornements du sacre des rois.»]

Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais) · 第 4 / 68 题