LE "COWBOY" AU COLORADO--LE DRESSAGE
DES CHEVAUX SAUVAGES.
Ma relation de voyage était terminée et j'allais donner le "bon à tirer"
à mon imprimeur, lorsqu'un de mes amis qui avait lu mon manuscrit et qui
paraissait s'être intéressé à mon récit, me dit:
--Mais tu ne nous dis pas un mot des cowboys. Il me semble que c'est de
rigueur, dans le récit d'un voyage au Colorado.
--Mon cher ami, les _cowboys_ sont en train de disparaître des plaines
du Colorado, comme ils ont déjà disparu des plaines du Kansas. Les
chemins de fer, l'immigration, les canaux d'irrigation et la charrue du
cultivateur sont en train de les chasser au-delà des premières chaînes
des Montagnes-Rocheuses. Je raconterai bien ce que je sais de ces
caractères exotiques, mais je n'ai pas l'intention de rééditer les
histoires plus ou moins fantaisistes que l'on a déjà publiées au sujet
de la vie aventureuse du bouvier des plaines de l'Ouest. _Buffalo Bill_
et sa troupe ont vulgarisé, en les accentuant légèrement, tous les
détails de la vie ordinaire du _Wild West_, de "l'Ouest sauvage." J'ai
cependant visité les vastes ranches où l'on s'occupe tout
particulièrement de l'élevage et du dressage des chevaux, et j'y ai
recueilli quelques détails que je crois inédits, et qui présentent un
côté assez pittoresque de la vie des plaines.
[Illustration 263]
LA CASCADE DE L'ARC-EN-CIEL.
(Ute Pass)
Le _cowboy_, de toute nécessité, doit être bon cavalier et doit pouvoir
non seulement monter, mais dompter les chevaux les plus sauvages. Il
peut ensuite devenir bouvier et s'engager pour conduire les troupeaux.
J'ai assisté maintes fois au dressage des chevaux, et je me suis
renseigné tant bien que mal auprès de ceux qui pouvaient me donner des
informations. J'ai pris des notes et, ma mémoire aidant, voici le
résultat de mes observations:
On commence par parquer (_corral_) les chevaux, au printemps et aux
premiers jours de l'été. Quand ils sont en sûreté dans l'enclos, on
choisit ceux de quatre ans qu'on veut habituer à la selle et préparer
pour la vente. Alors, pour la première fois, elles sentent la main de
l'homme. Ce dressage des poulains est le travail le plus pénible du
_cowboy_. Ces jeunes bêtes sont sauvages et fières; et à moins qu'on ne
les traite avec précaution, on peut les rendre impropres au service
ordinaire.
On raconte des centaines d'aventures émouvantes dont les chevaux ont été
les héros, pendant qu'on les dressait. Buffalo Bill, que je connais très
bien, me racontait qu'il avait eu un associé nommé _Broncho Charlie_,
qui domptait une fois, au Gros-Castor, dans le Colorado, un superbe
étalon noir. Charlie qui s'imaginait qu'il avait parfaitement habitué la
bête à son contrôle, lui mit la main sur l'encolure, lorsqu'en un clin
d'oeil, l'étalon lui saisit cette main et se mit à la secouer absolument
comme un chien le ferait d'un rat, déchirant les chairs et les muscles
et lui faisant une terrible blessure. Ce fut un bonheur pour Charlie que
l'animal ne l'attrapât point par le bras, car il le lui aurait broyé et
mis en pièces.
On fait courir le troupeau autour du corral au petit galop, pour
permettre au cowboy d'examiner toutes les bêtes et de choisir le cheval
qu'il veut dresser pour l'attraper au lasso. Pour la première fois,
l'animal sent les liens, et aussitôt toutes ses méfiances s'éveillent.
On la voit se précipiter et essayer de se confondre dans la foule de ses
compagnons. Mais, peu à peu, le _cowboy_ s'approche. Il sait à quel
moment il devra donner de la corde au cheval, afin qu'il ne se blesse
pas, sans toutefois lui fournir l'occasion de s'échapper.
[Illustration 266]
Après une lutte plus ou moins prolongée, l'animal est séparé enfin du
troupeau et se tient devant son maître, tous ses membres frémissants,
l'oeil dilaté et les flancs tout pantelants.
Le plus difficile reste à faire. La tâche du cowboy est bien propre à
exercer au plus haut degré son jugement, son agilité, sa patience et son
courage. Il faut que le cowboy passe un noeud aux naseaux du cheval et
le muselle, afin de s'en faire mieux obéir et de permettre en même temps
de lâcher un peu le lasso, de crainte qu'il ne s'étrangle.
Avec un instinct aussi rapide que merveilleux, le cheval découvrira le
signe de frayeur le plus léger chez son dompteur, et il saura en
profiter.
Le _cowboy_ s'approche lentement, tantôt avançant et tantôt reculant,
selon la tactique du cheval. Il s'agit pour lui d'arriver jusqu'à la
tête du cheval. Si étrange que cela paraisse, la manière de lui montrer
la main est un point d'une grande importance. Par instinct, la bête
craint la main ouverte dont il voit la paume, beaucoup plus que celle
qui est fermée, ou dont on ne lui montre que le dos.
[Illustration 268]
Lorsqu'on est parvenu enfin à s'approcher assez près pour promener
doucement sur l'extrémité des naseaux le dos de la main, on a accompli
une bonne partie de la tâche. Le cheval commence à se calmer. Alors,
d'un mouvement rapide, on lui passe un noeud coulant aux naseaux, et la
bête se trouve suffisamment muselée. Parfois, cette partie de la tâche
demande des heures entières. Le cheval essaiera de porter des coups avec
ses pieds de devant, et essaiera de mordre, ou bien, pivotant avec la
rapidité de l'éclair, il lancera de terribles ruades.
Malheur au cowboy s'il n'est aussi agile qu'un chat, et s'il ne sait
point se mettre en garde contre ces attaques dangereuses. Mais surtout
qu'il ne lâche point le licol ou bien tout sera à recommencer dans des
conditions pires encore.
Après des tentatives longues et patientes, le cowboy parvient enfin à
mettre la main sur l'encolure, le garrot et les reins du cheval. Cette
manière n'est pas la plus courte pour dresser un cheval; mais c'est la
meilleure.
Lorsqu'à force de douceur, on est parvenu à rendre la bête maniable, il
n'est pas difficile à un cavalier habile de la monter ensuite.
Une méthode beaucoup moins longue mais plus violente, et qui peut
blesser le cheval, consiste à lui lier les deux pieds de devant avec un
second lasso, à le jeter après cela sur le flanc, à lui passer alors le
licol et à lui attacher une selle, pendant qu'il gît ainsi sur le sol.
Après ces précautions, un cavalier adroit fait passer la bête
effarouchée par une série d'exercices fatigants, jusqu'à ce qu'elle soit
littéralement épuisée, et que, n'en pouvant plus, elle se soumette. Mais
l'effet de cette méthode est loin d'être aussi satisfaisant que la
première; car désormais, le cheval ne cessera plus de voir en son maître
un ennemi naturel, et il n'obéira plus que sous l'empire de la crainte.
Mais il ne suffit pas de dompter l'animal en lui passant un licol et en
l'habituant à y obéir. La seconde partie du dressage consiste à lui
mettre une selle.
Pour l'y amener, on lui passe à plusieurs reprises la main sur les reins
et sur les flancs. On lui jette ensuite sur le dos une couverture légère
à laquelle est attachée une sous-ventrière. Néanmoins, quelque accoutumé
que soit le cheval à cette couverture, ce sera encore toute une affaire
lorsqu'on lui fera sentir le poids d'une selle et qu'on bouclera la
sangle.
Il va sans dire qu'il y a chevaux et chevaux, et que dans le nombre, il
s'en trouve qui se prêtent plus facilement que les autres à la volonté
de l'homme. On arrive toutefois à surmonter enfin la difficulté de la
selle, et il s'agit alors d'accoutumer la bête à se laisser monter.
[Illustration 271]
Ce n'est pas la chose la plus facile du monde que d'arriver à se mettre
en selle, car le cheval tourne, se dresse tout droit sur ses pieds de
derrière, lance des ruades et s'efforce d'échapper. S'il se jette à
terre, la selle de dressage est faite de telle sorte, avec un pommeau
élevé, que le cavalier peut retirer les jambes sans difficulté dans le
cas où il se trouverait pris sous la bête. D'ordinaire, il se tient sur
ses pieds au moment où le cheval s'abat, et il enfourche de nouveau sa
monture dès qu'elle se relève.
Voici le moment où le cheval va essayer les cabrioles. Se sentant sur le
dos le poids assez lourd d'un cavalier, il fait tin effort suprême pour
s'en débarrasser. Le voilà qui s'élève au-dessus du sol et qui retombe
tenant la tête entre ses jambes de devant, la queue serrée entre les
jambes de derrière, et réunissant les quatre pieds aussi près que cela
lui est possible.
[Illustration 272]
Le choc que le cavalier ressent à la descente est terrible et si c'est
un novice, qui ne l'a pas éprouvé encore, il sera désarçonné en un rien
de temps. Mais s'il a déjà passé par des épreuves semblables, s'il sait
se tenir en selle, il est à peu près certain que le cheval recommencera
le même manège en y introduisant de nombreuses variations.
Il sautera, pivotera sur lui-même pendant qu'il sera dans les airs; il
s'abattra sur le sol, les jambes roides comme des barres; et il lancera
de terribles ruades. Si l'on se met bien dans l'esprit que tout cela a
lieu pendant une course échevelée, on comprendra facilement qu'un homme
qui ne se sent pas en selle parfaitement à son aise, sera bientôt
désarçonné. Un coup dont la bête fait invariablement l'essai quand elle
voit qu'aucun des autres ne lui a réussi, consiste en un bond fait
soudainement de recul. Immédiatement après, le cheval se dresse sur sa
croupe et se laisse tomber en arrière, dans l'espoir d'écraser le
cavalier sous son poids. Il ne tient alors qu'à un cheveu que ce dernier
n'ait quelque membre brisé, peut-être même qu'il ne soit entièrement
broyé.
Il ne peut échapper au danger qu'en se jetant hors de selle par un côté,
sans oublier toutefois de garder fermement dans sa poigne la corde qui
sert de licol. Dès que le cheval se redresse, le cavalier doit être déjà
remis en selle.
[Illustration 274]
C'est alors qu'il faut du sang-froid et de la présence d'esprit, car le
cheval ne médite rien moins que la mort de son cavalier. Quelquefois il
continuera cette lutte durant une heure, se tenant tout le temps dans un
étroit espace de dix pieds carrés. Ce n'est que lorsqu'il se sent
entièrement hors d'haleine et à bout de forces qu'il donne quelques
signes de soumission. Quand la bête en arrive à ce point, c'est le
moment d'avoir recours au fouet et, à l'éperon pour mettre le cheval au
galop. Tandis qu'il court, il ne lui est pas possible de faire ses
cabrioles de bouc; aussi, pourvu que le cowboy puisse rester en selle
quand le cheval fait ses sauts, et qu'il le fasse courir jusqu'au point
d'épuiser ses forces, il est sûr de sortir vainqueur de la lutte.
[Illustration 275]
Toutefois, si le cheval est d'un naturel vicieux, il fera l'essai du
même jeu avec chaque nouveau cavalier qu'il portera en selle; car,
reconnaissant un maître en celui qui l'a d'abord dompté et lui
obéissant, il n'abandonnera pas l'espoir de reconquérir la liberté avec
un nouveau cavalier. Aussi les _cowboys_ sont-ils toujours sur leurs
gardes quand ils montent une nouvelle bête, ne négligeant jamais de
demander si elle _buckcabriole_, et si elle fait des bêtises.
Qu'arriverait-il si un cheval s'échappait pendant qu'on le dompte? Ce
serait adieu paniers, les vendanges sont faites, du moins en ce qui
regarderait le cavalier. Le cheval se souviendrait à jamais de lui; il
n'oublierait pas de sa vie qu'il a eu un jour le dessus sur cet homme,
et tant qu'il lui resterait un souffle de vie, il essaierait de nouveau
de gagner la partie.
A dire vrai, il est très difficile de reprendre un cheval qui est dans
ce cas; car dès qu'il aperçoit du plus loin un homme qui se dirige vers
lui, monté sur une autre bête, il se met à fuir loin du troupeau, et il
disparaît à l'horizon. Dans la plupart des cas, s'il arrive même à un
cavalier d'être jeté à terre une seule fois, il est très difficile de
faire oublier au cheval cette victoire, et l'on peut être certain que la
bête continuera à cabrioler de temps en temps jusqu'à la fin de sa vie.