XIX

LE "COWBOY" AU COLORADO--LE DRESSAGE

DES CHEVAUX SAUVAGES.

Ma relation de voyage était terminée et j'allais donner le "bon à tirer"

à mon imprimeur, lorsqu'un de mes amis qui avait lu mon manuscrit et qui

paraissait s'être intéressé à mon récit, me dit:

--Mais tu ne nous dis pas un mot des cowboys. Il me semble que c'est de

rigueur, dans le récit d'un voyage au Colorado.

--Mon cher ami, les _cowboys_ sont en train de disparaître des plaines

du Colorado, comme ils ont déjà disparu des plaines du Kansas. Les

chemins de fer, l'immigration, les canaux d'irrigation et la charrue du

cultivateur sont en train de les chasser au-delà des premières chaînes

des Montagnes-Rocheuses. Je raconterai bien ce que je sais de ces

caractères exotiques, mais je n'ai pas l'intention de rééditer les

histoires plus ou moins fantaisistes que l'on a déjà publiées au sujet

de la vie aventureuse du bouvier des plaines de l'Ouest. _Buffalo Bill_

et sa troupe ont vulgarisé, en les accentuant légèrement, tous les

détails de la vie ordinaire du _Wild West_, de "l'Ouest sauvage." J'ai

cependant visité les vastes ranches où l'on s'occupe tout

particulièrement de l'élevage et du dressage des chevaux, et j'y ai

recueilli quelques détails que je crois inédits, et qui présentent un

côté assez pittoresque de la vie des plaines.

[Illustration 263]

LA CASCADE DE L'ARC-EN-CIEL.

(Ute Pass)

Le _cowboy_, de toute nécessité, doit être bon cavalier et doit pouvoir

non seulement monter, mais dompter les chevaux les plus sauvages. Il

peut ensuite devenir bouvier et s'engager pour conduire les troupeaux.

J'ai assisté maintes fois au dressage des chevaux, et je me suis

renseigné tant bien que mal auprès de ceux qui pouvaient me donner des

informations. J'ai pris des notes et, ma mémoire aidant, voici le

résultat de mes observations:

On commence par parquer (_corral_) les chevaux, au printemps et aux

premiers jours de l'été. Quand ils sont en sûreté dans l'enclos, on

choisit ceux de quatre ans qu'on veut habituer à la selle et préparer

pour la vente. Alors, pour la première fois, elles sentent la main de

l'homme. Ce dressage des poulains est le travail le plus pénible du

_cowboy_. Ces jeunes bêtes sont sauvages et fières; et à moins qu'on ne

les traite avec précaution, on peut les rendre impropres au service

ordinaire.

On raconte des centaines d'aventures émouvantes dont les chevaux ont été

les héros, pendant qu'on les dressait. Buffalo Bill, que je connais très

bien, me racontait qu'il avait eu un associé nommé _Broncho Charlie_,

qui domptait une fois, au Gros-Castor, dans le Colorado, un superbe

étalon noir. Charlie qui s'imaginait qu'il avait parfaitement habitué la

bête à son contrôle, lui mit la main sur l'encolure, lorsqu'en un clin

d'oeil, l'étalon lui saisit cette main et se mit à la secouer absolument

comme un chien le ferait d'un rat, déchirant les chairs et les muscles

et lui faisant une terrible blessure. Ce fut un bonheur pour Charlie que

l'animal ne l'attrapât point par le bras, car il le lui aurait broyé et

mis en pièces.

On fait courir le troupeau autour du corral au petit galop, pour

permettre au cowboy d'examiner toutes les bêtes et de choisir le cheval

qu'il veut dresser pour l'attraper au lasso. Pour la première fois,

l'animal sent les liens, et aussitôt toutes ses méfiances s'éveillent.

On la voit se précipiter et essayer de se confondre dans la foule de ses

compagnons. Mais, peu à peu, le _cowboy_ s'approche. Il sait à quel

moment il devra donner de la corde au cheval, afin qu'il ne se blesse

pas, sans toutefois lui fournir l'occasion de s'échapper.

[Illustration 266]

Après une lutte plus ou moins prolongée, l'animal est séparé enfin du

troupeau et se tient devant son maître, tous ses membres frémissants,

l'oeil dilaté et les flancs tout pantelants.

Le plus difficile reste à faire. La tâche du cowboy est bien propre à

exercer au plus haut degré son jugement, son agilité, sa patience et son

courage. Il faut que le cowboy passe un noeud aux naseaux du cheval et

le muselle, afin de s'en faire mieux obéir et de permettre en même temps

de lâcher un peu le lasso, de crainte qu'il ne s'étrangle.

Avec un instinct aussi rapide que merveilleux, le cheval découvrira le

signe de frayeur le plus léger chez son dompteur, et il saura en

profiter.

Le _cowboy_ s'approche lentement, tantôt avançant et tantôt reculant,

selon la tactique du cheval. Il s'agit pour lui d'arriver jusqu'à la

tête du cheval. Si étrange que cela paraisse, la manière de lui montrer

la main est un point d'une grande importance. Par instinct, la bête

craint la main ouverte dont il voit la paume, beaucoup plus que celle

qui est fermée, ou dont on ne lui montre que le dos.

[Illustration 268]

Lorsqu'on est parvenu enfin à s'approcher assez près pour promener

doucement sur l'extrémité des naseaux le dos de la main, on a accompli

une bonne partie de la tâche. Le cheval commence à se calmer. Alors,

d'un mouvement rapide, on lui passe un noeud coulant aux naseaux, et la

bête se trouve suffisamment muselée. Parfois, cette partie de la tâche

demande des heures entières. Le cheval essaiera de porter des coups avec

ses pieds de devant, et essaiera de mordre, ou bien, pivotant avec la

rapidité de l'éclair, il lancera de terribles ruades.

Malheur au cowboy s'il n'est aussi agile qu'un chat, et s'il ne sait

point se mettre en garde contre ces attaques dangereuses. Mais surtout

qu'il ne lâche point le licol ou bien tout sera à recommencer dans des

conditions pires encore.

Après des tentatives longues et patientes, le cowboy parvient enfin à

mettre la main sur l'encolure, le garrot et les reins du cheval. Cette

manière n'est pas la plus courte pour dresser un cheval; mais c'est la

meilleure.

Lorsqu'à force de douceur, on est parvenu à rendre la bête maniable, il

n'est pas difficile à un cavalier habile de la monter ensuite.

Une méthode beaucoup moins longue mais plus violente, et qui peut

blesser le cheval, consiste à lui lier les deux pieds de devant avec un

second lasso, à le jeter après cela sur le flanc, à lui passer alors le

licol et à lui attacher une selle, pendant qu'il gît ainsi sur le sol.

Après ces précautions, un cavalier adroit fait passer la bête

effarouchée par une série d'exercices fatigants, jusqu'à ce qu'elle soit

littéralement épuisée, et que, n'en pouvant plus, elle se soumette. Mais

l'effet de cette méthode est loin d'être aussi satisfaisant que la

première; car désormais, le cheval ne cessera plus de voir en son maître

un ennemi naturel, et il n'obéira plus que sous l'empire de la crainte.

Mais il ne suffit pas de dompter l'animal en lui passant un licol et en

l'habituant à y obéir. La seconde partie du dressage consiste à lui

mettre une selle.

Pour l'y amener, on lui passe à plusieurs reprises la main sur les reins

et sur les flancs. On lui jette ensuite sur le dos une couverture légère

à laquelle est attachée une sous-ventrière. Néanmoins, quelque accoutumé

que soit le cheval à cette couverture, ce sera encore toute une affaire

lorsqu'on lui fera sentir le poids d'une selle et qu'on bouclera la

sangle.

Il va sans dire qu'il y a chevaux et chevaux, et que dans le nombre, il

s'en trouve qui se prêtent plus facilement que les autres à la volonté

de l'homme. On arrive toutefois à surmonter enfin la difficulté de la

selle, et il s'agit alors d'accoutumer la bête à se laisser monter.

[Illustration 271]

Ce n'est pas la chose la plus facile du monde que d'arriver à se mettre

en selle, car le cheval tourne, se dresse tout droit sur ses pieds de

derrière, lance des ruades et s'efforce d'échapper. S'il se jette à

terre, la selle de dressage est faite de telle sorte, avec un pommeau

élevé, que le cavalier peut retirer les jambes sans difficulté dans le

cas où il se trouverait pris sous la bête. D'ordinaire, il se tient sur

ses pieds au moment où le cheval s'abat, et il enfourche de nouveau sa

monture dès qu'elle se relève.

Voici le moment où le cheval va essayer les cabrioles. Se sentant sur le

dos le poids assez lourd d'un cavalier, il fait tin effort suprême pour

s'en débarrasser. Le voilà qui s'élève au-dessus du sol et qui retombe

tenant la tête entre ses jambes de devant, la queue serrée entre les

jambes de derrière, et réunissant les quatre pieds aussi près que cela

lui est possible.

[Illustration 272]

Le choc que le cavalier ressent à la descente est terrible et si c'est

un novice, qui ne l'a pas éprouvé encore, il sera désarçonné en un rien

de temps. Mais s'il a déjà passé par des épreuves semblables, s'il sait

se tenir en selle, il est à peu près certain que le cheval recommencera

le même manège en y introduisant de nombreuses variations.

Il sautera, pivotera sur lui-même pendant qu'il sera dans les airs; il

s'abattra sur le sol, les jambes roides comme des barres; et il lancera

de terribles ruades. Si l'on se met bien dans l'esprit que tout cela a

lieu pendant une course échevelée, on comprendra facilement qu'un homme

qui ne se sent pas en selle parfaitement à son aise, sera bientôt

désarçonné. Un coup dont la bête fait invariablement l'essai quand elle

voit qu'aucun des autres ne lui a réussi, consiste en un bond fait

soudainement de recul. Immédiatement après, le cheval se dresse sur sa

croupe et se laisse tomber en arrière, dans l'espoir d'écraser le

cavalier sous son poids. Il ne tient alors qu'à un cheveu que ce dernier

n'ait quelque membre brisé, peut-être même qu'il ne soit entièrement

broyé.

Il ne peut échapper au danger qu'en se jetant hors de selle par un côté,

sans oublier toutefois de garder fermement dans sa poigne la corde qui

sert de licol. Dès que le cheval se redresse, le cavalier doit être déjà

remis en selle.

[Illustration 274]

C'est alors qu'il faut du sang-froid et de la présence d'esprit, car le

cheval ne médite rien moins que la mort de son cavalier. Quelquefois il

continuera cette lutte durant une heure, se tenant tout le temps dans un

étroit espace de dix pieds carrés. Ce n'est que lorsqu'il se sent

entièrement hors d'haleine et à bout de forces qu'il donne quelques

signes de soumission. Quand la bête en arrive à ce point, c'est le

moment d'avoir recours au fouet et, à l'éperon pour mettre le cheval au

galop. Tandis qu'il court, il ne lui est pas possible de faire ses

cabrioles de bouc; aussi, pourvu que le cowboy puisse rester en selle

quand le cheval fait ses sauts, et qu'il le fasse courir jusqu'au point

d'épuiser ses forces, il est sûr de sortir vainqueur de la lutte.

[Illustration 275]

Toutefois, si le cheval est d'un naturel vicieux, il fera l'essai du

même jeu avec chaque nouveau cavalier qu'il portera en selle; car,

reconnaissant un maître en celui qui l'a d'abord dompté et lui

obéissant, il n'abandonnera pas l'espoir de reconquérir la liberté avec

un nouveau cavalier. Aussi les _cowboys_ sont-ils toujours sur leurs

gardes quand ils montent une nouvelle bête, ne négligeant jamais de

demander si elle _buckcabriole_, et si elle fait des bêtises.

Qu'arriverait-il si un cheval s'échappait pendant qu'on le dompte? Ce

serait adieu paniers, les vendanges sont faites, du moins en ce qui

regarderait le cavalier. Le cheval se souviendrait à jamais de lui; il

n'oublierait pas de sa vie qu'il a eu un jour le dessus sur cet homme,

et tant qu'il lui resterait un souffle de vie, il essaierait de nouveau

de gagner la partie.

A dire vrai, il est très difficile de reprendre un cheval qui est dans

ce cas; car dès qu'il aperçoit du plus loin un homme qui se dirige vers

lui, monté sur une autre bête, il se met à fuir loin du troupeau, et il

disparaît à l'horizon. Dans la plupart des cas, s'il arrive même à un

cavalier d'être jeté à terre une seule fois, il est très difficile de

faire oublier au cheval cette victoire, et l'on peut être certain que la

bête continuera à cabrioler de temps en temps jusqu'à la fin de sa vie.

Six mois dans les Montagnes-Rocheuses · 第 45 / 50 题