Il vient de se passer parmi les Indiens de l'ouest, un drame étrange
dont le récit a fait le tour de la presse américaine et qui trouve
naturellement sa place dans un livre qui traite des régions sauvages des
Montagnes Rocheuses.
Les récits d'Homère pâlissent devant l'héroïque réalité d'une lutte
comme celle que nous raconte M. S. C. Robertson, lieutenant au Ier
régiment de cavalerie des Etats-Unis, un des acteurs de ce drame
émouvant.
Je laisse la parole à M. Robertson, me contentant de traduire son récit
qui est une des plus curieuses pages de l'histoire des races indigènes
de l'Amérique du Nord:
Jamais, épopée sanglante, ayant pour acteurs des blancs et
des peaux-rouges, n'a présenté aussi complètement la
grandeur et l'horrible, mêlés au pittoresque, que celle dont
la réserve [4] des Cheyennes du Nord a été le théâtre, la
semaine dernière.
[Note 4: Territoires réservés par le gouvernement pour la
résidence des Indiens.]
Dans cette réserve qui s'étend au sud de la rivière
Yellowstone dans le Montana, et englobe les terres arrosées
par la Rosebud et la Tongue, on a rassemblé les restes de
cette bande de Sauvages belliqueux qui, dans le cours des
septante, commandée par des chefs tels que Nez-d'aigle et
Couteau-rouge, a écrit les pages les plus sanglantes dans
les annales des guerres indiennes et livré les combats les
plus acharnés à nos généraux Miles, McKenzie et Crook.
On peut dire que, somme toute, ces Sauvages se sont montrés
assez paisibles depuis qu'ils ont été réunis sur la réserve.
Néanmoins, depuis quatre ans, ils ont donné quelques signes
de mécontentement et d'agitation, ce qui a rendu nécessaire
l'établissement permanent de petits camps de troupes
régulières dans leur voisinage.
Le printemps dernier, on craignit un instant que le meurtre
d'un fermier par trois de ces Sauvages n'amenât une crise;
mais les assassins furent livrés et la crise n'eut pas lieu.
Néanmoins, comme conséquence de ce crime, les tentes
blanches d'un escadron du Ier régiment de cavalerie des
Etats-Unis, sont restées, pendant cinq longs mois, comme de
silencieux pacificateurs en présence des _wigwams_ enfumés
des Cheyennes, le long du _Lame Deer_.
Tout nous faisait espérer le maintien de la paix et le
départ prochain des troupes, quand le meurtre inattendu d'un
jeune homme du nom de Boyle, commis par les Indiens, à la
date du 6 septembre 1890, à trois milles de notre camp,
donna une nouvelle tournure à la situation. Après trois
jours de recherches actives par les troupes et les Indiens
alliés, on avait trouvé le corps de Boyle dans une ravine
profonde sur le penchant d'une montagne escarpée et
solitaire, à une grande distance de la scène du meurtre.
Cette même nuit, la police indienne avait également
découvert les assassins. C'étaient deux jeunes Cheyennes
qui, lorsqu'on avait retrouvé le corps de la victime,
s'étaient enfuis dans la montagne.
Ce crime, commis sans motif apparent, avait été accompagné
de circonstances qui le rendaient exceptionnellement atroce;
mais il eut pour, dénouement une des scènes les plus
caractéristiques du courage des Peaux-Rouges.
La recherche des coupables avait continué sans aucun succès
pendant plusieurs jours, lorsqu'au moment où l'on s'y
attendait le moins, le père même de l'un d'eux porta à
l'agent [5] chef, un message de leur part, pour informer ce
fonctionnaire qu'ils étaient fatigués de se cacher, qu'ils
s'attendaient bien au sacrifice de leur vie, mais qu'ils
voulaient mourir en combattant bravement. Ils faisaient
donc savoir à l'agent que s'il voulait réunir les troupes,
ils se présenteraient seuls pour les combattre jusqu'à la
mort. Dans le cas où leur demande serait repoussée, ils se
jetteraient sur l'établissement de l'agence, ainsi que sur
le camp et tueraient tous les blancs qui leur tomberaient
sous la main.
[Note 5: Chaque réserve est placée sous le, contrôle d'un
fonctionnaire du gouvernement qu'on appelle Indian Agent,
(agent des Indiens.) Sa résidence est connue sous le nom de
Agency (agence).]
Faite par un guerrier de la tribu des Shoshones ou des
Corbeaux, une pareille proposition n'eût été prise que pour
une simple vantardise; mais elle avait un tout autre
caractère venant de deux jeunes braves Cheyennes.
Avis fut donc immédiatement donné au major Carroll qui
commandait le camp, et qui ordonna sans retard aux clairons
de sonner le boute-selle. Les troupeaux furent ramenés
aussitôt au camp et en un clin d'oeil les soldats se
trouvèrent à cheval.
Celui qui écrit ces lignes ayant été un des premiers à se
présenter, reçut d'ordre de prendre son escadron, de le
disposer en cordon autour du camp sans perdre un seul
instant, afin d'empêcher l'approche des deux Indiens de ce
côté.
Comme nous parcourions au galop la distance d'un mille qui
sépare le camp de l'agence, nous ne pouvions chasser de
notre esprit la pensée que nous étions en train de faire une
course inutile. En effet, l'idée d'un duel arrangé d'avance
entre deux jeunes Indiens et trois escadrons de cavalerie,
nous paraissait trop ridicule pour être prise au sérieux.
Toutefois, quand je dis ce que j'en pensais au
_Loup-vaillant_, chef Cheyenne qui galopait à côté de nous,
il nous rassura en nous disant gravement que les jeunes
guerriers se présenteraient comme ils l'avaient annoncé et
que ce serait alors entre eux et nous, une lutte à mort.
Piquant donc des deux, nous arrivâmes à l'agence où nous
postâmes des sentinelles; ensuite, toujours guidés par le
_Loup vaillant_, nous tournâmes dans la direction de l'Est
et prîmes un sentier que les deux braves devaient suivre,
d'après ce que nous dit le vieil Indien.
Arrivés à un demi mille de là, nous fîmes halte et nous
disposâmes nos hommes, les uns démontés et distribués en
tirailleurs, les autres à cheval et placés en vedette.
En cet endroit, le chemin longe un étroit vallon qu'on
dirait encaissé de tous côtés entre des collines couronnées
de roches escarpées. La nature n'aurait pas pu nous choisir
de meilleur amphithéâtre pour la scène que le hasard nous
préparait. Lorsque nous jetâmes nos regards autour de nous,
pour poster nos hommes, le spectacle que nous eûmes sous les
yeux est un de ceux que l'homme n'oublie jamais.
Pendant l'agitation des jours précédents, l'agent avait
rassemblé de tous les coins de la réserve la tribu entière
des Cheyennes et l'avait réunie dans un camp près de
l'agence.
A l'approche des troupes, les Peaux-Rouges étaient sortis de
leurs _tépis_ et au moment de notre arrivée, ils
couronnaient le faîte des collines qui surplombent le
vallon, en masses épaisses qui se détachaient du fond par
les brillantes couleurs de leurs accoutrements sauvages.
A l'arrière-plan, sur les hauteurs plus élevées, sur l'autre
rive du _Lame Deer_, pour être à l'abri de tout danger, se
groupaient les femmes et les enfants en avant des troupeaux
de chevaux.
Avant notre arrivée, les deux jeunes meurtriers avaient
envoyé un messager à la tribu pour l'inviter à venir voir
avec quelle bravoure ils allaient mourir. Le sang-froid avec
lequel ces préliminaires de la rencontre avaient été
arrangés rappelait les scènes des arènes antiques et
présentait un contraste étrange avec l'ensemble des idées et
des moeurs du dix-neuvième siècle. Les spectateurs étaient à
peine en place, au figuré, que le rideau fut levé et que les
deux acteurs dont tout le monde attendait anxieusement
l'entrée en scène, firent leur apparition.
Ils étaient à cheval. On les vit déboucher d'un terrain
couvert de troncs d'arbres qui traversait le vallon à
environ deux mille cinq cents pieds de nous. Grâce à nos
jumelles d'ordonnance, nous pûmes nous assurer qu'ils
étaient bien armés, montés sur d'excellents chevaux et en
grand costume de guerre. Un d'eux portait une magnifique
coiffure dont les plumes splendides touchaient presque le
sol.
Dirigeant leurs _ponies_ vers la crête la plus escarpée de
la colline que nous avions en face, ils s'arrêtèrent et
firent prendre d'abord à leurs montures une allure rapide
pour décrire des cercles qui se détachaient clairement sur
l'horizon, leurs plumes d'aigle volant fièrement à la brise.
Pendant cette course, ils avaient entonné leur chant de
mort. Il ne leur fallait ni les applaudissements des loges,
ni les cris du parterre pour leur donner du coeur.
N'étaient-ils pas des braves Cheyennes, des fils de
guerriers Cheyennes, dont les exploits avaient fait déjà le
sujet de maints chants héroïques, le soir, à la lueur des
feux du bivouac? Les yeux de centaines de braves de leur
tribu et des belles filles qu'ils connaissaient,
n'étaient-ils pas fixés sur eux, par delà le vallon, pour
les voir mourir et pour leur lancer des regards de mépris au
moindre signe de crainte? Pendant ces préliminaires, nos
hommes s'étaient rapprochés du pied de la colline et
quelques instants après, le sifflement des balles qui
tombaient autour de nous nous apprit que ce duel épique
avait commencé.
Est-il nécessaire d'entrer dans des détails? Cinquante
mousquetons avaient répondu'au feu des deux Sauvages, tandis
que ceux ci tiraient du milieu des roches. Se voyant cernés
et chassés de leur premier poste, ils se précipitèrent au
grand galop du haut de la colline et coururent vers une
ligne de nouvelles troupes de cavalerie qui venait d'être
amenée sur le faîte méridional de la vallée par le
lieutenant Pitcher, du 1er régiment de cavalerie.
Comme c'est sur cette crête que s'étaient massés la plupart
des spectateurs Cheyennes, il était évident que les jeunes
braves désiraient que leurs amis assistassent à la scène de
mort.
Ils traversèrent rapidement le vallon; l'un à cheval,
l'autre qui a eu son cheval tué sous lui, court à pied. Le
premier des deux, autour de qui pleuvent les balles,
escalade hardiment la colline, en face du front de bataille
du lieutenant Pitcher, faisant feu en même temps de son
mousqueton qu'il tient à la hanche. Trente mousquetons et
revolvers sont braqués sur lui, à bout portant, mais il ne
bronche pas; il avance toujours, ses prunelles lançant des
éclairs de défi et de colère sauvage. Il fait une trouée
dans la ligne. Il tombe alors avec trois balles dans le
crâne et plusieurs autres dans le corps, ayant trouvé la
mort en combattant jusqu'au dernier moment.
Cependant le jeune guerrier qui était démonté, avait tourné
pour descendre le vallon, attiré peut-être par un petit
groupe de blancs qui se tenaient près de l'agence. Les
balles tombaient dru autour de lui. On découvrit plus tard
que déjà ses vêtements étaient criblés de balles, mais c'est
à ce point seulement qu'il dut recevoir sa première
blessure, car tournant soudainement à gauche, avec cet
instinct caractéristique des Peaux-Rouges,--l'instinct du
lièvre ou du coyote blessé,--il chercha un refuge dans une
tranchée faite par le lit desséché d'un torrent et là il
lutta avec désespoir jusqu'à ce qu'on l'eût achevé. Ce brave
était presque un enfant qui, ainsi qu'on s'en est assuré
plus tard, était resté complètement étranger au meurtre de
Boyle. Mais il était trop vaillant pour refuser de prendre
sa responsabilité du crime commis par son jeune compagnon
d'armes.
Nous glissant à travers les broussailles dans sa direction,
nous J'aperçûmes enfin. Il était déjà mort. Nous restâmes
émus au spectacle de ce jeune homme au visage d'une étrange
beauté, couché dans son costume aux brillantes couleurs, les
joues couvertes de vermillon, et en voyant son sang rose qni
tachetait les feuilles jaunies par l'automne, sur lesquelles
il était tombé.
C'était le dénouement du drame et la dette avait été payée à
la mode indienne, sang pour sang. Nous apprîmes plus tard
que les deux mères indiennes, lorsqu'on leur avait dit que
leurs fils devaient mourir, étaient allées dans la montagne
et là, en femmes dignes de Sparte, elles avaient bravement
orné leurs enfants pour la scène finale; plus bravement
encore, elles étaient restées spectatrices de la scène de
mort. Après le dénouement, elles se précipitèrent vers les
deux morts et se jetèrent sur ces corps bien aimés.
Les autres femmes de la tribu et les enfants sortirent en
foule des camps, traversèrent le cours d'eau et en un
instant, l'air retentit de leurs lamentations auxquelles se
mêlaient des chants où l'on vantait déjà la vaillance des
deux victimes.
Pendant la fusillade, grand nombre de jeunes braves
Cheyennes qui se tenaient le long de la crête des monts, ne
pouvant plus contrôler leur ardeur martiale, avaient sauté à
bas de leurs ponies et bouclé leurs cartouchières par dessus
leurs couvertures; mais la police indienne, dirigée avec
prudence par l'agent, M. Cooper, avait fait fidèlement son
devoir et l'on avait ainsi évité un soulèvement général qui
était à craindre.
Comme nous chevauchions lentement dans la direction du camp,
le soleil se couchait paisiblement derrière la vallée du
Lame Deer; mais dans notre mémoire, se trouvait à jamais
gravée en traits profonds, la scène dramatique sur laquelle
il venait de jeter ses derniers rayons.