15 octobre 1890.

Il vient de se passer parmi les Indiens de l'ouest, un drame étrange

dont le récit a fait le tour de la presse américaine et qui trouve

naturellement sa place dans un livre qui traite des régions sauvages des

Montagnes Rocheuses.

Les récits d'Homère pâlissent devant l'héroïque réalité d'une lutte

comme celle que nous raconte M. S. C. Robertson, lieutenant au Ier

régiment de cavalerie des Etats-Unis, un des acteurs de ce drame

émouvant.

Je laisse la parole à M. Robertson, me contentant de traduire son récit

qui est une des plus curieuses pages de l'histoire des races indigènes

de l'Amérique du Nord:

Jamais, épopée sanglante, ayant pour acteurs des blancs et

des peaux-rouges, n'a présenté aussi complètement la

grandeur et l'horrible, mêlés au pittoresque, que celle dont

la réserve [4] des Cheyennes du Nord a été le théâtre, la

semaine dernière.

[Note 4: Territoires réservés par le gouvernement pour la

résidence des Indiens.]

Dans cette réserve qui s'étend au sud de la rivière

Yellowstone dans le Montana, et englobe les terres arrosées

par la Rosebud et la Tongue, on a rassemblé les restes de

cette bande de Sauvages belliqueux qui, dans le cours des

septante, commandée par des chefs tels que Nez-d'aigle et

Couteau-rouge, a écrit les pages les plus sanglantes dans

les annales des guerres indiennes et livré les combats les

plus acharnés à nos généraux Miles, McKenzie et Crook.

On peut dire que, somme toute, ces Sauvages se sont montrés

assez paisibles depuis qu'ils ont été réunis sur la réserve.

Néanmoins, depuis quatre ans, ils ont donné quelques signes

de mécontentement et d'agitation, ce qui a rendu nécessaire

l'établissement permanent de petits camps de troupes

régulières dans leur voisinage.

Le printemps dernier, on craignit un instant que le meurtre

d'un fermier par trois de ces Sauvages n'amenât une crise;

mais les assassins furent livrés et la crise n'eut pas lieu.

Néanmoins, comme conséquence de ce crime, les tentes

blanches d'un escadron du Ier régiment de cavalerie des

Etats-Unis, sont restées, pendant cinq longs mois, comme de

silencieux pacificateurs en présence des _wigwams_ enfumés

des Cheyennes, le long du _Lame Deer_.

Tout nous faisait espérer le maintien de la paix et le

départ prochain des troupes, quand le meurtre inattendu d'un

jeune homme du nom de Boyle, commis par les Indiens, à la

date du 6 septembre 1890, à trois milles de notre camp,

donna une nouvelle tournure à la situation. Après trois

jours de recherches actives par les troupes et les Indiens

alliés, on avait trouvé le corps de Boyle dans une ravine

profonde sur le penchant d'une montagne escarpée et

solitaire, à une grande distance de la scène du meurtre.

Cette même nuit, la police indienne avait également

découvert les assassins. C'étaient deux jeunes Cheyennes

qui, lorsqu'on avait retrouvé le corps de la victime,

s'étaient enfuis dans la montagne.

Ce crime, commis sans motif apparent, avait été accompagné

de circonstances qui le rendaient exceptionnellement atroce;

mais il eut pour, dénouement une des scènes les plus

caractéristiques du courage des Peaux-Rouges.

La recherche des coupables avait continué sans aucun succès

pendant plusieurs jours, lorsqu'au moment où l'on s'y

attendait le moins, le père même de l'un d'eux porta à

l'agent [5] chef, un message de leur part, pour informer ce

fonctionnaire qu'ils étaient fatigués de se cacher, qu'ils

s'attendaient bien au sacrifice de leur vie, mais qu'ils

voulaient mourir en combattant bravement. Ils faisaient

donc savoir à l'agent que s'il voulait réunir les troupes,

ils se présenteraient seuls pour les combattre jusqu'à la

mort. Dans le cas où leur demande serait repoussée, ils se

jetteraient sur l'établissement de l'agence, ainsi que sur

le camp et tueraient tous les blancs qui leur tomberaient

sous la main.

[Note 5: Chaque réserve est placée sous le, contrôle d'un

fonctionnaire du gouvernement qu'on appelle Indian Agent,

(agent des Indiens.) Sa résidence est connue sous le nom de

Agency (agence).]

Faite par un guerrier de la tribu des Shoshones ou des

Corbeaux, une pareille proposition n'eût été prise que pour

une simple vantardise; mais elle avait un tout autre

caractère venant de deux jeunes braves Cheyennes.

Avis fut donc immédiatement donné au major Carroll qui

commandait le camp, et qui ordonna sans retard aux clairons

de sonner le boute-selle. Les troupeaux furent ramenés

aussitôt au camp et en un clin d'oeil les soldats se

trouvèrent à cheval.

Celui qui écrit ces lignes ayant été un des premiers à se

présenter, reçut d'ordre de prendre son escadron, de le

disposer en cordon autour du camp sans perdre un seul

instant, afin d'empêcher l'approche des deux Indiens de ce

côté.

Comme nous parcourions au galop la distance d'un mille qui

sépare le camp de l'agence, nous ne pouvions chasser de

notre esprit la pensée que nous étions en train de faire une

course inutile. En effet, l'idée d'un duel arrangé d'avance

entre deux jeunes Indiens et trois escadrons de cavalerie,

nous paraissait trop ridicule pour être prise au sérieux.

Toutefois, quand je dis ce que j'en pensais au

_Loup-vaillant_, chef Cheyenne qui galopait à côté de nous,

il nous rassura en nous disant gravement que les jeunes

guerriers se présenteraient comme ils l'avaient annoncé et

que ce serait alors entre eux et nous, une lutte à mort.

Piquant donc des deux, nous arrivâmes à l'agence où nous

postâmes des sentinelles; ensuite, toujours guidés par le

_Loup vaillant_, nous tournâmes dans la direction de l'Est

et prîmes un sentier que les deux braves devaient suivre,

d'après ce que nous dit le vieil Indien.

Arrivés à un demi mille de là, nous fîmes halte et nous

disposâmes nos hommes, les uns démontés et distribués en

tirailleurs, les autres à cheval et placés en vedette.

En cet endroit, le chemin longe un étroit vallon qu'on

dirait encaissé de tous côtés entre des collines couronnées

de roches escarpées. La nature n'aurait pas pu nous choisir

de meilleur amphithéâtre pour la scène que le hasard nous

préparait. Lorsque nous jetâmes nos regards autour de nous,

pour poster nos hommes, le spectacle que nous eûmes sous les

yeux est un de ceux que l'homme n'oublie jamais.

Pendant l'agitation des jours précédents, l'agent avait

rassemblé de tous les coins de la réserve la tribu entière

des Cheyennes et l'avait réunie dans un camp près de

l'agence.

A l'approche des troupes, les Peaux-Rouges étaient sortis de

leurs _tépis_ et au moment de notre arrivée, ils

couronnaient le faîte des collines qui surplombent le

vallon, en masses épaisses qui se détachaient du fond par

les brillantes couleurs de leurs accoutrements sauvages.

A l'arrière-plan, sur les hauteurs plus élevées, sur l'autre

rive du _Lame Deer_, pour être à l'abri de tout danger, se

groupaient les femmes et les enfants en avant des troupeaux

de chevaux.

Avant notre arrivée, les deux jeunes meurtriers avaient

envoyé un messager à la tribu pour l'inviter à venir voir

avec quelle bravoure ils allaient mourir. Le sang-froid avec

lequel ces préliminaires de la rencontre avaient été

arrangés rappelait les scènes des arènes antiques et

présentait un contraste étrange avec l'ensemble des idées et

des moeurs du dix-neuvième siècle. Les spectateurs étaient à

peine en place, au figuré, que le rideau fut levé et que les

deux acteurs dont tout le monde attendait anxieusement

l'entrée en scène, firent leur apparition.

Ils étaient à cheval. On les vit déboucher d'un terrain

couvert de troncs d'arbres qui traversait le vallon à

environ deux mille cinq cents pieds de nous. Grâce à nos

jumelles d'ordonnance, nous pûmes nous assurer qu'ils

étaient bien armés, montés sur d'excellents chevaux et en

grand costume de guerre. Un d'eux portait une magnifique

coiffure dont les plumes splendides touchaient presque le

sol.

Dirigeant leurs _ponies_ vers la crête la plus escarpée de

la colline que nous avions en face, ils s'arrêtèrent et

firent prendre d'abord à leurs montures une allure rapide

pour décrire des cercles qui se détachaient clairement sur

l'horizon, leurs plumes d'aigle volant fièrement à la brise.

Pendant cette course, ils avaient entonné leur chant de

mort. Il ne leur fallait ni les applaudissements des loges,

ni les cris du parterre pour leur donner du coeur.

N'étaient-ils pas des braves Cheyennes, des fils de

guerriers Cheyennes, dont les exploits avaient fait déjà le

sujet de maints chants héroïques, le soir, à la lueur des

feux du bivouac? Les yeux de centaines de braves de leur

tribu et des belles filles qu'ils connaissaient,

n'étaient-ils pas fixés sur eux, par delà le vallon, pour

les voir mourir et pour leur lancer des regards de mépris au

moindre signe de crainte? Pendant ces préliminaires, nos

hommes s'étaient rapprochés du pied de la colline et

quelques instants après, le sifflement des balles qui

tombaient autour de nous nous apprit que ce duel épique

avait commencé.

Est-il nécessaire d'entrer dans des détails? Cinquante

mousquetons avaient répondu'au feu des deux Sauvages, tandis

que ceux ci tiraient du milieu des roches. Se voyant cernés

et chassés de leur premier poste, ils se précipitèrent au

grand galop du haut de la colline et coururent vers une

ligne de nouvelles troupes de cavalerie qui venait d'être

amenée sur le faîte méridional de la vallée par le

lieutenant Pitcher, du 1er régiment de cavalerie.

Comme c'est sur cette crête que s'étaient massés la plupart

des spectateurs Cheyennes, il était évident que les jeunes

braves désiraient que leurs amis assistassent à la scène de

mort.

Ils traversèrent rapidement le vallon; l'un à cheval,

l'autre qui a eu son cheval tué sous lui, court à pied. Le

premier des deux, autour de qui pleuvent les balles,

escalade hardiment la colline, en face du front de bataille

du lieutenant Pitcher, faisant feu en même temps de son

mousqueton qu'il tient à la hanche. Trente mousquetons et

revolvers sont braqués sur lui, à bout portant, mais il ne

bronche pas; il avance toujours, ses prunelles lançant des

éclairs de défi et de colère sauvage. Il fait une trouée

dans la ligne. Il tombe alors avec trois balles dans le

crâne et plusieurs autres dans le corps, ayant trouvé la

mort en combattant jusqu'au dernier moment.

Cependant le jeune guerrier qui était démonté, avait tourné

pour descendre le vallon, attiré peut-être par un petit

groupe de blancs qui se tenaient près de l'agence. Les

balles tombaient dru autour de lui. On découvrit plus tard

que déjà ses vêtements étaient criblés de balles, mais c'est

à ce point seulement qu'il dut recevoir sa première

blessure, car tournant soudainement à gauche, avec cet

instinct caractéristique des Peaux-Rouges,--l'instinct du

lièvre ou du coyote blessé,--il chercha un refuge dans une

tranchée faite par le lit desséché d'un torrent et là il

lutta avec désespoir jusqu'à ce qu'on l'eût achevé. Ce brave

était presque un enfant qui, ainsi qu'on s'en est assuré

plus tard, était resté complètement étranger au meurtre de

Boyle. Mais il était trop vaillant pour refuser de prendre

sa responsabilité du crime commis par son jeune compagnon

d'armes.

Nous glissant à travers les broussailles dans sa direction,

nous J'aperçûmes enfin. Il était déjà mort. Nous restâmes

émus au spectacle de ce jeune homme au visage d'une étrange

beauté, couché dans son costume aux brillantes couleurs, les

joues couvertes de vermillon, et en voyant son sang rose qni

tachetait les feuilles jaunies par l'automne, sur lesquelles

il était tombé.

C'était le dénouement du drame et la dette avait été payée à

la mode indienne, sang pour sang. Nous apprîmes plus tard

que les deux mères indiennes, lorsqu'on leur avait dit que

leurs fils devaient mourir, étaient allées dans la montagne

et là, en femmes dignes de Sparte, elles avaient bravement

orné leurs enfants pour la scène finale; plus bravement

encore, elles étaient restées spectatrices de la scène de

mort. Après le dénouement, elles se précipitèrent vers les

deux morts et se jetèrent sur ces corps bien aimés.

Les autres femmes de la tribu et les enfants sortirent en

foule des camps, traversèrent le cours d'eau et en un

instant, l'air retentit de leurs lamentations auxquelles se

mêlaient des chants où l'on vantait déjà la vaillance des

deux victimes.

Pendant la fusillade, grand nombre de jeunes braves

Cheyennes qui se tenaient le long de la crête des monts, ne

pouvant plus contrôler leur ardeur martiale, avaient sauté à

bas de leurs ponies et bouclé leurs cartouchières par dessus

leurs couvertures; mais la police indienne, dirigée avec

prudence par l'agent, M. Cooper, avait fait fidèlement son

devoir et l'on avait ainsi évité un soulèvement général qui

était à craindre.

Comme nous chevauchions lentement dans la direction du camp,

le soleil se couchait paisiblement derrière la vallée du

Lame Deer; mais dans notre mémoire, se trouvait à jamais

gravée en traits profonds, la scène dramatique sur laquelle

il venait de jeter ses derniers rayons.

Six mois dans les Montagnes-Rocheuses · 第 48 / 50 题